‹ Sermons de BossuetChapitre 7 sur 71 · POUR · texte numérisé non relu

POUR

PRÊCHÉ A LA CODR *. >

Combien il est digne d'un Dieu de se faire aimer de sa créature, de n'exiger d'elle que l'amour et de le prévenir. Effets sensibles de son amour pour elle, dans les abaissements de son incarnation : son dessein de conquérir les cœurs. Modèle qu'il nous fournit de l'amour que nous devons avoir pour Dieu. Quel besoin l'homme avait d'un médiateur pour rendre a son Dieu un culte digne de sa majesté. Toutesles qualités nécessaires à ce médiateur rassemblées en Jésus-Christ. Pressant motif de nous unir à lui pour aimer en lui, par lui et comme lui.

Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigpnituin daret.

Dieu a tant aimé te monde, qu'il a donné non Fils unique.

Joan. h i, 16.

Les Juifs infidèles et endurcis ont reproché autrefois à notre Sauveur qu'étant « un homme mortel, il ne crai- « gnait pas de se faire Dieu b et de s'attribuer un nom si auguste : Tu homocum sis, fanis tetpsum Deum 2. Sur quoi saint Athanase remarque 3 que les miracles visibles par

1 Prêché devant le roi, pendant le carême de 1GGG. (L.)

- Joan. \, 33.

3 Epist. de Décret. Nicœn. Synod. n° 1, tom. i, part. i. pag. 219

lesquels il faisait connaître sa divinité, devaient leur fermer la bouche; « et qu'au lieu de lui demander pour- « quoi étant homme il se faisait Dieu, ils devaient lui « demander bien plutôt, pourquoi étant Dieu il s'était fait a homme? » Alors il leur aurait répondu : Dieu a tant aimé le monde! Ne demandez pas de raison d'une chose qui n'en peut avoir : l'amour de Dieu s'irriterait, si l'on cherchait autre part qu'en son propre fonds des raisons de son ouvrage : et même, je le puis dire, il est bien aise, messieurs, qu'on n'y voie aucune raison, aiin que rien n'y paraisse que ses saints et divins excès.

Par conséquent, chrétiens, ne perdons pas le temps aujourd'hui à trouver des raisons d'un si grand prodige ; mais croyant simplement avec l'apôtre saint Jean à l'immense charité que Dieu a pour nous, honorons le mystère du Verbe incarné par un amour réciproque. La bienheureuse Marie est toute pénétrée de ce saint amour : elle porte un Dieu dans son cœur beaucoup plus intimement que dans ses entrailles; et le Saint-Esprit, survenu en elle avec une telle abondance, fait qu'elle ne respire plus que la charité. Demandons-lui tous ensemble une étincelle de ce feu sacré, en lui disant avec l'ange, Ave.

Il a plu à Dieu de se faire aimer : et comme il a vu la nature humaine toute de glace pour lui, toute de flamme pour d'autres objets ; sachant de quel poids il est dans ce commerce d'affection de faire les premiers pas, surtout à une puissance souveraine, il n'a pas dédaigné de nous prévenir ni de faire toutes les avances en nous donnant son Fils unique, qui lui-même se donne à nous pour nous attirer.

Il a plu à Dieu de se faire aimer: et parce que c'est le naturel de l'esprit humain, de recevoir les lumières plus facilement par les exemples que par les préceptes, il a proposé au monde un Dieu aimant Dieu : afin que nous

vissions, en ce beau modèle, quel est l'ordre, quelle est la mesure, quels sont les devoirs du saint amour, et jusques où il doit porter la créature raisonnable.

Il a plu à Dieu de se faire aimer : et comme c'était peu à notre faiblesse de lui montrer un grand exemple, si on ne lui donnait en même temps un grand secours ; ce Jésus-Christ qui nous aime et qui nous apprend à aimer son Père, pour nous faciliter le chemin du divin amour, se présente lui-même à nous comme la voie qui nous y conduit : de sorte qu'ayant besoin de trois choses pour être réunis à Dieu, d'un attrait puissant, d'un parfait modèle, et d'une voie assurée; Jésus-Christ nous offre tout, nous fait trouver tout en sa personne, et il nous est lui seul tout ensemble l'attrait qui nous gagne à l'amour de Dieu, le modèle qui nous montre les règles de l'amour de Dieu, la voie pour arriver à l'amour de Dieu : c'est-à-dire, si nous l'entendons, que nous devons [premièrement] nous donner à Dieu pour l'amour du Verbe incarné, que nous devons en second lieu nous donner à Dieu à l'exemple du Verbe incarné, que nous devons en troisième lieu nous donner à Dieu par la voie et par l'entremise du Verbe incarné. C'est tout le devoir du chrétien, c'est tout le sujet de ce discours.

La sagesse humaine demande souvent : Qu'est venu faire un Dieu sur la terre? pourquoi se cacher? pourquoi se couvrir? pourquoi anéantir sa majesté sainte pour vivre, pour converser, pour traiter avec les mortels? A cela je dis en un mot. C'est qu'il a dessein de se faire aimer. Que si l'on me presse encore et que l'on demande : Est-ce donc une œuvre si digne d'un Dieu que de se faire aimer de sa créature? ah! c'est ici, chrétiens, que je vous v. H

132 POUtl Là FETE DE L ANNONCIATION.

demande vos attentions, pendant que je tâche de développer les mystères de l'amour divin.

Oui ; c'est une œuvre très-digne d'un Dieu, de se faire aimer de sa créature : car le nom de Dieu est un nom de roi : « Roi des rois, Seigneur des seigneurs l, » c'est le nom du Dieu des armées. Et qui ne sait qu'un roi légitime doit régner par inclination? La crainte, l'espérance, l'inclination, peuvent assujettir le cœur : la crainte servile donne un tyran à notre cœur : l'espérance mercenaire, intéressée, nous donne un maître, ou, comme on dit, un patron : mais l'amour soumis par devoir et engagé par inclination, donne à notre cœur un roi légitime. C'est pourquoi David plein de son amour : « Je vous exalterai, (( dit-il, ô mon Dieu, mon roi ; je bénirai votre nom aux « siècles des siècles : » Exaltabo te, Deus meus rex ; et benedicam nomini tuo in sœculwn, et in sœculum sœculi 2. Voyez comme son amour élève un trône à son Dieu et le fait régner sur le cœur. Si donc Dieu est notre roi, ah! il est digne de lui de se faire aimer.

Mais laissons ce titre de roi , qui , tout grand et tout auguste qu'il est, exprime trop faiblement la majesté de notre Dieu. Parlons du titre de Dieu: et disons que le Dieu de tout l'univers ne devient notre Dieu en particulier, que par l'hommage de notre amour. Pourrai-je bien ici expliquer ce que je pense? L'amour est en quelque sorte le Dieu du cœur. Dieu est le premier principe et le moteur universel de toutes les créatures; c'est l'amour aussi qui fait remuer toutes les inclinations et les ressorts du cœur les plus secrets : il est donc, ainsi que j'ai dit, en quelque sorte le Dieu du cœur, ou plutôt il en est l'idole qui usurpe l'empire de Dieu. Mais afin d'empêcher cette usurpation, il faut qu'il se soumette lui-même à

1 Apoc. xvn, 14 ; xix, 16.

2 /'.?. c\liy, 1.

Dieu; afin que notre grand Dieu étant le Dieu de notre amour soit en même temps le Dieu de notre cœur, et que nous lui puissions dire avec David : Defecit caro mea et cor meum; Deus cordis mei, et pars mea, Deus in œternum 1 : « Ah ! mon cœur languit après vous par le saint amour : a vous êtes donc le Dieu de mon cœur; parce que vous « régnez sur mon amour, et que vous régnez par mon « amour même. »

Entendez donc, chrétiens, quelle est la force de l'amour, et combien il est digne de Dieu de se faire aimer. C'est l'amour qui fait notre Dieu; parce que c'est lui qui donne l'empire du cœur. C'est pourquoi Dieu commande avec tant d'ardeur : « Vous aimerez le Seigneur votre « Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit, de toutes « vos forces, de toute votre puissance 2. » Pourquoi cet empressement de se faire aimer? C'est le seul tribut qu'il demande; et c'est la marque la plus illustre de sa souveraineté, de son abondance, de sa grandeur infinie. Car qui n'a besoin de rien ne demande rien aussi, sinon d'être aimé : et c'est une marque visible de l'essentielle pauvreté de la créature, qu'elle soit obligée par son indigence de demander à ceux qui l'aiment autre chose que leur amour même. C'est donc le caractère d'un Dieu de n'exiger de nous que le pur amour ; et ne lui offrir que ce seul présent, c'est honorer sa plénitude. On ne peut rien lui donner, encore qu'on lui doive tout; on tire de son propre cœur de quoi s'acquitter en aimant : d'où il est aisé de comprendre que l'amour est le véritable tribut par lequel on peut reconnaître un Dieu infiniment abondant. Et ainsi ceux qui douteraient s'il est digne de Dieu de se faire aimer, pourraient douter, par même raison, s'il est digne de Dieu d'être Dieu; puisque le caractère de Dieu c'est

1 Ps. LXXII, 16.

» Deut. vi, 5.

de n'exiger rien de sa créature, sinon qu'elle l'adore par un saint amour. « C'est dans la piété que consiste tout « le culte de Dieu; et on ne l'honore, dit saint Augus- <( tin *, qu'en l'aimant : » Pietas cultus Dei est, nec colitur Me nisi amando.

Après cela, chrétiens, quelqu'un peut-il s'étonner, si un Dieu descend pour se faire aimer? Qu-'il se fasse homme, qu'il s'anéantisse, qu'il se couvre tout entier de chair et de sang; tout ce qui est indigne de Dieu devient digne de sa grandeur, aussitôt qu'il tend à le faire aimer. Il voit du plus haut du ciel toute la terre devenue un temple d'idoles : on élève de tous côtés autel contre autel, et on excite sa jalousie en adorant de faux dieux. Ne croyez pas que je parle de ces idoles matérielles : les idoles dont je veux parler sont dans notre cœur. Tout ce que nous aimons désordonnément dans la créature ; comme nous lui rendons par notre amour l'hommage de Dieu, nous lui donnons aussi la place de Dieu ; parce que nous lui en rendons l'hommage, qui est l'amour même. Comme donc ce ne peut être qu'un amour profane qui érige en nos cœurs toutes les idoles; ce ne peut être que le saint amour qui rende à Dieu ses autels, et qui le fasse reconnaître en sa majesté.

S'il est ainsi, ô Dieu vivant, venez attirer les cœurs; venez régner sur la terre; en un mot, faites qu'on vous aime : mais afin qu'on vous aime, aimez; afin qu'on vous trouve, cherchez ; afin qu'on vous suive, prévenez. Voici un autre embarras ; il s'élève une nouvelle difficulté : qu'il soit digne de Dieu de se faire aimer; mais est-il cligne de Dieu de prévenir l'amour de sa créature? ah! plutôt, que pour honorer sa grandeur suprême, tous les cœurs languissent après lui, et après il se rendra lui-même à l'amour ! Non, messieurs, il faut qu'il commence, non-seu-

1 S. Aug. Epist. cxl, n° 45, t. h, col. 438.

lement à cause de notre faiblesse qui ne peut s'élever à lui qu'étant attirée, mais à cause de sa grandeur ; parce qu'il est de la dignité du premier être d'être le premier à aimer, et de prévenir les affections par une bonté surabondante.

