POUR LE MÊME JOUR
At ubi venit plénitude» teinporis,misit Deus Filiumsuum l'actum ex mulierc.
Quand le temps a été accompli, Dieu a envoyé son Fils fait d'unefemme. Gai. iv, 4.
Comme Dieu est riche en bonté, il est magnifique en présents : il a aimé le genre humain, et son amour libéral s'est signalé par ses dons. Mais un Dieu ne doit rien donner qui ne soit digne de lui : c'est pourquoi il a résolu de ne nous rien donner de moins que lui-même. C'est ce qui fait voir aujourd'hui au monde cette merveille inouïe, ce miracle incompréhensible et qui étonne toute la nature : un Dieu fait homme; et l'Apôtre nous représente cet excès d'amour par les premiers mots de mon texte : « Dieu a « envoyé son Fils, » misii Deus Filium sinon.
Mais, messieurs, il ne suffit pas qu'un Dieu se donne, il faut encore qu'on le reçoive ; sans quoi le don serait inutile, et le mystère imparfait. Aussi s'est-il préparé luimême les plus pures entrailles du monde, et une vierge incomparable le doit recevoir, non-seulement pour elles, mais pour nous tous ; et au nom de tout le genre humain. Tellement que, pour accomplir le dessein de Dieu, il ne fallait pas seulement qu'il vînt au monde, mais il fallait encore qu'il y prît naissance. Et c'est pour cela que le même apôtre, après avoir dit, comme j'ai déjà remarqué.
que « Dieu nous a envoyé son Fils », misit Deus Filium simm, ajoute, pour nous faire entendre le mystère entier, qu'il a été « fait d'une femme », factum ex muliere.
Voilà donc en quoi consiste, si je ne me trompe, tout le mystère de ce jour sacré : et vous en avez l'abrégé en ces deux mots, un Dieu donné^un Dieu reçu. Dieu se donne a nous en la personne du Yerbe incarné ; tous ensemble nous le recevons en la personne de la sainte Vierge, qui ne le reçoit que pour nous. Ainsi nous avons deux choses à considérer ; en Jésus le présent divin, en Marie la respectueuse acceptation ; en Jésus la bonté qui se communique, en Marie la disposition pour s'en rendre digne ; en Jésus de quelle manière Dieu se donne à nous, en Marie ce qu'il nous faut faire pour le recevoir. Et c'est à ces deux points principaux que je réduirai, pour n'être pas long, toute l'économie de ce discours.
PREMIER SERMON
Pourquoi Jésus tient-il sa vertu cachée dans ce mystère. La sainte société que le Fils de Dieu contracte avec nous, un des plus grands mystères du christianisme. Trois mouvements qu'il imprime dans le cœur de ceux qu'il visite. L'abaissement d'une âme qui se juge indigne des faveurs de son Dieu, représenté dans Elisabeth : le transport de celle qui le cherche, figuré en saint Jean : et la paix de cellequi le possède, marqué dans les dispositions de Marie.
Intravit in domum Zachariae, et salutavit Elisabeth.
Marie entra en la maison de Zacharie , et salua Elisabeth. Luc. i, -il).
C'est principalement aujourd'hui, et dans la sainte solennité que nous célébrons, que les fidèles doivent reconnaître que le Sauveur est un Dieu caché, dont la vertu agitdans les cœurs d'une manière secrète et impénétrable. Je vois quatre personnes unies dans le mystère que nous honorons : Jésus et la divine Marie, saint Jean et sa mère sainte Elisabeth : c'est ce qui fait tout le sujet de noire
1 Le troisième point de ce sermon a élé refait pour être prêché le 2 juillet 1660, à la Visitation de Chaillot, devant Henriette de France, reine d'Angleterre (voy. ci-après page 257) ; le corps du discours est donc d'une époque antérieure.
, évangile. Mais ce que j'y trouve de plus remarquable, c'est qu'à la réserve du Fils de Dieu toutes ces personnes sacrées y exercent visiblement quelque action particulière. Elisabeth, éclairée d'en haut, reconnaît la dignité de la sainte Vierge, et s'humilie profondément devant elle : / nde hoc mihi l ? Jean sent la présence de son divin maître jusque dans le sein de sa mère, et témoigne des transports incroyables : Exultavit inf'ans2. Cependant l'heureuse Marie, admirant en elle-même de si grands eiréts de la toutepuissance divine, exalte de tout son cœur le saint nom de Dieu, et publie sa munificence. Aimi toutes ces personnes agissent, et il n'y a que Jésus qui semble immobile : caché dans les entrailles de la sainte Vierge, il ne fait aucun mouvement qui rende sa présence sensible ; et lui, qui est l'àme de tout le mystère, paraît sans action dans tout le mystère.
Mais ne vous étonnez pas, âmes chrétiennes, de ce qu'il nous tient ainsi sa vertu cachée ; il a dessein de nous faire entendre qu'il est ce moteur invisible qui meut toutes choses sans se mouvoir, qui conduit tout sans montrer sa main : de sorte qu'il me sera aisé de vous convaincre que si son action toute-puissante ne nous paraît pas aujourd'hui en elle-même dans le mystère, c'est qu'elle se découvre assez dans l'action des autres qui n'agissent et ne se remuent que par l'impression qu'il leur donne. C'est ce que vous verrez plus évidemment dans la suite de ce discours : où, devant vous entretenir des opérations de son Saint-Esprit sur trois ditférentes personnes, j'ai besoin plus que jamais du secours de ce même Esprit qui lésa remplies ; et je dois tâcher d'attirer ses grâces par l'intercession de celle à laquelle il se communique si abondamment, qu'il se répand sur les autres par son
1 Luc. i, 4s.
2 IbidAh.
entremise. C'est la bienheureuse Marie, que nous saluerons avec l'ange : Are, gratin.
L'un des plus grands mystères du christianisme, c'est la sainte société que le Fils de Dieu contracte avec nous, et la manière secrète dont il nous visite. Je ne parle pas, mes très-chères sœurs, de ces communications particulières dont il honore quelquefois des âmes choisies ; et je laisse à vos directeurs et aux livres spirituels de vous en instruire. Mais, outre ces visites mystiques, ne savons-nous pas que le Fils de Dieu s'approche tous les jours de ses fidèles; intérieurement par son Saint-Esprit, et par l'inspiration de sa grâce ; au dehors par sa parole, par ses sacrements et surtout par celui de l'adorable eucharistie ?
