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MANDEMENT POUR LE CARÊME W

Quand le laboureur ensemence le champ de ses pères, son travail est adouci par l'espoir d'une abondante moisson*; quand le navigateur quitte le foyer domestique pour entreprendre un voyage de long cours, il attend des risques qu'il va courir la fortune ou la célébrité : mais, lorsque vos pasteurs sèment la parole de Dieu dans les âmes, le temps est venu où peu de consolations leur sont réservées, où leurs plus tendres exhortations ne sont ni comprises ni même supportées. L'esprit d'ignorance et

* Ecce agricola expectat pretioeum fnictum terne, patienter ferens donecaccipiat temporaneum et serotinum. Jac, v, 7.

d'erreur s'applaudit, chaque jour, d'éteindre de plus en plus le flambeau divin qui devait les éclairer et les diriger, comme autrefois le Fils de Dieu « s'était applaudi de l'avoir allumé sur la terre*. » Triste condition que la nôtre! et pourquoi parler plus longtemps aux hommes de leurs devoirs, s'ils ont résolu dans leur cœur de ne pas les remplir? Ah! demandez plutôt à la tendre mère alarmée des égarements de ses enfants pourquoi l'apparente inutilité de ses avertissements et de ses leçons ne peut lasser son zèle, et pourquoi elle ne cesse de prier, d'instruire, de reprendre et d'aimer : sans doute, elle serait plus sobre de discours et d'exhortations, avec moins d'amour. Et nous aussi, à ne consulter que notre repos et cette nouvelle réputation de sagesse qui menace de s'attacher au silence de vos premiers pasteurs, peut-être devrions-nous attendre des jours meilleurs et de plus favorables dispositions; mais la parole de Dieu n'est pas notre parole; « malheur à nous si nous ne Tannonçons à temps, à contre-temps, en toute patience et charité * ! » Qu'elle soit accueillie avec bonheur ou repoussée avec mépris, notre devoir est le même.

' Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut acccnclatur? Luc, xiT, 49.

• Vœ enim mihi est, si non evangelizavero. ! Cor., ix, 16. — Pracdîca verbum, insta opportune, importune, lu omni patieiitia et dcotrina. II Timoth., iv, 2.

570 llfSTRUCTiON PASTORALE

Nous savons a qu'il viendra des temps déplorables où les hommes se seront rendus incapables de supporter la saine doctrine, choisissant pour maîtres des prédicateurs qui flattent leurs oreilles fermées à la vérité, et seulement ouvertes pour le mensonge ^ »

Mais, s'il nous est impérieiisement commandé de prêcher la parole de Dieu, partout et en tout temps, ce grand devoir nous presse plus particulièrement encore dans ces intervalles, souvent bien courts, qui précèdent ou qui suivent les dernières crises des révolutions. H semble alors que les passions humaines, un peu surprises de leurs tristes emportements, écoutent avec moins de haine les leçons de la vérité. Soit lassitude, soit faute de violentes distractions, les esprits paraissent moins prompts à repousser le langage de la sagesse : tout le monde s'est déjà dit à soi-même ce qu'on peut avoir de plus pénible à lui faire entendre* Les cœurs sont fatigués de haïr; l'imprudence et l'audace sont lassées d'entreprendre, et Torgueil luimême, qui, d'ordinaire, ne doute de rien, commence à soupçonner vaguement qu'il pourrait bien n'être pas infaillible.

* £rit enim tempus cum sanam doctrinam non sustinebunt, sed ad sua deaideria coacervabuut sibi magîstitis» prurientes auribus ; et a leiitalA quidem auditum avertenl, ad fibulas autem oonTertentur. U Timotb., IV, 3 et 4.

Voilà pourquoi, nos très-chers frères, dans notre instruction pastorale pour le carême dernier, nous avons rempli le premier de nos devoirs en appelant vos sérieuses méditations sur la cause première des maladies morales qui menacent les sociétés modernes d'une dissolution prochaine. La lumière était un peu vive, nous l'avouons, elle a blessé les yeux peu accoutumés à la voir en face; et cepenâant c'était la vraie lumière*

Vers là fin du dernier siècle, vous disions-nous, sous prétexte d'affranchir le monde de toute espèce de tyrannie, mais uniquement pour lui imposer leur propre domination, des hommes d'orgueil montèrent au pouvoir, et ils n'usèrent de leur puissance que pour anéantir le culte de Dieu, élever l'athéisme pratique au rang des établissements publics, et consacrer par l'auguste sanction des lois l'oubli fatal de toute religion sur la terre, l^es conséquences de leurs décrets impies sont encore toutes vivantes, elles ont passé dans les mœurs; et Dieu sait les fruits- de mort qu'elles peuvent porter encore!

Cette page détachée d*une histoire connue du monde entier a paru surprendre certains esprits. Peu s'en est fallu qu'on ne nous ait accusé de l'avoir inventée; eti au lieu de la méditer et d'y reconnaître les plus hautes leçons que la Providence

puisse donner à ses créatures^ on a mieux aimé s'élever contre la main amie qui n'avait fait que la copier. Cependant nous étions dans notre droit de pasteur des âmes, et nous n'en avons pas dépassé les limites: car, si le but avoué de la plus sublime des sciences est d'expliquer les rapports indestructibles gui existent entre Dieu et l'homme, et d'établir sur une base immuable les devoirs qui naissent de ces rapports, la théologie ne sort pas de son vaste domaine en traitant des rapports des peuples avec l'Être souverain et des devoirs sociaux qui en sont une conséquence nécessaire : peut-être même n'appartient-il qu'à la théologie <le descendre, le flambeau à la main, dans les mystérieuses profondeurs de Tordre social, ou de s'élever, d'une aile forte et rapide, jusqu'à l'auguste origine du pouvoir et des lois.

