II
roH INSTRUCTION PASTORALE
Or ces temps de calamité sont-ils bien loin de nous, nos très-chers frères, et chaque jour des bruits sinistres, des symptômes alarmants, ne vous annoncent-ils pas leur approche? Que voyez-vous, qu'entendez-vous? rendez-vous attentifs à ce qui se passe. Les sciences ont agrandi leur domaine en arrachant quelques nouveaux secrets à la nature; le hasard et le génie se sont rencontrés de nos jours pour faire ensemble de puissantes découvertes. Des prodiges non moins étonnants, dans Tordre moral, ont concouru avec les découvertes de Tordre matériel. Pendant que Tesprit scientifique faisait sortir du plus léger des éléments une force capable de soulever les montagnes et de faire courir des maisons mobiles avec la rapidité des vents, Tesprit des innovations trouvait dans la parole humaine, non moins légère que la vapeur, un levier assez fort pour renverser les empires, une puissance de domination capable de courber les peuples les plus fiers, non sous le joug des armes, mais sous le joug des harangues et des simples discours. La parole humaine a donc été proclamée reine des nations, e( Ton s'est hâté de lui élever des trônes partout où elle a promis de créer un monde de félicités à la place du monde de misères que les hommes avaient habité trop longtemps. Sa souveraineté a été reconnue aux acclamations des peuples; les anciens rois
ont humblement abaissé l'orgueil de leurs diadè* mes devant cette nouvelle majesté, et toutes les voix de la renommée publient d'un pôle à l'autre que tout peuple sur lequel ne régnera pas la parole ne sera désormais qu'un peuple esclave et barbare.
Mais, pour introduire les sociétés humaines dans les prospérités de ce nouvel empire, il a fallu les faire sortir l'une après l'autre de leurs antiques fondements. Rien de ce qui les avait fait vivre et durer jusque-là ne leur convient plus. Leur gloire même a vieilli ou n'est plus de la gloire; les sentiments généreux, l'honneur, la fidélité, le dévouement, tout ce qui faisait battre le cœur de nos aieux est presque de nul prix. Le bien-parler peut suppléer à toutes les vertus et résumer en lui seul toutes les grandeurs et toutes les prospérités : ainsi les croyances, les institutions et les mœurs sont à refaire sous le règne de ce nouveau monarque, et la parole humaincy luttant de puissance avec la parole de Dieuj veut, à son tour, créer une nouvelle terre et un autre univers.
Cependant le passé tout entier n'a pu s'écrouler sans laisser des ruines immenses, et au milieu de ces ruines s*élève l'Église catholique, comme un monument du désert. Elle est grande, la place qu'elle occupe sur la terre; elle est même trop grande en un sens, puisque les ouvriers créateurs
craignent 9 dit-on , de manquer d'espace pour asseoir leurs nouvelles constructions. // faut donc l'ahailre, ont dit les sophistes, enivrés des récents triomphes de la parole humaine et bien persuadés que l'Église ne tiendrait pas longtemps contre la leur. De là tous ces écrits divers, ces discours et ces livres qui, depuis quelque temps, lui demandent, d'un ton de maître, de se détacher du passé, de se rajeunir comme tout le reste, ou de disparaître. Admirez cette haute sagesse, nos trës-chers frères, ils proposent gravement à une société divinement constituée pour durer toujours de se modifier selon le goût d'un temps et de quelques hommes, de descendre du rocher où elle est assise à l'abri des orages pour s'abandonner aux vagues d'une mer sans fond et sans limites. Encore, si son enseignement et sa doctrine, comme leui^ fragiles systèmes, pouvaient se plier aux exigences du jour: si, au lieu de tonner contre tous les vices et toutes les passions ensemble, elle faisait un certain choix dans ses anathèmes; si elle consentait du moins à partager son empire sur les consciences avec les rhéteurs qui brûlent du désir de les gouverner, peut-être, ainsi affaiblie et mutilée, eût-elle trouvé grâce aux yeux des novateurs : mais repousser de son sein les innovations comme des maladies; rester immobile à sa place quand tout marche et se préci-
pite autour de soi; respecter les traditions du passé quand le passé est traité lui-même de vieille chimère; douter si les prodiges de la parole que tout le monde admire sont de vrais miracles ou des prestiges éclatants et vains : l'orgueil régénérateur, on le conçoit, a pu voir, dans cette impassible résistance, non l'accomplissement d'un grand devoir, mais le signe manifeste d'une opposition insensée. Cette immutabilité de TÉglise l'afflige et le déconcerte. Il ne saurait supporter l'idée d'un pouvoir souverain qui ne soit pas son ouvrage. Le sceau divin que les sophistes entrevoient malgré eux sur le front de l'Église les plonge dans des angoisses mortelles. Ils soupçonnent que quelque chose peut leur résister sous le soleil, et à l'instant ils s'irritent contre eux-mêmes de ce soupçon; ils parlent plus haut, ils écrivent plus vite, ils impriment nuit et jour; leur parole éclate en plaintes, en menaces, en malédictions, comme celle de l'enfant qui ne peut renverser un colosse. Ils lèvent souvent les yeux pour voir si l'Église n'est pas encore tombée; ils prennent le bruit qu'ils font pour la chute de l'édifice qu'ils ont entrepris de démolir, et, semblables à ces infortunés que la faim tourmente et qui finissent par entrer dans un délire où ils se rassasient d'aliments fantastiques, on les voit se nourrir de leur impuissance et en tromper les ennuis par des
chants de victoire. Cependant l'orgueil monte, monte toujours; arrivé enfin aux limites du monde réel, il regarde au delà, il s'élance vers des mondes imaginaires, et, dans l'extase de son délire, il lui semble qu'il creuse un vaste tombeau, qu'il y ensevelit pour jamais TÉglise, et, roulant une pierre énorme sur le vide de ce sépulcre vide, il fait annoncer à la terre par ses lettrés, ses rhéteurs «t ses romans que c'en est fait de l'Église catholique, et que, soumise à d'autres lois, mais affranchie des antiques superstitions, l'humanité va s'avancer glorieusement et sans obstacle vers la perfection infinie où rappellent ses destinées.
