II. — De Jésus-Christ et de ses mystères
La grâce du mystère de l'Epiphanie, c'est un esprit d'adoration envers Jésus-Christ, et Jésus enfant, et Jésus inconnu, Jésus dans l'abjection : esprit d'adoration des états inconnus de Jésus-Christ ; esprit d'adoration pour attirer à ce Dieu inconnu ceux qui le connaissent le moins, et qui en sont le plus éloignés* Entrez-y pour toutes les créatures qui ne le connaissent pas. Et nous, comment adorerons-nous 1 Comme si nous en entendions parler la première fois, comme si son étoile ne nous avait apparu que de ce jour. Car, en effet, qu'avons-
i Joan. îv, 23.
2 Ad. Jov. epist. xvi, n. 10.
3Ac(. xvii, 24.
nous vu î qu'avons-nous connu ? Si nous le connaissons tant soit peu, tous les jours nous cessons de le connaître ; nous nous enfonçons tous les jours dans le centre d'une bienheureuse ignorance, où nous n'avons de vue qu'en ne voyant rien. Sortons donc du fond de cette ignorance comme d'un pays éloigné ; et sous la conduite de l'étoile, la foi, tantôt lumineuse, tantôt obscurcie, paraissant et disparaissant, suivant le plaisir de Dieu, allons adorer ce Dieu dont la gloire, dont la grandeur c'est de nous être inconnu, jusqu'à ce qu'il nous ait mis en état de ne plus rien connaître qu'en lui.
Donc, ô Dieu caché, ô Dieu inconnu, anéantissez en nous-mêmes toutes nos lumières; et ne vous faites sentir à nos cœurs que par un poids tout-puissant, qui nous presse de sortir de nous pour nous élancer, pour nous perdre en vous.
Qu'il vous baptise, non point d'un baptême d'eau, mais d'un baptême de feu, mais d'un baptême d'esprit, mais d'un baplême de sang. Jetezvous dans le sang de sa passion, dans ses souffrances intérieures et extérieures ; perdez terre dans cet océan ; enivrez-vous de ce vin tant que ses fumées, non moins efficaces que délicates et pénétrantes, vous fassent perdre toute attache à vous-même, tout goût, tout sentiment des choses présentes, pour être dans le fond et dans les puissances captive de la vertu cachée et toute-puissante, qui est dans le sang et dans les souffrances de votre Époux sous le pressoir. Ainsi puisse-t-il changer l'eau en vin, et accomplir en votre cœur tous les mystères que l'Église adore dans la fête de l'Epiphanie.
Oubliez tout, chère Épouse ; oubliez ce que vous faites et ce que vous êtes, vos lumières, vos connaissances, vos grâces, votre paix, vos agitations, votre néant même ; oubliez tout de moment à autre, et n'ayez dans l'esprit et dans le cœur que ce que le cher Enfant y imprime™. O enfance, ô abjection, ô être inconnu de Jésus, faites-vous des adorateurs aussi inconnus que vous. Qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes ; qu'ils vous aiment sans en rien savoir ; qu'ils vous soient ce que vous leur êtes, adorateurs cachés à. un Dieu caché. Oui, cachez en eux votre mystère; éloignez-en les superbes et les curieux ; n'y appelez que les simples, les enfants, les ignorants que vous éclairez et dont vous êtes vous seul toute la science.
O vie, ô mort, ô péché, ô grâce, ô lumière, ô ténèbres, vous n'êtes plus rien ! O néant, conçu et aperçu, vous n'êtes plus rien ; vous êtes perdu en Dieu ! Mais, ô Dieu connu, vous êtes vous-même caché dans le néant! Régnez, ô Jésus, ô Dieu inconnu, régnez en détruisant tout : donnez un être infini à tout ce que vous devez détruire, afin que l'infi-
nilé de votre élre ne se montre et ne se déclare que par l'infinité des destructions que vous opérez.
Deux choses que nous devons apprendre par la Passion : à nous mépriser, à nous estimer; à nous mépriser à l'exemple de Jésus-Christ qui se prodigue, à nous estimer par le prix avec lequel il nous achète.
Pour être unis à la croix, il faut joindre la peine et l'opprobre : pour la diminuer, en ne pouvant éviter la peine, nous en voulons du moins séparer la honte.
Pour détacher Jésus-Christ de la croix, il faut nous y attacher en sa place; celui-là le crucifie de nouveau, qui se détache lui-même do la croix.
Double transfiguration de Jésus-Christ sur deux montagnes : le Thabor et le Calvaire. Facta est, dum oraret, species vultus ejus altéra 1: « Pendant qu'il faisait sa prière, son visage parut tout autre. » Non est species eineque décor 2: « Il a été sans éclat et sans beauté. » Le soleil obscurci dans l'une et dans l'autre : là, par la lumière de Jésus-Christ ; ici, de honte de la confusion de son Créateur. Marie n'a pas vu la transfiguration glorieuse ; elle a vu la douloureuse.
« Par les choses qu'il a souffertes, il nous monlre qu'il est puissant « pour prêter secours à ceux qui souffrent : » In eo enim in quo passus est ipse'et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari 3. Car il est juste que celui qui s'est fait infirme par sa volonté, devienne l'appui des autres par sa puissance; et que pour honorer la faiblesse qu'il a prise volontairement, il soit le support de ceux qui sont faibles par nécessité. Il va devant nous pour nous prévenir, il se retourne et nous tend la main puur nous appuyer.