Qui ne le sait et qui ne le dit en tous lieux? Un principe invisible d'alTaiblissement et de destruction s'est glissé dans le sein des sociétés modernes. Semblables à ces malades infortunés qui ne trouvent pas d'état plus fâcheux que leur situation présente, les peuples s'agitent en vain et ne savent plus où reposer la tête. Une maladie interne les consume et brise chaque jour les liens qui les attachent à la vie. L'horrible ulcère fait des progrès et gagne les parties nobles; et comment le guérir? on

ferme les yeux pour ne pas le voir; on croit le guérir en n'y pensant pas. Cependant, ni la tranquillité publique avec ses douceurs et ses charmes, ni les richesses et la prospérité matérielle, ni les plaisirs des sens avec leurs perfides délices, ni la paisible possession des libertés après lesquelles on avait tant soupiré, ne peuvent apaiser celte inquiétude mortelle, ce tourment intérieur des âmes qui les pousse sans cesse à des changements nouveaux. Rien ne peut calmer cette soif brûlante de désordres et d'innovations : il semble qu'on n'édifie que pour abattre : on ne construit que pour renverser. Hier, on battait des mains pour avoir posé le comble de l'édifice; on se plaint, aujourd'hui, de n'avoir pas assez de bras pour le démolir.

D'où vient donc ce besoin inconnu d'éternelles révolutions? Quel est le principe de cette douloureuse agitation des esprits? Nous l'avons dit, nos trés-chers frères, et nous venons vous le redire encore : ce principe de malaise universel et de souffrance irrémédiable n'est autre que l'irréligion, l'irréligion qui est passée de la tête de quelques écrivains dans leurs livres, des livres dans les lois, des lois dans les mœurs publiques. Nous vous montrerons, dans cette nouvelle instruction» comment il suffit d'un seul faux principe introduit dans le monde des intelligences pour en troubler l'harmo-

nie, en chasser le bonheur et en ébranler tous les fondements. Serons^nous mieux compris, cette année, que nous ne l'avons été Tannée précédente? Peut-être ! mais la clarté ne manquera pas à ce discours. Dépouillé de tout art humain, il empruntera sa force de la vérité de Dieu, dont il sera le simple interprète. Les succès et les applaudissements qui accroissent Tautoritc de la parole humaine semblent gêner et amoindrir l'autorité de la divine parole: elle a besoin d'être dégagée de tout prestige, abandonnée de l'opinion, dédaignée des savants et des ignorants pour apparaître dans sa puissance : plus on veut l'abaisser, plus on la relève, et ce n'est qu'après avoir été tournée en dérision dans les sanhédrins et dans les prétoires qu'elle a changé la face du monde. Si telle est la première condition de ses triomphes, on peut lui promettre, pour l'avenir, des fruits abondants; aucune humiliation ne lui aura manqué, dé nos jours.

L'impiété n'est pas nouvelle; elle remonte au berceau du monde : a peine y eut-il deux hommes sur la terre, que l'un fut un impie. Il fut maudit, et sa race se multiplia. Dans la suite, chaque siècle en vit un grand nombre; c< ils naissaient d ordinaii^ dans l'abondance des biens de la vie, nous dit \% criture; ils grandissaient comme les cèdres du Li-

ban, mais ils duraient moins qu'eux; on admirait leur gloire en passant^ mais à peine on était passé qu'ils n'étaient déjà plus^ Souvent leur mémoire périssait avec bruit'; » plus souvent encore, ils s'éteignaient dans l'obscurité, ne laissant après eux aucune trace de leur passage.

C'est seulement au dix-huitième siècle que, par un concours inouï de circonstances et d'événements qu'il est inutile de rappeler ici, l'impiété, rassemblant ses disciples dispersés, voulut les réunir en corps de nation et leur donner une existence sociale. Réduite jusqu'alors à une condition domestique et privée, professée dans tous les pays par un certain nombre de particuliers, elle crut que le temps était venu de se constituer en société publique, d'avoir sa législation, sa magistrature, son gouvernement, comme les autres peuples, et d'exercer sur les esprits, à Taide d'une puissante organisation, le même empire que la religion avait exercé dans tous les temps. Prendre sa place, se substituer à son influence, régner sur le monde moral, tel était son but, et elle croyait ne pouvoir l'atteindre qu'en s'élevant elle-même au rang des institutions publiques, et en forçant les croyances religieuses

* Vidi impiumsuperexaltatuiDy et elevatam sîcut oedros Libani. Et transivi, et ecce non erat. Ps. ixixi, 30.

* Periit memoria eorum cutn sonitu. Ps. ix, 7.

57r. INSTRUCTION PASTORALE

de descendre à celui d'institutions privées. C'était, comme on voit, une révolution complète dans l'ordre moral; elle paraissait impossible, et cependant elle fut promptement consommée. La religion, avec ses lois, son sacerdoce et ses pouvoirs publics, disparut entièrement, et, sur ses ruines, Tirréligion éleva de nouvelles lois, de nouveaux pouvoirs et de nouvelles institutions. Nos yeux ont vu cet étrange triomphe, les peuples en ont été consternés, et Ton se demande encore si ce n'est pas un rêve de l'imagination ou de la mémoire. Comment, enefTet, l'impiété, qui n'est qu'une grande négation de toutes les vérités sociales, a-t-elle pu former une société? Sur quels principes positifs a-t-elle pu la fonder? L'entreprise était moins difficile qu'elle ne le parait au premier abord. Les chefs de la conspiration ne s'y trompèrent pas. L'ancienne société était établie sur la $ouveraineté de Dieu; pour faire un monde nouveau, il n'y eut qu'à lui donner pour fondement la sonverahieté de l'homme. Ce principe était d'ailleurs merveilleusement approprié aux projets des novateurs : par son côté politique, il renversait toutes les bases des vieilles monarchies; par son côté religieux, il anéantissait toute croyance surnaturelle, el, de toute manière, il rendait impossible leur rétablissement.

En effet, nos très-chers frères, si le principe de

toute souveraineté réside essentiellement en Dieu, toute autorité religieuse, morale ou civile, émane originairement de Dieu seul.