Je l'ai appris de saint Augustin, que l'amour pur, l'amour libéral, c'est-à-dire, l'amour véritable, a je ne sais quoi de grand et de noble, qui ne veut naître que dans l'abondance et dans un cœur souverain. Pourquoi est fait un cœur souverain? pour prévenir tous les cœurs par une bonté souveraine. Youlez-vous savoir, dit ce grand homme; quelle est l'affection véritable? C'est, dit-il, a celle qui « descend, et non celle qui remonte ; celle qui vient de « miséricorde, non celle qui vient de misère ; celle qui a coule de source et de plénitude, non celle qui sort « d'elle-même, pressée par son indigence : » Ibi gratior amor est; ubi non cestuat indigentiœ siccicate, sed ubertate benefcentiœ profitât l. Ainsi la place naturelle de l'affection, de la tendresse et de la pitié, c'est le cœur d'un souverain. Et comme Dieu est le souverain véritable; de là vient que le cœur d'un Dieu est un cœur d'une étendue infinie, toujours prêt à prévenir tous les cœurs, et plus pressé à donner par l'excès de sa miséricorde, que les autres à demander par l'excès de leur misère. Tel est le cœur d'un Dieu, et tel doit être le cœur de tous ceux qui le représentent. Il ne faut pas s'étonner si un cœur si tendre et si étendu fait volontiers toutes les avances, s'il n'attend pas qu'il soit prévenu; mais si lui-même aime le premier, comme dit l'apôtre saint Jean 2, pour conserver sa dignité propre , et marquer son indépendance dans la libéralité gratuite de son amour.

Voilà donc notre Souverain qui veut être aimé, et pour

1 S. Âuy. de Calechiz. rud. n° 7, t. vi, col. 267. - 1. Joan. îv, 19.

cela qui nous aime; pour attirer notre amour. Telle est son intime disposition : voyons-en les effets sensibles. Il nous donne son Fils unique ; il se rabaisse, et il nous élève ; il se dépouille, et il nous donne ; il perd en quelque sorte ce qu'il est, et il nous le communique. Comment perd-il ce qu'il est? Appauvrissement, etc. Il est Dieu, et il craint de le paraître; il l'est, et vous pouvez attendre de lui tout le secours que l'on peut espérer d'un Dieu. Mais il cache tous ses divins attributs sous une forme étrangère. [Il nous parle ainsi qu'] à Moïse, os ad os l ; comme un ami à un ami. Approchez avec la même franchise, avec la même liberté de cœur que si ce n'était qu'un homme mortel. N'est-ce pas véritablement vouloir être aimé? n'est-ce pas nous prévenir par un grand amour? Saint Augustin est admirable, et il avait bien pénétré toute la sainteté de ce mystère, quand il a dit qu'un Dieu s'est fait homme « par une. bonté populaire », populari quadam clementia 2. Qu'est-ce qu'une bonté populaire? Elle nous paraît, chrétiens, lorsqu'un grand, sans oublier ce qu'il est, se démet par condescendance, se dépouille, non point par faiblesse, mais par une facilité généreuse; non pour laisser usurper son autorité, mais pour rendre sa bonté accessible, et parce qu'il veut faire naître une liberté qui n'ôte rien du respect, si ce n'est le trouble et l'étonnement, et cette première surprise que porte un éclat trop fort dans une âme infirme. C'est ce qu'a fait le Dieuhomme; il s'est rendu populaire : sa sagesse devient sensible; sa majesté, tempérée; sa grandeur, libre et familière.

Et que prétend-il, chrétiens, en se rabaissant de la sorte ? pourquoi se défaire de ses foudres? pourquoi se dépouiller de sa majesté, de tout l'appareil de sa redou-

1 Svm. xn, 8 ; Exod. xxxiii, 11,

2 S. Aug. contra Acad. lib. m, n° 42, t. i, col. 294.

table puissance? C'est qu'il y a des conquêtes de plus d'une sorte, et toutes ne sont pas sanglantes. Un prince justement irrité se jette sur les terres de son ennemi, et se les assujettit par la force. C'est une noble conquête; mais elle coûte du sang, et une si dure nécessité doit faire gémir un cœur chrétien : ce n'est pas de celle-là que je veux parler. Sans répandre du sang, il se fait faire justice par la seule fermeté de son courage; et la renommée en vole bien loin dans les empires étrangers : c'est quelque chose encore de plus glorieux. Mais toutes les conquêtes ne se font pas sur les étrangers : il nJy a rien de plus illustre que de faire une conquête paisible de son propre État, [que de] conquérir les cœurs. Ce royaume caché et intérieur [qui s'établit sur 1'] homme intérieur, est d'une étendue infinie : il y a tous les jours de nouvelles terres à gagner, de nouveaux pays à conquérir; et toujours autant de couronnes. 0 que cette conquête est digne d'un roi ! c'est celle de Jésus-Christ. Nous étions à lui par droit de naissance ; il nous veut encore acquérir par son saint amour. Regnum Dei intra vos est l : « Le royaume de « Dieu est au dedans de vous. » Cet amour lui était dû par sa naissance et par ses bienfaits ; il a voulu engager les cœurs par des obligations particulières. Tanquam fliis dico, dilatamini et vos 2 : « Je vous parle comme a mes « enfants, étendez aussi pour moi votre cœur. » Tanquam filin : non pas comme des esclaves, mais comme des enfants qui doivent aimer, dilatez en vous le règne de Dieu : ôtez les bornes de l'amour par l'amour de Jésus-Christ, qui n'a point donné de limites à celui qu'il a eu pour nous. Cet amour est libre, il est souverain: il veut qu'on le laisse agir dans toute son étendue; et qui le contraint tant soit peu, offense son indépendance. Il faut ou tout

i Luc. xvii, 21.

2 II. Cor. vi, 13.

inonder ou se retirer tout entier. Un petit point dans le cœur. Aimez autant que le mérite un Dieu-homme; et pour cela, chrétiens, aimez dans toute l'étendue qu'a faite un Dieu-homme.

SECOND TOINT.

Jésus-Christ [s'est rendu] semblable à nous, afin que nous lui fussions semblables; [il s'est uni à nous, afin de nous faire vivre de sa vie en nous animant de son esprit.] Si vous demandez maintenant quel est l'esprit de Jésus ; il est bien aisé d'entendre que c'est l'esprit de la charité. Un Dieu n'aurait pas été aimé comme il le mérite, si un Dieu ne l'avait aimé : l'amour qu'on doit à un Dieu n'aurait pas eu un digne modèle, si un Dieu lui-même n'avait été l'exemplaire. Venez donc apprendre de ce Dieu aimant, dans quelle étendue et dans quel esprit il faut aimer Dieu.

L'étendue de cet amour doit être infinie. L'amour de notre exemplaire, c'est une adhérence sans bornes à la sainte volonté du Père céleste. Ma nourriture, dit-il l, c'est de faire la volonté de mon Père, et d'accomplir son ouvrage. Aimer Dieu, c'est tout son emploi : Quœ placita sunt ei facio semper 2. Aimer Dieu, c'est tout son plaisir '• Non quœro volantatem meam, sed voluntatem ejus qui misit me 3. Aimer Dieu, c'est tout son soutien : Meus abus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me. Il ne perd pas de vue un moment l'ordre de ses décrets éternels ; à tous moments il s'y abandonne sans réserve aucune. Je fais, dit-il, toujours ce qu'il veut. Aujourd'hui, dès le moment de sa conception, il commence ce saint exercice. « En en- « trant au monde, dit le saint apôtre 4, il a dit : Les holo-

1 Joan. iv, 3 S.

2 Ibid. \iii, '29.

3 Ibid. v, 30.

* Hebr. x, 6, 7.

« caustes ne vous ont pas plu ; eh bien ! me voici, Sei- « gneur, et je viens pour accomplir en tout votre voit lonté. » En ce moment, chrétiens, toutes ses croix lui furent montrées ; il vit un dédain dans le cœur de Dieu pour les sacrifices des hommes : il voit une avidité dans le cœur de Dieu d'avoir une victime digne de lui, digne de sa sainteté, digne de sa justice, capable de porter tous ses traits et tous les crimes des hommes; et qu'ensuite il allait être la seule victime. 0 Dieu, quel excès de peines! et néanmoins, hardiment : Me voici, Seigneur ; je viens pour accomplir votre volonté!

Chrétien, imite ce Dieu; adore en tout les décrets du Père : soit qu'il frappe, soit qu'il console; soit qu'il te couronne, soit qu'il te châtie ; adore, embrasse sa volonté sainte. Mais en quel esprit? Ah ! voici la perfection : en l'Esprit du Dieu incarné, dans un esprit d'agrément et de complaisance. Vous savez ce que c'est que la complaisance; on ne la connaît que trop à la cour : mais il faut apprendre d'un Dieu, quelle complaisance un Dieu mérite. En cette heure, dit l'évangéliste, Jésus se réjouit dans le Saint-Esprit, et il dit : «Je vous loue, ô Père, Seigneur « du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ceci aux « superbes, et que vous l'avez découvert aux humbles *. » Et il ajoute dans un saint transport: « Oui, Père, parce « qu'il a plu ainsi devant vous. » Telle est la complaisance qu'exige de nous la souveraineté de notre Dieu, un accord, un consentement, un acquiescement éternel, un oui éternel, pour ainsi parler, non de notre bouche, mais de notre cœur, pour ses volontés adorables. C'est faire sa cour à Dieu, c'est l'adorer comme il le mérite, que de se donner à lui de la sorte.

Que faites-vous, esprits bienheureux, cour triomphante

• Luc. x, 21.

du Dieu des armées? que faites-vous devant lui et à l'éntour de son trône? Ils nous sont représentés dans l'Apocalypse l, disant toujours Amen devant Dieu; un Amen soumis et respectueux, dicté par une sainte complaisance. Amen, dans la langue siinte, c'est-à-dire, oui ; mais un oui pressant et affirmatif, qui emporte l'acquiescement, ou plutôt, pour mieux dire, le cœur tout entier. C'est ainsi qu'on aime Dieu dans le ciel : ne le ferons-nous pas sur la terre? Église qui voyages en ce lieu d'exil, l'Église, la Jérusalem bienheureuse, ta chère sœur, qui triomphe au ciel, chante à Dieu ce Oui, cet Amen: ne répondras-tu pas à ce divin chant, comme un second chœur de musique animé par la voix de Jésus-Christ même: « Oui, Père, « puisqu'il a plu ainsi devant vous? » Quoi, nous qui sommes nés pour la joie céleste, chanterons-nous le cantique des plaisirs mortels? C'est une langue barbare, dit saint Augustin2, que nous apprenons dans l'exil : parlons le langage de notre patrie. En l'honneur de l'homme nouveau que le Saint-Esprit nous forme aujourd'hui, « chan- « tons le nouveau cantique, le cantique de la nouvelle « alliance: » Cantemus Domini canticum novum 3.

Nous sommes, dit le saint apôtre, un commencement de la créature nouvelle de Dieu. L'accomplissement de la création, c'est la vie des bienheureux; et c'est nous qui en sommesle commencement, initium creaturœ ejus *. Nous devons donc commencer ce qui se consommera dans la vie future; et cet Amen éternel, que chantent les bienheureux dans la plénitude d'un amour jouissant, nous le devons chanter avec Jésus-Christ dans l'avidité d'un saint désir : « Oui, Père, puisqu'il a plu ainsi devant vous. »

1 Apoc. vu, 1?.

8 In Ps. cxxxvi, n° 17, t.iv col. 1522.

s Ps. xcv, 1.

* Jac. i, 18.

