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mais à ses disciples rassemblés dans uu même lieu, que le divin MaHre a promis de se trouver au milieu d'eux.
Il est enfin une dernière illusion à laquelle je n'hésile pas d'appliquer la qualification de déplorable. Elle consiste à prendre ses arrangements de manière à ne pas assister à la retraite, et cependant à faire croire qu'on y a véritablement assisté, et voici comment : la retraite s'ouvre, on n'y parait pas; le premier jour se passe, ainsi que le second, le troisième et le quatrième, on n'y a pas encore paru ; mais voilà que, la veille ou l'avant-veille de la communion générale, on se sent tout à coup saisi d'un grand zèle; les raisons qu'on semblait avoir de ne pas quitter sa demeure disparaissent comme par enchantement ; on part, on arrive au séminaire, et l'on y vient finir la retraite avant de l'avoir commencée. Il est tout naturel, sans doute, que les prêtres de la ville ou des paroisses voisines, qui ont assisté à la plupart des instructions, se considèrent comme retraitants, et qu'ils viennent, en cette qualité, participer à l'auguste cérémonie qui termine la retraite ; mais, sans autre préparation» arriver uniquement pour s'y montrer, cette pensée centriste l'âme, et l'on a besoin de croire qu'elle repose sur une supposition impossible.
A Dieu ne plaise qu'en signalant ici ces diverses
illusions je veuille en faire la moindre application personnelle ! Grâce au ciel, au lieu de nous laisser séduire par de faux prétextes, nous cherchons tous avec zèle à profiter des grâces privilégiées que la retraite apporte avec elle. Si le nombre des retraitants ne s'est pas accru depuis quelques années; si, en parcourant les listes où leurs noms sont inscrits, on tombe dans quelque surprise en n'y voyant jamais figurer, pour une retraite entière, certains ecclésiastiques placés assez haut pour que leur absence soit toujours remarquée, nous devons penser que ces douloureuses exceptions tenaient à des circonstances tout à fait impérieuses qui ne se présenteront plus; quoi qu'il en soit, rien n'est plus parfaitement établi que la nécessité de la retraite, rien n'est plus léger et plus vain que les prétextes imaginés pour s'en dispenser; reste donc le devoir de s'y rendre, ou plutôt la douce obligation d'en profiter.
Recevez, monsieur le curé, l'assurance de mon bien sincère attachement,
t J.-J., évêque d'Orléans.
CONTDL' LES ROMAKS HODEHKES
CT
Vous entendez souvent dire dans le monde, nos très^ihers frères : Tout est en progrès au siècle où nous vivons; l'esprit humain sème les prodiges; grande serait la surprise de nos pères s'ils voyaient les magnifiques découvertes de notre temps. Mais ces éloges si doux à notre vanité ne sont-ils pas plus brillants que solides? Et parce que nous serions un peu plus instruits dans les sciences naturelles, en sommes-nous devenus plus grands et meilleurs? Chaque siècle ajoutant ses lumières à celles des siècles précédents, il semble d'abord que la raison humaine devrait aller toujours en se perfectionnant; mais, en y regardant de
INSTRUCnON GONTBE LES fiOUANS MODERNES. 485
plus près, on trouve qu'elle perd d'un côté tout autant qu'elle gagne de l'autre; d'anciens préjugés disparaissent, il en parait de nouveaux; certaines passions s'usent et finissent par mourir, d'autres naissent de leurs cendres et demandent à vivre; mais la somme des préjugés et des passions est toujours la même, et ils nous ôtent autant de lumières acquises que la raison cultivée en peut remplacer. Si les sciences physiques s'élèvent à une grande hauteur, les sciences religieuses et morales s'abaissent et déclinent incontinent. Si celles-ci, à leur tour, deviennent dominantes, celles-là perdent de leur prix; un progrès certain, incontestable, serait celui qui ferait marcher de front la religion et les découvertes, la morale et les intérêts, les connaissances qui nous éclairent et les vertus qui nous rendent heureux.
Sil y a pour tous les hommes un intérêt sensuel et palpable qui se rapporte uniquement à leur bienêtre matériel, à la santé, à la fortune, aux avantages qu'on peut retirer de la bonne opinion d'autrui, il y a aussi un intérêt spirituel et moral qui, pour n'avoir pas des objets extérieurs et sensibles, n'en est pas moins vrai, pas moins grand, pas moins impérieux, et, pour tout dire en un mot, le seul qui, tenant intimement à notre nature, tende sans cesse à notre véritable bonheur. Or ces deux intérêts
48e INSTRUCTION PASTOBALE
rivent en nos coeurs dans une lutte éternelle; ils se disputent jusqu'à la mort nos pensées et nos affections. Là où Tun domine, l'autre est nécessairement esclave» parce quil est écrit : « L'homme ne peut servir deux maîtres : Dieu et Targent, la chair et Tesprit. » L'intérêt sensuel promet le bonheur aux enfants d*Âdam depuis la chute de leur père, et tous quittent la vie en confessant qu'il les a trompés. L'intérêt spirituel avoue qu'il a peu de félicités à distribuer ici-bas; mais, appuyésur la conscience et sur des promesses infaillibles, il lève les yeux et montre le ciel. On conçoit facilement alors son penchant aux choses surnaturelles et son amour pour le merveilleux. La certitude d'une étemelle vie, succédant aux jours petits et mauvais de la vie présente, est bien propre à charmer l'esprit et à le remplir d'augustes et saintes images; mais on comprend bien moins, ou, pour mieux dire, on ne comprend pas du tout ce même penchant vers le surnaturel et le merveilleux dans Vhomme animal dont parle saint Paul. Né le matin, vivant quelques heures, enseveli le soir, et dormant dans son drap mortuaire le sommeil dont il ne doit {dus sortir^ comment peut-il se faire que lui aussi trouve dans son âme une inclination indestructible pour les choses surnaturelles et les faits miraculeux qui supposent un autre monde auquel il ne croit pas? Sans
entrer dans ceUe question que nous traiterons ailleurs, contentons-nous de constater ici le fait général sur lequel elle est fondée; car c*est dans cette inclination universelle pour les événements surprenants et mystérieux qu'on doit, ce nous semble^ chercher la raison du succès chez tous les peuples des ouvrages d'imagination.
