‹ Sermons de BossuetChapitre 22 sur 71 · FIN DU SERMON PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

FIN DU SERMON PRÉCÉDENT

Qui pourrait rapporter les lois importunes que le monde s'est imposées? Premièrement il nous accable d'affaires qui consument tout notre loisir, comme si nous n'avions pas nousmêmes une affaire assez importante, à régler les mouvements de nos âmes. Combien dérobe-t-il tous les jours aux personnes de votre sexe du temps qu'elles emploieraient à orner leur esprit, par le soin inutile de parer le corps ? Combien de sortes d'occupations a-t-il enchaînées les unes aux autres ?Quel com-

merce de visites, quels détours de cérémonies a-t4l inventés pour nous tenir dans un mouvement éternel, qui ne nous laisse presque pas un moment à nous, et dont le monde ne cesse de se plaindre ? Quelle liberté peut-on concevoir dans celle cruelle nécessité de perdre le temps, qui nous est donné pour l'éternité, par tant d'occupations inutiles qui nous font insensiblement venir à la mort, avant que d'avoir appris comment il faut vivre ?

Et cette autre nécessité qu'on s'impose de se faire considérer dans le monde, n'est-ce pas encore une servitude qui nous rend esclaves de ceux auxquels nous sommes obligés de plaire, qui nous assujettit au qu'en dira-t-on et à tant de circonspections importunes, qui nous fait vivre tout pour les autres, comme si nous ne devions pas enfin mourir pour nousmêmes? Quelle folie, quelle illusion, de s'établir cette dure loi, de faire toujours une vie publique, puisqu'enfin nous devons faire une fin privée !

Au milieu de tant de captivités, les bommes du siècle s'estiment libres, et parmi toutes ces lois et toutes ces contraintes du monde. Mais vous, ma sœur, vous êtes libre pour Jésus- Christ : son sang vous a acheté la liberté, ne vous rendez point esclave des hommes, mais sacrifiez votre liberté à Jésus-Christ seul : Pretio empti estis, nolile fieri servi hominum 1. Que si le monde a ses contraintes, que je vous trouve heureuse, ma sœur, vous qui estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre, professez hautement que vous ne voulez vous captiver que pour l'amour de celui qui étant le maître de toutes choses, s'est rendu esclave pour nous afin de nous tirer de la servitude. Dépouillez donc courageusement, dépouillez avec cet habit séculier toute la servitude du monde; rompez toutes ses chaînes, et oubliez toutes ses caresses. 11 vous offrait des tleurs, mais le moindre vent les aurait séchées. Votre éducation et votre naissance vous promettaient de grands avantages, mais la mort vous les aurait enfin enlevés. iNe songez plus, ma sœur, à ce que vous étiez dans le siècle, si ce n'est pour vous élever au-dessus; et apprenez de saint Bernard voire Père, que

> I. Cor. Vil, 23.

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la religieuse qui s'en souvient trop « ne dépouille pas le vieil « homme, .mais le déguise par le masque du nouveau : » Yeterem hominem non exuit, sed riovo palliât '.

Que vous sert de voir votre race ornée par la noblesse des croix de Malle, et par la majesté des sceaux de France, qui ont été avec tant d'éclat dans votre maison? Que vous sert d'être née d'un père qui a rempli si glorieusement la première place dans l'un de nos plus augustes sénats, plus encore par l'autorité de sa vertu que par celle de sa dignité ? Que vous sert tant de pourpre qui brille de toutes parts dans voire famille? En ce dernier jugement de Dieu où nos consciences seront découvertes, vous ne serez pas estimée par ces ornements étrangers, mais par ceux que vous aurez acquis par vos bonnes œuvres : tellement que vous ne devez retenir de ce que vous avez vu dans votre maison, que les exemples de probité que l'on y admire et dans lesquels vous avez été si bien élevée.

Et que l'on ne croie pas qu'en quittant le monde, vous ayez aussi quitté les plaisirs. Vous ne les quittez pas, mais vous les changez. Ce n'est pas les perdre, ma sceur, que de les porter du corps à l'esprit, et des sens dans la conscience. Que s'il y a quelque austérité dans la profession que vous embrassez, c'est que voire vie est une milice où les exercices sont laborieux, parce qu'ils sont forts; et où plus on se durcit au travail, plus on espère de remporter de victoires. Mesurez la grandeur de votre victoire par la dureté de votre fatigue. Voire corps est renfermé ; mais l'esprit est libre, il peut aller jusqu'auprès de Dieu ; et quand l'âme sera dans le ciel, le corps ne souffrira rien sur la terre. Promenez-vous en esprit, et ne cherchez point pour cela de longues allées; allez par la magnifique étendue du chemin qui conduit à ! ieu. Que tous les autres vous soient fermés; vous serez toujours assez libre, pourvu que celui-ci soit ouvert pour vous, et tant que vous marcherez dans les voies de Dieu vous ne serez jamais resserrée. Ne tenez votre liberté que de Jésus-Christ, n'ayez que celle qu'il vous présente ; et vous serez véritablement affranchie, parce que sa main puissante vous délivrera premièrement de la tyrannie

1 In Cant. serm. xvi, n° 9.

du péché par les saintes précautions de la discipline religieuse par lesquelles vous tâchez de vous imposer celte heureuse nécessité de ne pécher plus, puis de celle des passions et des convoitises par la mortification et la pénitence par laquelle vous dompterez les maux qui vous flattent et vous sanclifie.rez les maux qui vous blessent ; et enfin de toutes ces lois importunes que le monde s'est imposées par ses bienséances imaginaires qui ne nous permettent pas de vivre à nous mêmes, ni de profiter du temps pour l'éternité. Telle sera votre liberté dans le siècle, jusqu'à temps que le Fils de Dieu, surmontant en vous la corruption et la mort, vous rendra parfaitement libre dans la bienheureuse immortalité. Amen.

SERMO.N

À LA VETURE

Comment l'homme, par son péché, est- il devenu l'esclave de toutes les créatures. Trois lois qui captivent dans le monde ses amateurs. Avec quelle justice l'homme est abandonné à l'illusion des biens apparents. Combien fausse et chimérique la liberté dont se vantent les pécheurs. En quoi consiste la liberté véritable. Toute la conduite et tous les exercices de la vie religieuse, destinés à la procurer ou à la maintenir.