Si, au contraire, le principe de toute, souveraineté réside essentiellement dans Thomme ou dans le peuple, tout pouvoir religieux, moral ou civil, émane originairement de l'homme ou du peuple.

Si Dieu seul est souverain, il est.le législateur des sociétés humaines; ses commandements et ses lois sont la première loi des nations; il existe une loi divine universellement obligatoire, un droit divin toujours immuable, et les devoirs religieux par lesquels les hommes reconnaissent leur dépendance de la suprême majesté deviennent, en tout temps, les plus grands de tous les devoirs.

Si le peuple est seul souverain, il n'a point de maître au-dessus de lui, pas plus au ciel que sur la terre; il n'est soumis à d'autres lois qu'à celles qu'il a faites : lui parler de loi divine ou de droit divin, c'est opposer une volonté à sa souveraine volonté, blesser sa dignité, attenter à sa suprême autorité législative : il commande toujours; il n'a jamais à obéir; il ne doit aucun culte de soumission ou de dépendance à qui que ce soit.

Remarquez en passant, nos trèsrchers frères, que nous parlons ici de la souveraineté du peuple, en tant qu'elle est opposée à la souveraineté de Dieu

et qu'elle veut embrasser Tordre religieux et moral comme Tordre civil et politique, ce qui la distingue essentiellement de ce qu'on nomme la volonté populaire ou le vœu national. Celui-ci n'exclut pas la souveraineté de Dieu, il ne nie pas la préexistence d'une loi divine. Renfermé dans les limites du droit humain, il peut devenir, en certains cas extrêmes, un moyen légitime de modifier la constitution des empires ou de la renouveler : l'histoire des peuples les plus religieux en offre de nombreux exemples. Remarquez encore qu'en parlant du droit divin nous ne prenons pas ce mot dans le sens faux et dénaturé que les passions politiques cherchent à lui faire signifier aujourd'hui. Tout droit divin découle de la loi divine*; mais, la loi divine étant fondée sur la volonté de Dieu ou la souveraine raison, tout ce qu'elle régit est universel, immuable comme cette raison même. Or il n'y a rien d'universel et d'immuable dans Tordre purement civil et politique; donc la loi divine ne renferme aucun précepte positif qui règle cet ordre de choses; il n'y a donc aucun droit divin qu'on puisse invoquer pour ou contre les changements qu'on lui fait subir. La

* Par droit, en général, on entend le pouTOÎr de faire et de posséder certaines choses, selon une loi ; et, comme les lois sont divines, ou m* turelles, ou civiles, le droit est lui-même ou divin, ou naturel, ou ciril. Féneion, du Gouvernement civiL

SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LtGUSE. 379

loi divine déclare que « tout pouvoir vient de Dieu *, » le pouvoir temporel comme le pouvoir spirituel, quoiqu'ils soient bien distincts Tun de l'autre, et pleinement indépendants, chacun dans son ordre; mais elle s'arrête là. Les divers modes d'élection et de transmission du pouvoir, retendue quMl reçoit de certaines constitutions, les bornes dans lesquelles il plaît ailleurs de le renfermer, tout cela rentre dans le domaine du droit humuin; et c'est sans doute pour rendre le droit divin odieux au monde, qu'on le fait intervenir injustement dans ces orageuses discussions.

Cela posé, demandons à la souveraineté du peuple si, réellement, elle a prétendu soumettre à son empire l'ordre religieux et moral, comme Tordre temporel, et s'il est vrai qu'elle ait voulu sq substituer à la souveraineté de Dieu, et qu'elle en ait usurpé la toute-puissance. Laissons-la parler ellemême, non-seulement par ses discours, mais en-* core par ses actes les plus authentiques, ses institutions et ses lois. Ses réponses, nos très-chers frères, vont vous expliquer plus d'un mystère; «lies mettront au grand jour la raison profonde de tout ce que vous avez vu, de tout ce que vous voyez, et de ce que vos enfants, peut-être, verront après vous.

' Non est potestas nisi a Deo. Rom., xiii, 1.

580 LNSTRUCnON PÂSTOfiALE

Nous le disions tout à l'heure, jusqu'à ces derniers tempsy la souveraineté du peuple n'avait été qu'un système spéculatif, une de ces théories inlellecluelles dont s'empare l'esprit humain, moins pour la réaliser au dehors que pour montrer sa pénétration et sa force. L'antiquité ne l'a point professée, ni même connue, nous le prouverons bientôt, en ce qui touche l'ordre religieux et moral. Il parait qu'elle naquit.au moyen âge, à l'époque du grand schisme d'Occident, lorsque les troubles survenus dans l'Église soulevèrent des questions dangereuses sur Torigine du pouvoir; et encore alors elle ne sortit pas des livres et des écoles, aimée des uns, rejetée des autres, comme toutes les théories, et servant de vain aliment aux thèses inoffensives des jurisconsultes et des théologiens. Un peu plus tard, les hérésies naissantes s'en emparèrent avec amour et la disposèrent en corps de doctrine; leur instinct révolutionnaire leur fit découvrir dans la souveraineté du peuple une arme puissante contre l'autorité spirituelle qui les condamnait, et contre le pouvoir temporel qui souscrivait à leur condamnation. Mais, parmi les peuples qui se rangèrent successivement sous leurs drapeaux, il n'y en eut aucun qui voulût la prendre pour base de sa constitution.