Plus un livre, en effet, parait dissimuler les tristes réalités des choses humaines, plus il peut en voiler la misère et le néant, plus il charme et séduit ses lecteurs. Nous lui savons un gré infini de nous montrer la vie, non telle qu'elle est, mais telle que nous voudrions qu'elle fût ; non avec ses eunuis mortels et ses courtes joies, mais avec des plaisirs et des biens sans nombre et sans fin. Vainement la raison nous avertit prudemment d'ajouter peu de foi à ces agréables chimères; on se prèle volontiers à la douce illusion qui leur donne un moment d existence; le bien qu'elles nous font ne nous trompe pas, et, viendraient-elles à s'évanouir, elles auraient adouci pour un temps l'amertume de nos véritables douleurs.
De là, le plaisir que nous éprouvons tous à lire les fables merveilleuses, les beaux poèmes et ces charmantes fictions qui nous enlèvent au monde réel pour nous faire admirer une nature plus noble, plus riche et plus belle, des plaisirs plus purs et
plus durables, des sentiments et des vertus audessus de nos vulgaires vertus et de nos sentiments rampants sur la terre. Qui n'a senti un baume réparateur couler vivement sur les plaies de son âme, au milieu de ces gracieuses et bienfaisantes lectures ! Elles ont beau participer à la nature des songes, passer et s'évanouir comme eux, le plaisir qu'on y goûte ne s'use pas; on y revient sans cesse au moins par la mémoire et le souvenir.
Mais, si l'imagination sait embellir les œuvres de l'esprit au point d'en faire un des plus doux agréments de la vie, elle sait également, quand il lui plaît, les enlaidir et les souiller au point d'en faire un de ses plus grands dangers. L'imagination est la plus puissante de nos facultés, elle en est aussi la plus étourdie et la plus aveugle. Elle a besoin que la droite raison la mène toujours par la maio comme on dirige l'homme robuste et jeune encore qui a perdu la vue. Par ses appétits et ses instincts, elle tient plus aux sens qu'à la raison, à la chair qu'à l'esprit. Incapable de discerner par elle-même le bien du mal, le vrai du faux, elle les marque du même caractère et leur donne le même prix : en sorte qu'il n'y a point de vérité dont elle ne soit capable de faire une erreur, point de vice qu'elle ne sache rendre aimable, point de crime qu'elle ne puisse embellir. Protée aux formes changeantes,
GOfrrRK LES ROMANS MODBRtfBS. 489
obligée de penser par image et de raisonner par description et figure, elle fait si bien illusion à l'intelligence, qu'on serait tenté de la prendre pour du génie, si le génie n'était pas le bon sens et la raison même dans toute leur plénitude.
n y a donc un choix à faire parmi les ouvrages d'imagination ; en y cherchant le simple délassement de l'esprit on s'exposerait à y trouver autre chose, et souvent ils ont rendu moins bons les trop confiants lecteurs qui les appelaient à leur aide pour devenir meilleurs. Il en est de ces livres comme des aliments : les uns offrent à l'ftme une nourriture bienfaisante et saine, les autres ne lui présentent que des poisons. La distinction des bons et des mauvais livres est donc fondée sur la nature même des choses, et elle s'applique particulièrement à cette* espèce d'ouvrages d'imagination auxquels on donne le nom de Roman. Ce genre de littérature est aussi ancien que l'art d'écrire. Tous les peuples ont eu leurs romans, peu de bons et beaucoup de mauvais. Simples et naïfs dans l'enfance des sociétés humaines, ils semblent avoir pour but de mettre la morale en action, de rendre le vice odieux et la vertu aimable. Plus tard ils furent consacrés à raconter les aventures fabuleuses des héros des anciens temps, à louer les belles qualités de l'âme et du corps, à exalter le courage des guerriers et à
4iN) INSTRUCTION PASTORALE
porter certaines vertus humaines à un degré d'héroïsme plus convenable à des anges qu'à des hommes, et plus près du ciel que de la terre. Bientôt ils s'abaissèrent à peindre presque exclusivement les prétendues félicités de lamour profane. Leurs scènes sont remplies de personnagjss réels ou imaginaires, brûlant les uns pour les autres de feux légitimes ou illégitimes; les rôles et les événements y sont distribués avec plus^ ou moins d'art pour conduire le fil de toute ces intrigues vers un dénoûment prévu d'avance, le triomphe de la plus forte et de la plus violente des passions humaines. Ce n'est pas qu'à toutes les époques il n'y ait eu que des romans uniquement destinés par leurs auteurs à gâter les esprits et à souiller les âmes. Des écrivains se sont rencontrés, assez maltraités de la nature, assez lâches, assez pervers pour composer froidement , dans le silence du cabinet , les mortels poisons qui doivent tuer des générations qui ne sont pas encore nées. Espèce de crime irrémissible^ dont les actes se multiplient sans cesse, plus encore après la mort que pendant la vie, et dont on ne pourra connaître l'énormité que lorsqu'il n'y aura plus d'hommes ni de temps.
