A LA VËTL1RE DE MADEMOISELLE DE BOUILLON, DE CHATEAU-THIERRY
Trois vices de notre naissance : leurs fune-tes effets. Servitude dans laquelle tombent les pécheurs, en contentant leurs passions criminelles. Dans quel péril se jettent ceux qui s'abandonnent sans réserve à toutes les choses qui leur sont permises. Lois et contraintes auxquelles se soumet la vie religieuse, pour réprimer la liberté de pécher : sagesse des précautions qu'elle prend. Combien la chasteté est délicate, et l'humilité, timide. Amour que les vierges chrétiennes doivent avoir pour la retraite, le silence et la vie cachée. Mépris qu'elles sont obligées de faire de la gloire.
Oportet vos nasci denuo.
// faut que vous 7iaissiez encore une fois. Joan. ni, 7.
Ce qui doit imposer silence, et confondre éternellement ceux dont le cœur se laisse emporter à la gloire de leur extraction, c'est l'obligation de renaître; et de quelque grandeur
1 Elle était l'aînée des deux sœurs du comte de Bouillon, et a été appelée, dans le cloître, sœur Emilie de la Passion. [Édit. de Déforis.)
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qu'ils se vantent, ils seront forcés d'avouer qu'il y a toujours beaucoup de bassesse dans leur première naissance, puisqu'il n'est rien de plus nécessaire que de se renouveler par une seconde. La véritable noblesse est celle que l'on reçoit en naissant de Dieu. Aussi l'Église ne célèbre pas la Nativité de Marie à cause qu'elle a tiré son origine d'une longue suite de rois; mais à cause qu'elle a apporté la grâce, en naissant en glace, et qu'elle est née fille du Père céleste.
Mesdames, vous verrez aujourd'hui une de vos plus illustres sujettes, qui, touchée de ces sentiments, se dépouillera devant vous des honneurs que sa naissance lui donne. Ce spectacle est digne de Vos Majestés; et après ces cérémonies magnifiques, dans lesquelles on a étalé toutes les pompes du monde *, il est juste qu'elles assistent à celles où l'on apprend à les mépriser. Elles viennent ici dans cette pensée, dans laquelle je dois les entretenir pour ne pas frustrer leur attente. Que si la loi que m'impose cette cérémonie particulière m'empêche de m'appliquer au sujet commun que l'Église traite en ce jour, qui est la Nativité de Marie, par la crainte d'envelopper des matières si vastes et si différentes; j'espère que Vos Majestés me le pardonneront facilement; et je me promets que la sainte Vierge ne m'en accordera pas moins son secours, que je lui demande humblement par les paroles de l'ange, en lui disant : Aie, Maria.
Enfermer dans un lieu de captivité une jeune personne innocente ; soumettre à des pratiques austères, et h une vie rigoureuse, un corps tendre et délicat, cacher dans une nuit éternelle une lumière éclatante, que la cour aurait vue briller dans les plus hauts rangs, et dans les places les plus élevées; ce sont trois choses extraordinaires, que l'Église va faire aujourd'hui ; et celte illustre compagnie est assemblée en ce lieu pour ce grand spectacle.
Qui vous oblige, ma sœur : car le ministère que j'exerce ne
1 La reine régnante avait fait son entrée dans Paris, le 26 août de cette année, ce qui avait occasionné beaucoup de fêtes et de réjouissances. {Édit. de De'foris.)
me permet pas de vous appeler aufremenl; et je dois oublier, aussi bien que vous, toutes les autres qualités qui vous sont dues : qui vous oblige donc à vous imposer un joug si pesant, et à entreprendre contre vous-même, c'est-à-dire, contre votre liberté, en vous rendant captive dans cette clôture ; contre le repos de votre vie, en embrassant tant d'austérités; contre votre propre grandeur, en vous jetant pour toujours dans cette retraite profonde, si éloignée de l'éclat du siècle et de toutes les pompes de la terre? J'entends ce que répond votre cœur; et il faut que je le dise à ces grandes reines et à toute cette audience. Vous voulez vous renouveler en Notre-Seigneur, dans cette bienheureuse journée de la naissance de la sainte Vierge; vous voulez renaître par la grâce, pour commencer une vie nouvelle, qui n'ait plus rien de commun avec la nature, et pour cela ces grands changements sont absolument nécessaires.
Et en effet, chrétiens, nous apportons au monde, en naissant, une liberté indocile qui affecte l'indépendance ; une molle délicatesse, qui nous fait soupirer après les plaisirs; an vain désir de paraître, qui nous épanche au dehors et nous rend ennemis de toute retraite. Ce sont trois vices communs de notre naissance; et plus elle est illustre, plus ils sont enracinés dans le fond des cœurs. Car qui ne sait que la dignité entretient cette fantaisie d'indépendance ; que ce tendre amour des plaisirs est flatté par une nourriture délicate; et enfin que cet esprit de grandeur fait que le désir de paraître s'emporte ordinairement aux plus grands excès ?
Il faut renaître, ma sœur, et réformer aujourd'hui ces inclinations dangereuses : Oportet vos nasci denuo. Cet amour de l'indépendance, d'où naissent tous les désordres de notre vie, porte l'âme à ne suivre que ses volontés, et dans ce mouvement elle s'égare. Celte délicatesse flatteuse la pousse à chercher le plaisir, et dans cette recherche elle se corrompt. Ce vain désir de paraître la jette tout entière au dehors, et dans cet épauchement elle se dissipe. La vie religieuse, que vous embrassez, oppose à ces trois désordres des remèdes forts et infaillibles. 11 est vrai qu'elle vous contraint; mais, en vous con-
Iraignant, elle vous règle : elle vous mortifie, je le confesse; mais, en vous mortifiant, elle vous purifie : enfin elle vous retire et vous cache; mais, en vous cachant, elle vous recueille et vous renferme avec Jésus-Christ. 0 contrainte, ô vie pénitente, ô sainte et bienheureuse obscurité ! je ne m'étonne plus si l'on vous aime, et si l'on quitte, pour l'amour de vous, toutes les espérances du monde. Mais j'espère qu'on vous aimera beaucoup davantage, quand j'aurai expliqué toutes vos beautés dans la suite de ce discours, par une doctrine solide et évangélique, avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
J'entrerai d'abord en matière, pour abréger ce discours; et afin de vous faire voir, par des raisons évidentes, que pour régler noire liberté il est nécessaire de la contraindre, je remarquerai, avant toutes choses, deux sortes de libertés déréglées : l'une ne se prescrit aucunes limites, et transgresse hardiment la loi; l'autre reconnaît bien qu'il y a des bornes, et, quoiqu'elle ne veuille point aller au delà, elle prétend alleu jusqu'au bout, et user de tout son pouvoir. C'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, que l'une se propose pour son objet toutes les choses permises; l'autre s'étend encore plus loin, et s'emporte jusqu'à celles qui sont défendues. Ces deux espèces de liberté sont fort usitées dans le monde, et je vois paraître dans l'une et dans l'autre un secret désir d'indépendance. 11 se découvre visiblement dans celui qui passe par-dessus la loi, et méprise ses ordonnances. En effet il montre bien, ce superbe, qu'il ne peut souffrir aucun joug ; et c'est pourquoi le Saint- Esprit lui parle en ces termes par la' bouche de Jérémie : A scBGUlo confregisli jugum meurn; rupisti vineula mea, et diocisti : Non servimn ' : « Tu as brisé le joug que je l'imposais; tu as « rompu mes liens, et tu as dit en ton cœur, d'un ton de mutin « et d'opiniâtre : Non, je ne servirai pas. » Qui ne voit que ce téméraire ne reconnaît plus aucun souverain, et qu'il prétend manifestement à l'indépendance ? Mais quoique l'autre, dont
» Jer. ii, 20.
j'ai parlé, qui n'exerce sa liberté qu'en usant de tous ses droits, et en la promenant généralement, si je puis parler de la sorte, dans toutes les choses permises, n'égale pas la rébellion de celui-ci; néanmoins il est véritable qu'il le suit de près : car s'étendant aussi loin qu'il peut, s'il ne secoue pas le joug tout ouvertement, il montre qu'il le porte avec peine; et s'avançant ainsi à l'extrémité, où il semble ne s'arrêter qu'à regret, il donne sujet de penser, qu'il n'y a plus que la seule crainte qui l'empêche de passer outre. Telles sont les deux espèces de liberté, que j'avais à vous proposer; et il m'est aisé de vous faire voir, que l'une et l'autre sont fort déréglées.