Ainsi forcée de rester encore à l'état de théorie et

de système, elle attendit, toujoursprêchée et toujours repoussée, qu'il se formât quelque part une société nouvelle qui voulût bien Tinscrire en tête de ses institutions. L'ancien monde résistant à ses prières, le nouveau monde exauça ses vœux. Une constitution parut au delà des mers, fondée sur la souveraineté populaire dans toute son étendue. Le nouveau peuple ne reconnaissait aucune religion, son gouvernement n'en professait aucune; l'Église perdait son état social et rentrait dans la classe des institutions privées; le culte de Dieu était aboli comme culte public : seulement, chacun demeurait libre d'en avoir un à ses frais et à sa manière, ou de n'en avoir point. Dieu fut donc banni de cette constitution, et l'athéisme légal eut enfin une patrie, ile nouveau droit public traversa l'Océan, étonné sans doute de porter un pareil présent aux nations de l'Europe chrétienne. Mais la surprise dura peu; il se rencontra, de ce côté du rivage, un grand peuple qui l'accueillit avec enthousiasme et résolut de l'adopter et d'en faire l'essai sur luimême. Hélas! la reine des nations, rassasiée de gloire, de plaisirs et de richesses, était fatiguée du bonheur, comme on a coutume de l'être de la souffrance; des livres impies, de grands scandales, je ne sais quel besoin inconnu de nouvelles émotions politiques, des nuées de sophistes, qu'elle prenait

pour des troupes de prophètes, lui avaient fait > perdre le goût et le sens de la vérité, de l'ordre et de la vertu. Sa religion, ses lois, ses mœurs, lui étaient comme un insupportable despotisme. Au nom de la liberté, elle se précipita avec joie dans la carrière des révolutions.

Que d'autres vous racontent, nos très-chers frères, cette lamentable histoire; nous n'avons pas à nous occuper ici des hommes et des événements, mais des principes sur lesquels fut fondé le nouvel état social. Entrez donc un moment, avec nous, dans les grandes assemblées populaires où ces principes furent solennellement prc^osés, discutés et adoptés. La souveraineté du peuple y tient la première place; c'est sur elle que se portent tous les regards et toutes les méditations des législateurs: elle inspire les discours, elle enflamme les orateurs, elle est l'âme des délibérations, en attendant qu'elle devienne la pierre angulaire de l'entier édifice qu'on va construire. Cependant, à mesure que ces travailleurs infatigables en creusent les fondements, ils ne tardent pas à reconnaître qu'il fiiudra descendre bien bas pour trouver une assise conve nable à la souveraineté nationale; ils ont peur de tomber dans des abîmes, et l'ouvrage se ralentit. Cette première as8emi)lée était formée de l'élite de la nation; elle voulait céder au mouvemet générai

des esprits, mais non se laisser entraîner par lui. La plupart de ses membres croyaient de bonne foi qu'on pouvait arriver à la souveraineté du peuple sans marcher sur les ruines de la religion et de la monarchie; mais, quand il leur parut démontré qu'en plaçant ce principe à la tète de. la constitution ils provoqueraient inévitablement la chute de l'un de ces établissements et le renversement de l'autre, trop avancés pour revenir en arrière, trop sages encore pour aller en avant, ils s'arrêtèrent un moment au point précis où la souveraineté du peuple finit d'être un dogme politique pour devenir un dogme athée, À aucune époque du monde la religion, aux prises avec l'impiété, n'offrit un plus admirable spectacle. La lutte fut terrible, et la victoire demeura incertaine, ou plutôt, par une de ces combinaisons indécises dont les hommes d'État possèdent seuls le secret, l'ordre politique fut livré à la souveraineté du peuple, et Tordre religieux et moral fut réservé à la souveraineté de Dieu. Ce partage, qui ne devait pas durer longtemps, fut solenneUement établi dans un projet de déclaration célèbre portant exposition des principes de la nouvelle constitution ^ Là, pour mettre le sceptre de la souveraineté civile et politique entre les mains du

' Projet de dédaralioii des dn>its de Thomme et du citoyen adopté \ ar r Assemblée constituante, le mercredi 19 août 1789.

peuple., on décidait quft, « la loi étant l'expression de la volonté générale, tout citoyen doit avoir coopéré immédiatement ou médiatement à la formation de la loi \ » Investir le peuple de la puissance législative, c'était bien proclamer sa souveraineté politique. Toutefois les législateurs n'allaient pas plus loin, au moins en principe^ car TAssemblée constituante ne tarda pas, elle-même, à faire plusieurs actes de souveraineté religieuse; mais Dieu était d'abord reconnu par elle pour « suprême législateur de l'univers". On déclarait solennellement que la loi humaine n'était que la sanction temporelle de la loi divine, seule capable de régler les actions que la loi humaine ne pouvait atteindre*. Bien mieux encore, ils plaçaient la société sous la main de Dieu, en proclamant bien haut l'indispensable nécessité du culte public % c'est-à-dire

* Déclarât., art. 13.

* Voulant reconnaître solennellement, en présence du suprême législateur de TuniTers, les droits de llHnnme et du citoyen. Préunb. de la Déclarât.

' La loi ne pouvant atteindre les délits secrets, c^est à la religion et à la morale à la suppléer : il est donc essentiel, pour le bon ordre de le sQciétéy que Vune et Vautre soient respectées. Déclarât., art. 15.

^ Les hommes doivent à Dieu un culte intérieur, un culte extérieur et un culte public, cultus intemus, extemus et publicus. Le culte intérieur est celui de Tàme, le culte extérieur est celui de Thomme ou de la famille, et le culte public est celui que TEtat ou la société rend à Dieu. Le culte extérieur est donc aussi essentiellement distingué du culte public qu'un acte personnel ou privé peut Têtre d'un acte public ou social.

qu'on élevait au rang de principes du droil publie cette éternelle maxime de la raison : c< Point de société sans Dieu, point de Dieu sans religion, et point de religion sans culte ^ » Ainsi, croyant s'être tenus également éloignés des deux extrêmes, ils continuèrent leurs premiers travaux.