Ces rêves de destruction ne doivent pas vous surprendre, nos très^here frères : ils furent gravés sur le marbre et l'airain par les anciens sophistes, à de longs intervalleîs, avant de l'être sur le papier par les sophistes contemporains. « Gloire à César, pour avoir aboli jusqu'au nom chrétien *, » disent les antiques inscriptions; a Gloire à la philosophie qui a délivré les nations du joug des superstitions et des prêtres, » disent aussi des monuments plus modernes. Malheureusement ces récits fabuleux et ces assertions chimériques viennent tous les jours frapper les oreilles du peuple, et ils exercent sur les
* Ghristiano nomine deloto.
esprits un tel pouvoir de fascination et d'erreur, qu'on se demande si l'Église catholique a disparu, alors même que la foule remplit ses temples et qu'en tous lieux les ouvriers évangéliques succombent aux fatigues du saint ministère. Qui pourrait comprendre, en effet, l'ascendant irrésistible que la parole des sophistes a pris aujourd'hui sur les intelligences? Elle fait à son gré le vrai et le faux, la lumière et les ténèbres, comme les prismes font les couleurs. En voulez-vous des exemples, nos trèschers frères? écoutez :
Fondés sur l'évidence des preuves les plus convaincantes, nos pères, dans la droiture de leur esprit, croyaient à la divine institution de l'Église, comme nous croyons encore nous-mêmes à l'existence du soleil. Mais supposez un moment qu'à cette dernière croyance fussent attachés les obligations morales, les préceptes et les règles de vie qu'impose la foi catholique, en sorte que l'on se mit en contradiction avec soi-même si l'on continuait à croire au soleil sans vivre selon l'Évangile; supposez encore que, soumis à la loi commune, les sophistes eussent de plus un intérêt de réputation et de fortune à faire une guerre particulière à l'astre du jour : telle est la confusion intellectuelle où nous vivons, que la première vérité de l'ordre physique serait aussi facilement, aussi promptement
obscurcie que les premières vérités de Tordre moral. Les doutes sur le soleil même deviendraient en peu de temps aussi populaires que les doutes sur la religion. Ce n*est pas possible, dites-vous, la fascination du sophisme ne peut aller jusque-là. Ah! que vous connaissez mal la puissance d'obscurcissement qui vous enveloppe de ses ombres et de ses illusions!
On commencerait d'abord par disposer habilement les esprits à entendre du nouveau sur le mécanisme céleste de notre système planétaire; on jetterait une légère teinte d'ironie et de mépris sur l'état des sciences astronomiques, avant le siècle où nous sommes; l'autorité des savants les plus illustres, mais un peu anciens, serait contestée, et leurs livres ne mériteraient plus dètre consultés à l'avenir. On ferait ensuite annoncer de divers points du globe c( qu'il se passe, depuis quelque temps, des choses assez étranges dans le soleil; que les taches qu'on y avait remarquées autrefois se déplacent de moment en moment et s'élargissent au point d'aflaiblir sensiblement l'éclat de cet astre et den diminuer la chaleur. » L'attention publique une fois éveillée sur un sujet si intéressant, on aurait soin de l'en préoccuper tous les jours. <c Les dernières observations de nos grands astronomes, dirait-on, ont eu des résultats d'une telle impor-
tance, que nous serons obligés de réformer toutes nos idées sur ce qu'on a nommé jusqu'ici le père du jour et de la lumière; tout ce que nous croyions en savoir n'était appuyé que sur une science fort incomplète et sur des préjugés populaires qui ont fait leur temps. Il résulte, en eflet, des dernières expériences qu'on peut douter, à bon droit, si la chaleur et la lumière nous viennent de cet astre; tout porte à croire, au contraire, qu'il est opaque comme les planètes. » De nouveaux mémoires seraient ensuite publiés, où les doutes soulevés précédemment se transformeraient en certitude. « Enfin la science moderne vient de résoudre l'immense question qui préoccupait depuis si longtemps tous les esprits : il est aujourd'hui démontré que le soleil est un globe obscur, et que c'est la masse des rayons lumineux épars dans la nature qui convergent et se réunissent dans cette énorme planète, par une puissance d'attraction dont la cause n'est pas encore bien connue : mais c'est déjà un immense progrès de savoir que le soleil peut disparaître des cieux sans que la somme de lumière et de chaleur répandue dans notre univers en soit sensiblement diminuée, et sans que la terre, surtout, puisse en souffrir dans sa parure et dans sa fécondité. Au reste, des appareils lumineux beaucoup plus commodes et plus brillants que cet astre vien-
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nenl d'être inventés, et il n'y aura bientôt plus que les ennemis des lumières et les esprits arriérés qui puissent attacher la moindre importance à ce vieux flambeau dont la forme usée ne pouvait plus s'adapter à notre moderne civilisation. » Mais^ si ces nouvelles opinions, outre l'avantage de nous délivrer de beaucoup de pénibles devoirs, comme nous le supposions tout à l'heure, avaient encore la vertu de nous placer au rang des esprits forts en les professant; si la vieille doctrine, attaquée de toutes parts par la logique, l'épigramme et le ridicule, était obligée de se réfugier dans les consciences pour éviter les affronts; si on la faisait monter sur la scène pour la livrer au rire des spectateurs; ni les corps savants et les académies, n'osant pas la défendre, se plaçaient à la tête de ceux qui l'attaquent avec le plus d'esprit et de talent^ n*est-il pas vrai, pour quiconque connaît notre fol amour delà nouveauté, que cette croisade des sophistes contre le soleil finirait, tôt ou tard, par rendre l'opinion publique aussi hostile à cet astre que leurs incessantes attaques ont pu la rendre hostile à l'Église. Et, quand ces nouvelles doctrines seraient enfin descendues jusqu'aux plus basses régions sociales, que pensera iton, que dirait-on du soleil, dans ces Heui de réunions populaires où le sophiste de t endroit serait chargé de les propager et de les enrichir de ses
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savants commentaires? Mais le nom de l'astre du jour n'y serait accueilli que par le rire stupide ou par le blasphème insolent; mais on Taccuserait de tous les malheurs publics; mais^ pour tout dire en un mot, on le ferait passer pour un Jéscite; et, si son trdne était aussi près de terre que bien d'autres trônes, mille bras intelligents se lèveraient ensemble pour le réduire en poussière. Sans doute ni ce vain bruit de paroles ni ces insultes grossières n'empêcheraient le géant du ciel de se lever tous les matins pour parcourir son immense carrière, en inondant le monde de nouveaux feux, pas plus qu'ils n'empêchent l'Église de poursuivre sa course majestueuse à travers les âges, versant à pleines mains ses grâces et ses bienfaits, et sur les générations fidèles qui lui sont soumises, et sur les générations infidèles qui ne peuvent l'insulter qu'en passant. Mais la plus éclatante vérité n'en serait pas moins obscurcie et méprisée.
