‹ Sermons, discours et mandementsChapitre 69 sur 74 · II · texte numérisé non relu

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5i4 liVSTRUCTION PASTOBALE

du dix-huitième siècle^ ils auraient consacré leurs talents à venger les vérités trop longtemps insultées et à rétablir le culte des vertus dont on avait renversé les autels. Plus Tempire des passions coupables s'était étendu sur la conscience, plus il avait de véritable grandeur à mettre un frein salutaire à leurs emportements. C'était bien, certes, une belle et noble vocation, que celle de faire retentir aux oreilles des hommes, après tant d'égarements, de mensonges et de scandales : Soùjmte, et tu $era$ heuretix; maîtrife tes pasêiota^ et tu sem libre* Mais ils n'ont pas su répondre à cette courageuse mission; ils ont sacrifié les éloges durables de la postérité aux vaines acclamations d'une courte et facile renommée, et ils ont mis leur plume esclave au service des passions impies qu'ils devaient combattre et flétrir. Plus hardis que les sophistes des derniers temps, ils ont tiré une à une toutes les conséquences de leurs systèmes destructeurs, et en particulier les conséquences des maximes sur la bonté et la liberté originelles de l'homme, si chères à la philosophie moderne.

Quoique l'homme né heureux et bon n ait besoin, logiquement parlant, d'aucune religion pour se défendre de vices qu'il n'a pas en lui-même, ni pour acquérir les vertus qui lui sont innées, cependant le créateur de ces nouveaux principes n'osa pas

CONTRE LES ROHAlfS MODERNES. 51^

lefur lâcher tout à liait les rênes et leur permettre de pousser les esprhs ijusqu'à l'irréligion absolue. Il s'éleya dans tous ses romans contre l'athéisme avec une puissanee de raisonnement qu'on ne peut se lasser d'admirer, et, des hauteurs de son génie ^ il voue les doctrines matérialistes de son siècle à l'exécration des siècles suivants. 11 n'est jamais plus éloquent et plus fort que lorsqu'il venge Dieu et sa providence des aveugles et moqueuses insultes de ses contempeirains. Tout en disant qu'il ne peut croire à la divinité de Vinslitution chréienne, il en admire partout la grandeur et l'incomparable beauté; la majeUé des Écrilvres l'élanne, la sainteté de r Évangile parle à son cœur. Il se révolte à la seule pensée qu'il n'y ait aucune difTérence essentielle entre le bien et le mal. Dans tous ses écrits brillent les dogmes consolants de l'immortalité de l'âme^ d'un jugement souverain de nos actions après la mort, des récompenses du juste et de la punition du dooéchant; et, s'il n'ose avouer pleinement que Jésus-Christ soit le fils de Dieu, muUe part il n'a osé dire non plus qu'il ne Tétait pas. Ces vérités sont pour lui des vérités sacrées et fondamentales, a Ce qui m* intéresse, moi et tous mes semblables, répète-t-il souvent, c'est que chacun sache qu'il existe un arbitre du sort des'humains, duquel nous sommes tous les enfants, qui nous prescrit à tous d'être

justes, de nous aimer les uns les autres, d'être bienfaisants et miséricordieux, de tenir nos engagements envers tout le monde, même envers nos ennemis et les siens; que l'apparent bonheur de cette vie n'est rien, qu'il en est une autre après elle, dans laquelle cet être suprême sera rémunérateur du bon et juge du méchant S »

Voilà la profession de foi du maître; voyons maintenant celle des disciples. Comparez et jugez.

« La religion est un moyen bon pour tenir en bride ceux qui, sans cet appareil de peines et de récompenses éternelles, seraient de misérables scélérats; mais, moi, j'ai la conscience assez pure, l'âme assez fortement trempée pour ne pas regretter l'existence ou craindre la mort, et je retournerai au néant d'où je suis sorti, ayant ma conscience pour religion et le plaisir pour loi. Qu'ai-je fait ici-bas de bon ou de mauvais? J'ai obéi à l'organisation qui m'était donnée; j'ai épuisé les choses réelles; j'ai aspiré aux choses impossibles; j'ai accompli ma tâche d'homme. Si j'en ai hâté le terme de quelques jours, ô Dieu I que t'importe? Si j'ai éteint le flambeau de mon intelligence par l'abus des plaisirs, qu'importe aussi? Si tu es un maître vindicatif et colère, la vie ne me sera pas un re-

* VÉmilc.

