EN LA FÊTE DE LA PRÉSENTATION DE MARIE
Quant pulchri sunt gressus tui, filia principis !
Qu'ils sont beaux vos pas, ô fille du grand roi !
(Cant. cant., vu, 1.)
Ainsi chantait Salomon, ainsi décrivait-il, dans la langue des prophètes, le mystère de la Présentation.
Deux mille ans après l'auteur inspiré du Cantique, les nombreux pèlerins qui se rendaient de Nazareth à Jérusalem, admiraient une jeune vierge, une enfant, tantôt portée entre les bras de ses parents, et tantôt marchant devant eux.
* Conférence spirituelle, 20 novembre 1885.
« Cette sainte Vierge, dit saint François de Sales, fut apportée une partie du chemin, et Vautre partie, elle y vint avec ses petits pieds. 0 Dieu ! que f eusse bien désiré de me pouvoir représenter la consolation et la suavité de ce voyage ! » Tous les regards s'arrêtaient sur Marie, et toutes les voix célébraient la précoce assurance de sa démarche. Quam pulchre graditur ! {Hymne du Propre de S.-Sulpice.)
Marie va où l'appelle l'amour. Avant que le jour s'achève, avant que les ombres de la nuit soient tombées, elle veut gravir la montagne où brûle la myrrhe, la colline où fume l'encens. (Cant., iv, 6.) Elle a entendu, la fille du prince; elle a prêté l'oreille. Elle veut oublier sa patrie, abandonner sa famille. Le Roi jettera peut-être sur sa chaste beauté un regard de complaisance. (Ps. xliv, 12-13.)
Enfin, voici le temple. Voici le trône aux quinze degrés, Aaron y siège en la personne d'un Pontife, de Zacharie, si la tradition est fidèle. En voyant la fille de Joachim et d'Anne, une lumière prophétique l'éclairé. Il prononce en son cœur cette parole dont la révélation est réservée à sainte Elisabeth : D'où me vient ce bonheur, que la mère de Dieu vienne vers moi ? (Luc, i, 43.)
L'épouse des Cantiques montait du désert appuyée sur son bien-aimé. (Cant., vin, 5.) Marie franchit sans secours et sans peine les
degrés de l'autel. Le Pontife s'étonne, le peuple saint applaudit, et les anges du sanctuaire chantent la noble assurance de la fille du Roi, la beauté de ses pas enfantins. Quam pidchre graditur !
Chaque jour, chaque année que Marie passera dans le temple, le même concert de louanges retentira sans repos et sans trêve, toujours plus vrai, toujours plus mérité. Chaque jour, en effet, amène son progrès. Chaque année réalise un nouveau degré de perfection et de vertu. Lorsque, après douze ans, elle gravit les marches de l'autel, avant de retourner à Nazareth, ce n'est plus l'humble enfant de la première consécration, c'est le géant qui s'élance à grands pas dans sa noble carrière. (Ps. xvin, 6.) Cependant l'on peut chanter encore, l'on peut chanter toujours le cantique de la Présentation : Quam pulchre graditur !
Heureux les Juifs, témoins de tant de gloire ! Plus heureux moi-même, si je savais m'appliquer les enseignements d'un aussi aimable mystère i
La Vierge Prêtre fut, dans le temple, et à la lettre, l'élève du sanctuaire. Une même œuvre demande la même préparation. Un même noviciat doit précéder une même destinée. Comme Marie, le Prêtre portera Jésus dans ses mains et dans son cœur. Grande et noble mission !
Nul, mieux que la Vierge du Temple, n'en a compris les devoirs et préparé les effets. En
suivant la voie qu'elle m'a tracée, je ne saurais m'égarer, et l'enfant doit à sa mère de ne pas en choisir une autre que celle qu'elle lui a montrée. Ne dimitlas legem matris tu$. (Prov., i, 8.)
Il m'est doux, en ce jour, de comparer mes premiers pas dans la carrière lévitique à ces premières démarches de Marie que célébreront demain nos hymnes et nos cantiques. Quam pulchre graditur filia principis !
Il me fut donné, comme à la Sainte Vierge, d'entendre l'appel du Roi, d'abandonner sur cet appel mon peuple, la maison de mon enfance et de ma jeunesse, et de m'engager dans la voie étroite qui mène aux honneurs sévères du sacerdoce. Au loin fumaient l'encens et la myrrhe. L'autel m'apparaissait comme la colline sainte. Malheur à moi, si j'en monte en téméraire les sacrés degrés. C'est le Pontife selon l'ordre de Melchisedech, qui garde l'autel et le sacrifice. Malheur à lui s'il les livrait à des mains indignes !
Cependant l'amour me presse de me présenter à ses pieds, et son appel m'y autorise. Vent, coronaberis. (Cant., i, 8.)
Je n'hésite plus. Je m'engage à la suite de Marie sur les marches du sanctuaire. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est plein de charme et d'amour. Le rêve de ma jeunesse est comblé. J'ai été admis dans la maison de Dieu.
A l'exemple de Marie, je revêtirai la blanche
robe de lin, et j'aurai ma part au culte du Très- Haut.
Les élèves du temple, fils de Lévi ou vierges consacrées à Dieu, rehaussaient l'éclat des sacrifices mosaïques par leurs chants et les cérémonies de leur âge.
Pueri circum innuptœque puellœ
Sacra canunt funemque manu contingere gaudent.
(Virgile.)
C'était la plus chère de leurs occupations, et le prélude de plus augustes fonctions.
De degré en degré, le tonsuré arrive jusqu'au sacerdoce. S'il a su répondre à sa sublime destinée, chacun de ses pas vers la sainte montagne est un triomphe. Les anges le célèbrent et Marie le bénit. Quam pulchre graditur !
Le seul souvenir de ses ascensions mystérieuses fera toujours tressaillir son âme. Il voudra en renouveler les pieuses émotions. Sous-diacre, diacre, prêtre, il quittera Nazareth et reviendra à Jérusalem.
Sa démarche n'est plus peut-être aussi alerte qu'au jour où, pour la première fois, il courrait déposer, au pied de l'autel, le superflu à'ime chevelure encore mondaine. (Pontifical.) Mais, quelle noble gravité dans ce vétéran du sacerdoce, debout au pied de l'autel ! Quelle dignité lorsqu'il en monte les degrés ! Quam pulchre graditur !
Après les anciens d'Israël, viendront les fils de Lévi, les élèves du sanctuaire. Marie enfant, Marie adolescente est, en ce jour, leur modèle. Ils l'invoquent, en célébrant par leurs chants son entrée au Temple.
Puisse cette aimable Mère nous donner part à la grâce de sa Présentation ! Puisse son divin Fils, que nous avons choisi pour l'unique portion de notre héritage et de notre calice (Ps. xv, 5), nous rendre demain une ample mesure de grâces. Sic nos ta visita sicat le colimus. [Hymn. S. Thom. Aq.)
Amen.
Ouverture d'une Retraite E,
Bucam eam în solitudinem et ibi loquar ad cor ejus.
Je conduirai l'àrae fidèle dans la solitude et là je lui parlerai au cœur.
(Osée, ii, 14.)
Mes Enfants,
Toutes les fois que Dieu veut parler au cœur de ses fidèle?, il les invite à quitter pour un moment le monde et ses distractions et à chercher dans une solitude réelle, comme le sont les couvents et les maisons de retraite, ou dans une
1 Sermon prêché à Sommières (Ursulines), le 28 mai 1S90. — Pour le bon fonctionnement d'une Congrégation d'Enfants de Marie, ou d'une Congrégation de jeunes filles sous quelque vocable que ce soit (Sainte Philomène, Sainte Germaine, Sainte Agnès, Saints Anges, etc.), nous demander les feuilles contenant le Billet d'admission, le règlement, les résolutions, etc., appropriés à chacune. Prix, franco ; les 10, 0 fr. 20 : les 100, 1 fr. 50 ; les 1.000, 14 fr,
solitude fictive, de quelques heures, le calme, le recueillement et la paix qui en est le fruit. A cette heure et par ma bouche, Dieu vous invite, Mes Enfants, à venir l'écouter dans le désert. Il veut que vous fassiez un instant trêve avec les affaires de ce monde que saint Paul appelle les entraves du siècle : impedimenta hujus sxculi l, et que vous consacriez vos loisirs à l'affaire de l'autre vie, la seule importante. C'est une grande grâce que Dieu vous fait. Vous le comprendrez de mieux en mieux à mesure que se dérouleront devant vous et pour vous les exercices salutaires qui s'ouvrent aujourd'hui. Je voudrais, en ce moment, vous en tracer le programme et vous en dire l'esprit. Saint Bernard a résumé en peu de mots les dispositions dans lesquelles vous devez entreprendre les exercices de la retraite, spirituelle. Sa formule peut vous être connue vous ne perdrez rien à vous l'entendre répéter : heureuses serez-vous si vous ne la perdez pas de vue durant ces quatre jours 1 lntrate loti, manete soli, exite alii. 0 vous qui voulez vous donner le bienfait d'une retraite, entrez-y tout entières, demeurez-y seules, sortez-en changées.