Modo cantat amor esuriens, tune cantabit amor fruens, dit saint Augustin ^Nousledevonschanterpournous-mêmes, nous le devons chanter pour les autres. Car écoutez parler le Dieu-homme, modèle du saint amour : « Oui, Père,

« parce qu'il vous a plu toutes choses me sont données

a par mon Père 2. » Il ne se réjouit d'avoir tout en main, que pour donner tout à Dieu, et le faire régner sans bornes.

0 rois, écoutez Jésus : et apprenez de ce Roi de gloire, que vous ne devez avoir de cœur que pour aimer et faire aimer Dieu, de vie que pour faire vivre Dieu, de puissance que pour faire régner Dieu; et enfin que toutes les choses humaines ne vous ont été confiées que pour les rendre, les conserver, et pour les donner saintement à Dieu.

Mais, si ce Dieu nous délaisse; mais, si ce Dieu nous persécute; mais, si ce Dieu nous accable, faut-il encore lui rendre cette complaisance? Oui, toujours sans fin, sans relâche. Il est vrai, ô homme de bien, je te vois souvent délaissé; tes affaires vont en décadence; ta pauvre famille éplorée semble n'avoir plus de secours ; Dieu même te livre à tes ennemis, et parait te regarder d'un œil irrité. Ton cœur est prêt de lui dire avec David: « O Dieu! « pourquoi vous êtes-vous retiré si loin? vous me dédai- « gnez dans l'occasion, lorsque j'ai le plus besoin de votre « secours; dans l'affliction, dans l'angoisse : » Ut quid, Domine, recessisti longe, despicis in opportunitatibus, in tribulatione 3?

Est- il possible, ô Dieu vivant? êtes-vous de ces amis infidèles qui abandonnent dans les disgrâces, qui tournent le dos dans l'affliction? Ne le crois pas, homme juste:

1 Serm. cclvi, nu 5, t. v, col. 1052.

2 Luc. x, 21, 22.

3 Ps. ix, 22.

cette persécution, c'est une épreuve ; cet abandon, c'est un attrait; ce délaissement, c'est une grâce. Imite cet Homme-Dieu, notre original et notre "exemplaire, qui, tout délaissé, tout abandonné; après avoir dit ces mots pour s'en plaindre avec amertume : « Pourquoi me dé- « laissez-vous * ? » se rejette lui-même, d'un dernier effort, entre ces mains qui le repoussent. « 0 Père! je remets, « dit-il, mon esprit entre vos mains 2. » Ainsi obstine- toi, chrétien, obstine-toi saintement, quoique délaissé, quoique abandonné, à te rejeter avec confiance entre les mains de ton Dieu : oui, même entre ces mains qui te frappent: oui, même entre ces mains qui te foudroient: oui, même entre ces mains qui te repoussent pour t'attirer davantage. Si ton cœur ne te suffit pas pour faire un tel sacrifice, prends le cœur d'un Dieu incarné, d'un Dieu accablé, d'un Dieu délaissé; et de toute la force de ce cœur divin, perds-toi dans l'abîme du saint amour. Ah! cette perte, c'est ton salut; et cette mort, c'est ta vie.

TROISIÈME POINT

Ce serait ici, chrétiens, qu'après vous avoir fait voir que l'attrait du divin amour, c'est d'aimer pour Jésus- Christ, que le modèle du divin amour, c'est d'aimer comme Jésus-Christ; il faudrait encore vous expliquer que la consommation du divin amour, c'est d'aimer en Jésus- Christ et par Jésus-Christ. Mais les deux premières parties m'ayant insensiblement emporté le temps, je n'ai que ce mot à dire.

Je voulais donc, messieurs, vous représenter que Dieu, pour rappeler toutes choses au mj'stère de son unité, a établi l'homme le médiateur de toute la nature visible :

i Matth. xxvu, 46 ; Ps. xxi, 2, etc.

2 Luc. xxui, 46 ; Ps. xxx, G.

et Jésus-Christ Dieu-homme seul médiateur de toute la nature humaine. Ce mystère est grand, je l'avoue, chrétiens, et mériterait un plus long discours. Mais, quoique je ne puisse en donner une idée bien nette, j'en dirai assez, si je puis, pour faire admirer le conseil de Dieu. L'homme donc est établi le médiateur de la nature visible. Toute la nature veut honorer Dieu et adorer son principe, autant qu'elle en est capable : la créature insensible, la créature privée de raison, n'a point de cœur pour l'aimer, ni d'intelligence pour le connaître: « ainsi, ne « pouvant connaître, tout ce qu'elle peut, dit saint Au- « gustin, c'est de se présenler elle-même à nous, pour être « du moins connue, et nous faire connaître son divin au- « teur : » Quœ cum cognoscei'e non possit, quasi innotescere velle videtur l. Elle ne peut voir, elle se montre; elle ne peut aimer, elle nous y presse : et ce Dieu qu'elle n'entend pas, elle ne nous permet pas de l'ignorer. C'est ainsi qu'imparfaitement et à sa manière, elle glorifie le Père céleste. Mais afin qu'elle consomme son adoration, l'homme doit être son médiateur : c'est à lui à prêter une voix, une intelligence, un cœur tout brûlant d'amour à toute la nature visible, afin qu'elle aime en lui et par lui la beauté invisible de son créateur. C'est pourquoi il est mis au milieu du monde, industrieux abrégé du monde, petit monde dans le grand monde; ou plutôt, dit saint Grégoire deNazianze2, «grand monde dans le petit monde :» parce qu'encore que selon le corps il soit renfermé dans le monde, il a un esprit et un cœur qui est plus grand que le monde; afin que contemplant l'univers entier, et le ramassant en lui-même, il l'offre, il le sanctifie, il le consacre au Dieu vivant : si bien qu'il n'est le contemplateur et le mystérieux abrégé de la nature visible,

1 De Civ. Dei, lib. xi, cap. xxvii, n° 2, t. vu, co. 293.

2 Orat. xlii, n° 16, t. i, p. G80.

qu'afin d'être pour elle, par un saint amour, le prêtre et l'adorateur de la nature invisible et intellectuelle.

Mais ne nous perdons pas, chrétiens, dans ces hautes spéculations ; et disons que l'homme, ce médiateur de la nature visible, avait lui-même besoin d'un médiateur. La nature visible ne pouvait aimer, et pour cela elle avait besoin d'un médiateur pour retourner à son Dieu. La nature humaine peut bien aimer, mais elle ne peut aimer dignement. Il fallait donc lui donner un médiateur aimant Dieu comme il est aimable, adorant Dieu autant qu'il est adorable; afin qu'en lui et par lui nous pussions rendre à Dieu notre Père un hommage, un culte, une adoration, un amour digne de sa majesté. C'est, messieurs, ce médiateur qui nous est formé aujourd'hui par le Saint-Esprit dans les entrailles de Marie. Réjouis- toi, ô nature humaine : tu prêtes ton cœur au monde visible pour aimer son Créateur tout-puissant, et Jésus-Christ te prête le sien, pour aimer dignement celui qui ne peut être dignement aimé que par un autre lui-même. Laissons-nous donc gagner par ce Dieu aimant : aimons comme ce Dieu aimant : aimons par ce Dieu aimant.

Que croyez-vous, chrétiens, que fait aujourd'hui la divine vierge toute pleine de Jésus-Christ? Elle l'offre sans cesse au Père céleste : et après avoir épuisé son cœur, rougissant de la pauvreté de l'amour de la créature pour l'immense bonté de son Dieu ; pour suppléer à ce défaut, pour compenser ce qui manque, elle offre au Père céleste toute l'immensité de l'amour et toute l'étendue du cœur d'un Dieu-homme. Faisons ainsi, chrétiens, unissons-nous à Jésus, aimons en Jésus, aimons par Jésus. Mais, ô Dieu! quelle pureté! ô Dieu, quel dégagement pour nous unir au cœur de Jésus! O créatures, idoles honteuses, retirez-vous de ce cœur qui veut aimer Dieu par Jésus-Christ : ombres, fantômes, dissipez-vous en pré-

sence de la vérité. Voici l'amour véritable qui veut entrer dans ce cœur : amour faux, amour trompeur, veux-tu tenir devant lui ?

Chrétiens, rejetterez-vous l'amour d'un Dieu-homme, qui vous presse, qui veut remplir votre cœur, pour unir votre cœur au sien, et faire de tous les cœurs une même victime du saint amour? Vive l'Éternel, mes frères, je ne puis souffrir cette indignité : je veux arracher ce cœur de tous les plaisirs qui l'enchantent, de toutes les créatures qui le captivent. 0 Dieu, quelle violence d'arracher un cœur de ce qu'il aime ! il en gémit amèrement ; mais quoique la victime se plaigne et se débatte devant les autels, il n'en faut pas moins achever le sacrifice du Dieu vivant. Que je t'égorge devant Dieu,ô cœur profane! pour mettre en ta place un cœur chrétien. Eh quoi ! ne me permettrezvouspas encore un soupir, encore une complaisance? Nul soupir, nulle complaisance que pour Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Hé donc, faudra-t-il éteindre jusqu'à cette légère étincelle? Sans doute, puisque la flamme tout entière m'y parait encore vivante. 0 dénûment d'un cœur chrétien! pourrons-nous bien nous résoudre à ce sacrifice? Un Dieu-homme, un Dieu incarné, un Dieu se donnant à nous dans l'eucharistie, en la vérité de sa chair et en la plénitude de son Esprit, le mérite bien.

Venez donc, ô divin Jésus! venez consumer ce cœur. Tirez-nous après vos parfums : tirez les grands, tirez les petits; tirez les rois, tirez les sujets : tirez surtout, ô Jésus ! le cœur de notre monarque, lequel, en se donnant tout à fait à vous, ferme comme il est, constant comme il est, est capable de vous entraîner toutes choses; et de vous faire régner par tout l'univers. Ainsi soit-il.

TROISIÈME SERMON

porR

La promesse de notre salut presque aussi ancienne que la sentence de notre mort. La réparation du genre humain figurée même dans les auteurs de sa ruine. Miséricordieuse émulation du Rédempteur de notre nature. De quelle manière Dieu fait servir à notre salut ce que le démon avait employé à notre ruine. Rapports admirables entre Eve et Marie : par quelle fécondité celle-ci est rendue mère de tous les fidèles.

Vocavit nomen uxoris suœ^ Heva ;

eoquôd muter essetcunctorum

viventium.

Adam donna à sa femme le nom

d'Eve, parce qu'elle était la

mère de tous les vivants.

Gènes, m, 20.

Benedicta tu in mnlieribus.

Vous êtes bénie entre toutes

les femmes. Luc. i, 29.

C'est un trait merveilleux de miséricorde, que la promesse de notre salut se trouve presque aussi ancienne que la sentence de notre mort, et qu'un même jour ait été té-

1 Prêché vers 1659.

D. Deforis avait fait un amalgame de ce discours et du discours suivant. Les auteurs de l'édition de Versailles les rétablirent tels que Bossuet les a composés. Us supprimèrent toutefois le deuxième point du sermon Vocavit nomen, qu'ils plaçaient après le sermon Creavit Dominus. M. Lâchât a rétabli ce deuxième point.

moin de la chute de nos premiers pères et du rétablissement de leur espérance. Nous voyons en la Genèse, chapitre m, que Dieu en nous condamnant à la servitude, nous promet en même temps le Libérateur ; en prononçant la malédiction contre nous, il prédit au serpent, qui nous a trompés, que sa tête sera brisée, c'est-à-dire que son empire sera renversé et que nous serons délivrés de sa tyrannie; les menaces et les promesses se touchent, la lumière de la faveur nous paraît dans le feu même de la colère, afin que nous entendions, chrétiens, que Dieu se fâche contre nous ainsi qu'un bon père, qui dans les sentiments les plus vifs d'une juste indignation, ne peut oublier ses miséricordes ni retenir les effets de sa tendresse. Bien plus, ô incomparable bonté ! Adam même qui nous a perdus, et Eve qui est la source de notre misère, nous sont représentés dans les saintes Lettres comme des images vivantes des mystères qui nous sanctifient ; Jésus-Christ ne dédaigne pas de s'appeler le nouvel Adam, Marie sa divine mère est la nouvelle Eve, et par un secret ineffable nous voyons notre réparation figurée même dans les auteurs de notre ruine.

