POUR CARÊME OU MISSION
Dignité de l'homme.
1. — L'homme est le premier partout : dans la famille, dans l'Etat, dans les sciences et les arts, dans la voie de l'honneur et du dévouement, dans l'Eglise.
2. — Il n'est point le premier en religion, ni pour la prière, ni pour la fréquentation des offices, ni pour la réception des sacrements.
Et cependant, sa dignité d'homme l'oblige à
1 Cf. nos Sermons et Allocutions aux hommes seuls, Paris, 1898, où l'on trouvera le développement des sujets que nous ne faisons qu'indiquer ici. — Nous demander notre feuille Associations d'hommes. Prix, franco : les 10, 0 fr. 20 ; les 100. 1 fr. 50; les 1.000, 14 fr.
prendre, en religion comme partout, et à garder le premier rang.
(Cf. Sermons et alloc. aux hommes seuls, p. 7.)
Obligations de la race chrétienne.
Dieu a engendré l'homme pour une mission sublime. L'homme, constitué en race d'élite, doit :
1. — Se connaître. Portrait de l'impie, du chrétien non pratiquant, du chrétien tiède, et du vrai chrétien.
2. — Se maintenir, en sauvegardant ses croyances, ses mœurs, ses traditions, et en s'unissant pour la lutte.
3. — Se propager, par l'exemple, l'éducation des enfants, l'apostolat.
(Cf. Sermons et alloc: aux hommes seuls, p. 21.)
Contre le respect humain.
Le respect humain est méprisable parce qu'il est :
1. — Une hypocrisie à rebours, puisqu'il tend à nous faire passer pour des hommes sans religion.
2. — Une lâcheté, d'autant plus inavouable qu'elle cède devant des dangers imaginaires.
3. — Un esclavage odieux auquel nous nous sommes condamnés nous-mêmes.
(Cf. Sermons et alloc. aux hommes seuls, p. 38.)
Les hommes et la religion.
Simple allocution à un auditoire d'hommes. (Cf. Sermo?is et alloc. aux hommes seuls, p. 56.)
A des hommes d'œuvres.
Allocution sur l'apostolat chrétien.
(Cf. Sermons et alloc. aux hommes seuls, p. 61.)
Clôture d'une Retraite '
Scribam super eum nomen Dei rnei, et nomen civitatis Dei mei novœ Jérusalem..., et nomen m eum novum.
J'écrirai sur cette âme le nom
de mon Dieu, et le nom de. la
cité de mon Dieu, la nouvelle
Jérusalem, et mon nom nouveau.
(Apocalypse, m, 12.)
Mes Sœurs,
Je vous disais, au commencement de cette retraite., qu'il vous fallait venir dans le temple où Dieu réside, pour y recevoir l'enseignement de la parole, pour y méditer, pour y .prier. Heureux jours, trop tôt écoulés f Instants fortunés, je n'en doute pas, que ceux que vous avez passés ainsi, sous l'œil de Dieu, dans son temple ! Et
1 Sermon prêché à Montfrin, le 15 août 1891. — Dans le cas o:i la retraite précède la sortie des classes, distribuer aux collégien?, séminaristes ou pensionnaires la feuille : En vacances, édition pour garçons ou pour jeunes filles. Prix, franco : les 10, 0 fr. 20; les 1U0, 1 fr. 50; les 1.000, 14 fr.
combien je suis fier et heureux d'avoir été l'instrument dont Dieu s'est servi pour vous y convoquer, vous y aider de mes faibles lumières, vous y retenir enfin, durant ces saints jours, pour le plus grand bien de vos âmes !
Maintenant, M. C. S., allez-vous sortir du temple et retourner dans le monde? Ah! sortir du temple t Mais je tremble que ce ne soit aussi sortir du recueillement salutaire de ces saints jours. Je tremble que ce ne soit retourner aux frivolités, aux dissipations mondaines. Je tremble pour vous, à qui des liens plusieurs fois resserrés de confiance réciproque et de sympathie fidèle m'unissent. Et, s'il était possible, pour assurer le fruit de cette retraite, je vous dirais : « M. S., ah! ne sortez pas, ne sortez plus, ne sortez jamais du temple sacré. Restez autour du trône de l'Agneau. 77 fait si bon habiter sur la sainte montagne ! Dressez-y pour toujours votre tente. Faites-y votre demeure fixe et permanente. Ce sera pour vous le paradis sur la terre, et de vous on pourra dire tout ce que dit saint Jean, dans l'Apocalypse, de ceux qui ont vaincu dans les combats de la vie, et dont le sort est fixé à jamais dans le ciel. » Je ferai d'eux, dit le Seigneur, la colonne de mon temple. Faciam illwn columnam in templo Dei niez. (Apoc, m, 12.) Or, une colonne est d'abord le soutien, haut et ferme, du temple, et je compte sur vous pour être les colonnes de la piété et de la vertu
dans cette paroisse. Une colonne est aussi un ornement : les temples n'en ont pas de plus beau. Et, de tels ornements, on ne saurait trop les prodiguer.
