‹ Sermons de Bossuet (volume 2)Chapitre 6 sur 76 · SEC ).NDE RÉDACTION. — - PREMIER POINT · texte numérisé non relu

SEC ).NDE RÉDACTION. — - PREMIER POINT

Dieu étant unique et incomparable dans le rang qu'il tient, et ne voyant rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui, ne voit rien aussi qui soit digne de son estime, que ce qui le regarde; ni qui mérite d'ôtre la fin de ses actions, que lui-même. Mais, bien qu'il se considère dans tout ce qu'il fait, il n'augmentera pas pour cela ses richesses. Et si sa grandeur l'oblige à être lui seul le centre de tous ses desseins, c'est parce qu'elle fait qu'il est lui seul sa félicité. Ainsi, quoi qu'il entreprenne de grand, quelques beaux ouvrages que produise sa toute-puissance, il ne lui en revient aucun bien que celui d'en faire aux autres. Il n'y peut rien acquérir que le titre de bienfaiteur; et l'intérêt de ses créatures se trouve si heureusement conjoint avec le sien, que, comme il ne leur donne que pour l'avancement de sa gloire, aussi ne saurait-il avoir de plus grande gloire que de leur donner. C'est ce qui fait que nous prenons la liberté de lui demander souvent des faveurs extraordinaires : nous osons quelquefois attendre de lui des miracles, parce que sa gloire se rencontre dans notre avancement, et qu'il est lui-même d'un naturel si magnifique, qu'il n\a point de plus grand plaisir que de faire largesse. Gela nous est marqué dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu, après avoir fait de si belles créatures, se met à les considérer les unes après les autres. Gertes, si nous voyions faire une action pareille à quelque autre ouvrier, nous jugerions sans doute qu'il ferait cette revue pour découvrir les fautes (jui pourraient être échappées à sa diligence. Mais pour ce qui est de Dieu, nous n'oserions seulement avoir eu cette pensée. Non, messieurs, il travaille sur un trop bel original et avec une main trop assurée, pour avoir besoin de repasser sur ce qu'il a fait.

Aussi voyons-nous qu'il n'y trouve rien à raccommoder. Il reconnaît que ses ouvrages sont très-accomplis: Et erant valde bona ^ : a Et ils étaient très-bons. » De sorte que, s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentiments, il ne les revoit de nouveau que pour jouir du plaisir de sa libéralité. Il est donc vrai, et nous pouvons l'assurer après un si grand témoignage, qu'il n'y a rien de plus digne de sa grandeur ni de plus conforme à son inclination, que de se communiquer à ses créatures.

Gela étant ainsi, pourrions-nous douter qu'il n'ait préparé à ses saints de grandes merveilles? Lui qui a eu tant de soin des natures privées de raison et de connaissance, qui leur a donné sa bénédiction avec tant d'affection, qui a attaché h leur être de si belles qualités, qu'aura-t-il réservé à ceux pour lesquels il a bâti tout cet univers? Car enfin je ne puis croire qu'il ait pris plaisir à répandre ses trésors sur des créatures, qui ne peuvent que recevoir, et qui ne sont pas capables de remercier, ni même de regarder la main qui les embellit. S'il y a du plaisir et de la gloire à donner, il faut que ce soit à des personnes qui ressentent tout au moins la grâce que l'on leur fait. 11 est vrai qu'il y a des propriétés merveilleuses dans les créatures les plus insensibles, et c'est cela même qui me persuade qu'il les a si bien travaillées pour en faire présent à quelque autre. 11 n'y a que les natures intelligentes qui en connaissent le prix : ce n'est qu'à elles qu'il a donné l'adresse d'en savoir user : elles seules en peuvent bénir l'auteur. Sans doute ce ne peut être que pour elles qu'elles sont faites. L'ordre de sa providence nous fait assez voir cette vérité ; parce que la première chose qu'il s'est proposée, c'est la manifestation de son nom. Cela demandait qu'il jetât d'abord les yeux sur quelques natures à qui il se pût

iGew. I, 31.

faire connaître : et puisque c'était par elles qu'il commençait ses desseins, il fallait qu'il formât tous les autres sur ce premier plan, afm que toutes les parties se rapportassent. Ainsi donc, après avoir résolu de laisser tomber sur elles un rayon de cette intelligence première qui réside en lui, il a imprimé sur une infinité d'autres créatures divers caractères de sa bonté ; afin que, les unes fournissant de tous côtés la matière des louanges, et les autres leur prêtant leur intelligence et leur voix, il se fît un accord de tous les êtres qui composent ce grand monde, pour publier jour et nuit les grandeurs de leur commun maître. Pour achever ce dessein, il prépare à ses saints une vie tranquille et immortelle, de peur qu'aucun accident ne puisse interrompre le sacrifice de louanges qu'ils offriront continuellement à sa majesté. Alors il leur parlera lui-même de sa grandeur sans l'entremise de ses créatures, pour tirer de leur bouche des louanges plus dignes de lui. Et afm que ses intérêts demeurent éternellement confondus avec ceux de ses élus, en même temps qu'il leur apparaîtra tel qu'il est pour leur imprimer de hauts sentiments de sa majesté, il les rendra heureux par la contemplation de sa beauté infinie. Que dirai-je davantage? il les élèvera par-dessus tout ce que nous pouvons nous imaginer, pour tirer ainsi plus de gloire de leur estime. Si c'est peu de chose que d'être loué par des hommes, il en fera des dieux, et s'obhgera par là à faire cas de leurs louanges. Notre Dieu enfin, pour contenter l'inclination qu'il a d'établir son honneur par la magnificence, se fera tout un peuple sur lequel il régnera plus par ses bienfaits que par son pouvoir; auquel il se donnera lui-même, pour n'avoir plus rien à donner de plus excellent.

Après cela je pense qu'il n'est pas bien difficile de se persuader que Dieu a tout fait pour la gloire de ses saints. N'y aurait-il que l'honneur qu'ils ont de lui appartenir

44 POUU LA FÊTE

de si près, il faudrait que tout le reste se soumît à leur empire. Et, quelque grand que cet avantage nous paraisse, ce n'est pas une chose à refuser aux bienheureux que de commander à toutes les créatures, puisqu'ils ont le bonheur d'être nés pour posséder Dieu. Aussi n*ont-elles point toutes de plus véhémente inclination que de les servir; tout l'effort que font les causes naturelles, selon ce que dit l'Apôtre, ce n'est que pour donner au monde les enfants de Dieu. C'est pourquoi il nous les dépeint « comme dans (desdouleurs de l'enfantement : » Omnis creatura parturit ^ Elles se plaignent sans cesse du désordre du péché, qui leur a caché les vrais héritiers de leur Maître, en les confondant avec les vaisseaux de sa colère. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'attendre que Dieu en fasse la découverte à ce grand jour du jugement : Omràs creatura ingemiscit et parturit usque ad/iuc, reve'ationem fiUorurn Dei exspectans 2 : u Toutes les créatures soupirent, et sont {( comme dans le travail de l'enfantement, attendant avec (( grand désir la manifestation des enfants de Dieu. » Et i\ ce jour, messieurs. Dieu, qui leur a donné ce mouvement, afm que tout ce qu'il y a dans le monde sentît l'affection qu'il porte à ses saints, « appellera le ciel et la terre au disu cernement de son peuple : » Advocabit cœlum desursum, et terrain disccrnere populum suum •^. Ils ne manqueront pas d'y accourir pour combattre avec lui contre les insensés* ; mais plutôt encore pour rendre leur obéissance à ses enfants. Que si dans cet intervalle il y en a quelques-uns qui portent plus visiblement sur leur front la marque du Dieu vivant, les botes les plus farouches se jetteront à leurs pieds, les flammes se retireront de peur de leur nuire, et

1 Rnm. Mil, 23.

2 Ihid. 19, T2.

8 Psal. XLIX, '1 .

'* Snp. V, '21.

je ne sais quelle impatience fera éclater en mille pièces les roues et les chevalets destinés pour les tourmenter. Enfin que pourrait-il y avoir qui ne fût fait pour la gloire, puisque leurs persécuteurs les couronnent, leurs tourments sont leurs victoires? Ce n'est que dans la bassesse qu'ils sont honorés : la seule infirmité les rend puissants. « Et « les instruments môme de leur supplice sont employés à (( la pompe de leur triomphe : » Transeunt in honorem trhimphi etiam instrumenta supplicii 1. Pour cela le Fils de Dieu, dans cette dernière sentence qui déterminera à jamais l'état dernier de toutes les créatures, les appelle au royaume qui leur est préparé dès la constitution du monde. Que nous marquent ces paroles? Car il dit bien aux damnés que les flammes leur sont préparées; mais il n'ajoute pas, dès la constitution du monde. Et cependant l'enfer a été aussitôt fait que le paradis, d'autant qu'il y a eu aussitôt des damnés que des bienheureux.

Sans doute notre juge ne nous veut apprendre autre chose, sinon que la création du monde n'était qu'un préparatif du grand ouvrage de Dieu, et que la gloire des saints en serait le dernier accomplissement. Comme s'il disait : Venez, les bien-aimés de mon Père, il a tout fait pour vous : à peine posait-il les premiers fondements de cet univers, qu'il commençait déjà à songer à votre gloire : a constitvtione mundi^ : a dès la création du monde : » et il ne faisait alors que vous préparer votre royaume : Venite, benedicti Patrls mei \ h Venez, les bien-aimés de mon «Père. )) Il me semble, messieurs, qu'il y a là de quoi inciter les âmes les moins généreuses. Que jugez-vous de cet honneur ? Est-ce peu de chose, à votre avis, d'être l'accomplissement des ouvrages de Dieu, le dernier sujet sur

1 S. Léo. Serm. lxxxiii, cap. iv.

2 Matth. XXV, 3'i.

3 lôid.

lequel il emploiera sa toute-puissance ; et qu'il se repose après toute l'éternité ? Il y aura de quoi contenter cette nature infinie. Lui, qui a jugé que la production de cet univers n'était pas une entreprise digne de lui, se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute r éternité il ne fera que leur dire : Voilà ce que j'ai fait, voyez ; n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins? pouvaisje me proposer une fin plus excellente?

