‹ Sermons de BossuetChapitre 47 sur 71 · XIV. — Des jugements humains · texte numérisé non relu

XIV. — Des jugements humains

Il faut une autorité qui arrête nos éternelles contradictions, qui détermine nos incertitudes, condamne nos erreurs et nos ignorances : autrement la présomption, l'ignorance, l'esprit de contradiction, ne laissera rien d'entier parmi les hommes. Jésus-Christ s'est mis audessus des jugements humains plus que jamais homme vivant n'avait fait, non-seulement par sa doctrine, mais encore par sa vie. La possession certaine de la vérité lui a fait mépriser les opinions : il n'a rien donné à l'opinion, rien à l'intérêt, rien au plaisir, rien à la gloire. De combien de degrés s'est-il élevé par- dessus les égards humains? Ou ne peut pas même inventer ni feindre une fin vraisemblable à ses desseins, autre que celle de faire triompher sur tous les esprits la vérité divine. Ceux qui se rendent captifs des opinions humaines ne peuvent pas en être les juges. A vous donc, ô divin Jésus, qui vous êtes élevé si haut par-dessus les pensées des hommes, à vous il appartient de les réformer avec une autorité suprême. 11 s'est donné l'autorité tout entière sur les jugements humains, en se mettant au-dessus : c'est à lui de confirmer ce qu'il y reste de droit, de fixer ce qu'il y a de douteux, et de rejeter pour jamais ce qu'ils ont de corrompu et de dépravé. ;~j

Nous péchons doublement dans l'estime que nous faisons de notre prochain : premièrement, en ce que nous présumons dans les autres les vices que nous sentons en nous-mêmes ; secondement, en ce que nous les trouvons bien plus blâmables dans les autres que dans nousmêmes. Saint Grégoire de Nazianze dit *, si je ne me trompe, que nous sommes comme le miroir où nous voyons les autres; parce qu'en eûet, ne connaisant pas leur intérieur, nous ne pouvons en juger que par quelque chose de semblable que nous connaissons qui est nous-mêmes.

1 Orat. xxvm, n. 1.

Mais si nous sommes le miroir où nous voyons les affections des autres, les autres doivent être le miroir où nous voyons la difformité de nos propres vices, que nous ne remarquons pas assez quand nous les considérons en nous-mêmes.

On est habitué à juger des autres par soi-même: il semble que nous ne pouvons presque pas faire autrement; niais c'est conjecture. Là nous faisons deux fautes : premièrement, d'attribuer aux autres nos vices ; secondement, de les voir dans les autres bien plus grands qu'en nous-mêmes. Et la troisième faute que nous commettons, c'est qu'en voyant les fautes des autres, nous devrions songer par la même raison que nous en sommes capables, et gémir pour eux en tremblant pour nous. Nous ne pardonnons rien aux autres; nous ne refusons rien à nous-mêmes.

Tout oblige l'homme de se tenir en posture d'un criminel, qui doit non juger, mais être jugé, «jusqu'à ce que le Seigneur vienne, qui « produira à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres : » Quoadusque veniat qui illuminabit abscondita-tenebrarum^. Pour juger, il faut être innocent. Le coupable qui juge les autres, se condamne luimême par même raison : In quo enim fudïcas alium, teipsum condemnaï -. Qui sine peccato est vestrum, primas in illam lapidera mittat 3. Hypocrita, e/'ice primum trubcm de ocu'o iuo 4. Hypocrite, parce qu'il fait le vertueux en reprenant les autres. 11 ne l'est pas, parce qu'il ne se corrige pas soi-même. Il reprend ce qu'il ne peut amender; il n'amende pas ce qui est en ce pouvoir. Suivez les hommes, ils vous blâment; ne les suivez pas, ils vous critiquent de même par un désir opiniâtre de contredire.

Il est nécessaire de se mettre en la place des autres, pour juger de la même mesure ce que l'on fait et ce que l'on souffre. Dieu, par linjure que nous souffrons, extorque de nous la confession de la vérité. « Car ceux qui font du mal aux autres, reconnaissent que cela est un « mal, loisqu'on leur fait souffrir le même traitement : » Nam qui mala faciunt, clamant mala esse quundo patiunlur 5.

Page 1