Vers le milieu du siècle dernier, ce genre de littérature, sans changer d'objets, changea de caractère; il étendit son domaine, ne se proposant
rien moins que d'envahir l'empire des lettres, en* treprise achevée de nos jours. Il serait superflu d'exposer ici les causes particulières de cette révolution littéraire; elles ne sont ignorées de personne. Sous le nom de philosophie, une foule de doctrines plus ou moins subversives de tout ordre moral fermentaient dans les esprits; des lois sévères opposaient une barrière puissante à leur pu* blication par l'imprimerie : il fallait éluder ces lois en attendant qu'on eût pris assez de forces pour les renverser. Les romans en offrirent les moyens. La frivolité même de ces livres convenait merveilleusement au dessein de déguiser, sous la légèreté de la forme, l'importance du fond. On fit des essais, le succès dépassa toutes les espérances, et alors commença le règne des romans philosophiques. Pour encourager les écrivains à se livrer à ce nouveau genre de littérature^ un sophiste de cette époque, si féconde en sophistes, mais le plus éloquent de tous, déclara publiquement « que les romans étaient la dernière instruction qu'il restait à donner à des peuples assez corrompus pour que toute autre leur fût inutile \ » Et, joignant l'exemple aux paroles, il se fit le précepteur du genre humain. Son cours d'instruction, divisé en plusieurs
' J. J. Rousseau.
m mSTBUCTION PASTORALE
ouvrages, comprend la religion, la morale, la législation et le gouvernement de tous les peuples. Jamais livres ne furent tant lus, tant admirés que les siens. Il enseignait aux hommes que leur religion était en désaccord avec la raison humaine, que leurs lois morales reposaient sur de vaines superstitions, que leurs institutions civiles étaient la source de tous leurs maux. Ensuite il leur donnait une religion dégagée de tout principe surnaturel, une morale fondée sur la conscience privée, et enfin un code de législation qui, avec la liberté, devait ramener l'âge d'or sur la terre.
Si nous plaçons l'influence fatale de cet illustre romancier au-dessua de toutes les causes qui changèrent bientôt après sa mort la face du monde, ce n'est pas faute de savoir que d^autres sophistes avaient deviné, en même temps que lui, la puissance des livres d'imagination sur les siècles avilis et perdus de mollesse et de volupté. Le plus bel esprit de ce temps-là, et peut-être de tous les temps, passa soixante années de sa vie à achever l'instruction des peuples corrompus, par cette foule de fictions littéraires où le raisonnement tient fort peu de place, mais où les passions les plus chères au cœur de l'homme sont si habilement conviées, et dans un langage si enchanteur, à débarrasser le monde des vertus qui lui pèsent, qu'on prévoit
CONTRE LBS ROMANS MODERNES. i95
d'avance le sort qui leur est réservé. On a dit de ce rieur impie « qu'il n'avait pas vu tout ce qu'il avait fait, mais qu'il a fait tout ce que nous voyons. » On peut croire cependant que, si l'écrivain célèbre dont nous parlions tout à l'heure n'avait ébranlé toutes les institutions humaines par une apparente profondeur de raisonnement, elles ne seraient pas tombées si promptement sous les coups de la satire, de l'épigramme et du bel esprit. Les hommes les plus avides de changements et d'innovations veulent avoir pour eux la raison ou ses apparences; ils se font gloire d'écrire d'abord son nom sur leurs drapeaux et marchent ensuite vers les nouveautés sous la conduite des passions qui les mènent. Quoi qu'il en soit, tous ces romans, devenus populaires et agissant à la fois sur l'opinion publique, renversèrent les idées reçues et formèrent les premiers anneaux de cette longue chaîne d'espérances trompées qu'on nomme révolutions. La vérité n'a jamais fait de mal aux hommes, et les malheurs sortis de ces livres prouvent assez qu'ils n'ont rien de commun avec la vérité; mais les esprits ont leurs transports et leur délire comme les corps, et il y a des époques dans l'histoire où dire la vérité, c'est mentir, et prêcher le mensonge, c'est dire la vérité. Peuples et rois se disputèrent l'honneur d'être comptés au nombre des
disciples de ces romanciers ; leur tète fut chargée de plus de couronnes que celle des conquérants, et à peine étaient-ils descendus dans la tombe, l'un par une mort volontaire, l'autre en répétant avec désespoir : « Je meurs abandonné de Dieu et des hommes, » que leurs livres furent portés en triomphe comme l'évangile des nations, et qu'un décret public les mit eux-mêmes au rang des demi-dieux et des bienfaiteurs du genre humain.
