II
522 INSTRUCTION PAStORALE
« Vous VOUS trompez encore, hii serait-il répondu, cette reconnaissance constate un fait public et ne crée aucun droit : elle signifie que vous avez survécu aux lois qui vous repoussent. Quelle conséquence plus favorable pourriez-vous en tirer? Des cultes qui ne comptent qu'un bien petit nombre de sectateurs sont reconnue comme vous. Quels droits, par là, ont-ils acquis autres que celui d'exister et de vivre? Un fait domine ici tous les autres : depuis que le nom de votre Diett a été banni des lois, il n'a jamais pu s'y rétablir. Lorsque FÉtat a voulu prêter une oreille trop facile à vos doléances, il s'en est mal trouvé; il a manqué périr pour avoir tenté de s'unir à vous et d'élever vos temples à la dignité des habitations humaines. Si quelque loi secondaire est Venue depuis se glisser dans nos codes pour rappeler indirectement le souvenir d'un Dieu créateur, par le repos du dimanche, son esprit s'est trouvé si contraire à l'esprit général de la législation, qu'elle n'a pu s'y maintenir que sous la condition de n'être jamais exécutée. »
Avouons*le, nos très-chers frères, si telle était notre situation, l'Église ne serait pour l'Ëtat qu'un embarras et une source intarissable de pénibles sollicitudes. Voudrait-il se faire du bien à lui-même en favorisant l'action salutaire de notre sacerdoce sur les populations, iï blesserait l'esprit des lois.
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Aimerait-il mieux, pour en finir, donner un libre cours à l'action deè lois, il rouvrirait, bon gré, mal gré, la carrière sanglante des persécutions. Les hommes d'État le plus sincèrement religieux comme simples particuliers, tout en aimant l'Église, ne pourraient que la craindre, et la seule preuve qu'elle eût à recevoir de leur affection personnelle, ce serait d'en être opprimée le moins possible. Les questions religieuses deviendraient pour eux un supplice. 11 serait même impossible de les résoudre; car, en partant du principe légal, on irait trop loin, et, en partant du principe religieux, on resterait trop en arrière. Supposez un moment, par exemple, que l'État se fût exclusivement chargé de l'enseignement public : sans blesser l'ordre légal, lui serait-il permis de faire enseigner dans ses écoles une religion quelconque aux enfants? Évidemment non, puisque l'État ne professe aucune religion, et qu'on ne peut donner ce qu'on n'a pas. Les familles pourraient-elles au moins demander qu'il se fit suppléer par des mandataires? Encore non, puisque, en tant que mandataires de l'État, ceux-ci ne seraient pas tenus d'avoir plus de religion que lui, et encore moins de l'enseigner aux autres. Ainsi, d'un côté, la conscience naturelle dirait qu'il faut une religion aux hommes, l'État répondrait qu'il n'en a aucune à leur donner, et cette
question^ pressée entre deux principes contradictoires, mais également vrais, ne pourrait obéir à Tun sans renverser l'autre. II en serait ainsi de toutes les questions religieuses; par où Ton voit clairement la cause profonde de la frayeur qu'elles inspirent, de l'agitation qu'elles produisent, et de cette peur mystérieuse qu'elles versent jusque dan^ les âmes qui croyaient en avoir fini depuis longtemps avec tout ce qui touche à la religion. C'esf toujours la souveraineté religieuse du peuple menacée du retour de la souveraineté de Dieu, et la souveraineté de la raison aux prises avec la divine autorité de l'Évangile. Faut-il s'étonner ensuite de la confusion qui règne dans ces sortes de controverses, et de ce qu'après tant de livres et de discours il n'y a pas plus de lumières qu'auparavant? La question est toujours placée au-dessus du terrain du combat, elle domine le champ de bataille, et, pour la résoudre, il faudrait l'aborder. Si vous voulez savoir où elle est, o^ez seulement prononcer le nom de loi dhine ou de ilroiu divins, ce nom seul soulèvera des tempêtes; il effrayera encore plus les idées que les passions; et n'a-t-on pas vu, naguère, l'Église punie, par la dispersion de ses prêtres, de la seule peur qu'il inspire? Plus récemment encore, des chaires du haut enseignement ne sont-elles pas tout à coup devenues muettes, les organes du prin-