Je rêve d'élever, ce soir, dans cette paroisse, une colonne mémorable, qui soit un signe de triomphe, de victoire et de ralliement, un mémorial de cette pieuse retraite. Et cette colonne, ce sera vous, Enfants de Marie. Faciam illum columnam in templo Dei mei. Mais, continuant à emprunter les paroles mêmes de Notre-Seigneur dans l'Apocalypse, j'ajoute que j'écrirai sur cette colonne une inscription aussi courte que magnifique. J'y écrirai donc simplement trois noms" : puissent-ils y demeurer toujours! Le nom de mon Dieu, le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem, et le nom nouveau de mon Dieu. Scribam super eum nomen Dei mei, et nomen civilatis Dei mei novae Jérusalem..,, et nomen meum novum.
Je vous propose cette pensée, M. S., comme un triple moyen de conserver les fruits de la retraite et le résumé des résolutions que vous devez prendre ce soir. Daigne la Vierge Marie nous regarder d'un œil propice. Disons-lui : Ave Maria.
Je veux graver dans vos âmes le nom de mon Dieu. Et vous me dites comme autrefois les Juifs
à Moïse : Qui est donc ton Dieu ? C'est le Dien de vos pères, répondit Moïse. Et le peuple de répliquer aussitôt : Dis-moi donc Je nom de ton Lieu. Et Moïse, embarrassé, hésite. Dieu ne s'était pas encore révélé aux hommes sous son nom d'Adonaï. (Ex., vi, 3.) A plus forte raison ne leur avait-il pas encore dévoilé son nom ineffable de Jehovah. Y a vers les enfants d'Israël, dit le Seigneur à Moïse, et dis-leur : Celui qui est, m'envoie vers vous. Car je suis Celui qui est. Mais je veux prendre un nom plus accessible aux hommes. Tu leur diras, ô Moïse : Le Seigneur qui m'envoie vers vous est le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. C'est là mon nom éternel : je veux qu'il se perpétue de race en race. Hoc nomen mihi est in œternum, et hoc memoriale meum in generationem et generationem. (Ex., m, 15.)
Ah ! c'est là le nom que je veux graver sur les colonnes de ce temple sacré que vous êtes. Je ne chercherai pas à mettre dans vos âmes l'image abstraite d'un Dieu tout métaphysique, étranger à l'humanité et à vous. Le Dieu auquel je dédie vos âmes, c'est le Dieu de nos pères, c'est notre Dieu, c'est celui qui dit à chacun de nous : Je suis le Seigneur ton Dieu. (Ex., xx, 2.) C'est celui-là dont le nom doit servir d'ornement à notre face et de sceau à notre cœur. Pone me ut signaculam super cor tuum. (Cant., viii, 6.) C'est ce Dieu à qui le Psalmiste adressait cette
invocation brûlante : Mon Dieu, mon Tout : Deus meus et omnia\ Le servir, c'est, pour un homme, l'honneur suprême; l'aimer, c'est notre premier et notre plus doux devoir. Porter son nom, ce nom qui resplendit dans la voûte étoilée et qui éclate jusque dans le dernier brin d'herbe de la création, c'est raconter sa gloire, c'est accomplir l'acte religieux par excellence.
Ce Dieu auquel je vous consacre, M. C. S., c'est votre Dieu. Or, toute la religion est résumée par ce précepte : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. (Deux., vi, 5.) Tout, hors ce précepte, n'est qu'erreur et vanité. Vanité des vanités, s'écrie Ylmitation, après l'Ecclésiastique, et tout est vanité, sauf aimer et servir Dieu. (Imit., I, i, 4; Eccli., i, 2.) C'est votre Dieu : je ne dis pas assez : c'est le Dieu de votre cœur, c'est votre partage pour l'éternité. Voilà pourquoi, comme le Psalmiste, rien qu'à entendre ce nom trois fois saint, votre chair défaille et votre cœur se dissout. Defecit caro mea et cor meum : Deus cordis met et pars mea Deus in detcrnum. (Ps. lxxii, 26.) C'est le Dieu d'amour. Demeurer en lui, c'est demeurer en la charité, c'est être charité comme lui-même est charité.