0 pauvre esprit humain, comme on se joue de ta faiblesse! On peut donc t'aveugler assez pour te persuader que tu ne vois pas ce que tu vois, et que tu ne veux point ce que tu désires. La pensée de Tesclave est libre jusque dans les fers; la tienne ne t'appartient pas. Condamné tous les matins à lire à la hâte ce qu'il faut que tu croies pendant le jour, ton entendement s'arrête là où s'arrête la plume de
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tes précepteurs. Même le charme des fictions et des fables a pu devenir si fort, que les nobles réalités ne t'inspirent plus qu'un insupportable dégoût : la vérité te devient odieuse; c'est aux romans désormais à faire ton éducation, tes mœurs et ta gloire. Le mystère de ton ignorance n'est plus un mystère, le sceau de ton inépuisable crédulité est rompu, on peut te vouer aux plus fatales, aux plus folles illusions : tu es capable de tout porter. Mais, quand le mensonge s'est ainsi élevé à la dignité d'enseignement public, les premières lois de la vie morale des peuples sont renversées, et l'opinion, égarée en tous sens, finirait par s'endormir de fatigue dans un sombre scepticisme ou dans une stupide crédulité, si la puissance d'aveuglement dont nous parlons ne trouvait nulle part écrit devant elle : « Tu viendras jusque-là, et là se brisera ton orgueil.» La Providence y a donc pourvu, en lui donnant pour barrière ses propres excès et le réveil de la conscience publique. Nous sommes témoins de ses triomphes, nous le serons de ses abaissements : elle n'aura pas encore achevé de se glorifier de sa force et de se promettre un éternel empire, qu'on la verra s'agiter sur son trône, comme si elle se sentait saisie par la main toute-puissante qui doit Ten précipiter.
Et ne dirait-on pas que ces temps vont s'accom-
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plir? Les sophistes, arrivés d'hier au faite de la puissance, ne commencent-ils pas à perdre en autorité ce qu'ils gagnent en nombre? leur force réelle ne va-t-elle pas en s'aflaiblissant de toute la violence qu'ils déploient contre l'Église? Autrefois, avant d'attaquer la nouvelle Sion, ils se donnaient le soin d'en étudier les côtés faibles, ils en formaient le siège dans un ordre régulier : aujourd'hui, ce n'est plus qu'une armée débandée que la haine conduit, que la colère transporte, qui, sans reconnaître la voix d aucun chef, se précipite sur la cité sainte, poussant des cris sauvages pour efTrayer ses défenseurs. Autrefois encore, ils, maniaient avec quelque talent les armes de la critique,. leur érudition religieuse n'était pas méprisable, ils aflectaient une certaine connaissance de la théologie chrétienne; les incertitudes de l'histoire, les obscurites de la métaphysique, leur venaient en aide pour combattre la vérité : maintenant, ils ne connaissent l'Église, sa constitution et ses lois que par les travestissements odieux et les insolentes satires qu'en ont faits leui*s devanciers. Leur instruction religieuse ne s'élève guère au-dessus de la plus vulgaire ignorance; et, obligés qu'ils sont de créer une Église catholique toute d'imagination, ils la remplissent de honteux préjugés et de bizarres su^ persti tiens, sans se douter le moins du monde qu'en
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la présentant ainsi déûgurée au mépris de leurs lecteurs ils n'appellent ce mépris que sur la peinture qu'ils en ont tracée.
En voulez-vous la preuve? ouvrez leurs livres. Dédaignant d'élever leurs faibles conceptions jusqu'à nos sacrés mystères, ils s'efforcent de les rabaisser jusqu'à eux. Quelles basses pensées, et surtout quel étrange langage ! Dans leurs expositions contre la foi catholique, les païens parlaient une langue intelligible, et, dans ce qui nous reste de leurs controverses, on voit percer le désir d'être assez clair pour se faire comprendre. C'est tout le contraire de nos jours : pour se montrer fort contre l'Église, il faut profaner les mots les plus saints, sanctifier les plus impurs, s'élever sur de grandes paroles à une fausse et imaginaire transcendance, et s'envelopper d'un néologisme vague et nébuleux, où l'obscurité des expressions réponde dignement à l'obscurité des idées. Moins on comprend, plus on est convaincu; moins on est compris, plus on fait impression : il n'y a que l'injure et la calomnie envers les choses saintes qu*on sache exprimer clairement.
Qu'est-ce querËglise catholique, dans leurs écrits? Une espèce de système religieux auquel on peut opposer tant d'autres systèmes, un série d'opinions mystiques que l'esprit humain adopta dans des
temps d'ignorance, et que les prêtres exploitèrent à leur profit; ou, si Ton veut, une secte isolée qui a pour mère la superstition, et le fanatisme pour père.
Et qu'est-ce que l'Église catholique en réalité? Un peuple vivant, et le plus grand de tous les peuples; qui a sa nationalité, ses rois, sa législation et son gouvernement comme toutes les nations de la terre; nationalité puissante dans laquelle tous les peuples civilisés sont venus tour à tour se confondre, et qui n'est bornée ni par les fleuves ni par les montagnes. L'Orient se sépare, l'Occident tout entier se jette dans ses bras; un schisme fatal entraîne une partie du Nord, un nouveau monde vient remplir ce vide; de ses entrailles souvent déchirées, mais toujours fécondes, sortent en foule de nouveaux enfants qui la consolent de ceux qu'elle a perdus. Le temps lui est soumis, et l'éternité fait partie de son domaine; elle combat sur la terre« elle souffre au lieu des expiations, elle règne dans le ciel; ce peuple ne meurt pas : il a pris possession, par le baptême, de la vie qui dure toujours. Société incomparable qui embrasse l'humanité tout entière et réalise celte grande unité humaine après laquelle, dit-on, soupire le monde, liant ensemble, par des liens fraternels, le présent, le passé, Tavenir^ et, de toute la race humaine, depuis le pre-
mier homme jusqu'au dernier de ses descendants, ne faisant qu'une seule famille dont Dieu seul est le monarque et le père. Ses doctrines ne sont pas des opinions, mais des lois immuables promulguées de siècle en siècle avec la pompe et la solennité qui conviennent à un tel peuple et à un tel roi; sa charte constitutive émane du seul pouvoir qui n'en connaît point d'autre au-dessus de lui, aucun mot n'y sera changé; « et les points et les viipiles y resteront à leur place, au milieu des tremblements de terre qui brisent toutes les constitutions \ »
Son gouvernement « est fondé sur la pierre *; » afTermi par les coups qu'on lui porte, il subsiste inaltérable au milieu des déplacements et des ruines des gouvernements humains, et deux cent cinquanlesix rois se sont assis sur ce trône immuable, depuis Pierre le Pêcheur jusqu'à Grégoire XVI, qui règne glorieusement sur la ville et le monde. Or ce peuple lit dans ses annales, conservées dans toutes les langues et chez tous les peuples, qu'il n'a pour fondateur et pour législateur que Dieu même; remontant de famille en famille, de génération en génération, il prouve l'authenticité de son histoire par les irrécusables témoignages sur lesquels repo*
* Iota unum aut uous apex non praeteribit a lege donec omoia fiant. Matlh., V, 18.