Et premièrement, chrétiens, pour ce qui regarde ce pécheur superbe, qui méprise la loi de Dieu : son désordre, trop manifeste, ne doit pas être convaincu par un long discours; et je n'ai aussi qu'un mot à lui dire, que j'ai appris de saint Augustin. Il avait aimé autrefois cette liberté des pécheurs; mais il sentit bientôt dans la suite qu'elle l'engageait à la servitude : parce que, nous dit-il lui-même, « en faisant ce « que je voulais, j'arrivais où je ne voulais pas : » Yolens, qvo nollem pervenei'am l. Que veut dire ce saint évèque; et se peutil faire, mes sœurs, qu'en se laissant aller où l'on veut, l'on arrive où l'on ne veut pas? Il n'est que trop véritable, et c'est le malheureux précipice où se perdent tous les pécheurs. Ils contentent leurs mauvais désirs et leurs passions criminelles; ils se réjouissent, ils font ce qu'ils veulent. Voilà une image de liberté qui les trompe ; mais la souveraine puissance de celui contre lequel ils se soulèvent, ne leur permet pas de jouir longtemps de leur liberté licencieuse: car en faisant ce qu'ils aiment, ils attirent nécessairement ce qu'ils fuient, la damnation, la peine éternelle, une dure nécessité qui les rend captifs du péché, et qui les dévoue à la vengeance divine. Voilà une véritable servitude que leur aveuglement leur cache. Cesse donc, ô sujet rebelle, de te glorifier de ta liberté, que tu ne peux pas soutenir contre le souverain que tu offenses, mais reconnais au contraire que tu forges toi-même tes fers par l'usage de ta liberté dissolue ; que tu mets un poids de fer sur ta tête,
1 Conf. lib. vm, cap. v, t. i, col. 140.
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que tu ne peux plus secouer; et que tu le jettes toi-même dans la servitude, pour avoir voulu étendre, sans mesure, la folle prétention de ta vaine et chimérique indépendance : telle est la condition malheureuse du pécheur.
Après avoir parlé au pécheur rebelle, qui ose faire ce qu'on lui défend, maintenant adressons-nous à celui qui s'imagine être en sûreté, en faisant tout ce qui est permis ; et tâchons de lui faire entendre, que s'il n'est pas encore engagé au mal, il est bien avant dans le péril. Car en s'abandonnant sans réserve à toutes les choses qui lui sont permises, qu'il est à craindre, mes sœurs, qu'il ne se laisse aisément tomber à celles qui sont défendues ! Et en voici la raison en peu de paroles, que je vous prie de méditer attentivement. C'est qu'encore que la vertu prise en elle-même soit infiniment éloignée du vice; néanmoins il faut confesser, à la honte de notre nature, que les limites s'en touchent de près dans le penchant de nos affections, et que la chute en est bien aisée. C'est pourquoi il importe, pour notre salut, que notre âme ne jouisse pas de toute la liberté qui lui est permise; de peur qu'elle ne s'emporte jusqu'à la licence, et qu'elle ne passe facilement au delà des bornes, quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. L'expérience nous le fait connaître : de là vient que nous lisons dans les saintes Lettres, que Job, voulant régler ses pensées, commence à traiter avec ses yeux -.Pepigi fœdus cum oculis meis, ut ne cogitarem l. Il arrête des regards qui pourraient être innocents, pour empêcher des pensées qui apparemment seraient criminelles : si ses yeux n'y sont pas encore obligés assez clairement par la loi de Dieu, il les y engage par traité exprès: Pepigi fœdm: parce qu'e;i effet, chrétiens, celui qui prend sa course avec tant d'ardeur, dans cette vaste carrière des choses licites, doit craindre qu'étant sur le bord, il ne puisse plus retenir ses pas; qu'il ne soit emporté plus loin qu'il ne pense, ou par le penchant du chemin, ou par l'impétuosité de son mouvement; et qu'enfin il ne lui arrive ce qu'a dit de lui-même le grand saint Paulin : Quod non expe-
1 Job. xxxi, i,
d!ebat admisi, dam non tempero quod licebat l : « Je m'emporte « au delà de ce que je dois, pendant que je ne prends aucun « soin de me modérer en ce que je puis. »
Illustre épouse de Jésus-Christ, la vie religieuse, que vous embrassez, suit une conduite plus sûre : elle s'impose mille lois et mille contraintes dans le sentier de la loi de Dieu: elle se fait encore de nouvelles bornes, où elle prend plaisir de se resserrer. Vous perdrez, je le confesse, ma sœur, quelque partie de votre liberté, au milieu de tant d'observances delà discipline religieuse ; mais si vous savez bien entendre quelle liberté vous perdez, vous verrez que celte perte est avantageuse. En effet, nous sommes trop libres ; trop libres à nous porter au péché, trop libres à nous jeter dans la grande voie, qui mène les Ames à la perdition. Qui nous donnera que nous puissions perdre cette partie malheureuse de notre liberté, par laquelle nous nous dévoyons? 0 liberté dangereuse, que ne puis-je te retrancher de mon franc arbitre, que ne puis-je m'imposer moi-même cette heureuse nécessité de ne pécher pas! Mais il ne faut pas l'espérer durant cette vie. Cette liberté glorieuse de ne pouvoir plus servir au péché, c'est la récompense des saints, c'est la félicité des bienheureux. Tant que nous vivrons dans ce lieu d'exil, nous aurons toujours ù combattre cette liberté de pécher. Que faites-vous, mes très-chères sœurs, et que fait la vie religieuse? Elle voudrait pouvoir s'arracher cette liberté de mal faire : mais comme elle voit qu'il est impossible, elle la bride du moins autant qu'il se peut; elle la serre de près par une discipline sévère: de peur qu'elle ne s'égare dans les choses qui sont défendues, elle entreprend de se les retrancher toutes, jusqu'à celles qui sont permises, et se réduit, autant qu'elle peut, à celles qui sont nécessaires. Telle est la vie des carmélites.
Que cette clôture est rigoureuse! que ces grilles sont inaccessibles, et qu'elles menacent étrangement tous ceux qui approchent ! C'est une sage précaution de la vie régulière et religieuse, qui détourne bien loin les occasions, pour s'empêcher, s'il se peut, de pouvoir jamais servir au péché. Elle est bien
1 Ad. Sever Ep. xxx, n° 3.
aise d être observée ; elle cherche des supérieurs qui la veillent ;elle veut qu'on la conduise de l'œil, qu'on la mène, pour ainsi dire, toujours par la main, afin de se laisser moins de liberté de s'écarter de la droile voie; et elle a raison de ne craindre pas que ces salutaires contraintes soient contraires à la liberté véritable. Ce n'est pas s'opposer à un fleuve que de faire des levées, que d'élever des quais sur ses rives, pour empêcher qu'il ne se déborde, et ne perde ses eaux dans la campagne; au contraire, c'est lui donner le moyen de couler plus doucement dans son lit. Celui-là seulement s'oppose à son cours, qui bâtit une digue au milieu, pour rompre le fil de son eau. Ainsi ce n'est pas perdre sa liberté, que de lui donner des bornes deçà et delà, pour empêcher qu'elle ne s'égare; c'est la dresser plus assurément à la voie qu'elle doit tenir. Par une telle précaution, on ne la gêne pas; mais on la conduit. Ceux-là la perdent, ceux-là la détruisenl, qui la détournent de son cours naturel; c'est-à-dire, qui l'empêcbent d'aller à son Dieu : de sorte que la vie religieuse, qui travaille avec tant de soin à vous aplanir cette voie, travaille par conséquent à vous rendre libre. J'ai eu raison de vous dire, que ses contraintes ne doivent pas vous être importunes, puisqu'elle ne vous contraint que pour vous régler ; et la clôture, que vous embrassez, n'est pas une prison où votre liberté soit opprimée, mais un asile fortifié, "où elle se défend avec vigueur contre les dérèglements du péché. Si ses contraintes sont si fructueuses, parce qu'elles dirigent votre liberté; ses mortifications ne le sont pas moins, parce qu'elles épurent vos affections: et c'est ma deuxième partie.