Que de motifs de lui vouer votre cœur en ce jour de clôture! D'abord, il vous le demande. Ma fille, dit-il, donne-moi ton cœur. Prœbe, fili
1 Cf. Deus cordis mei et pars mea Deus in œternwn. (Ps. lxxii, 26.)
mi, cor tintm mihi. (Prov., xxiii, 26.) Si nous le lui donnons, il nous comble en échange de tous ses bienfaits. Tout prospère, dit saint Paul, à ceux oui aiment Dieu. Diligentibus Deum, omnia cooperantur in bonum. (Rom., yiii, 28.) Tout leur est grâce, pardon, miséricorde. Beaucoup de fautes leur so?it par données, parce qu'ils ont beaucoup aimé. (Luc, vu, 47.) Au contraire, qui délaisse son Dieu, en est délaissé. Qui s'éloigne de Dieu, périt. Qui efface son nom imprimé sur son visage se condamne à tous les regrets et à tous les désespoirs. Qui elongant se a te peribunt. (Ps. lxxii, 27.)
Ah! il est donc vrai, comme le dit le Psalmiste, qu'il est bon et salutaire à l'homme de s'unir intimement à son Dieu, de mettre en lui seul toute son espérance. Mihi autem adhserere Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem meam. (Ps. lxxii, 28.)
0 Dieu de mon âme, Dieu d'amour, il est une prière que je devrais sans cesse vous adresser. Ah! allumez dans mon cœur le feu de votre amour. Subjuguez mon âme rebelle. Je vous le demande en ce jour. Quand je vous verrai, à la fin des temps, face à face, dans la splendeur de votre gloire, alors je ressentirai pour vous « des amours ineffables. » (Platon.) Je serai rassasié d'allégresse en vous contemplant. Satiabor cum apparuerit c/loria tua. (Ps. xvi. 15.) Comblez mon attente, Seigneur, dès aujourd'hui. Courbez mon
orgueil sous la puissance de vos attraits divins. Gravez votre nom sur mon cœur. Répandez sur moi la lumière de votre visage. Que je cesse d'être à moi pour vous appartenir pleinement. Et que ma fidélité à vous servir soit la preuve et le gage de l'amour qui inondera mon âme. « 0 amour de Dieu, m'écrierai-je avec saint Bernard, joug sacré : tu pèses sur moi, mais ton poids m'est suave et doux. Tu charges mes épaules, mais tu les presses délicieusement. Tu me retiens, tu m'enveloppes, mais cette captivité fait ma joie et mon bonheur. » Ah! je l'accepte, je la bénis, je m'y engage à jamais.
Quel est, M. S., le second nom que nous voyons inscrit sur la colonne mystérieuse de l'Apocalypse, et que je voudrais inscrire moi-même dans vos cœurs d'une manière durable et permanente? C'est le nom de la cité de mon Dieu, la Jérusalem nouvelle, qui descend des cieux et vient de Dieu. Quelle est- elle, cette vierge incomparable, qui nous apparaît appuyée sur son Bien-aimé? (Cant., vin, 5.) Quelle grâce, et que de grandeur! Et qui ne reconnaît à ce portrait la sainte Eglise catholique? C'est la cité sainte, bâtie, non de pierre et de bois, mais d'éléments vivants, qui sont les fidèles répandus dans tout l'univers. Ta gloire est immense parmi les
hommes, ô cité de Dieu. Gloriosa dicta simt de te, civitas Dei. (Ps. lxxxyi, 3.) A qui comparer ai- je, s'écrie le prophète, la vierge Sio?i (Thren., ii, 13), la fille de prédilection du Très Haut? Àht je la comparerai à la plus belle d'entre les filles de Jérusalem. Speciosœ assimilavi filiam Sion. (Jer., vi, 2.) Quant à nous, en ce jour de fête, pouvions-nous t'oublier, ô Jérusalem, ô Eglise? Ah! que plutôt notre main droite s'oublie elle-même! Que notre langue s'attache à notre palais, plutôt que de ne pas prononcer ton nom au milieu de notre allégresse, et de ne pas l'inscrire, ce nom sacré, sur toutes ces âmes! (Ps. cxxxvi, 5-6.)