* Fundata cnim erat super pelram. Luc, vt, 48.
sent partout Tobligation des traités humains^ lés droits sacrés de la propriété, l'honneur et la vie des homnies. Qu'on lui démontre donc, il en est temps, que ses titres nationaux sont controuvés, ou qu'ils ont été profondément altérés dans le cours des siècles; qu'on lui prouve, par les règles universellement reçues pour la discussion sincère des témoignages publics, qu'il abuse de la crédulité des habitants de la terre. À ses traditions authentiques, opposez des traditions plus constantes et mieux établies; aux innombrables monuments qu'il invoque, des monuments plus nombreux et plus certains; la controverse, portée à cette hauteur, aura pour résultat d'éclairerle monde. Mais, diriger contre cette auguste société les futiles intrigues par lesquelles on fait tomber les pièces de théâtre» ourdir savamment des conspirations de collège pour ébranler ses fondements éternels, attaquer des congrégations et des jésuites, qui naquirent hier, les travestir et les calomnier, pour prouver aux ignorants que l'Église catholique n'a pas été divinement instituée sous le règne des premiers Césars, réveiller toutes les aveugles passions qui dorment au fond des âmes et les prendre pour juges souverains de la vérité des faits évangéliques, les rhéteurs modernes y pensent-ils? Et les tumultueux applaudissements de l'ignorance et du vice ont-ils tant de
charmes, qu'on puisse leur sacrifier de sang-froid les éternels principes de la logique, du bon sens et de la raison?
Les anciens rhéteurs se divisaient en plusieurs classes, mais chaque caste avait san symbole; tous croyaient à quelqu'un ou à quelque chose, et ils se faisaient gloire de leur croyance. Mais les sophistes, plus modernes, que croient-ils et à qui croient-ils? Triomphants quand ils attaquent la foi d'autrui, ils sont plus que timides pour montrer la leur. Ils ne sont ni matérialistes, ni athées, ni déistes, ni soci* niens, ni protestants; que sont -ils donc? rien. Quand vous leur demandez une profession de foi, ils vous disent assez vaguement les dogmes qu'ils rejettent, mais jamais ceux qu'ils ont admis. Ils s'établissent donc vos maîtres, et toutes leurs leçons se réduisent à vous apprendre à nier, a Au jour où tu mangeras du fruit de cet arbre, tu mourras *, » dit le Seigneur au chef delà race humaine, a ^on, vous ne mourrez pas, reprend doucement le prince des sophistes, mais vous serez comme des dieux '. » Il a nié et il a prophétisé; sa thèse est prouvée. Or qui entend le père du mensonge,, entend toute sa postérité. Nier etpromeUrej la science ne va pas au delà.
* In quocuDique enim die comederis ex eo> morte morieris. Gènes., II, 17.
' Nequaquam morte moriemini... eritis sicat dii. Geo., m, 4 et h.
POUR LE SAINT TBffPS DU CARÊME DE 1845. t275
Et il est si commode de dire non à tous les pénibles devoirs que la loi de Dieu bous impose; il est si consolant de se promettre que de leur violation il ne peut résulter pour nous aucun mal, que, pour adopter cette facile théologie, on peut se passer de raisonnement !
Quoi qu'il en soit, l'absence de toute doctrine positive n'en est pas moins le plus frappant caractère de tous les livres modernes : restent donc leurs promesses et leurs prophéties sur l'avenir. Secouez le joug de l'Église, vous dit-on hardiment; fermez l'oreille à ce qu'on vous donne pour la parole de Dieu, écoutez la nôtre; laissez vos prêtres et preneznous pour pasteurs, vous marcherez dans le progrès; les vertus publiques couleront à pleins bords de nos livres et de nos discours; et, quand nos lumières serojQt universellement répandues, elles chasseront devant elles les restes d'égoïsme, de misère et de cupidité que l'ignorance el la superstition ont laissés dans vos âmes. Rien de plus consolant, assurément, et de plus magnifique que ces promesses. Mais nos pères les avaient entendues comme nous, et ils sont morts souffrants et malheureux comme le reste des hommes. On les a répétées sur nos berceaux, et nous voilà entrés bien avant dans la vie. Or est-il bien vrai que vous en ayez récolté les heureux fruits, que vous soyez réel-
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lement transformés en hommes meilleurs? Sentezvous vos passions se refroidir et s'éteindre? Y a-t-il moins de division et de haine dans vos villes et dans vos campagnes? Vos âmes se conrondent-elles dans l'unique amour des vertus et de la patrie? Ktes-vous mieux disposés à sacrifier au bien public vos plus chers intérêts personnels? Le bonheur se fait-il lire sur tous vos visages? Les mœurs populaires ont-elles retrouvé leur dignité? Une sécurité profonde a- t-elle banni les craintes importunes? Et l'avenir enfin est-il si clair et si beau? Âh ! les prophéties auraient besoin d'être habilement retouchées pour séduire, par leurs fallacieuses amorces, les générations qui nous suivent; l'illusion se soutient à grand'peine; peut-être même a-t-ellc déjà cessé de bercer un grand nombre d'esprits dans ses songes brillants. On le dirait presque à l'air de désenchantement qui se peiiit sur les fronts. Ou a beau répéter qu'il faut savoii' attendre^ qu'il y a d^à bea'iitoyp de bien de fuit ; hélas ! nous sentons le mal de toutes parts, il nous presse de ses étreintes cruelles^ et il faut lire beaucoup de livres pour y trouver le bien que personne ne possède encore; il nous semble que nous souffrons autant que jamais» depuis qu'on nous assure sérieusement que nous devons être délivrés de toute souffrance, il est donc sui> le point de se réveiller, cet in-
stinct conservateur des sociétés humaines, ce bon sens incorruptible que les sophistes ont eu l'art d'endormir pendant un temps, et de fasciner par les prestiges de leur parole. La voix de la conscience publique parlera bientôt, et plus haut et plus fort que leur propre voix. Elle compare déjà, dans cette lumière intérieure que rien ne peut éteindre, les paroles et les faits, les résultats et les promesses. Qu'avons-nous gagné à déchaîner l'impiété sur la terre? En déclarant la guerre au pouvoir spirituel de l'Église, ne l'aurions-nous pas déclarée à tous les pouvoirs temporels de la société? £sl-il bien certain, du moins, qu'un pouvoir temporel quel^ conque puisse s'établir et durer là où il n'y a plus aucun pouvoir divin universellement reconnu? S'il n'existe pas de loi divine à laquelle on soit contraint d'obéir, quelle base donner aux autres lois? Est-il possible dès lors, est- il possible à la raison même de voir autre chose, dans les législations humaines, que l'oppression effroyable des faibles par les forts? Il n'y a donc plus ni juste, ni injuste, ni criine, ni vertu, ni droits, ni devoirs. Et, si les sophismes qu'on porte à nos oreilles ont la moindre force contre l'autorité spirituelle, ils renversent du même coup toute autorité temporelle ici-bas.