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cipe chrétien n'en ont-ils pas été arrachés aux cris de : Vive la Convention! Or ces cris n'étaient pas l'expression aveugle d'une haine sans logique; car, si les lois de la Convention planent sur TËglise, elle n'a d'autre droit que celui de souffrir et de verser des larmes, te plus surprenant spectacle que puisse contempler une haute intelligence, c'est donc l'existence de l'Église calhQlique et sa durée au milieu des lois athées et d'un état social soumis à ces lois; et cependant cette incroyable destinée n'a rien encore de nouveau pour elle. Dans les trois premiers siècles, où elle eut le plus à souffrir, il lui fut permis de respirer de temps en temps : à un règne cruel succédait un règne plus tolérant; les édits de proscription demeuraient suspendus sur la tête des fidèles; ils n'étaient pas révoqués, ils n'étaient pas exécutés non plus. Le passé fuyait avec ses douleurs, le présent semblait consolé; on supportait la présence et les bienfaits de la société chrétienne, jusqu'à ce que d'autres passions ou d'autres intérêts vinssent demander l'exécution des lois de l'Empire. Chose étonnante, pour le dire en passant, l'Église est la seule société qui n'ait rien à apprendre des hommes ni des événements. Donnez un libre essor à votre imagination, cherchez tout ce qui serait capable d'honorer l'Église ou de Tencha!ner; elle a tout vu, tout éprouvé, et l'on vient tou-
jours trop tard pour lui faire sentir des joies ou des douleurs inconnues. Il y a pourtant quelque chose de nouveau dans Tétat présent de l'Eglise. La divine providence a permis que les lois dirigées contre elle seule fussent une menace pour d'autres pouvoirs; si l'on craint de périr en les heurtant de front, cette même crainte ne permet pas de les laisser reprendre leur premier cours. Des deux côtés les dangers sont les mêmes. Sans remonter bien haut, on cite des exemples de pouvoirs temporels renversés pour avoir fait la guerre à TËglise, et d'autres pouvoirs tombés, ce semble, pour avoir voulu conclure avec elle une trop intime alliance. Que faire donc, et que sera l'avenir en face de cette double expérience? La prudence humaine conseillerait volontiers de se rejifermer dans une parfaite neutralité, de ne rien donner à la haine et de ne rien accorder à l'amour, en un mot de vouloir et de ne vouloir pas; mais gouverner, c'est vouloir, et aucun pouvoir n'a vécu qu'à ce prix. « Oui n'est pas pour l'Église est contre elle * . »
Il ne servirait de rien, pour dissimuler les périls d'une haute indifférence, d'appeler ailleurs l'attention publique, d'inventer des machines, de multiplier les découvertes : vint*on à bout de faire parler
^ Qui non est inecum, contra me est. Mattb., xir. 30.
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la matière, comme on lui a déjà appris à courir et à voler sans ailes, le fond des choses resterait le même. La société est un être moral qui ne vit pas de matière^ et les liens qui unissent ses membres entre eux ne sont pas forgés avec des marteaux et du fer. Le monde moral a ses lois particulières comme le monde physique. Toute réunion d'êtres intelligents a aussi sa route tracée à travers le temps, comme les planètes à travers Tespace; et il n'appartient pa^ plus à la toute-puissance humaine de la diriger sûrement hors de son chemin que de guider un vaisseau au milieu de l'Océan, sans gouvernail et sans boussole : les chefs et l'équipage sont bien libres de se livrer tout entiers à des expé* rienoes. physiques, quand le navire touche sur des rochers; mais un dernier coup de mer vient les interrompre dans leurs scientifiques recherches, et l'ablme ouvert engloutit à la fois les appareils^ les machines, les calculs et les savants.
c< Jamais un Ëtat n'a été fondé que la religion ne lui servit de base, » a dit, non un Père de rÉglise, mais un des oracles des temps modernes; et il ajoute : « Si le législateur, se trompant dans son objet, établit un principe opposé à la nature des choses, l'Ëtat ne cessera d'être agité jusqu'à ce que ce principe ait été détruit ou changé, et que l'invincible nature ait repris son cours. » La vérité de ces
paroles n'est-elle pas écrite dans les événements de tout un siècle? Avons-nous vu autre chose que des agitations et des révolutions? et, si le principe athée continue à régner dans les lois, nos neveux ne verront-ils pas aussi les institutions publiques les plus savamment combinées chanceler encore sur un sol ébranlé? Si puissant et si admirable que soit le génie des architectes, ils seront condamnés à bâtir sur le vide, ou à poser dans les airs toutes les pierres de leur édifice. Encore une fois, l'orgueil humain peut tout oser, sa force peut tout entreprendre, ses raisonnements peuvent tout établir, mais Tinvincible nature des choses revient toujours : c< ce qui a été sera, ce qui s'est vu se verra, ce qui s'est fait se fera, rien de nouveau sous le soleil; personne ne peut dire : Voilà une institution nouvelle; les temps passés l'avaient déjà
vue*. r>
Chercherait-on dans des faits contemporains les exemples que réfute l'histoire? vous parlerait-on de certains peuples qui prospèrent sous des lois athées? Mais ces peuples ne font que de naître, et déjà l'œil le moins exercé voit des rides sur leur
* Qaid est quod fuit? Ipsum qaod futurum est. Quîd est quod 1 est? Ipsum (juod faciendum est. Nihil sub sole noTum, nec valet quisquam diœre : Ecce hoc recens est; jam enim praecessit in secutis qu« fuerunt aote nos. Ecoles., i, 9 et iO.