O Eglise, que notre dévouement te console. Que notre respect te soit une compensation de tes peines et de ton affliction. Dépouille-toi, ô Jérusalem, de tes vêtements de deuil : revêts le manteau du triomphe (Baruch, v, 1) et de la victoire. Voici tes enfants qui se pressent nombreux dans ton sein. Ils confessent que tu es l'Eglise une et véritable. Ils acceptent tes lois : ils suivent tes divers enseignements. Hors de ton sein, ils avouent qu'il n'y a pas pour eux de salut. Ils savent que celui qui ne t écouterait point serait comme un païen et un publicain. (Matth., xviii, 17.) Ils ont à cœur d'augmenter ta gloire. Mais surtout, au milieu des épreuves actuelles, ils prient pour ta prospérité, et demandent pour toi la paix, ce bienfait par
excellence, qui te permettra d'accomplir tout le bien que le monde attend de toi.
Ah ! M. S., demandez la paix pour l'Eglise. Rocjate quœ adpacem sunt Jérusalem. (Ps. cxxi, 6.) Dites, dans l'office de vêpres : Que la paix, ô Eglise, soit ta force! Fiat pax in virtute tua. (Ps. cxxi, 7.) Que l'abondance des dons réjouisse ton enceinte sacrée. Et abundantia in turribus fuis. (Ps. cxxi, 7.) Que le Seigneur soit autour de tes demeures comme un mur d'airain, et que sa gloire illumine tes palais. Et ego ero et munis ignis in circuitu, et in gloria ero in medio ejus. (Zac., m, 5.) Que la main bienfaisante du Seigneur répare les brèches de tes remparts. Bénigne fac, Domine, in bona voluntate tua Sion, ut œdificentur mûri Jérusalem. (Ps. l, 20.) Mais le Seigneur n'a-t-il pas aimé l'Eglise jusqu'à se livrer pour elle à la mort? comme dit saint Paul. (II Tim., v, 25.) N'a-t-il pas dit dans le Prophète : J'ai été plein de zèle pour Jérusalem ma cité? (Zac, i, 14.) L'Eglise, soutenue par vos prières, appuyée sur l'amour d'enfants tels que vous, toujours belle et radieuse, d'âge en âge, à travers les siècles des siècles, triomphera de tous les obstacles et de toutes les persécutions. Son nom sera sacré pour toutes les générations. Il brillera à cùté du nom de mon Dieu, et de ce nom nouveau, le troisième que je me propose d'inscrire en vos âmes.
Quel est-il, M. S., ce nom nouveau du Sauveur, sinon celui qu'il se donne à lui-même quand il dit : Je suis le Pain de vie? (Jo&s., yi, 35.) Ma chair est une véritable nourriture. (Joan., vi, 56.) Prenez et mangez : ceci est mon co?ips : ceci est mon sang. (Matth., xxvi, 26, 28.) « Ce nom du Sauveur, dit Bossuet, est celui de l'Eucharistie, nom composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d'amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c'est le Nouveau Testament de notre Sauveur. » (Or. fun. de Marie-Thérèse d'Autriche.) C'est le vin nouveau que Jésus-Christ promit de boire avec ses disciples dans une Jérusalem nouvelle. (Matth., xxvi, 28.)
La Jérusalem judaïque n'a point connu ce nom nouveau du Sauveur. Elle s'est obstinée à offrir des sacrifices sanglants qui étaient en abomination devant Dieu. Elle s'est renfermée dans l'observance de rites stériles dont la grâce de Dieu est absente. Elle n'a rien compris aux prophéties et aux figures qui lui annonçaient le sacrifice sans tache. Melchisédech avait en vain offert le pain. En vain le peuple s'était nourri de
la manne tombée du ciel, ou de l'agneau pascal. -- Eu vain Malachie avait-il annoncé le sacrifice de la Messe, dont le sacrifice d'Isaac avait été la frappante figure.