1 Cf. Nemo militans Deo implicat se negotiis ssecularibus (IITim., ii, 4) et : Abnegantes sœcularia desideria. (Tit., ii, 12.)
Entrez-y tout entières.
Je sais bien, M. E., qu'il vous est impossible de vous soustraire complètement aux soins de ce monde. Vos devoirs journaliers ne chômeront pas. Quelques heures passées à l'église : voilà toute votre retraite. C'est bien peu ! direz-vous. C'est assez, si vous savez en user : ce serait trop, si vous ne le saviez pas. Autant une retraite bien faite est profitable et fructueuse, autant est dangereuse une retraite faite à moitié ! Nous ne vous apportons pas un prétexte à vous reposer, un divertissement intéressant parce qu'il est nouveau pour vous. C'est un travail pénible et douloureux qu'une retraite. Vous le sentirez dès aujourd'hui si vous vous y donnez tout entières. Depuis que la retraite vous a été annoncée, vous avez dû y penser sans cesse, et, de loin, préparer vos cœurs à recevoir la grâce de Dieu. Il faut qu'à l'heure qu'il est vous puissiez dire, avec le Psalmiste : Paratum cor meum, Deus, paratum cor meum. (Ps. lvi, 8.) Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt à vous entendre ; et avec Samuel : Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute. (I PtEG., ni, 10.) Heureuses les âmes fidèles que Dieu daigne réveiller du long sommeil de la routine pour leur parler au cœur. Quittez donc, et quittez avec allégresse toute occupation,
toute attache profane, pour ne travailler, durant ces saints jours, qu'à l'affaire de votre salut. Quittez le monde, en esprit. Sortez de Babylone et du milieu des pécheurs, et que chacune de vous sauve son âme. Fugite de Chaldxis, egredimini de Babylone, ac salvet unusquisque animam suam. (Is., xlviii, 20.) Considérez comme votre plus redoutable ennemi quiconque abuserait d'une influence injustifiable sur vous, ou, par des exemples peu édifiants, vous empêcherait de vous adonner tout entières à l'œuvre de votre retraite. Dites à ces ennemis de votre âme : Retirez-vous de moi, cruels : je veux aujourd'hui méditer sur mes devoirs, ùeclinate a me, maligni, et scrutabor mandata Dei met. (Ps. cxviii, 115.)
Voulez-vous, maintenant, que je vous dise à quel signe vous reconnaîtrez que vous vous êtes complètement données à la Retraite? Vous le reconnaîtrez à votre assiduité et à votre exactitude aux exercices qui seront communs à toutes les retraitantes, et à ceux que vous vous prescrirez chacune en particulier, suivant votre attrait et les conseils de votre directeur. Intrate toti.
Manete soli. Demeurez seules, pendant la retraite, seules avec Dieu seul.
L'aôaire de votro salut ne regarde que vous :
nul n'a le droit de s'y immiscer, si ce n'est Dieu ou celui qui le représente visiblement parmi vous. Vous avez donc beaucoup à faire et à faire seules. Il ne sera pas trop de quatre jours pour reconnaître où vous en êtes au point de vue de la piété, pour repasser, dans V amertume de votre âme, tant d'années perdues ou mal employées (Is., xxxviii, 15) et demander à Dieu la persévérance que seul il peut vous octroyer. A partir de ce moment, rompez avec toute société troublante, rompez avec les distractions en commun, rompez, si vous le pouvez, avec cette légèreté d'esprit qui est le fond de la nature humaine, et nous arrache sans cesse aux pensées sérieuses pour nous faire voltiger sur tous les sujets et nous égarer dans toutes les vanités. Le prophète a raison d'attribuer à cette légèreté d'esprit l'affaiblissement des convictions et de la piété sur la terre. Desolatione desolata est omnis terra, quia nullus est qui recogitet corde. (Jer., xii, 11.) Puisse-t-elle ne pas être cause de notre ruine spirituelle ! Sachons nous en affranchir par un effort généreux et constant.
Vous demeurerez seules avec Dieu seul, pour le plus grand profit de votre àme et le plus grand succès de votre retraite, si, à chaque instant du jour, vous vous écriez avec le Psalmiste : Seigneur, que vous êtes près de moi ! Prope es tu, Domine. (Ps. cxvm, 150.) Dieu est près de vous pour vous assister, vous surveiller et vous
parler au cœur. Demandez-lui son aide. Les meilleures prières sont celles qu'on fait en retraite. Dieu nous dit alors, comme il disait à Salomon : Demande-moi tout ce que tu voudras, je te raccorderai : Postula quod vis ut dem tibi. (II Paral., i,7.) Vous lui demanderez la lumière sur votre conscience et sur votre vie. Deus meus, illumina tenebras meas. (Ps. vu, 29.) Vous le prierez de vous faire goûter et comprendre les vérités de la foi. Tandis qu'on vous les rappellera ici, Dieu se fera entendre à votre cœur. Saint Augustin a dit avec raison : Celui qui parle aux cœurs, c'est celui qui a sa chaire dans les cieux. Cathedram habet in cœlis qui corda docet. Mettezvous à l'école de celui qui prêche la retraite, mais mettez-vous surtout à l'école de Dieu.
Il me semble qu'il vous adresse aujourd'hui les mêmes paroles que Booz adressait à Ruth : Etends ton manteau, ma fille, remplis-le d'épis : prends-les des deux mains. Ce que je ne veux point, c'est que tu t'en retournes les mains vides. Expande pallium tuum et tene utraque manu. Nolo te vacuam reverti. (Ruth, iii, 15 et 17.) Ne sortez jamais de la maison de Dieu sans avoir obtenu quelque grâce nouvelle. Surtout, que cette retraite vous en fournisse une ample récolte. Ruth ne glanait que le pain d'un hiver. Vous devez amasser, en quelques jours, assez de force pour suivre, durant toute votre vie, la voie difficile du salut.
Les prophètes de l'ancienne loi aimaient à se retirer dans les forêts ou sur les bords des torrents. Jérémie gravissait la montagne du Carmel où Elie avait longtemps vécu, et dont le nom signifie encore parmi nous : retraite, clôture religieuse, vie toute de paix et de recueillement. Mais Isaïe a pensé à ceux qui, comme vous, ne peuvent point s'offrir une retraite de ce genre. Il nous avertit, en deux endroits, que le silence observé en l'honneur de Dieu est un excellent moyen de faire la retraite. Quitus justitiœ silentium. (Is., xxn, 17 ; xxxn, 16.) Silence des affaires et des soins temporels, silence des propos inutiles ou médisants, silence avec les hommes pour converser avec Dieu, silence intérieur et extérieur, silence rempli par de douces et intimes communications de Dieu qu'il fait si bon écouter et dont on veut recueillir jusqu'à la moindre parcelle : tel est le premier moyen de se conserver seul avec Dieu seul.
Si la perspective de quatre journées de réflexions, de prières et de conversations avec Dieu vous effrayait, conservez vos occupations journalières les moins absorbantes. Ajoutez-y, à des moments donnés, quelques lectures dans vos livres de piété favoris, celles notamment qui vous seront conseillées ici. Ajoutez-y l'examen de conscience que vous ferez le plus tôt possible et que vous ferez suivre d'une bonne confession, samedi. Je serai toutefois à la disposition des
personnes qui voudraient me demander des conseils, dès aujourd'hui et tous les jours après les instructions. L'exercice du Chemin de la Croix est éminemment un exercice de retraite. Je vous conseille de le faire chaque jour, et vous prie de le faire toutes au moins une fois dans le cours de la retraite. Après le chemin de croix, je vous recommande beaucoup la récitation du rosaire. Mettez dans vos intérêts la Mère de toute grâce, votre refuge, puisqu'elle est le refuge des pécheurs. Avant et après tous les exercices qui auront lieu à l'église, demeurez quelque temps devant le Saint Sacrement où réside celui que l'ange appela Emmanuel, c'est-àdire : Dieu avec nous. (Matth., i, 23.) Occupez ainsi toutes vos journées et tous les instants de vos journées. Que le démon de la distraction, qui va vous poursuivre de ses attaques afin de faire échouer votre projet de retraite, vous trouve toujours occupées : l'oisiveté, en retraite surtout, est la mère de tous les malheurs. (Eccli., xxxiii, 29.)