Ce langage intime de la conscience publique qui se fait entendre au dedans des âmes est puissam-
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ment fortifié par les questions étraoges qui éclatent au dehors : « Qu'est ce que les rois, et pourquoi des rois? Qu'est-ce que les gouvernements, et pourquoi des gouvernements? Qu'est-ce que la propriété elle travail, et l'inégalité des conditions, et la fortune de quelques-uns, et la misère de tous les auti;es? » Car, au moment où la puissance spirituelle de l'Église a été mise en question, Tétai social tout entier a dû devenir un problème. Les peuples se sont condamnés à metire chaque jour à l'étude leur propre existence. Les questions de vie et de mort, pour les plus forts empires, s'élèvent de toutes parts si nombreuses et si [Nressantes. que les gouvernements succomberaient sous le fardeau, si tout le monde ne leur venait en aide pour les résoudre. On voit des nations entières se rasseoir sur les bancs, refaire leurs classes, et, sous àes maîtres qui s'entendent si bien que l'un affirme ce que l'autre nie, et qu'au moment de recueillir les suffrages chacun est réduit au sien, on ne vit plus que de raisonnements, de discussions et de disputés, o Y at-il quelque chose de nouveau '? »se demandaient les Athéniens en se rencontrant. « Savez-vous où en est la question?» se dit^on aujourd'hui en sabordant l'un l'autre. Le nouveau, pour Athènes,
^ Atbenienses auteni oinnes... ad nihil aliiid vacabant, nisi a ut dicere mit aïKlire aliquid uovi. Act., xvii, '2t.
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c'était que le roi de Macédoine préparait des fers à la Grèce; la question, pour nous, c'est que quelque révolution est toujours à nos portes. Le doute^ l'anxiété, l'incertitude de toutes choses, martyrisent les.ânaes. Plus le siècle répand de clartés, plus nous nous approchons du chaos. Eh quoi ! ces ténèbres palpables que la colère de Dieu étendit sur la vieille Egypte^ seraient-elles donc venues s'asseoir sur de plus jeunes empires? et ne parlerionsnous tant de lumières que parce que le jour nous manque et que nous sommes entrés bien avant dans la nuit?
Ainsi juge le simple bon sens; ainsi s'inquiète la conscience publique. Mais les sophistes ne se déconcertent pas. L'ordre, pour certains esprits, est dans le désordre; le vrai dans le faux; le bien dans le mal. Leur mission e^ de nier, et, par conséquent, de détruire; et quand la destruction ne va pas assez vite à leur gré, ils appellent à leur secours tout ce qui a nié ou détruit quelque chose dans le monde.
Sous ce point de vue, les diverses sectes religieuses qui se sont séparées de l'Église romaine, en différents temps, leur inspirent la plus vive sympathie; on les encourage du geste et de la voix, on excite leur zèle languissant et tiède, on éveille leur
^ FacUe sunt tenebrae horrîbiles in unifersa terra iEgypli. Exod., X, 22.
prosélytisme endormi, et, selon la coutume, on leur promet les plus beaux triomphes. Hais, rassurez- Yous, nos très-chers frères, vous n'avez rien à craindre de ce côlè-là. Séparées de l'Époux céleste, ces églises sont condamnées à une irrémédiable stérilité. Leur histoire est écrite dans celle de l'enfant prodigue. Les biens spirituels qu'elles emportèrent de la maison paternelle « ont été bientôt dissipés dans les régions lointaines où les a conduites le fol amour dé l'indépendance \ » N'ayant plus de dogmes à enseigner, elles n'ont plus de prosélytes à faire. La pensée peut bien leur être venue de reprendre des forces. Au milieu de la confusion morale où nous vivons, et lorsque tant de catholiques ne donnent plus aucun signe extérieur de leur foi, il a pu sembler facile à d'autres cultes de réunir dans leur communion ces chrétiens indifférents qu'on dirait ne plus tenir à la nôtre. Des essais en ce genre sont tentés en ce moment et sous les plus heureux auspices. Au privilège remarquable de n'être jamais censurés ni calomniés par la parole humaine, s'ajoutent des espérances qui montent plus haut et s'étendent plus loin. Certaine disposition des esprits semble enfler leurs voiles d'un vent favorable : il en coûte d'ailleurs si peu aux passions
* Adolèscentior filius peregrè profectus est in regionero loQginquam, et ibi dissipa vit suMantiam suam. Luc, iv, 13.
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bien élevées de se faire religieuses sans se contraindre; l'amour du changement joue un si grand rôle dans les scènes de la vie ; h gloire même du scandale peut avoir tant de charmes, qu'on serait surpris si, au milieu d'aussi grands encouragements, les églises séparées n'avaient pas formé le dessein de se dilater et de communiquer aux morts le peu de vie qui leur reste. Mais, en y regardant de plus près, on voit aisément que l'agitation où ces églises sont entrées nouvellement tourne sur elle-même; elles se remuent, mais ne marchent pas, et leurs conquêtes ne seront qu'un rêve de plus à ajouter à tant d'autres rêves.
En effet, nos très-chers frères, ou les catholiques qui ne donnent extérieurement, et qu'à de longs intervalles, des signes de religion, ont eu le malheur de perdre tout à fait la foi chrétienne, ou ils conservent encore T étincelle du feu sacré sous l'oppression du respect humain et des passions de la vie. Dans le premier cas, vous ne pourrez en faire des chrétiens sincères quen les ramenant par la foi à la divinité de Jésus-Christ, à la mission de l'Église, à sa perpétuité et à son infaillibilité, et vous les reporterez ainsi, malgré vous, au principe d'autorité qu il vous faut nier pour les convertir à vos églises. Dans l'autre cas, vous les exhortez tout simplement à abjurer leur croyance pour professer vos
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opinions, c'est-à-dire que vous leur demandez une lâche apostasie pour qu'ils aient le plaisir de penser comme vous. Mais vous ne connaissez donc plus ni ce que vous êtes, ni ce qu ils sont? Vous pouvez revenir à nous sans honte et sans apostasie, mais nous ne pouvons aller à vous sans imprimer cette double flétrissure à notre mémoire. En veut-on savoir la raison? la voici. En posant pour base de la foi le jugement privé j les églises séparées de la communion romaine se sont à jamais dépouillées du droit de retenir leurs adeptes dans leur sein. Le libre examen les y conduit, le libre examen peut les en éloigner. Ils conservent toute leur vie le droit de mieux entendre les Écritures, et, par conséquent, le droit de croire autre chose que ce qu'ils ont cru. Quiconque examine, cherche, eût-il passé successivement par toutes vos églises avant de se fixer dans la nôtre; oserez- vous l'accuser d'apostasie pour avoir trouvé? Les cultes séparés de Rome ne sont donc, à les bien prendre, que de belles hôtelleries où l'homme voyageur s'arrête quand il lui plait, et d'où il part lorsque la pensée qui l'y retenait lui dit de partir. Le catholique, au contraire, recevant sa foi non de la seule Écriture, mais de l'Église, ne peut en changer sans se révolter contre l'autorité souveraine qui la lui a imposée; et c'est la révolte qui constitue l'apostasie : par où vous voyez en pas-
sant, nos très-chers frères, la source de cette estime publique qui a toujours accompagné le passage d'une église séparée à l'Église mère et ce murmure désapprobateur qui s'attache aux défections dans un sens contraire. Là où, n'existe pas un pouvoir suprême qui ait reçu d*en haut le droit inaliénable de juger souverainement les controverses religieuses et de commander la foi, là il n'y a plus de religion. Tout se réduit à des façons de penser flottantes au gré des vents, à des opinions qui vont et viennent, et qu'on veut bien, par honneur, décorer du nom de cult^ ; mais alors la foi que chacun se forme pour son usage particulier, les devoirs religieux qu'il se crée à lui-même, quand la fantaisie lui en prend, toutes ces religions dont on se pare dans le monde, mais qui ne mettent presque jamais le pied dans une église, ce ne sont pas plus des religions qu'un portrait n'est un homme vivant.