Quand Jésus annoncera la prochaine institution de l'Eucharistie, les Juifs seront étonnés, surpris, scandalisés. (Joan., vi, 61.) Quand il en viendra à l'exécution, le monde se divisera, sur ce sujet, en deux partis opposés : celui de l'adoration respectueuse et celui de l'incrédulité blasphématrice. L'Eucharistie sera la pierre de touche de la foi, de la piété. De même qu'il n'y pourra avoir de vraie foi et de vraie piété en dehors d'elle, avec elle la foi sera aisée et la piété naturelle. C'est la foi et la piété des Apôtres qui reçoivent pour la première fois le pain consacré par Jésus lui-même; la foi et la piété des évangélistes qui recueillent, pour nous le transmettre, le récit de la dernière Cène ; la foi et la piété des Pères de l'Eglise qui le commentent avec enthousiasme, des martyrs qui versent leur sang pour en attester la vérité, des confesseurs et des vierges qui entourent de leurs cohortes immaculées les autels eucharistiques. C'est la foi et la piété de tant de jeunes filles chrétiennes que la réception fréquente de l'Eucharistie a rendues fortes dans les rudes combats de la vertu. L'Eucharistie est le grand remède aux maux et aux faiblesses de l'âme, le soutien indispensable de nos efforts, la conseillère de
toutes les vertus. Elle est l'objet suprême de notre religion et le résumé de toutes nos croyances. 11 semble que toute la loi nouvelle soit renfermée dans ce seul mystère, que Dieu ait échangé son nom antique de Jéhovah ou d'Eternel pour ne plus s'appeler que le Très Saint Sacrement. C'est ce nom nouveau, M. S., qu'il convient d'inscrire profondément en nos âmes. C'est l'Eucharistie qu'il faut mettre à la base de noire vie spirituelle. En elle et par elle nous avons l'assurance de vivre désormais comme Dieu veut que nous vivions.
Quand Jacob, pour fuir la colère de son frère Esaû, dut traverser le désert brûlant, image de la vie, Dieu daigna embellir son sommeil par une vision céleste. Ainsi, une retraite embellitelle le long et perfide sommeil auquel nous nous abandonnons trop aisément. Jacob vit les cieux ouverts, et la mystérieuse échelle de grâces qui nous les rendent accessibles. Et, avant de partir pour toujours de ce lieu, avant de s'élancer à nouveau à travers l'inconnu du désert, il dressa une pierre, la marqua par une onction ineffaçable, et perpétua ainsi le souvenir des précieux instants qu'il lui avait été donné de passer à Béthel.
La vie de chaque jour, M. S., vous appelle et vous sollicite, après cette trop courte retraite : les soins du monde, les préoccupations du siècle
vont vous reprendre. Rappelez-vous alors que vous avez dressé quelque part, en un coin inaccessible, dans le for intérieur de vos âmes, une pierre commémorative, sur laquelle vous avez écrit en caractères indélébiles, non plus seulement, comme Jacob, Maison de Dieu (Gen., xxviii, 22), mais, comme l'Ange de l'Apocalypse, le nom de votre Dieu, le nom de sa cité, qui est l'Eglise, et son nom nouveau, qui est l'Eucharistie.
Ainsi soit-il.
Préparation à un pèlerinage '.
Mecumsunt divitiœ, Ut ditem diligentes me.
En moi sont des trésors, afin que j'enrichisse ceux qui m'aiment.
(Prov., yju, 21.)
Mes Frères,
Certain de répondre aux vœux les plus intimes de vos âmes, je viens vous annoncer définitivement un Pèlerinage paroissial à Notre-Dame de Prime-Combe, pour le jeudi 1er juin, jour de clôture du mois de Marie, et jour de la fête du Très Saint Sacrement. Les conditions d'horaire et de prix des places vous sont connues et vous seront indiquées dans un tableau placé à la porte de l'église.
Ce qu'il convient avant tout de vous expliquer
1 Sermon prêché à Beauvoisin, le 21 mai 189P.
sermons 10
dès aujourd'hui, ce sont les dispositions intérieures avec lesquelles vous devez vous préparer à faire ce pèlerinage. Un pèlerinage est autre chose qu'une partie de plaisir ou un voyage d'agrément. Le but n'en est pas de se distraire, de s'amuser, de s'étourdir dans le mouvement et la joie de spectacles nouveaux.
J'accorde que ce soit l'un des motifs d'un pèlerinage que de satisfaire une légitime curiosité. Mais je dis que cela ne suffit point, et qu'il faut en outre que noire intérêt bien entendu nous y pousse et que l'amour de Dieu et de la sainte Vierge nous y accompagne.