Vous me direz peut-être : Comment se peut-il faire que tous les desseins de Dieu aboutissent aux bienheureux? Jésus-Christ n'est-il pas le premier-né de toutes les créatures ? n'est-ce pas en lui qu'a été créé tout ce qu'il y a de visible et d'invisible ? Il est la consommation de tous les ouvrages de Dieu. Et, sans aller plus loin, les paroles de mon texte nous font assez voir que les saints ne sont pas la fin que Dieu s'est proposée dans tous ses ouvrages, puisque eux-mêmes ne sont que pour Jésus-Christ : vos autem Christi i : a et vous êtes à Jésus-Christ. » Tout cela est très-véritable, messieurs ; mais il n'y a rien, à mon avis, qui établisse plus ce que je viens de dire. Le même apôtre qui a dit que tout est pour Notre-Seigneur, a dit aussi que tout est pour les élus. Et non-seulement il l'a dit ; il nous a donné de plus une doctrine admirable pour le comprendre. Il nous apprend que Dieu, afin de pouvoir donner cette prérogative à son Fils, sans rien déroger à ce qu'il préparait à ses saints, a trouvé le moyen d'unir leurs intérêts avec tant d'adresse, que tous leurs avantages et tous leurs biens sont communs -. C'est ce qui me reste à expliquer en peu de mots. Que si Dieu me fait la grâce de pouvoir dire quelque chose qui approcbe de ces hautes vérités, il y aura de quoi nous étonner de l'afl^ection qu'il a pour les saints, et des grandeurs où il les appelle.

» 1. Cor. m, 23.

« Hom. VIII, 28.

SECOND rOlNT.

Le Père éternel, ayant rempli son Fils de toutes les richesses de la divinité, a voulu qu'on lui toutes les nations fussent bénies. Et comme il lui a donné les plus pures de ses lumières, il a établi cette loi universelle, qu'il n'y eût point de grâce qui ne fût un écoulement de la sienne. De là vient que le Fils de Dieu dit à son Père, qu'il a donné aux justes la même clarté qu'il avait reçue de lui : Ego claritatem quam dedistimihi, dedi eis ^ : « Je leur ai donné la (( clarté que vous m'avez donnée. » Où, comme vous voyez, il compare la sainteté à la lumière, pour vous faire voir qu'elle est une et indivisible : et que tout de même que les rayons du soleil, venant à tomber sur quelque corps, lui .donnent véritablement un éclat nouveau et une beauté nouvelle, mais qui n'est qu'une impression de la beauté du soleil, et une effusion de cette lumière originelle qui réside en lui ; ainsi la justice des élus n'est autre chose que la justice de Notre-Seigneur, qui s'étend sur eux sans se séparer de sa source, parce qu^elle est infinie : de sorte qu'ils n'ont de splendeur que celle du Fils de Dieu ; ils sont environnés de sa gloire : ils sont tout couverts, pour parler avec l'Apôtre, et tout revêtus de Jésus-Christ. L'esprit de Dieu, messieurs, a cet esprit immense qui com- « prend en soi toutes choses, » hoc quod continet otnnia '^, se repose sur eux pour leur donner une vie commune. Il va pénétrant le fond de leur âme ; et là, d'une manière ineffable, il ne cesse de les travailler jusques à tant qu'il y ait imprimé Jésus-Christ. Et, comme il a une force invincible, il les attache à lui par une imion incomparablement plus étroite que celle que peuvent faire en nos corps des

1 Joan. xvii, 22 ' Sap. I, 7.

nerfs et des cartilages, qui au moindre effort se rompent ou se détendent.

C'est cette liaison miraculeuse qui fait que « Jésus-Christ (( est toute leur vie : » Christi vita veslra i. Ils sont a son (( corps et sa plénitude, » corpus ejus et plenitudo -, comme parle l'apôtre saint Paul : comme s'il disait qu'il manquerait quelque perfection au Fils de Dieu, qu'il serait mutilé, si l'on séparait de lui les élus. C'est pourquoi notre bon maître, dans cette oraison admirable qull fait pour ses saints, en saint Jean, les recommande à son Père, non plus comme les siens, mais comme lui-même : « J'entends, dit-il, que, a partout où je serai', mes amis y soient (f avec moi : » Volo, Pater, nt ubi sum ego, et illi sint mecum 3. Yous diriez qu'il ne saurait se passer d'eux, et que son royaume ne lui plairait pas, s'il ne le possédait en leur compagnie, et s'il ne leur en faisait part. Il ne veut pas même que son Père les divise de lui dans son affection. 11 ne cesse de lui représenter continuellement qu'il est en eux et eux en lui, qu'il faut qu'ils soient mêlés et confondus avec lui, comme il fait lui-même avec son Père une parfaite unité. 11 semble qu'il ait peur qu'il n'y mette quelque différence : Ego in eis et tu m me, nt sint consummati in unmn, nt sciât mundus quia dilexisti cas sicnt et me dik'xisti^ : « Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient « consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que (( vous les avez aimés comme vous m'avez aimé. » Et un peu après : Dilectio qna dilexisli me in ipsissit, et ego in eis ^ : (( One l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et que a je sois moi-même en eux. n Je suis en eux et vous en

1 Co/o<.f. III, '(.

2 Ep/i's-. I, T.i.

' ./on I. XVII, :'i.

* If.il. 23.

^ Ihid. 2G.

moi, afm que tout se réduise à l'unité, et que le monde sache que vous ne faites point de distinction entre nous, que vous les aimez, et que vous en avez soin comme de moi-même.

A ces paroles, messieurs, qui serait l'insensible qui ne se laisserait émouvoir? Certes elles sont si avantageuses pour nous, que je les croirais injurieuses à notre maître, si lui-même ne les avait prononcées. Mais qui peut douter de ce prodige? Et quoique d'abord cela nous semble incroyable, est-ce trop peu de sa parole pour nous en assurer? Tenons-nous hardiment à cette promesse, et laissons ménager au Père éternel les intérêts de son Fils : il saura bien lui donner le rang qui est dû à sa qualité et à son mérite, sans violer cette unité que lui-même lui a si instamment demandée. Comme une bonne mère, qui tient son cher enfant entre ses bras, porte différemment ses caresses sur diverses parties de son corps, selon que son affection la pousse ; il y en a quelques-uns qu'elle orne avec plus de soin, qu'elle conserve avec plus d'empressement ; ce n'est toutefois que le même amour qui l'anime : de même le Père éternel, sans diviser cet amour qu'il doit en commun à son Fils et à ses membres, saura bien lui donner la prééminence du chef. Et s'il y a quelque différence en cet exemple, c'est, messieurs, que Tunion des saints avec Jésus-Christ est bien plus étroite ; parce qu'il emploiera, pour la faire, et sa main toute-puissante, et cet esprit unissant que les Pères ont appelé le lien de la Trinité.

Dites-moi tout ce qu'il vous plaira de la grandeur, des victoires, du sacrifice de notre maître, j'avouerai tout cela, messieurs, et j'en avouerai beaucoup davantage : car que pourrions-nous dire qui approchât de sa gloire? Mais je ne laisserai pas de soutenir que celui qui n'aspire pas au même royaume, qui ne porte pas son ambition

jusqu'aux mêmes homieurs, qui n'espère pas la même félicité, n'est pas digne de porter le nom de chrétien, ni d'être lavé de son sang, ni d'être animé de son esprit. Pour qui a-t-il vaincu, si ce n'est pour nous ? N'est-ce pas pour nous qu'il s'est immolé ? Sa gloire lui appartenait par le droit de sa naissance; et s'il avait quelque chose à acquérir, c'était les fidèles, qu'il appelle le peuple d'acquisition. Pensons-nous pas qu'il sache ce qui est dû à ses victoires ? Et cependant écoutons comme il parle dans l'Apocalypse : «J'ai vaincu, dit-il; je suis assis comme un (( triomphateur à la droite de mon Père : et je veux que ceux {( qui surmonteront en mon nom, soient mis dans le même (( trône que moi : » Qui vicerit, dabo ei ut sedeat in throno meo 1. Figurez-vous, si vous pouvez, une plus parfaite unité. Ce n'est pas assez de nous transporter au même royaume, ni de nous associer à l'empire, il veut que nous soyons placés dans son trône : non pas qu'il le quitte pour nous le donner, les saints n'en voudraient pas à cette condition; mais il veut que nous y régnions éternellement avec lui. Et comment cela se peut-il expliquer, qu'en disant que nous sommes le même corps, et qu'il ne faut point mettre de différence entre lui et nous?

Après de si grands desseins de la Providence sur les bienheureux, après que Dieu s'est intéressé lui-même à leur grandeur, et s'y est intéressé par ce qu'il aime le plus ; prenez garde, chrétiens, lorsqu'on vous parlera du royaume céleste, de ne vous le pas représenter à la façon de ces choses basses qui frappent nos sens, ou de ces plaisirs périssables qui trompent plutôt notre imagination qu'ils ne la contentent : tout nous y semblera nouveau, nous n'aurons jamais rien vu de semblable : JSova. facin omnia - : a Je m'en vais faire toutes choses nouvelles. »

' A/ oc. m, 21.

2 Is. xLiii, 19. Apoc. xxr, 5.

Comme Dieu, sans avoir égard à ce qu'il a fait des choses, ne considérera plus que ce qu'il en peut faire ; comme il ne suivra plus leur disposition naturelle, et ne prendra loi que de sa puissance et de son amour ; ce ne serait pas une moindre témérité de prétendre concevoir ce qu'il fait dans les bienheureux, que si nous vouhons comprendre sa toute-puissance. Mettre les choses dans cet état naturel oii nous les voyons, cela était bon pour commencer les ouvrages de Dieu. Mais s'il veut faire des saints quelque chose digne de lui, il faut qu'il travaille in manu potenti et brachio extenso *, « avec une main forte et un bras étendu. » Il faut, dis-je, qu'il étende son bras ; il faut qu'il le tourne de tous côtés pour les façonner entièrement à sa mode, et qu'il n'ait égard à leur disposition naturelle, qu'autant qu'il faudra pour ne leur point faire de violence. Ce sera pour lors qu'il donnera ce grand coup de maître, qui rendra les saints à jamais étonnés de leur propre gloire. Ils seront tellement embellis des présents de Dieu, qu'à peine l'éternité leur suffira-t-elle pour se reconnaître. Estce là ce corps autrefois sujet à tant d'infirmités? est-ce là cette âme, qui avait ses facultés si bornées? Ils ne pourront comprendre comment elle était capable de tant de merveilles. La joie y entrera avec trop d'abondance, pour y passer par les canaux ordinaires. Il faudra que la main de Dieu ouvre les entrées, et qu'il leur prête, pour ainsi dire, son esprit, comme il les fera jouir de sa féhcité. Je vous prie de considérer un moment avec moi ce que c'est que cette béatitude.