Les églises séparées et rompues en tant de morceaux ne peuvent donc inspirer à la mère des égli~ ses aucune espèce de crainte. Réduites à discourir avec plus ou moins d'esprit sur les choses religieuses, mêlant à leurs discours quelques restes de cérémonie, elles iront se perdre l'une après l'autre dans le gouffre immense du scepticisme, où tout s'engloutit, après avoir servi d'instrument ou de
prétexte à tous les mécontents qui voudront encore troubler le monde. Elles sentent si bien leur impuissance d'enseigner une religion positive et dairement circonscrite^ que depuis longtemps leurs professions de foi ne savent plus énoncer ni ce qu'elles croient ni ce qu'elles ne croient plus. Sans mission divine dont on puisse produire les titres, on parle, on disserte, on conjecture, mais on n'enseigne pas. Qui êtes-vousî D'où venez- vous? Au nom de qui prenez-vous la parole? Nous faites-vous la leçon dans notre intérêt ou dans le vôtre? Qui vous a chargés de régler nos pensées, de contrarier nos penchants, de tonner contre nos vices, de bénir nos mariages et baptiser nos enfants? Aucun ministère religieux en dehors du sacerdoce catholique ne répondra jamais nettement à la moindre de ces questions. Nous seuls avons le droit d'enseigner les nations, parce qu'il a été dit à nous seuls : « Allez, enseignez les nations. » Il nous appartient d'instruire, de reprendre, de corriger en toute patience et charité, sans usurpation et sans tyrannie, parce que nous seuls sommes envoyés et que nous ne venons pas de nous-mêmes. Aucun nom d'homme ne s'interpose entre Jésus-Christ et nous; nos titres sont intacts et remontent jusqu'aux apôtres; la loi sacrée que nous publions, nous ne l'avons pas faite; on ne nous a point appelés à la discuter. Echos fidè-
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les de Jésus-Christ et ses ministres fidèles, nous vous disons ce qu'il nous a'commandé de tous dire, et, renfermés dans une tradition rigoureusement uniforme» où la nouveauté même du langage est interdite, vos pasteurs, anneaux vivants d'une chaîne toujours vivante, se succèdent les uns aux autres depuis dix-huit siècles, répétant mot à mot à la génération qui vient ce qu'ils apprirent à la génération qui s'en va. Immobiles dans une croyance immobile, ils voient s'écouler à leurs pieds, comme des eaux courantes, les symboles éphémères, les professions de foi variables que l'esprit humain élabore péniblement, avec son progrès religieuœj son mouvement religieux, son sentiment religieux^ son christianisme réformé / transcendant / rationnel, ses types et ses mythes, et tous ces cultes philosophiques qui éclosent à la chaleur des disputes, comme des éléments nouveaux sortent chaque jour des creusets ardents de la chimie. La malédiction de Gham pèsera toujours sur les enfants qui déchirent le sein de leur mère : leur vie sera courte et leur existence abrégée. Si, au lieu de lire la Bible, qu'elles ne comprennent plus, et d'interroger une lettre morte qui répond à chacun tout ce qu'il lui plait, les églises séparées lisaient dans les lois invariables de la nature le sort des ruisseaux qui ne communiquent plus à la source, ou des branches que le fer a déta-
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chées du tronc où elles puisaient la vie, elles se serviraient du peu de forces qui leur restent pour se lever, comme le prodigue, au souvenir du repos et du bonheur dont on jouit dans la maison paternelle. Il y a place pour tous au foyer du père de famille, et les enfants égarés y sont accueillis à leur retour avec tant de joie, qu'ils y semblent plus aimés que s'ils n*en étaient jamais soitis. Oh I que cette pensée est douce à nos âmes, nos très-chers frères, et que nos entrailles sont tendrement émues quand nous voyons les esprits sérieux et les savants sincères se préoccuper de plus en plus de l'isolement et du vide où ils ont vécu jusqu'ici dans les autres communions, se rapprocher, rentrer dans le bercail, et, par des conversions éclatantes, consoler leur véritable mère de ses autres douleurs ! 0 Dieu! bénissez ces heureux commencements, h&tez ces jours de réconciliation et d'amour où nos frères, assis à la même table, abrités sous le même toit; ne formeront plus avec nous qu'un cœur et qu'une âme!
Mais, sans prétendre sonder les impénétrables conseils de la divine providence, s'il y a quelque chose d'évident aujourd'hui, c'est que l'esprit d'erreur n'a plus rien à attendre des églises séparées pour provoquer de nouveaux déchirements, et qu'en se livrant à l'espérance de quelque grande apostasie il se trompe au moins de deux siècles. H
parait le pressentir lui-même, car ses vues se por* tent ailleurs, et, s'il fallait en croire certaines manifestations, il se serait déjà mis à la recherche de plus puissants auxiliaires.
Vous savez, nos très-chers frères, que, dans nos temps scientifiques, on a trouvé des méthodes et des procédés pour mêler et fondre ensemble les doctrines les plus contraires, comme pour unir et allier les métaux les plus insociables. Or pourquoi ne pas faire profiter les cultes religieux des avantages d'une si précieuse découverte? Leurs divisions ont pu aider jusqu'ici à les contenir l'un par l'autre; mais avec la liberté qu'on leur a promise à tous, celui d'entre eux à qui les dix-neuf vii^gtièmes de la population appartiennent par le baptême, tôt ou tard lèverait la tête; il se croirait peut-être abaissé parce que les autres ont ceint la tiare et marchent ses égaux; on le verrait affecter des airs de domination qui ne sont plus de ce siècle; ses plaintes et ses remontrances viendraient compliquer des situations qui le sont bien assez déliesmêmes. Il faut une religion, on ne peut le nier, les peuples les plus libres en ont porté le joug, mais une religion sage et tolérante, qui sache se plier aux nécessités du temps, peu chargée de dogmes, et surtout de préceptes, une religion enfin à la hauteur de Tépoque et de l'opinion; mais où la
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trouver? Dans une église nationale légalemenl constituée, avec son sacndoce laïque, son emeignement laiqw^ ses temples publics^ et ses cérémonies populaires. Il ne faudrait que vouloir : les temples sont là, la plupart des ministres futurs de la nouvelle église ont déjà pris la route qui mène aui modestes presbytères. Jetez les yeux de Tautre côté de la mer; « quelle prospérité! quelle grandeur! depuis qu'un pareil établissement y a complété toutes les réformes! » Voilà ce qui se dit à l'oreille, nos très-chers frères, et voilà ce que nous devons répéter sur les toits; car, de toutes les menaces faites à l'Église depuis un siècle, celle-ci est la plus impuissante et la pliis légère.