Il y a des gens qui ne vont jamais en pèlerinage. Ils aiment cependant les voyages, les déplacements. Toute fête bruyante, toute réunion mondaine les attire. Ce sont des gens curieux d'une curiosité futile ou malsaine. Pour ce qui est de se déranger tant soit peu dans un but pieux, ils n'en sont point capables. Ici, aucune curiosité ne les sollicite. Ils répètent, avec tant d'autres : « A quoi bon aller chercher au loin ce que l'on peut trouver à sa porte ? Dieu est partout. Il y a une église au centre de la paroisse. L'on y peut venir prier à son aise, y recevoir les sacrements, y méditer sur les devoirs que la vie
impose, y obtenir les consolations que la foi tient en réserve. »
Mais tout cela ne fait point qu'il n'y ait pas des lieux privilégiés, des sanctuaires dans lesquels il se passe des merveilles dignes d'éveiller une légitime curiosité.
Dieu qui choisit ses moments pour faire éclater ses merveilles, choisit aussi ses endroits. D'un pays inconnu la veille, que rien n'indiquait à la vénération des peuples, il peut faire, par un effet de sa puissance, une terre sainte où les foules accourent en pèlerinage. Sa gloire a illuminé la vallée de Mambré, dans laquelle il a béni le genre humain ; le Sinaï, sur lequel il donna sa loi : Jérusalem, où il résida, entre les chérubins d'or, dans le Saint des saints ; Nazareth, Bethléem, le Golgotha, et ces collines de Galilée où fut opérée la dispersion des Apôtres pour la conquête du monde à l'Evangile.
11 y a, par le monde, de grands paysages de la nature, des spectacles sublimes, d'ineffables merveilles. Et cependant, les plus humbles pays que Dieu a visités ont pour nos -âmes des attraits autrement puissants. Même après avoir vu les sites les plus beaux, ou les chefs-d'œuvre de l'art humain, un ermitage au milieu d'un bois est pour nous un spectacle nouveau et touchant. Aurions-nous, à portée de notre dévotion, des cathédrales, de riches statues, des profusions d'ornements d'or, que nous trouverions néan-
moins un plaisir d'un genre particulier à visiter un sanctuaire perdu au fond des forêts, une image grossièrement sculptée, à peine respectée par le temps et les révolutions.
Mais ce que nous n'aurons jamais dans nos paroisses, ce qui est le propre des pèlerinages, c'est l'affluence des saintes âmes qu'on y rencontre, le spectacle de la foi qui y éclate, les grandes impressions qu'on y ressent, les émouvantes solennités auxquelles on y assiste, l'air de piété et de vertu qu'on y respire. Echelonnés le long des routes du monde, comme des étapes sur la voie du Ciel, les sanctuaires privilégiés ont toujours été, et seront, jusqu'à la fin des temps, la grande et légitime curiosité des foules. La procession des nations se dirigera de l'un à l'autre : de Rome à Jérusalem, de Montmartre à Lourdes, de la Salette à Pontmain, de Rochefort à Prime- Combe. Les mondains promènent dans les villes de plaisirs et de dissipation leur curiosité malsaine. Chrétiens, une curiosité méritoire nous conduit dans les sanctuaires vénérés. L'homme du monde s'écrie : « Voir Paris, Londres, Saint- Pétersbourg, et puis mourir ! » Je vous dis : Voir Prime-Combe, et puis vivre pour aller à Lourdes, à la Salette, à Montmartre t Vivre et épier les occasions favorables de visiter les pèlerinages célèbres. Vivre du souvenir des pèlerinages accomplis et dans l'espérance de les renouveler.
Il ne faudrait pas cependant que ce fût la curiosité seule qui nous déterminât à aller en pèlerinage. De même que beaucoup voyagent pour affaires, et ne mettent la satisfaction de leur curiosité qu'au second plan, ainsi devonsnous entreprendre ce pèlerinage qui nous est proposé par besoin et dans un but d'intérêt bien entendu.
Qui que nous soyons, nous avons à négocier une affaire importante, à la mener à bonne fin. Notre salut, comme toute affaire de grande conséquence, et plus que toute autre, exige que nous n'épargnions pas notre peine et nos dérangements. S'il est un endroit en ce monde où cette affaire puisse être traitée plus aisément, nous n'hésiterons pas à nous y transporter. Nous nous déplaçons souvent pour un mince intérêt terrestre, pour l'acquisition d'un futile avantage. Nous nous déplaçons malgré nos habitudes quotidiennes auxquelles il faut nous arracher, et la fatigue qu'il nous faut affronter. Ici, c'est notre intérêt suprême qui est en jeu ; non l'intérêt de la terre, mais l'intérêt du Ciel, l'intérêt de notre avenir immortel. C'est notre salut qu'il nous faut acheter par un léger dérangement, et conquérir parla prière, la pénitence et l'intercession de Marie.
