‹ Sermons, discours et mandementsChapitre 36 sur 74 · SUR LA PROF'ANATION DU DIMANCHE · texte numérisé non relu

SUR LA PROF'ANATION DU DIMANCHE

cesse le dimanche, et que les fautes commises pendant les six jours donnés à l'homme trouvent leur expiation dans la prière du jour que Dieu s'est réservé \» Et, dans ces rares circonstances où les passions déchaînées ferment Toreille à ces pathétiques exhortations, TÉglise entière s'émeut de douleur, elle assemble ses conciles, elle proclame le précepte divin avec une nouvelle force^ et les pasteurs des âmes sont eux-mêmes menacés d'anathème s'ils ne rappellent souvent à leur troupeau l'urgente nécessité d'y demeurer fidèles.

Certains esprits, qui se croient profonds, parce qu'ils ont quelque étendue, semblent étonnés aujourd'hui du parfait accord qui régna si longtemps entre tous les pouvoirs pour maintenir sur la terre la stricte observation du dimanche; mais, avec un peu plus de science et de réflexion, il leur serait facile de reconnaître que de la sévère observance de ce précepte dépendent à la fois et l'existence de la religion, et la règle des mœurs, et le maintien de tout ordre public parmi les nations chrétiennes. Les passions coupables qui troublent le monde, les erreurs qui le dépravent, n'ont jamais eu d'autre root de ralliement et d'autre cri de guerre que

* Dominica die a lu bore ccssanduin est alque omniDo orationi insislendum, ut si quid Degligentia* pr sei dies agitur, perdiem dominicain resurreetionis precibus expietur. S. Greg. Hag. lib. 11, Epist. m. II. 10

f46 INSTRUCTION PASTOBALE

eette sinistre menace : ce Faisons taire la louange de Dieu, et bannissons des calendriers tons les jours de fêtes '. » Que faut-il à l'ange des ténèbres pour plonger le monde dans la corruption, en dépit de la justice, des institutions et des lois? Deux choses : l'ignorance, qui jette sur les devoirs un voile impénétrable, et les inclinations perverses du cœur kumain, abandonnées à leur cours naturel, sans autre répression que la crainte du châtiment.

Oui, sans croyance et sans pratique religieuse, nos très-chers frères, aucune puissance humaine ne saurait fonder une morale obligatoire; la morale sort de la foi comme l'enfant du ^ein de sa mère, et la vanité des vanités, c'est la prétention puérile de ne rien croire et de vivre néanmoins en homme de bien. L'instruction purement humaine, répandit-elle sur les plus faibles intelligences des rayons aussi nombreux, aussi éclatants que ceux dont Tastre du jour nous inonde sans cesse, sera loiijours incapable de faire naître des devoirs; le ^'crme lui manque, et la lumière et la chaleur ne sauraient Xëconder le néant Croire ce que l'on veut et pratiquer ce qu'on doit est chose contradictoire. L'instruction, Tinstruction, dites-vous de toutes parts. Oui, sans doute, l'instruction qui pénètre

* Quiescere faciamua omnes dies festos Deî a teri-a. P$., uxui, 8.

SUR LA PROFANATION hV J)IIIANCHE. 147

rhomme tout entier, qui, après avoir jeté des lumières dans son esprit, ne laisse pas son cœur danâ les ténèbres, qui passe de Fintelligence dans la conscience, et dirige à la fois les pensées et les actions, l'instruction qui rende les enfants respectueux et dociles, les époux fidèles, les serviteurs dévoués à leurs maîtres, les riches bienfaisants, les pauvres résignés, qui courbe l'industrie sous le joug de la bonne foi et le commerce sous les lois d'une probité sévère. Vienne cette salutaire instruction s'asseoir aux foyers domestiques et présider hautement à nos rapports avec nos semblables^ la face du monde serait bientôt renouvelée. Mais interrogez toutes vos sciences les unes après les autres, demandez-leur cette instruction efficace qui plie à l'ordre les penchants rebelles, elles vous répondront qu'elle n'est pas dans leur domaine et qu'elles ne la connaissent pas; car cette instruction n'est pas de la terre, elle descend de plus haut, et elle n'aura jamais parmi vous qu'un siège et qu'un organe^ l'Ëglise et le prêtre. Or, si le seul jour de la semaine où cette instruction peut être entendue, vous ne quittez point vos travaux pour vous rassembler aux lieux où on la donne, si la voix paternelle qui lui sert d'organe résonne comme un airain sonnant au milieu des églises désertes, à quel jour, à quelle école viendra-t-elle éclairer votre es-