Demeurez seules pendant la retraite, mais avec Dieu.
Enfin, sortez-en changées.
Saint Paul n'a pas de recommandation plus familière ni plus fréquente que celle-ci : Changez votre vie. Renouvelez-vous en esprit : renova-
mini spiritu mentis vestrse. (Eph., iv, 23.) C'est l'effet principal que l'Eglise attend de l'avènement futur du Saint-Esprit, que le renouvellement du monde, la création à nouveau de la cité de Dieu, Emittes spiritum tuum et creabuntur. Et renovabis faciem terrse. (Ps. cm, 30.) Jérémie, par une figure aimable et expressive à la fois, nous fournit un excellent commentaire de la parole de saint Paul. Voyez les guérets, ces champs abandonnés que n'a pas retournés la charrue, que les fleurs ni les fruits n'ont point ornés. Les ronces et les épines en ont pris possession. Comment le laboureur oserait-il compromettre sa semence en aussi mauvaise compagnie! Mieux vaudrait encore qu'il la jetât aux oiseaux du ciel, que de l'exposer ainsi à être étouffée dans son germe ou dans sa tige, par mille plantes délétères, dont l'ivraie parasite est l'emblème. Ah ! s'écrie Jérémie, renouvelez donc ce guéret, défoncez cette terre inculte et gardezvous bien de semer sur les épines. Novate vobis novale, et nolite serere super spinas. (iv, 3.) 0 vous, qui voulez jeter les bases d'une bonne et sainte vie, vous le sentez, vous avez à refaire et à changer les dispositions de votre âme. Gardezvous de recommencer votre carrière sans avoir renouvelé vos voies. Une retraite est une fin et un commencement, la fin d'une vie routinière, et le point de départ de généreux efforts.
Je vous ai dit, M. E., ce qu'était une retraite, comment vous deviez y entrer, y rester, en sortir. Je vous résume toutes mes observations par le mot de saint Bernard : Entrez-y tout entières, demeurez-y seules, sortez-en transformées.
Il ne me reste qu'à vous faire entendre, avec saint Paul, les graves avertissements de Dieu. Je vous exhorte, disait F Apôtre, à ne pas recevoir en vain la grâce qui vous est faite. Car Dieu a dit : Il y a eu des jours de salut où fêtais tout à ton aide. Ces jours, M. E., vous le comprenez, ce sont les jours de la retraite. Ce moment fortuné est peut-être celui où je vous parle. Puissiez -vous ne les point laisser passer inutiles. Vous vous damneriez par le mépris du Don de Dieu. Que votre esprit, comme vos cœurs, ne perdent jamais de vue, durant ces quatre jours, le mot par lequel termine l'Apôtre : Voici le temps propre à la retraite : voici les jours du salut. Ecce nunc tempus acceptabile. Ecce dies salutis. (II Cor., vi, 1-2.)
Ouverture de Retraite, Carême ou Jubilé .
Non in solo pane vivit homo, secl in omni verbo quod procéda de ore Dei.
L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu.
(Matth., iv, 4.)
Mes Frères,
Noire-Seigneur, dit l'Evangile, jeûna pendant quarante jours dans le désert, et, après cela, il eut faim. Le tentateur s' approchant aussitôt de lui : Commande, lui dit-il, que ces pierres deviennent du pain. Et celui qui pouvait, des pierres même, susciter des fils d'Abraham, loin de terminer par un miracle son long jeûne, se
1 Sermon prêché à Aimargues, le 2 mars 1890. — Après une Retraite, un Carême ou une Mission, distribuer notre feuille: Souvenir de Mission. Prix, franco : les 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr. 75 ; les 1.000, 7 fr,
contenta de répondre : L'homme ne vit pas seulement de pain.
De Dieu nous tenons deux vies : l'une corporelle, pour laquelle il nous donne le pain de chaque jour ; l'autre spirituelle, qu'il règle par ses préceptes, ses conseils, par les maximes sorties de sa bouche divine. La parole de Dieu est la nourriture de nos âmes.
Elle nous soutient, durant cette sainte quarantaine, vouée au jeûne corporel. Elle réjouit nos cœurs, et ses pures délices nous font trouver du charme jusque dans l'abstinence que l'Eglise nous prescrit, et dont nos péchés nous font une obligation. Elle nous soutient dans notre faiblesse, nous réconforte dans nos défaillances. Ah ! nous comprenons que l'homme à qui Dieu parle puisse se passer du pain matériel. Nous ne comprendrions pas qu'il pût y avoir des hommes assez matériels pour vivre seulement de pain, et pour ne faire point de cas de la parole tombée des lèvres divines.
Cette parole, M. F., vous est distribuée, dans le temple, aux jours solennels, pour le plus grand profit de vos âmes. Mais il est un temps, dans l'année liturgique, où on vous l'offre avec une largesse égale à vos désirs et à vos besoins. C'est le temps, saint entre tous, du Carême.
Vous avez coutume, chaque année, de vous demander, avec une curiosité qui fait votre éloge, de quel côté vous viendra le hérault des vérités
saintes. A défaut de montagnes d'où vous puissiez voir descendre les prédicateurs pacifiques que Dieu vous envoie, vos regards interrogent la plaine magnifique qui fait de votre cité d'Aimargues un séjour si fortuné, et vous vous écriez, avec le prophète : Qu'ils sont beaux, vos pieds, ô apôtres, ô messagers de la parole sainte! (Is., lu, 7.) Quel que soit le pays qui vous envoie vers nous, quelles que soient les fonctions auxquelles vous vous arrachez pour venir nous évangéliser, ô prêtres, que Dieu nous parle par votre bouche. C'est de la parole divine que se nourrissent les âmes. Vous avez droit, M. F., à ce qu'un prédicateur s'oublie lui-même pour laisser la parole à Dieu. Mais sachez quelle estime vous devez faire de cette parole divine, comment vous devez l'écouter. Ce sera le partage de ce discours pour lequel nous implorons les lumières du Saint-Esprit par l'entremise de Marie. Ave Maria.
Vous savez assurément, M. F., que la parole de Dieu mérite votre confiance, qu'elle s'impose à votre attention respectueuse. Mais peut-être ne vous faites-vous pas une idée assez grande et assez haute du rôle qu'elle joue dans la vie chrétienne et surnaturelle. Vous ne connaissez qu'imparfaitement le don de Dieu. Et qui pour-
rait se vanter d'en avoir sondé toute la mystérieuse étendue?
1° Quel est, M. F., ce don de Dieu, précieux entre tous, ce bienfait insigne dont le Sage nous vante le prix, qui nous place parmi l'élite des créatures, et nous donne entre tous les hommes un rang privilégié ? Dabitur Mi fidei donum electum. (Sap., ni, 14.) C'est la foi, la soumission de notre intelligence à Dieu et à la vérité qu'il nous révèle. Heureux celui à qui la foi fut donnée avec la vie ! Plus heureux celui qui en a conservé, toute sa vie durant, la précieuse intégrité ! Mais combien malheureux, au contraire, les peuples et les individus que ses bienfaisants rayons n'ont point visités ! Ils sont, pour parler comme Zacharie, assis dans les ténèbres, dans l ombre redoutable de la mort. (Luc, i, 79.) Ils crient vers Dieu, du fond de ce gouffre ; leur âme est dans une douloureuse attente. Decœlo expectans phivias. (Deuter., xi, 11.)
Ah! la foi sera donnée à ces âmes de bonne volonté. Dieu, dit saint Thomas, leur enverrait plutôt un ange. Mais, entendez : au milieu du désert une voix s'est fait entendre : c'est la parole de Dieu qui retentit. Voyez : qu'ils sont beaux, sur la montagne, les pieds prophétiques de ces messagers !