Nulle démarche ne servira mieux nos intérêts. Dans le cours de notre vie indifférente et coupable, au lieu de nous rapprocher du Ciel, nous nous en éloignons chaque jour davantage. Nous respirons une atmosphère empoisonnée de blasphème, d'impiété, d'abandon coupable des pratiques religieuses. Nous ressentons toutes les amertumes, toutes les tristesses de l'heure présente, le désarroi de toutes les grandes choses, la détresse évidente de ce qu'il y a icibas de plus respectable : l'innocence, la vertu, la piété. Nous gémissons sur la désunion fréquente des familles, les mauvais exemples qui y sont donnés, les scandales qui les menacent. Mais nous savons qu'en son sanctuaire de prédilection, Celle qui est toute-puissante sur le Cœur de Dieu aime à épancher des trésors de grâces ; à secourir, s'il le faut, par des miracles, les misères de ses enfants. Nous avons la douce confiance que Marie exaucera les prières que nous lui adresserons pour nos familles, pour notre patrie, pour la religion et la société tout entière. Nous espérons qu'elle sera secourable à nos maux !
Parmi ceux qui entreprennent le plus aisément de longs voyages, nous avons remarqué les malades et les infirmes, avides de guérison. S'ils trouvent partout des médecins, des remèdes, des soins, ils n'ignorent pas qu'en des endroits privilégiés, que Dieu a répartis sur les divers
points du globe, les santés altérées sont régénérées par des influences bienfaisantes. Ce sont les stations établies auprès de quelque source vivifiante, de quelque veine d'eau thermale, avec, par surcroît, un air plus pur, un climat plus sain, une nature reposante et salutaire. On y va faible, épuisé, désespéré; on y revient renouvelé, fortifié, guéri.
0 vous qui ressentez quelque infirmité morale, quelque mal intérieur, rebelle jusqu'ici à toute guérison, venez chercher à Prime-Combe, venez y puiser une santé et une vigueur nouvelles ! Là, vous trouverez la source d'eau vive qui jaillit jusqu'à la vie éternelle, la piscine salutaire qui fait disparaître les souillures de l'âme. Là, vous respirerez un air embaumé par la piété de vos devanciers et les parfums de la grâce de Jésus- Christ. Là, vous vous nourrirez de la substance même d'un Dieu, dans la sainte Eucharistie. Vous vous rassasierez de prière, de retraite, de solitude, d'édification mutuelle et d'enseignements prodigués, au nom de Dieu, par des cœurs d'apôtres.
Allez donc à Prime-Combe, vous tous qui sentez vos forces décroître et votre santé dépérir, allez à Prime-Combe ! Le milieu dans lequel vous vivez vous est contraire. L'air que vous respirez ne vous convient pas. Il vous faut vous déplacer, vous transporter sous un autre climat, en une atmosphère plus céleste, moins
lourde, qui vous rendra votre santé et vous refera une provision de vigueur et de force pour les luttes à venir.
Si notre intérêt bien entendu, si une curiosité légitime sont déjà de puissants motifs pour entreprendre un pèlerinage, avouons que ce sont là des motifs égoïstes. Il nous est permis d'en rechercher de plus nobles. Laissons-nous conduire par le sentiment le plus élevé qui soit : Allons à Prime-Combe par amour !