Il importe aux chrétiens de connaître quels sentiments ils doivent avoir lorsque Jésus-Christ vient à eux; et il me semble qu'il lui a plu de nous l'apprendre nettement dans notre évangile. Pour bien entendre cette vérité, remarquez, s'il vous plaît, messieurs, que le Fils de Dieu, visitant les hommes, imprime trois mouvements dans leurs cœurs, et je vous prie de vous y rendre attentifs : premièrement, sitôt qu'il approche, il nous inspire, avant toutes choses, une grande et auguste idée de sa majesté, qui fait que l'âme, tremblante et confuse de sa naturelle bassesse, est saisie devant Dieu d'un profond respect, et se juge indigne des dons de sa grâce: tel est son premier sentiment. Mais, chrétiens, ce n'est pas assez: car cette âme, ainsi abaissée, n'osera jamais s'approcher de Dieu; elle s'en éloignera toujours par respect, en reconnaissant son peu de mérite. C'est pourquoi, par un second mouvement, il presse au dedans, son ardeur fidèle de s'approcher avec confiance, et de courir à lui par de saints désirs; c'est le second sentiment qu'il donne. Enfin le
troisième et le plus parfait c'est que, se rendant propice à ses vœux, il fait triompher sa paix dans son cœur, comme par le divin apôtre : Pax Christi exultet in cordibvs veslris* ; et la comble d'une sainte joie parles chastes embrassements. Vous le savez, mes très-chères sœurs, vous qui êtes si exercées dans les choses spirituelles, que c'est par ces degrés que Dieu s'avance, que tels sont les sentiments qu'il inspire aux âmes : se juger indignes de Jésus-Christ, c'est par cette humilité qu'il les prépare; désirer ardemment Jésus-Christ, c'est par cette ardeur qu'il les avance ; enfin posséder en paix Jésus-Christ, c'est par cette tranquillité qu'il les perfectionne. Ces trois sentiments paraissent dans notre Évangile nettement et distinctement, et avec un ordre admirable.
En effet ne voyez-vous pas sainte Elisabeth qui considérant Jésus-Christ, qui l'honore de sa visite en la personne de sa sainte mère, reconnaît humblement son indignité, en disant d'une voix si respectueuse: Et unde hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me2? ■•( Et d'où me (i vient un si grand honneur, que la mère de mon Sei- « gneur me visite? » D'autre part ne voyez-vous pas que ce sont des désirs ardents qui pressent impétueusement le saint précurseur, lorsque, tressaillant au sein de sa mère, il veut, ce semble, rompre les liens qui l'empêchent de se jeter aux pieds de son Maître, et ne peut souffrir la prison qui le sépare de sa présence : Exultavit infans in utero ejus 3? Enfin n'entendez-vous pas la voix ravissante de la bienheureuse Marie, qui, étant pleine de Jésus- Christ, et possédant en paix ce qu'elle aime, s'épanche tout en actions de grâces, et nous témoigne la joie de son cœur par son admirable cantique: Magnificat anima
i Col. m, 15.
- Lac. i, 13.
3 Ibid. 41.
23 i POU» LA FÊTE DE LA VISITATION.
mea Dominum x : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon « esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur? » Ainsi je ne craindrai pas de vous assurer que j'aurai expliqué tout mon évangile, tout le mystère de cette journée, si je vous fais voir en ces trois personnes, sur lesquelles Jésus caché agit aujourd'hui, l'abaissement d'une âme qui s'en juge indigne ; c'est ce que vous remarquerez en Elisabeth : le transport d'une âme qui le cherche ; c'est ce que vous reconnaîtrez en saint Jean: la paix d'une âme qui le possède ; c'est ce que vous admirerez en la sainte Vierge ; et c'est le partage de ce discours.
PREMIER POINT
Il est bien juste, âmes chrétiennes, que la créature s'abaisse lorsque son Créateur la visite; et le premier tribut que nous lui devons, quand il daigne s'approcher de nous, c'est la reconnaissance de notre bassesse. Aussi estce pour cela que je vous ai dit qu'aussitôt qu'il vient à nous par sa grâce, le premier sentiment qu'il inspire c'est une crainte religieuse qui nous fait en quelque sorte retirer de lui par la considération du peu que nous sommes. Ainsi lisons-nous, en saint Luc, que saint Pierre n'a pas plutôt reconnu la divinité de Jésus-Christ, par les effets miraculeux de sa puissance, qu'il se jette incontinent à ses pieds, et, « Retirez-vous, Seigneur, lui dit-il, gardez-vous bien « d'approcher de moi, parce que je suis un homme pé- « cheur: » Exi a me, quia homo peccator sum, Domine 2. Ain^i ce pieux Centenier, que Jésus veut honorer d'une visite, surpris d'une telle bonté, croit ne la pouvoir reconnaître, qu'en confessant aussitôt qu'il en est indigne : Domine, non sum dignus 3. Ainsi pour venir à notre sujet,
1 Luc. i, 47.
2 Ibid. v, 8.
3 Mat th. vin, 8.
et n'aller pas rechercher hienloin ce qui se trouve si clai ■ rement dans notre évangile ; dès la première vue de Marie, dès le premier son de. sa vcix, sa cousine sainte Elisabeth, qui connaît la dignité de cette Vierge, et contemple par la foi le Dieu qu'elle porte, s'écrie étonnée et confuse : « D'où me vient un si grand honneur, que la mère « de mon Seigneur me visite? » Lïade hoc miki?