prit et régénérer votre âme? Point de dimanche, point de règle des mœurs.

Mais, peut-être, sans règle des mœurs, vousôerat-il possible de maintenir quelque ordre moral au milieu de vos familles, et trouverez- vous, dans votre intérêt ou dans Tamour du prochain, les moyens de rendre vos semblables heureux et bons. Il semble qu'on le croit ainsi. Les essais se multiplient, la moindre apparence de succès est considérée comme une conquête; la science, le pouvoir, les bienfaisantes associations, rivalisent de sollicitude. C'est surtout vers la portion la plus souffrante du peuple que se porte le zèle réparateur. Il faut à tout prix, on le sent bien, adoucir le sort des pauvres, des prisonniers, de la classe ouvrière, et régénérer, s'il se peut, dans toutes les conditions, les âmes flétries par le vice. Que d^ingénieuses prévoyances ! que de touchants sacrifices dans cette belle entreprise! mais que les résultats sont loin de répondre à tant de généreux efforts ! Vous voyez tous les jours dans vos ports de mer, nos très-chers frères, des navires appareiller poiir un long voyage; rien n'égale l'ardeur de l'équipage, l'ensemble et l'activité de la manœuvre; mais, si le vent manque pour enfler les voiles, le vaisseau s'agite en vain sur une mer endormie. Il en est ainsi de tous ces sincères dévouements; l'esprit vîvificateur leur man-

SUR LA PROFANATION DU DIMANCnE. 149

que pour les animer et les féconder. Les passions moissonnent avant leur maturité les fruits semés parla seule bienfaisance; et, pour ne parler ici que de quelques exemples, que n'a-t-on pas fait, depuis quelques années, pour rendre les prisonniers moins malheureux et meilleurs? Cependant, à mesure que les plus généreux adoucissements pénètrent dans ces lieux de gêne où le coupable expie ses premiers attentats, l'endurcissement au mal et la haine de la vertu semblent y pousser de plus profondes racines. Le crime y dresse sa chaire de pestilence; il y professe ses affreux mystères, et l'infortuné qui n'avait commis qu'en tremblant sa première faute en sort, à la fin de sa peine, avec toute la science du mal, et, comme le mauvais ange, tout prêt à insulter en riant aux derniers gémissements de ses victimes. Plus l'humanité parait adoucir la justice, plus la férocité passe dans les mœurs; et, pendant que les âmes compatissantes, applaudissant à la diminution des peines, s'élèvent pour demander aux législations modernes l'abolition de toute punition irréparable, la perversité des méchants se réjouit à son tour d'une si touchante mansuétude» non pour rougir de ses excès, mais pour y puiser de nouvelles forces; et, dans tous ces ménagements salutaires, elle ne voit plus qu'une sauvegarde à ses noirs desseins et le moyen facile de ravir

!5tl INSTRUCTrON PASTORALE

la Vie des autres sans compromettre la sienne.