Je ne m'étonne pas, chrétiens, si les sages instituteurs de la vie religieuse et retirée ont trouvé nécessaire de l'accompagner de plusieurs pratiques sévères, pour mortifier les sens et les appétits: c'est qu'ils ont vu que nos passions, et ce tendre amour des plaisirs, tenaient notre âme captive par des douceurs pernicieuses, qu'ils ont voulu corriger par une amertume salutaire. Et afin que vous entendiez combien cette con-
duilc est admirable, considérez avecmoi une doctrine excellenle de saint Augustin.
Il nous apprend qu'il y a en nous deux sortes de maux: il y a en nous des maux qui nous plaisent, et il y a des maux qui nous affligent. Qu'il y ait des maux qui nous affligent, ah ! nous l'éprouvons tous les jours. Les maladies, la perte des biens, les douleurs d'esprit et de corps, tant d'autres misères qui nous environnent, ne sont-ce pas des maux qui nous affligent? Mais il y en a aussi qui nous plaisent, et ce sont les plus dangereux. Par exemple, l'ambition déréglée, la douceur cruelle de la vengeance, l'amour désordonné des plaisirs; ce sont des maux et de très-grands maux : mais ce sont des maux qui nous plaisent, parce que ce sont des maux qui nous flattent. « 11 y a « donc des maux qui nous blessent, et ce sont ceux-là, dit saint « Augustin, qu'il faut que la patience supporte; et il y a des « maux qui nous flattent, et ce sont ceux-là, dit le même saint, « qu'il faut que la tempérance modère: » Alia main sunt quœ per patientiam suslinemus, alia quœ per continenliam refrenamus K
Au milieu de ces maux divers, dont nous devons supporter les uns, dont nous devons réprimer les autres ; et que nous devons surmonter les uns et les autres, chrétiens, quelle misère est la nôtre ! 0 Dieu, permettez-moi de m'en plaindre : Usquequo, Domine, usguequo, oblivisceris me in finem 2 ?» Jusqu'à quand, « ô Seigneur, nous oublierez-vous dans cet abîme de cala- « mités? » jusqu'à quand détournerez-vous votre face de dessus les enfants d'Adam, pour n'avoir point pitié de leurs maladies? Avertis faciem tuam in finem? « Jusqu'à quand, jusqu'à quand, « Seigneur, me sentirai-je toujours accablé de maux, qui rem- « plissent mon cœur de douleur, et mon esprit de fâcheuses « irrésolutions?» Quamdiu ponam consilia in anima mea, dolorem in corde meo per diem 3 ? Mais s'il ne vous plaît pas, ô mon Dieu, de me délivrer de ces maux, qui me blessent et qui m'affligent, exemptez-moi du moins de ces autres maux, je veux dire, des maux qui m'enchantent, des maux qui m'endorment, qui me
1 Coût. Jul. lib. v, cap. v, u° 22, t. x, col. OiO. * Ps. xu.
s Ibid. ï.
48G POUR LA VÈTURE
conlraignent de recourir à vous; de peur de m'endormir dans la morl : Illumina oculos meo?, ne unquam obdormiam in morte *. N'est-ce pas assez, ô Seigneur, que nous soyons accablés de tant de misères, qui font trembler nos sens, qui donnent de l'horreur à nos esprits? pourquoi faut-il qu'il y ait des maux qui nous trompent par une belle apparence, des maux que nous prenions pour des biens, qui nous plaisent et que nous aimions? Est-ce que ce n'est pas assez d'être misérables? fautil, pour surcroît de malheur, que nous nous plaisions en notre misère, pour perdre à jamais l'envie d'en sortir? «Malheureux « homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort? » Infelix liomo! quis me liberabit de cor pore mortù hujus 2? Écoute la réponse, homme misérable; ce sera « la grâce de Dieu par « Jésus-Christ Notre Seigneur: » Gratta Dei per Jesum Chrislum Dominum nostrum 3.
Mais admire l'ordre qu'il tient pour ta guérison. Il est vrai que tu éprouves deux sortes de maux : les uns qui piquent, les autres qui flattent; mais Dieu a disposé, par sa providence, que les uns servissent de remède aux autres; je veux dire, que les maux qui blessent servent pour modérer ceux qui plaisent; les douleurs, pour corriger les passions; les afflictions de la vie, pour nous dégoûter des vaines douceurs, et étourdir le sentiment des plaisirs mortels. C'est ainsi que Dieu se conduit envers ses enfants, pour purifier leurs affections. Impinguatus est dilectus, et recahitravit *: « Son bien-aimé s'est engraissé, et il « a regimbé contre lui. » Dieu l'a frappé, dit l'Écriture, et il s'est remis dans son devoir, et il l'a cherché dès le matin: Cum occideret eos quœrebant eum, et rêver tebantur, et diluculo veniebant ad eum 5.
Telle est la conduite de Dieu; c'est ainsi qu'il nous guérit de nos passions, et c'est sur cette sage conduite que la vie religieuse a réglé la sienne. Peut-elle suivre un plus grand
1 Ps. xii, 4.
2 liom. vu, "l't.
3 Ibid. ?5.
4 Deut. xxxn, 15.
B Ps. lxxvii, 10.
exemple? peut-elle se proposer un plus beau modèle? Elle entreprend de guérir les âmes, par la méthode infaillible de ce souverain médecin. Elle châtie le corps avec saint Paul ' ; elle réduit en servitude le corps par les saintes austérités de la pénitence, pour le rendre parfaitement soumis à l'esprit. Que cette méthode est salutaire ! Car, ma sœur, je vous en conjure, jetez encore un peu les yeux sur le monde, pendant que vous y êtes encore : voyez les dérèglements de ceux qui l'aiment ; voyez les excès criminels où leurs passions les emportent. A.h! je vois que le spectacle de tant de péchés fait horreur à votre innocence. Mais quelle est la cause de tous ces désordres? C'est sans doute qu'ils ne songent point à donner des bornes à leurs passions : au contraire, ils les traitent délicatement ; ils attisent ce feu, et ses ardeurs s'accroissent jusqu'à l'infini; ils nourrissent ces bêtes farouches, et ils n'en peuvent plus dompter la fureur; ils flattent en eux-mêmes l'amour des plaisirs et ils le rendent invincible par leurs complaisances.
Mes sœurs, que votre conduite est bien plus réglée. Bien loin de donner des armes à cet ennemi, vous l'affaiblissez tous les jours par les veilles, par l'abstinence et par l'oraison; vous tenez le corps sous le joug, comme un esclave rebelle et opiniâtre. J'avoue que la nature souffre beaucoup dans celte vie pénitente; mais ne vous plaignez pas de cette conduite ; cette peine est un remède ; cette rigueur, qu'on tient à votre égard, est un régime. C'est ainsi qu'il vous faut traiter, ô enfants de Dieu, jusqu'à ce que votre santé soit parfaite. Cette convoitise qui vous attire; ces maux trompeurs, dont je vous parlais, qui ne vous blessent qu'en vous flattant, demandent nécessairement cette médecine. 11 importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous en aurez à corriger : il importe que vous ayez des maux à souffrir, tant que vous serez au milieu des biens, où il est dangereux de se plaire trop. Si ces remèdes vous semblent durs, « ils s'excusent, dit Tertullien, des maux qu'ils vous font, « par l'utilité qu'ils vous apportent : » Emolument*) curationis, offensam sui exusant 2. Soumettez- vous, ma sœur, puisqu'il plaît
1 I. Cor. ix, 17.
2 De Pœnit. n° 10.
à Dieu de vous appeler à ce salutaire régime. Commencez-en aujourd'hui l'épreuve avec la bénédiction de l'Eglise ; embrassez de tout votre cœur ces austérités fructueuses, qui, ôlant tout le goût aux plaisirs des sens, purifieront votre intelligence, pour sentir plus vivement les chastes voluptés de l'esprit. En combattant ainsi votre corps, vous épurerez vos affections, vous remporterez la victoire. Mais de peur que vous ne vous enfliez par ces grands succès, accoutumez-vous à l'humilité par l'amour de la vie cachée : c'est ma dernière partie.