C'est, mes sœurs, cette humilité, c'est ce sentiment de respect, que l'exemple d'Elisabeth devrait profondément graver dans nos cœurs: mais pour cela il e.->t nécessaire que nous concevions sa pensée, et que nous pénétrions les motifs qui l'obligent à s'humilier de la sorte. J'en remarque deux principaux dans la suile de son discours, et je vous prie de les bien comprendre. « D'où me vient cet a honneur, dit-elle, que la mère de mon Seigneur me « visite? » C'est sur ces paroles qu'il faut méditer; et ce qui s'y présente d'abord à ma vue, c'est qu'Elisabeth nous témoigne que, dans la visite qu'elle reçoit, il y a quelque chose qu'elle connaît et quelque chose qu'elle n'entend pas. La mère de mon Seigneur vient à moi, voilà ce qu'elle connaît et ce qu'elle admire : d'où vient qu'elle me fait cet honneur ; c'est ce qu'elle ignore et ce qu'elle cherche. Elle voit la dignité de Marie ; et dans une telle inégalité elle la regarde de loin, s'humiliant profondément devant elle. C'est la bienheureuse entre toutes les femmes; c'est la mère de mon Seigneur, elle le porte dans ses bénites entrailles : mater Domini mei: puis -je lui rendre assez de soumission?
Mais pendant qu'elle admire toutes ces grandeurs, une seconde réflexion l'oblige à redoubler ses respects. La mère de son Dieu la prévient par une visite pleine d'amitié: elle sait bien connaître l'honneur qu'on lui fait ; mais elle n'en peut pas concevoir la cause : elle cherche de tous côtés en elle-même ce qui a pu lui mériter cette grâce :
D'où me vient cet honneur, dit-elle, d'où me vient cette bonté surprenante? Unde hoc mihi? qu'ai-je fait pour la mériter, ou quels services me l'ont attirée? Unde hoc? Là, mes sœurs, ne découvrant rien qui soit digne d'un si grand bonheur, et se sentant heureusement prévenue par une miséricorde toute gratuite, elle augmente ses respects jusqu'à l'infini, et ne trouve plus autre chose à faire sinon de présenter humblement à Jésus-Christ, qui s'approche d'elle, un coeur humilié sous sa main, et une sincère confession de son impuissance.
Voilà donc deux molifs pressants qui la portent aux sentiments de l'humilité, lorsque Jésus-Christ la visite. Premièrement, c'est qu'elle n'a rien qui puisse égaler ses grandeurs : secondement, c'est qu'elle n'a rien qui puisse mériter ses bontés : motifs en effet très-puissants, par lesquels nous devons apprendre à servir notre Dieu en crainte, et à nous réjouir devant lui avec tremblement. Car quelle indigence pareille à la nôtre? puisque si nous n'avons rien par nature, et n'avons rien encore par acquisition, nous n'avons aucun droit d'approcher de Dieu, ni par la condition ni par le mérite; et n'étant pas moins éloignés de sa bonté par nos crimes, que de sa majesté infinie par notre bassesse, que nous reste-t-il autre chose, lorsqu'il daigne nous regarder, sinon d'apprendre d'Elisabeth à révérer sa grandeur suprême, par la reconnaissance de notre néant, et à honorer ses bienfaits, en confessant notre indignité?
Mais afin de ne le pas faire seulement de bouche, et d'avoir ce sentiment imprimé au cœur, considérons avant toutes choses ce qu'exige de nous la grandeur de Dieu ; et encore que nulle éloquence ne le puisse assez exprimer, pour nous en former quelque idée posons d'abord ce premier principe : que ce qui gagne le respect des hommes, ce sont les dignités qui tirent du pair, qui donnent un rang
particulier, qui sont uniques et singulières. Voilà ce que les hommes révèrent : et, ce fondement étant supposé, qui pourrait nous dire, mes sœurs, le respect que nous devons au souverain Être? Il est seul en tout ce qu'il est ; il est le seul sage, le seul bienheureux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trône, incomparable en sa puissance. De là vient que Tcrtullien, tâchant d'exprimer magnifiquement son excellence incommunicable, dit qu'il est « le souverain-grand, qui, ne « souffrant rien qui s'égale à lui, s'établit lui-même une « solitude par la singularité de sa perfection, » summum magnum, ex de fectione œmuli solitudinem quamdam de siu- (jularitatc prœstantiœ suœ possidens '. Voilà une manière de parler étrange, mais cet homme accoutumé aux expressions fortes, semble chercher des termes nouveaux pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemple. Et surtout n'admirez -vous pas cette solitude de Dieu, soliludinem de singularitate prœstantiœ : solitude vraiment auguste, et qui doit inspirer de profonds respects?
Mais cette solitude de Dieu nous donne encore, ce me semble, une belle idée. Toules les grandeurs ont leur faible: grand en puissance, petit en courage; grand courage et petit esprit; grand esprit dans un corps infirme, qui empêche ses fonctions. Qui peut se vanter d'être grand en tout? Nous cédons et on nous cède ; tout ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre. C'est pourquoi il y a entre tous les hommes une espèce d'égalité : tellement qu'il n'y a rien de si grand, que le petit ne puisse atteindre par quelque endroit. Il n'y a que vous, ô souverain-grand, ô Dieu éternel, qui êtes singulier en toutes choses, inaccessible en toutes choses, seul en toutes choses : solitudinem quamdam, etc. Vous- êtes le seul auquel on peut dire : « O
1 Adv. Marcion. lit» i, n. 4.
« Seigneur, qui est semblable à vous * : profond en vos « conseils, terrible en vos jugements, absolu en vos vo- « lontés, magnifique et admirable en vos œuvres '2 ? »> Que si vous êtes si grand, si majestueux, malheur à qui se fait grand devant vous; malheur, malheur aux têtes superbes, qui vont hautes et levées devant votre face : vous frappez sur ces cèdres et vous les déracinez ; vous touchez ces orgueilleuses montagnes, et vous les faites évanouir en fumée. Heureux ceux qui, vous sentant approcher par vos saintes inspirations, craignent de s'élever devant vous, de peur de vous exciter à jalousie; mais qui s'écrient aussitôt avec le prophète : « Qu'est-ce que l'homme, ô grand « Dieu, que vous vous en souvenez? ou qui sont les ena fants des hommes, que vous leur faites l'honneur de les « visiter 3 ? » Ils se cachent, et votre face les illumine; ils se retirent par respect, et vous les cherchez; ils se jettent à vos pieds, et votre Esprit pacifique repose sur eux.