C'est sans doute dans cette pensée que saint Épiphane a considéré le passage de la Genèse que j'ai allégué pour mon texte. Ce grand homme a remarqué doctement au livre III des Hérésies, que c'est après sa condamnation qu'Eve est appelée Mère des vivants. « Qu'est-ce à dire « ceci? dit saint Épiphane. Elle n'avait pas ce beau nom, « lorsqu'elle était encore dans le paradis ; et on commence « à l'appeler Mère des vivants, après qu'elle a été con- « damnée à n'engendrer plus que des morts ; » qui ne voit qu'il y a ici du mystère? Et c'est ce qui fait dire à ce grand évêque « qu'elle est nommée ainsi en « énigme et comme figure de la sainte Vierge, qui est la « vraie Mère de tous les vivants, » c'est-à-dire de tous

les fidèles auxquels son enfantement a rendu la vie. Chrétiens, enfants de Marie, je vous prêche aujourd'hui l'accomplissement d'une excellente figure. Cette haute dignité de Mère de Dieu a des grandeurs trop impénétrables, et ma vue faible et languissante ne peut soutenir un si grand éclat. Mais si les splendeurs qui vous environnent, ô Femme revêtue du soleil et couverte de la vertu du Très-Haut, nous empêchent d'arrêter la vue sur cette éminente qualité de Mère de Dieu qui vous élève si fort audessus de nous, du moins nous sera-t-il permis de vous regarder en la qualité de Mère des hommes, par laquelle vous condescendez à notre faiblesse; et c'est, fidèles, ce que vous verrez avec le secours de la grâce. Vous verrez, disje, que la sainte Vierge par le mystère de cette journée est faite la Mère de tous les vivants, c'est-à-dire de tous les fidèles; et cette vérité étant supposée, nous examinerons dans la suite ce qu'exige de ses enfants cette bienheureuse et divine Mère.

PREMIER rOIXT.

Tertullien explique fort excellemment le dessein de notre Sauveur dans la rédemption de notre nature, lorsqu'il parle de lui en ces termes : Le diable s'étant emparé de l'homme qui était l'image de Dieu, « Dieu, dit-il, a re- « gagné son image par un dessein d'émulation : » Deus imaginent suam a diabolo captam cemulâ operatione recuperavit *. Entendons quelle est cette émulation, et nous verrons que cette parole enferme une belle théologie. C'est que le diable se déclarant le rival de Dieu, a voulu s'assujettir son image ; et Dieu aussi devenu jaloux se déclarant le rival du diable, a voulu regagner son image ; et voilà jalousie contre jalousie, émulation contre émulation. Or

i De Carn. C!i>\, n. 17.

le principal effet de l'émulation, c'est de nous inspirer un certain désir de l'emporter sur notre adversaire dans les choses où il fait son fort et où il croit avoir le plus d'avantage. C'est ainsi que nous lui faisons sentir sa faiblesse, et c'est le dessein que s'est proposé la miséricordieuse émulation du Réparateur de notre nature. Pour confondre l'audace de notre ennemi, il fait tourner à notre salut tout ce que le diable a employé à notre ruine, il renverse tous ses desseins sur sa tête, il l'accable de ses propres machines, et il imprime la marque de sa victoire partout où il voit quelque caractère de son rival impuissant. Et d'où vient cela? C'est qu'il est jaloux et poussé d'une charitable émulation. C'est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd, un homme nous sauve; la mort règne dans la race d'Adam, c'est de la race d'Adam que la vie est née; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort qui en était la punition; l'arbre nous tue, l'arbre nous guérit ; et pour accomplir toutes choses, nous voyons dans l'Eucharistie qu'un manger salutaire répare le mal" qu'un manger téméraire avait fait. L'émulation de Dieu a fait cet ouvrage.

Et si vous me demandez, chrétiens, d'où lui vient cette émulation contre sa créature impuissante, je vous répondrai en un mot qu'elle vient d'un amour extrême pour le genre humain. Pour relever notre courage abattu, il se plaît de nous faire voir toutes les forces de notre ennemi renversées ; et voulant nous faire sentir que nous sommes véritablement rétablis, il nous montre tous les instruments de notre malheur miséricordieusement employés au ministère de notre salut. Telle est l'émulation du Dieu des armées. Et de là vient que nos anciens Pères voyant, par une induction si universelle, que Dieu s'est résolument attaché d'opérer notre bonheur par les mêmes choses qui ont été le principe de noire perte, ils en ont tiré cette

conséquence. Si tel est le dessein de Dieu, que tout ce qui a eu part à notre ruine doive coopérer à notre salut, puisque les deux sexes sont intervenus en la désolation de notre nature, il fallait qu'ils se trouvassent en sa délivrance; et parce que le genre humain est précipité à la damnation éternelle par un homme et par une femme, il était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve aussi bien qu'un nouvel Adam, afin de donner à la terre, au lieu de la race ancienne qui avait été condamnée, une nouvelle postérité qui fût sanctifiée par la grâce.

Mais d'autant que cette doctrine est le fondement assuré de la dévotion pour la sainte Yierge, il importe que vous sachiez quels sont les docteurs qui me l'ont apprise. Je vous nomme premièrement le grand Irénée et le grand Tertullien, et croyez que vous entendez en ces deux grands hommes les deux plus anciens auteurs ecclésiastiques. Donc le saint martyr Irénée, cet illustre évêque de Lyon, l'ornement de l'Église gallicane, qu'il a fondée par son sang et par sa doctrine, parle ainsi de la sainte Vierge : c; Il fallait, dit- il l, que le genre humain condamné à mort « par une vierge, fût aussi délivré par une vierge. » Remarquez ces mots : Ut genus humanum morti adstrictum per virginem, salvaretur per virginem. Et ce célèbre prêtre de Carthage, je veux dire Tertullien : « Il était, dit-il -, né- <( cessaire que ce qui avait été perdu par ce sexe, fût « ramené au salut par le même sexe : » Ut quod per ejus-> modi sexum abierat in perditionem, per eumdem redigeretur ad salutem. Et après eux l'incomparable saint Augustin, dans le livre du Symbole aux catéchumènes : « Par une a femme la mort, nous dit-il, et par une femme la vie; « par Eve la ruine, par Marie le salut : » Per fœminam mors, per fœminam vita; per Evam interitus. per Mainam

i Contr. Hœres. lib. v, cap. xix.

2 DeCarn. Chr. n. 17.

salus l. Tous les autres ont parlé dans le même sens; et de là il est aisé de conclure que de même que le Sauveur prend le titre de second Adam, Marie sans difficulté est la nouvelle Eve : d'où il s'ensuit invinciblement que de même que la première Eve est la mère de tous les mortels, la seconde qui est Marie est la Mère de tous les vivants selon la pensée de saint Épiphane, c'est-à-dire de tous les fidèles.

Et certainement, chrétiens, cette doctrine si sainte et si ancienne n'est pas une invention de l'esprit humain, mais un secret découvert par l'esprit de Dieu; et afin que nous en demeurions convaincus, conférons exactement Eve avec Marie dans le mystère que nous honorons aujourd'hui, et considérons en nous-mêmes cette merveilleuse émulation du Dieu des armées et les conseils impénétrables de sa providence dans la réparation de notre nature.

L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, l'ouvrage de la réparation par Marie; la parole de mort est portée à Eve, la parole de vie à la sainte Vierge ; Eve était vierge encore, et Marie est vierge ; Eve encore vierge avait son époux, et Marie la Vierge des vierges avait son époux; la malédiction est donnée à Eve, la bénédiction à Marie: « Vous êtes bénite entre toutes les femmes2; » un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange de lumière parle à Marie ; l'ange des ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité : « Vous « serez comme les dieux, lui dit-il 3 ; » l'ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : « Le Seigneur est avec vous, lui dit « Gabriel 4 ; » l'ange des ténèbres parlant à Eve lui inspire

1 De Sijmb. ad Catechum. serin, ni, cap. îv. 9 Luc. i, 42.

3 Gènes., m, 5.

4 Luc. i, 28.

un dessein de rébellion : «Pourquoi est-ce que Dieu vous « a commandé de ne point manger de ce fruit si beau * ? » l'ange de lumière parlant à Marie lui persuade l'obéissance : <( Ne craignez point, Marie, » lui dit-il, et, « Rien « n'est impossible au Seigneur '2. » Eve croit au serpent, et Marie à l'ange : de cette sorte, dit Tertullien 3, une foi pieuse efface la faute d'une téméraire crédulité, et « Marie « répare en croyant à Dieu ce qu'Eve a gâté en croyant au « diable : » Quod Ma credendo deliquit, hœc credendo delevit. Et pour achever le mystère, Eve séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu ; et Marie instruite par l'ange est rendue digne de porter Dieu : afin, dit l'ancien Irénée (écoutez les paroles de ce grand martyr), « afin que la vierge Marie fût l'avocate de la vierge Eve : » Vt virginis Ecœ virgo Maria fieret advocata 4.

Après un rapport si exact, qui pourrait douter que Marie ne fût l'Eve de la nouvelle alliance et la mère du nouveau peuple? Non certainement, chrétiens, ce ne sont point les hommes qui nous persuadent une vérité si constante; c'est Dieu même qui nous convainc par l'ordre de ses conseils très-profonds, par la merveilleuse économie de tous ses desseins, par la convenance des choses si évidemment déclarée, par le rapport nécessaire de tous ses mystères.

Et je ne puis plus ici retenir les secrets mouvements de mon cœur. Je ne puis que je ne m'écrie avec toute l'Église catholique : Û sainte, ô incomparable Marie, nous crions, nous gémissons après vous, misérables bannis, enfants d'Eve. Car à qui auront leur recours les enfants captifs d'Eve l'exilée, sinon à la Mère des libres ? Et si telle est la doctrine des anciens Pères, si telle est la foi des martyrs,

i Gènes., m, 4.

2 Luc. i, 30, 37.

8 De Carne Chr. n. 17.

kCont. Hœr. lLb. v, cap. xu.

que vous soyez l'avocate d'Eve, ne prendrez-vous pas aussi la défense de sa postérité condamnée? Si donc Eve inconsidérée nous a présenté autrefois le fruit empoisonné qui nous tue, est-il rien de plus convenable que nous recevions de vos mains le fruit de vos bénites entrailles, qui nous donne la vie éternelle ? 0 merveille incompréhensible des secrets de Dieu ! ô convenance de notre foi !

Mais il n'est pas temps encore de nous arrêter, il faut entrer plus profondément dans une méditation si pieuse; il faut rechercher dans les Écritures et dans le mystère de cette journée quelle est cette fécondité de Marie, qui lui donne tous les chrétiens pour enfants.