Si vos Filius hheraverit, vcre liberi eritif, yous serez vraiment libres. quand le Fils vous aura délivrés. Joau. mil

Cette jeune fille se présente à vous, mesdames, pour être admise dans votre cloître, comme dans une prison volontaire '.

1 Ce discours a pour objet les mêmes vérités que le précédent; mais comme il les traite fort différemment, et contient beaucoup de choses nouvelles, nous nous sommes bornés à en retrancher le commencement, qui était absolument semblable au début du premier sermon. (Èdit. de Déforis.)

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Ce ne sont point des persécuteurs qui l'amènent : elle vient, touchée du mépris du monde; et sachant qu'elle a une chair qui, par la corruption de notre nature, est devenue un empêchement à l'esprit, elle s'en veut rendre elle-même la persécutrice par la mortification et la pénitence. La tendresse d'une bonne mère n"a pas été capable de la rappeler aux douceurs de ses embrassements : elle a surmonté les obstacles que la nature tâchait d'opposer à sa généreuse résolution ; et l'alliance spirituelle qu'elle a contractée avec vous par le Saint-Esprit, a été plus forte que celle du sang. Elle préfère la blancheur de saint Bernard à l'éclat de la pourpre, dans laquelle nous pouvons dire qu'elle, a pris naissance: et la pauvreté de Jésus- Christ lui plaît plus que les richesses dont le siècle l'aurait vue parée. Bien qu'elle sache qu'aux yeux des mondains un monastère est une prison; ni vos grilles, ni votre clôture ne l'étonnent pas : elle veut bien renfermer son corps, afin que son esprit soit libre à son Dieu; et elle croit aussi bien que Tertullien i : que comme le monde est une prison, en sortir c'est la liberté 2.

Et certes, ma très-chère sœur, il est véritable que, depuis la rébellion de notre nature, tout le monde est rempli de chaînes pour nous. Tant que l'homme garda l'innocence que son créateur lui avait donnée, il était le maître absolu de tout ce qui se voit dans le monde : maintenant il en est l'esclave, son péché l'a rendu captif de ceux dont il était né souverain. Dieu lui dit dans l'innocence des commencements : Commande à toutes les créatures. Subjicite terram ; dominamini piscibus maris, et volatilibus cœli, et universis animantibus 8 : « Assujettis-toi la terre, « et domine sur les poissons de la mer, sur las oiseaux du ciel, « et sur tous les animaux; » au contraire depuis sa rébellion : Carde-toi de toutes les créatures. 11 n'y en a point dans le monde qui ne croie qu'elle le doit avoir pour sujet, depuis qu'il ne l'est plus de son Dieu : c'est pourquoi les unes vomissent, pour ainsi dire, contre lui tout ce qu'elles ont de mali-

i Ad. Meut. n° 2.

- Gènes, i, 28.

8 Sap. xiv, 11.

gnilé; et si les autres montrent leurs appas, ou étalent leurs ornements, c'est dans le dessein de lui plaire trop, et de lui ravir, par cet artifice, tout ce qui lui reste de liberté. Les créatures, dit le Sage 'jsont autant de pièges tendus de toutes parts à l'esprit de l'homme. L'or et l'argent lui sont des liens, desquels son cœur ne peut se déprenclre, les beautés mortelles l'entraînent captif, le torrent desplaisirsl'emporte ; cette pompe des honneurs mondains, toute vaine qu'elle est, éblouit ses yeux ; le charme de l'espérance lui ôte la vue ; en un mot, tout le monde ne semble n'avoir d'agrément que pour l'engager dans sa servitude par une affection déréglée.

Et après cela ne dirons-nous pas que ce monde n'est qu'une prison, qui a autant de captifs qu'il a d'amateurs? De sorte que vous tirer du monde, c'est vous tirer des fers et de l'esclavage ; et la clôture où vous vous jetez n'est pas, comme les hommes se le persuadent, une prison où votre liberté soit contrainte, mais un asile fortifié où votre liberté se défend contre ceux qui s'efforcent de l'opprimer : c'est ce que je me propose de vous faire entendre, avec le secours de la grâce. Mais afin que nous voyions éclater la vraie jouissance de la liberté dans les maisons des vierges sacrées, distinguons, avant toutes choses, trois sortes de captivités dans le monde.

11 y a dans le siècle trois lois qui captivent : il y a, premièrement, la loi du péché ; après, celle des passions et des convoitises; et la troisième est celle que le siècle nomme la nécessité des affaires, et la loi de la bienséance mondaine. Et en premier lieu, le péché est la plus infâme des servitudes, où la lumière de la grâce étant tout éteinte, l'âme est jetée dansun cacbol ténébreux, où elle souffre, de la violence du diable, tout ce que soutire une \ille prise, de la rage d'un ennemi implacable et victorieux. Que les passions nous captivent, c'est ce qui paraît par l'exemple d'un riche avare qui ne peut retirer son âme engagée parmi ses trésors, et parce que Dieu défend aux Israélites d'épouser des femmes idolâtres, de peur, dit-il â, qu'elles n'amollissent leurs cœurs et les entraînent après des dieux étrangers. Et d'où vient cela, chrétiens, si ce

1 Exod. xxxiv, 10.

336 POUR L\ VETURR.

n'est que les passions ont certains liens invisibles, qui tiennent nos volontés asservies?