fuge, et je n'échapperai point, quoi que je fasse, aux expiations de l'autre vie. Si tu es juste et bon, tu m'accueilleras dans ton sein et tu me guériras des maux que j'ai soufferts. Si tu n'es pas, alors je suis moi-même Dieu, et je puis briser le temple et l'idole. »

Toute la religion des romans contemporains est résumée dans cet affreux symbole* Une impiété grossière, un matérialisme abject, un scepticisme stupide, forment l'enseignement pratique de ces nouveaux évangiles; et le saint nom de Dieu y parait-il une seule fois saiïs une intention transparente d'insulte et de moquerie ? et les récits et les comparaisons tirés des choses saintes ne s'y montrent-ils pas sans cesse pour alimenter un persiflage sacrilège, cent fois pire que le mépris? et les augustes mystères de la religion, les pieuses cérémonies du culte catholique, y figurent-ils dans un autre but que de rendre les blasphèmes plus piquants et les orgies plus débauchées? et la confession qui soulage les coupables, et la participation à nos sacrés mystères, n'y prennent-elles pas toujours les méprisables couleurs d'une incurable imbécillité? et le prêtre catholique, quels rôles odieux vient-il jouer constamment dans ces drames impies ! Imaginez un moment tous les bas sentiments et les indignes actions pour lesquels on a coutume de vouer

tj18 msnirGTioN PAaroBALs

les êtres peivers à la haine pabliqure^ et (tites-nous <iuel est Le trait déskonoraiit qai manque aux j^traits de vos prêtres et de vos pasteurs? Si le romancier met .sur la scène un scélérat habile, lui hypocrite raffiné, un ignorantt un< idiot auxinstioctâ malfaisants, vous Ty verrez toujours habillé en prêtre. Imposteur à double visage, il prêche ce qufil ne croit pas» il affecte des vertus qu'il n'a pas, il ^'insinue pieusement dans la confiance des familles pour Ibs déshonorer ou les dépouiller de laus biens. Partout sa conduite est uni piège et sa pré- -sence un malheuir. Plaignez^ nos très-cbers frères, plaignes les romanciers. A quel vil métier le besoin de gagner de Uar ne peulhil pas abaisser Le taleniî •d'écrire ! De la haine de Dieu, de sa religion et de ses ministres^ les romans eontempovains mènent aisément leurs lecteuirs à la haine de la société h»maine, qu'il a fondée et qu'il ccnserve par sa proridence, et c'est ici qu'ila déroulent les conséquences extrêmes de la faneuse maxime : a L'homme est né bon, mais la société Le déprave et Le rend miser rable. » Remonter à la source des infortunes, des catastrophes et des crimes, qui oemplissent ces pages menteusesTf allez à. L'origine de ces éternelles dédamations contre la société, placées comme de concert dans la bouche de tous les acteurs maUieureux eu mécontents, que trouverez-vous? des personnages

qui se plaignent d'être tombés dans l'avilissement et la misère par la faute de leurs semblables^ et jamais par la leur. Qu'importe que leur yie n'ait été qu'un long enchaînement de coupables actions et de chutes volontaires? c< Leur malheur ne vient pas de ee qu'ils ont été criminels, mais de la société qui les a forcés à le devenir. S'ils ont violé des conventions et des lois 7 ils avaient à s'en plaindre. La ruse voulait les séduire et les dépouiller, ils ont trompé la ruse : c'était leur droit et de ce droit sortait leur devoir. Ils étaient venus au monde avec les plus heureuses et les plus saintes inclinations, ils y ont trouvé des pouvoirs tyranniques et des institutions absurdes. Ils les ont méprisés, et la i>ociété les punit de ce mépris dont elle aurait dû les récompenser. N'importe encore, ils n'ont point fléchile genou devant les idoles; leurcœur a conservé sa noblesse et sa pureté originelles; le vice a pu effleurer leurs sens, il n'a pu souiller leur Âme; elle est encore candide et sans tache comme un beau ciel. Méconnus, incomjnis d'une race égoïste et cupide, ils ont obéi aux plus généreux sentiments en bravant ses vices et ses colères. Trop confiants et trop faibles, la société les a vaincus; mais il y a de la gloire à succomber sous une force injuste et brutale, et cette gloire leur appartient. Ils meurent victimes des usages, des préjugés et des institutions

barbares de leurs temps^ mais la cause de rhima" nité ne périra pas.. »

Ce langage est-il clair, nos très-chers frères? et que pensez-vous de ces nouveaux catéchismes où l'on plaide la cause de l'humanité par l'apologie de tous les crimes? Au fond pourquoi en serions-nous surpris? Une fois convenu que tes hommes naissent heureux et bons, rien de plus légitime et de plus saint que de nourrir dans leurs cœurs une haine implacable contre la société qui les déprave et les rend mi'sérables.