TROISIÈME POINT
Il ne sera pas dit, chrétiens, qu'en ce jour dédié à la sainte Vierge, elle soit passée sous silence ; et la cérémonie qui nous assemble en ce lieu, m'ayant fait porter ailleurs mes pensées dans le reste de ce discours, je me suis du moins réservé de vous la proposer dans ce dernière point comme le modèle de la vie cachée. Combien elle a vécu solitaire ! combien elle a été soigneuse de se retirer ! Vous le pouvez juger aisément par le peu que nous savons de sa sainte vie; et les actions particulières de celte Vierge incomparable ne seraient pas, comme elles sont, si fort inconnues, si l'amour de la retraite ne les avait couvertes d'un voile sacré, et n'en avait fait un mystère. Qui vous a poussée, ô divine Vierge, à vous cacher si profondément ? qui vous a inspiré un si grand amour de celte obscurité mystérieuse, dans laquelle votre vie est enveloppée? Je pense, pour moi, chrétiens, que c'a été sa pudeur. Et afin que vous entendiez quelle est celte pudeur merveilleuse, dont la sainte Vierge nous donne l'exemple, je remarquerai en peu de paroles qu'il y en a de deux sortes. Si la chasteté a sa pudeur, l'humilité a aussi la sienne. Ces deux vertus chrétiennes ont cela de commun entre elles, que toutes deux craignent les regards : elles croient toutes deux perdre quelque chose de leur intégrité et de leur force, quand elles s'abandonnent à la vue des hommes ; et c'est pourquoi toutes deux aiment la retraite, et embrassent la vie cachée.
Pour ce qui regarde la chasteté ; je ne puis mieux vous exprimer combien elle y est délicate, que par ces beaux mots de Ter-
lullien : Vera et Ma et pura virginitas, nil mugis tant quam S'.melipsam; etiam fcminarum oculos patinonvult1 : « La virgi- « oité, nous dit-il, quand elle est enlière et parfaite, » Vera et tota et para, « ne craint rien tant qu'elle-même; telle est sa « délicatesse qu'elle appréhende même les yeux des femmes : » etiam feminarum oculos non vult. C'est pourquoi elle se cache avec soin; se réservant tout entière aux regards de Dieu, qui sont les seuls qu'elle ne craint pas : voilà le portrait au naturel de la pudeur virginale. Mais celle de l'humilité n'est ni moins tendre ni moins délicate : au contraire, elle semble encore plus timide, elle ferme la porte sur soi pour n'être point vue, selon le précepte de l'Evangile - : elle ne craint pas seulement les regards des autres; mais encore elle appréhende les siens : elle cache à la gauche ce que fait la droite s ; et elle se relire tellement en Dieu, qu'elle ne se voit pas elle-même, C'est pourquoi saint Paul nous la représente dans une posture admirable, « oubliant, dit-il, ce qui est derrière, ets'étendant au dece vant de toute sa force : » Quœ quidem rétro sunt obliviscens, ad ea vero quœ sunt priora extendens meipsum *. C'est la vraie posture de l'humilité, qui porte ses regards bien loin devant soi, par la crainte qu'elle a de se voir soi-même ; et qui considère toujours ce qui reste à faire pour n'être jamais flattée de ce qu'elle a fait. Puisqu'elle se cache à sa propre vue, jugez de là, chrétiens, combien les regards des autres peuvent offenser sa modestie.
Ces vérités étant supposées, venons maintenant à la sainte Vierge. Si vous la voyez retirée, aimant le secret et la solitude ; 8i peu accoutumée à la vue des hommes, qu'elle est même troublée à l'abord d'un ange : c'est la pudeur de la chasteté, qui lui donne cette retenue. Car les vierges, dit saint Bernard) qui sont vraiment vierges, ne sont jamais sans inquiétude, sachant qu'elles portent un trésor céleste dans un fragile vaisseau de terre ; ou si les corps des vierges, purifiés et ennoblis
' De Virg. veland. nn 15.
« Malt/i. vi, 6.
3 Ibid. 3.
* Phiiipp. il, 13.
490 POUR LA. YETURË
par la chasteté, méritent un nom plus noble, mettons que ce soit un cristal, il est toujours une matière fragile, TJœsaurum in vasis ficlilibus '. C'est pourquoi elles se tiennent sur leurs gardes, pour éviter ce qui est à craindre: toujours elles craignent où toutes choses sont en sûreté : Ut timenda caveant etiam tuta pertimescunf? ; et appréhendant partout des embûches, elles se font un rempart du silence, du recueillement et de la retraite. Belle et admirable leçon pour toutes les filles chrétiennes; mais leçon peu pratiquée dans nos jours, où, bien loin d'aimer la retraite, elles ont peine à trouver des places assez éminentes pour se mettre en vue. Qui pourrait raconter tous les artifices dont elles se servent, pour attirer les regards ? et encore quels sont ces regards ? et puis-je en parler dans celle chaire? Non; c'est assez de vous dire, que ces regards qui leur plaisent ne sont pas des regards indifférents : ce sont de ces regards ardents et avides qui boivent à longs traits, sur leurs visages, tout le poison qu'elles ont préparé pour les cœurs; ce sont ces regards qu'elles aiment.
Mais n'entrons pas plus avant dans celte matière, et contentons-nous de leur dire ce que Tertullien pense d'elles. Elles rougiront peu t-ôtre d'apprendre ce que ce grand homme ne crain t pas de nous assurer; et je leur dirai après lui que de s'atlirer de tels regards, ou même s'y exposer avec dessein : si ce n'est pas s'abandonner tout à fait, c'est du moins prostituer son visage : Totam faciem prostituere 3. Je leur laisse à'méditer cette parole, que la modestie de la chaire ne me permet pas d'exprimer dans toute sa force : aussi bien ne louche-t-elle pas celle à qui je parle. Grâce à la miséricorde divine, la vocation qu'elle embrasse la met à couvert de cette honte; elle se jette dans un monastère où, pour exclure les regards trop hardis, on bannit éternellement le plus modestes. Courage, ma chère sœur, forlifiez-vous dans cette pensée: et entrez avec joie dans un monastère, où vous trouverez le plus haut degré de la pudeur virginale, selon cetle belle sentence, qui semble être
• I. Cor. iv, 7.
2 S. fiera, sup. Missus est, Hom. m, n° 9, t. I, col. lil .
3 De Virg. vel. n° 17.
DE MADEMOISELLE DE BOUILLON. iOI
prononcée pour les carmélites, et qu'un historien ecclésiastique a recueillie de la bouche du grand saint Martin : « que « le triomphe de la modestie et la dernière perfection de « l'honnêteté dans votre sexe, c'est de ne se laisser jamais « voir : » Prima virtus et consummala Victoria est non vicleri l.
Si la pudeur de la chasteté doit vous faire aimer la retraite, celle de l'humilité vous y oblige beaucoup davantage : c'est ce qu'il faut encore montrer, en un mot, par l'exemple de la sainte Vierge. Lorsque toute la Judée accourt à son Fils, étonnée de ses prédications et de ses miracles, elle ne se mêle pas dans ses actions éclatantes, elle demeure renfermée dans sa maison ; et depuis le temps bienheureux de la manifestation de Jésus- Christ, à peine paraît-elle une ou deux fois dans tout l'Évangile. Au reste, durant trente années qu'elle le possède toute 6cule, elle ne se vante pas d'un si grand bonheur; elle garde partout le silence ; et nous voyons bien dans l'histoire sainte, qu'elle écoute attentivement ce qui se disait de son Fils, qu'elle l'admire en elle-même, qu'elle le médite en son cœur ; mais nous ne lisons pas qu'elle en parle, si ce n'est à sa cousine sainte Elisabeth, à laquelle elle ne pouvait se cacher; parce qu'il a plu au Saint-Esprit de lui révéler le mystère.