Apprenez, ô enfants de Dieu, de quelle sorte il faut recevoir cette souveraine grandeur : mais pour vous humilier plus profondément, sachez que sa bonté vous prévient en tout; et que sa grâce se montre grâce, en ce qu'elle n'est attirée par aucuns mérites. Rendez, rendez ici témoignage à sa miséricorde surabondante, vous pécheurs qu'il a convertis, vous brebis perdues qu'il a ramenées; vous autrefois enfants de ténèbres, que sa grâce a faits enfants de lumière. Ne s'est il pas souvenu de vous dans le temps que vous l'oubliiez? ne vous a-t-il pas poursuivis, quand vous le fuyiez avec plus d'ardeur? ne vous a-t-il pas attirés, quand vous méritiez le plus sa vengeance? Et vous, âmes saintes et religieuses, qui marchez dans la voie étroite, qui vous avancez à. grands pas dans le chemin de
' Ps. XXMV, 10.
2 Exod. xv, 11.
3 Ps. vin, 6.
la perfection; qui vous a inspiré le mépris du monde et l'amour de la solitude? n'est-ce pas lui qui vous a choisies, et ne lui confessez-vous pas tous les jours que vous n'avez pas mérité ce choix? Je n'ignore pas cependant que vous n'amassiez des mérites : anathème à ceux qui le nient; mais tous ces mérites viennent de la grâce. Si vous usez bien de la grâce, il est vrai que ce bon usage en attire d'autres; mais il faut qu'elle vous prévienne, pour vous sanctifier par ce bon usage. Ne voyez-vous pas, dans notre Évangile, que ce n'est pas Elisabeth qui vient a Marie ; c'est Marie qui cherche sainte Elisabeth, c'est Jésus qui prévient saint Jean. Quel est, mes sœurs, ce nouveau miracle? Jean doit être son précurseur, il doit marcher devant sa face, il lui doit préparer les voies ; et néanmoins nous voyons manifestement qu'il faut que Jésus-Christ le prévienne. Et qui donc ne prévient-il pas, s'il prévient même son précurseur? Que si nous sommes aussi prévenus, de quoi pouvons-nous nous glorifier? sera-ce peutêtre du commencement ? mais c'est là que la grâce nous a éclairés, sans que nous l'ayons mérité. Quoi, sera-ce donc du progrès? mais la grâce s'étend dans toute la "vie, et dans toule la vie elle est toujours grâce : Forts aquœ salientis l; c'est un fleuve qui relient, durant tout son cours, le nom qu'il a pris dans son origine; c'est « la grâce elle-même qui mérite d'être augmentée, « afin que, « par cet accroissement, elle mérite d'arriver à sa perfec- « lion : » Jpsa gratta meretur augêri, ut aucta mereatur perfici, dit saint Augustin 2.
Que s'il est ainsi, chrétiens, que nous ne vivions que par grâce, que nous ne subsistions que par grâce ; que tardonsnous à imiter sainte Elisabeth? que ne disons-nous du fond de nos cœurs : Unde hoc mihi? « D'où me vient un si grand
1 Joan. îv, 14.
- Ep. cixxxvi, n. 10, t. ii, col. 667.
•i'io POUR LA FÊTE DE LA VISITATION.
bonheur? » d'où me vient cette faveur extraordinaire? Ah! je ne l'ai point méritée; je ne la dois, ô Seigneur, qu'à votre bonté. C'est le premier sentiment que la grâce inspire; parce que son premier ouvrage, c'est de se faire reconnaître grâce. Confessons donc, avant toutes choses, que nous sommes indignes des dons de Dieu : Dieu alors nous en croira dignes, si nous avouons ne l'être pas ; si nous reconnaissons qu'il ne nous doit rien. 11 se confessera notre débiteur. Il est allé chez le Centenier, parce qu'il se juge indigne de le recevoir. Pierre se juge indigne d'approcher de lui, il le fait le fondement de son corps mystique. Paul se trouve indigne qu'on le nomme apôtre, et il le fait le plus illustre de tous ses apôtres. Jean-Baptiste s'estime indigne de lui délier ses souliers, qui est le plus vil office d'un serviteur, et il le fait son meilleur ami: Amicus Sponsi 1 ; et cette main qu'il juge indigne des pieds du Sauveur, est élevée jusqu'à sa tète qu'il arrose des eaux baptismales. Tant il est vrai, âmes chrétiennes, que ce qui nous mérite les dons de la grâce, c'est de confesser humblement que nous ne les pouvons mériter; tellement que l'humilité est l'appui de la confiance. Quiconque s'est préparé par l'humilité, pour ensuite s'abandonner aux désirs ardents dont nous allons voir les sacrés transports en la personne de saint Jean- Baptiste.
SECOND POINT
Ce n'est pas assez à l'âme fidèle de s'humilier devant Dieu et de s'en retirer, en quelque sorte, par le sentiment de sa bassesse. Après ce premier mouvement, par lequel elle reconnaît son indignité, elle en doit ensuite ressentir un autre; c'est-à-dire, un chaste transport, par lequel elle coure à Dieu et s'efforce de s'unir à lui. Mais est-il possible,
1 Joa>n m, ;9.
nies sœurs, qu'un tel désir soit raisonnable, et que des mortels comme nous puissentporter si haut leurs pensées? Il n'est pas permis d'en douter; et en voici la raison solide, prise de la nature de Dieu nécessairement bienfaisante. Je vous ai représenté sa grandeur suprême, qui éloigne de lui les créatures; il vous faut maintenant parler de sa bonté, qui leur tend la main et qui les invite : l'une et l'autre sont inconcevables; et comme, me défiant de mes forces, je me suis aidé pour la première d'une forte expression de Tertullien, je me servirai pour la seconde d'un excellent discours d'un autre docteur de l'Église : c'est le grand saint Grégoire de Nazianze qui a mérité parmi les Grecs le surnom auguste de Théologien, à cause des hautes conceptions qu'il a de la nature divine.
Ce grand homme invite tout le monde à désirer Dieu, par la considération de cette bonté infinie qui prend tant déplaisir à se répandre; ce qu'ayant expliqué avec soin, il conclut enfin par ces mots : a Ce Dieu, dit cet excellent « théologien l, désire d'être désiré; il a soif, le pourriez- « vous croire, au milieu de son abondance. » Mais quelle est la soif de ce premier Être? c'est que les hommes aient soif de lui: suit sitiri. Tout infini qu'il est en luimême, et plein de ses propres richesses, nous pouvons néanmoins l'obliger : et comment pouvons-nous l'obliger? C'est en lui demandant qu'il nous oblige ; parce qu'il donne plus volontiers que les autres ne reçoivent: ce sont les paroles de saint Grégoire.