Sans nier ce grand principe et tout en le respectant, quelques romanciers, en bien petit nombre, il est vrai, ont voulu nouvellement tempérer et adoucir à leur manière ses conséquences extrêmes : comment s'y prendre? Ils se sont faits théologiens, non pour venir au secours de la religion qui conserve les sociétés humaines, mais pour la remplacer par une autre. N'osant pas revenir au Dieu de leurs pères, ils ont cru que l'idée d'un Dieu quelconque pouvait suffire au temps présent. Assez philosophes pour l'inventer, ils se sont contentés de le choisir, et ils l'ont emprunté aux antiquités mythologiques des peuples païens. Quel est donc ce Dieu renouvelé des Grecs, cette divinité tutélaire sous laquelle viendra désormais s'abriter la société menacée de dissolution et de ruines ? Du temps de saint

Augustin^ on l'appelait le Dieu tguTj a L'âme et le corps du inonde et comme le sein de la nature contenant toutes chosesen lui-même \ » Aujourd'hui les écrivains restaurateurs de son culte le nomment le GRAND TOUT. <c Mais, reprenait saint Augustin, si c'est là le vrai Dieu/ fondateur de la société humaine, ce il n'y a rien dans l'univers qui ne soit une partie « de la divinité et une portion de son être '• » Que lui répondaient les panthéistes, ses contemporains ? on l'ignore; mais les nôtres n'éprouvent aucun embarras. 0 dernier aveuglement de l'esprit humain 1 ils prétendent servir la cause de la société, la défendre contre les principes qui l'entraînent, et ils ne voient pas qu'ils donnent à ces doctrines une puissance et une consécration toutes nouvelles ; car nos corps et nos âmes, nos passions et nos appétits, font nécessairement partie du gi^and^ tout; la divinité leur est donc inhérente et comme incarnée : par conséquent nos erreurs et nos vices sont aussi pleinement divins que nos qualités et nos vertus. Aussi la jeune littérature, qui a trouvé cette commode philosophie dans l'enseignement public, s'estelle empressée de la transporter dans ses productions romanesques; elle n'y parle plus que de la

^ IsIq Deus est sinu quod^m natura in seipso contincns omnia. De Civil. D«.,lib. IV, cap. xlti.

* Nihil omnino remanere quod non sit pars Dei. Ibid,

Ugilimité de la passion, de la sainteté de la passioa, de la divinité de la passion. Plus les personnages s avilissent et se dégradent, plus ils sentent leur divinité* D'heureux et bon que Thomme était an dernier siècle, il est donc devenu véritablemaiit Dieu dans celui-ci. On ne se contente pas de le lui dire, on le lui prouve dogmatiquement. Qu'il vive donc comme bon lui semble ! à la hauteur où il est placé, il ne court aucun risque de déchoir. Et n'estce pas à ces panthéistes effrontés que nous devons, depuis quelque temps, Tapologie solennelle de crimes éclatants» et la transfionBatkm des plus grands scélérats en héros de Thumanité? Ne commence-t-il pas à présider à l'histoire? £t si jamais il se rencontrait un de ces monstres qui déciment froidement les peuples, comme les Césars décimaient les légions rebelles, qui font couler le sang humain dans les places publiques comme l'eau des fontaines, qui ont enfin pour âme le génie des meurtres et des massacres, n'en doutez pas, nos très-chers frères, la nouvdle religion se hâterait de placer ce grand homme à la tète des hommes justes et miséricordieux ; elle demanderait pour son culte des autels privilégiés, invitant les enfants 4es victimes h venir, en certains jours solennels, la tète couronnée de fleurs, honorer sa mémoire et le bénir publiquement d'avoir fait égorger leurs pères

CONTIK LES ROMANS MOBUMES. 5^

et leurs mères. No» Toila dooe ramenés en pleis paganisme; les dieux impurs et sanguinaires redemandent leurs saerifiees. Bâtissez-leur des temples» les romans leur ont éé)à préparé des adorateurs.

S'its TOUS parlent quelquefois encore de TanMwr des vertus et de la haine des vices, c'est une simple forme de langage qui n'a plus aucune réelle signification. Quiels vices ou quelles vertus po«irrait-on greffer sur des tnclinatioas et des passions toujours saintes et toujours divines? Elles produisent nécessairement leurs frwta, et, quels que soient ces fruits sacrés, ils sont toujours les meilleurs.