Ne voyez-vous pas, chrétiens, cette pudeur de l'humilité, qui se sent comme violée par les regards et par les louanges des hommes? Imitez un si grand exemple; et croyez que, pour plaire à l'Epoux céleste, vous ne pouvez jamais être trop cachés : que si vous en demandez la raison, je vous dirai, en peu de paroles, qu'il est un amant jaluux. Il est ordinaire aux jaloux de cacher soigneusement ce qu'ils aiment, afin de le réserver tout entier à leur cœur avide, que le moindre soupçon de partage offense à l'extrémité. Jésus, votre amant, est jaloux d'une jalousie extraordinaire : car il n'est pas seulement jaloux, si vous, avez pour les autres quelque complaisance; mais il est si sévère et si délicat, qu'il se pique si vous en avez pour vousmême. « Si la droite fait quelque bien, que la gauche, dit-il, « ne le sache pas 2. » 11 demande tout votre amour pour lui
1 Sutp. Sev. Dial. u, 12.
* Matth. vi, 3.
seul; et tellement pour lui seul, que vous-même, tant il est jaloux, ne devez point entrer dans ce partage. Cachez-vous avec Jésus-Christ, dans la sainte obscurité de cette clôture; et pour être entièrement selon son cœur, arrachez du vôtre, jusqu'à la racine, tout le désir de paraître et de plaire au monde.
Un auteur profane a écrit, au rapport de saint Augustin, que les grands et les puissanls de la terre, et, pour user de son mot, les princes, c'est-à-dire les personnes de votre naissance et de votre rang, devaient être nourries par la gloire : principem civitaiis alenclum esse gloria l. Et moi au contraire, je vous dis, ma sœur, que le mépris de la gloire doit être votre nourriture; que vous devez effacer de votre mémoire toutes les marques de grandeur : et afin que vous cummenciez à les oublier, je ne vous parlerai plus ni des titres illustres qui sont si bien dus à la grandeur de votre maison, ni des avantages glorieux de votre naissance. Je n'ignore pas néanmoins que j'en pourrais parler plus librement à une personne qui les quitte et les foule aux pieds; et qu'on peut en discourir de la sorte, pour en inspirer le mépris. Mais celte manière détournée d'en parler en les rabaissant, ne me semble pas encore assez pure pour la prise d'habit d'une carmélite. Il est des passions délicates que l'on réveille non-seulement quand on les chatouille, mais encore quand on les pique et quand on les choque; il vaut mieux les laisser dormir éternellement, et qu'il ne s'en parle jamais, parce qu'on ne peut les rabaisser de la sorte, sans en rappeler les idées. Ainsi l'on imprime insensiblement ce que l'on voulait effacer, et l'on réveille quelquefois la vanité qu'on pensait détruire.
Aussi ai-je remarqué dans les saintes Lettres, que l'Esprit de Dieu, qui les a dictées3 parle aux épouses de Jésus-Cbrist des avantages de la naissance, avec une précaution admirable. Il ne les avertit pas seulement de les mépriser, il veut qu'elles en perdent jusqu'au souvenir: « Écoulez, ma fille, et voyez, et « oubliez votre peuple et la maison de votre père 2 ; •> nous montrant, par cette parole, que le remède le plus efficace
1 DeCivit. Dei, lib. v, cap. xin, t. vu, col. 130.
2 Ps. xliv, 1 1 .
conlrc ces douces pensées qui flattent l'ambition et la vanité dans la partie la plus délicate et la plus sensible, c'est de n'y faire plus de réflexion, et de les ensevelir, s'il se peut, dans un oubli éternel.
Pratiquez cette leçon salutaire : et si vous jetez les yeux sur ceux dont vous tenez la naissance, que ce soit pour contempler leurs vertus ; que ce soit pour considérer cette conversion admirable où tous les intérêts politiques cédèrent à la force de la vérité, et furent sacrifiés si visiblement à la gloire de la religion; que ce soit pour vous fortifier dans la piété par l'exemple de cette héroïne chrétienne qui vous a donné plus que la naissance, et qui n'aurait rien désiré avec tant d'ardeur sur la terre que de vous voir aujourd'hui renaître, s'il avait plu à la Providence qu'elle eût été présente à cette action. Mais que dis-je? elle la voit du plus haut des cieux ; et si la félicité dont elle y jouit est capable de recevoir de l'accroissement, vous la comblerez d'une joie nouvelle. Suivez sa dévotion exemplaire ; et comme Dieu l'a choisie pour remettre la vraie foi dans votre maison, trichez d'achever un si grand ouvrage. Vous savez, ma sœur, ce que je veux dire ; et quelque illustre que soit cette assemblée, on ne s'aperçoit que trop de celui qui lui manque. Dieu veuille que l'année prochaine la compagnie soit complète, que ce grand et invincible courage se laisse vaincre une fois; et qu'après avoir tant seni, il travaille enfin pour lui-même ' ! Votre exemple lui peut faire voir que le Saint-Esprit agit dans l'Église avec une efficace extraordinaire ; et du moins sera-t-il forcé d'avouer que dans le lieu où il est, il ne se verra jamais un tel sacrifice.
Mais il est temps, ma sœur, de vous le laisser accomplir; votre piété s'ennuie de porter si longtemps les livrées du monde et les marques de sa vanité. J'entends que vous soupirez après cet heureux habit que l'Église va bénir pour vous. Vous aurez cet honneur extraordinaire, de le recevoir par les mains de cet illustre prélat qui représente ici par sa charge la majesté
1 Le personnage pour lequel l'orateur forme ici des vœux est le maréchal do Turenne, neveu de mademoiselle de Bouillon, dont on espérait la conversiou dès KiGO, mais qui ne fit son abjuration qu'en 1C68.
du siège apostolique, et qui en soutient si bien la grandeur par ses vertus éminenles. J'ose dire qu'il vous devait cet office: il fallait que Rome, où vous êtes née, s'intéressât par ce moyen à l'exemple de piété que vous donnez à Paris. Entrez donc dans cette clôture avec la sainte bénédiction de ce très- digne archevêque : mais souvenez-vous éternellement que, dès le premier pas que vous y ferez, vous devez renoncer de tout votre cœur jusqu'au moindre désir de paraître, et prendre pour votre partage la sainte et mystérieuse obscurité en laquelle il a plu à Noire-Seigneur que sa divine mère fût enveloppée.
Madame2 , la grandeur qui vous environne empêche sans doute Votre Majesté de goûter celte vie cachée qui est si agréable aux yeux de Dieu, et qui nous unit si saintement au Sauveur des âmes. Votre gloire, déjà élevée si haut, a reçu encore un nouvel éclat, où nos expressions ne peuvent atteindre. Car qui pourrait dire, madame, combien il est glorieux d'avoir contribué, avec tant de force, à pacifier ces deux puissantes maisons qui semblent ne se pouvoir quitter, tant elles se sont souvent embrassées; qui semblaient ne se pouvoir joindre, tant elles se sont souvent désunies, et que nous voyons maintenant réconciliées par cet admirable traité qui nous promet enfin la paix immuable, parce que jamais il ne s'en est fait, où le présent ait clé réglé par des décisions plus tranchantes, ni où l'avenir ait été prévu avec des précautions plus sages : tant a été pénétrant ce noble génie, que Votre Majesté nous a conservé, par une si constante et si charitable prévoyance, comme l'instrument nécessaire pour achever un si grand ouvrage ?
Mais, madame2, que dirai-jé maintenant de vous? et que trouverai-je dans cet univers qui égale votre majesté? Que peut-on s'imaginer de plus grand que d'être l'épouse chérie du premier monarque du monde, qui s'est arrêté pour l'amour de vous au milieu de ses victoires, et qui, vous ayant préférée à tant de conquêtes infaillibles, ne laisse pas de confesser, qu'encore ne vous a-t-il pas assez achetée?
1 A la reine mère.
- A la reine régnante.
POUR LA VÊTURE D'UNE NOUVELLE CATHOLIQUE. 49b
Parmi tant de gloire, mesdames, ce que j'appréhende pour Vos Majestés, c'est que vous n'ayez point assez de part à l'humiliation de Jésus-Christ. C'est ce qui vous doit obliger de vous retirer souvent avec Dieu, de vous dépouiller à ses pieds de toute cette magnificence royale, qui aussi bien ne paraît rien à ses yeux, et là de vous couvrir humblement la face delà sainte confusion de la pénitence. C'est trop flatter les grands, que leur persuader qu'ils sont impeccables: au contraire il faut qu'ils entendent que leur condition relevée leur apporte ce mal nécessaire, que leurs fautes ne peuvent être presque médiocres. Dans la vue de tant de périls, Vos Majestés, mesdames, doivent s'humilier profondément. Tous les peuples vous admireront, tous les peuples loueront vos vertus dans toute l'étendue de leurs cœurs. Vous seules vous vous accuserez, vous seules vous vous confondrez devant Dieu, et vous participerez, par ce moyen, aux opprobres de Jésus-Christ, pour participer à sa gloire, que je vous souhaite éternelle. Amen.