La suite fit bientôt voir qu'il y a, dans les choses» une loi de nécessité qui entraîne les hommes. A peine la souveraineté populaire était-elle sur le point d'entrer dans la constitution, qu'elle trouva trop petite la part de puissance qui lui était donnée; un trône partagé avec Dieu lui parut bien étroit; elle voulut régner seule, et, dans sa grande et pleine majesté, ne partager pas même avec le ciel l'empire de la religion et de la morale. Ce langage vous parait étrange, nos très^chers frères. Malheureusement, il n'est pas besoin d'un grand effort d'écrit pour le justifier; il suffit d'avoir des yeux et de savoir lire; Ouvrez donc le recueil de vos lois, et lisez cette dernière déclyation adoptée par les mêmes législateurs : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ' » Y a-t-il ici le moindre doute ou la moindre

' Le maiotien de la religion exige un culte public, le respect pour le culte public est donc indispensable. Bédarat., art. 17.

* Déclaration des droits de Thomme et du citoyen adoptée le 14 septembre 1791, art. 3.

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obscurité? Assurément non. Ce n'est pas seulement l'exercice de la souveraineté qui appartient au peupie, c'est mn principe même qui réside essentiellement en lui; ce n'est pas non plus du principe de la souveraineté civile et politique qu'il s'agit seulement, c'est du principe de toute souveraineté^ quelle qu'elle soit, politique, religieuse ou morale, n'importe. Celte souveraineté n'est pas communiquée au peuple, il ne la reçoit pas d'ailleurs, il la possède par nature, elle est inhérente à son être; il la tire de son propre fonds ! rien de plus étonnant, mais rien de plus clair.

Et ne crqyez pas que ce soit ici un de ces dermes métaphysiques qu'on jette quelquefois dans les législations, sans aucune pensée d'en déduire, plus tard, desi conséquences pratiques. L'assemblée avait délibéré en présence de Dieu, et l'avait reconnu pour le suprême léf/v^lateur de Vumcers ; maintenant, pour obéir h son nouveau prinenpe,. elle lui refuse ce titre et ne le reconnaît plus que pour VÊtrt suprême. Il eût été contradictoire, en effet, de reconnaître en Dieu la puissance légtslartive, quaad on déclarait en même temps que la loi humaine serait, à l'avenir, l'unique règle des actes humains ', ce qui empor*

* Tout ce qui n'est pas défeoda par la loi ne peut être etii|)éclié. et nul ne peut être contraint k faire ce quVHe n'ordonne pas. Dcrlarat., art. 5.

tait la négation de l'existence d'une loi divine et d'un droit divin obligatoires. Que restait-il, après cela, pour laisser à Dieu quelque ombre de souveraineté? Il restait la religion et la morale, a nécessaires Tune et l'autre, avait-on pensé d'abord, an bon ordre même de la société, pour suppléer l'impuissance de la loi humaine contre les crimes secrets. » 11 restait enfin le culte public, qui rattachait la société à son auteur par des liens extérieurs de dépendance et d'amour. Que feront les législateurs en présence de cette grave difficulté? Fidèles à leur principe et entraînés par une logique inflexible, ils ne reconnaîtront aucune religion ni aucune morale; et, quant à Yindi$penmble nécessité du culte public, ils la feront disparaître en n'en parlant pas. Ainsi fut consommée la plus grande apostasie que le soleil ait éclairée dans le coui^ des siècles. Dieu fut déclaré inutile aux hommes en société; ses commandements et ses lois furent socialement abolis, et le peuple, affranchi de toute croyance et de tout devoir religieux, releva fièrement la tête et dit au ciel qu'il ne le craignait plus. On laissa toutefois aux particuliers la liberté d'ouvrir les foyers domestiques à la religion et au culte qu'on venait de dépouiller de leur existence sociale, et le nouveau droit public porta la tolérance jusqu'à consentir « à ce que nul ne serait

inquiété pour ses opinions, même religieuses*. » Ici commençait, pour la religion et l'Église, une nouvelle manière d'être. Leur nouveau souverain pouvait leur donner une constitution et une organisation différentes de celles qu'elles avaient reçues de leur premier auteur; il usa de ses droits. La divine organisation de TËglise consiste principalement dans l'unité de sa hiérarchie, les rapports de ses membres avec leur chef, l'ordination de ses ministres, et la mission pastorale qui règle retendue et les limites de la juridiction ecclésiastique; celte divine organisation fut modiûée, changée, réformée par une longue suite de lois' qui attesteront àjamais l'invasion de la souveraineté du peuple dans ce que la religion a de plus intime et de plus divin. Méprisant nos dogmes sacrés et les réduisant à la simple condition d'opiniom religietises, elle disposa de notre culte, de notre sacerdoce, de notre discipline, de notre état public, comme partie de son domaine supérieur; et tous ces actes de législation et d'administration religieuses lui semblèreqt si simples et si légitimes, qu'elle ordonna au clergé catholique lui-même d'en reconnaître la légitimité par serment. On ne lui disait pas encore quelles seraient les suites de sa désobéissance; mais, aux cris de

* Déclaration des droits de rbomme et du citoyen, art. 10.

* 10 juillet, 2» 7 et 15 janvier 1791.

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proscription et de mort qui commençaient à retentir à ses oreilles, il pouvait pressentir Tavenir qu'on lui réservait. Toutefois il n'hésita point : calme et résigné à tout événement, il répéta, du fond de son cœur, cette parole apostolique : Nonpossumm, nous ne pouvons pas. Tout le monde connaît la fin glorieuse des prêtres non assermentés ; ils furent considérés comme rebelles à la nation : les prisons, les bagnes, les déserts, virent leur patience; les échafauds s'imbibèrent de leur sang; ils déployèrent la constance des martyrs, ils en obtinrent la couronne.

Ce sublime courage étonna les bourreaux, il ne déconcerta pas les législateurs ; leurs décrets sanglants n'ayant pu déterminer la vaste apostasie sacerdotale commandée au nom delà constitution, à l'exemple de ce tyran célèbre dont parlent les saints Livres, qui, après avoir fait mourir dans les tortures six enfants de la même mère, parce qu'ils ne voulaient pas reconnaître sa souveraineté en matière de religion, suppliait le septième de renier la loi de Dieu, en lui promettant une grande fortune, les législateurs aussi firent briller, dans plusieurs décrets*, des récompenses nationales aux yeux des évoques et des prêtres qui renonceraient au car a dire

M 9 et 25 brum. an II, 2 frim. an II.