Notre âme dans cette chair mortelle ne peut rien rencontrer qui la satisfasse : elle est d'une humeur difficile, elle trouve à redire partout. Quelle joie d'avoir trouvé un bien infini, une beauté accomplie, un objet qui s'empare

1 Deut. V, 15.

si doucement de sa liberté, qui arrête à jamais toutes ses affections, sans que son ravissement puisse être troublé ou interrompu par le moindre désir! Mais que peut-elle concevoir de plus grand, que de posséder celui qui la possède, et que cet objet qui la maîtrise soit à elle ? Car il n'y a rien qui soit plus à elle que ce qui est sa récompense ; d'autant que la récompense est attachée à une action, de laquelle le domaine lui appartient. Comme elle loue Dieu de l'avoir si bien conduite, d'avoir en elle opéré tant de merveilles, cependant que son Dieu même la loue ! Là, Seigneur, toujours on chantera vos louanges; on n'y parlera, ne s'entretiendra que de vos merveilles; jamais on ne se lassera d'y parler de la magnificence de votre royaume. Magnifïcentiam glorîœ sanctitatis tuœ loqiœntur, et mirabilia tua narrabiint ^ : « Ils parleront de la magnificence de (( votre gloire et de votre sainteté, et raconteront vos (( merveilles. » Mais vous ne vous lasserez non plus de leur dire qu'ils ont bien fait : vous leur parlerez de leurs travaux avec une tendresse de père : et ainsi de part et d'autre l'éternité se passera en des congratulations perpétuelles. 0 que la terre leur paraîtra petite ! comme ils se riront des joies de ce monde !

En est-ce assez, messieurs, ou s'il faut encore quelque chose pour nous exciter ? Que restait-il à faire au Père éternel pour nous attirer à lui ? Il nous appelle au royaume de son fils unique, nous qui ne sommes que des serviteurs, et des serviteurs inutiles. Il ne veut rien avoir de secret ni de réservé pour nous. L'objet qui le rend heureux, il nous l'abandonne. Il nous fait les compagnons de sa gloire, cendre et pourriture que nous sommes ; et il ne nous demande pour cela que notre amour, et quelques petits services qui lui sont déjà dus par une infinité d'obligations

1 Psaî. cxLiv, 5.

DE TOUS LES SAINTS. .j3

que nous lui avons, et qui ne seraient que trop bien payés des moindres de ses faveurs. Cependant qui le pourrait croire, si une malheureuse expérience ne nous l'apprenait? l'homme insensé ne veut point de ces grandeurs : il embrasse avec autant d'ardeur des plaisirs mortels, que s'il n'était pas né pour une gloire éternelle ; et comme s'il voulait être heureux malgré son créateur, il prend, pour trouver la félicité, une route toute contraire à celle qu'il lui prescrit, et n'a point de contentement qu'en s'opposant à ses volontés. Encore si cette vie avait quelques charmes qui fussent capables de le contenter, sa folie serait en quelque façon pardonnable ! Mais Dieu, comme un bon père qui connaît le faible de ses enfants, et qui sait l'impression que font sur nous les choses présentes, a voulu exprès qu'elle fût traversée de mille tourments, pour nous faire porter plus haut nos affections. Que s'il y a mêlé quelques petites douceurs, c'a été pour en tempérer l'amertume, qui nous aurait semblé insupportable sans cet artifice. Jugez par là ce que c'est que cette vie. Il faut de l'adresse et de l'artifice pour nous en cacher les misères, et toutefois, ô aveuglement de l'esprit humain ! c'est elle qui nous séduit, elle qui n'est que trouble et qu'agitation, qui ne tient à rien, qui fait autant de pas à sa fin qu'elle ajoute de moments à sa durée, et qui nous manquera tout à coup comme un faux ami, lorsqu'elle semblera nous promettre plus de repos. A quoi est-ce que nous pensons? Ou est cette générosité du christianisme, qui faisait estimer aux premiers fidèles moins que de la fange toute la pompe du monde : Existimavi sicut stercoraK « Je Tai « regardée comme du fumier; » qui leur faisait dire avec tant de résolution : Cupio dissolvi et esse ciim Chri^to 2 :« Je (( désire de me voir dégagé des liens de ce corps pour être

' Philipp. III, 8.

2 IbUl. I, 23.

ff avec Jésus-Christ; » qui dans un état toujours incertain, dans une vie continuellement traversée, mais dans les tourments les plus cruels et dans la mort même, les tenait immobiles par une ferme espérance : spe vwentes^, « vivants par l'espérance! » Mais, hélas! que je m'abuse de chercher parmi nous la perfection du christianisme! Ce serait beaucoup si nous avions quelque pensée qui fût digne de notre vocation, et qui sentît un peu le nouvel homme. Au moins, messieurs, considérons un peu attentivement quelle honte ce nous sera d'avoir été appelés à la même félicité que ces grands hommes qui ont planté l'Église par leur sang, et de l'avoir lâchement perdue dans une profonde paix, au lieu qu'ils l'ont gagnée parmi les combats, et malgré la rage des tyrans, et des bourreaux, et de l'enfer. Heureux celui qui entend ces vérités, et qui sait goûter la suavité du Seigneur! « Heureux celui qui mar- (( che innocemment dans ses voies, qui passe les jours et (( les nuits à contempler la beauté de ses saintes lois ! Il « fleurira comme un arbre planté sur le courant des eaux. (( Le temps viendra qu'il sera chargé de ses fruits, il ne c( s'en perdra pas une seule feuille; le Seigneur irarecueil- « lant toutes ses bonnes œuvres, et fera prospérer toutes (( ses actions. Ah! qu'il n'en sera pas ainsi des impies! H (( les dissipera dans l'impétuosité de sa colère, comme la (( poudre est emportée par un tourbillon 2. » Cependant les justes se réjouiront avec lui : a il les remplira de l'abon- (( dance de sa maison ; il les enivrera du torrent de ses (( délices ^. » Ah ! Seigneur, qu'il fait beau dans vos tabernacles! Je ne suis plus à moi quand je pense à votre palais; mes sens sont ravis et mon âme transportée, quand je considère que je jouirai de vous dans la terre des vivant^.

' Rom. XII, r?.

2 Psal. F, 1. 2, 3, etc.

• Ibid. XXXV. 0.

Je le dis encore une fois, et ne me lasserai jamais de le dire : u II est plus doux de passer un jour dans votre a maison, que d'être toute sa vie dans les voluptés du (( monde K » Seigneur, animez nos cœurs de cette noble espérance.

Et vous, âmes bienheureuses, pardonnez-nous, si nous entendons si mal votre grandeur, et ayez agréables ces idées grossières que nous nous formons de votre félicité durant l'exil et la captivité de cette vie. Vous avez passé par les misères où nous sommes : nous attendons la félicité que vous possédez : vous êtes dans le port : nous louons Dieu de vous avoir choisis, de vous avoir soutenus parmi tant de périls, de vous avoir comblés d'une si grande gloire. Secourez-nous de vos prières, afm que nousaUions joindre nos voix avec les vôtres, pour chanter éternellement les louanges du père qui vous a élus, du Fils qui vous a rachetés, du Saint-Esprit qui vous a sanctifiés. Ainsi soit-il à jamais.

1 P^alm. Lxxxin, 1, 5, lO et H.

TROISIEME SERMON

POUR F. V FÈTK

rr.Êciit; devant i.e noi i

Conditions nécessaires pour être heureux ; n'tUre point trompes, ne rien souffrir, ne rien craindre, belles ne se trouvent réunies que dans le ciel. Nous n'y serons plus sujets à l'erreur, à la douleur, à l'inquiétude : parce que nous y verrons Dieu, que nous y jouirons de Dieu, que nous nous reposerons à jamais en Dieu.

Ut sit Deus omnia in omnibus.

Dieu sera tout en tou9.

1 Cor. XV, 28.

Sire,

Ce que l'œil n'a pas aperçu, ce que l'oreille n'a pas ouï, ce qui jamais n'est entré dans le cœur de l'homme, c'est ce qui doit faire aujourd'hui le sujet de notre entretien. Cette solennité est instituée pour nous faire considérer les biens infinis que Dieu a préparés à ses serviteurs, pour les rendre éternellement heureux; et un seul mot de l'Apôtre nous doit expliquer toutes ces merveilles.

Dieu, dit-il, sera tout en tous. Que peut-on entendre de plus court? Que peut-on imaç^quer de plus vaste ou de

' Kn 1C09, à Saint-riennaiii- en-Lave, selon M. Lacliat.

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS. o7

plus immense? Dieu est un, cl en môme temps il est tout ; et étant tout à lui-même, parce que sa propre grandeur lui suffit, il est tout encore à tous les élus, parce qu'il remplit par sa plénitude leur capacité tout entière et tous leurs désirs. S'il leur faut un triomphe pour honorer leur victoire, Dieu est tout ; s'ils ont besoin de repos pour se délasser de leurs longs travaux. Dieu est tout; s'ils demandent la consolation, après avoir saintement gémi parmi les amertumes de la pénitence, Dieu est tout. Dieu est la lumière qui les éclaire ; Dieu est la gloire qui les environne ; Dieu est le plaisir qui les transporte ; Dieu est la vie qui les anime ; Dieu est l'éternité qui les étabht dans un glorieux repos.

0 largeur ! ô profondeur ! ô longueur sans bornes, et inaccessible hauteur ! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons ensemble, mes frères; entrons en cet abîme de gloire et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet océan ; mais implorons l'assistance du Saint- Esprit, et ayons notre guide et notre étoile, je veux dire la sainte Yierge, que nous allons saluer par les paroles de l'ange. Ave.