SERMON
PRÊCHÉ
De quelle manière l'homme peut se revêtir de Jésus-Christ. Combien étonnant l'anéantissement du Verbe : précieux avantages que nous en recueillons. D'où vient les hommes ont-ils tant de peine à modérer leurs désirs. Résistance qu'ils opposent aux leçons que Jésus- Christ leur a données, pour les réformer : son exemple infiniment propre à confondre leur liberté licencieuse. Caractères de la vraie liberté. Comment la voie étroite est-elle une voie large. Utilité des contraintes de la vie religieuse. Épreuve nécessaire pour ne pas s'y engager témérairement. Vertus dont doit être ornée une véritable religieuse.
induimini Duminum Jesura Christum.
Itevètez-vous de Notre Seigneur Jésus- Christ. Boni, xni, li.
Ne vous persuadez pas, ma très chère-sœur, que la cérémo- » A Metz, un 25 mars, vers 1658.
nie de ce jour ne soit qu'un simple changement d'habit. Une telle cérémonie ne mériterait pas d'être sanctifiée par la parole de Dieu , et l'Église notre sainte mère ne voudrait pas employer ses ministres ci une chose de si peu d'importance. Mais comme vousquiltezun habit quele siècle tilche de rendre honorable par le luxeetpar la vanité, afin d'en prendre unautre, qui tire tout son ornement de la modestie et de la pudeur ; ainsi devez-vous penserqu'il faut « vous dépouiller aujourd'hui du vieil homme « et de ses convoitises, afin de vous revêtir du nouveau, qui « est Notre-Seigneur Jésus-Christ, créé selon la volonté de « Dieu, » comme dit l'Apôtre aux Éphésiens : Induite novum hominem, qui seçundum Dewn creatus est l. C'est à quoi vous exhorte saint Paul, dans le texte que j'ai allégué ; et encore que cette parole s'adresse généralement à tous les fidèles, il me semble que c'est à vous qu'il parle en particulier, et qu'il vous dit avec sa charité ordinaire : « Revêtez-vous, ma sœur, de «Notre-Seigneur Jésus-Christ : » IhcLùimini Duminum nostrum Jesum Christum. C'est ici la bienheureuse journée en laquelle le Fils de Dieu se fit homme, afin de nous faire des dieux. Réjouissez-vous donc en Notre-Seigneur, et revêtez-vous de celui qui a daigné aujourd'hui se revêtir de notre nature.
Peut-être vous me demanderez de quelle sorte cela se peut faire, et comment l'homme se peut revêtir de Notre-Seigneur Jésus-Christ? C'est ce que je tâcherai de vous exposer, avec l'assistance divine, par une méthode facile et familière. Mais ne pensez pas, ma très-chère sœur, que j'ose me promettre, de ma propre suffisance, l'explication d'un si haut mystère. Je ne suis ni assez téméraire pour l'entreprendre, ni assez intelligent pour l'exécuter. A Dieu ne plaise que, dans cette chaire, je vous propose une autre doctrine que celle de l'Évangile ! j'irai sous la conduite du grand apôtre saint Paul, qui sera notre prédicateur. Voici de quelle sorte ce saint personnage parle dans son Épître aux Philip pie ns : « Ayez, dit-il, « mes frères, ayez cette même affection en vous-mêmes, qui « a été en Notre-Seigneur Jésus-Christ : » Hoc scntite in vobis,
1 Ephes. îv, 24.
quod et in Christo Jesu * : c'est-à-dire : Prenez les sentiments du Sauveur ; soyez tous envers lui comme il a été envers vous; que ce qu'il a fait pour votre salut soit le modèle et la règle de ce que vous devez laire pour son service : ainsi vous serez revêtus du Sauveur, quand vous serez imitateurs de sa charité. Considérons donc quels ont été les sentiments du Fils de Dieu dans le mystère de l'incarnation, et après imprimons les mêmes pensées en nous-mêmes, et nous serons revêtus de Notre-Seigneur Jésus-Christ, selon le commandement de l'Apôtre. C'est le précis de cet entretien : Dieu le fasse fructifier, par sa grâce, à l'éditication de nos âmes !
PREMIER POINT
Qui dit Dieu, dit un océan infini de toute perfection : tous ses attributs divins sont sans bornes et sans limites. Son immensité passe tous les lieux, son éternité domine sur tous les temps : les siècles ne sont rien devant lui, ils sont comme le jour d'hier qui est passé, et ne peut plus revenir : Tanquam dics hesterna quœ prœleriit, chantait le prophète David 2. Si vous demandez ce qu'il est, il est impossible qu'on vous réponde. Il est, personne n'en peut douter, et c'est aussi tout ce qu'on en peut dire: « Je suis celui qui est, c'est celui qui est qui te parle, » disait-il autrefois à Moïse 3. Je suis, n'en de; mande pas davantage : c'çst parce qu'il est impossible de dé* finir ni délimiter ce qu'il est. 11 n'est rien de ce que vous voyez; parce qu'il est le Dieu et le créateur de tout ce que vous voyez: il est tout ce que vous voyez; parce qu'il renferme tout dans son essence infinie. Elle est une et indivisible ; mais il n'y a aucune multitude qui puisse jamais égaler cette unité admirable. Auprès de cette unité toutes les créatures disparaissent, et s'évanouissent dans le néant. Ce que je viens de vous dire, fidèles, et ce qu'il est impossible que je vous explique, c'est le Dieu que nous adorons, loué et glorifié aux siècles des siècles. Voilà ce qu'est le Fils de Dieu par nature ; voyons,
1 Pkilipp. n, 5.
2 Ps. LXXX1X, i .
3 Exod. m, 14.
i9S POUR LA VÊTURE
je vous prie, ce qu'il est devenu par miséricorde el par grâce.
Certes, je vous l'avoue, chrétiens, quand j'entends celte trompelte, ou plutôt, ce tonnerre de l'Évangile, ainsi que l'appellent les Pères : Inprincipio erat Verbum * : « Au comrnence- « ment était le Verbe, cl le Verbe était en Dieu, et le Verbe « était Dieu : c'est lui qui était en Dieu au commencement : « toutes choses ont été faites par lui : en lui était la vie: » quand j'entends, dis-je, ces choses, mon âme demeure étonnée d'une telle magnificence. Mais lorsque, passant plus loin dans la lecture de cet évangile, je vois que ce Verbe a été fait chair, et Verbum caro faclum est 2 je ne suis pas moins surpris d'un si grand anéantissement. 0 Dieu, dis-je inconlinent en moimême, qui l'eût jamais pu croire, qu'un commencement si majestueux dût avoir une fin qui semble si méprisable, et que, d'une telle grandeur, on dût jamais tomber dans une telle bassesse ? Et toutefois, ma très-chére sœur, c'est ce que le Fils de Dieu, touché d'amour pour notre nature, a fait dans la plénitude des temps. Cette immensité, dont je vous parlais, s'est comme renfermée dans les enlrailles d'une sainte Vierge. L'infini est devenu un enfant: l'Éternel s'est soumis à la loi des temps. Les hommes ont vu l'heure de sa mort, après avoir compté le premier jour de sa vie. Ainsi a-t-il plu à notre grand Dieu de faire voir sa toute-puissance, en élevant, à la dignité jeplus haute, la chose du monde la plus vile et la plus infirme.