Cependant les plus terribles événements ne tardèrent pas à venir jeter plus d'un doute sur Vinfaillibllité de ces nouveaux précepteurs des peuples corrompus. Il sortit tant de guerres, tant de massacres, tant de proscriptions de leurs enseignements, que leur culte se refroidit. On avait cru de bonne foi honorer en eux de bienfaisantes divinités, et tout semblait prouver, au contraire, qu'on s'était prosterné devant de mauvais génies. L'encens cessa de fumer sur leurs autels, et nous avons vu leurs livres chassés du temple et tristement exposés sur la voie publique à Tintempérie des saisons, à rindifTérence et au mépris des passants. Gomment se sont-ils relevés ensuite en reprenant leur premier empire? Parce qu'il y avait encore des révolutions à faire. Ces sortes de secrets une fois trouvés ne se perdent pas, et, partout où il y aura des religions à détruire, des pouvoirs publics à ren?er-
CONTRE LBS AOMANS MODERNES. 495
ser, des honneurs et des biens à ravir , des attentats iniques à justifier, ces Uvres marcheront à la tête des ambitieux et des méchants, et leurs auteurs sont condamnés désormais, parla divine justice, à présider éternellement aux troubles, aux séditions, aux crimes publics qui désoleront les empires. S'il fallait en citer des exemples, nous n'irions pas les chercher bien loin; mais notre but est moins de rappeler le passé que d'éclairer l'avenir.
Or tout le monde sait que ces premiers romanciers ont laissé des disciples. Ils ont emporté leurs talents, mais toutes leurs doctrines nous sont restées, et c'est encore par les romans que ces funestes doctrines pénètrent dans tous les esprits. La république des lettres leur est livrée, elles y régnent en souveraines par les romans historiquesy les romans philosopliiques, les romans descriptifs^ les romans politiques^ les romans intimes ou de mœurs ^ et bientôt elles y pénétreront plus avant encx)re par les romans religieux ; car les premiers essais en ce genre ont eu tant de succès, que bientôt les romans qui défigurent la religion seront plus dangereux que ceux qui la combattent. Déjà le langage qui nourrit le cœur des chimères de l'imagination se glisse dans les plus graves écrits ; il y substitue de vagues rêveries à la simple et noble exposition de
la foi, et au véritable amour de Dieu des sentiments imités de l'amour terrestre et trop propres à le réveiller. Ainsi la religion, la société, l'État, la famille^ la vie publique, la vie privée, mis en romans, sont la seule instruction que lés écrivains du jour aient à offrir à leurs contemporains. Oseronsnous le dire? il n'est si mince littérateur qui n'entre dans le monde son roman à la main, et dans peu de temps les esprits supérieurs n'oseront aspirer aux charges publiques s'il leur manque ce je ne sais quoi d'achevé que la publication d'un roman va donner aux talents de l'homme d'État.
Dira-t-on que l'empressement à lire ces livres ne répond pas au zèle qui les produit et les multiplie! Et quels livres, nos très-chers frères> trouvèrent en aucun temps de si nombreux lecteurs? On les lit à la ville et à la campagne, dans les châteaux et dans les chaumières, au salon, à l'atelier, au comptoir, à la promenade et dans les voyages. Annoncés d'avance à grand bruit, ils ne paraissent jamais assez vite, et c'est à peine si le commerce des choses les plus nécessaires à la vie est aussi étendu et aussi lucratif que celui-là. Une bruyante célébrité s'attache à leurs auteurs; leurs noms sont plus connus et plus populaires que les noms des plus illustres savants. Les plus belles découvertes ne tirent pas toujours le génie de la misère et de l'obscurité, et
ces vaines produetions conduisent rapidement les romanciers aux honneurs et à la fortune. On invente chaque jour de nouveaux procédés pour en accélérer le débit et le transport; on les vend en forme de marchandi$e à livrer et avant qu'ils aient reçu l'existence; on les vend en gros, on les vend en détail, comme ces matières précieuses dont les moindres quantités ont souvent une grande valeur, on en estime le prix par pages, par lignes et par mots. Vous accusez le journalisme de cet immense succès, nos très-chers frères; mais le journalisme a bien assez de ses fautes et de ses misères sans se charger encore des nôtres. Il vous force en quelque sorte, dites-vous, de lire ces livres par parties détachées, en les mêlant aux nouvelles du jour. Mais pourquoi le journal se présente-t-il dans vos familles en semblable compagnie? pourquoi? Parce qu'il y serait moins bien reçu s'il y venait seul. S'il achète les romans si cher, est-ce pour son plaisir ou pour le vôtre? Ne vous inspirerait-il pas un moindre intérêt s'il ne se soumettait à de grands sacrifices pour obéir à vos capricieux désirs? Il vous faut des romans à tout prix; le goût qu'ils vous inspirent vous fait surmonter jusqu'à vos répugnances politiques, et vous vous plaignez ensuite que le journalisme vous en donne le plus qu'il peut. Interrogez de bonne foi vos plus intimes dispositions,
498 INSTROCnON PASTORALE
et avouez qu'il y a au fond des âmes une vive sympathie pour ces sortes d'ouvrages. Ce n'est pas que Ton n'en sente tous les dangers; vous n'entendez parler que du mal qu'ils font. Le père de famille le signale à ses enfants, le mari à sa femme, le maître à ses serviteurs; mais, en même temps qu'on l'y voit pour les autres, on ne l'y trouve jamais pour soi : tant nous sommes clairvoyants sur les devoirs d'autrui, et tant nous fermons les yeux sur nos propres devoirs !