Quoi de plus digne encore d'admiration, nos très-chers frères, que cette universelle sollicitude pour le bien-être de la classe ouvrière? D'habiles établissements de prévoyance et d'économie remplissent les grandes villes, et le sort de l'homme de travail, loin de s'améliorer, devient, hélas! de jour en jour plus incertain et plus précaire- Si la moindre crise déconcerte un moment l'industrie, si quelques instants d'une saison plus rigoureuse viennent interrompre les travaux journaliers, la misère éclate soudain plus menaçante et plus vive, traînant après elle la faim et la nudité, et les miracles de la charité suffisent à peine pour sauver tout un peuple des dernières angoisses pendant quelques jours sans ouvrage.

D'un autre côté, quels soins plus gracieux et plus touchants pourrait-on prodiguer à l'enfance pauvre et délaissée? Objet des plus délicates attentions, des asiles et des écoles lui sont ouverts à toute heure. Mais, au milieu de ces empressements dignes d'envie, quel est au vrai le sort de l'enfance? Ouvrez les yeux et voyez : les parents et les maîtres demandent à cesjeunes plantes de porter des fruits dans la saison des fleurs; par des fatigues excessives et trop prolongées, ils épuisent leur sève naissante, peu en peine de les laisser végéter et périr

SUR LA PROFANATION DU DIMANCHE. 15f

sur une tige chancelante et desséchée. Pauvres petits enfants! que l€^ lois se hâtent d'étendre leur protection sur votre existence^ et que la postérité lise avec étonnement sur le front de ce siècle, si content de lui*ménie : a En ces jours de progrès et de découvertes, il fallut une loi de fer pour défendre de tuer les enfants par le travail. »

Que dire enfin, nos très-chers frères, des succès obtenus par tant d'ingénieuses institutions formées sous nos yeux pour relever la dignité des mœurs populaires? Sociétés de morale, associations de tempérance, écrivains, orateurs, tout prodigue aux peuples des préceptes de conduite et des règlements de vie. A voir tant de leçons de morale, on dirait que le peuple doit vivre dans la lumière et dans la sainte pratique de la vertu, et Dieu sait dansquelles ténèbres il s'enfonce, chaque jour davantage. Quels excès d'ignominie! Quels blasphèmes contre le ciel! Quelles scènes lamentables de meurtres et d'horreur ! A chaque instant quelque chose de plus immonde et de {dus impie semble se fortifier dans les âmes» Oublieuses de tout et d'elles-mêmes, les dernières classes achèvent de lever tout voile de décence et de braver tout sentiment de pudeur, et, prenant à la lettre les ignobles enseignements d'une philosophie impure, elles se persuadent avec bonheur que, puisqu'il n'y a plus rien après la mort et

qu'elles doivent partager le destin des biiites, elles peuvent bien en mener la vie : là il n'y aura bientôt plus ni pères, ni mères, ni enfants, ni mariages, ni lois, ni devoirs, ni conscience; et, quand la vie animaledont elles veulentvivreleurseratropennuyeuse ou trop pesante, elles sauront bien s'en affranchir et la jeter par terre comme un inutile fardeau.

Ainsi la bienfaisance et Thumanité, livrées à leurs propres forces, travaillent en vain à rendre j les hommes plus heureux et meilleurs; ce qu'elles donnent aux besoins de Tannée est à l'instant dévoré par les passions d'un jour; et, pendant qu'elles . relèvent habilement une partie de l'édifice, une I autre partie s'écroule, et qu'il faut relever encore, | condamnées qu'elles sont à tourner sans fruit dans un large cercle de mécomptes affligeants et de déceptions journalières. Mais rendez au peuple son dimanche, laissez-lui reprendre le chemin de son église; là, une voix plus puissante que celle de l'homme imposera silence à ses passions indomptées; car le pasteur de la paroisse, ouvrant à son troupeau le livre des devoirs, lui montre d'une main l'autel du sacrifice où se puise avec abondance la grâce de les remplir, et de l'autre le tribunal de la pénitence où s'épanche le vif regret de les avoir méconnus. Que si, dans ce jour sacré, ni les travaux publics ne sont suspendus, ni les enlre^

Page 1