Considérez ceci, chrétiens : je vous ai représenté la nature divine en bégayant, je l'avoue; et que pouvais-je faire autre chose? mais enfin je vous l'ai, en quelque sorte, représentée dans sa grande et vaste étendue, sans bornes el sans limites; et dans l'incarnation elle s'est comme raccourcie ; Verbum breviatum. parole mise en abrégé. Elle s'est comme épuisée et anéantie, ainsi que parle saint Paul3 ; non pas qu'elle ail rien perdu de ses qualités naturelles : elle n'est pas capable de changement ; elle s'est communiquée à nous, sans êlre diminuée en elle-même. Mais enfin elle s'est unie à notre misérable
1 Joan. i, 1.
2 Ibid. li.
8 Rom. ix, 28
D'UNE NOUVELLE CATtlOLIQUE. 491»
nature, elle s'est chargée de notre néant, elle a pris sur soi nos infirmités. «Le Fils de Dieu, égal à son père, étant en la forme (i tle Dieu a pris la forme d'esclave '. » Et cela qu'est-ce autre chose sinon se prescrire cerlaines bornes, sinon s'abaisser et s'anéantir? N'est-ce pas, en quelque sorte, se dépouiller de sa majesté, pour se revêtir de noire faiblesse ? C'est ce que nous enseigne l'Apôire, dans le (e\te que j'ai allégué de l'épître aux Pbilippiens. 0 bonté incroyable de notre Dieu ! ô amour ineffable pour notre nature, qui porte le Fils de Dieu vivant à s'unir si étroitement avec nous dont la vie n'est qu'une langueur et une défaillance continuelle !
Mais qu'est-il arrivé, chrétiens, de cette profonde humiliation? Comprenez, s'il vous plaît, ce que je veux dire. Ah ! quand le Fils de Dieu est venu au monde, Dieu n'était presque point connu sur la terre ; bien que la connaissance de Dieu soit la vie éternelle. Le Fils de Dieu, prêchant les vérités de son Père, « a « manifesté son nom aux hommes2, » ce sont ses propres paroles; et après son ascension triomphante, il a envoyé ses disciples, qui, parcourant tout le monde, ont ramené les peuples à la connaissance du Créateur. De tous les endroits de la terre, les fidèles se sont assemblés pour adorer le vrai Dieu, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; s'assemblant de la sorte, ils se sont unis à cet Homme-Dieu, qui est mort pour l'amour de nous ; et par ce moyen ils sont devenus, non-seulement les amis, mais les membres de Jésus-Christ, ainsi que l'enseigne saint Paul 3.
Ft comment pourrais-je vous dire, mes frères, combien celte sainte union nous a été profitable? Quel bonheur à nous autres pauvres mortels, d'être unis si étroitement à la sainte humanité de Jésus, qui est pleine de la nature divine ! car c'est par ce moyen que toutes les grâces découlent sur nous. Nous unissant au Fils de Dieu selon ce qu'il s'est fait pour l'amour nous, c'est-à-dire, selon la chair qu'il a prise de nous, nous entrons en société de la nature divine ; nous participons, en
1 PhiKpp. n, G, 7.
2 Joun. xvu, 6.
s Ephes. v, 30.
500 POUR LA VETURE
quelque sorlc, à la divinité, parce que nous sommes en Dieu, et Dieu en nous ; et c'est la nouvelle alliance que Dieu a contractée avec nous, par Notre- Seigneur Jésus-Christ. « J'habi- « terai en eux, dit le Seigneur par la bouche de son prophète, « et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple l. » C'est pourquoi l'Apôtre nous avertit que nous sommes remplis de l'Esprit de Dieu, que nos corps et nos âmes sont les temples du Dieu vivant -. Dieu donc habitant en nous comme il est un feu consumant, ainsi que parle l'Écriture divine s, il nous change et nous transforme en soi-même par une opération ineffable et toute-puissante, jusqu'à ce qu'élanl parvenus à la gloire, où il nous appelle, « nous serons semblables à lui, dit le bien-aimé « disciple 7 : parce que nous le verrons comme il est : » et alors arrivera ce que dit l'apôtre saint Paul 5, que tout ce qu'il y a en nous de mortel et de défectueux, étant dissipé par l'Esprit de Dieu, nous serons tout resplendissants de l'éclat de sa majesté divine, et « Dieu sera tout en tous : » Erit Deus omnia in omnibus 6. 0 joie et consolation des justes et des gens de bien ! Ce que je viens de vous dire, mes frères, c'est la pure Écriture sainte. Si Dieu est tout en tous, sa gloire s'étendra sur tous les fidèles : la divinité se répandra, en quelque sorte, sur nous ; et bien qu'elle ne soit pas accrue en soi-même parce qu'on ne peut lui rien ajouter, toutefois elle sera, en quelque façon, dilatée par la manisfestation de son nom. Et c'est ce qui a fait dire au prophète, que Dieu étendra ses ailes sur nous ; et ailleurs, « qu'il marchera aumilicu de nous : » Inumbulabo inter vos 7, voulant signifier, par ces termes, que Dieu se dilatera en nous et sur nous par l'opération de sa grâce, et par la communication de sa gloire 8. Mais cette dilatation, permettez-moi de parler de la sorte, se fait par le Fils de Dieu
1 Levit. xxvi, 12.
2 I. Cor. in, 1G ; VI, 19.
3 Deul. iv, 4.
4 I. Joan. m, 2.
5 I. Cor. xv, 53.
« I. Cor. xv, 28.
7 Is. vin, 8.
8 II. Cor. m, 1G.
incarné, ainsi que nous vous l'avons fait voir. Et, fidèles, vous le savez, s'il y a quelqu'un sur la lerre qui attende aucune grâce de Dieu, autrement que par les mérites du Verbe fait chair, c'est un impie, c'est un sacrilège qui renverse les Écritures divines, et la sainte société que Dieu a voulu voir avec nous, par le moyen de son Fils unique.
Par où vous voyez, chrétiens, que la nature divine voulant se répandre sur nous, s'est premièrement, en quelque sorte, resserrée et anéantie en nous. Le Fils éternel du Dieu vivant, le Verbe et la sagesse du Père, a voulu que sa divinité tout entière fût revêtue et chargée d'un corps mortel, où il semblait qu'elle fût rétrécie, selon l'expression de l'Apôtre l, et de là il l'a répandue sur tous les fidèles. L'humiliation est cause de l'exaltation. Celte amplitude, cette dilatation, dont je viens de vous parler, je ne sais si je me fais bien entendre, elle est venue ensuite de cet anéantissement; c'est le dessein du Fils de Dieu, lorsqu'il s'est fait chair pour l'amour de nous. Que reste- t-il maintenant, sinon de vous exhorter avec l'apùtre saint Paul : « Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Clirist : » Induimini Dominum Jesum Christian. Et comment nous en revêtirons-nous? «Ayez le même sentiment en vous mêmes, qu'avait le Sau- « veur Jésus : » Hoc scntite in vobis, quod et in Ckrislo Jesu 2 : c'est ce qui me reste à vous exposer.
Retenez ce que je viens de vous dire, parce que tout ce discours, si je ne me trompe, n'a qu'une même suite de raisonnement ; et comme toutes les parties s'entretiennent, elles demandent une attention plus exacte.
Quand on enseigne aux hommes qu'il faut modérer leurs -désirs, qu'il faut retrancher et se restreindre; que ce leur est une dure parole ! Nous sommes nés, tous tant que nous sommes, dans une puissante inclination de faire ce qu'il nous plaît. Nous sommes jaloux de notre liberté, disons-nous; et nous
i Philipp. il, 7.
* Ibid. 5.
502 POUR LA VÈTURE
mettons cette liberté à vivre comme bon nous semble, sans gêne et sans contrainte : c'est là tout le plaisir et toute la douceur de la vie. Parlez à un avare, dites-lui qu'il est tempsdedonner quelques bornes à ce désir insaliable d'amasser toujours; il ne comprend pas ce que vous lui dites : sa passion n'est pas satisfaite; c'est un abîme sans fin, qui ne dit jamais : C'est assez. Dites à un jeune ambitieux, qui, dans l'ardeur d'un âge bouillant, ne respire que les grands bonneurs, qu'il faut mépriser les bonneurs et qu'il faut se réduire à ce que Dieu voudra ordonner de sa vie et de sa fortune : ah ! la fâcheuse sentence ! Ainsi en est-il de nos autres désirs. Nous avons tous cela de mauvais, que toutes nos convoitises sont infinies ; et cela vient du dérèglement de notre esprit, qui n'est pas capable de prendra ses mesures bien justes, ni de vouloir les choses modérément. Nous sommes véhéments dans tous nos désirs: s'il y en a quelques-uns, peutêtre, dont nous nous départons aisément, nous avons nos passions dominantes, sur lesquelles nous ne souffrons pas qu'on nous choque : nous nous plaignons incontinent qu'on veut nous faire vivre dans la servitude. C'est pourquoi la vertu est si difficile et si épineuse, parce qu'elle entreprend de nous modérer.