Sire, on peut mettre en question si l'homme, pour être heureux, n'a besoin de posséder qu'une seule chose, ou si sa féhcité est un composé de plusieurs parties, et le concours de plusieurs biens ramassés ensemble. Et premièrement il paraît qu'un cœur qui se partage à divers objets, confesse, en se partageant, que Tattrait qui le gagne est faible, et que celui qui est ainsi divisé cherche plutôt sa féhcité qu'il ne l'a trouvée. Que s'il paraît d'un côté qu'un seul objet nous doit contenter, parce que nous n'avons qu'un cœur ; il semble aussi d'autre part que plusieurs biens nous sont nécessaires, parce que nous avons plusieurs désirs. En effet, nous désirons la santé, la vie, le

plaisir, le repos, la gloire, l'abondance, la liberté, la science, la vertu : et que ne désirons-nous pas? Gomment donc peut-on espérer de satisfaire par un seul objet une si grande multiplicité de désirs et d'inclinations que nous nourrissons en nous-mêmes ? .

L'Apôtre a concilié ces contrariétés apparentes dans le texte que j'ai choisi : puisqu'il nous y fait trouver dans un même objet, premièrement la simplicité, parce qu'il est un ; et tout ensemble la variété, parce qu'il est infini. Dieu, dit-il, sera tout en tous. Il est un, et il est tout. Il est tout, non-seulement en lui-même par l'immensité de son essence, de sa nature: mais encore il est tout en tous, par l'incompréhensible fécondité avec laquelle il se communique à ses créatures. Erit Deus omnia in omnibus : (( Dieu sera tout en tous. »

Mais ce que l'apôtre saint Paul nous a proposé dans une idée générale, le docte saint Augustin nous l'explique en particulier, lorsque interprétant ce passage de l'Épître aux Corinthiens, il fait ce beau commentaire : « Dieu, dit- « il, sera toutes choses à tous les esprits bienheureux, (( parce qu'il sera leur commun spectacle, il sera leur (c commune joie, il sera leur commune paix : » Commune spectaculian erit omnibus Deus; commune gaudium e?i't omnibus Deus ; communis pax erit omnibus Deus *.

Et certes, pour être heureux, selon les maximes de ce même saint, il faut n'être point trompé, ne rien souffrir, ne rien craindre. Car, comme la vérité est si précieuse, quelque bien que l'homme possède d'ailleurs, il n'est pas assez riche s'il est trompé, et il manque d'un grand trésor. Encore qu"il connaisse la vérité, sans doute il n'est point content pour cela s'il souffre; et, quoiqu'il ne souffre pas, il n'est point tranquille s'il craint. Là donc, dans le royaume

* s. Aug. in Psal. lwxiv, n*^ 10, t. iv, col. SUT.

des cieux, dans la céleste Jérusalem, il n'y aura point d'erreur, parce qu'on y verra Dieu; il n'y aura point de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu; il n'y aura point de crainte ni d'inquiétude, parce qu'on s'y reposera à jamais en Dieu : si bien que nous y serons éternellement bienheureux, parce que nous aurons dans cette vue le véritable et le plus noble exercice de nos esprits; nous goûterons dans cette jouissance le parfait contentement de nos cœurs; nous posséderons dans cette paix l'immuable affermissement de notre repos. Voilà trois sublimes vérités que saint Augustin nous propose, et que je tâcherai de rendre sensibles, si vous me donnez vos attentions; afin que vous soyez convaincus que, comme il n'y a rien de plus Hbéral que Dieu qui nous offre de si grands dons, il n'y a rien aussi de plus ingrat ni de plus aveugle que l'homme qui ne s;iit pas profiter d'une telle munificence.

PREMIER POINT

Si l'apôtre saint Paul a dit que les fidèles sont un spcc-' tacle au monde, aux anges et aux hommes \ nous pouvons encore ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous apprenons de Moïse que ce grand et sage architecte, diligent contemplateur de son propre ouvrage; à mesure qu'il bâtissait ce bel édifice du monde, en admirait toutes les parties : Vidit Deus luccm quod esset bona 2 : « Dieu vit que « la lumière était bonne; » qu'en ayant composé le tout, parce qu'en effet la beauté de l'architecture paraît dans le tout, et dans l'assemblage plus encore que dans les parties détachées, il avait encore enchéri et l'avait trouvé parfaitement beau : Et erant valde bona^; et enfin qu'il s'était

' I. Cor. IV, 9.

2Gen. I, 4.

'' Ibid, i,ai.

60 POUR LA FÉIE

contenté lui-même en considérant dans ses créatures les traits de sa sagesse et l'effusion de sa bonté. Mais comme le juste et l'homme de bien est le miracle de sa grâce et le chef-d'œuvre de sa main puissante, il est aussi le spectacle le plus agréable à ses yeux : Oculi Domini super jmtos 1 : (( Les yeux de Dieu, dit le saint Psalmiste, sont atta- (( chés sur les justes; » non-seulement parce qu'il veille sur eux pour les protéger, mais encore parce qu'il aime à les regarder du plus haut des cieux, comme le plus cher objet de ses complaisances, u N'avez-vous point vu, dit-il, « mon serviteur Job, comme il est droit et juste, et crai- « gnant Dieu ; comme il évite le mal avec soin, et n'a « point son semblable sur la terre '-? »

Que le soldat est heureux qui combat ainsi sous les yeux de son capitaine et de son roi, à qui sa valeur invincible prépare un si beau spectacle ! Que si les justes sont le spectacle de Dieu, il veut aussi à son tour être leur spectacle ; comme il se plaît à les voir, il veut aussi qu'ils le voient : il les ravit par la claire vue de son éternelle beauté, et leur montre à découvert sa vérité môme, dans une lumière si pure qu'elle dissipe toutes les ténèbres et tous les nuages.

Mais qu'est-ce, direz-vous, que la vérité? qujUe image nous en donnez-vous? sous quelle forme paraît-elle aux hommes? Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellement ; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai-je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre âme ; les détourner im moment de ces images vagues et changeâmes que les b-cns impriment, et les accoutumer â porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons. Je vous demande pour

» Psal. xwiii, 16.

2 Job. 1,8.

DE TOUS LES SALNTS. Ul

cela, messieurs, que vous soyez seulement attentifs à ce que vous faites, et que vous pensiez à l'action qui nous rassemble dans ce lieu sacré. Je vous prêche la vérité, et vous l'écoutez ; et celle que je vous propose en particulier, c'est que celui-là est heureux qui n'est point sujet à l'erreur et qui ne se trompe jamais. Cette vérité est sûre et incontestable : elle n'a pas besoin de démonstration, et vous en voyez l'évidence. Mais, messieurs, où la voyezvous? Est-ce peut être dans mes paroles? nullement, ne le croyez pas. Car où la vois-je moi-même? Sans doute dans une lumière intérieure qui. me la découvre, et c'est là aussi que vous la voyez. Je vous prie, suivez-moi, messieurs, et soyez un peu attentifs à l'état présent où vous êtes. Car, comme si je vous montre du doigt quelque tableau ou quelque ornement de cette chapelle royale, j'adresse votre vue; mais je ne vous donne pas la clarté, ni je ne puis vous inspirer le sentiment : je fais à peu près le même dans cette chaire. Je vous parle, je vous avertis, j'excite votre attention; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la môme vous parle aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feraient que battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs et les autres sont auditeurs; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples : si bien qu'à ne regarder que l'extérieur, je parle, et vous écoutez ; mais au dedans, dans le fond du cœur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne. Je la vois, et vous la voyez; et tous ensemble nous voyons la même, puisque la vérité est une; et la même se découvre encore par toute la terre à tous ceux qui ont les yeux ouverts à ses lumières.

On rie peut donc déterminer où elle est, quoiqu'elle ne manque nulle part. Elle se présente à tous les esprits ; II. 4

mais elle est en même temps au-dessus de tous. Que les hommes tombent dans l'erreur, la vérité subsiste toujours; qu'ils profitent ou quils oublient, que leurs connaissances croissent ou décroissent, la vérité n'augmente ni ne diminue. Toujours une, toujours égale, toujours immuable, elle juge de tout et ne dépend du jugement de personne. « Chaste et fidèle, propre à chacun, quoiqu'elle « soit commune à tous : » Et omnibus communù est, et singulis casta est, dit saint Augustin i. On est heureux quand on la possède; on ne nuit qu'à soi-même quand on la rejette. Elle fait donc également .la béatitude et le supplice de tous les hommes; parce que « ceux qui se tournent vers (( elle sont rendus heureux par ses lumières, et que ceux (( qui refusent de la regarder sont punis par leur propre (( aveuglement et par leurs ténèbres : » ciim intégra et incornipta, et conversos lœtlficet lamine, et aversos puniat cœcitate 2.

Yoilà ce que c'est que la vérité ; et, mes frères, cette vérité, si nous l'entendons, c'est Dieu môme. 0 vérité ! ô lumière! ô viel quand vous verrai-je ? quand vous connaîtrai-je? Connaissons-nous la vérité parmi les ténèbres qui nous environnent? Hélas I durant ces jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher, ni à quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce ; si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doctes à chaque pas ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix.

1 De Lib. Avbit. lib. 11, n" 37, t. i, col. COI. « îbid, n" 3i, col. 600.

Dans les affaires même du monde, à peine la vérité est-elle connue. Les particuliers ne la savent pas, quoique toutefois ils se mêlent de juger de tout, parce qu'ils n'ont pas l'étendue et les relations nécessaires. Ceux qui sont dans les grandes charges, étant élevés plus haut, découvrent sans doute de plus loin les choses; mais aussi sontils exposés à des déguisements plus artificieux, a Que vous « êtes heureux ! disait un ancien à son ami tombé en dis- « grâce ; oui, que vous êtes heureux maintenant de n'avoir (( plus rien en votre fortune qui oblige à vous mentir et à «vous tromper! » Feli.cem te, qui nihil habes propter quod tibi mentiatur i ! Que ferai-je, où me tournerai-je, assiégé de toutes parts par l'opinion ou par l'erreur ? Je me défie des autres, et je n'ose croire moi-même mes propres lumières. A peine crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens, tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive !

Ah ! j'ai trouvé un remède pour me garantir de l'erreur. Je suspendrai mon esprit, et, retenant en arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée, je douterai du moins, s'il ne m'est pas permis de connaître au vrai les choses. Mais, ô Dieu I quelle faiblesse et quelle misère ! de crainte de tomber, je n'ose sortir de ma place ni me remuer ! Triste et misérable refuge contre l'erreur, d'être contraint de se plonger dans l'incertitude et de désespérer de la vérité ! 0 félicité de la vie future I Car écoutez ce que promet Isaïe à ces bienheureux citoyens de la Jérusalem céleste : Non occidet ultra sol tms, et luna tua non minuetur 2 : a Votre soleil « n'aura jamais de couchant, et votre lune ne décroîtra (( pas ; )) c'est-à-dire, non-seulement que la vérité vous luira toujours, mais encore que votre esprit sera toujours uniformément et également éclairé. 0 quelle féUcité de n'être jamais déçu, jamais surpris, jamais tourné, jamais

1 Senec. ad Lucil.Epist. xlvi.

« Is. X, 20.

détourné, jamais ébloui par les apparences, jamais prévenu ni préoccupé !

Je ne m'étonne pas, chrétiens, si saint Grégoire de Nazianze les appelle dieux S puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux princes et aux rois du monde à qui David l'attribue. « Je l'ai dit, vous êtes des dieux, et vous êtes « tous enfants du Très-Haut : » Ego dim, dii estis, et filii Excelsi omnes 2. Mais remarquez ce qu'il dit ensuite. Toutefois, ajoute-t-il, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, ne vous laissez pas éblouir par cette divinité passagère et empruntée ; « car enfin vous mourrez « comme des hommes, et vous descendrez du trône au tombeau : » verumtamen sicut hommes moriemmi, et sicut iinus de principibus cadetis. La majesté, je l'avoue, n'est jamais dissipée ni anéantie, et on la voit tout entière aller revêtir leurs successeurs. Le roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle; mais cependant "l'homme tombe, meurt, et la gloire ne le suit pas dans le sépulcre. 11 n'en est pas de la sorte des citoyens immortels de notre céleste patrie ; non-seulement ils sont des dieux, parce qu'ils ne sont plus sujets à la mort; mais ils sont des dieux d'une autre manière, parce qu'ils ne sont plus sujets au mensonge, et ne pourront plus tromper ni être trompes.

David a dit en son excès : u Tout homme est menteur ^; » tout homme peut être trompeur et trompé; il est capable de mentir aux autres et de mentir à soimême. Vous donc, ô bienheureux esprits, qui régnez avec Jésus-Christ, vous n'êtes plus simplement des hommes, puisque vous êtes tellement unis î\ la vérité, qu'il n'y aura plus désormais ni aucune ambiguïté, aucune ignorance

1 Or ai. XL.

2 Psal. Lxxxr, C, 7.

3 Ibid. cxY, ?.

qui vous l'enveloppe, ni aucun nuage qui vous la couvre, ni aucun faux jour, aucune fausse lumière qui vous la déguise, ni aucune erreur qui la combatte, ni même aucun cloute qui l'affaiblisse. Aussi dans cet état bienheureux ne faudra-t-il point la chercher par de grands efforts, ni la tirer de loin comme par machines et par artifice, par une longue suite de conséquences, et par un grand circuit de raisonnements. Elle s'offrira d'elle-même et, toute pure, toute manifeste, sans confusion, sans mélange, a nous « rendra, dit saint Jean, semblables à Dieu, parce que nous « le verrons tel qu'il est : » Ciim apparuerit, similes ei erimus, quia videbimus eum sicuti est 1.

Mais écoutez la suite de ce beau passage : a Celui qui a a en Dieu cette espérance, se conserve pur, ainsi que Dieu (( môme est pur 2 : » Omnis qui habet honc spem in eo, sanctiftcat se, sicut et ille sanctus est ^. Rien de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu. Il faudra passer par l'épreuve d'un examen rigoureux, afin qu'une si pure beauté ne soit vue, ni approchée que des esprits purs : et c'est ce qui fait dire au Sauveur des âmes dans l'évangile de ce jour : (( Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils ver- (( ront Dieu " ! » Écoutez, esprits téméraires et foHement curieux, qui dites : Nous voudrions voir, nous voudrions entendre toutes les vérités de la foi. C'est ici le temps de se purifier, et non encore celui de voir. Laissez traiter vos yeux malades, souffrez qu'on les nettoie, qu'on les fortifie : après, si vous ne pouvez pas encore porter le grand jour, vous jouirez du moins agréablement de la douceur

1 I. Joan. m, 3.

2Bossiietsuit ici le texte grec dans sa version française, comme il parait par les deux mots grecs qu'il a écrits en marge àyvi^si, àyvo;, qui signifient piaificat, purus; i^our lesquels la Vuleale a sanctificat, sawtm. {Édit. de Déforis.)

3 I. Jonn. III, 3.

'* Mattfu V, 8.

accommodante d'une clarté tempérée. Que si toutes les lumières du christianisme sont des ténèbres pour vous, f aKtes-vous justice à vous-mêmes. De quoi vous occupezvous? Quel est le sujet ordinaire de vos rêveries et de vos discours? Quelle corruption! quelle immodestie 1 Oseraije le dire dans cette chaire, retenu par le saint Apôtre? (( Que ces choses ne soient pas même nommées parmi « vous^ » Quoi! pendant que vous ne méditez que chair et que sang, comme parle TÉcriture sainte, les discours spirituels prendront-ils en vous? Par où s'insinueront les lumières pures et les chastes vérités du christianisme? La sagesse, que vous ne cherchez pas, descendra-t-elle de son trône pour vous enseigner ! Allez, hommes corrompus et corrupteurs, purifiez vos yeux et vos cœurs, et peu à peu vos esprits s'accoutumeront aux lumières de l'Évangile.

Vivons donc chrétiennement, et la vérité nous sera un jour découverte. Jamais vous n'aurez respiré un air plus doux : jamais votre faim n'aura été rassasiée par une manne plus délicieuse, ni votre soif étanchée par un plus salutaire rafraîchissement. Rien de plus harmonieux que la vérité; nulle mélodie plus douce, nul concert mieux entendu : nulle beauté plus parfaite et plus ravissante. Quoi! me vanterez-vous toujours l'éclat de ce teint? Vous vous dites chrétienne, et vous étalez avec pompe cette fragile beauté, piège pour les autres, poison pour vousmême, qui se vante de traîner après soi les âmes captives, et qui vous fait porter à vous-même un joug plus honteux. Jetez, jetez un peu les yeux, chrétiens, sur cette immortelle beauté que le chrétien doit servir. Cette beauté divine ne montre à vos yeux ni une grâce artificielle, ni des ornements empruntés, ni une jeunesse fugitive, ni un éclat, ni une vivacité toujours défaillante. Là se trouve la grâce

* Ephes, V, 3.

avec la durée : là se trouve la majesté avec la douceur : là se trouve le sérieux avec Tagréable : là se trouve l'honnêteté avec le plaisir et avec la joie. C'est ce que nous avons à considérer dans la seconde partie.

DEUXIEME POINT

De toutes les passions, la plus pleine d'illusion c'est la joie; et le Sage n'a jamais parlé avec plus de sens, que quand il a dit dans l'Ecclésiaste, qu'il u estimait le ris une (( erreur, et la joie une tromperie : » Bisum reputovi errorem, et gaudio dixi : Quid frustra deciperis ^ ? Depuis notre ancienne désobéissance, Dieu a voulu retirer à soi tout ce qu'il avait répandu de solide contentement sur la terre ; et cette petite goutte de joie qui nous est restée pour rendre la vie supportable, et tempérer par quelque douceur ses amertumes infinies, n'est pas capable de satisfaire un esprit solide. Et certes il ne faut pas croire que ce lieu de confusion, où les bons sont mêlés avec les mauvais, puisse être le séjour des joies véritables. « Autres sont les biens « que Dieu abandonne pour la consolation des captifs ; (( autres ceux qu'il a réservés pour faire la félicité de ses « enfants : » Aliud solatium captivorum, aliud gaudium liberorwn 2.

Mais pour vous donner une forte idée de ces plaisirs véritables qui enivrent les bienheureux, philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. Car, mes frères, c'est une erreur de croire qu'il faille indifféremment recevoir la joie, de quelque côté qu'elle naisse, quelque main qui nous la présente. Que m'importe, dit l'épicurien, de quoi je me réjouisse, pourvu que je sois content? soit erreur, soit vérité, c'est toujours

^Eccl. II, 2.

'S. Aug. in Psal. cxxxvi, 11° 5, t. iv, col. 1516,

être trop chagrin que de refuser la joie, de quelque part qu'elle vienne *. Mais le Saint-Esprit prononce au contraire que celui-là est insensé, qui se réjouit dans les choses vaines; que celui-là est abandonné, maudit de Dieu, qui se réjouit dans les mauvaises ; et qu'enfin on est malheureux, quand on n'aime que les plaisirs que la raison condamne ou qu'elle méprise.

Il faut donc avant toutes choses considérer d'où nous vient la joie, et quel en est le sujet. Et premièrement, chrétiens, toutes les joies que vous donnent les biens de la terre sont pleines d'illusion et de vanité. C'est pourquoi, dans les affaires du monde, le plus sage est toujours celui que la joie emporte le moins. Écoutez la belle sentence que prononce l'Ecclésiastique : « Le fou, dit-il, indiscret, « inconsidéré, fait sans cesse éclater son ris ; et le sage à « peine rit-il doucement : » Fatuus in rlsu exaltât vocem suam ; vir aiitem sapiens vix tacite ridebit ^. En effet, quand on voit un homme emporté, qui, ébloui de sa dignité ou de sa fortune, s'abandonne à la joie sans se retenir, c'est une marque certaine d'une âme qui n'a point de poids, et que sa légèreté rendra le jouet éternel de toutes les illusions du monde. Le sage, au contraire, toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humaine, ne se persuade jamais qu'il puisse avoir trouvé sur la terre, en ce lieu de maux, aucun véritable sujet de se réjouir. C'est pourquoi il rit en tremblant, comme disait l'Ecclésiastique; c'est-à-dire, qu'il supprime lui-même sa joie indis-

1 Note marginale : ceux qui le pensent ainsi, ennemis du progrès de leur raison, qui leur fait voir tous les jours la vanité de leurs joies, estiment leur âme trop peu de chose, puisqu'ils croient qu'elle peut être heureuse sans posséder aucun bien .«-olide, et qu'ils mettent son bonheur, et par conséquent sa perfection, dans un songe (remarquez qu'il ne faut pas distinguer le bonheur de l'àme d'avec sa perfection : grand principe.)