Cependant cet attrait irrésistible pour les romans ne saurait s'expliquer ni par la désoccupation de la vie ni par ses loisirs; jamais les quelques jours que l'homme passe sur la terre ne furent remplis de tant d'entreprises et de travaux. Les âmes n'ont plus d'ailes rapides pour s'élever au-dessus des lourds intérêts du temps. Chargées de pesantes chaînes, elles se traînent d'une aube du jour à l'autre dans les spéculations et les industries. Elles n'ont pas un moment à perdre, mais l'heure du roman est toujours respectée. A en croire les romanciers, cet avide besoin de lire leurs œuvres serait la juste récompense d'un rare talent d'écrire, et d'une connaissance plus rare eîicore des mystères et des agitations de la vie humaine. Ils sont descendus des hauteurs fantastiques de l'imagination; ils ont rompu tout commerce avec le pays des fictions
COT^TRE LES ROMANS MODERlfBS. m
et des chimères; ils peignent le inonde tel qu'il est, et leur crayon fidèle rend la société avec ses préjugés, ses passions, ses mœurs, d'après nature; enfin ils copient les modèles qu'ils ont sous les yeux et ne les créent pas. Les personnages mis par eux en scène ne sont pas des êtres fabuleux; ils vivent au milieu de nous, et, s'ils nous apparaissent sous des traits hideux et repoussants, à qui s'en prendre? Ce ne peut être aux artistes, qui ne font que rendre au public ce que le public leur a prêté.
Sans prendre ce langage pour une légitime justification, hâtons-nous d'avouer qu'il est vrai qu'à chaque époque de l'histoire les passions dominantes et les mœurs générales viennent se réfléchir dans les livres du temps, comme dans une glace fidèle, et que ces livres, à leur tour, réagissent puissamment sur les croyances et les mœurs. La laideur ou la beauté morale d'une littérature nationale est essentiellement liée aux vertus et aux vices de la nation. Toute dégradation dans les lettres correspond à une dégradation rigoureusement proportionnelle dans les sentiments populaires; et voilà pourquoi l'on a dit avec raison que la littérature Hait rexpresûon de la société. Ainsi, partout où l'honnêteté, la décence, la moralité, disparaîtraient des productions littéraires, on pourrait assurer que ces mêmes vertus ont cessé de régner dans les
cœurs. De cette liaison intime des lettres et des mœurs et de Taction mutuelle qu'elles exercent les unes sur les autres, nous sommes donc forcés de conclure que là où les livres ne retraceraient plus que des hontes et des turpitudes, la société serait nécessairement affaissée sous le poids des mêmes ignominies. Si donc un peuple se sentait tout à coup inondé de livres nouveaux qui se fissent un jeu cruel de verser l'insulte et l'outrage sur tous les préceptes de la religion et de la morale, de.lever tout voile de décence et de braver tout sentiment de pudeur, et si Ton vous disait que les mœurs de ce peuple s'améliorent de jour en jour, ne le croyez pas; car ou Ton se tromperait ou Ton voudrait vous tromper. Hélas ! les siècles les plus corrompus ont toujours eu plus de prétention aux bonnes mœurs que les autres. « Je viens d'apprendre, disait sous une régence à jamais célèbre l'écrivain que nous avons déjà cité, je viens d'apprendre que la génération présente se vante singulièrement de bonnes mœurs; j'aurais dû deviner cela. Je ne doute pas qu'elle ne se vante aussi de désintéressement, de droiture, de franchise et de loyauté. C'est être aussi loin des vertus qu'il est possible que d'en perdre l'idée au point de prendre pour elle les vices contraires \ »
' J. J. Roibsenu.
œNTRB LES ROMANS MODERNES. 501
Or ces malheureux temps sont-ils bien éloignés de nous, nos trèsKîhers frères? et que faut-il présager de cette multitude infinie de romans contempo* rains, qui ne savent même plus varier les scènes impures et sacrilèges qu'ils étalent à vos regards, ni se dégager de leur monstrueux appareil d'impiétés, de blasphèmes, d'adultères, de suicides, de voluptés et de sang? Et remarquez que nous ne parlons pas ici de ces livres hors de tout commerce, lecture solitaire du vice et qu'on ne rend jamais sans rougir à ceux qui les ont prêtés; nous parlons des romans les plus vantés, ayant en tête le nom de leurs auteurs et leur ouvrant les portes des académies, lecture à la mode des esprits cultivés et qu'on trouve sans surprise dans les mains les plus élégantes et les plus polies. Si différents qu'ils puissent paraître les uns des autres par le choix des sujets et la diversité des matières, ils n'en roulent pas moins tous ensemble sur un même fond de principes, de doctrines et de sentiments subversifs de toute piété, de toute morale et de tout ordre social sur la terre.