La foi est œuvre d'enseignement et de doctrine, elle s'apprend. Fides ex auditu. Et c'est la parole des ministres de Dieu qui nous l'apprend. Audi-
tus autem per verbum Christi. (Rom.,x, 17.) « Le vieil homme, dit Bossuet, avait cinq sens. » Dieu parlait à sa vue par ces théophanies admirables, faites pour captiver des peuples enfants. Il se montrait, et les fronts se courbaient dans un irrésistible acte de foi. « L homme renouvelé n'a plus que Vouie. » (Bossuet. 1er Sermon pour le 2e dimanche de Carême.) Dieu lui a ôté la vue de ses mystères. 11 a placé le souverain mérite de la foi à croire ce que l'œil n'a point vu, mais ce que l'oreille docile a entendu. Non contemplantibus nobisquœ. videntur, sed quœ non videntur. (II Cor., iv, 18.) Dieu a apparu aux yeux des hommes dans la vérité de la chair de l'Homme-Dieu. Il se fait entendre à leurs oreilles, dans la vérité de sa parole. Trop peu avaient vu de leurs yeux, touché de leurs mains le Verbe incarné; aux autres, Dieu ménage un bienfait d'un nouveau genre : ils entendront sa parole répercutée par mille échos vivants, jusqu'aux confins de l'univers. 0 grandeur des desseins de Dieu, en face desquels nos plus beaux rêves ne sont que des riens ! 0 doctrine précieuse, règle de notre croyance, aliment de notre raison 1 C'est sous le vêtement de la parole que vous vous présentez à nous ! ô parole de Dieu, vous êtes inestimable !
2° Celui qui veut être à Dieu, dit saint Jean, écoute la parole de Dieu. La parole, c'est la loi, et la loi est la lumière de notre vie, notre guide
dans nos actions. Qui ex Deo est, verba Dei audit. (Joan., vin, 47.) C'est pourquoi Dieu luimême s'écrie dans les saints livres : Cieux, entendez ma voix : terre, prêtez- ï oreille à ma parole. (Ts.,i, 2.) Que mes enseignements ne soient point perdus! Que mes préceptes ne soient point sans fruit! Ma parole est une rosée : une pluie fécondante. Non contente d'apporter la foi dans les cœurs, elle y fait germer la moisson des œuvres. (Deuter., xxxii, 1-3.) Or, que serait la foi sans les œuvres? A quoi sert de croire si l'on ne vit conformément à sa croyance ? Si, ayant entendu la parole de Dieu, on la fait mentir dans la conduite de sa vie? Ah! s'écrie saint Paul, tandis que Dieu vous fait l'honneur de vous parler, craignez de le faire mentir par votre indocilité. Videte ne recusetis loquentem. (Hebr., xii, 25.) Recevez la parole et gardez-la dans vos âmes. Elle est le précepte qu'il faut suivre, le conseil qui porte en lui-même sa récompense. Précepte et conseil viennent de Dieu. Si nous leur prêtons un concours personnel, ce qu'ils nous demandent, ils l'accompliront en nous : ils ne vont pas sans la grâce de Dieu : ils sont eux-mêmes la grâce. (Sicut est vere) verbum Dei qui operatur in nobis. (I Thess., ii, 13.) Ma parole, dit le Seigneur, ne reviendra jamais vers moi vide. Elle produira dans les hommes, s'ils le veulent, des fruits de salut. S'ils la dédaignent et lui désobéissent, elle les condamnera. (Is., lv, 11.) Je les jugerai
d'après l'usage qu'ils auront fait de ma parole. Sermo quem locutus sum, Me judicabit eum in novissimo die. (Joax.. xii, 48.)
Heureux, dit le Seigneur, ceux qui entendent la parole et la gardent. (Luc, xi. 28;) Elle renferme le secret de la vie présente et les promesses de la vie future. Les disciples d'Emmaiïs sentaient leur cœur embrasé d'amour tandis que, sur la route, Jésus-Christ leur parlait. (Luc. xxiv, 32.) N'est-ce pas là, M. F., notre propre histoire ? C'est la grâce particulière de la parole de Dieu, qu'on ne l'entende jamais sans profit, et qu'après l'avoir entendue, on désire l'entendre encore. Quiconque mange de ce pain a encore faim. Et parce que la parole est ce feu sijmbolique que Jésus-Christ est venu allumer sur la terre, et dont il désire que toute la terre soit embrasée (Luc, xn, 49), que ne devons -nous point attendre d'un Dieu riche en récompenses et généreux dans ses dons? Ah t heureux, trois fois heureux ceux qui entendent la parole et qui la gardent. Beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud.
Ne puis-je pas, M. F., vous dire avec Bossuet : « Voilà, Chrétiens, en peu de paroles trois utilités principales de la prédication évangélique. Car, ou les hommes ne connaissent pas la vérité, ou
les hommes ne pensent pas à la vérité, ou les hommes ne sont pas touchés de la vérité? » (3e sermon pour le 1er dimanche du Carême.) Or, la parole de Dieu, c'est l'enseignement de la vérité, c'est l'exhortation à suivre la vérité, c'est le vêtement qui nous rend la vérité agréable et chère.
Et cependant, d'où vient, M. F., que la parole qui nous est distribuée avec tant de prodigalité, produit en nous, hélas ! si peu de bons fruits ? D'où vient ? Notre -Seigneur veut bien nous l'apprendre lui-même.
Le prédicateur est sorti, dit-il, pour semer la parole. Mais la parole est tombée en pure perte sur ces âmes distraites par les soucis du monde et le soin de mille affaires futiles. Elles ressemblent à des chemins battus par la foule. Le bon grain ne saurait pénétrer dans le sein de cette terre. Il reste à la surface. Viennent à nouveau les affaires et les distractions; elles ôteront jusqu'aux traces de la semence divine, comme les oiseaux du ciel enlèvent le grain tombé sur la voie publique. (Matth., xiii, 3-4.)
Hélas, trop de chrétiens ont cette insouciance coupable. Jugez-en par les effets. Quand Jésus- Christ parle, par son prêtre, il a, comme dit Bossuet, beaucoup d'écoutants : combien parmi eux deviennent-ils ses disciples? « Où sont les âmes que l'Evangile attendrit, que la parole de vérité touche jusqu'au cœur? » (1er sermon pour
le 1er dimanche du Carême.) Où sont les âmes qui, ayant reçu la parole de vérité, la gardent, pour la méditer tous les instants de leur vie? Mon peuple, dit le Seigneur, par son prophète Isaïe, est chaque jour réduit en la puissance de ses ennemis, car la doctrine lui manque. L'enfer dilate son sein immense : il ouvre une bouche insatiable, et ceux qui y tombent faute d'avoir écouté ma parole, ce sont les forts de mon peuple, des cœurs grands et généreux. (Is., v, 13-14.)
La parole de Dieu tombe quelquefois dans des âmes mieux disposées : elles offrent à cette semence divine une surface moins aride : par malheur, trop de pierres gâtent ce fonds : audessous d'une première couche végétale, s'étend le dur et stérile rocher. La parole ne poussera pas de profondes racines dans ces âmes. La joie qu'elles ont éprouvée à l'entendre ne sera pas de longue durée : elle s'évanouira avec le son des cloches qui annoncent la fin de la réunion sainte. Ah ! le prophète Ezéchiel les avait connus, ces auditeurs bénévoles, qui s'éterniseraient volontiers au pied des chaires, mais dont les convictions manquent de profondeur et les résolutions de fondement sérieux. Ah ! ceux-là entendront la parole, mais ne l'accompliront pas. Et audiunt verba tua et non faciunt ea. (Ez., xxxni, 32.)