Ne diriez-vous pas, chrétiens, qu'il vous représente une source vive, qui, par la fécondité continuelle de ses eaux claires et fraîches, semble présenter à boire aux passants altérés? Elle n'a pas besoin qu'on la lave de ses ordures, ni qu'on la rafraîchisse dans son ardeur ; mais se contentant elle-même de sa netteté et de sa fraîcheur naturelle,
1 Orut. XL, t. 1, p. 667.
elle ne demande, ce semble, plus rien, sinon que l'on boive, et que l'on vienne se laver et se rafraîchir de ses eaux. Ainsi la nature divine, toujours abondante, ne peut non plus croître que diminuer, à cause de sa plénitude : et la seule chose qui lui manque, si l'on peut parler de la sorte, c'est qu'on vienne puiser en son sein les eaux de vie éternelle, dont elle porte en elle-même une source infinie et inépuisable. C'est pourquoi saint Grégoire a raison de dire qu'il a soif que nous ayons soif de lui; et qu'il reçoit comme un bienfait, quand nous lui donnons le moyen de nous bien faire.
Gela étant ainsi, chrétiens, c'est faire injure à celte bonté, que de n'avoir pas du désir pour elle. De là les transports de saint Jean dans les entrailles de sa mère. Il sent que son Maître le vient visiter, et il voudrait s'avancer pour le recevoir : c'est le saint amour qui le pousse, ce sont des désirs ardents qui le pressent. Ne voyez-vous pas, âmes saintes, qu'il tâche de rompre ses liens par son mouvement impétueux? Mais s'il demande la liberté, ce nJest que pour courir au Sauveur; et s'il ne peut plus souffrir sa prison, c'est à cause qu'elle le sépare de sa présence.
C'est donc avec beaucoup de raison que nous nous adressons à saint Jean-Baptiste, pour apprendre à désirer le Sauveur des âmes; puisqu'il lui doit préparer les voies. C'est à lui de nous inspirer des désirs ardents ; et si vous recherchez, chrétiens, quel est le ministère du saint précurseur, vous découvrirez aisément qu'il est envoyé sur la terre pour faire désirer Jésus-Christ aux hommes, et que c'est en cette manière qu'il lui doit préparer ses voies. En * effet, il faut vous faire entendre quel est le sujet de sa mission; et il faut qu'un autre saint Jean, disciple et bienaimé du Sauveur, vous explique la fonction de saint Jean- Baptiste. Écoutez comme il parle dans son Évangile « : 11
POUR LA FÊTE DE LA VISITATION. 2 i3
<( y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était « Jean : cet homme n'était point la lumière, mais il venait « sur la terre, pour rendre témoignage de la lumière, » c'est-à-dire, de Jésus-Christ: Non erat Me lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine *. N'ètes-vous pas étonnées, mes sœurs, de cette façon de parler de l'évangélisle ? Jésus- Christ est la lumière, et on ne le voit pas : Jean-Baptiste n'est pas la lumière, et non-seulement on le voit; mais encore il nous découvre la lumière même ! Oui vit jamais un pareil prodige? quand est-ce que l'on a ouï dire qu'il fallût montrer la lumière aux hommes, et leur dire : Yoilà le soleil? N'est-ce pas la lumière qui découvre tout? n'estce pas elle dont le vif éclat vient ranimer toutes les couleurs, et lever le voile ohscur et épais qui avait enveloppé toute la nature? Et voici que l'Évangile nous vient enseigner que la lumière était au milieu de nous sans être aperçue, et, ce qui est beaucoup plus étrange, que Jean, qui n'est pas la lumière, est envoyé néanmoins pour nous la montrer : Non erat Me lux.
Dans cet événement extraordinaire, chrétiens, n'accusons pas la lumière de ce que nos yeux infirmes ne la peuvent voir: accusons-en notre aveuglement; accusons la faiblesse d'une vue tremblante, qui ne peut souffrir le grand jour. C'est ce que le grand Augustin nous explique délicatement, par ces excellentes paroles : Tarn infirmi sunius, per lucerrwm qùœrimus diem 2. Saint Jean n'était qu'un petit flambeau : Erat lucerna ardens et lucens 3 ; et « telle est notre infirmité, qu'il nous faut un flambeau pour « chercher le jour : » il nous faut Jean-Baptiste pour chercher Jésus, per lucernam qùœrimus diem : c'est-à-dire, mes très-chères sœurs, qu'il fallait à nos faibles yeux une
1 Joitn. i, 8.
* lu Joan. Tract, n, n'° 8, t. Il, part, m, col. 301.
3 Juan, v, 35.
lumière douce et tempérée, pour nous accoutumer au jour du midi; et qu'il nous fallait montrer de petits rayons pour nous faire désirer de voir le soleil, que nous avions entièrement oublié dans la longue nuit de notre ignorance: car c'est en ceci principalement qu'était déplorable l'aveuglement de notre nature, et je vous prie de le bien entendre.
Nous avions premièrement perdu la lumière ; « le soleil « de justice ne nous luisait plus : » Sol intelligentiœ non ortus est eis l. Non-seulement nous l'avions perdue; mais nous en avions même perdu le désir, et « nous aimions « mieux les ténèbres : » Dilexerunt homines magis tencb/as, quam lucem 2. Nous en avions non-seulement perdu le désir; mais nous nous plaisions tellement dans l'obscurité, l'ignorance de la vérité nous était de telle sorte passée en nature, que nous craignions de voir la lumière : nous fuyions devant la lumière ; noushaïssions même la lumière : car « celui qui fait le mal hait la lumière : » Qui maie agit, odit lucem 3. D'où nous venait cet aveuglement, ou plutôt cette haine de la clarté? 11 faut que saint Augustin nous le fasse entendre ; en remarquant certain rapport de l'entendement aux yeux corporels, et de la lumière spirituelle à. la lumière sensible. Les yeux ont été faits pour voir la lumière; et tu es faite, âme raisonnable, pour voir la vérité éternelle, qui illumine tout homme qui naît au monde. « Les yeux se nourrissent de la lumière : » Luce quippe pascuntur oculi nostri, dit saint Augustin 4 ; et « ce « qui fait voir, poursuit ce grand homme, que la lumière a les nourrit et les fortifie, c'est que, s'ils demeurent trop « longtemps dans l'obscurité, ils deviennent faibles et ma-
' Sap. v, G.