Cette accusation vous étonne, nos très-chers frères ; vous n'avez rien vu de semblable dans ces lectures, vous vous y livrez pour vous distraire, et non pour vous fausser l'esprit ou vicier le cœur. Mais vos intentions ne changent pas la nature des
choses, et, si Fair que vous respirez est un air délétère, vous en recevrez, même à votre insu, les mortelles atteintes. Ce n'est pas en vain que la conscience publique commence à s'émouvoir du trouble moral que ces livres portent dans les âmes , la conscience de leurs propres auteurs laisse échappera son tour de tristes aveux; et, si vous ne croyez pas à vos pasteurs, quand ils jugent sévèrement ces productions coupables, croyez-en du moins aux écrivains qui se font gloire de les publier. Écoutez un moment ce qu'ils en pensent eux-mêmes, et pesez leurs paroles : « Là vraie gloire n*a pas toujours couronné ma peine. Je n'ai pas toujours mis ma conscience en face de mon imagination. Forcé de gagner de l'or, j'ai pressé mon esprit de produire sans m' inquiéter du concours de ma raison. J'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder. Elle s'en est vengée par de froides caresses et de sombres révélations ; elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses; elle s'est plu à glacer de dureté et de désespoir tous les mouvements généreux de mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade et spleenetique ; c'est la douleur d'être obligé de me suicider intellectuellement qui m'a rendu acre et sceptique. » Or pourquoi ces remords et que veut dire ce cri déchirant du repentir, si les livres qui en sont l'objet sont aussi peu dangereux qu'on
le pense? Pourquoi se les reprocher comme une mauvaise action commandée par la faim si leur lecture n'ofire aucun péril et ne peut avoir des suites funestes?
Il serait donc bien facile de justifier nos accusations et nos vives alarmes s'il nous était permis d'extraire de ces livres les passages nombreux qui portent en eux-mêmes leur condamnation. Mais comment la bouche d'un prêtre oserait-elle répéter ce que des oreilles chrétiennes ne peuvent entendre? Et d'ailleurs, nous aurions à citer des choses tellement étranges, que, prises isolément, elles paraîtraient plutôt des folies extravagantes que de dangereux enseignements. Il est un moyen plus sûr de lever toute espèce de doute sur la culpabilité volontaire de ces livres et sur l'imprudente complicité de leurs lecteurs, c'est l'exposition claire et simple des doctrines qu'ils propagent au milieu des populations, des principes et des préjugés qu'ils sèment à pleines mains dans les villes et dans les campagnes. Ces principes et ces doctrines, étant communs à tous, ne laissent aucune place à l'indulgence et méritent une égale et commune réprobation. Mais, pour donner à nos preuves une force irrésistible, souffrez un moment, nos trèschers frères, que nous reprenions les choses de plus haut.
Vous le savez, votre religion est fondée sur deux faits universels, si bien gravés dans la nature de rhomme, que, sans leur présence et leur lumière, sa naissance, sa vie et sa mort seraient des énigmes à jamais inexplicables. Voici le premier de ces faits universels, c'est que riiomme nait coupable et par conséquent mallieiire'iix. » Depuis la chute de leur père, un joug pesant a été mis sur la tète de tous les enfants d'Adam, du jour où ils sont sortis du sein de leur mère jusqu'à celui de leur sépulture dans le sein de la mère de tous. Ils ont les inquiétudes de l'esprit, les terreurs du cœur, les inventions trompeuses de leurs espérances et le jour terrible de la mort. Depuis celui qui est assis sur le trône jusqu'à celui qui est couché sur la terre et dans la cendre, depuis celui qui est vêtu de pourpre et ceint du diadème jusqu'à celui que couvre à peine un lin grossier, la fureur, les jalousies, le tumulte des pensées, l'agitation de T esprit, la colère opiniâtre, les transes du trépas, bouleversent son âme; il n'a que peu de repos, presque rien, et de plus la mort violente, le sang, la guerre, Tépée, l'oppression, la famine, la ruine et tous les fléaux*. » Voila le sort de toute chair.
Mais, si la souffrance et le malheur sont inhérents
' Juf:iiin grave super filios Adam, a die i xilus de ventre inalris ooniin
à la condition présente de rbumanilé, sous les yeux d'une sage providence, l'homme n'est souffrant et malheureux que parce qu'il est puni, et il ne peut être puni que parce qu'il est coupable. Voilà le premier principe du christianisme.
Un second fait non moins incontestable , et sur lequel repose la société comme la religion elle-même, c'est que l'homme naît dépendant de tout ce qui l'environne, et dans un tel état de servitude et d'ignorance, que, sans les secours d'une révélation surnaturelle, il ne pourrait savoir jamais ni où il est, ni d'où il vient, ni où il va.
Or les romans modernes sont la source, le développement et le commentaire de deux principes diamétralement opposés : nous disons la source, parce qu'ils furent mis au jour, pour la première fois, par le père des romans philosophiques; nous disons le développement, parce que sa vie et ses ouvrages furent consacrés à les établir ; nous disons let^ommentaire, parce que la philosophie du dixhuitième siècle n'a point d'autre base rationnelle,
usque indiein sepulturac, in inatrem omnium. Gogitationes eorum, et limores cordis, adinrentîo expectatiônis, et dies finitionis : a residento super sedeni gloriosaro, usque ad bumtliatum in terra et cinei'e; ab eo qui utitur hyacintho et portât coronam, usque ad eum qui operitur lino crudo, furor, zelus, tumultus, fluctuatio et timor mortîs, îracundia perseverans, et contentio. Modicum tanquam nihil in requic... Ad hxc mors, sanguis, contentio et rhomphœa, oppressiones, faînes, et contrilio, et flagella. Eccli., XL, 1.