Après des portraits aussi peu encourageants, il faut l'avouer, pour un semeur de parole évangélique, Notre-Seigneur ajoute : Le bon grain
tombe parfois sur une terre fertile et bien préparée, c'est-à-dire en des cœurs dociles qui reçoivent la parole et qui la gardent : ceux-là porteront des fruits abondants. La bonne semence germera et donnera cent pour un de récolte. (Matth., xiii, 23.) Le grain jeté en terre était bien petit : laissez-le sortir de terre et grandir : il deviendra pareil à un arbuste. (Matth., xiii, 32.) Les oiseaux du ciel viendront se reposer à son ombre ou y cacheront leur nid. Ni les ronces, ni les épines n'étouffent cette tige pleine d'espérance. L'homme ennemi ne viendra pas y mêler perlidement son ivraie. Cette âme est toute à Dieu et aux œuvres de Dieu. Elle a désiré la parole, comme on désire le pain matériel qui garde de mourir, comme on désire le pain eucharistique. Elle l'a reçue avec un respect que rien n'égale, si ce n'est la religion de ceux qui reçoivent le sacrement du corps du Sauveur. Elle ne s'est pas contentée de l'entendre de ses oreilles : elle en a fait descendre les enseignements au fond de son cœur. Mais ce n'est point encore assez pour la consommation du mystère ; la communion va s'achever par la transformation de l'âme en Dieu, sous l'influence bienfaisante de la parole. Ah ! comprenez maintenant, M. F., ce mot de saint Augustin : la parole de Dieu n'est pas moins sainte que le corps de Jésus. Elle n'est pas moins précieuse à ceux qui la reçoivent. L'homme vit de la parole comme il vit de
l'Eucharistie. Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei.
Nous avons comparé, avec l'Evangile, la parole de Dieu à une semence que le divin semeur jette en terre. Nous trouvons, au livre de Ruth, la même idée exprimée sous de non moins riantes images. Tandis que, par ordre du riche Booz, les moissonneurs laissent tomber des épis en abondance, et que, timide, la glaneuse ose à peine en recueillir quelques-uns au hasard, Booz lui-même s'approche d'elle et lui donne avec bienveillance et générosité ce conseil : 0 ma fille, déployez voire robe : tenez-la des deux mains, et puisez largement dans ma récolte. Je ne veux pas que vous vous en retourniez sans moisson. (Ruth, ni, 15-17.)
A vous tous, M. F., qui êtes réunis à cette heure, dans ce temple, pour glaner, je dirai plus, pour moissonner non point quelques épis à faire du pain, mais, ce qui vaut mieux, des gerbes de paroles, une riche moisson spirituelle, il me semble que Dieu vous dit, en ce jour, comme Booz à Ruth : Ne vous en retournez pas de ce sermon : ne sortez pas d'une station de carême dont je vous ai ménagé le bienfait, les mains et le cœur vides. Ouvrez-vous à la grâce : soyez dociles à la parole.
Il me semble, M. F., qu'en semant, dans cette paroisse, la parole évangélique, je n'ai point
affaire à un sol ingrat. Vous m'entendrez, ou plutôt vous entendrez la parole de Dieu dont je ne serai parmi vous que l'interprète fidèle, et vous la goûterez. Vous la retiendrez : vous y conformerez votre vie.
S'il était cependant parmi vous des âmes qu'une trop grande tiédeur endormit et paralysât, permettez que d'avance je m'en plaigne à vous, avec les termes mêmes dont se servait saint Paul, écrivant aux Corinthiens : Beaucoup parmi vous so?it faibles, infirmes dans la foi, et cependant ils dorment, insouciants, inertes, (I Cor., xi, 30.)
Ah! vienne la parole toute-puissante de Dieu ! Que son tonnerre éveille ces pauvres âmes ; qu'elle se fasse entendre non seulement à leurs oreilles, mais à leur cœur. Ossa arida, audite verbum Domini. (Ezech., xxxvii, 4.) Ames arides, cœurs desséchés par la routine et une indifférence coupable, craignez d'être accusés devant Dieu par la race perdue des Ninivites mêmes. Eux, du moins, à la voix de Jonas, rentrèrent en eux-mêmes, et firent pénitence. (Matth., xii, 41.)
Vous n'avez devant vous, M. F., ni un Jonas, ni un prophète. Aussi ne viens-je point à vous avec les armes d'un zèle qui serait présomptueux. Je no veux rien dire, parmi vous, qu'au nom du Seigneur. Et, pour finir comme Bossuet : « 0 Dieu ! m'écrie rai -je, donnez efficace à votre
parole. 0 Dieu! vous voyez en quel lieu je prêche, et vous savez, ô Dieu ! ce qu'il faut dire. Donnez-moi des paroles sages ; donnez-moi des paroles efficaces, puissantes, donnez-moi la prudence ; donnez-moi la force ; donnez-moi la circonspection; donnez-moi la simplicité. » (1er sermon pour le 1er dimanche du Carême.) Donnez à ce peuple qui m'écoute l'aliment de votre parole qui fait vivre les âmes de la vie de la grâce et les conduit à la vie de la gloire que je lui souhaite.
Ainsi soit-il.
Pour la même circonstance 1
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La Parole de Dieu! tel est le nom de toute prédication catholique. Dieu lui-même le lui assigne. Quand il veut caractériser les discours que les Prophètes adressent au peuple en son nom, il dit : C'est ma parole, verbum meum. (Is., lv, 11.) J'ai placé, dit-il encore à Isaïe, mes paroles su?' tes lèvres. (Is., li, 16.) Et à Ezéchiel : Tu entendras de ma bouche la Parole, et tu la leur annonceras de ma part. (Ez., ni, 17.)
Entendez maintenant, tremblants devant la majesté de la Parole, les Prophètes eux-mêmes.
C'est Moïse, chantant de par Dieu : Ecoutez, cieux, ce que je vais dire : entendez, terre, les paroles de ma bouche. Que ma doctrine ainsi que la pluie s'accroisse ; que ma Parole s'épanche comme la rosée. Audi te > cœli, quœ loquor ; audiat terra verba oins mei. Concrescat ut pluvia
1 Sermon prêché k Beauvoisin, le 11 mars 1896
doctrina mea, fluul ut ros eloquium mcum. (Deut., xxxii, 1-2.)
C'est Isaïe : Tous tes enfants, ô Sion, seront instruits par le Seigneur lui-même. Universos filios tuos doctos a Domino. (Is., liv, 13.) 1
C'est le Psalmiste : La voix du Seigneur est sur les eaux; le Dieu de majesté a tonné. Le Seigneur domine les grandes eaux. La voix du Seigneur est puissante : la voix du Seigneur est grandiose. La voix du Seigneur ébranle les cèdres, et le Seigneur brisera les cèdres du Liban. Il les soulèvera comme les jeunes taureaux du Liban, ou comme les petits des licornes, chéris de leurs mères. La voix du Seigneur divise les éclairs de feu. La voix du Seigneur ébranle le désert : le Seigneur agitera la solitude de Cadès. La voix du Seigneur hâte la naissance des jeunes cerfs : elle mettra à nu les profondeurs des forêts, et, dans son temple, tous publieront sa gloire. (Ps. xxvni, 3-9.)
Aussi, le grand Roi ne désire-t-il entrer en possession de la citadelle de Sion que pour pouvoir, devant ses portes glorieuses, annoncer à son peuple les prédications de Dieu. Ut annuntiem omnes praedicationes tuas in portis filiae Sion. (Ps. lxxii, 28.)
Le Nouveau Testament porte un égal respect aux Paroles de Dieu, Verba Dei (Joa.n., vin, 47),
1 Cf. Joan., vi, 45 : Et erunt omnes docibiles Dei.
au Verbe de Dieu, Verbiun Dei (Luc, xi, 28; II Tim., ii, 9; II Cor., ir, 17), au discours de Dieu, sermonem Dei (Matth., v), à ces mots sacrés qui sont de Dieu et non de l'homme, Dei voces et non hominis (Act., xii, 22), à toute parole qui procède de la bouche de Dieu, in omni verbo quod procedit de ore Dei (Maïth., iv, 4), à celui enfin qu'on écoute lorsqu'on écoute les Apôtres, et qu'on méprise lorsqu'on les méprise. Qui vos audit me audit, et qui vos spernit, me spernit. (Luc, x, 16.)
Donc Dieu parle, et, comme le dit le Sage, celui qui contient toutes choses, possède aussi la science de la voix. Et hoc quod continet omnia scientiam habet vocis. (Sap., i, 7.)
Il parle, celui par qui, dans la nature, tout parle, chante ou bruit.
Il parle, tandis que, stupides, les dieux des gentils se taisent. Ceux-ci ont une bouche et ne parlent point. Ils ne pousseront aucun cri du fond de leur gosier de marbre et d'airain. Os habent et non loquentur... Non clamabunt in gutture suo. (Ps. cxm, 5, 7.)
Il parle : heureux ceux qui entendent sa parole et la gardent. Beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud. (Luc, xi, 28.)
S'il est vrai de dire, avec saint Augustin, que Y homme n'enseigne pas l'homme, ou avec le poète:
Qui m'iûstruira de Dieu si ce n'est Dieu lui-même ?