Mais j'ose dire que le joug le plus empêchant que le monde impose à ceux qui le suivent, c'est celui de l'empressement des affaires, et la bienséance du monde. C'est là ce qui nous dérobe le temps, c'est là ce qui nous dérobe à nous-mêmes; c'est ce qui rend notre vie tellement captive, dans cetle cliaîne continuée de visites, de divertis-scmenls, d'occupations, qui naissent perpétuellement les unes des autres, que nous n'avons pas la liberté de penser à nous. 0 servitude cruelle et insupportable, qui ne nous permet pas de nous regarder ! c'est ainsi que vivent les enfants du siècle. Parmi tant de servitudes diverses, nous nous imaginons être libres. De quelque liberté que nous nous flattions, jamais nous ne serons vraiment libres, jusqu'à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés.

liais qui sont ceux qui seront plus tôt délivrés par voire toute puissante bonté, ô miséricordieux Sauveur des hommes, si ce n'est ces Ames pures et célestes, qui ont tout quitté pour l'amour de vous? C'est donc vous, mes très-chères sœurs, c'est vous que je considère comme vraiment libres; parce que le Fils vous a délivrées de la triste servitude qu'on voit dans le monde, du péché, des passions, de l'empressement. Le péché doit être exclu du milieu de vous, par l'ordre et la discipline religieuse; les passions y perdent leur force, par l'exercice de la pénitence; la loi de la prétendue bienséance, que la vanité humaine-s'impose, n'y est pas reçue, par le mépris qu'on y fait du monde ; et ainsi Ton y peut jouir pleinement de la liberté bienheureuse que le Fils de Dieu a rendue à l'homme : Si vus Fiîius liberaverit, vere liber ï eritis. C'est ce que j'espère vous faire entendre aujourd'hui avec le secours delà grâce.

PBEMIER POINT.

C'est une juste punition de Dieu, que l'homme après avoir méprisé la solide possession des biens véritables, que son Créateur lui avait donnés, soit abandonné à l'illusion des biens apparents. Les plaisirs du paradis ne lui ont pas plu ; il sera

captif des plaisirs trompeurs qui mènent les âmes à la perdition : il ne s'est pas voulu contenter de l'espérance de l'immortalité bienheureuse, il se repaîtra d'espérances vaines, que souvent le marnais succès, et toujours la mort, rendra inutiles: il n'a point voulu de la liberté qu'il avait reçue de son Souverain ; il se plaira dans la liberté imaginaire, que sa raison volage lui a figurée. Justement, certes justement, Seigneur : car il est juste que ceux-là n'aient que de faux plaisirs, qui ne veulent pas les recevoir de vos mains; qu'ils n'aient qu'une fausse liberté, puisqu'ils ne veulent pas la tenir de vous; et enfin qu'ils soient livrés à l'erreur, puisqu'ils ne se contentent pas de vos vérités.

En effet, considérons, mes très-chères sœurs, quelle image de liberté se proposent ordinairement les pécheurs. Qu'elle est fausse, qu'elle est ridicule, qu'elle est, si je puis parler ainsi, chimérique ! Écoutons-les parler, et voyons de quelle liberté ils se vantent. Nous sommes libres, nous disent-ils, nous pouvons faire ce que nous voulons. Mes sœurs, examinons leurs pensées, et nous verrons combien ils se trompent, et nous confesserons devant Dieu, dans l'effusion de nos cœurs, que nul pécheur ne peut être libre, que tous les pécheurs sont captifs. Tu peux faire ce que tu veux, et de là tu conclus : Je suis libre. Et moi je te réponds, au contraire: Tu ne peux pas faire ce que tu veux; et quand tu le pourrais, tu n'es pas libre. Montrons premièrement aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent.

Et certainement nous pourrions leur dire qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent, puisqu'ils ne peuvent pas empêcher que leur fortune ne soit inconstante, que leur félicité ne soit fragile, que ce qu'ils aiment ne leur échappe; que la vie ne leur manque comme un faux ami, au milieu de leurs entreprises, et que la mort ne dissipe toutes leurs pensées. Nous pourrions leur dire véritablement qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent, puisqu'ils ne peuvent pas empêcher qu'ils ne soient trompés dans leurs vaines prétentions. Ou ils les manquent, ou elles leur manquent : ils les manquent, quand ils ne parviennent pas à leur but; elles leur manquent, quand, obtenant ce

338 POUR LA VETUHE

qu'ils veulent, ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent. C'est ainsi que nous pouvons montrer aux pécheurs qu'ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent.

Mais pressons-les de plus près encore ; et déplorons l'aveuglement de ces malheureux qui se vantent de leur liberté, pendant qu'ils gémissent dans un si honteux esclavage. Ah! les misérables captifs, ils ne peuvent pas ce qu'ils veulent le plus, ce qu'ils détestent le plus, il faut qu'il arrive. Que prétendezvous, ô pécheur, dans ces plaisirs que vous recherchez, dans ces biens que vous amassez par des voleries; que prétendezvous? Je veux être heureux. Eh quoi, heureux, même malgré Dieu? Insensé, qui vous imaginez avoir aucun bien contre la volonté du souverain bien; digne, certes, qu'on dise de vous ce que nous lisons dans les Psaumes : « Voilà l'homme qui n'a « pas mis son secours en Dieu, mais qui a espéré dans la mulet.titude de ses richesses, et s'est plu dans sa vanité i. » Mais non-seulement vous ne pouvez obtenir ce que vous avez le plus désiré : ce que vous détestez le plus, il faut qu'il arrive; cette justice divine qui vous poursuit, ces étangs de feu et de soufre, ce grincement de dents éternel: car quelle force vous peut arracher des mains toutes-puissantes de Dieu, que vous irritez par vos crimes, et dont vous attirez sur vous les vengeances?

Telle est la liberté de l'homme pécheur : malheureux, qui, croyant faire ce qu'il veut, attire sur lui nécessairement ce qu'il veut le moins; qui, pour trop faire ses volontés, par une étrange contradiction de désirs s'empêche lui-même d'être ce qu'il veut, c'est-à-dire, heureux; qui s'imagine être vraiment libre, parce qu'il est en effet trop libre à pécher, c'est-à-dire, libre à se perdre, et qui ne s'aperçoit pas qu'il forge ses fers par l'usage de sa liberté prétendue. Et delà nous pouvons apprendre que ce n'est pas être vraiment libres, que de faire ce que nous voulons ; mais que notre liberté véritable, c'est de faire ce que Dieu veut. De là vient que nous lisons dans notre évangile, que les hommes sont vraiment libres quand le Fils les a délivrés : où nous devons entendre, mes sœurs, que le Fils

1 Ps. LI, 9.

D'UNE POSTULANTE BËRNAKuINE. 53Î)

de Dieu nous parlant d'une liberté véritable, nous explique assez qu'il y en a aussi une fausse.