2 Eccl. XXI, 23.

crête par une certaine hauteur d'une âme qui désavoue sa faiblesse, et qui, sentant qu'elle est née pour des biens célestes, a honte de se voir si fort transportée par des choses si méprisables.

Après avoir regardé d'où nous vient la joie, il faut encore considérer où elle nous mène. Car, ô plaisirs, où nous menez-vous ? à quel oubli de Dieu et de nousmêmes ! à quels malheurs et à quels désordres ! Ne sontce pas les plaisirs déréglés qui ont conseillé tous les crimes? car quel en est le principe universel, sinon qu'on se plaît où il ne faut pas? Donc la raison nous oblige à nous défier des plaisirs : flatteurs pernicieux, conseillers infidèles, qui ruinent tous les jours en nous l'âme, le corps, la gloire, la fortune, la religion et la conscience.

Enfin il faut méditer combien la joie est durable : car Dieu, qui est la vérité même, ne permet pas à l'illusion de régner longtemps. C'est lui, dit le Roi-prophète, qui se plaît, pour punir Terreur volontaire de ceux qui ont pris plaisir à être trompés, « d'anéantir dans sa cité sainte « toutes les félicités imaginaires, comme un songe s'a- « néantit quand on se réveille, et qui fait succéder des (( maux trop réels à la courte imposture d'une agréable « rêverie : » Velut somnium surgentium^ Domine^ in civitate tua imaginem ipsoimm cal nihilum rédiges ^.

Concluons donc. Chrétiens, que si la félicité est une joie, c'est une joie fondée sur la vérité : gaudium de veritate, comme la définit saint Augustin 2. Telle est la joie des bienheureux, non une joie seulement, mais une joie solide et réelle, dont la vérité est le fond, dont la sainteté est l'effet, dont l'éternité est la durée.

Telle est la joie des bienheureux, dont la plénitude est infinie, dont les transports sont inconcevables et les excès

1 Psal. LXXH, 2f).

2 Confess. lib. x, cap. xxiir, t. i, col, 182.

tout divins. Loin de notre idée les joies sensuelles qui troublent la raison, et ne permettent pas à l'âme de se posséder; en sorte qu'on n'ose pas dire qu'elle jouisse d'aucun bien, puisque, sortie d'elle-même, elle semble n'être plus à soi pour en jouir. Ici elle est vivement touchée dans son fond le plus intime, dans la partie la plus délicate et la plus sensible ; toute hors d'elle, toute à ellemême; possédant celui qui la possède; la raison toujours attentive et toujours contente.

Mais, mes frères, ce n'est pas à moi de publier ces merveilles, pendant que le Saint-Esprit nous représente si vivement la joie triomphante de la céleste Jérusalem, par la bouche du prophète Isaïe. « Je créerai, dit le Seigneur, (( un nouveau ciel et une nouvelle terre, et toutes les an- « goisses seront oubhées et ne reviendront jamais : » Oblivioni traditœ sunt angustiœ priores et non ascendent super cor ^. (( Mais vous vous réjouirez, et votre âme nagera « dans la joie durant toute l'éternité dans les choses que a je crée pour votre bonheur : » Gaudebitis et exultabitis usque in sempitermnn in lus quœ ego creo. « Car je ferai que (( Jérusalem sera toute transportée d'allégresse, et que son (( peuple sera dans le ravissement. » Quia ecce ego creo Jérusalem exultationem, et populum ejus gaudium. « Et moi- « même je me réjouirai en Jérusalem, et je triompherai (( de joie dans la félicité de mon peuple : » Et exultabo in Jérusalem, et gaudebo in populo meo.

Voilà de quelle manière le Saint-Esprit nous représente les joies de ses enfants bienheureux. Puis, se tournant à ceux qui sont sur la terre, à l'Église militante, il les invite en ces termes à prendre part aux transports de la sainte et triomphante Jérusalem : « Réjouissez-vous, dit- « il, avec elle, ô vous qui l'aimez ; réjouissez-vous avec elle

1 Is. Lxv, IG et seq.

« d'une grande joie, et sucez avec elle par une foi vive la

<( mamelle de ses consolations divines, afin que vous abon-

« diez en délices spirituelles, parce que le Seigneur a dit :

« Je ferai couler sur elle un fleuve de paix, et ce torrent

« se débordera avec abondance : toutes les nations de la

« terre y auront part : et avec la même tendresse qu'une

« mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, dit le

« Seigneur : » Lœtammi cmn Jérusalem, et exultate in eâ

omnes qui diligitis eam : gaudete cum eâ in gaudio, . . ut sugatis

etrepleamim ah ubere comolationis ejus : ut mulgeatis et deli-

ciis affluatis ah omnimoda gloria ejus. Quia hœc dixit Do-

minus : Ecee ego declinabo super eam quasi fluvium pacis, et

quHSi torrentem inundantem gloriam gentium Quomodo si

cm mater blandiaiur, ita ego consolabor vos K Quel cœur serait insensible à ces divines tendresses ! Aspirons à ces joies célestes, qui seront d'autant plus touchantes qu^elles seront accompagnées d'un parfait repos, parce que nous ne les pourrons jamais perdre. Quittons, mes frères, tous nos vains plaisirs ; c'est la maladie qui les désire, a Hélas ^ (( que cet artisan de tromperies nous joue d'une manière « bien puérile, pour nous empêcher, malgré toute notre (( avidité pour la joie, de discerner d'où nous vient la <( véritable joie ! )> Heu! quàm pueriliter nos ille decipiendi artifex faliit... ut non discernamus, gaudendi avidi, unde venus gaudeamus ^ ! Que de désirs différents sentent les malades I La santé revient, et tous ces appétits déréglés s'évanouissent. Ne mettons point notre bonheur à contenter ces appétits irréguliers que la maladie a fait naître. Qu'a le monde de comparable [à ces ineffables douceurs] ? Mais s'il se vante de donner des joies, il n'ose pas même promettre de vous y donner du repos : c'est l'héritage des saints, c'est

« ï'.nn^'v^ '^''?' ^5"^^'^^'^*^» latine est en marge du manuscrit. é.alPmrt*. '"'• "^^ ^'*' ^^^^^^^^/^^-^ib. II, cap. xiH. Ce passage e.t également en marge du manuscrit.

le partage des bienheureux; et c'est par où je m'eu vais

conclure.

TROISIÈME rOINÏ.

Le repos éternel des bienheureux nous a été figuré dès l'origine du monde, lorsque, Dieu ayant tiré du néant ses créatures, et les ayant arrangées dans une si belle ordonnance durant six jours, établit et sanctifia le jour du repos, dans lequel, comme dit la sainte Ecriture, « il se reu posa de tout son ouvrage K » Vous savez assez, chrétiens, que Dieu, qui fait tout sans peine par sa volonté, n'a pas besoin de se délasser de son travail; et vous n'ignorez pas non plus, qu'en consacrant ce jour de repos, il n'a pas laissé depuis d'agir sans cesse, a Mon Père, dit le Fds de u Dieu, agit sans relâche K » Et s'il cessait un moment de soutenir l'univers par la force de sa puissance, le soleil s'égarerait de sa route, la mer forcerait toutes ses bornes, la terre branlerait sur son axe ; en un mot, toute la nature serait en un moment replongée, je ne dis pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte totale et dans le non-être. Ouand donc il a plu à Dieu de sanctifier le septième jour et d'y établir son repos, il a voulu nous faire comprendre, qu'après la continuelle action par laquelle il développe tout l'ordre des siècles, il a désigné un dernier jour, qui est le jour immuable de l'éternité, dans lequel il se reposera avec ses élus; disons mieux, que ses élus se reposeront éternellement en lui-môme. Tel est le sabbat mystérieux, tel est le « jour de repos qui est réservé au peuple de (( Dieu, )) selon la doctrine de l'Apôtre : Itague relinquitur sahbatwms populo IJei, dit la savante Épître aux Hébreux ^. Le fondement de ce repos des prédestinés, c'est que

J Gcn. 11, 2.

2 Joan. Il, 2.

8 Hebr. iv, 9.

l'éternité, leur est assurée. Car, mes frères, l'Éternel médite des choses éternelles ; et tout l'ordre de ses conseils, par diverses révolutions et par divers changements, se doit enfin terminer à un état immuable. C'est pourquoi, après ces jours de fatigue, après ces jours de l'ancien Adam, jours pénibles, jours laborieux, jours de gémissement et de pénitence, où nous devons subsister et gagner le pain de vie par nos sueurs, nous serons conduits à la « cité « sainte que Dieu, dit le même apôtre, nous a préparée *, « et où le Saint-Esprit nous assure que nous nous repose- « rons à jamais de toutes nos peines 2. »

C'est en vue de l'éternité de cette cité triomphante, que saint Paul l'appelle une « cité ferme et qui a un fonde- <( ment : » fundamenta hahentem civitatem 3. Nul fondement sur la terre. Nous pensons nous reposer ; et cependant le temps nous enlève, et nous sommes la proie de notre propre durée. Fixez un peu vos yeux, et vous verrez tout en mouvement autour de vous. Est-ce donc que tout tourne, ou bien si nous-mêmes nous tournons ? Tout tourne, et nous tournons tous ensemble, parce que la figure de ce monde passe. Et si nous ne sentons pas toujours cette violente agitation, c'est que nous sommes emportés avec tout le reste par une même rapidité. Où est donc la solidité et la consistance? En vous, ô sainte Sion, cité éternelle (( dont Dieu est l'architecte et le fonce dateur : » cvjm artifex et conditor Deus *. En vous est la consistance; parce que sa main souveraine est votre soutien immuable, et sa puissance invincible votre inébranlable fondement.

(( Efforçons-nous donc, dit le saint Apôtre, d'entrer dans

t Hebr.xu 16.

« Ap. XIV, 13.

^Hebr. XI, 10.