2 Joan. m, 19.
3 Joan., m, 20.
'' la Joan. Trac/. \ni, n" '., f. m, col. 303.
POUR LA FETE DE LA VISITATION. 2jta
« Iades: » Cum in ienebris fueriut, infumantur . Et cela, pour quelle raison ; si ce n'est, dit le même saint, qu'ils « sont privés de leur nourriture, et comme fatigués par un « trop long jeûne : » Fraudait oculi cibo suo defatigantur et debilitantur , quasi quodam jejunio lucis ? D'où il arrive encore un effet étrange, c'est que, si l'on continue à leur dérober cette nourriture agréable : ou vous les verrez enfin défaillir, manque d'aliment, ou, s'ils ne meurent pas tout à fait, ils seront du moins si débiles, qu'à force de discontinuer de voir la lumière, ils n'en pourront plus supporter l'éclat ; ils ne la regarderont qu'à demi, d'un œil incertain et tremblant. Ab! rendez nous, diront-ils, notre obscurité ; ôtez-nous cette lumière importune : ainsi la lumière, qui était leur vie, est devenue l'objet de leur aversion.
Chrétiens, ne sentons-nous pas qu'il nous en est arrivé de même? qui ne sait que nous sommes faits pour nous nourrir delà vérité? C'est d'elle que doit vivre l'âme raisonnable : si elle quitte cette viande céleste, elle perd sa substance et sa force ; elle devient languissante et exténuée; elle ne peut plus voir qu'avec peine ; après, elle ne désire plus de voir ; enfin elle ne hait rien tant que de voir. Ab ! qu'il n'est que trop véritable, qu'il n'est que trop constant par expérience 1 On s'engage à des attachements criminels, on ne cherche que les ténèbres ; les fumées s'épaississent autour de l'esprit, et la raison en est offusquée : celui qui est en cet état ne peut pas voir, « la lumière de « ses yeux n'est plus avec lui : » Lumen oculorum meorum et ipsum non est mecum l. Youlez-vous être convaincus qu'il ne veut pas voir : au milieu de ces ombres qui l'environnent, un sage ami s'approche de lui ; il observe s'il n'y a point quelque endroit par où on lui puisse faire entrevoir le jour : mais il en détourne la vue ; il ne veut point voir
1 Ps. XXXVII, 1 1.
•24(i POUR LV FEIE DE L\ VISITATION.
la lumière, qui lui découvre une erreur qu'il aime et dont il ne veut pas se désabuser : Oculos suos statuer uni declinare in terram i.
C'est ainsi que sont les pécheurs, c'est ainsi qu'était tout le genre humain : la lumière s'était retirée, et avait laissé les hommes malades dans un long oubli de la vérité. Queferez-vous, ô divin Jésus, splendeur éternelle du Père? montrerez-vous d'abord à nos yeux infirmes votre lumière si vive et si éclatante ? Non, mes sœurs, il ne le fait pas ; il se cache encore en lui-même : mais il se réfléchit sur saint Jean. Il envoie premièrement des rayons plus faibles pour fortifier peu à peu notre vue tremblante et nous faire in- , sensiblement désirer la beauté du jour. Divin précurseur, voilà votre emploi ; et vous commencez aujourd'hui ce saint exercice.
Et en effet, ne voyez-vous pas que Jésus n'agit pas? il ne remue pas, il ne se montre pas, il ne paraît pas encore en lui-même, et il brille déjà en saint Jean. C'est pourquoi le bon Zacharie compare Jésus-Christ au soleil levant : Visitavit nos oi'iens ex alto 2. « L'orient, dit-il, nous a visités. » Et comment nous a-t-il visités ; puisqu'il est eiïcore au sein de sa mère, et qu'il ne s'est pas encore découvert au monde ? Il est vrai, nous dit Zacharie ; mais c'est un soleil qui se lève : on ne le voit pas encore paraître, il n'est pas sorti de l'autre horizon ; toutefois ne voyez-vous pas qu'il nous a déjà visités? nous voyons déjà poindre sa lumière, luire ses rayons; en sorte qu'il éclaire déjà les montagnes, parce qu'il a déjà lui sur son précurseur : Yisitavit nos oriens. Voyez comme il se réjouit de ce nouveau jour; considérez avec quel transport il adore cette lumière naissante : c'est qu'il nous veut apprendre à la désirer. Car ne semble-t-il pas qu'il nous dise par ce tressaillement admi-
» Pi. XVI, 11.
9 Luc. i, 78.
rable : Que tardez-vous, mortels misérables, à courir au divin Jésus ; pourquoi fuyez-vous sa lumière, qui est la vie des cœurs, la paix des esprits, la joie unique des yeux épurés, la viande incorruptible des âmes fidèles? que n'allez-vous donc à Jésus? que ne courez-vous à Jésus? Celui qui se fait sentir au cœur d'un enfant, quels charmes aurat-il pour les hommes faits? Il le fait tressaillir de joie jusque dans l'obscurité du sein maternel ; que sera-ce donc dans son sanctuaire? et si ses premières approches causent des transports si aimables, que feront ses embrassements ?
Je ne me lasserai point de le répéter. Quoi, mes sœurs, il ne paraît pas, il n'agit pas, il ne parle pas, et déjà sa sainte présence remplit tout de joie et de l'Esprit de Dieu ! Quel bonheur, quel ravissement de recevoir de sa bouche divine les paroles de vie éternelle ; d'en voir couler un fleuve d'eau vive, pour rafraîchir les cœurs altérés; de lui voir mitsériçordieusement chercher les pécheurs ; d'entendre raisonner sa voix paternelle, qui appelle à soi tous ceux qui travaillent, et leur promet un si doux repos ; mais, quoi ? de le contempler jusque dans sa gloire, de regarder à découvert sa divine face, et rassasier ses yeux éternellement de ses beautés immortelles !