La fausse liberté, c'est de vouloir faire sa volonté propre ; mais notre liberté véritable, c'est que notre volonté soit soumise à Dieu : car puisque nous sommes nés sous la sujétion de Dieu, notre liberté n'est pas une indépendance. Cette affectation de l'indépendance, c'est la liberté de Satan et de ses rebelles complices qui ont voulu s'élever eux-mêmes contre l'autorité souveraine. Loin de nous une liberté si funeste, qui a précipité ces esprits superbes dans une servitude éternelle. Pour nous, songeons tellement que nous sommes libres, que nous n'oubliions pas que nous sommes des créatures, et des créatures raisonnables, qUe Dieu a faites à sa ressemblance. Puisque notre liberté est la liberté d'une créature, il faut nécessairement qu'elle soit soumise, et qu'il y ait de la servitude mêlée. Mais il y a une servitude bonleuse, qui est la destruction de la liberté; et une servitude honorable, qui en est. la perfection. S'abaisser au-dessous de sa dignité naturelle, c'est une servitude honteuse : c'est ainsi que font les pécheurs; c'est pourquoi ils ne sont pas libres. S'abaisser au-dessous de celui-là seul qui est seul naturellement souverain, c'est une servitude honorable, qui est digne d'un horcme libre, et qui fait l'accomplissement de la liberté. En est-on moins libre, pour obéir à la raison et à la raison souveraine; c'est-à-dire, à Dieu ? N'est-ce pas, au contraire, une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nousmêmes et de toutes choses?

C'est ainsi que le Sauveur voulut être libre : il était libre certainement, car il était Fils et non pas esclave; mais il mit l'usage de sa liberté à être obéissant à son Père. Comme c'est la liberté qu'il a recherchée, c'est aussi celle qu'il nous a promise. « Vous serez, dit-il, vraiment libres, quand le Fils « vous aura délivrés : » vous aurez une liberté véritable, quand le Fils vous l'aura donnée. Et quelle liberté vous donnera-t-il, sinon celle qu'il a voulue pour lui-même : c'est-à-dire, d'être dépendant de Dieu seul, dont il est si doux de dépendre, et lé service duquel vaut mieux qu'un royaume; parce que cette

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même soumission, qui nous met au-dessous de Dieu, nous met en même temps au-dessus de tout? C'est pourquoi je ne puis m'empêcher, ma sœur, de louer votre résolution généreuse, en ce que vous avez voulu être libre,* non point à la mode du monde, mais à la mode du Sauveur des âmes ; non de la liberté dangereuse que l'esprit de l'homme se donne à lui-même, mais de celle que Jésus promet à ses serviteurs.

Les enfants du siècle croient être libres, parce qu'ils errent deçà et delà dans le monde, éternellement travaillés de soins superflus, et ils appellent leur égarement une liberté; à peu près comme des enfants qui se pensent libres, lorsqu'écbappés de la maison paternelle ils courent sans savoir où ils vont : telle est la liberté des pécheurs.

C'est vous, c'est vous, mesdames, qui jouissez d'une liberté véritable, parce que vous ne vous contraignez que pour servir Dieu, Et qu'on ne pense pas que celle contrainte diminue tant soit peu votre -liberté; au contraire, c'en est la perfection. Car d'où vient que vous vous mettez dans celte salutaire conlrainte, sinon pour vous imposer à vous-mêmes une heureuse nécessité de ne pécher pas? et cette sainte nécessité de ne pécher pas, n'est-ce pas la liberté véritable? Ne croyons pas, mes sœurs, que ce soit une liberté, de pouvoir pécber ; ou, s'il y a de la liberté à pouvoir pécher, disons, avec saint Augustin, que c'est une liberté égarée, une liberté qui se perd. La première liberté, dit saint Augustin *, c'est de pouvoir ne pécher pas : la secondent la plus parfaite, c'est de ne pouvoir plus pécher. C'est la liberté des saints anges et de toute la société des élus, que la félicité éternelle met dans la nécessité de ne pécher plus; c'est la liberté de la céleste Jérusalem : celle nécessité, c'est leur béatitude, et jamais nous ne serons plus libres, que quand nous ne pourrons plus servir au péché. C'est la liberté de Dieu même, qui peut tout, et ne peut pécher. C'est à cette liberté qu'on tend dans les cloîtres, lorsque, par tant de saintes contraintes, par tant de salutaires précautions, on tâche de s'imposer une loi de ne pouvoir plus servir au péché.

1 De Correp!. et Oral. cap. xu, u° 33, t. x, col. ?(i8.

D'UNE POSTULANTE BERNARDINE. oil

SECOND POINT

Voilà la servitude du péché exclue de la vie retirée et religieuse, par les observances de la discipline : voyons si elle n'est pas aussi délivrée de celle des passions et des convoitises, par l'exercice de la pénitence. Pour cela, considérons une belle doctrine de saint Augustin. Il y a, dit-il, deux sortes de maux : il y a des maux qui nous blessent, il y a des maux qui nous flattent; les maladies, les passions. Les passions nous flattent, et en nous flattant elles nous captivent. Ceux-là, nous les devons supporter; ceux-ci, nous les devons modérer: les premiers, par la patience et par le courage ; les seconds, par la retenue et la tempérance : Alia quce per patientiam sustinemus, alia quœ per continentiam refrenamus l. Or, Dieu, qui dispose toutes choses par une providence très-sage, et qui ne veut pas tourmenter les siens par des afflictions inutiles, a voulu que ces derniers maux servissent de remède pour guérir les autres : je veux dire, que les maux qui nous affligent doivent corriger en nous ceux qui flattent. Ils étaient donnés en punition de notre péché; mais, par la miséricorde divine, ce qui était une peine de\ient un remède, et « le châtiment du péché « est tourné à l'usage de la justice : » In usu$j<istitia>peccatipœna conversa est*. La raison est, que la force de ceux-ci consiste dans le plaisir, et que toute la pointe du plaisir s'émousse par la souffrance.