Hâtons-nous de l'avouer, oui, des royaumes catholiques se sont séparés du centre de l'unité, emportant dans leur schisme une partie de nos dogmes, de notre ministère et de nos saintes cérémonies. De tous ces débris ont été formées des églises dites nationales que la puissance temporelle s'empressait d'établir civilement, et commandait souvent, sous peine de mort, de reconnaître pour la vraie Égh'se : leurs symboles, leurs prières, leur culte extérieur devenaient des lois de l'Étal : gravement et solennellement discutés dans les assemblées législatives, les formulaires de foi, les ma- Quels de liturgie étaient officiellement envoyés dans
les provinces, avec ordre de les y croire et de les y chanter, au nom de Dieu et du parlement. On cite donc ces exemples avec complaisance, on a soin de les fortifier par les plus belles considérations sur la haute fortune où ces peuples sont arrivés, depuis la naissance de leurs églises, sans penser toutefois que les grands arbres qui doivent durer le moins sont toujours ceux qui croissent le plus vile et qui portent d'ordinaire les plus beaux fruits, sans songer surtout que l'histoire de ces nations est loin d'être finie. Les hommes n'en ont écrit encore qu'un petit nombre de pages; eh! que la fin en serait lamentable, si, leur arrachant la plume des mains, la Providence voulait désormais se charger elle-même d'écrire le reste ! Souvent elle ne laisse monter jusqu'aux cieux la puissance et la prospérité des peuples sépara de l'ulliance que pour effrayer l'univers du retentissement de leur chute, et le couvrir des éclats de leur ruine.
Avec quelle magnificence de langage le Saint- Esprit se plaît à leur faire raconter à eux-mêmes le prodige de leur élévation : c( Je ne m'appuie que sur la force de mon bras, disent-ils, je brille des lumières de ma sagesse, j'ai enlevé les bornes des nations, j'ai pillé leurs trésors et dépouillé leurs princes, et ma puissance a précipité de leur gloire
les rois les plus élevés. Ha main a saisi la force des II. pj
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peuples comme un nid de faibles oiseaux; j'ai rassemblé sous mon sceptre toutes les contrées de la terre, comme on ramasse des œufs abandonnés; devant moi, il n'y a eu personne qui ait osé remuer Taile, ouvrir la bouche et jeter le moindre cri. » Certainement on ne peut s'exprimer ainsi qu'après avoir épuisé la coupe de la gloire. Mais ce peuple n'avait pas achevé de parler qu'il fut touché de la main de Dieu et brisé comme un vase d'argile ^
Au reste, quel que soit l'avenir, l'orient n'est pas plus éloigné de l'occident que les époques funestes de rupture et de schisme ne sont loin de nous. Les comparaisons et les similitudes ne se trouvent que dans les mots, et il ne serait pas plus impossible de faire une ville habitable avec ces maisons fantastiques que l'œil aperçoit souvent à Thorizon des mers, que d'établir une église nationale avec les choses et les hommes de notre temps» Ces églises, et la règle est sans exception, ces églises se composent de trois éléments également nécessaires : il faut à la fois, pour les former, un siècle religieux»
* Dixit eniin : In fortitadine manus meœ feci, et m sapientia mea int(^Hexi ; et abstuli terminos populorum, et principes eonun depradatus su m» et detraxi quasi potens in sublimi résidentes. Et invenit quasi nidum manus mea fortitudinem populorum : et sicut Golliguntur on, qu« derelicti sunt, sic uniTersam teiram ego congrcgavi, et non fuit qui nioverct p<Minan], et aperiretos, et ganniret... Ecce doininator Dominus exercituum confringet lagunculam in terrore^.. Isai., x, 13, ii, 55.
des tyrans, des éTèques ou des prêtres apostats. Que l'une ou l'autre de ces conditions vienne à manquer, les projets les mieux concertés s'évanouissent, et Fentreprise tombe d'elle-même.
Or une terrible accusation pèse sur notre siècle. On lui dit en face que ses actes^ ses mœurs et ses lois sont athées; que son prétendu respect pour le mot générique de religion n'est qu'un voile transparent à travers lequel les yeux les moins exercés distinguent un savant mépris pour toutes les religions. De ce que tout le monde sait qu'il a perdu la foi, penserait-on^ par l'établissement d*une nouvelle église, à lui en imposer l'apparence et l'image? Quelle plus étrange nouveauté, quel plus ridicule spectacle que celui d*une église légalement établie pour hériter du respect et de l'obéissance qu'on refuserait légalement à l'Ëglise de Dieu! On n'aurait donc commencé par décréter la liberté des opinions que pour finir par l'oppression des consciences.
Objet de dérision pour ceux qui ne croient à rien parmi nous, cette église ne serait donc qu'un puissant instrument de tyrannie contre les croyants. Mais encore, comment l'établir, comment se résoudre à porter aujourd'hui des questions religieuses à la délibération des pouvoirs publics? ne changeront-elles pas aussitôt de nature en passant par leurs mains? Que des assemblées législatives, mé-
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connaissant leur mission, aient pu délibérer, au milieu du seizième siècle, « sur le symbole des apôtres, le symbole de Nicée et celui d'Âthanase, sur la grâce, les sacrements, le culte des saints, » et autres points semblables de doctrine catholique^, on le comprend jusqu à un certain point; la plupart des orateurs étaient alors familiarisés avec ce langage; leur esprit avait été tourné vers ces hautes matières dès la plus tendre enfance. Les grands principes de la théologie chrétienne faisaient partie du droit public des nations; on voyait d^ailleurs figurer dans ces graves débats des évèques et des docteurs entraînés, séduits, pour la plupart, mais dont les peuples étaient accoutumés à vénérer les décisions doctrinales. Tous les membres de ces assemblées, sans distinction, pratiquaient publiquement les devoirs extérieurs de la vie chrétienne, la prière ouvrait leurs travaux, et ils fréquentaient dévotement les temples de Dieu. Aujourd'hui tout est changé; on n'a pas eu plutôt écrit en tète des lois fondamentales des empires : « Chacun est libre de professer son culte ou de n'en professer aucun,» que, dès l'instant, l'enceinte des assemblées délibérantes a été légalement fermée aux questions religieuses, quelles qu'elles soient. Leur seule présence
• HisL (VAnglet , |»ar Lin?., t. VI, p. ÔOl.
y causerait un malaise inconnu; elle y produirait des irritations indéfinissables, parce qu'elle attesterait manifestement que le législateur^ se trompant dans son objet, viole lui-même le pacte fondamental qu'il veut faire observer aux autres. On peut donc prédire, sans avoir besoin d'être prophète, qu'aucune question religieuse ne sera désormais introduite dans le sanctuaire des lois humaines qu'à la veille des grandes révolutions, lorsque le vaisseau de l'État, ayant déjà perdu sa boussole, et n'étant plus dirigé que par estime, sera heureux d'échouer sur la plage au lieu de sombrer en pleine mer, ou de se briser contre les écueils.