(Louis Racine.)
soyons avides de la parole de Dieu. À rencontre des Hébreux, aveuglés par des terreurs superstitieuses, disons aux Moïses qui nous guident à travers les déserts de ce monde : Ne nous parlez point de vous-mêmes, mais que Dieu seul nous parle par votre bouche... afin que nous vivions.
Ouverture d'un Carême 1
Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis.
Voici le temps propice et les jours de salut.
(II Cor., vi, 2.)
Mes Frères,
L'époque de l'année où nous sommes parvenus marque l'heure particulièrement propice au salut. La voix de l'Eglise nous fait entendre les plus pressantes exhortations. Elle nous adresse les paroles du prophète Joël : Voici ce que dit le Seigneur : Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les jeûnes, dans les larmes et les gémissements. Déchirez vos cœurs et non vos vêtements, et convertissez-vous au Seigneur votre Dieu, parce qu'il est bon et compatissant, parce qu'il est patient et riche en miséricorde, et que sa
1 Ser-mon prêché à Beauvoisin, le 1er mars 1899.
bonté surpasse notre malice. Qui sait s'il ne se retournera point vers vous pour vous pardonner vos iniquités et vous laisser en partage sa bénédiction ? Faites donc retentir la trompette en Sion, ordonnez un jeûne pour vous sanctifier : convoquez une assemblée solennelle. Faites venir tout le peuple ; avertissez-le quil se purifie ; réunissez les vieillards; amenez les enfants, même ceux qui sont encore à la mamelle. Que les prêtres et les ministres du Seigneur pleurent, prosternés entre le vestibule et l'autel, et disent : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à votre peuple. (Joël, h, 12-17.) * Et, sous l'influence des saintes exhortations de l'Eglise, une quarantaine de pénitence et de prière s'est établie, précédant, comme une grandiose vigile, la plus grande de nos fêtes, la Pâque chrétienne. Les Pères de l'Eglise Font établie eux-mêmes, en mémoire du jeûne de Jésus au désert. Nos ancêtres l'ont rigoureusement observée. Quant à nous, à peine en avons-nous conservé les principales observances. « Tout ce qu'on obtient de nos contemporains, a dit un grand évêque 2, c'est que le luxe et la vanité régnent moins, soit dans les ajustements, soit dans les repas; tout y est plus sobre et plus modéré, et annonce l'austérité, le calme, le silence et les réflexions d'un temps de pénitence; il y a plus de zèle pour entendre la
1 Epitre du mercredi des cendres.
2 Mgr Dupanloup.
parole de Dieu, plus d'assiduité aux heures de la prière, plus d'empressement au tribunal de la réconciliation. »
Assurément, notre Carême, comparé à la rigueur de celui de nos pères, est bien peu de chose. Et cependant, ce peu de chose, l'acceptons-nous comme un bienfait du ciel? Ne sommes-nous pas, au contraire, tristes comme ces Pharisiens que Jésus flétrit en disant : Quand vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites ? (Matth., vi, 16.) Que le Carême ne nous trouve point le visage abattu, les traits altérés par la perspective des devoirs que l'Eglise nous y impose. Si le Carême ne consistait qu'à entendre quelques sermons choisis, à assister à quelques cérémonies émouvantes, à ne point paraître dans les sociétés trop bruyantes, nous ne serions pas tristes. Mais un tel Carême ne vaudrait rien parce qu'il ne nous coûterait en rien. Pour que ce Carême soit pour nous un temps vraiment propice pour le salut, il faut que nous le sanctifiions par le jeûne, l'abstinence et la mortification des sens,
Faute de bien connaître la teneur des lois de l'Eglise, nous ne nous en faisons pas une juste idée. Nous ne les estimons pas autant que nous le devrions. Nous nous en aflranchissons peutêtre avec une facilité coupable. Il convient donc que nous éclairions et que nous fortifiions notre foi à ce sujet.
Le Carême s'offre d'abord à nous comme un temps de jeûne. Le jeûne consiste à ne faire qu'un repas par jour, et à remplacer le second repas par une simple collation, et cela tous les jours du Carême sauf le dimanche. Il est obligatoire aux personnes parvenues à l'âge de vingt-un ans. L'Eglise en dispense les enfants et les adolescents, ainsi que les vieillards et les malades. Quant aux personnes d'âge mûr, elles peuvent obtenir la même dispense pour cause de santé ou d'un travail exceptionnel. Les mandements épiscopaux règlent chaque année les détails de la loi du jeûne, de manière à la rendre pratique et même généralement aisée à observer *.
Il convient donc de nous demander pourquoi la loi du jeûne est si mal observée par un grand nombre de chrétiens. Si nous interrogions quelques-uns de ceux qui, non seulement s'affranchissent eux-mêmes du jeûne, mais qui ont en outre la prétention de justifier leur conduite et
1 II ne faut point confondre le jeûne ecclésiastique, prescrit par l'Eglise durant les Quatre-Temps, les vigiles et le Carême, et le jeûne eucharistique, nécessaire à quiconque doit recevoir la sainte communion. Dans le premier jeûne, un léger repas composé de liquide et d'une ou deux onces de pain est permis. Dans le second cas, aucune nourriture ne doit être prise depuis l'heure de minuit.
de faire l'opinion, nous serions frappés de la faiblesse de leurs prétextes.
Ils disent que le jeûne est au-dessus de leurs forces et qu'ils ne peuvent s'y astreindre sans détriment pour leur santé. Cette raison, si elle était vraie, suffirait à les excuser. Ils se classeraient ainsi dans la catégorie des dispensés. Mais il nous faudrait méfier de leur jugement trop intéressé, et craindre qu'ils ne se faussent la conscience. Bien souvent, en effet, par suite des nécessités de leur vie ou de leurs affaires, ou même de leurs plaisirs, ils ont fait des jeûnes autrement prolongés, sans se plaindre. Est-ce que leur tempérament serait tout à coup devenu plus faible parce qu'il leur faut obéir à une loi de l'Eglise ?
Ils disent encore que l'Eglise reconnaît ellemême l'impossibilité de jeûner, puisqu'elle étend d'année en année ses dispenses, et atténue ses commandements. Ils vont jusqu'à prévoir et à souhaiter l'abolition complète de la loi du jeûne. Et ils confondent la maternelle condescendance de l'Eglise avec de la faiblesse ou des reculs. Ils osent se réjouir des concessions qu'elle accorde plutôt à l'indifférence, à la dureté de nos cœurs qu'aux besoins de nos corps. Ils s'imaginent que réformer une loi pour la rendre plus conforme aux moeurs du moment, c'est en préparer l'abrogation. Or, la loi du jeûne est tellement liée au besoin d'expiation, qui est le fond
de notre religion, qu'elle devra toujours exister, au moins sous une forme équivalente. Tout le culte extérieur est fondé sur l'idée de sacrifice. Tout nous y rappelle le sacrifice de Jésus sur la croix, auquel nous devons joindre notre sacrifice personnel. Le sacrifice de Jésus fut accompli pour la rémission de nos péchés. Nos sacrifices personnels sont nécessaires pour accomplir en notre chair ce qui manque à la passion de Jésus (Col., i, 24), comme parle l'apôtre saint Paul. Tant qu'il se commettra des péchés en ce monde, l'expiation sera nécessaire, et l'Eglise nous en suggérera les moyens.
Ils disent, enfin, qu'il y a une distance incommensurable entre les commandements de Dieu "et ceux de l'Eglise, que les premiers sont l'expression même de la loi morale dont personne ne peut s'affranchir sans crime, fandis que les seconds sont une réglementation intérieure, nécessaire, sans doute, au bon ordre, mais dont l'inobservation ne saurait atteindre les forces vives de la foi. Ainsi, ils affectent d'ignorer qu'après avoir imposé au monde le décalogue, Dieu a donné à son Eglise le pouvoir de le compléter et de l'expliquer par ses propres commandements, qu'il a pris d'avance sous son autorité en disant : Qui vous écoule m'écoute, et qui vous inéprise me méprise. (Luc, x, 16.) Ceux qui ont établi le jeûne dans l'Eglise sont ces mêmes apôtres, ou leurs légitimes successeurs, à qui
Notre-Seigneur a dit : Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie (Joan., xiv, 31), et à qui il a transmis tout le pouvoir législatif que son Père lui avait confié à lui-même, les assurant d'ailleurs de son assistance perpétuelle par ces paroles : Et voici que je suis avec vous toujours jusqu'à la consommation des temps. (Matth., xxviii, 20.)