C'est pourquoi la mortification [est établie] dans les cloîtres; et si la chair y est contrainte, c'est pour rendre l'esprit plus libre. C'est le rendre plus libre, que de brider son ennemi, et le tenir en prison tout chargé de chaînes. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre 3 : « Je ne travaille pas en vain, mais je châtie mon « corps et je le réduis en servitude. » Ce n'est pas travailler en vain que. de mettre en liberté mon esprit. J'ai, dit-il, un ennemi domestique; voulez-vous que je le fortifie, que je le rende invincible par ma complaisance? J'ai des passions moins

1 Conf. Jul. lib. v, cap. v, n° 22, t. x, col. G 10.

s S. Aug. Je Ciu. Dei, lib. xm, cap. îv, t. vu, col. 328.

3 I. Cor. x, 26, 27.

traitables que ne sont des bûtes farouches; voulez-vous que je les nourrisse? Ne vaut-il pas mieux que j'appauvrisse mes convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent? Tellement que la vraie liberté d'esprit, c'est de conlenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigoureuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance. C'est ainsi qu'ont été libres les grands personnages, qui vous ont donné cette règle que vous professez. D'où vient que saint Benoît, votre patriarche, sentant que l'amour des plaisirs mortels, qu'il avait presque éteint par ses grandes austérités, se réveillait tout à coup avec violence, se déchire-t-il lui-même le corps par des ronces et des épines, sur lesquelles son zèle le jette ] ? N'est-ce pas qu'il veut briser les liens charnels qui menacent son esprit de la servitude? C'est pour cela que saint Bernard, votre père, a cherché un salutaire rafraîchissement dans les neiges et dans les étangs glacés -, où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les délices du siècle. Ses sens étaient de telle sorte mortifiés, qu'il ne voyait plus ce qui se présentait à ses yeux 3. La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui toute la pointe de la saveur : il mangeait de toutes choses sans choix; il buvait de l'eau ou de l'huile indifféremment, selon qu'il les avait le plus à la main 4. Si quelques-uns trouvaient trop rude ce long et horrible silence, il les avertissait que s'ils considéraient sérieusement l'examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles, ils n'auraient pas beaucoup de peine à se taire. Il excitait en lui l'appétit, non par les viandes, mais par les jeûnes; non pai- la délicatesse ni par le ragoût, mais par le travail : et toutefois, pour n'être pas entièrement dégoûté de son pain d'avoine, et de ses légumes, il attendait que la faim les rendît un peu supportables. 11 couchait sur la dure; mais il y attirait le sommeil par la psalmodie de la nuit, et par l'ouvrage de la journée: de sorte que, dans cet homme, les fonctions même

1 S. Greg. Mag. Diulog., lib. n, cap. n , t. H, col. 213.

2 Vit. S. Bernard, lib. i, cap. ni, n° G, t. n, col- 1005.

3 Ibid. lib. m, cap. ir, n° 4, col. 1118.

* Vita S. Bernard, lib. i, cap. vu, col. 1076, 1077.

naturelles étaient causées, non tant par la nature que par la vertu.

Quel homme plus libre que saint Bernard? Il n'a point de passions à contenter, il n'a point de fantaisie à satisfaire, et il n'a besoin que de Dieu. Les gens du monde, au lieu de modérer leurs convoitises, sont contraints de servir à celles d'autrui. [C'est ce qui faisait dire à] saint Augustin, parlant à un grand seigneur : « Vous, qui devez réprimer vos propres cupi- « dites, vous êtes contraint de satisfaire celles des autres : » Qui dtbuisti refrenare cupiJitates tuas, explere cogeris aliénas *. C'est à cette liberté que vous aspirez, c'est l'héritage que saint Bernard a laissé à toutes les maisons de son ordre.

Mais voyez l'aveuglement du monde : comme si nous n'étions pas encore assez captifs par le péché et les convoitises, il s'est fait lui-même d'autres servitudes. Il a fait des lois, comme pour imiter Jésus-Christ ; mais plutôt pour le contredire. Il ne faut pas souffrir les injures, on vous mépriserait: il faut avoir de l'honneur dans le monde, il faut se rendre nécessaire, il faut vivre pour le public et pour les affaires: Patriœ et irrtperio reique viveadum est 2. C'est une loi à votre sexe, [de prendre] le temps de se parer, [de rendre] des visites. La bienséance est une loi, qui nous ôte tout le temps; qui fait qu'il se perd véritablement. Tout le temps se perd, et on n'y attache rien de plus immobile que lui. Le temps est précieux, parce qu'il aboutit à l'éternité; on ne demande qu'à le passer: à peine avons- nous un moment ta nous; et celui que nous avons, il semble qu'il soit dérobé. Cependant la mort vient avant que nous puissions avoir appris à vivre; et alors que nous servira d'avoir mené une vie. publique, puisque enfin il nous faudra faire une fin privée? Mais que dira le monde? Et pourquoi voulons-nous vivre pour les autres, puisque nous devons enfin mourir pour nous-mêmes? Nemo alii vivit, moriturus sibi 3.

Que si le monde a ses contraintes, que je vous estime, ma très-chère sœur, qui, estimant trop votre liberté pour la sou-

1 Ad Bonif. Ep. ccxx, n° G, t. u, col. 8i3.

2 Tertull. de Pallio, Q" 5.

» Ibid.

:, U FOUR UNE VÉTURE.

meltre aux lois de la terre, professez hautement de ne vouloir vous captiver que pour l'amour de celui qui, étant le maître de toutes choses, s'est rendu esclave pour l'amour de nous, afin de nous exempter de la servitude ! C'est dans cette voie étroite que l'âme est dilatée par le Saint-I£spril, pour recevoir l'abondance des grâces divines. Déposez donc, ma trés-chère sœur, cet habit, cette vaine pompe et toute celle servitude du siècle : vous êtes libre à Jésus-Christ, son sang vous a mise en liberté, ne vous rendez point esclave des hommes.

SERMON

POUR UNE YÊTURE

PRÊCHÉ

Combien les inclinations des hommes sont diverses, et les mœurs dissemblables. Superfluité de tant desoins, et vanité de la multitude de nos desseins L'empressement et le trouble, principes de nos maladies. D'où vient en nous l'amour de la dissipation. Pourquoi ne pouvons- nous trouver la santé de nos âmes et le repos, eu nous répandant dans la multitude des objets sensibles: l'un et l'autre attachés à la vie intérieure et recueillie, et à la recherche de l'unique nécessaire.