* Ibid. XI, 10.

ce <( repos éternel * ». Qui de nous ne désire pas le repos? Et celui qui agit dans sa maison, et celui qui travaille à la campagne, et celui qui navigue sur les mers, et celui qui négocie sur la terre, et celui qui sert dans les armées, et celui qui s'intrigue et s'empresse dans les cours ; tous aspirent de loin à quelque repos : mais nous le voulons honnête, mais surtout nous le voulons assuré.

S'il est ainsi, chrétiens, ne le cherchez pas sur la terre. (( Levez-vous, marchez sans relâche, dit le prophète Miu chée, parce qu'il n'y a point ici de repos pour vous : > Surgite et île, quia non habetis hic requiem 2. Entrez un peu avec moi en raisonnement sur cette matière importante ; ou plutôt entrez-y avec vous-mêmes ; et pendant que je parlerai, consultez votre expérience. Je laisse les grande> parolesj'abandonne les grands mouvements de l'art oratoire, pour peser avec vous les choses froidement et de sens rassis.

■ Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de violentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge ; et sans cela, chrétiens, nous sommes trop exposés aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Par exemple, vous vivez ici dans la cour ; et sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que la vie vous y semble douce; mais certes vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que vous osiez vous fier tout à fait à cette bonace. Et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite, qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort, et, si loin que

t Ihbr. IV, 1 1 .

« iW/c/j. Ji, 10.

VOUS étendiez votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries. Vous penserez vous être munis d'un côté la ruine viendra de l'autre. Vous aurez tout assuré aux environs l'édifice fondra tout à coup par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d en haut qui renversera tout de fond en comble. Je veux dire simplement et sans figure, que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'v a rien sur la terre ou nous mettions notre appui, enfanis, amis dignités, emplois, qui non-seulement ne puisse manquer mais encore ne puisse nous tourner en une amertume inhnie; et nous serions trop novices dans l'histoire de la Me humaine, si nous avions encore besoin qu'on nous prouvât cette vérité. Posons donc que ce qui peut arriver ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes. Car sans doute, mes frères vous n'avez point parmi vos titres de sauvegarde contre la fortune : vous n'avez ni de privilèges, ni d'exemptions contre les communes faiblesses. Faisons donc qu'il arrive que l'espérance de votre fortune, que votre bonheur, vos établissements soient troublés, renversés par quelque disgrâce imprévue, votre famille désolée par quelque mort désastreuse, votre santé ruinée par quelque cruelle maladie; si vous n'avez quelque lieu d'abri où vous vous mettiez a couvert, vous essuierez tout du long la fureur des vents et de la tempête. Mais ou trôuverez-vous cet abri? Jetez les yeux de tous côtés; le déluge a inondé toute la terre ; les maux en couvrent toute la surface et vous ne trouverez pas même où mettre le pied II faut chercher donc le moyen de sortir de toute l'enceinte du monde.

Il est vrai qu'il y a une partie de nous-mêmes sur la- (|uelle la fortune n'avait aucun droit ; notre esprit, notre

raison, notre intelligence. Et c'est la faute que nous avons faite : ce qui était libre et indépendant, nous l'avons été engager dans les biens du monde ; et par là nous l'avons soumis, comme tout le reste, aux prises de la fortune. Imprudents ! la nature même a enseigné aux animaux poursuivis, quand le corps est découvert, de cacher la tète : nous dont la partie principale était naturellement à couvert de toutes les insultes, nous la produisons toute au dehors, et nous exposons aux coups ce qui était inaccessible et invulnérable. Que reste-t-il donc maintenant, sinon que, démêlant du milieu du monde cette partie immortelle, nous l'allions établir dans la cité sainte que Dieu nous a préparée ?

Peut-être que vous penserez que vous ne pouvez vous établir où vous n'êtes pas, et que je vous parle en vain de la terre et de la sûreté du port, pendant que vous voguez au milieu des ondes. Eh quoi ! ne voyez-vous pas ce navire qui, éloigné de son port, battu par les vents et par les tlots, vogue dans une mer inconnue? Si les tempêtes l'agitent, si les nudges couvrent le soleil; alors le sage pilote, craignant d'être emporté contre des écueils, commande qu'on jette l'ancre : et cette ancre fait trouver à son vaisseau la consistance parmi les flots, la terre au milieu des ondes, et une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'Océan. Ainsi, dit le saint Apôtre : « Jetez au ciel votre espérance, laquelle sert à votre âme « comme dune ancre ferme et assurée : ') Quani sicut anchoram habemus animœ tutam ac /i/iimi/i ^. Jetez cette sacrée ancre, dont les cordages ne rompent jamais, dans la bienheureuse terre des vivants; et croyez qu'ayant trouvé un fond si soUde elle servira de fondement assuré à votre vaisseau, jusqu'à ce qu'il arrive au port.

^IJebr. VI, 19.

Mais, messieurs, pour espérer il faut croire. Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours. Donnez-moi la foi et je quitte tout; persuadez-moi de la vie future, et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si belle espérance Eh quoi! homme, pouvez-vous penser que tout soit corps et matière en vous? Quoi ! tout meurt, tout est enterré'? Le cercueil vous égale aux bêtes, et il n'y a rien en vous qui soit au-dessus? Je le vois bien, votre esprit est infatué de tant de belles sentences, écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Montaigne, je le nomme, vous a débitées • qm préfèrent les animaux à l'homme, leur instinct à notre raison, leur nature simple, innocente et sans fard, c'est ainsi qu'on parle, à nos raffinements et à nos malices. Mais, dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu *? Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue des bêtes? Tous les saints, dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire, ont-ils vainement espéré en Dieu, et n'y a-t-il que les épicuriens brutaux et les sensuels qui aient connu droitementles devoirs de l'homme "> Plutôt ne voyez-vous pas que si une partie de nousmêmes tient à la nature sensible, celle qui connaît et qui aime Dieu, qui conséquemmentest semblable à lui, puisque lui-même se connaît et s'aime, dépend nécessairement des plus hauts principes ? Et donc ! que les éléments nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette âme qu'il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui. Par conséquent, homme sensuel, qui ne renoncez à la vie future que parce

que vous craignez les justes supplices, n'espérez plus au néant, non, non, n'y espérez plus : voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. Et certes il ne tient qu'à vous de la rendre heureuse : mais si vous refusez ce présent divin, une autre éternité vous attend ; et vous vous rendrez digne d'un mal éternel, pour avoir perdu volontairement un bien qui le pouvait être.

Entendez- vous ces vérités? Qu'avez-vous à leur opposer? Les croyez-vous à l'épreuve de vos frivoles raisonnements et de vos fausses railleries ? Murmurez et raillez tant qu'il vous plaira : le Tout-Puissant a ses règles qui ne changeront ni pour vos murmures ni pour vos bons mots ; et il saura bien vous faire sentir, quand il lui plaira, ce que vous refusez maintenant de croire. Allez, courez-en les risques, montrez-vous brave et intrépide, en hasardant tous les jours votre éternité. Ah ! plutôt, chrétiens, craignez de tomber en ses mains terribles. Remédiez aux désordres de celte conscience gangrenée. Pécheurs, il y a déjà trop longtemps que « l'enflure de vos plaies est sans liga- (( tures, que vos blessures invétérées n'ont été frottées <( d'aucun baume : » Vulnus et livor, et playa tumens, non est circumligata nec curata medicamine^ neque jota oleo ^ Cherchez un médecin qui vous traite ; cherchez un confesseur qui vous lie par une discipline salutaire : que ses conseils soient votre huile : que la grâce du sacrement soit un baume bénin sur vos plaies. Ou si vous vous êtes approchés de Dieu, si vous avez fait pénitence dans une si grande solennité; allez donc désormais et ne péchez plus. Quoil ne voulez-vous rien espérer que dans cette vie? Ah! ce n'est point la raison, c'est le dépit et le désespoir qui inspirent de telles pensées. S'il était ainsi, chrétiens, si toutes nos espérances étaient renfermées dans ce siècle, on

aurait quelque raison de penser que les animaux l'emportent sur nous. Nos maladies, nos inimitiés, nos chagrms, nos ambitieuses folies, nos tristes et malheureuses prévoyances qui avancent les maux, bien loin d'en empêcher le cours, mettraient nos misères dans le comble. Eveillez-vous donc, ô enfants d'Adam I mais plutôt éveillezvous, ô enfants de Dieu, et songez au lieu de votre origine. Sire, celui-là serait haï de Dieu et des hommes, qui ne souhaiterait pas votre gloire mr me en cette vie, et qui refuserait d'y concourir de toutes ses forces par ses fidèles services. Mais certes je trahirais Votre Majesté, et je lui serais infidèle, si je bornais mes souhaits pour elle dans cette vie périssable. Vivez donc toujours heureux, toujours fortuné, victorieux de vos ennemis, père de vos peuples : mais vivez toujours bon, toujours juste, toujours humble et toujours pieux, toujours attaché à la religion, et protecteur de l'Église. Ainsi nous vous verrons toujours roi, toujours auguste, toujours couronné, et en ce monde et en l'autre. Et c'est la félicité que je vous souhaite, avec le Père, le Fils, et le Saint-Esprit.

QUATRIÈME SERMON '

Les désirs des natures intelligentes pour la félicité. Leurs erreurs à cet égard. Où se trouve la véritable félicité, en quoi elle consiste, quels sont les moyens pour y parvenir, quelle est la voie qui y conduit.

Ut sit Deus omnia in omnibus.

Dieu sera tout en tous.

I Cor. XV, 28.

Le Roi-prophète fait une demande dans le psaume trente-troisième, à laquelle vous jugerez avec moi qu'il est aisé de répondre. « Qui est l'homme qui désire la vie (( et souhaite de voir des jours heureux î » Quîs est homo qui vult vitam, diligit dies videre bonos 3? A cela toute la nature, si elle était animée, répondrait d'une môme voix, que toutes les créatures voudraient être heureuses. Mais surtout les natures intelligentes n'ont de volonté ni de désir que pour leur féUcité ; et si je vous demande aujourd'hui si vous voulez être heureux, quoique vos bouches se

1 Prêché le 1" novembre 1662, à l'abbaye de Jouarre.

2 Ce sermon est imparfait. Il manque plusieurs feuillets dans l'original, nous mettons des points, qui avertissent des lacunes qui s'y trouvent. {Édit. de Déforis.)

s Ps. xxxni, 13.