Vous voyez, nos très-chers frères;» que rien ne manque à cette naissante théologie» si ce n'est peut* être un nom spécial qui k distingue des autres. Elle n'est ni catholique» ni protestante» ni juive» ni mahométane, ni chrétienne» ni d'aucune religion connue; elle est de sa religion à elle» de la religion de Vidée et de Vhmnamîé^ El qu'est-ce que Vidée^ qu'est-ce cfue Vhumanûéy nous direa^vous? on ne l'a pas encore bien édairei» mais on y travaille. En attendant» Vidée, c'est tout ee que pensent les ro« inaneiers» et Vhumanitéj c^esl tout ce qu'ils veulent. Ce sont deux divinités obscures^ que les païens avaient oublié d'inscrire sur les tables pontificales de leurs temples, et qui n'ont encore été adorées par aucune nation. Leur culte va donc s'associer à

celui du destin, dernière divinité païenne que les romans exaltent au-dessus de tous les autres dieux. C'est lui 9 en effet, qui règle irrévocablement et d'avance le bonheur ou le malheur des mortels : voilà pourquoi les personnages mis en scène parlent sans cesse de la fatalité du sort, de la fatalité des événements, de la fatalité delà passion. Mais, si l'aveugle destin pèse inévitablement sur nos pensées, sur nos volontés et sur nos actions, que devient la liberté humaine dans le cercle de fer ^ù tous ses actes sont enfermés? il n'y a plus pour l'homme ni liberté dans sa volonté ni moralité dans sa conduite; tout, jusqu'à cette volonté même, est inévitable et forcé. Dès lors aussi la conscience et les remords ne sont que préjugés et chimères, puisqu'on ne peut ni s'applaudir d'une bonne action qu'on a été contraint de faire, ni se reprocher un crime dont on n'a pas eu le pouvoir de s'abstenir; et alors encore qu'est-ce que la morale? On doit le savoir, car jamais on n'en a tant parlé que dans ces derniers temps, n n'est question que de rétablir la morale publique, de rappeler la morale publique et dans les consciences et dans les affaires. Eh bien I nos trèschers frères, nous le disons avec un profond sentiment de découragement et de tristesse, avec les principes de la littérature contemporaine, la morale publique n'est plus qu'un vain mot, ou, si vous

aimez mieux, une idole uisée tombant de vétusté et à laquelle il n'est plus de saison d'offrir des sacrifices. Quand il y avait des croyances générales, fixes, arrêtées dans les esprits, une religion publiquement reconnue dans les empires, alors il y avait une morale publique, c'est-à-dire un ensemble de préceptes positifs et déterminés pour servir de règle aux actions humaines. Ces préceptes découlaient des dogmes religieux et en étaient inséparables. On disait aux hommes : Il faut être bon fils, bon père, magistrat intègre, citoyen vertueux, parce que la religion l'ordonne et que Dieu, auteur de cette religion, en a fait un commandement obligatoire. Tout était logique et conséquent dans cet ordre de choses; les pensées de l'esprit, les affections de l'âme, les actes extérieurs tombaient sous une règle universelle connue de tous, la même pour tous, permanente, inflexible et qui protestait au fond des consciences contre les violations dont elle pouvait être l'objet. Mais, depuis que les opinions ont remplacé les croyances, depuis qu'il n'y a plus de préceptes divins, depuis que le dogme religieux n'est plus qu'une idée flottante dans la tête, allant et venant selon l'humeur et le caprice, il ne saurait y avoir de morale publique, parce qu'il n'y a point d'édifice sans fondement ni d'effet sans cause. Prétendraient-ils qu'à défaut de la foi religieuse

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on peut trouver un apfNii à la morale dans la puissance de l'opinion? Mais l'opinion n'est ni une, ni générale^ ni immuable, pour servir de règle oommuAe à tous. Là où chaque erreur peut avoir ses apôtres^ chaque crime ses apologistes, chaque vice ses professeurs; là où les opinions se heurtent, se poussent, se renversent les unes £ur les autres, comment l'opinion s'arrogera*t-elle le drœt de monter sur son tribunal et de lancer des sentences contre les violateurs de la morale? où seront les accusés, les juges et les témoins?