Martha, Martha, sollicita es.etlurbariserga plurima : porro uniim est necessarium.

Marth", Marthe, vous vous empressez, et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses : cependant une s ule chose est nécessaire. Luc. x, 41, il.

Quand je considère, mes sœurs, les diverses agilations de l'esprit humain, et lant d'occupalions différentes qui travaillent inutilement les enfants des hommes, je ne puis que je ne m'écrie avec le Psalmisle 2 : « Qu'est-ce que l'homme, ô grand

1 Pour la vêture de Marie-Thérèse-Henriette de la Vieuville, le 8 sept. 1C69.

2 Ps. vitt, 5.

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« Dieu, pour que vous en fassiez état, et que vous en ayez souci venance? » Noire vie, qu'est-ce autre chose qu'un égarement continuel? nos opinions sont autant d'erreurs, et nos voies ne sont qu'ignorance. Et cerles, quand je parle de nos ignorances, je ne me plains pas, chrétiens, de ce que nous ne connaissons point quelle est la structure du monde, ni les influences des corps célestes, ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les oin rages de la nature nous sont des énigmes inexplicables. Car encore que ces connaissances soient très-dignes d'être recherchées, ce n'est pas ce que je déplore aujourd'hui. La cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains le malheur de notre ignorance, en ce que nous ne savons pas ce qui nous est propre; en ce que nous ne connaissons pas le bien et le mal, et que nous errons, deçà et delà, sans savoir la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.

Et pour vous convaincre manifestement d'une vérité si constante, figurez-vous, ma très-chère sœur, que venue tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte, séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes, ignorante des choses humaines ; vous êtes tout à coup transportée au sommet d'une haute montagne, d'où par un effet de la puissance divine, vous découvrez la terre et les mers et tout ce qui se fait dans le monde. Elevée donc sur cette montagne, vous voyez du premier aspect cette multitude infinie de peuples et de nations, avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles; puis descendant plus exactement au détail de la \ie humaine, vous contemplez les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. ODieu éternel, quel tracas! quel mélange de choses! quelle étrange confusion ! Celui-là s'échauffe dans un barreau, celui-ci assis dans une boutique débite plus de mensonges que de marchandises; cet autre que vous voyez employer dans le jeu la meilleure partie de *on temps, il se passionne, il s'impatiente, il fait une affaire de conséquence de ce qui ne devrait être qu'un relâchement de l'esprit. Les' uns cherchent dans la compagnie l'applaudissement du beau monde; d'autres se plaisent à passer leur vie dans une intrigue

continuelle : ils veulent Cire de tous les secrets, ils s'empressenl, ils se mêlent partout, ils ne songent qu'à s'acquérir tous les jours de nouvelles amitiés: et pour dire tout en un mot, le monde n'est qu'un amas de personnes toules diversement affairées avec une variété incroyable.

Vous raconlerai-je, mes sœurs, les diverses inclinations des hommes? Les uns, d'une nature plus remuante, se plaisent dans les emplois violents; les autres, d'une humeur plus paisible, s'attachent plus volontiers ou à cette commune conversation, ou à l'étude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités. Celui-ci est possédé de folles amours ; celui-là de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses : l'un amasse, et Fautre dépense ; quelquesuns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics; les autres aiment mieux le repos et la douce oisiveté d'une vie privée. Chacun a ses inclinations différentes, chacun veut être fou à sa fantaisie: les mœurs sont plus dissemblables que les visages; et la mer n'a pas plus de vagues, quand elle est agitée par les vents, qu'il naît de diverses pensées de cet abîme sans fond, de ce secret impénétrable du cœur de l'homme. C'est à peu près ce qui se présente à nos yeux, quand nous considérons attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.

Dans celle diversité infinie, dans cet empressement, dans cet embarras, dans ce bruit et dans ce tumulte des choses humaines, chère sœur, rentrez en vous-même; et imposant silence à vos passions, qui ne cessent d'inquiéter l'àme par leur vain murmure, écoutez le Seigneur Jésus qui, vous parlant intérieurement au secret du cœur, vous dit avec cette voix charmante qui devrait attirer les hommes: « Tu te troubles dans « la multitude, et il n'y a qu'une seule chose qui soit néces- « saire. »

Qu'entends-je, et que dites-vous, ô Seigneur Jésus? Pourquoi tant d'affaires, pourquoi tant de soins, pourquoi tant d'occupa- 'tions différentes, puisqu'il n'y a qu'une seule chose qui soit nécessaire? Si vous nous apprenez, Sagesse éternelle, que nous n'avons tous qu'une même affaire; donc nous nous consumons

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de soins superflus, donc nous ne concevons que de vains desseins, donc nous ne repaissons nos esprits que de creuses et chimériques imaginations, nous qui sommes si étrangement partagées. Votre parole, ô Seigneur Jésus, nous rappelant àl'unité seule, condamne la folie et l'illusion de nos désirs inconsidérés et de nos prétentions infinies : donc il s'ensuit de votre discours que la solitude que les hommes fuient, et les cloîtres qu'ils estiment autant de prisons, sont les écoles de la véritable sagesse; puisque, tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité, on n'y cherche que l'unité nécessaire, qui seule est capable d'établir les cœurs dans une tranquillité immuable. Chère sœur, c'est ce que Jésus-Christ nous enseigne dans cette belle et mystérieuse parole que je tâcherai aujourd'hui de vous faire entendre.

Mais, pour y procéder avec ordre, que puis-jc me proposer de plus salutaire que d'imiter Jésus-Christ lui-même, et de suivre cette excellente méthode que je vois si bien pratiquée par ce divin maître. « Marthe, Marlhe, dit-il, tu es empressée, « et tu te troubles dans la multitude : or il n'y a qu'une chose « qui soit nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne « lui sera point ôtée. » Je remarque trois choses dans ce dis cours : Jésus, ce charitable médecin des âmes, les considère comme languissantes, et nous laisse dans ces paroles une consultation admirable pour les guérir de leurs maladies, lien regarde, premièrement, le principe ; après, ayant touché la cause du mal, il y applique les remèdes propres; et enfin, il rétablit son malade dans sa constitution naturelle. Je vous prie de considérer ces trois choses accomplies par ordre dans notre évangile.