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS. Si

taisent j'entendrai le cri secret de vos cœurs qui me diront, d'un commun accord, que sans doute vous le desirez et ne désirez autre chose. Il est vrai que les hommes se représentent la félicité sous des formes différentes : les uns la recherchent et la poursuivent sous le nom de plaisir, d'autres sous celui d'abondance et de richesses, d'autres sous celui de repos, ou de liberté, ou de gloire ; d'autres sous celui de vertu. xMais enfin tous la recherchent, et le Barbare et le Grec, et les nations sauvages et les nations polies et civilisées, et celui qui se repose dans sa maison, et celui qui travaille à la campagne, et celui qui traverse les mers, et celui qui demeure sur la terre. Nous voulons tous être heureux, et il n'y a rien en nous ni de plus intime, ni de plus fort, ni de plus naturel que ce désir.

Ajoutons-y, s'il vous plaît, messieurs, qu'il n'v a rien aussi de plus raisonnable. Car qu'y a-t-il de meilleur que de souhaiter le bien, c'est-à-dire la félicité? Vous donc, ô mortels qui la recherchez, vous recherchez une bonne chose ; prenez garde seulement que vous ne la recherchiez où elle n'est pas. Vous la cherchez sur la terre, et ce n'est pas là qu^elle est étabhe, ni que l'on trouve ces jours heureux dont nous a parlé le divin Psalmiste. En effet, ces beaux jours, ces jours heureux, ou les hommes toujours inquiets les imaginent du temps de leurs pères, ou ils les espèrent pour leurs descendants; jamais ils ne pensent les avoir trouvés, ou les goûter pour eux-mêmes. Vanité, erreur et inquiétude de l'esprit humain ! Mais peut-être que nos neveux regretteront la félicité de nos jours avec la même erreur qui nous fait regretter le temps de nos devanciers ; et je veux dire en un mot, messieurs, que nous pouvons ou imaginer des jours heureux, ou les espérer, ou les feindre ; mais que nous ne pouvons jamais les posséder sur la terre.

Songez, ô enfants d'Adam, au paradis de délices, d'où vous avez été bannis par votre désobéissance : là se passaient les jours heureux. Mais songez, ô enfants de Jésus- Christ, à ce nouveau paradis dont son sang nous a ouvert le passage : c'est là que vous verrez les beaux jours. Ce sont ici les jours de misères, les jours de sueurs et de travaux, les jours de gémissements et de pénitence, auxquels nous pouvons appliquer ces paroles du prophète Isaïe : Popule meus, qui te beatumdicunt, ipsi tedecipiunt^ : «Mon « peuple, ceux qui te disent heureux, t'abusent et ren- « versent toute ta conduite. » Et encore : « Ceux qui font « croire à ce peuple qu'il est heureux, sont des trompeurs; « et ceux dont on vous vante la félicité sont précipités (( dans l'erreur : » Et errant qui beatificant populum istum seducenteSj et qui beatificantur, prœcipitati^.

Donc, mes frères, où se trouve la félicité et la véritable vie, sinon dans la terre des vivants ? Qui sont les hommes heureux, sinon ceux qui sont avec Dieu, dont nous célébrons aujourd'hui la fête ? Ceux-là voient de beaux jours, parce que Dieu est la lumière qui les éclaire. Ceux-là vivent dans l'abondance, parce que Dieu est le trésor qui les enrichit. Ceux-là enfin sont heureux, parce que Dieu est le bien qui les contente, et que lui seul est tout à tous selon les paroles de mon texte, omnia in omnibus.

Saint Augustin explique ces mots de l'Apôtre par une excellente paraphrase : Commune spectaculum erit omnibus Deus^ commune gaudium erit omnibus Deus, communis pax erit omnibus Deus ^ : « Dieu, dit-il, tiendra lieu de tout « aux bienheureux ; il sera leur commun spectacle, ils le (( verront; il sera leur commune joie, ils en jouiront; il « sera leur paix, ils le posséderont à jamais sans inquiétude

1 Is. m, 12.

2 IhùL ix, 16.

3 Enar. in Psal. iaxxiv, no lo, t. iv, col. 897.

« et sans trouble.» De sorte qu'ils seront véritablement heureux, parce qu'ils auront dans cette vision le plus noble exercice de leur esprit, dans cette jouissance la joie parfaite de leur cœur, dans cette paix l'affermissement immuable de leur repos. C'est ce que nous a dit saint Augustin.... Écoutez l'apôtre saint Jean : Dilectissimi, nunc jllii Dei sumus, et mndum appariât quid erimus i : « Mes « bien-aimés, nous sommes enfants de Dieu, et ce que (( nous devons être un jour ne paraît pas encore. » Ainsi ce n'est pas le temps d'en discourir, u Tout ce que nous sa- ({ vons, c'est que quand notre gloire paraîtra, nous lui se- « rons semblables, parce que nous le verrons telqu'ilest : )> Scimus quoniam clan appamerit, similes ei erimus, quoniam videbimus eum sicuti est. Comme un nuage que le soleil perce de ses rayons devient tout lumineux, tout éclatant, vous y voyez un or, un brillant ; ainsi notre âme exposée à Dieu, à mesure qu'elle le pénètre, elle en est aussi pénétrée, et nous devenons dieux en regardant attentivement la Divinité : Deus dus tinitiis, dit saint Grégoire de Nazianze 2 ; un Dieu uni à des dieux. Videbitur Deus deorum in Sion '^ : « Le Dieu des dieux sera vu en Sion. » Dieu, mais Dieu des dieux, parce qu'il les fera des dieux par la claire vue de sa face. « * Lorsque l'œil vif et péné-

1 L Joan. m, 8.

2 Orat. XXI, t. I, p. 374. Epist. lxiii, t. 1, p. 8:0. ' Psa/. Lxxxiii, 7.

* Fortis acies mentis et végéta, cùm muUa vera et incommutabilia certa ralione conspexerit, dirigit se in ipsam veritatem qua cuncta monstranlur, eique inhaerens tanquain obliviscitur caetera, et in illa simul omnibus fruitur *. .. De toto mundo ad se conversis, qui diligunt eam, omnibus proxinia est, omnibus sempiterna : nullo ioco est, nusquam deest : foris admonet, intus docet ; cémentes se commutât omnes in melius, a nullo in deterius commutatur : nullus de illa judicat, nullus sine illa judicat bene **.... Mentes nostrae aliquando eam plus

• 5. Avg. deLib. Arb. lib. 11, n^ 36, t. i, col. 601.

« trant de l'âme a découvert d'une manière certaine plu- (( sieurs choses vraies et invariables, alors elle se porte « de tout son poids sur la vérité même, par laquelle tout (( lui est montré ; et s'y fixant, elle laisse tout le reste « comme dans l'oubli, pour jouir dans la vérité seule de (( toutes choses à la fois. La vérité est proche de tous ceux (( qui du monde entier se convertissent à elle par un amour « sincère; elle est éternelle pour tous; sans être dans au- « cun lieu, elle n'est jamais absente. Elle avertit au de- « hors, elle enseigne au dedans. Elle change en mieux « tous ceux qui la voient, et ne peut être changée en mal (( par ceux qui l'approchent. Personne ne la juge, personne (I ne juge bien sans elle. Nos esprits la voient tantôt plus, 0 tantôt moins ; et de là même s'avouent muables, puisque « la vérité demeurant en soi-même toujours immuable, (( ne gagne rien quand nous la voyons davantage, et ne (( perd rien quand nous l'apercevons moins. Mais toujours (( entière et inaltérable, elle réjouit par sa lumière ceux (( qui se tournent vers elle, et punit par l'aveuglement (( ceux qui lui tournent le dos. »

Rien de plus harmonieux que la vérité : nulle mélodie plus douce, nul parfum plus agréable, non [pour] ceux qui voient la superficie... .

Qui ne désire pas ? qui ne gémit pas ? qui ne soupire pas dans cette vie? Toute la nature est dans findigence. Gloire, puissance, richesses, abondance, noms superbes et magnifiques, choses vaines et stériles. Les biens que le monde donne accroissent certains désirs et en poussent d'autres, semblables à ces viandes creuses et légères qui,

vident, aliquando minus, et ex hoc l'atentur se esse mutabiles ; cum illa in se manens nec proficlat cum plus a nobis videtur, ncc deficintcum minus, sed intégra et incorrupta, et conversos laeliAcet lumine, et aver SOS puniat cœcitate *.

* S. Avf/, de Lib. Aib. lib. ii, n" 34, col. 600.

pour n'avoir que du vent et non du suc ni de la substance, enflent et ne nourrissent pas, et amusent la faim plutôt qu'elles ne la contentent. Les grandes fortunes ont des besoins que les médiocres ne connaissent pas. Cette avidité de nouveaux plaisirs, de nouvelles inventions, marque de la pauvreté intérieure de l'âme. L'ambition compte pour rien tout ce qu'elle tient. Ne vous laissez pas éblouir à ces apparences : ce qui est richement couvert par le dehors n'est pas toujours rempli au dedans, et souvent ce qui semble regorger est vide.

Voulez-vous entendre la plénitude de la joie des saints ; Alléluia, Amen, Louange à Dieu. Ils ne prient plus, ils ne gémissent plus : In pafriâ nullus orandi locus, sed tanthm laudandi; quia niliil deest : quod hic creditur, ibi videtur ; quod hic petitur, ibi accipitur^ : ((Dans la patrie il n'y a plus (( lieu à la prière, mais seulement à la louange, parce qu'on H n'y manque de rien : ce qu'on croit ici, là on le voit ; ce «qu'on demande ici, là on le reçoit. » La créature ne soupire plus et n'est plus dans les douleurs de l'enfantement. Elle ne dit plus : « Malheureux homme que je suis ! qui «me délivrera de ce corps de morts? » Elle loue, elle triomphe, elle rend grâces. Amen, Estverum: tota aciio nostra, Amen et Alléluia erit » : a Amen, Gela est vrai : toute (( notre action sera un Amen, un Alléluia. »

« * Mais n'allez pas vous attrister en considérant ces

1 S. Aug . Serm. clix, n» i.

2 Rom. vu, 24.

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