Pour cela nous distinguerons deux sortes de fécondité : il y a la fécondité de nature; il y a la fécondité de la charité. C'est la fécondité de nature qui donne les enfants naturels; mais ceux qui ont entendu l'apôtre saint Paul écrivant ainsi aux Galates l : « Mes petits enfants, que « j'enfante encore jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé « en vous, » savent bien que la charité est féconde; et c'est pourquoi saint Augustin dit souvent que la charité est une mère, Chantas mater est 2.

Et pour porter plus haut nos pensées, cette double fécondité, que nous voyons dans les créatures, est émanée de celle de Dieu, qui est la source de toute fécondité, et <( duquel, comme dit l'Apôtre aux Éphésiens 3, toute pa- « ternité prend son origine. » La nature de Dieu est féconde et lui donne dès l'éternité son Fils naturel, égal et consubstantiel à son Père. Son amour et sa charité est féconde aussi; et c'est de là, fidèles, que nous sommes nés avec tous les enfants d'adoption. Or d'autant que la bienheureuse Marie est la mère du Fils unique de Dieu, je ne

i Gai. iv, 19.

2 lu Epist. Joan. tract, n, n. i; Enar. in Puai, cxlvii, n. li.

3 E plies., m, 15.

craindrai point de vous dire qu'il faut que le Père céleste ait laissé tomber sur cette Princesse quelque rayon ou quelque étincelle de sa fécondité infinie. Car vous m'avouerez qu'il est impossible qu'une créature soit mère de Dieu, si elle ne participe en quelque manière à cette divine fécondité. Et c'est ce que l'ange nous fait entendre, lorsqu'il dit que la bienheureuse Marie est couverte de la vertu du Très-Haut.

Comprenez ceci, chrétiens. Quand l'ange lui dit qu'elle enfantera : « Et comment cela, répond-elle, puisque j'ai « résolu d'être vierge, » et par conséquent que je suis stérile? Sur quoi l'ange lui repartit aussitôt, « que la vertu du « Très-Haut l'environnerait. » C'est-à-dire, Ne craignez point, ô Marie, que la stérilité bienheureuse que votre virginité vous apporte vous empêche de devenir mère ; « la « vertu du Très-Haut vous couvrira toute * ; » la fécondité du Père éternel, de laquelle vous serez remplie, tiendra la place et fera l'effet de la fécondité humaine : « et c'est a pourquoi celui que vous concevrez sera nommé le Fils « du Très-Haut2, » parce que vous le concevrez par une fécondité qui passe la nature et qui est découlée de celle de Dieu. Marie participe donc en quelque manière, et autant que le peut souffrir la condition d'une créature, à la fécondité infinie de Dieu. Et de même qu'il lui a donné quelque écoulement de sa fécondité naturelle afin qu'elle conçût le vrai Fils de Dieu, je dis aussi qu'il lui a fait part de la fécondité de son amour pour la rendre mère de tous les fidèles.

Saint Augustin, dans le livre de la sainte Virginité : Carne mater capitis nostri, spiritu mater membrorum ejus; quia cooperata est charitateut filii Dei nascerentur in Eccle-

1 Luc. i, 34, 35.

2 Ibid., 32.

siâK Elle a coopéré par sa charité à la naissance des enfants de Dieu dans l'Eglise. Si bien que la chair virginale de la très-pure Marie, remplie de la fécondité du Très- Haut, a engendré Jésus-Christ son Fils naturel, qui est notre chef; et sa charité féconde a coopéré à la naissance spirituelle de tous ses membres, afin qu'il fût vrai, chrétiens, que Marie en qualité de la nouvelle Eve est la mère de tous les vivants, et unie spirituellement au nouvel Adam en la chaste et mystérieuse génération des enfants de la nouvelle alliance. Et c'est peut-être ce que veut dire saint Jean dans un beau passage de l'Apocalypse 2, où cet apôtre nous représente cette femme revêtue du soleil, qui est sans doute la sainte Vierge, selon l'interprétation de saint Augustin 3 ; il nous représente, dis-je, cette femme dans les douleurs de l'enfantement: Clamabat parturiens, et cruciabatur ut parère t *.

Que dirons-nous ici, chrétiens? avouerons-nous à nos hérétiques que Marie a été sujette à la malédiction de toutes les femmes, qui mettent leurs enfants au monde au milieu des gémissements et des cris? Au contraire ne savons-nous pas qu'elle a enfanté sans douleur comme elle a conçu sans corruption? Quel est donc le sens de saint Jean, dans cet enfantement douloureux qu'il attribue à la sainte Yierge? Ne devons-nous pas entendre, fidèles, qu'il y a deux enfantements en Marie? Elle enfante Jésus-Christ sans peine ; mais elle ne nous enfante pas sans douleur, parce qu'elle nous enfante par la charité. Et qui ne sait que les empressements de la charité et la sainte inquiétude qui la travaille pour le salut des pécheurs, est comparée dans les Écritures aux douleurs de l'enfan-

i De sanct. Virginit., n. G.

2 Apoc. xn, 1.

8 De Symbol, ad Calechum. serm. iv, cap. 1.

* Apoc. , xn, 2.

tement? Écoutez l'apôtre saint Paul : Filioli méi, fjuos iterum parturio l. Tellement que nous pouvons dire que le disciple bien-aimé de notre Sauveur, qui est lui-même le premier fils de la charité de Marie, nous veut représenter en mystère l'enfantement spirituel de cette sainte mère que Jésus lui avait donnée à la croix, afin qu'à l'exemple de ce cher disciple tous les autres pussent apprendre que par la vertu féconde de la charité, Marie est la mère de tous les fidèles.

Reconnaissons donc, chrétiens, cette sainte et divine Mère; voyons dans le mystère de cette journée quelle part lui donne en notre salut cette charité maternelle, Jésus est notre amour et notre espérance, Jésus est notre force et notre couronne, Jésus est notre vie et notre salut. Mais ce Jésus que le Père veut donner au monde pour être son salut et sa vie, il le donne par les mains de la sainte Yierge. Elle est choisie dès l'éternité pour être celle qui le donne aux hommes. Cette chair qui est ma victime tire d'elle son origine, ou emprunte de son sacré flanc le sang qui a purgé mes iniquités. Et ce n'est pas assez au Père céleste de former dans les entrailles de la sainte Vierge le trésor précieux qu'il nous communique : il veut qu'elle coopère par sa volonté à l'inestimable présent qu'il nous fait. Car comme Eve a travaillé à notre ruine par une action de sa volonté, il fallait que la bienheureuse Marie coopérât de même à notre salut. C'est pourquoi Dieu lui envoie un ange; et l'incarnation de son Fils, ce grand ouvrage de sa puissance, ce mystère incompréhensible qui tient depuis tant de siècles le ciel et la terre en suspens, ce mystère, dis-je, ne s'achève qu'après le consentement de Marie, tant il a été nécessaire au monde que Marie ait désiré son salut.

Mais ne croyons pas, chrétiens, que ses premiers désirs

i Galat. iv, 19.

se soient refroidis. Ah! elle est toujours la même pour nous, elle est toujours bonne, elle est toujours mère. Cet amour de notre salut vit encore en elle, et il n'est ni moins fécond, ni moins efficace, ni moins nécessaire qu'il était alors. Car Dieu ayant une fois voulu que la volonté de la sainte Vierge coopérât efficacement à donner Jésus-Christ aux hommes, ce premier décret ne se change plus, et toujours nous recevons Jésus-Christ par l'entremise de sa charité. Pour quelle raison? C'est parce que cette charité malernelle qui fait naître, dit saint Augustin, les enfants de l'Église, ayant tant contribué au salut des hommes dans l'incarnation du Dieu Verbe, elle y contribuera éternellement dans toutes les opérations de la grâce qui ne sont que des dépendances de ce mystère.

Donc, mes Frères, dans tous vos desseins, dans toutes vos difficultés, dans tous vos projets, recourez à la charité de Marie. Êtes-vous traversés, allez à Marie ; si les tempêtes des tentations se soulèvent, élevez vos cœurs à Marie. Si la colère, si l'ambition, si la convoitise vous troublent, pensez à Marie, implorez Marie l. Ses prières toucheront le cœur de Jésus, parce que le cœur de Jésus est un cœur de fils, sensible à la charité maternelle. Et que n'attendrons-nous point de Marie, par laquelle Jésus même s'est donné à nous? « Mais si nous voulons, nous dit « saint Bernard 2, recevoir l'assistance de ses oraisons, « suivons les leçons de sa vie. » Et que choisirons-nous dans sa vie? Suivons toujours les mêmes principes: entendons que notre ruine étant un ouvrage d'orgueil, le mystère qui nous répare devait être l'œuvre de l'humilité; et afin que nous évitions la malédiction de la rébellion orgueilleuse d'Eve, obéissons avec Marie pour être les véritables enfants de cette Mère commune de tous les fidèles.

1 S. Dern. sup. Missus, hom. il, n. 17.

- Append. Oper. S. Bernard, in Salve Iiegina, serm. î, ri. 1.

C'est ce que j'ai à vous exposer en peu de paroles pour le fruit de cet entretien.

SECOND POINT

Oui, fidèles, il est véritable que le mystère que nous honorons est l'ouvrage de l'humilité, et il importe à l'édification de nos âmes que nous méditions quelque temps cette vérité chrétienne. Considérez donc attentivement qu'encore que la toute-puissance de Dieu lui fournisse des moyens infinis d'établir sa gloire, néanmoins il ne peut la porter plus haut que par celui de l'humilité; tellement que par un secret merveilleux le plus haut degré de sa gloire se trouve joint nécessairement à l'humilité, et la preuve en est bien aisée par le mystère que nous célébrons. Le plus grand ouvrage de Dieu, c'est de s'unir personnellement à la créature comme il a fait dans l'incarnation ; et sa toutepuissance, qui n'a point de bornes, ne pouvait rien faire de plus relevé que de donner au monde un Dieu-homme. Si donc c'est là son plus grand ouvrage, c'est aussi par conséquent sa plus grande gloire. Or ce miracle si grand et si magnifique, Dieu ne le pouvait faire qu'eu se rabaissant selon ce que dit l'apôtre saint Paul, qu'il s'est anéanti en se faisant homme. Donc l'ouvrage le plus glorieux d'un Dieu tout-puissant ne pouvait jamais être fait que par le moyen de l'humilité, et voyez combien est extrême l'amour que Dieu a pour cette vertu. Car ne la pouvant trouver en lui-même et en sa propre nature, il l'a cherchée dans une nature étrangère. Cette nature infiniment abondante ne refuse pas d'aller à l'emprunt, afin de s'enrichir de l'humilité. C'est pourquoi le Fils de Dieu se fait homme, afin que son Père voie en sa personne un Dieu soumis et obéissant. Et de là vient que le premier acte qu'il fit, ce fut un acte d'obéissance. Qui est-ce qui nous

l'apprend ? C'est l'Apôtre, qui nous assure qu'en entrant au monde Jésus-Christ parla ainsi à son Père : « Puisque « les holocaustes ne vous plaisent pas, je viens au monde « moi-même pour accomplir votre volonté *. » N'est-ce pas afin que nous entendions que ce qui tire du plus haut des cieux le Verhe de Dieu, c'est un dessein d'humilité et d'obéissance?

Mais où est-ce qu'on verra la première fois cet auguste, cet admirable spectacle d'un Die'u soumis et obéissant? Ah ! ce sera dans les entrailles de la sainte Vierge ; ce sera le temple, ce sera l'autel où Jésus-Christ consacrera à son Père les premiers vœux de l'obéissance. Et d'où vient, ô divin Jésus, que vous choisissiez l'humble Marie, afin d'être le temple sacré où vous rendrez à votre Père céleste les premières adorations par un acte d'humilité si profonde? C'est à cause, dit-il, que ce divin temple est bâti sur l'humilité, sanctifié par l'humilité. Car l'humilité du Verbe fait chair a voulu que l'humilité préparât son temple, et il n'y a point pour lui de demeure au monde, sinon celle que l'humilité aura consacrée.