Marthe, Marthe, tu es empressée ; c'est-à-dire : O âme, tu es affaiblie en cela même que tu es partagée; -de là l'empressement et le trouble : voilà le principe de la maladie ; après, suit l'application du remède. Car puisque la cause de notre faiblesse, c'est que nos désirs sont trop partagés dans les objets visibles qui nous environnent; qui ne voit que le véritable remède, c'est desavoir ramasser nos forces inutilement dissipées? C'est aussi ce que fait le Seigneur Jésus, en nous appliquant à

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l'unité simple qui n'est autre chose que Dieu. Pourquoi, ditil, vous épuisez-vous parmi tant d'occupations'diflerentes, puisqu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire? porro unum est neressarium. Voyez qu'il ramasse nos désirs en un : de là naît enfin la santé do l'âme dans le repos, dans la stabilité, dans la consistance que lui promet le sauveur Jésus : « Marie, dit- « il, a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôlée : » c'est l'entière stabiliié; c'est ainsi que le Fils de Dieu nous guérit. Ma chère sœur, abandonnez-vous à ce médecin foutpuissant ; apprenez de lui ces trois choses, que vous devez avant toutes choses vous démêler de la mullitude, après rassembler tous vos désirs en l'unité seule, et enfin que vous y trouverez le repos et la consistance. Ainsi vous accomplirez les devoirs de la vie religieuse que vous embrassez, et nous pourrons dire de vous ce que Jésus-Christ a dit de Marie, qu'en quittant le monde et ses vanités, vous avez choisi la meilleure part, qui ne vous sera point ôtée.

Encore que nous connaissions par expérience que notre plus grand mal naît de l'amour-propre, et que ce soit le vice de tous les hommes de s'estimer eux-mêmes excessivement, il ne laisse pas d'être véritable que, de toutes les créatures, l'homme est celle qui se met à un plus bas prix, et qui a le plus de mépris de soi-même.

Je n'ignore pas, chrétiens, que cette proposition paraît incroyable jusqu'à ce que l'on en ait pénétré le fond; car on pourrait d'abord objecter que l'orgueil est la plus dangereuse maladie de l'homme. C'est l'amour-propre qui fait toutes nos actions; il ne nous abandonne pas un moment : et de même que si vous rompez un miroir, votre visage semble, en quelque sorte, se multiplier dans toutes les parties de cette glace cassée ; cependant c'est toujours le même visage : ainsi, quoique notre âme s'étende et se partage en beau coup d'inclinations difîeren tes, l'amour-propre y paraît partout; étant la racine de toutes nos passions, il fait couler dans toutes les branches ses vaines quoique agréables complaisances.

Et certes, si l'on connaît la grandeur du mal lorsqu'on a recours aux remèdes extrêmes, il faut nécessairement confesser que notre nature était enflée d'une insupportable insolence : car puisque pour remédier à l'orgueil de l'homme, il a fallu rabaisser un Dieu ; puisque pour abattre l'arrogance humaine, il ne suffisait pas que le Fils de Dieu descendît du ciel en la terre, si sa majesté ne se ravalait jusqu'à la pauvreté d'une étable, jusqu'à l'ignominie de la croix, jusqu'aux agonies de la mort, jusqu'à l'obscurité du tombeau, jusqu'aux profondeurs de l'enfer; qui ne voit que nous nous étions emportés au plus haut degré d'insolence, nous, dis-je, qui n'avons pu être rétablis que par cette incompréhensible humiliation? Et toutefois je ne crains point de vous assurer que par une juste punition de notre arrogance insensée, pendant que nous nous enflons, et flattons notre cœur par l'estime la plus emportée de ce que nous sommes, nous ne méprisons rien tant que nous-mêmes. Et c'est ce que je veux vous faire connaître, non par des raisonnements recherchés, mais par une expérience sensible.

Considérons, je vous prie, mes très-chères sœurs, de quelle sorte les hommes agissent quand ils veulent témoigner beaucoup de mépris; et après nous reconnaîtrons que c'est ainsi que nous traitons avec nous-mêmes. Quelles sont les personnes que nous méprisons, sinon celles dont nous négligeons tous les intérêts, desquelles nous fuyons la conservation, auxquelles même nous ne daignons pas donner quelque part dans notre pensée? Or, je dis que nous en usons ainsi avec nousmêmes : nous laissons dans le mépris toutes nos affaires, nous ne pouvons converser avec nous-mêmes, nous ne voulons pas penser à nous-mêmes; et en un mot, nous ne pouvons nous souffrir nous mêmes. Car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous ; je veux dire, que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissements nous attachent continuellement aux choses externes, et qui ne tiennent pas à ce que nous sommes? Et une preuve très-olaire de ce que je dis, c'est que nous ne pouvons nous accoutumer à la vie recueillie et intérieure.

Chère sœur, dans la profession que vous embrassez, les

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hommes ne trouvent rien de plus insupportable que la retraite, la clôture et la solitude; et toutefois celte solitude est cause que vous rentrez en vous-même, que vous vous entretenez avec vous-même, que vous pensez sérieusement à vous-même. C'est ce que le monde ne peut goûter : l'homme pense qu'il ne fait rien, s'il ne se jette sur les objets qui se présentent; tant il est vrai, âmes chrétiennes, que nous sommes à charge à nousmêmes. Voyez Marthe dans notre évangile; elle s'empresse, elle se tourmente, elle est extraordinairement empêchée : elle découvre sa sœur Marie-Madeleine, qui, assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa bouche. Marthe tâche de la détourner: « Sei- « gneur, ordonnez-lui qu'elle m'aide : » elle s'imagine qu'elle est oisive, parce qu'elle ne la voit point agitée : elle croit qu'elle est sans affaires, parce qu'étant recueillie en soi, elle veille à. son affaire la plus importante. Étrange aveuglement de l'esprit humain, qui ne croit point s'occuper s'il ne s'embarrasse, qui ne conçoit point d'action sans agitation, et qui ne trouve d'affaire que dans le trouble et dans l'empressement !