Qu'a fait le Fils de Dieu ? Résolu de venir au monde comme le réformateur du genre humain, il nous donne lui-même l'exemple : Je viens, dit-il, pour vous ordonner de mortifier vos appétits déréglés; je vous défends de suivre ces vagues et impétueux désirs, auxquels vous vous laissez emporter. Gardez-vous bien de marcher dans cette voie large et délicieuse qui vous mènerait à la mort : allez par la voie étroite, qui vous conduira au salut. Ici lés bommes résistent; impatients de contrainte, ils refusent d'obéir au Sauveur, ils veulent avoir partout leurs commodités et leurs aises. Et pourquoi, disentils, ô Seigneur, pourquoi nous commandez-vous de marcher dans ce sentier difficile? pourquoi contraindre si fort nos inclinations, et nous tenir éternellement dans la gêne?
Eh! quelle est cette manie, chrétiens? considérez le sauveur Jésus; voyez la divinité, qui a daigné se couvrir d'une chair humaine. Autant que sa nature l'a pu permettre, elle a res-
treint son immensité : un Dieu a bien voulu se soumettre aux lois qu'il avait faites pour ses créatures. Quel antre assez obscur, et quelle prison assez noire égale l'obscurité des entrailles maternelles? Et cependant ce divin enfant, qui était homme fait des le premier moment de sa vie, à cause de la maturité de sa connaissance, s'y étant enfermé volontairement, y a passé neuf mois sans impatience. Et toi, misérable mortel^ tu veux jouir d'une liberté insolente; tu ne veux souffrir aucun joug, non pas même celui de Dieu ; lu demandes témérairement qu'on lâche la bride à tes désirs. Ah ! chrétiens, ayez en vous-mêmes les sentiments du sauveur Jésus1. Ayant une étendue infinie, il s'est mis à l'étroit pour l'amour de nous; étant en la forme de Dieu, il a pris la forme d'esclave ; étant la source de tout être, il s'est anéanti pour notre salut; et nous qui ne 'sommes rien, nous ne pouvons supporter la moindre contrainte pour son service. Certes si nous croyons véritablement ce que nous professons tous les jours, que le Fils de Dieu, pour nous donner la vie éternelle, a pris une chair humaine; notre impudence est extrême de ne pas renoncer à noire volonté, pour nous laisser gouverner par la sienne.
Ainsi, ma très-chère sœur, revêtez-vous de INotre-Seigneur Jésus-Christ. Cette sainte clôture, où vous méditez de vous retirer, est elle plus étroite que celte prison volontaire du ventre de la sainte Vierge, où le Fils de Dieu se met aujourd'hui? Ne portez point d'envie à celles de votre sexe, qui courent deçà et delà dans le monde, éternellement occupées à rendre et à recevoir des visites. Certainement elles semblent avoir quelque sorte de liberté, mais c'est une liberté imaginaire, qui les empêche d'être à elles-mêmes, et qui les rend esclaves de tant de diverses circonspections, que la loi de la civilité et le point d'honneur ont établies dans le monde. Que si le monde a ses contraintes, que je vous loue, ma très-chère sœur, vous qui, estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre, protestez hautement de ne vouloir vous captiver que pour le sauveur Jésus qui, se faisant esclave pour l'amour de nous, nous a affranchis de la servitude ! C'est dans cette sainte
1 Philipp. ii, 5.
contrainte que se trouve la vraie liberté : c'est dans cette voie étroite que l'âme est dilatée par le Saint-Esprit, pour recevoir l'abondance des grâces divines. La charité de Jésus pénétrant au fond de nos âmes, ne les resserre que pour les ouvrir.
Remarquez ceci, ma très-chère sœur : la voie étroite, c'est une voie large; et bien qu'il soit vrai que les saints ont à marcher en ce monde dans un sentier étroit, ils ne laissent pas de marcher dans un chemin spacieux. En voulez-vous la preuve parles Écritures divines, écoutez le prophète David : Latum mandatum tuum nimis 1. « Votre commandement est extrême - « ment large. » Que veut dire ce saint prophète? Certes, le commandement c'est la voie par laquelle nous devons avancer. D'où vient que le Sauveur a dit : « Si tu veux parvenir à la vie, « observe les commandements2. » Les voies de Dieu et les ordonnances de Dieu, c'est la même chose dans les Ecritures : « Heureux est celui, dit David 3, qui marche, dans la voie du « Seigneur ; » c'est-à-dire, qui garde ses lois : or le commandement est large ; c'est ainsi que parle David.
Et comment est-ce donc qu'il est dit, que les voies du salut sont étroites ? Ah! chrétiens, sentons en nous-mêmes ce que le sauveur Jésus a senti. Il s'est mis à l'étroit, afin de se répandre plus abondamment : ainsi nous devons être dans une salutaire contrainte, pour donner à notre âme sa véritable étendue. Contraignons-nous en domptant nos désirs, en mortifiant notre chair ; mettons -nous à l'étroit par l'exercice de la pénitence, et notre âme sera dilatée par l'inspiration de la charité. « La cha- « rite élargit les voies, dit l'admirable saint Augustin " : c'est « elle qui dilate l'âme, et qui la rend capable de recevoir « Dieu. » « Mon âme se dilate sur vous, 6 Corinthiens; vous « n'êtes pointa l'étroit dans mon cœur, » disait l'apôtre saint Paul8; c'est qu'il les aimait par une charité très-sincère. Et ailleurs le même saint Paul : « La charité de Jésus-Christ nous
tPs. Cvvnr, OC.
" Matth. \\\, 17.
3 Ps. CXVIII, l.
4 Enarr. u, in Ps . xxx, i\" 15, t. iv> Col. 103. 8 H. Cor. vr, 11.
D'UNE NOUVELLE CATHOLIQUE. o03
« presse l. » Grand apôtre, si elle nous presse, comment est-ce qu'elle nous dilate? Ah ! nous répondrait-il, chrétiens, plus elle nous presse, plus elle nous dilate : autant qu'elle presse nos cœurs, pour en chasser les délices du monde; autant elle les dilate, pour recevoir les grâces célestes et la sainte dilection.
Ainsi réjouissez-vous, ma très- chère sœur : aulanl que la vie à laquelle vous êtes résolue de vous préparer est difficile et contrainte, autant est-elle libre et aisée ; autant qu'elle a d'incommodilés selon les sens, autant elle abonde eu esprit de divines et bienheureuses consolations. Mais si vous y voulez profiter, revêtez-vous auparavant de Noire-Seigneur Jésus-Christ; prenez les sentiments du Sauveur: il a voulu que le mystère que nous célébrons aujourd'hui fût préparé et accompli par obéissance. Si l'ange parle à Marie, c'est de la part de Dieu qu'il lui parle : si Marie conçoit le Sauveur, elle Le conçoit par l'obéissance: « Je suis la servante du Seigneur 2. » Celte parole de soumission a attiré le Fils de Dieu, du plus haut des deux, dans ses béniles entrailles : car elle l'a conçu, non par l'opération de La chair, mais par l'opération de l'Lspril de Dieu ; et le Saint- Esprit ne repose que dans les âmes obéissantes. Enfin le Verbe est descendu sur la terre, mais il y élait envoyé par son Père, el le premier acte qu'il fit ce fut un acte d obéissance. « 11 est « écrit, dii-il, au commencement du livre, que je ferai voire « volonté, ô mon Père. » Ce sont les propres paroles que l'apôtre sain! Paul lui fait dire, au moment qu'il entre en ce monde : Ingrediens mundwn duit... In capite libri scriplum est de me, ut facium, Deus, voluntatem tuam 3.
Prenez donc les sentiments du sauveur Jésus. Gardez-vous bien d'entrer dans ce nouveau genre de vie, si vous n'y êtes appelée de la part de Dieu. L'Église ne veut pas que vous vous y engagiez témérairement; et c'est peur celle raison qu'elle vous donne ce lemps d'épreuve. Eprouvez quel est le. bon plaisir de Dieu ; étudiez-vous vous-même : consultez les personnes spirituelles. La vie, à laquelle vous vous destinez, est la
i II. Cor. v, 14.
* Luc. i, 38.
" 3 Ikbr. x, b, 7.