Et voulez-vous voir, chrétiens, que c'est l'humilité de Marie qui attire aujourd'hui Jésus-Christ des cieux, lisez attentivement l'Évangile. Marie ne parle que deux fois à l'ange dans l'entretien qu'il lui fait, et Dieu a voulu qu'en ces deux réponses nous vissions paraître dans un grand éclat deux vertus d'une beauté souveraine et capable de charmer le cœur de Dieu même. L'une, c'est sa pureté virginale ; l'autre, son humilité très-profonde. Gabriel aborde Marie ; il lui annonce qu'elle concevra le Fils du Très-Haut, le Itoi et le Libérateur d'Israël. Qui pourrait s'imaginer, chrétiens, qu'une femme pût être troublée d'une si heureuse nouvelle? Quelle espérance plus glorieuse lui peut-on donner? Quelle promesse plus magni-

1 Hebr.y x, ô, G, 7.

fîque ? Mais quelle assurance plus grande, puisque c'est un ange qui lui parle de la part de Dieu? Elle craint toutefois, elle hésite, peu s'en faut qu'elle ne réponde que la chose ne se peut faire : « Comment cela se fera-t-il, puis- « que je ne veux connaître aucun homme '? » 0 pureté vraiment virginale, qui n'est pas seulement à l'épreuve de toutes les promesses des hommes, mais encore de toutes celles de Dieu ! Qu'attendez-vous, ô Yerbe, divin amateur des âmes pudiques? Quand est-ce que vous viendrez sur la terre, si cette pureté ne vous y attire? Attendez, attendez, dit-il; mon heure n'est pas encore arrivée. En effet l'ange répond à Marie : « Le Saint-Esprit surviendra en « vous "2. » Il surviendra ? Il n'est donc pas encore venu. Voilà la première parole de la sainte Vierge, qui est celle de la pureté.

Écoutez maintenant son autre parole : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole 3. » Qui est-ce qui parle ici, chrétiens? C'est l'humilité, c'est l'obéissance. Elle ne s'élève pas par sa nouvelle dignité, elle ne se laisse pas emporter à la joie, elle déclare seulement son obéissance. Et aussitôt les cieux sont ouverts, tous les torrents des grâces tombent sur Marie, l'inondation du Saint-Esprit la pénètre toute; le Verbe se revêt de son sang très-pur, et il emprunte d'elle ce sang pour le lui rendre un jour en la croix. Celui qui se donne à tous les hommes veut que Marie le possède seule neuf mois tout entiers, c'est qu'il aime converser avec les humbles. Le Père la couvre de sa vertu; et la faisant la Mère de son Fils unique, il la tire au-dessus de toutes les créatures pour l'associer en quelque façon à sa génération éternelle ; ce Fils qu'il engendre toujours dans son sein, parce qu'il

1 Luc. , i, 34.

» Ibid., 35., a Ibid., 33

est si grand et si immense qu'il n'y a que l'infinité du sein paternel qui soit capable de le contenir, il l'engendre dans le sein de la sainte Vierge. Et comment se peut [faire unsi grand miracle? C'est que l'humilité l'a rendue capable de contenir l'immensité môme. Voyez donc que l'humilité est la source de toutes les grâces, et qu'elle seule peut attirer Jésus-Christ en nous.

Ah! je ne m'étonne pas, chrétiens, si Dieu paraît si fort éloigné des hommes, et s'il retire de nous ses miséricordes. Ah! c'est que l'humilité est bannie du monde. Car, fidèles , si nous étions humbles, aimerions-nous tant les honneurs du siècle, que Jésus a tellement méprisés? Si nous étions vraiment humbles, souffririons-nous pas les injures avec patience? et nous y sommes si délicats! Et si nous étions vraiment humbles , voudrions-nous rabaisser les autres pour bâtir sur leur ruine notre estime propre? Et pourquoi donc tant de médisances? Et si nous étions vraiment humbles, craindrions-nous pas les rencontres dans lesquelles nous savons assez par une expérience funeste que notre intégrité fait toujours naufrage? Et nous allons aux occasions du péché, nous nous jetons au milieu des périls comme si nous étions irpeccables. Combien notre orgueil est grand ! Il a fallu pour le guérir l'humilité d'un Dieu, et encore l'humilité d'un Dieu ne peut nous apprendre l'humilité.

QUATRIÈME SERMON

po un

Combien admirables et extraordinaires les abaissements du Dieu-bomme. Pourquoi les moyens les plus efficaces que Dieu a d'établir sa gloire, se trouvent nécessairement'joints avec la bassesse. Amour que Dieu a pour l'iiumilité : quelle part elle a dans le mystère de notre réparation. Antiquité de la promesse de notre salut. Rapports admirables de Marie avec Eve.

Creavit Dominus notum super terrain: Fœinina circumdabit vinnn.

Le Seigneur a créé une nouveauté sur la terre: Une femme concevra un homme. Jerem. xxxi, 22.

De ce grand et épouvantable débris où la raison humaine, ayant fait naufrage, a perdu tout d'un coup toutes ses richesses et particulièrement la vérité pour laquelle Dieu l'avait formée, il est resté dans l'esprit des hommes un désir vague et inquiet d'en découvrir quelque vestige, et c'est ce qui a fait naître dans tous les hommes un amour incroyable de la nouveauté. Cet amour de la nouveauté paraît au monde en plus d'une forme, exerce les esprits de plus d'une sorte. Il se contente de pousser les uns à ramasser dans un cabinet mille raretés étrangères ; et les

1 Prêché probablement le 25 mars 1GG0, aux Minimes de la Place- Royale.

autres, qu'il trouve plus vifs et plus capables d'invention, il les épuise par de grands efforts pour trouver ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires, ou quelque secret inouï dans l'ordre de la nature ; enfin pour n'entrer pas plus avant dans cette matière infinie, je me contenterai de vous dire qu'il n'est point clans le monde d'appât plus trompeur, ni d'amusement plus universel, ni de curiosité moins bornée que celle delà nouveauté . Pour guérir cette maladie qui travaille si étrangement la nature humaine, Dieu nous présente aussi dans son Écriture des nouveautés saintes et des curiosités fructueuses, et le mystère de cette journée en est une preuve invincible. Le Prophète nous en a parlé comme d'une nouveauté surprenante : Creavit Dominus novum super terrain; et comme il prépare nos attentions à quelque chose d'extraordinaire, il nous oblige plus que jamais à demander par la Mère le secours du Fils, et d'ailleurs c'est aujourd'hui le jour véritable d'employer envers cette Vierge la salutation angélique et de lui dire avec Gabriel, Ave.

Dans cet empressement universel de toutes les conditions et de tous les âges pour la gloire et pour la grandeur, il faut avouer, chrétiens , qu'une véritable modération est une nouveauté extraordinaire, et dont le monde voit si peu d'exemples, qu'il la pourrait justement compter parmi ses raretés les plus précieuses. Mais si c'est un spectacle si nouveau de voir les hommes se contenir dans leur naturelle bassesse, ce sera une nouveauté bien plus admirable de voir un Dieu se dépouiller de sa souveraine grandeur, et descendre du haut de son trône par un anéantissement volontaire. C'est , messieurs, cette nouveauté que l'Église nous représente dans le mj'stère du Verbe fait chair, et c'est ce qui fait dire à notre Prophète :

Creavit Dominus novum super terrain : « Dieu a fait dans le monde une nouveauté, » lorsqu'il y a envoyé son Fils humilié et anéanti.

Et en effet je remarque dans cet abaissement du Dieuhomme deux choses tout à fait extraordinaires. Dieu est le Seigneur des seigneurs, et ne voit rien au-dessus de lui; Dieu est unique dans sa grandeur, et ne voit rien autour de lui qui l'égale. Et voici, ô nouveauté surprenante! que celui qui n'a rien au-dessus de lui se fait sujet et se donne un maître; celui que rien ne peut égaler se fait homme et se donne des compagnons. Ce Fils, dans l'éternité égal à son Père, s'engage à devenir sujet de son Père ; ce Fils relevé infiniment au-dessus des hommes, se met en égalité avec les hommes. Quelle nouveauté, chrétiens! et n'est-ce pas avec raison que le Prophète s'écrie que Dieu a fait une nouveauté? O Père céleste, ô hommes mortels, vous recevez aujourd'hui un honneur nouveau dont je ne puis parler sans étonnement. Père, vous n'avez jamais eu un tel sujet ; hommes, vous n'avez jamais eu un tel associé.

Tenez, mes frères, venez tous ensemble contempler celte nouveauté que le Seigneur a créée aujourd'hui; mais en admirant ce nouveau mystère que nous annonce le saint Prophète, n'oublions pas ce qu'il y ajoute, « qu'une « femme concevra un fils, » Fœmina circumdabit virum; et apprenant de ces paroles mystiques que la bienheureuse Marie a été appelée en société de cet ouvrage admirable, pour la comprendre dans cette fête à laquelle nous savons qu'elle a tant de part, disons que ce Dieu, qui se fait sujet, l'a choisie pour être le temple où il rend à son Père son premier hommage; et que ce Dieu, qui s'unit aux hommes, l'a choisie comme le canal par lequel il se donne à eux. Et afin de nous expliquer en termes plus clairs, considérons attentivement combien Dieu honore

cette sainteVierge, en ce que c'est en elle qu'il s'anéantit et devient soumis à son Père, c'est ce que nous dirons dans le premier point; en ce que c'est par elle qu'il se communique et entre en société avec les hommes, c'est ce que nous verrons dans le second. Et voilà en peu de paroles le partage de ce discours, pour lequel je vous •demande vos attentions.

PREMIER POINT

C'est une vérité assez surprenante et néanmoins t'rèsindubuable, que dans les moyens infinis que Dieu a d'établir sa gloire, le plus eflicace de tous se trouve joint nécessairement avec la bassesse. Il peut renverser toute la nature, il peut faire voir sa puissance aux hommes par mille nouveaux miracles ; mais par un secret merveilleux il ne peut jamais porter sa grandeur plus haut, que lorsqu'il s'abaisse et s'humilie. Voici une nouveauté bien étrange, je ne sais si tout le monde entend ma pensée; mais la preuve de ce que j'avance paraît bien évidemment dans notre mystère. Saint Thomas a très-bien prouvé que le plus grand ouvrage de Dieu , c'est de s'unir personnellement à la créature comme il a fait dans l'incarnation l. Et sans m'arrèter à toutes ces preuves, qu'il vaut mieux laisser à l'École parce qu'elles nous emporteraient ici trop de temps, il n'y a personne qui n'entende assez que Dieu, dans toute l'étendue de sa puissance, ne pouvait rien faire de plus relevé que de donner au monde un Dieu-homme, un Dieu incarné. Domine, opus tuum 2 : « C'est là, Sei- « gneur, votre grand ouvrage ; » et je ne crains point d'assurer que vous ne pouvez rien faire de plus admirable. Que si c'est là son plus grand ouvrage, c'est aussi par

1 m part., quaest. i, art. I. 1 Habac. in, 2.

conséquent sa plus grande gloire. Cette conséquence est certaine, parce que Dieu ne se glorifie que dans ses ouvrages : Gloriabitur Dominus in operibus suis l : « Le Seigneur « se glorifie dans ses œuvres. » Or- ce miracle si grand et si magnilique, Dieu ne le pouvait faire qu'en se rabaissant selon ce que dit l'apôtre saint Paul - : « Il s'est lui-même « épuisé et anéanti ; » Exinanivit semetipsum, en prenant la forme d'esclave.