D'où vient cela, mes três-chères sœurs, si ce n'est que nous nous ennuyons en nous-mêmes, possédés des objets externes? Et ainsi ne puis-je pas dire, avec l'admirable saint Augustin : Usqueadeo chants est hic mundus liominibus, et sibimet ipri viluenmt i : « Les hommes aiment ce monde si éperdûment, qu'ils « s'en traitent eux-mêmes avec mépris. » C'est ce que reprend le Sauveur des âmes dans les premières paroles de ce beau passage, que j'ai allégué pour mon texte : « Marthe, Marthe, « dit-il, tu t'es empressée, et tu te troubles dans la multitude : » où il me semble que sa pensée se réduit à ce raisonnement invincible, dont toutes les propositions sont si évidentes qu'elles n'ont pas même besoin d'éclaircissement ; écoutez seulement, et vous entendrez. L'âme ne peut être en repos, si elle n'est saine, et elle ne peut jamais être saine, jusqu'à ce qu'elle ait été établie dans une bonne constitution: est-il rien de plus clair? Pour la mettre en cette bonne constitution, il faut nécessairement agir au dedans, et non pas s'épancher inutilement,

1 Ad. Glor. Ep. xliii, n° 2, t. u.

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ni se vider, pour ainsi dire, au dehors : car la bonne constitution, c'est le bon état du dedans ; qui le peut nier? Ceux donc qui consument toutes leurs forces après la multitude des objets sensibles, puisqu'ils dédaignent de travailler au dedans d'eux-mêmes, ils ne trouveront jamais la santé de l'âme, ni par conséquent son repos : de sorte qu'il n'est rien de plus véritable, que nous ne pouvons rencontrer que trouble dans la multitude qui nous dissipe : Martha, Marlha, sollicita es, et lurbaris erga plurima. Quelle conséquence plus nécessaire?

Que prétendez-vous, ô riches du siècle, lorsque vous acquérez tous les jours de nouvelles terres, et que vous amassez tous les jours de nouveaux trésors? Vos richesses sont hors de vous; et comment espérez-vous pouvoir vous remplir de ce qui ne peut entrer en vous-mêmes? Votre corps terrestre et mortel ne se nourrit que de ce qu'il prend, et de là vient .que la sagesse divine lui a préparé tant de beaux organes, pour s'unir et s'incorporer ce qui le sustente. Votre âme, d'une nature immortelle, n'aura-t-elle pas aussi ses organes pour recevoir en ellemême le bien qu'elle cherche? Maintenant ouvrez son sein tant qu'il vous plaira, et vous verrez qu'elle ne peut recevoir en elle cet or et cet argent que vous entassez, et qui ne peut jamais la satisfaire : lors donc que vous pensez l'en rassasier, n'est-ce pas une pareille folie, que si vous vouliez remplir un vaisseau d'une liqueur qui ne peut y être versée? Insensés, ne voyez-vous pas que vous vous travaillez inutilement, que vous vous troublez dans la multitude ? Tùrbaris erga plurima.

Et vous, qui recherchez avec tant d'ardeur la réputation et la gloire, pensez-vous pouvoir contenter votre âme? Cette gloire que vous désirez, c'est l'estime que les autres font de votre personne. Ou ils se trompent, ou ils jugent bien de votre mérite. S'ils se trompent dans leur pensée, vous seriez bien déraisonnables de faire votre bonheur de l'erreur d'aulrui : que s'ils jugent sainement, c'est un bien pour eux; et comment estimezvous pouvoir être riche d'un bien qui est possédé par les autres? Voyez donc que vous vous épanchez hors de l'unité, et que vous vous troublez dans la multitude. Turbaris erga plurima.

Vous enfin, qui courez après les plaisirs, dites-moi, n'avez-

oliî POUR UNE VÈTURE.

vous rien en vous-mêmes de plus excellent que vos sens? Cette âme, que Dieu a faite à sa ressemblance, est-elle insensible et stupide, et n'a-t-elle pas aussi ses contentements ? Est-ce en vain que le Psalmiste s'écrie que son cœur se réjouit dans le Dieu vivant l? Si l'âme a des délices qui lui sont propres, si elle a ses plaisirs à part; quelle est notre erreur et notre folie de croire que nous l'aurons contentée, lorsque nous aurons satisfait les sens? Au contraire, ne jugeons-nous pas que si nous ne lui donnons des objets tout spirituels, qu'elle sente et qu'elle reçoive par elle-même, elle sortira au dehors pour en chercher d'autres, et qu'elle se troublera dans la multitude? Turbaris erga plurima.

Ainsi, quoi que puisse nous représenter notre imagination abusée, noire âme ne trouvera jamais son repos, jusqu'à ce que nous ayons composé nos mœurs; jusqu'à ce que nous dégageant de la multitude, afin de nous recueillir en nousmêmes, nous nous soyons rangés au dedans, et que nos affections soient bien ordonnées. C'est ce que nous apprend le Psalmiste lorsqu'il dit : « La justice et la paix se sont embras- « sées : » Justifia et pax osculatœ sunt -. Où est-ce qu'elles se sont embrassées ? Elles se sont embrassées certainement dans le cœur du juste. C'est la juslice qui établit l'ordre; et la justice règne en nos âmes, lorsque les choses y sont rangées dans une bonne disposition, et que les lois que la raison donne sont fidèlement observées : alors nous avons en nous la justice ; et aussitôt après nous avons la paix : Justifia etpax osculatœ sunt.

0 âme, si vous n'avez pas la justice, c'est-à-dire si vous n'êtes pas recueillie pour vous composer en vous-même, infailliblement la paix vous fuira: pour quelle raison? parce qu'elle ne trouvera point au dedans de vous la justice, sa bonne amie. Que si vous avez en vous la justice, cette justice qui vous retire en vous-même pour régler votre intérieur, vous n'aurez que faire de chercher la paix; elle viendra elle-même, dit saint Augustin, pour embrasser sa fidèle amie, c'est-à-dire, la justice qui vous établit dans votre véritable constitution : Si amaveris justitiam,

» Ps. xxx iv, 9.

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