Ah! que tardons-nous, âmes chrétiennes ? que n'excitons-nous nos désirs, que ne pressons-nous nos ardeurs trop lentes? Ce n'est pas seulement Jean qui sent de près ce divin Sauveur, qui désire ardemment sa sainte présence : de si loin que Jésus-Christ a été prévu, il a été désiré avec ferveur. « Mon âme, disait David, languit après « vous : quand viendrai-je? quand m'approcherai-je de la « face de mon Seigneur? » Quando veniam, et apparebo ante faciem Dei l? Quelle honte, quelle indignité, si, lorsqu'on soupire à lui de si loin, ceux dont il s'approche, qui le possèdent, ne s'en soucient pas ! Car, mes frères,
1 Ps. XLI, 3.
2tR POUR LA PETE DR LA VISITATION.
n'est-il pas à nous, ne l'avons-nons pas sur nos saints autels ? lui-même, en sa propre substance, ne s'y donnet il pas à nous ? S'il ne nous est pas encore donné de l'embrasser dans son trône, que ne courons-nous du moins à ses saints autels ? Courons donc à cette table mystique, prenons avidement ce corps et ce sang; n'ayons de faim que pour cette viande, n'ayons de soif que pour ce breuvage : car pour bien désirer Jésus, il ne faut désirer que lui. Désirons Jésus-Christ avec transport; nous trouverons en lui la paix de nos âmes, cette paix qu'il vous faut montrer en la bienheureuse Marie : et c'est par où je m'en vais conclure.
TROISIÈME POINT
Yoici l'accomplissement de l'œuvre de Dieu dans les âmes qu'il a choisies. Il les purifie par l'humilité, il les enflamme parles désirs; enfin lui-même il se donne à elles, et leur amène avec lui une paix céleste. Ce sont, mes sœurs, les chastes délices de cette sainte et divine paix qui réjouissent la sainte Vierge en Notre-Seigneur, et qui lui font dire d'une voix contente : « Mon âme exalte «le nom du Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu mon « sauveur : » Magnificat anima mea Dominum l. Certainement son âme est en paix, puisqu'elle possède Jésus- Christ. EL c'est aussi pour cette raison, que, ne pouvant assez expliquer cette paix inconcevable des âmes pieuses, je m'adresse à la sainte Yierge ; et je vous prie d'en apprendre d'elle les incomparables douceurs, en parcourant ce sacré cantique qui ravit aujourd'hui le ciel et la terre. Mais, pour en comprendre la suite, il fautvousreprésenter, comme en raccourci, les instructions qu'il contient, que nous examinerons ensuite en détail dans le peu de temps qui nous reste.
1 Luc. i, \~.
Pour cela, je partage ce cantique en trois. Marie nous dit, avant toutes choses, les faveurs que Dieu lui a faites. « 11 a, dit-elle, regardé mon néant ; il m'a fait de très- « grandes choses, il a déployé sur moi sa puissance. » Elle parle secondement du mépris du monde, et considère sa gloire abattue : « Dieu a dissipé les superbes, Dieu a « déposé les puissants ; et pour punir les riches avares, il « les a. renvoyés les mains vides. » Enfin elle conclut son sacré cantique en admirant la vérité de Dieu et la fidélité de ses promesses : « Il s'est souvenu de sa miséricorde, « ainsi qu'il l'avait promis à nos pères, » sicut locutus est ad patres hosù-os1. Voilà trois choses qui semblent bien vagues, et n'ont pas apparemment grande liaison : néanmoins elle est admirable, et je vous prie, mes sœurs, de le bien entendre ; car il me semble que le dessein de la sainte Vierge, c'est d'exciter les cœurs dos fidèles à aimer la paix que Dieu donne. Pour leur en montrer la douceur, elle leur en découvre d'abord le principe : principe certainement admirable ; c'est le regard de Dieu sur les justes, sa bonté qui les accompagne, sa providence qui veille sur eux : Ilespexit humilitatem ancillœ suœ 2 ; c'est ce qui fait naître la paix dans les saintes âmes. Mais parce que l'éclat des faveurs du monde, et les vaines douceurs qu'il promet, les pourraient détourner de celles de Dieu, elle leur montre secondement le monde abattu, et sa gloire détruite et anéantie. Enfin, comme ce renversement des grandeurs humaines, et l'entière félicité des âmes fidèles ne nous paraît pas en ce siècle ; de peur qu'elles ne se lassent d'attendre, elle affermit leur esprit dans la paix de Dieu, par la certitude de ses promesses. Voilà l'ordre et l'abrégé du sacré cantique : peut-être ne
1 Luc. i, 55.
2 Ibid. 48.
paraît-il pas encore assez clair ; mais j'espère bien, chrétiens, que je vous le ferai aisément entendre.
Considérons donc, avant toutes choses, le principe de cette paix; et comprenons-en la douceur, par la cause qui l'a fait naître. Dites-la-nous, ô divine Yierge ! ditesnous ce qui réjouit votre esprit en Dieu. « C'est, dit-elle, « qu'il m'a regardée ; c'est qu'il lui a plu de jeter les yeux « sur la bassesse de sa servante : » Quia respexit humilitatem anciltœ suœ. Il nous faut entendre, mes sœurs, ce que signifie ce regard de Dieu, et concevoir les biens qu'il enferme. Remarquez, dans les Écritures, que le regard de Dieu sur les justes signifie, en quelques endroits, sa faveur et sa bienveillance ; et qu'il signifie, en d'autres passages, son secours et sa protection. Dieu ouvre sur eux un œil de faveur; il les regarde comme un bon père, toujours prêt à écouter leurs demandes; c'est ce que veut dire le Roi-prophète : Oculi Domini super justos, et aures ejus in preces eorum l : « Les yeux de Dieu sont arrêtés sur les «justes, et ses oreilles sont attentives à leurs prières; » voilà le regard de faveur. Mais, mes sœurs, le même prophète nous expliquera, dans un autre psaume, le regard de protection: Ecce oculi Domini super metuentes eum, et in eis qui sperant super misericordia ejus^: «Voilà, dit-il, « que les yeux de Dieu veillent continuellement sur ceux « qui le craignent; » et cela, pour quelle raison ? Ut eruat a morte animas eorum, etalateos in famé 3 : «Pour délivrer « leurs âmes de la mort, et les nourrir dans la faim. » Voilà ce regard de protection par lequel Dieu veille sur les gens de bien, pour détourner les maux qui les menacent. C'est pourquoi le même David ajoute aussitôt : <• Notre âme attend après le Seigneur, parce qu'il est notre
1 Ps. xxxni, 1G.
2 Ibid. 18.
3 Ibid. 1<J.
< protecteur et notre secours : » Anima nostra instinct Do minum; quoniam adjutor et proteztor noster est l. Une âme assurée de ce double regard, que p°,ut-elle souhaiter pour avoir la paix ? C'est ce que veut dire '.a très-sainte Vierge, lorsqu'elle nous apprend que Dieu la regarde.