front. Ils sortent à peine du l>erceau, et tout le monde est effrayé de la décrépitude morale qui les consume. Le ver rongeur qui doit faire mourir le chêne le plus robuste se glisse d'abord dans ses racines; son travail de mort est d'autant moins sensible quMl est plus profond; il n'empêche pas l'arbre vigoureux de s'élever chaque jour, de s'affermir et d'étendre au loin son ombrage, parce qu'il a besoin lui-même de temps pour accomplir son œuvre de ruine; mais sachez attendre : au moment où la plante orgueilleuse dominera la forêt, vous verrez son feuillage pâlir, ses branches se dessécher, et les oiseaux du ciel l'abandonner en fuyant, parce qu'ils ne pourront plus cacher leur nid dans ses rameaux. Tout s'en va si vite, au temps où nous vivons, que ce qui dure un jour nous semble éternel. La Providence n'est pas si pressée, elle ne compte point la vie des peuples par heures, mais par siècles, et ce qui nous parait long n'est en réalité qu'une ombre qui passe. Des signes précurseurs annoncent, longtemps à l'avance, le dépérissement des sociétés sans religion, et, pour qu'on ne s'y trompe point, ces signes funestes sont partout les mêmes : affaiblissement du pouvoir, impuissance et multiplicité des lois, altération du caractère national, décadence des mœurs publiques. « Quand vous verrez ces signes apparaître, sachez que le
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> jour est 8ur son déclin et que la nuit vous menace de ses ténèbres*. »
« Toute puissance vient de Dieu, » disaient nos pères. Â ce premier article de leur droit public ils ajoutaient, avec saint Paul : « Les cbefe des nations sont ministres de Djeu pour le bien; leur trône n'est pas le trône de Tbomme, mais celui de Dieu même. » Mais, de peur que la tète ne leur tournât en se voyant investis de tant de puissance, les saints oracles disaient aux princes : « Écoutez, ô rois ! et comprenez; prêtez l'oreille, ô vous qui tenez tous les peuples sous votre sceptre et vous plaisez à voir la multitude qui vous environne; celui qui vous a donné la puissance interrogera vos œuvres et il scrutera vos cœurs. A ceux qui commandent, s'ils sont infidèles, est réservé le châtiment le plus dur. On aura pitié des petits et des faibles; mais les puissants seront puissamment tourmentés ; je vous le dis, ô rois! afin que vous soyez justes et que vous ne tombiez pas*. » Ainsi la souveraineté de Dieu, placée en tête du symbole social, consacrait la puis-
* lia et vos cutn vkleritis hncc o iiniu, scitotc quia propc est in jaDui^. Mattb., xxiv, 53.
* Audite ergo, reges, et iotelligite... Prxbete auiieSr^osqui oontinetis muUitudines et placetis vobisiii turbis nationum, quoniam data est a Domioo potestas vobis, qui interrogabit opéra vestra et cogHationés seratabitur... QuoDÎam judicium durissimum his qui prœsunt fîet... Ad vos ergo, rcgesy sunt bi sennonés mci; ut discatis sapientiam et non excidatis: Sap.y vi, S, 3, etc.
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sance publique. Tant de majesté n*éclatait sur le front du pouvoir que parce que la divine majesté se réfléchissait dansson règne. Ce n'était pas seulement par la force des conventions temporelles, qu'une épée peut toujours déchirer, que les princes étaient obligés de gouverner selon la justice; une sanction plus haute était donnée à la puissance publique : après avoir jugé la terre, elle allait être jugée à son tour par l'éternelle justice.