:m instruction pastdhale

ftacerdolal qu'ils tenaient de Dieu, pour recevoir la consécration de la main du peuple.

Menaces et. promesses, tout étant inutile, ces hommes que Thistoire ne prendra qi^e pour de grands coupables, et qui étaient plutôt encore d'impitoyables logiciens, tirèrent, Tune après Taulre, toutes les conséquences de la souveraineté du peuple, telle qu'ils l'avaient déGnie; et, de propositions en propositions, de décrets en décrets, ils anéantirent tellement la loi divine, le culte divin, tout ce qui venait de Dieu, qu'il n'en restait déjà plus aucun vestige, lorsque, pour en finir à jamais avec toute espèce de religion, ils décidèrent que leurrepublique « honorerait uniquement la loyauté, le courage, la vieillesse, la piété filiale et le malheur V> cinq divinités fort surprises de se trouver ensemble, et encore plus de remplacer Dieu et ses sainU, mais qui ne régnèrent pas longtemps à la fois, parce que le malheur eut bientôt supplanté toutes les autres. Enfin, pour annoncer au monde que « tout était consommé, ils remirent le dépôt de leurs lois fondameiitales sous la garde de toutes les vertus', » comme si les vertus étaient capables de les entendre, et si toutes ensemble n'avaient pris leur fuite vers le ciel, pour accompagner.le Dieuih

« Consl. du 24 jujo 1793, ait. 123.

* 1(1., ail. 125.

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vertus qu'on veuait d'exiler de la terre. 11 parait, du reste, qu'on s'aperçut bientôt de leur absence, car, après avoir tant parlé à rhonme de ses droits, on jugea utile de lui dire un mot de ses devoirs; mais les devoirs restèrent aussi sourds que les vertus à rappel des pouvoirs publics, et le comté des recl^-^ ches lui-même ne sut qù les prendre quand il fallut les installer dans la conscience des citoyens* Parler de devoirs au peuple souverain était, d'ailleurs, une étrange entreprise. La suprême puissance, qui n'a que sa volonté pour règle, n'a point de devoirs à remplir; et, quanta eeux qui lui obéissent, dés là « que ce qui n'est pas déibndu par la loi ne peut être empêché, et que nul n'est obligé dé faire ce qu'elle n'ordonne pas, » la loi seule renferme tous leurs devoirs. Où en trouver d'autres que son par* feit accomplissement? Dans les rapports de l'homme avec Dieu? Mais la loi elle-même dédaigne ces rapports i^eligieux, et s'inquiète encore moins d'en faire naître aucune obligation morale. Dans les rapports de l'homme avec ses semblables? Mais, la loi s'étànt chargée de déterminer tous ces rapports, il n'en peut sortir d'autres devoirs que ceux qu'elle impose : en dehors de ses prescriptions tout est libre, nul ne-peu t être obligé à faire ce qu'elle n^ordonne pas. Aussi, dans l'impuissance d'établir une seule obligation morale, le chapitre des devoirs fut

fort court, le voici : « Tous les devoirs de l'homme et du citoyen dérivent de ces deux principies gravés par la nature dans tous les cœurs : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir*. » Certes, voilà une belle maxime de morale; mais, séparée de l'Évangile et privée de la sanction surnaturelle qui en fait un commandement divin, ce n'est plus qu'une belle idole à laquelle personne n'est tenu de sacrifier; car les deux grands principes dont nous parlons, d'où viennent-ils? De la nature^ nous dit-on, qui les a gror vés dam tous les cœurs. Et voudraitH>n bien nous dire aussi qui a gravé dans tous les cœurs l'égoisme, l'amour-propre, la cupidité, la colère, la volupté et toutes les passions contraires à ces deux principes; n'est-ce pas la nature? Et, s'il faut obéira ces deux principes par ordre de la nature, ne faut-il pas également obéir, par ordre de la nature, aux passions qu'ils veulent réprimer? Ces passions nous sont-elles moins chères, naturellement, que les deux principes qui leur sontr opposés? parlent-elles moins haut? exercent-elles un plus faible empire sur notre volonté? et, n'est-il pas évident que, si les devoirs ne nous sont imposés par un pouvoir supérieur à

» Cofut , 1* vend, an IV, art. 2.

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notre nature, cette nature, repoussant leur joug, tous les devoirs ne sont autre chose que des fictions et des chimères?

L'ordre religieux et moral avait donc péri sans retour, ou, pour parler le langage de cette époque, il se trouvait confondu dans le domaine national^ dont le peuple avait la suprême dispensa tion.

On se demande donc, avec une indicible tristesse, en parcourant cette douloureuse période historique, comment il a pu se faire que la nation la plus spirituelle, la plus sociable, et autrefois la plus chrétienne, en soit venue, en si peu de temps, à n*avoir ni Dieu, ni religion, ni devoirs, ni morale. Vous venez de le voir, nos très-chers frères, il a suffi d'introduire un seul faux principe dans son droit pubUc pour la conduire, d* erreur en erreur, jusqu'au fond des abîmes. Une fois entré dans la lé^ gislation, ce dogme athée n'en est plus sorti. On a pu, de temps en temps, le voiler, le déguiser, élever de faibles barrières contre ses fatales conséquences, mais le faire disparaître par son principe contraire, c'est-à*dire par la souveraineté de Dieu, on n'y a point pensé. Son autorité, loin de s'affaiblir, se légitime de jour en jour. A peine venait-il d'être proclamé, qu'il passa promptement dans les mœurs administratives, les plus faciles à former, et les plus difficiles à être réformées. Il y poussa de si