En effet c'est elle, mes sœurs, qui est singulièrement honorée de ce double regard de la Providence : Dieu l'a regardée d'un œil de faveur, lorsqu'il l'a préférée à toutes les autres femmes ; et que dis-je, à toutes les femmes ? mais aux anges, mais aux séraphins, et à toutes les créatures. Le regard de protection a veillé sur elle, lorsqu'il en a détourné bien loin la corruption du péché, les ardeurs de la convoitise, et les malédictions communes de notre nature : c'est pourquoi elle chante avec tant de joie. Écoutez comme elle célèbre la faveur de Dieu. Fecit mi/ii magna qui potens est '2 : il m'a, dit-elle, comblée de ses grâces. Mais voyez comme elle se loue de sa protection : Fecit polentiam in brachiosuo 3 : « Son bras a mona tré en moi sa puissance ; » il m'a remplie de ses grâces et m'a fait de si grandes' choses, que nulle créature ne les peut égaler, ni nul entendement les comprendre : Fecit mihi magna. Mais s'il a ouvert sur moi ses mains libérales pour combler mon âme de biens, il a pris plaisir d'étendre son bras pour en détourner tous les maux : Fecit potentiam. C'est donc particulièrement l'heureuse Marie qui est favorisée de ces deux regards de bienveillance et de protection : Quia respexit humilitatem.
Mais néanmoins, âmes chrétiennes, âmes saintes et religieuses, vous en êtes aussi honorées; et c'est ce qui doit mettre votre esprilen paix. Pourrai-je bien exprimer cette vérité? sera- t-il donné à un pécheur de pouvoir parler
' Ps. xxxiii,20.
1 Luc. i, 'i'.).
3 lui t. 5
•l'yl POUR LA FETE DE LA VISITATION.
dignement do la paix des âmes innocentes ? Disons, mes sœurs, ce que nous pourrons : parlons de ces douceurs inconcevables, pour en rafraîchir le goût à ceux qui les sentent, et en exciter l'appétit à ceux qui ne les ont pas expérimentées. Oui, certainement, û enfants de Dieu, il vous regarde avec bienveillance, il découvre sur vous sa l'ace bénigne. Il montre un visage terrible lorsqu'une conscience coupable, nous reprochant l'horreur de nos crimes, fait que Dieu nous paraît en juge, avec une face irritée. Mais lorsqu'au milieu d'une bonne vie il fait naître dans les consciences une certaine sérénité, il montre alors un visage ami et tranquille ; il calme tous les troubles, il dissipe tous les nuages. Le fidèle qui espère en lui ne le regarde plus comme juge : il ne le voit plus que comme un bon père, qui l'invite doucement à soi; de sorte qu'il lui dit plein de confiance : « ô Dieu, vous êtes « mon protecteur : n Dicam Deo: Susceptor meus es l\ et il lui semble que Dieu lui réponde : O âme fidèle, je suis ton salut : Dicanimœmeœ : Salustua egosum* : tellement qu'il jouit d'une pleine paix, parce qu'il est à couvert sous la main de Dieu ; et de quelque côté qu'on le menace, il s'élève du fond de son cœur une voix secrète qui le fortifie et lui fait dire avec assurance : Si Deus pro nobis, quis contra nos ? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre (! nous3 ? » « Le Seigneur est mon salut, qui craindrai-je? « le Seigneur est le protecteur de ma vie, devant qui pour- « rais-je trembler 4 ? »
Telle est, mes sœurs, cette paix cachée que Dieu donne à ses serviteurs ; paix que le monde ne peut entendre, et qui, chassée du milieu du siècle par le tumulte continuel
i Ps. XLI, lu.
a Ps. xxxi v. 3.
* Rom. vin, 31.
* Ps. XXVI, 1.
semble s'être retirée dans vos solitudes. Mais n'en disons rien davantage : n'entreprenons pas. de persuader par nos discours, ce que la seule expérience peut faire connaître ; et ne pouvant vous la représenter en elle-même, finissons enfin ce discours en vous en disant quelque effet sensible. C'est, mes sœurs, le mépris du monde qui paraît dans la suite de notre cantique ; de la fausse paix qu'il promet, des vaines douceurs qu'il fait espérer. Car cette âme appuyée sur Dieu ; qui goûte les douceurs de sa sainte paix, qui a mis son refuge dans le Très-Haut : jetant ensuite les yeux sur le monde, qu'elle voit bien loin à ses pieds ; du haut de son refuge inébranlable, ô Dieu, qu'il lui semble petit, et qu'elle le voit bien d'une autre manière que ne fait le commun des hommes. Mais en quel état le voitelle? Pille voit toutes les grandeurs abattues, tous les superbes portés par terre ; et dans ce grand renversement des choses humaines, rien ne lui paraît élevé que les simples et humbles de cœur. C'est pourquoi elle dit avec Marie : Dispersit superbps [ : « Il a dissipé les superbes, » déposait patentes 2, « il a déposé les puissants, » exaltavit humiles, « et il a relevé ceux qui étaient à bas. »
Entrez, mes sœurs, dans ce sentiment, qui est le sentiment véritable de la vocation religieuse : et afin de le bien entendre, représentez -vous, s'il vous plaît, cette étrange opposition de Dieu et du monde. Tout ce que Dieu élève, le monde se plaît de le rabaisser; tout ce que le monde estime, Dieu se plaît de le détruire et de le confondre : c'est pourquoi Tertullien disait si éloquemmenl, qu'il y avait entre eux de l'émulation : Est œmulatio divinœ rei et hwnanœ*. En effet, nous le voyons par expérience. Qui sont ceux que Dieu favorise ? ceux qui sont humbles, mo*
i Luc i, 51.
2 Ibid. 52.
3 Apotog. n° 50.