Aimera-t-on mieux donner la loi pour base à la morale? Mais, en dehors des dogmes sacrés qui reconnaissent une loi divine, toute autorité morale manque nécessairement à la loi humaine; elle est réduite à ses prisons, à ses tortures, à ses échafauds; on ae lui doit que la soumission du corps, et là s'arrête son influence. On peut lui refuser tout respect intérieur sans qu'elle ait a s'en plaindre, et, lodn de pouvoir tenir lieu de base à la morak^ elle a bien plutôt besoin que la morale lui serve d'appui. Au reste, les nouvelles doctrines bous dispensent de tous ces raisonneiaents. L'homme, étant donné avec sa bonté et sa liberté originelles, n'a aucun penchant i redresser ni aucune passion à vaincre, et la morale, qui aspire à rectifler ses pensées, ses désirs et ses actions, ne peut être pour

lui que le premier des tyrans. De là vient ce dédain insultant pour les préceptes, que tous trouvez écrit à chaque page des romans nouveaux, et ce mépris qu'affectent leurs auteurs pour « les plus beaux livres de morale qui soient sortis de la main des hommes. » Nos passions et nos sens participant à l'indépendance et à la sainteté de notre être, les contrarier et les comprimer autrement que par quelque motif de santé, ce serait outrager la dignité de rhomme et violer la raison. Réhabiliter la chair avec toutes ses concupiscences, la glorifier dans ses plus ardentes convoitises, voilà leur unique vertu : a il n'y a que les sols qui croient à tout autre, et les dupes qui la pratiquent. » Mais de ce devoir de réhabiliter la chair résulte aussi le droit d'honorer ses œuvres et de les peindre au dehors dans toute leur nudité. On avait cru jusqu'ici que, si, dans une société avancée, toutes les passions parlaient à découvert leur langage, l'aspect de la société serait hideux et présenterait le plus horrible spectacle que l'homme pût offrir à l'homme; mais les passions réhabilitées et glorifiées, de quoi auraient-elles à rougir? Qui pourrait trouver honteux de dire ce qu'il n'est plus honteux de faire? Au contraire, les actes naturels des passions s'ennoblissent de leur bassesse; la prostitution, l'adultère, l'inceste, le viol dogmatiquement justifiés, ne fe-

ront plus baisser les yeux de personne. La décence, la modestie, la pudeur paraîtront bientôt comme le$ derniers restes des vieilles superstitions. Mais où trouver des termes pour parler ce langage inoui? La langue usuelle semblait les ignorer; les romans les lui fourniront, et quand ils seront à bout d'expressions honteuses, ils demanderont aux vices putrides, aux êtres dégradés qu'ils font monter sur le$ tréteaux, de parler eux-mêmes le langage abject et sanglant qui leur convient, en sorte qu'on ne sait ce qui doit étonner le plus de l'abjection du discours ou de l'ignominie des aventures.

Quels récits, nos très-chers frères, quelles descriptions et quels tableaux! Les anciens romans exagéraient quelquefois la pruderie du langage, et même rhéroïsme de la vertu; ils vous faisaient passer devant les yeux de nobles personnages, protecteurs nés de la faiblesse et de l'innocence, voués au culte de l'honneur, amis de leur patrie, et mettant leur gloire à se surpasser les uns les autres, par des actes brillants de courage, de désintéressement et d*humanité. Us pouvaient exalter l'imagination, mais jamais la corrompre ^ Aujourd'hui que toutes les passions coupables sont honorées dans ces livres, la scène offre d'ordinaire au premier plan des acteurs avilis qui se jouent dans le crime comme dans leur élément naturel. Les femmes sur-

tout, après avoir dépouillé les vertus de leur sexe, comme on rejette un vêtement odieux, ne semblent sensibles qu'à un seul honneur, celui de braver l'infamie; puis viennent les chevaliers d'industrie, les enfants trouvés, les voleurs, les galériens, les filles perdues, les assassins; et, lorsque ces héros modernes sont mis en regard avec les classes supérieures, ils l'emportent en convenances, en dignité, en justice» en noblesse de sentiments sur tout ce que la société place au-dessus d'eux. Entendez les voleurs et les meurtriers en face de leurs juges : ils les accusent de vendre leurs arrêts à l'or ou à la volupté; ils se grandissent de la grandeur de leurs crimes, ils s'honorent du mal qu'ils ont fait à leurs semblables, et ils n'emportent qu'un regret dans les cachots, celui d'avoir été moins pervers que les lois qui les ont frappés. Le dévouement sincère, l'intégrité morale, la candeur ingénue, les sentiments généreux, habitent les lieux infects qu'on n'ose nommer, et le vice difforme, les bas instincts de l'âme, les sales intrigues, les liaisons coupables, ont toujours pour théâtre les palais des grands; enfin la naissance, l'éducation, la fortune, sont le partage des derniers des mortels, et rheureux cortège des qualités aimables, la probité, l'honnêteté, la sage conduite, ne savent se réfugier que dans le cœur des repris de justice ou de cour-

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