Disons donc avec le Prophète : Dieu a fait une nouveauté. Quelle nouveauté a-t-il faite? Il a voulu porter sa grandeur en son plus haut point; pour cela il s'est rabaissé ; il a voulu nous montrer sa gloire dans sa plus grande lumière : Vidimus gloriam ejus; et pour cela il s'est revêtu de notre faiblesse : Et habitavitin nobis, et vidimus gloriam ejus 3. Jamais il ne s'est vu plus de gloire, parce qu'il ne s'est jamais vu plus de bassesse.

Ne croyez pas, mes frères, que je vous prêche aujourd'hui cette nouveauté, pour repaître seulement vos esprits par une méditation vaine et curieuse. Loin de cette chaire de tels sentiments ! Ce que je prétends par tous ces discours, c'est de vous faire aimer l'humilité sainte, cette vertu fondamentale du christianisme : je prétends, dis-je. vous la faire aimer en vous montrant l'amour que Dieu a pour elle. Il ne peut pas trouver l'humilité en lui-même ; car sa souveraine grandeur ne lui permet pas de s'abaisser, demeurant en sa propre nature ; il faut qu'il agisse toujours en Dieu, et par conséquent qu'il soit toujours grand. Mais ce qu'il ne peut pas trouver en lui-même, il le cherche dans une nature étrangère. Cette nature infiniment abondante ne refuse point d'aller à l'emprunt : pourquoi? Pour s'enrichir par l'humilité. C'est ce que le

» Psal. cm, 31.

s Philip, n, 7 .

3 Joan. 1, 14.

Fils de Dieu vient chercher au monde ; c'est pour celte raison qu'il se fait homme, afin que son Père voie en sa personne un Dieu soumis et obéissant.

Et que ce soit là son dessein, mes Frères, vous le pouvez aisément juger par le premier acte qu'il fit en venant au monde au moment de sa bienheureuse incarnation. Peut-être serez-vous bien aise d'apprendre aujourd'hui quel fut le premier acte de ce Dieu-homme, quelle fut sa première pensée et le premier mouvement de sa volonté? Je réponds, et je ne crains point de vous assurer que ce fut un acte d'obéissance. Par où ai-je appris ce secret ? qui m'a découvert ce mj-stère? C'est le grand Apôtre, c'est saint Paul lui-même dans la divine Épître aux Hébreux (c'est au chapitre x), où il parle ainsi du Fils de Dieu : « Entrant au monde, il a dit : » Jnyrediens; voilà, mes frères, ce que nous cherchons, ce qu'a dit le Fils de Dieu en entrant au monde; et par ce qu'il a dit nous savons ce qu'il pense. Donc entrant au monde il a dit : « Père, les « holocaustes et les sacrifices pour le péché ne vous ont pas « plu : » Holocautomata pro peccato non tibi placuerunt ; « alors j'ai dit: J'irai moi-même, » pourquoi? « pour «accomplir, ô Dieu, votre volonté : » Tune dixi; Ecce venio : in capite libri seviptum est de me, ut faciam, Deuss voluntalem tuam l. N'est-ce pas nous dire en termes formels que le premier acte du Fils de Dieu c'est un acte de soumission et d'humilité, et qu'il est descendu du ciel en la terre pour pratiquer l'obéissance : Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam ?

Mais poussons encore plus loin, et voyons combien Dieu aime l'humilité. O divin acte d'obéissance par lequel Jésus- Christ commence sa vie, nouveau sacrifice d'un Dieu soumis, en quel temple serez-vous offert au Père éternel? où est-ce qu'on verra la première fois cet auguste, cet

1 Hebr. x, ô-l.

admirable spectacle. d'un Dieu humilié et obéissant? Ali ! ce sera dans les entrailles de la sainte Vierge ; ce sera le temple, ce sera l'autel où Jésus consacrera à son Père les premiers vœux de l'obéissance. Et d'où vient, o divin Sauveur, que vous choisissez cette Vierge pour être le temple sacré où vous rendrez à votre Père céleste vos premières adorations avec une humilité si profonde? C'est l'amour de l'humilité qui l'y oblige, c'est à cause que ce divin temple est bâti sur l'humilité, sanctifié par l'humilité. Le Verbe abaissé et humilié a voulu que l'humilité préparât son temple, et il n'y a point pour lui de demeure au monde sinon celle que L'humilité aura consacrée.

Le voulez-vous voir par l'Écriture, renouvelez, messieurs, vos attentions, pour y voir que l'humilité de Marie a mis la dernière disposition que le Fils de Dieu attendait, pour établir sa demeure en ce nouveau temple. Je remarque dans l'évangile de ce jour que, dans cet admirable entretien de la sainle Vierge avec l'ange, elle ne lui parle que deux fois. Mais, ô admirables paroles! Dieu a voulu qu'en ces deux réponses nous vissions paraître dans un grand éclat deux vertus d'une beauté souveraine et capables de charmer le cœur de Dieu même : l'une est la pureté virginale, l'autre une humilité très-profonde.

L'ange Gabriel annonce à Marie qu'elle concevra le Fils du Très-Haut, le Roi et le Libérateur d'Israël. Qui pourrait s'imaginer, chrétiens, qu'une femme pût être troublée d'une si heureuse nouvelle? Quelle espérance plus glorieuse lui peut-on donner? quelle promesse plus magnifique? mais quelle assurance plus grande, puisque c'est un ange qui lui parle de la part de Dieu ? Et néanmoins Marie est troublée, elle craint, elle hésite, peu s'en faut qu'elle ne réponde que la chose ne se peut faire : ((Comment cela tt pourrait-il se faire puisque j'ai résolu de demeurer

« vierge? » Quomodo l? Voyez, mes frères, qu'elle s'inquiète pour sa pureté virginale. Si je conçois le Fils du Très-Haut, ce me sera à la vérité une grande gloire ; mais, ô sainte virginité, que deviendrez-vous ? je ne puis consentir à vous perdre. O pureté admirable, qui n'est pas seulement à l'épreuve de toutes les promesses des hommes, mais encore, et voici bien plus, de toutes les promesses de Dieu! Q'entendez-vous, ô Verbe divin, chaste amateur des âmes pudiques? Qu'est-ce qui vous fera venir sur la terre, si cette pureté ne vous y attire? Attendez, attendez, son heure nJest pas encore arrivée, et son temple n'a pas reçu sa dernière disposition.

En effet l'ange répond à Marie : « Le Saint-Esprit sur- (i viendra en vous: » SpiritusSanctussuperveniet in te i. Il surviendra, dit-il; il n'était donc pas encore venu. Telle est la première parole de la sainte Vierge, qui a été prononcée par la pureté. Écoutez maintenant la seconde : Ecce ancilla Domïni3 : «Voici la servante du Seigneur, « qu'il me soit fait selon ta parole. » Vous voyez assez de vous-mêmes sans qu'il soit nécessaire que je vous le dise, que c'est l'humilité qui parle en ce lieu; voilà le langage de l'obéissance. Marie ne s'élève pas par sa nouvelle dignité de Mère de Dieu; et sans se laisser emporter aux transports d'une joie si juste, elle déclare seulement sa soumission. Et aussitôt les cieux sont ouverts, tous les torrents des grâces tombent sur Marie, l'inondation du Saint- Esprit la pénètre toute ; le Verbe se fait un corps de son sang très-pur; «le Père la couvre de sa vertu : » Virtus Altissimi obumbrabit tibi1', et ce Fils qu'il engendre toujours dans son sein, parce qu'il est si grand, si immense, si je puis parler de la sorte, qu'il n'y a que l'infinité du

1 Luc. i, 34.

2 Luc. i, 35.

3 Ibid. 38.

^ Ibid. ,6b.

2*20 l'OUH LA FETE DE L' ANNONCIATION'.

sein paternel qui soit capable de le contenir, il l'engendre clans le sein de la sainte Vierge. Comment s'est pu faire un si grand miracle? C'est que l'humilité l'a rendue capable de contenir l'immensité même. C'est a cause de l'humilité, ô heureuse Vierge, que vous recevez en vous la première celui qui est destiné pour tout le monde : Ecce Dominé metper tanta rétro sœcula promitssum, prima sitscipere mereris odvenlum1. Vous devenez le temple d'un Dieu incarné; et l'humilité qui vous a remplie lui rend cette demeure si agréable, que par une grâce particulière il veut que « vous possédiez toute seule, durant l'espace de « neuf mois entiers, le bien commun de tout l'univers: » Spem terrarum, decus sœculorum, commune mundi gaudium peculiari munere sola possèdes 2. Tant il est vrai que l'humilité est la source de toutes les grâces, et qu'elle seule peut attirer Jésus-Christ en nous.

Ah! je ne m'étonne pas, chrétiens, si Dieu paraît si fort éloigné des hommes, ni s'il retire de nous ses miséricordes : c'est que l'humilité est bannie du monde. Un homme humble, je l'ai déjà dit, mais il faut le redire encore, un homme retenu et modeste, c'est une rareté presque inouïe. Eh bien, néant superbe, que faut-il pour te rabaisser, si un Dieu anéanti n'y suffit pas? 11 n'a rien au-dessus de lui, et il se donne un maître en se faisant homme; et toi, resserré de toutes parts dans les chaînes de ta dépendance, tu ne peux prendre un esprit soumis. Mais peut- être que vous me direz : Je suis si souple, je suis si soumis, je fais ma cour si adroitement, et je sais si bien m' abaisser. Ah! ne croyez pas m'imposer par cette apparence modeste. Est-ce que je ne vois pas clairement que tu ne te soumets que par un principe d'orgueil? Est-ce que je ne lis pas dans ton cœur que tu ne t'abaisses

i Euseb. homil. n, De Nativit. Domiu, » Ibid.

sous ceux que l'on nomme les tout-puissants, tant la vanité est aveugle, qu'afin de dominer sur les autres? Il faut que l'orgueil soit enraciné bien profondément dans vos âmes, puisque même vous ne pouvez vous humilier que par un sentiment d'arrogance. Mais cette arrogance que vous nous cachez parce qu'elle nuirait à votre fortune, s'il vient à luire sur vous un petit rayon de faveur, paraîtra bientôt dans toute sa force.

0 cœur plus léger que la paille! cette prospérité inopinée t'emporte jusqu'à ne pouvoir plus te reconnaître. Et comment as- tu si fort oublié et la boue dont tu sors peut-être, et toutes les faiblesses qui t'environnent? Rentre, ô superbe! dans ton néant; et apprends de la sainte Vierge à ne pas te laisser éblouir par l'éclat et par la douceur d'une grandeur nouvelle et imprévue. Getle haute dignité de Mère de Dieu ne fait que l'abaisser davantage; mais cet abaissement fait sa gloire. Dieu, ravi d'une humilité si profonde, vient lui-même s'humilier dans ses entrailles. Mais ce n'est pas encore toute sa grandeur. Si ce Dieu résolu de s'anéantir veut s'anéantir dans Marie, ce même Dieu qui veut se donner aux hommes leur fait ce présent par Marie. C'est ce que j'ai à vous dire dans ce second point, qui finira bientôt ce discours.