50C INSTRUCnOn PAST0BA1£
et que tous les romanciers, depuis cent ans, les ont donnés pour fondement à leurs compositions littéraires. Quels sont donc ces principes? Les voici tels que leur inventeur les a formulés dans deux ouvrages célèbres * : .
Premier principe : L'homme nait bon, et la société le déprave.
Second principe : L'homme est né libre, et partout il est dans les fers.
Ces deux grandes erreurs^ jetées dans le monde en forme d'axiomes évidents, y firent une grande fortune. Les hommes graves crurent y découvrir le principe naturel de toutes les bonnes institutions humaines, et les esprits superficiels se laissèrent facilement entraîner par l'amour delà nouveauté; mais personne ne comprit la haute portée de ces nouvelles maximes. Seul peut-être parmi ses con* temporains, leur auteur en avait prévu les suites nécessaires. Une fois accréditées dans les esprits et maîtresses de l'opinion, elles devaient, à ses yenx, changer l'entier état des sociétés humaines, il en parle souvent dans ses écrits comme du seul fondement raisonnable sur lequel on puisse élever désormais les institutions de tous les peuples, il les expose, il les prouve avec toute la complaisance de
* VÉmile el le Contrai social.
l'orgueil satisfait ; il s'applaudit de ses longues et solitaires méditations et des combats qu'il a livrés pour les faire triompher. Peu lui importe « de s'être fait siffler des athées, pour avoir soutenu que l'homme était bon quoique les hommes fussent méchants, que ses vertus lui viennent de lui-même, que ses vices lui venaient d'ailleurs ^ » Quand il relit ses productions, vers la fin de sa vie, et qu'il suit le fil de sa méditation, c< il voit partout le grand développement de son grand principe : Que la nature a fait r homme heureux et bon, et que la so-* ciété le déprave et le rend misérable. VÊmiley en particulier, n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme, destiné à montrer comment le vice et Terreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehoi^ et Taltèrent insensiblement '. »
La seconde maxime : Vhofiiine est né libre, et partant il est dans les fers, ne lui était pas moins chère. Il en voyait sortir une ère nouvelle de bonheur et de liberté, l'affranchissement des peuples, la chute de tous les despotismes, et le règne de la justice et de la fraternité par toute la terre. Assez bon logicien pour savoir combien la plupart des hommes le sont peu, il jugea sainement que, s'il se contentait
* Rousseau juge de J. J., t. I, p. 72. ^ïbid.,\. II, p. 209-210.
d'appuyer cette seconde maxime de raisonnements abstraits, il aurait bien de la peine à la rendre populaire, et il prit le parti de la mettre^ pour ainsi dire^ en action dans un roman à part« devenu depuis le plus important de tous, puisqu'il fournit trente ans plus tard le préambule et le texte d'une législation unique et sans exemple dans les annales de l'univers. Pour lui, il ne croyait pas ou il feignait de ne pas croire à un si prompt dénoûment; il nia jusqu'à la fin les conséquences inévitables de ses doctrines; il se plaignait souvent avec amertume « d'être accusé de vouloir replonger le monde dans la barbarie, » tandis qu'il a avait toujours insisté, au contraire, sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption ^ » Était-ce la crainte des lois ou une babile hypocrisie qui le fait parler ainsi? Dieu seul le sait. Mais, lorsque détaché de la montagne, le rocher a été lancé sur unepente rapide, on a beau soutenir qu'on ne veut pas qu'il précipite sa chute, il n'en roulé pas moins jusqu'au fond des abîmes, et ainsi des principes funestes : une fois échappés de l'esprit, ils vont rapidement jusqu'aux limites extrêmes, où leurs dernières conséquences peuvent les entraîner.
* Rousseau juge de J. J., t. H, p. 15i.
Si l'homme natt bon, et qve la société le déirrave, il s'ensuit évidemment , dans l'ordre moral , que la religion chrétienne tout entière repose sur une erreur capitale et n'a aucun point d'appui dans la raison humaine; caria bonté originelle de l'homme emporte nécessairement la négation logique du péché originel, de l'incarnation du Verbe et de tous les mystères de la rédemption du monde par Jésus- Christ. Le christianisme n'est plus alors, si l'on veut, qu'une admirable institution terrestre, un type humain de la beauté morale, et ses miracles, et son Évangile, « avec leurs caractères de vérité si frappants, si inimitables, que l'iùventeur en serait plus grand que le héros, » descendent au rang de ces œuvres immortelles que la main des hommes sait édifier; et, destitués de toute sanction divine, ils n'imposent pas plus de devoirs à l'humanité que les œuvres de Socrate et de Platon. Et telle est aujourd'hui, pour le dire en passant, ce qu'on appelle la foi dxi genre hvmmn, la religion de fhnma^ nité.
A celte première conséquence vient s'en joindre une autre non moins nécessaire. Si l'homme naît dans la bonté et la justice originelles, toutes ses passions et ses penchants naturels sont essentiellement bons, justes et légitimes. Nous naissons comme les purs esprits, sans aucune inclination au
mal, et sans en puiser le moindre germe dans le sein de nos mères* Donc, si Ton nous voit de bonne heure méchants, colères, jaloux, sensuels, yindicatifs, la malice et le crime sont introduits en nos cœurs par les exemples du dehors et les leçons même par lesquelles la société a la prétention de nous en préserver.