Ils devraient plutôt avouer, ceux qui ne jeûnent pas, qu'ils n'ont ni assez de foi ni assez de réflexion pour comprendre le but, l'esprit du précepte du jeûne, et que, dès lors, ils ne voient pas la nécessité de se gêner, de se contraindre, de se mortifier, de se tenir sous la dépendance de l'Eglise, encore moins de vivifier la pratique du jeûne par un renoncement tout évangélique, par une mortification tout intérieure, par la fuite du monde et du péché.
Ils ne comprennent rien à cette parole de saint Paul : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur d'être réprouvé à cause de lui. (I Cor., ix, 27.) Ils n'ont point ouvert les Ecritures, où ils auraient vu de mémorables exemples et d'utiles instructions. C'est Tobie s'écriant que la prière est surtout efficace lorsqu'elle est jointe au jeune. (Tob., xii, 8.) C'est Moïse se préparant à recevoir la loi de Dieu, par un jeûne de quarante jours et quarante nuits. (Ex., xxxiv, 28.) C'est David (II Reg., ni, 15), c'est Esther (Esth., iv, 1-16), ce sont les Mâcha-
bées (Esdr., vm, 23 ; I Mac, ht, 17), c'est Daniel (Dan., x, 2-12), se félicitant d'avoir apaisé la colère de Dieu par leurs jeûnes. C'est enfin Notre-Seigneur lui-même se retirant au désert pour y jeûner pendant quarante jours et quarante nuits, afin de se préparer ainsi à prêcher son Evangile l, Jésus jeûne au nom de tous, et il ne veut pas que ses disciples jeûnent tandis qu'il est encore au milieu d'eux. (Matth., ix, 14-15.) Il ne veut pas surtout qu'ils jeûnent avec apparat comme les Pharisiens. (Matth., vi, 16.) Mais il annonce qu'un jour viendra où, l'Epoux leur étant enlevé, ils jeûneront. (Matth., ix, 15.) Et nous voyons, en effet, par les Actes, que les premières communautés chrétiennes jeûnaient fréquemment. Les épîtres des apôtres recommandent la pratique du jeûne. L'Eglise en fait l'objet d'un commandement précis, et ceux qui sont les plus saints observateurs de ses lois, les religieux, dans leur cloître, s'en sont fait une pieuse habitude.
Dans le cours du ive siècle, une pieuse femme de Bordeaux, Silvia, fit un pèlerinage célèbre en Terre-Sainte, dont elle nous a laissé le récit 2. Elle se trouva à Jérusalem, au Carême. Le jeûne y était très rigoureux. On ne prenait un modeste repas qu'après le coucher du soleil. Certains
1 rA. Evangile du 1er dimanche du Carême.
2 Cf. Peregrinatio Silviœ, ap. Dom Cabrol, Les Eglises de Jérusalem.
d'entre les fidèles ne mangeaient que le samedi et le dimanche. D'autres, ne pouvant supporter une aussi longue privation, prenaient un repas le jeudi.
Les générations successives adoucirent la pratique des anciens, mais ce ne fut jamais sans le consentement de l'Eglise, toujours écoutée.
Lorsque arriva la grande révolte connue sous le nom de Réforme, lorsque, ensuite, les débordements du luxe et la recherche désordonnée du bien-être furent la loi du grand nombre, le jeûne, l'abstinence, les pénitences de toute sorte furent délaissées. Suivant un mot de Bossuet : « Tout fut en proie. »
Et cependant, le besoin d'expiation, la nécessité de faire pénitence fut-elle jamais plus grande que de nos jours? Fut-il jamais un temps plus propice et des jours où les œuvres de salut fussent plus indispensables? Au lieu de nous refuser à cette première prescription du jeûne, joignons-y la pratique salutaire de l'abstinence.
Une des maximes de la plus haute sagesse antique était celle-ci : Supporte et abstiens-toi. Suslùie et abstine. Supporte sans faiblir la mauvaise fortune, l'adversité, la maladie, et abstienstoi de tout excès, de toute superfluité, de tout ce que n'exige pas le bon fonctionnement de la
nature physique. La religion chrétienne a donné à cette formule une puissance autrement persuasive et une autorité plus grande en nous disant : Supporte et abstiens-toi, pour Dieu, pour l'honneur de Dieu.
Bien qu'il n'y ait pas, dans la loi nouvelle, d'aliments purs et d'aliments impurs ; que l'Eglise n'ait pas, en ce qui concerne la vie corporelle, de doctrine qui lui soit propre ; et qu'elle évite sagement de prendre parti parmi les querelles des hygiénistes et des médecins, elle a voulu, dans un but de sanctification, nous prescrire, pour certains jours de l'année, l'abstinence de certains aliments qui satisfont particulièrement notre goût : la viande et les aliments gras.
Chaque semaine, deux jours devraient être marqués par l'abstinence : le vendredi et le samedi, jours qui nous rappellent la mort de Jésus-Christ et sa sépulture. Mais, des induits annuels permettent, à peu près partout, l'usage de la viande le samedi.
Quatre fois par an, au renouvellement des saisons, l'abstinence est ordonnée le mercredi, le vendredi et le samedi d'une même semaine.
La veille de certaines fêtes solennelles est également sanctifiée par l'abstinence, sous le nom de vigile.
Enfin, le Carême en entier, les dimanches exceptés, devrait être un temps d'abstinence,
comme il est un temps de jeûne ; mais l'Eglise, par condescendance, en réduit ordinairement l'obligation à deux ou trois jours par semaine.
Si nos pères n'avaient dû faire abstinence que deux ou trois jours par semaine, durant le Carême, ils n'auraient sans doute pas cru devoir se précautionner contre des rigueurs aussi bénignes, par l'institution du Carnaval. Au contraire, leurs repas de famille, leurs festins d'amis avaient quelque raison d'être par suite de la longue abstinence qui allait suivre. Puisqu'on peut aujourd'hui presque dire qu'il n'y a plus de Carême, pourquoi le Carnaval? Quel droit avez-vous aux réjouissances et au plaisir, vous qui ne connaîtrez guère les rigueurs et les contraintes de l'abstinence?
Car, pour l'abstinence, comme pour le jeûne, vous ne manquez pas de prétextes et de raisonnements captieux par lesquels vous voudriez justifier votre désobéissance.
La grande objection des chrétiens médiocres contre l'abstinence vient de l'affaiblissement prétendu des santés modernes. Or, à cet affaiblissement l'Eglise a condescendu par des adoucissements considérables de ses prescriptions.
Si, malgré ces adoucissements, vous ne pouvez vous conformer à ses commandements, elle est prête à vous accorder personnellement de nouvelles dispenses.
Mais ce n'est point là ce que vous voulez, ou
ce qui vous suffit. Vous prétendez ne vous soumettre à rien, ne vous gêner en rien, ne plus mettre de différence entre les jours où l'usage de la viande est licite et ceux où il n'est point permis.
La viande, dites-vous, est nécessaire à votre santé. Reste à savoir si vous ne vous faites pas illusion, si vous êtes bon juge en votre propre cause, si votre théorie d'hygiène ne retarde pas de quelques années sur les progrès de la médecine. Vous n'êtes peut-être qu'un arriéré et un rétrograde.
Il y a trente ans, ce fut un concert unanime, parmi les médecins, pour réclamer contre la loi du maigre. Tous affirmèrent que la santé exigeait une nourriture animale : de la viande en abondance, de la viande à peine cuite, toute saignante. Et les gens de crier à l'ignorance et à l'inhumanité de l'Eglise. Et cependant, les médecins se trompaient.
Vint un savant à qui l'on a accordé justement l'épithète d'illustre : Pasteur. Il s'écria qu'avec une telle pratique l'on empoisonnait tout le monde; que la plupart des bêtes de boucherie étaient atteintes de maladies contagieuses ; que leur viande, saturée" de microbes, devait être soigneusement purifiée par une longue cuisson.
Aujourd'hui, nombreux sont les adeptes d'un régime tout différent, le régime végétarien, dont les uns diminuent jusqu'à l'extrême limite la
q uantité de viande qu'ils se permettent de manger, et les autres la proscrivent absolument de leur table. Au compte de ceux-là, l'Eglise fait sagement de prescrire l'abstinence à certains jours : elle ferait mieux encore d'ordonner une abstinence absolue '.