Mais, avec un siècle religieux, il faut encore des tyrans pour établir les églises nationales; et cette seconde assertion est non*seulement démontrée par le témoignage de l'histoire entière, mais elle est encore fondée dans la nature même des choses; car, sans entrer ici dans de longs développements, tout le monde sait que la religion chrétienne repose sur l'enseignement d'une autorité divinement infaillible. Or, pour former une église nationale, le pouvoir temporel a besoin de s'arroger cette infaillible autorité, ou, s'il ne l'ose pas, il faut qu'il renverse le fondement de l'édifice chrétien, en substituant une église civile à la place de l'ancienne Église. Mais de semblables bouleversements ne s'o-
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pèrent pas sans violence; il n'y a qu'un pouvoir oppresseur qui puisse se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, et transformer la doctrine dç Jésus-Christ en doctrine administrative. MaiS; grâce au ciel, la tyrannie ne vil guère plus que dans le douloureux souvenir du mal qu'elle a fait à la terre, et le despote insensé qui voudrait aujourd'hui étendre son sceptre théologique sur les consciences, pour les soumettre à son église nationale par l'exil, la spoliation ou la mort, inspirerait autant de pitié que de terreur; il serait la fable et la honte de l'univers, et son nom, couvert du mé* pris des nations, irait briller à côté des noms abhorrés et tachés de sang catholique qui épouvantent l'histoire.
Où trouver, d'ailleurs, les évêques et les prêtres qui pourraient seconder, par l'apostasie, un si sacrilège établissement? Grâces immortelles vous soient rendues, ô Pontife suprême de la nouvelle alliance ! Étant encore au milieu de vos disciples, et sur le point de monter au ciel, dans les plus touchantes effusions de votre tendre charité, et quatre fois dans le même discours, « vous avez prié votre Père de nous affermir et de nous consommer dans l'unité \ » et jamais votre prière n'a paru plus vi-
< Ut sintunum, aient et nn... ut omnes umim smt, sîcut tu Pater in
siblement exaucée. Dans tous les ordres de la hié* rarchie sacrée que tous avez établie, nous ne vivons pas seulement du même esprit et de la même foi, mais encore de la même vie; « nous sommes un comme vous êtes un avec votre Père, » et œtte unité ne sera pas rompue. La plus longue et la plus lamentable expérience nous a appris qu'il y a plus de misère et d'abjection à attendre des promesses qui voudraient nous diviser, que des menaces qui voudraient nous abattre. Ce n'est pas à la suite de tant de révolutions, qui ont mis à nu toutes les consciences, que de vains mots pourraient nous séduire. Nous savons, hélas ! qu'ils aboutissent, pour rËglise, à l'esclavage, et, pour le prêtre, à l'échafaud. Les liens qui unissent aujourd'hui l'ôrdi^ ecclésiastique tout entier sont indissolubles; ils ont été retrempés dans le sang des martyrs. Si, naguère^ dans un seul royaume catholique, cent trente évêques, les plus riches et les plus grands seigneurs de la chrétienté, suivis des glorieuses phalanges d'un clergé sans tache, plutôt que de donner la main à une église nationale, ont offert avec joie, à la hache des licteurs, leurs têtes rayonnantes d'im* mortalité, et, nouveaux apôtres, sans vêtements et sans pain, sont allés, d'une âme contente et glori-
me, et ego in te, ut et ipsi in nobis umimsiut... Ego in eis, et tu in me : ut sint oonsummati in unuin. Joan , xvu, 1 1,21, 25.
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fiant Dieu, traîner dans l'exil les jestes de leur sainte vie, que serait-ce aujourd'hui où, dégagés de tout alliage terrestre, nos redoutables devoirs n'ont plus de sanction et d'espérance que dans le ciel? Dans ces temps orageux» avant de monter les premiers degrés de l'autel, les enfants d'Âaron ont préparé leur âme aux grandes tribulations qui les attendent dans le saint ministère, et, quand le pontife place, pour la première fois^ la couronne cléricale sur le front du jeune lévite, en prenant le Seigneur pour son partage, l'élève du sanctuaire peut dire en son cœur au mépris : « Vous êtes mon frère; » et à la souffrance : a Vous êtes ma sœur. » 0 sainte Église catholique I on semble ne vous avoir dépouillée de vos richesses, au dernier siècle, que pour vous endurcir aux privations qui vous attendaient dans celui-ci. Les biens et les honneurs ne vous ont été ravis que pour vous rendre votre indépendance. Les entraves, les pièges, les défiances, imaginés pour vous aiïaiblir, n'ont servi qu'à accroître votre force invincible. Au milieu de tous les pouvoirs humains renversés, vous régnez sur les nobles cœurs, vous commandez aux plus hautes intelligences, et, dans la plénitude de votre puissance, vous dictez des lois qui n!ont pas besoin du glaive pour sanction, ni de la force pour garantie. Ainsi, nos très-chers frères, plus on médite sur
Tétat présent de la société, plus l'àme chrétienne se repose avec un doux abandon dans la promesse fidèle qui protège l'Église catholique, depuis deux mille ans, contre les efforts réunis de l'enfer et du monde. Gomme nos pères, nous sommes témoins de ses combats et de ses victoires, et nos derniers neveux la verront^ comme nous, se tenir debout sur la poussière. de ses ennemis vaincus. La paille que le vent emporte n'est pas plus légère que leurs vains complots. Laissez la faible impiété se débattre dans les pièges nouveaux qu'elle tendait à l'Église, et où elle s'est prise elle-même. Laissez-la pousser par mille bouches ses impuissantes clameurs, et exhaler ses derniers poisons, comme le serpent qui va cesser de vivre. Tombée au-dessous de toutes les doctrines, bonnes ou mauvaises, elle n'a plus pour armes que ces basses productions littéraires où tous les vices ont leurs tableaux vivants, toutes les hontes leur apologie, ces déplorables fictions qui, levant tout voile de décence et bravant tout sentiment de pudeur, ne font jaillir des lumières que de la corruption elle-même, comme ces lueurs pâles et tremblantes qui s'échappent, dans une nuit sombre, de la putréfaction des cadavres. Là où s'arrête l'honnêteté publique, là finissent toutes les controverses.
0 vous,, qui aimez l'Église comme la mère tendre