Forte de sa céleste origine, et sans autre crainte que celle du ciel, l'autorité pouvait accomplir tout le bien qu'elle avait dans le cœur, et la religion, qui lui servait de bouclier contre les passions du dehors, la protégeait encore contre ses propres passions^ On parle beaucoup des mauvais princes sous cet ordre de choses; mais, si dans son cours le plus régulier la nature n'est pas afTranchie des ravages de quelques météores destructeurs, serait-ce une raison de préférer le chaos au bel ordre qu'elle a coutume d'étaler à nos regards ?« et, pour mettre nos demeures à l'abri d'un tremblement de terre, serait-il sage de les démolir de nos propres mains? D'où vient donc ce constant amour et cette traditionnelle vénération pour les races royales qui présidaient aux destinées des nations? de leur tyrannie ou de leurs bienfaits? Et cette confiance filiale, qui rendait le commandement si facile et Tobéis-
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sance si honorable^ où en était la source? dans le despotisme ou dans la bonté? Est-il plus vénérable, le pouvoir, depuis qu'il est moins respecté ? et, en le faisant remonter de la terre au lieu de le laisser descendre du ciel, est-il devenu plus grand et plus fort? Il n'avait, il est vrai, qu'un maître et qu'un juge sur sa tète; et maintenant^ objet continuel de suspicions et de déGances, il a, dit-on, des maîtres et des juges à ses pieds. Oa veut parla le rendre impuissant à mal faire, comme si le plus grand de tous les maux ne serait pas de le rendre incapable de faire aucun bien ! Et n'aurions-nous donc rejeté la souveraineté de Dieu que pour décréter la souveraineté d'un serviteur inutile?
Si Taflaiblissement du pouvoir, plus sensible de jour en jour, était encore voilé, jusqu'à un certain point, par la force et la majesté des lois, ce que l'ordre moral perdrait d'un cdté, il aurait au moins l'air de le retrouver de l'autre; mais il y a des rapports si intimes entre le pouvoir et les lois, qu'ils sont condamnés aux mêmes vicissitudes, ci Quand cette loi divine, éternelle, dont nous vous parlions tout à l'heure, directrice de la raison et conforme à la nature des choses, que le sénat et le peuple ne peuvent ni changer, ni modifier, » était la première loi, les codes s'ouvraient par ce grand précepte : « Aime Dieu par-dessus tout et le prochain
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comme. toi-même. )> De ce commandement découlaient sans efibrt toutes les législations seconda ireS; et, comme il s'adressait à la conscience, il élevait les autres lois à la hauteur où Dieu même a placé son trône, et il leur donnait le même fondement. Aujourd'hui, quel est, au contraire, leur appui? La seule force matérielle. Au lieu de lire sur leur frontispice : c( Grains Dieu, observe ses préceptes, » nous y lisons: « Crains la prison et l'échafaud. » En sont-elles plus saintes et plus respectées? Tout crime était une révolte contre Dieu : il n'est plus qu'une simple résistance à la volonté de l'homme. La société en est-elle mieux gardée? Le malheureux tenté de mal faire relevait d'un tribunal auquel ni la vie ni la mort ne pouvaient le soustraire; le coupable et le juge étaient en présence, de nuit et de jour: maintenant il ne relève plus que de juges absents et de gendarmes qui ont besoin de sommeil. Il portait la honte dans son cœur, et le remords l'empêchait de, dormir : maintenant, s'il est assez habile pour cacher son crime, il n'est pas même forcé d'en charger sa mémoire; il prend la loi en main, il l'interroge et fait un pacte avec elle. Si tu es assez rusé pour échapper à mon glaive, semble-t-elle lui dire, ne refuse aucun désir à ton âme ni aucun forfait à tes désirs; pèse les chances, calcule sagement les probabilités, et prends ton
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parli. Qu'on mnltiplie les lois, qu'on étende à l'infini leurs prohibitions et leurs défenses; séparés de toute sanction divine, les intérêts et les passions injustes se feront un jeu cruel de fi^anchir ces faibles barrières, et l'on verra de plus en plus les lois se multiplier par les crimes, et les crimes par les lois, et les peuples les plus robustes seront menacés de succomber sous le poids de leurs législations autant que sous le poids des désordres publics. Ce ne sera plus la guerre de la corruption stupide contre la société, mais bien la guerre de la corruption civilisée contre la justice, guerre savante et lettrée, qui aura ses règles et sa stratégie, et qui produira sur la scène du monde des spectacles inouïs de larmes et d'ignominies.