Entre ces excès opposés, il est permis de trouver très sage la pratique de l'Eglise, qui, en nous imposant les cendres, à l'entrée du Carême, exprime le vœu que nous trouvions, dans le jeûne et l'abstinence qu'elle nous demande, non seulement le rachat de nos fautes et la protection de notre âme, mais aussi la santé de nos corps 2.
Que serait-ce donc si, loin d'accorder que le Carême est nuisible à notre santé, nous répondions, avec un médecin de nos jours : « Il est même utile, salutaire, pour délasser l'estomac des fatigues des aliments gras dont on a fait un usage excessif en hiver, et pour servir de transition au régime du printemps et de l'été, qui est, comme chacun sait, plus végétal et moins abondant 3? »
Que serait-ce si, avec un savant religieux, nous ajoutions : « N'est-il pas évident que cette profusion de nourriture animale, sans laquelle on prétend que les habitants des villes ne pour-
1 Cf. Beaurredon, Le Carême et la science moderne, ap. Revue du Clergé français, du 15 mars 1896.
2 Oraison de la Bénédiction des cendres.
3 Cité par la Semaine religieuse d'Autun, 9 mars 1895.
raient plus se soutenir, loin d'avoir fortifié la race, ne fait que l'affaiblir de jour en jour?... Où trouve-t-on aujourd'hui des santés qui résistent, si ce n'est dans nos campagnes où les végétaux forment le principal de la nourriture de l'homme, où l'abstinence quadragésimale, et souvent même le jeune, sont encore fidèlement observés par le grand nombre, malgré les fatigues occasionnées par les travaux qui légitimeraient bien plutôt la dispense que les tièdes incidents de la vie molle et insignifiante de nos cités i ? »
Enfin, si ces graves autorités ne suffisent pas, voici ce que dit à ce sujet une feuille publique :
« Dans toutes les pratiques du catholicisme se montre cette parole de Montesquieu : « Il fait « ici-bas notre bonheur, tandis qu'il n'a pour « but que le bonheur de l'homme dans l'autre « vie. » Les saints Pères ont l'habitude d'insister sur ce point, que « le jeune est avantageux et a même ses joies. » Il en est de même de l'abstinence : « On sait que les Chartreux ne font pas « usage de la viande même dans les plus graves « maladies. Lorsque le Saint-Siège était à Avi- « gnon, un Pape envoya dire au Prieur de la « Grande-Chartreuse de permettre à ses céno- « bites de manger de la viande dans les cas de « maladie. Cette permission causa tant de peine « que les moines résolurent d'envoyer une dépu-
1 DOM GaÉRANGER.
« tation au Pape pour le prier de pouvoir garder « dans leurs règles un précepte si ancien. La « députation était composée de vingt-sept moines « dont le plus jeune avait quatre-vingts ans et « dont plusieurs en avaient quatre-vingt-quinze. « Dès que le Pontife connut leur âge avancé, les « voyant néanmoins fort bien portants, il n'in- « sista plus et les renvoya continuer leur vie « mortifiée ' . »
Que faut-il de plus pour nous rendre l'abstinence respectable et la loi du Carême sacrée ?
Je n'ignore pas que certains chrétiens, se croyant sans doute plus sages que l'Eglise, prétendent qu'il y a quelque chose qui est préférable au jeûne et à l'abstinence, à savoir la mortification intérieure. Mais je leur ferai observer aussitôt que, s'ils n'ont pas assez d'énergie pour s'imposer les mortifications extérieures que l'Eglise commande, il n'est pas croyable qu'ils en auront assez pour pratiquer cette si excellente mortification intérieure.
D'ailleurs, la mortification extérieure est d'ordinaire la meilleure garantie de la mortification
1 Un journal italien, cité par plusieurs Semaines religieuses.
intérieure. Les récits de la vie de tous les saints montrent que non seulement ils pratiquèrent le jeûne et l'abstinence, mais encore qu'ils s'ingénièrent à mortifier en mille manières tous leurs sens.
Il est très vaste le champ de la mortification corporelle. Nous y trouvons l'amour de la retraite, la fuite du plaisir, même permis, la mortification de la langue, toujours si prompte à se répandre en discours inutiles ou dangereux, et surtout le remplacement des conversations, des promenades, des fêtes mondaines par la lecture pieuse et par la prière. Nos pères, moins frivoles que nous, joignaient à l'audition des sermons la lecture d'un livre grave. Us ouvraient l'Evangile, ils méditaient la Vie des Saints ; ils ne lisaient pas pour lire, mais pour s'instruire, s'édifier, se sanctifier. Le temps qu'ils arrachaient au plaisir et aux frivolités mondaines, ils le consacraient à la prière. Ils commençaient leur journée par l'assistance à la sainte messe. Ils accomplissaient fidèlement et à genoux les pieuses pratiques auxquelles, durant le reste de l'année, ils avaient pu être plus ou moins infidèles. Ils joignaient à l'assistance aux sermons, l'assistance au pieux exercice du Chemin de la Croix. Ils s'associaient à toutes les cérémonies si émouvantes de la fin du Carême, redoublant de ferveur aux approches de la Semaine sainte. Enfin, ils pratiquaient la charité plus exactement que
durant le reste de l'année, et sous ses deux formes les plus touchantes : l'aumône et le pardon des injures. Suivant le conseil que donne le pape saint Léon, ils versaient dans le sein du pauvre les économies que leur faisaient réaliser le jeûne et l'abstinence : Fiat refectio pauperis abstinentia jejunantis. S'ils étaient contraints de demander des dispenses à ce sujet, ils offraient en compensation une importante aumône, connue sous le nom de Pardon du Carême l. Enfin, préoccupés d'obtenir de Dieu le pardon de leurs péchés, ils s'empressaient de pardonner à leur prochain, de mettre un terme à toutes les divisions, de se réconcilier avec tous leurs ennemis. Dans ces heureuses dispositions, ils expiaient leurs fautes passées, évitaient les fautes présentes, et se prémunissaient contre les rechutes à venir. Ils s'unissaient d'intention et de fait aux expiations de Jésus-Christ, et, avec une tranquille assurance, se préparaient à célébrer dans la joie la Pâque, parmi ses vrais disciples.
Nous serions moins enclins à nous dispenser des observances du Carême, et surtout à nous soustraire à la grande obligation de la Pénitence si nous réfléchissions davantage à l'importance
1 On sait qu'il existe à la cathédrale de Rouen une tour appelée Tour de Beurre, parce qu'elle fut élevée avec l'argent provenant de la permission d'user de beurre pendant la sainte Quarantaine.
de la mortification : « Souvenez-vous, écrivait saint François de Sales à sainte Chantai, de ce que j'ay accoustumé de dire : nous ne ferons jamais bien un caresme pendant que nous penserons en faire deux. » Qu'est-ce à dire, sinon que nous négligeons le présent Carême, parce que nous pensons être encore bien loin du terme de notre vie? Nous nous flattons d'avoir encore bon nombre de carêmes à célébrer. Loin de nous la pensée que celui-ci pourrait être pour nous le dernier. Et cependant, ce temps propice, ce temps de salut ne sera-t-il pas la dernière tentative de Dieu pour convertir et purifier nos âmes ? N'est-il pas de la plus élémentaire prudence de profiter de cette occasion comme si nous étions assurés que nous n'en aurons pas d'autres? N'avons-nous pas bien des fautes à expier, bien des négligences à réparer? Faisons ce carême comme s'il devait être pour nous le dernier. Dès lors, le jeûne nous paraîtra une pratique toute naturelle, l'abstinence une nécessité, la mortification sous toutes ses formes une grâce que la bonté de Dieu nous envoie, suivant cette parole de saint Paul : « Ignorez -vous que c'est la bonté de Dieu qui vous a amené à faire pénitence ? Ignoras quoniam benignitas Dei ad pœnitentiam le adducit ? » (Rom., ii, 4.) Nous ne chercherons plus les adoucissements, nous ne solliciterons plus les dispenses. Nous offrirons à Dieu notre corps, mortifié, dompté, humilié,
comme une hostie vivante, sainte, agréable à sa divine Majesté l, digne des grâces du temps et des~triomphes de l'éternité f
Ainsi soit-il.
1 Ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placeotem. (Rom., xii, 1.)
Sermons spéciaux aux hommes