profondes racines^ que, même sous les pouroirs temporels les plus fovorables à la religion, sa présence et son influence légale se sont toujours fait sentir dans les rapports de l'Église avec l'État. Ce n'est pas ce que tous disent iceux qui se trompent, ou qui veulent vous tronperjLe peuple était las de tous les despotismes, s'écrient-ils; itétait affamé de liberté et d'égalité. Quoi! ce peuple professait la religion chrétienne, il vivait depuis sa naissance sous a la loi de parfaite liberté*, t>-ely au lieu d'asseoir sur cette loi sainte les améliorations et les changements qu^'il désirait apporter dans son étkt social, il renie son antique foi, il renie son titre de très-chrétien, il renie son Évangile pour se précipiter dans l'athéismie le plus abject qui se puisse imaginer; il y cherché, au milieu des ténèbres, un principe plus fécond de liberté que celui par lequel sa religion avait affranchi le monde de tout esclavage, un principe plus ami de Fégalitéque ce précepte divin : a Que celui de Vous qui est le plus grand soit commis le moindre, et celui qui gouverne comme celui qui sert*; A' enfin, un principe de fraternité plus touchant et plus universel que le dogme du Fils de Dieu fait homme pour le salut de tous les

»Jac.,I, 25.

' Qui major est in vobis fiat siiul miiior : el qui piiwes^sor e>4, sicul mtnUtrator. Luc, ixii, 36.

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hommes, souffrant et mourant également pour tous, comme un frère souffre et meurt pour ses frères, les unissant ensemble par le lien de la. plus tendre charité, et, de tous les citoyens du mêmt^ royaume, de tous les peuples vivant sous d^s climats divers, en un mot, de toutes les générations^ ensemble ne faisant que les enfants du même père, les membres du même corps, une seulç société, une seule famille, sous le gouvernement du meilleur des pères et du plus parfait des monarques. Pqur^ quoi ne pas marcher à la conquête des libertés politiques qu'on pouvait désirer encore spus la banr nière de la croix, « sousla conduite de l'Esprit de Dieu, qui mène à la liberté \ t> plutôt que d'aller les chercher en vain dans les ruines amoncelées de tous les devoirs et de toutes les vertus? l^uisque le grand rêve de ces temps malheureux était de vivr^ en république, une république sincèrem,6pt chrétienne ne leur offrait-elle pas un modèle si parfait de . gouvernement, que l'imagination elle-même, dans ses plus belles créations, n'aurait pu concevoir rien de semblable? Mais non, ranK)ur des hommes et le désir de leur affranchissement n'inspirèrent pas tant de lois impies; la liberté, l'égalité, leur servirent de prétexte, la haine de Dieu et le mé-

* Ubi aiitem spiritiis Doinini, ibi libellas. Il Cor*; m, 17.

pris de Thuinanité, qui en est inséparable, en furent rame et la vie. Réunissant en corps de législation ce que les mécontents, les ambitieux et les impies avaient imaginé jusqu'alors de systèmes audacieux contre la Divinité^ et de théories insensées contre Tordre social, les sophistes-législateurs en formèrent la souveraineté du peuple, et ils la présentèrent aux nations comme un auguste proscrit que le fanatisme et les tyrans avaient chassé de son trône et qu'il était temps d'y faire remonter.

Qui le croirait? tout un siècle a vécu sur cette erreur capitale, que la souveraineté du peuple était un dogme bien ancien dans le monde, et que les plus grandes républiques de l'antiquité Favaienl donné pour fondement à leur état social. Le contraire est la vérité. Il n'y a pas un seul peuple, sous quelque forme de gouvernement qu'il ail existé, qui en ait fait la base de sa législation; et, aujourd'hui même, à l'exception de ce peuple naissanty de qui nos pères l'ont emprunté, ce dogme athée n'est légalement professé par aucune nation. Un Dieu souverain, une loi divine ou réputée telle, un culte public, la profession publique d'une religion, servent encore de base à toutes les législations humaines; et, avant nous, ces puissantes démocraties qui ont fait trembler le monde, quand elles ne l'ont pas entièrement subjugué, ouvraient les ce-

des de leurs sages lois par cette religieuse déclaration de rhomme et du citoyen : « Il existe une loi supérieure et d'une autorité étemelle qu'il faut observer; il y a des dieux auxquels l'État doit un culte public*. » Partout et en tous temps, les nations ci- YÎlisées ou barbares ont reconnu « une loi antécédente et divine^ une loi-principe, la loi des lois% » un droit divin antérieur à tout droit humain et lui servant de sanction morale. « Des sophistes, » s'écriait le prince des orateurs, au milieu d'un peuple libre, « des sophistes ont nié, et, peut-être, nient encore que Dieu se mêle en rien du gouvernement des choses humaines. Si leurs systèmes sont vrais^ ou est la piété, où est la sainteté, où est la religion? Et, si l'on anéantit ces devoirs dans le cœur des hommes, tout ne tombe-t-il pas à la foisdans un trouble et dans une confusion irrémédiables? car, en refusant à Dieu le culte qui lui «st dû, on détruit la probité et la justice, la plus admirable des vertus, on rend impossible toute société parmi les hommes... Non, la loi divine n'est pas une invention de l'esprit humain ni un décret particulier à certains peuples, mais quelque chose d'éternel qui gouverne l'univers, en lui montrant, dans sa sagesse, ce qu'il faut faire ou éviter. Cette loi, la pre-

■ Leges alticae.

* Lex princeps, legum legcs. Cic. de Leg., art. iv.