Enfin, nos très-chers frères, fondées sur la souveraineté de Dieu, les lois sortaient, pour ainsi dire, du sanctuaire où il rend ses oracles; leur origine se perdait souvent dans la nuit des temps; chaque génération les trouvait consacrées par le respect et l'obéissance des précédentes générations. Filles de la souveraineté du peuple, leur naissance sera orageuse comme la vie de leur père; elles verront le jour au milieu du bruit et des oppositions; mille voix prophétiseront, non le bien qu'elles doivent faire, mais le mal qu'elles ajouteront, peut-être, aux maux qu'il faudrait guérir. Dépouillées de tout
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prestige, et déjà abaissées au rang des œuvres les plus vulgaires, elles plieront bientôt sous le fardeau des mœurs publiques, si elles ne s'affaissent plus vite encore sous la haine qu'inspire aux hommes révoltés contre Dieu tout pouvoir régulateur.
Et pourquoi ne pas oser dire ce que tout le monde pense? Depuis son divorce avec le ciel, quels sentiments réveille dans les âmes le seul nom de l'autorité? L'amour, la crainte, l'admiration, la conflance? Hélâs! sous quelque forme heureuse qu'elle se produise, quelles que puissent être sa douceur et même sa faiblesse, on ne peut la souffrir nulle part; on lui pardonnerait plus volontiers ses excès que son, existence. Un instinct plus fort que tous les sophismes dit aux peuples que celui qui n'a point de Dieu n'a point de maître, et que prétendre établir un pouvoir sur la multitude, là où elle est elle-même la source de tout pouvoir, c'est vouloir faire obéir par artifice ce qui commande par nature, et fonder le droit sur le mépris du droit. En vain l'autorité se ferait humble et modeste; en vain elle appellerait à son secours les puissantes séductions des honneurs et de la fortune; en vain elle se dépouillerait d'une partie de ses prérogatives pour se faire pardonner ce qu'elle en retient; elle ne réussirait qu'à irriter des désirs mal satisfaits et à fortifier les factions, qui ne veu-
lent plus eo entendre parler. Fasse te ciel qu'elle ne soit jamais réduite à vivre de vagues alarmes et de périls sans cesse renaissants, jusqu'à ce que les peuples qui lui ont commandé de régner lui commandent de disparaître. En les affranchissant de Tautorité religieuse, on les a faits dieux. De ce premier principe^ ils ont tiré la conséquence qu'ils n*avaient qu'à s affranchir de l'autorité temporelle pour se faire rois. On leur a appris à se former une religion avec leurs idées, une morale avec leurs passions; ils en ont conclu qu'ils pouvaient se faire des gouvernements avec des révolutions : quoi de plus logique et de plus naturel?
.Mais d'autres conséquences doivent sortir encore des mêmes principes. A l'abaissement du pouvoir et des lois viendra s'ajouter une autre plaie non moins incurable, l'altération profonde du caractère national. Vous êtes surpris, nos très-chers frères, de ce zèle persévérant avec lequel on travaille,, de nos jours, à travestir l'histoire. Prendrait-on le passé pour un reproche, et n'y aurait-il moyen de nous grandir qu'en abaissant nos pères? On ne sait, en vérité, qu'en penser, à la vue des étranges portraits que nous faisons, sur nos théâtres et dans nos livres, des anciennes mœurs. Mais laissez dire les romans : nos pères étaient meilleurs que nous. Grands par le courage, vénérables par la vertu, ils
portèrent la pratique de tous les devoirs jusqu'à l'héroïsme; et leur yie sera toujours le livre par excellence des nobles âmes et des sentiments élevés- La foi religieuse prêtait à toutes les dignités, à toutes les fonctions publiques cette gravité sainte, ce respect populaire que les fautes personnelles ne pouvaient entièrement effacer. Le pouvoir était toujours auguste, même alors qu'il s'égarait un moment, parce, que le pouvoir était de Dieu, et que les fautes venaient de Thomme. Une droite raison faisait la part de la misère humaine, et la grandeur n'était point responsable des vices des grands. Quelle rigide probité dans le commerce ! quelle mutuelle et loyale confiance dans les affaires !
Je vous salue, ô vous qui avez fait si longtemps la gloire de nos pères, honneur français, que les aïeux transmettaient à leurs petits-enfants comme le premier bien des familles, et que les rois sauvaient des champs de bataille, au risque d'y laisser leur couronne; céleste passion des nobles cœurs, heureuse sauvegarde de la justice, et magnifique supplément des lois, rendant toujours aux autres plus qu'ils n'ont droit de demander, méprisant l'or et son faste, fier des privations et des sacrifices ! Honneur français, serait-il vrai que le dernier hommage que nous vous rendons ne fût, hélas! qu un de ces tristes panégyriques prononcés sur la tombe