De ce principe enfin : U homme natt ban et la sodété le déprave, découle cette dernière conséquence : que le bonheur est un attribut inhérent à notre nature, puisque Tétre essentiellement bon est essentiellement heureux. D'où il résulte que, si Thomme ne Test pas et si la souffrance et l'infortune sont au contraire son triste partage, ce n'est pas à lui-même, à son organisation native qu'il doit s'en prendre, mais bien à ses semblables, aux institutions civiles et religieuses sous lesquelles il a le malheur de vivre.
Passons maintenant à Tautre principe : Lhomme c%i né libre, et partout il ont dans les fers, et concluons d*abord que, si telle est notre condition primitive, notre liberté, par droit de nature, ne peut avoir d'autres bornes que nos forces ni d'autre mesure que notre volonté; par conséquent, tout état social dans lequel des institutions, des pouvoirs et des lois mettraient d'innombrables entraves au plein exercice de cette liberté inhérente à notre être
CONTRE LBS ROMANS MODERNES. ôll
serait un état artificiel, oppressif et contre nature, étant bien évident que l'homme libre par condition ne peut être fait esclave par convention.
N'allons pas plus loin, nos très-chers frères, et résumons en deux mots toutes ces conséquences. D'une part, point de religion nécessaire à l'homme pour servir de frein à ses passions. Et de quoi lui servirait une religion divine? 11 porte en lui-même le bonheur et la vertu. Que pourrait-on lui demander de plus? D'autre part, point d'institutions sociales légitimes ici-bas. Entre des êtres également libres et également bons, il ne peut y avoir ni premier ni dernier, ni maître ni serviteur, ni obéissance ni commandement. D'où il résulte que tout pouvoir supérieur, quel qu'il soit, religieux ou paternel, civil ou politique, est une usurpation permanente, un mépris légal de noire dignité d'homme, et que jamais il n'y aura sur la terre aucun établissement social fondé sur le droit.
La destruction radicale de la société humaine, quelle que soit son organisation extérieure, est donc au fond de ces doctrines insensées. Il faut les abjurer pour vivre, ou se condamner à périr en les proressant. On dit qu'elles ont changé plusieurs fois, en moins d'un siècle, les institutions et les lois. Si elles se sont arrêtées à des changements même considérables, on doit leur savoir gré de celte mo-
dération. U y a une grande indulgence à se contenter d'ébranler ce qu'on a droit d-abolir. Mais ce n'était là plutôt qu'un essai de leurs forces. Laissez-les grandir et se populariser encore, sans sortir du cerde de leur action légitime, elles renverseront, les uns après les autres, autant de constitutions et de régimes qu'on pourra en opposer à leur droit de n en point souffrir. Placez-le sous telle forme sociale qu'il vous plaira, toujours l'homme, né heureux et bon, s'insurgera saintement contre la société qui le déprave et le rend misérable; toujours l'homme, né libre y frappera à coups redoublés sur les institutions publiques qui le tiendront plus ou moins dans les fers. On aura beau lui déguiser roppression sous les noms les plus doux, il en sentira les dures étreintes partout où sa liberté sera dans la gêne. Dorez ses chaînes pour qu'elles lui semblent moins lourdes; au lieu de fer, tressez-les d'or et de soie, elles n'en seront pas moins des chaînes, et son droit imprescriptible est de n'en point porter. A la religion la plus bienfaisante et la plus aimable, aux institutions les plus libérales, il dira éternellement : Je suis né heureux, et c'est vous qui me rendez misérable. Aux pouvoirs suprêmes il criera : Vous êtes encore trop exigeants et trop durs, faites place à d'autres; je suis né libre, et vous me chargez de fers. Celui qui trouva un levier assez
puissant pour soulever le inonde matériel laissa pourtant le monde à sa place, parce que le point d'appui lui manqua; mais le point d'appui ne manquera jamais aux principes funestes qui ont soulevé le monde intellectuel et moral. Us saisissent l'homme tout entier; ils disposent de sa raison incertaine et troublée, de son irrémédiable orgueil, de ses plus nobles passions et de ses Instincts les plus vils. Si, dès leur naissance, ils ont pu communiquer aux choses humaines une agitation redoutable, que sera-ce, grand Dieu! lorsque, dans la plénitude de leurs forces, semés et recueillis en tous lieux aux applaudissements de la multitude, revêtus de formes vivantes et populaires, personnifiés dans un langage ardent et dramatique, ils parleront à la fois aux sens et à Tesprit, achevant d'égarer la raison publique et d'enflammer toutes les passions? Oh! alors, gouverne le monde qui pourra, les anges du ciel ne l'arracheraient pas eux-mêmes à l'anarchie de l'enfer. Que servirait-il donc de se faire illusion, nos très-chers frères? Tout annonce que nous marchons rapidement vers les mauvais jours, et la littérature contemporaine nous y conduit à grands pas.
Si, de nos jours, les écrivains de quelque valeur avaient eu idée de la vraie gloire, au lieu de se traîner sans honneur sur les traces des romanciers