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mière des lois et la dernière^ c'est Tespril de Dieu même, dont la souveraine puissance commande on <)érend; c'est à cette origine sacrée que la loi donnée par la Divinité au genre humain doit sa perfection \ » En parlant ainsi, ce grand homme n'était (]ue l'écho fidèle de toutes les législations de la terre. Celle qu'on venait d'imposer à notre patrie était donc un effrayant phénomène; elle $e trouvait isolée, solitaire dans le monde des institutions sociales, quand un jour, et au moment même où ses auteurs finissaient de lui décerner les honneurs de l'immortalité, du sein de la souveraineté du peuple sortit un pouvoir qui renia sa mère. Il ferma le code athée que des métaphysiciens-égarés avaient fà laborieusement rédigé, il le scella du pommeau <le son épée, et, rassemblant autour de son trône les débris tremblants des assemblées précédentes, il leur annonça qu'il allait replacer la société sur ses

* SuDt philosophi, el fueiiint, qui omnîno nullam censcrent hunianarum reniin procynrtioncm di»s« Quovum si veiia sententîa est, que (xh test e$sepietas, qUtT saiictitas, quac religîo?... Quibus subUtis, perturhatio vits sequitur, et magna confiisio. Àtque liaud scio, aii pieUte ailve.'sus deossuMata, fides etiam, et societafs humaftii generts et una exceUentiV !tima virtuSf jus^titia tollatur. Cic, de Nat. Deor,, lib. I, c. u.

Hanc video sapientissimorum fuisse sentent iain, legeni neque homiiium ingeniis exoogitatam, iiec adtum aliqaod esse populorum, sed srleriiuin quiddam, quod unÏTersum mundum reg^ret, itnperaRdi proliiboidique sai>ientia. Ita principem illam legern et ultiinam, mentem êsm* di«'4$bant, oninia ratione aut cogentis, aut Tetantis Dei, ex qua illa lex, quain dii humano generî doderunt, recte est laudata. Cic, de Ug., lib. II, art. iv.

SDR VtîKT PRiSEM* DK UÉ6LISE. 399

antiques bases et rentrer dans la communion des peuples oivUisés par la profession ouverte de la religion.

Écoutez un moment une des voix les plus puissantes qui aient parlé, aux hommes, après celle de Dieu : « Du sein d'une révolution inspirée par Tamour de là patrie éclatèrent tout à coup, au milieu de VOUS9 des dissensions religieuses qui devinrent le fléau de vos familles, l'aliment des factions et Tespoir de vos ennemis; a une politique insensée ce tenta de les étouffer sous les débris des autels, ce sous les .ruines de la religion même. » A sa voix Tressèrent ce^ pieuses solennités où les citoyens s'appelaient du doux* nom de frèreis et <c se reconnaisc< saient tous égaux sous la main de Dieu «qui les Ci avait créés; » le motirant seul, avec sa douleur, *n'entendit plus cette parole consolante qui appelle lesichrétiens à une meilleure vie, et a Dieu même a sembla exilé de la nahire... x>D'un autre côté, les passions déchaînées, la morale sans appui, le malheur sans espérance dans l'avenir, tout se réunissait pour porter le désordre dans la société. Pour arrêter ce désordre, il fallait rasseoir la reli* gion sur sa base, et on ne pouvait le faire que par des moyens, a voués de la religion même \ d

* Proclamation du premier consul donnée k Paris, au priais du gouvemeinent, le 27 gemunal an X.

400 msTRUcnoN pastohàle

Le lendemain de cette proclamation parut le Concordat. Le gouvernement déclare, dans cet acte réparateur, « qu'il professe la religion catholique, apostolique, romaine \ » Et, par cette déclaration, il rend à cette rdigion son état public et social; il reconnaît en outre que, dans le cas où les pouvoirs publics cesseraient de professer la religion catholique, un nouveau concordat deviendrait nécessaire *. « Gomme la terre vaincue *, » l'impiété se tut devant le jeune triomphateur qui la frappait de son glaive. Mais déjà l'esprit d'athéisme, déchaîné par la dernière législation, avait porté au loin ses ravages. L'incrédulité légale, forcée à son tour de se réfugier dans le secret des foyers domestiques, n'y perdit pas l'espérance de reprendre un jour le sceptre qu'on lui arrachait des mains. Elle ne vit, dans le rétablissement delà religion, qu'un acte de despotisme qui laissait heureusement debout tous les principes sur lesquels elle s'était fondée, et son raisonnement était juste en lui-même.

' Sa Sainteté attend le plus grand bien et le plus grand éclat de i'éiabliêsement du culte catholique en France et de la profession particulière qu'en font les consuls delà république. Concor., préauib.

* Il est convenu entre les parties contractantes que, dans le cas où quelqu^un des successeurs du premier consul actuel ne serait pas catholique, les droits et prérogatives mentionnés dans Tarticle ci-dessus et la nomination aux évéchés seraient réglés, par rapport à lui, par une nouvelle convention. Conc, art. 17.

^ Siluit terra in conspedu ejus. I Mac, i, 8.

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On ne réfute pas des législations par des coups d'Ëtat, ni des théories et des systèmes par des ordres souverains; à une législation librement et publiquement discutée pendant plusieurs années, on n'op^ pose pas une législation muette qui semble prendre uniquement sa source dans un pouvoir absolu. Il était aisé de prévoir que les passions irréligieuses si longtemps maltresses ne seraient comprimées qu'en passant, et qu'elles se redresseraient avec une nouvelle vigueur, comme l'arbre se relève après le coup de vent qui Ta forcé de baisser la tête. Une discussion publique et solennelle des principes déplorables sur lesquels s'était fondée la souveraineté du peuple, une démonstration facile de la fausseté et de la vanité de toute cette idéologie, qui avait coûté tant de sang et de larmes, et^ en un mot, l'abolition raisonnée de tous ces décrets, qui n'avaient de base ni dans la conscience, ni dans la justice; ni dans la raison, pouvaient seules éclairer l'opinion publique égarée, et la guérir pour jamais de la dangereuse tentation dé chercher dans les doctrines révolutionnaires la force et la félicité des nations. Quoi qu'il en soit, après avoir élevé l'auteur du rétablissement de son culte au plus haut degré de puissance où puisse aspirer un mortel, la divine Providence permit que ses grandeurs fussent égalées par ses infortunes : il tomba donc, et l'univers

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