SECOND POINT

A'oici, messieurs , une nouveauté qui n'est pas moins surprenante que la première; et si vous avez été étonnés de voir un Souverain qui se fait sujet, je crois que vous ne le serez pas moins de voir l'Unique et l'Incomparable qui se donne des compagnons, et qui entre en société avec les hommes. Et habitavit in noèis : c'est le mystère de cette journée. Pour bien entendre cette nouveauté, formezvous en votre esprit une forte idée de cette parfaite unité

iU POUR LA FETE DE L ANNONCIATION.

de Dieu, qui le rend infini, incommunicable el unique en tout ce qu'il est. Il est le seul sage, le seul bienheureux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trône, incomparable en sa puissance. Les hommes n'ont point de termes assez énergiques pour parler dignement de cette unité; et voici néanmoins, messieurs, des paroles de Tertullien qui nous en donnent, ce me semble, une grande idée, autant que le peut permettre la faiblesse humaine. Il appelle Dieu «le souverain grand,» Summum magnum : « mais il n'est souverain, dit-il, qu'à a cause qu'il surmonte tout le reste : » Summum Victoria sua constat l. « Et ainsi, ne souffrant rien qui l'égale, il « laisse tellement au-dessous de soi tout ce qu'on pourrait « mettre à l'égal de lui, qu'il se fait lui-môme une solitude « par la singularité de son excellence : » Atque ex defectione œmuli solitudinem quamdam de singularitate prœstaniiœ suœ possidens, unicum est '2.

Toilàune manière de parler étrange; mais cet homme, accoutumé aux expressions fortes, semble chercher des termes nouveaux pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemples. Est-il rien de plus majestueux, ni de plus auguste que cette solitude de Dieu ? Pour moi, je me représente, Messieurs, cette majesté infinie toute resserrée en elle-même, cachée dans ses propres lumières, séparée de toutes choses par sa propre étendue, qui ne ressemble pas aux grandeurs humaines, où il y a toujours quelque faible, où ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre ; mais qui est de tous côtés également forte et également inaccessible. Qui ne s'étonnerait donc, chrétiens, de voir cet Unique, cet Incomparable, qui sort de cette auguste solitude pour se faire des compagnons, ô nouveauté admirable! et encore quels compagnons? Des hommes mortels et pécheurs.

i Atlvers. Marcion., lib. i, n. 3.

*Ibid. n. 4.

Mon angelos appréhenda l : «11 ne s'est point arrêté aux a anges, » quoiqu'ils fussent pour ainsi dire les plus proches de son voisinage. Il est venu à pas de géant, « sau- « tant, dit l'Ecriture 2, toutes les montagnes, » c'est-à-dire passant tous les chœurs des anges; il a cherché la nature humaine que sa mortalité avait reléguée au plus bas étage de l'univers, et qui avait encore ajouté l'éloignement du péché à l'inégalité de la condition : néanmoins il se l'est unie, apprehendit, il l'a saisie en l'àme et au corps. il s'est fait une chaire semblable à la nôtre; enfin ô bonté, ô miséricorde ! enfin ce Dieu en devenant homme, ut et nos societatem habeamus cum eo 3, est venu traiter d'égal avec nous, et cela pour nous donner le moyen de traiter d'égal avec lui : Ex œquo agebat Deus cum homine, ut homo agere ex œquo cum Deo posset 4. Chrétiens, quelle nouveauté! Qui a jamais ouï un pareil miracle? « Quelle nation de « la terre a des dieux qui s'approchent d'elle, comme notre a Dieu s'approche de nous 3? »

Une telle condescendance mériterait bien, chrétiens, d'occuper plus longtemps nos esprits, si le mystère de cette journée ne m'obligeait à jeter les yeux sur la bienheureuse Marie. Vous avez vu un Dieu qui se donne à nous; c'est un grand bonheur pour notre nature; mais quelle gloire pour la sainte Vierge qu'il se donne à nous par son entremise ! C'est par elle qu'il entre au monde, c'est par elle qu'il lie avec nous cette société bienheureuse ; non content de l'avoir choisie pour ce ministère, il envoie un des premiers de ses anges pour lui en porter la parole, et comme pour demander son consentement. Chrétiens,

i Hebr. n, ig.

2 Cant. u, 8.

3 I. Joan., i, a, «.

* Tertul., advers. Marcion , lit), u, n. '2" s Dent, v, 7.

i-l\ POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION.

quel esl ce mystère? Tâchons d'en découvrir le secret, et lisons-le dans l'ordre des décrets de Dieu, selon que Dieu nous les a révélés.

J'ai appris par son Ecriture et par le consentement unanime de tous les siècles, que dans le mystère adorable rie la rédemption de notre nature, c'était une résolution déterminée de la Providence divine, de faire servir à notre salut tout ce qui avait été employé à notre ruine. Ne me demandez pas ici les raisons de ce conseil admirable, qu'il serait trop long de vous expliquer ; et contentez-vous d'entendre en un mot que par une charitable émulation Dieu a voulu détruire notre ennemi, en lui renversant sur la tête ses propres machines et le défaisant pour ainsi dire par ses propres armes.

C'est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd, un homme nous sauve; la mort règne dans la race d'Adam, c'est de la race d'Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort qui en était la punition; l'arbre nous tue, l'arbre nous guérit; et nous voyons dans l'Eucharistie qu'un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait fait. Selon cette merveilleuse dispensation que Dieu a voulu marquer si visiblement dans tout l'ouvrage de notre salut, il faut conclure nécessairement que comme les deux sexes sont intervenus dans la désolation de notre nature, ils devaient aussi concourir à sa délivrance. Tertullien l'a enseigné dès les premiers siècles clans le livre de la Chair de Jésus- Christ, où, parlant de la sainte Vierge : » Il était, dit-il ', «nécessaire que ce qui avait été perdu par ce sexe fût « ramené au salut par ce même sexe : » Ut quod per ejusmodi sexian abierat in perdit ionem , per eumdem sexum redigeretur ad salutem. Le martyr saint Irénée l'a dit devant

» DeCarn. CJir., n. 17.

lui ', le grand saint Augustin l'a dit après -, tous les saints Pères unanimement nous ont enseigné la même doctrine ; d'où je tire cette conséquence, qu'il était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve aussi bien qu'un nouvel Adam, afin de donner â la terre, au lieu de la race ancienne qui avait été condamnée, une nouvelle postérité qui fût sanctifiée par la grâce.

Et certainement, chrétiens, si nous méditons en nousmêmes les conseils impénétrables de la Providence dans la réparation de notre nature, et que nous conférions exactement Eve avec Marie dans le mystère de cette journée, nous serons bientôt convaincus de cette doctrine si sainte et si ancienne. Voici le rapport qu'en font les saints Pères, et je ne fais que répéter ce qu'ils en ont dit.

L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, l'ouvrage de la réparation par Marie : la parole de mort est portée à Eve, la parole de vie à la sainte Vierge : Eve était vierge encore, et Marie est Vierge : Eve encore vierge avait son époux, et Marie la Vierge "des vierges a aussi le sien : la malédiction est donnée à Eve, la bénédiction â Marie : Bvnedicta tu 3 : un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange de lumière parle h Marie : l'ange de ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité : « Vous serez, lui dit-il, comme des « dieux '* ; » l'ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : « Le Sei- « gneur est avec vous, » lui dit Gabriel 5; l'ange de ténèbres parlant à Eve lui inspire un dessein de rébellion : a Pourquoi est-ce que Dieu vous a commandé de ne point

1 font. Hœres. lib. v. cap. xix.

2 DeSymb. ad Caiech., serm. m, cap. iv.

3 Luc. i, 42.

4 Gènes, ur, 5.

5 Luc. i, 28.

« manger de ce fruit si beau * ? » l'ange de lumière parlant à Marie lui persuade l'obéissance : « Ne craignez point, « Marie, » lui dit-il, et, « Rien n'est impossible au Sei- « gneur 2 : » Eve crut au serpent, et Marie à l'ange. De cette sorte, dit Tertullien 3, une foi pieuse efface la faute d'une téméraire crédulité, et « Marie répare en croyant à « Dieu ce qu'Eve avait ruiné en croyant au diable : » Quod Ma credendo deliquit, hœc credendo delevit. Enfin, pour achever le mystère, Eve séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu, et Marie instruite par l'ange est rendue digne de porter Dieu ; Eve nous ayant présenté le fruit de mort, Marie nous présente le vrai fruit dévie, afin, dit saintlrénée (écoutez les paroles de ce grand martyr), « afin que la Vierge Marie fût l'avocate de la o vierge Eve : » Ut virginis Evœ Viryo Maria fier et advocata^. Un rapport si exact n'est pas une invention de l'esprit humain. Après cela on ne peut douter que Marie ne soit l'Eve bienheureuse de la nouvelle alliance ; qu'elle n'ait la même part à notre salut qu'Eve a eue à notre ruine, c'està-dire la seconde après Jésus-Christ ; et qu'Eve étant la mère de tous les mortels, Marie ne soit la mère de tous les vivants. C'est Dieu même qui nous persuade une vérité si constante par l'ordre admirable de tous ses desseins, par la convenance des choses si évidemment déclarée, par le rapport nécessaire de tous ses mystères.

Et nos frères qui nous ont quittés ne peuvent pas endurer notre dévotion pour Marie, ni que nous la croyions après Jésus-Christ la principale coopératrice de notre salut! Qu'ils détruisent donc ce rapport de tous les mystères divins; qu'ils- nous disent pour quelle raison Dieu envoie son ange à Marie. Ne pouvait-il pas faire son ou-

1 Genei. ni, 1.

2 Luc. i, 30, 37.

3 De Carne C/iristi, a. 17.

4 Cont. Hœr. lib. v, cap. mx.

vrage en elle sans en avoir son consentement ? Ne paraitil pas plus clair que le jour que c'a été un conseil du Père, qu'elle coopérât à notre salut et à l'incarnation de son Fils par son obéissance et sa charité? Et si ce^te charité maternelle a tant opéré pour notre bonheur dans le mystère de l'incarnation, sera-t-elle devenue stérile et ne produirat-elle plus rien en notre faveur? Ah! messieurs, qui le pourrait croire ? Et si main tenant- nous attendons d'elle qu'elle nous assiste de son secours, quel crime faisonsnous de le demander? Est-ce pour cela, nos chers frères, que vous avez rompu l'unité et abandonné la communion dans laquelle vos pères sont morts en la charité de Notre- Seigneur ? Mais peut-être n'y en a-t-il pas qui nous entendent. Revenons à vous, chrétiens.

Je ne puis plus retenir les secrets mouvements de mon cœur. Je ne puis que je ne m'écrie avec toute l'Église catholique : 0 sainte, ô incomparable Marie, nous crions, nous gémissons après vous, misérables bannis enfants d'Eve : Ad te clamamus. Car à qui auront leur recours les enfants captifs d'Eve l'exilée, sinon à la Mère des libres? Et si telle est la doctrine des anciens Pères, si telle est la foi des martyrs que vous soyez l'avocate d'Eve, ne prendrez-vous pas aussi la défense de sa postérité condamnée? Si donc Eve inconsidérée nous a présenté autrefois le fruit empoisonné qui nous tue, ô Marie notre protectrice, que nous rece.ions de vos mains le fruit de vos bénites entrailles, qui nous donne la vie éternelle ! EtJesum, etc. O merveille des secrets de Dieu! ô convenance de notre foi! Car c'estl'accomplissementdu mystère, que nous recevions Jésus-Christ des mains de Marie ; elle nous le présente pour entrer en société avec nous. Vivons comme les hommes avec qui Jésus-Christ s'est associé : Courersabatur Deus, ut Jtomo divine agere doceretur '.

1 Teitull , advers, Marcion. lib. n, n. 27.

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