Celui qui n'aime pas, ne fait rien : il demeure inerte, inactif, pareil à un mort. Celui qui n'aime pas demeure enfoncé dans le terre-à-terre de sa vie toute matérielle. Et pour se donner des apparences de courage et une illusion d'activité, il va peut-être jusqu'à blasphémer ce qu'il ignore, et haïr ce qu'il ne comprend pas. Il s'écrie : « A quoi bon Dieu ! Il ne faut plus de Dieu, ni de maître ! A quoi bon Jésus-Christ ! Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous : Nolumus hune regnare super nos! (Luc, xix, 14.) Nous ne croyons plus en la Vierge Immaculée ! nous ne croyons qu'à la vie présente, à la science, au progrès. »
Et nous, emportés par ce même progrès à travers tout le diocèse, parmi le bruit strident de la vapeur et le tumulte des villes indifférentes, nous chanterons : « Ave, Ave Maria! Marie, très
aimable et très aimée, nous te saluons encore, nous te saluons toujours ! » Nous chanterons : « Credo in Jesum Christitm! Nous saluons le Christ notre Sauveur; nous le bénissons, nous le louons ! Nous voulons, par nos publics hommages, couvrir les cris de haine, les blasphèmes, les ingratitudes, guérir les plaies que les méchants ont faites à son Cœur! » Nous chanterons : « Credo in Deumi Nous saluons, nous affirmons la souveraine puissance de Dieu, qui s'est révélée en créant le monde, et en le conservant, et qui peut se révéler à nos yeux étonnés et ravis par des miracles \ Nous affirmons sa justice exacte et rigoureuse et nous voulons en détourner les coups par nos fatigues, combien réduites! et par ce voyage lointain dans un de ses sanctuaires de prédilection ! Nous affirmons sa Providence qui veille sur nous, à laquelle nous remettons nos destinées et confions nos angoisses ! Nous savons que sa miséricorde se laisse fléchir à la prière, surtout à la prière publique. Voilà pourquoi nous prierons, à Prime-Combe, pour nous-mêmes, et aussi pour nos frères, pour nos familles, pour la France, pour le Souverain Pontife et pour l'Eglise. » Nous- donnerons à Dieu cet humble témoignage de notre amour. Nous le lui donnerons par l'entremise de Marie qui est la personnification la plus touchante de tout ce que nous aimons en Dieu.
Et notre amour nous donnera des ailes. Le
voyage pourra être long : nous le compterons pour rien. La distance sera aisément franchie. Nos cœurs s'épanouiront à l'aise parmi les incommodités même et la presse des wagons.
Enfin, nous irons à Prime-Combe, parce que ce pèlerinage nous semblera un avant-goût du Ciel où nous tendons. Nous sommes ici-bas d'éternels pèlerins. Suivant la parole de l'Apôtre, nous n'avons nulle part de demeure fixe, mais nous cherchons sans relâche la demeure future : Non habemus hic manentem civitatem, scd futiiram inquirimus. (Hebr., xiii, 14.) Les sanctuaires de Marie sont les étapes qui y conduisent. Nous nous réjouirons de les visiter, afin d'être admis un jour à nous réjouir sans mélange dans le sanctuaire divin du Ciel !
Ainsi soit-il.
Pour la même circonstance
Et omnis popidus qui liabebat aliqvam qiuestionem egrediebatur ad tabernactdv.m fœderis, extra castra.
Et quiconque d'entre le peuple éprouvait quelque difficulté, sortait du camp et se rendait au tabernacle de l'alliance.
(Exode, xxxm, 7.)
Mes Frères,
Le peuple juif, durant ce voyage de quarante années à travers le désert qui est une image de la vie, trouvait chaque jour, dans le camp où il abritait ses haltes, tout ce qui était nécessaire à sa vie sociale : chefs de tribus, chef suprême de toute la nation, lévites et prêtres de la famille
1 Sermon prêché à Beauvoisin, le 28 mai 1899. — Au mo- ent du départ, distribuer notre feuille : Prière de l'itinéraire. Prix, franco : les 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr. 60 : les 1.000, 5 fr.
men
d'Aaron; provisions de voyage emportées d'Egypte, et, à leur défaut, manne tombée du ciel. Mais le Dieu de paix qui guidait leur marche mystérieuse n'avait point voulu résider au sein du tumulte du camp. Il avait prescrit qu'on lui dressât une tente, hors de l'enceinte commune, et il avait promis d'y résider, afin d'être toujours présent et toujours secourable à son peuple. Et quiconque parmi ce peuple éprouvait quelque difficulté, sortait du camp et se rendait à cette tente, appelée le tabernacle de l'alliance.
Plus heureux que le peuple hébreu, nous avons, dans chacune de nos résidences, Dieu perpétuellement présent en son temple. A toute heure, nous pouvons, sans franchir les limites du bourg, nous rendre auprès du tabernacle où il veut bien habiter. Mais il nous invite, à certaines dates fortunées, à sortir de nos paroisses, et à aller, dans des sanctuaires de prédilection, véritables tabernacles de Valliaucry\w\ exposer nos difficultés, lui conter nos peines, faire appel à sa bonté.
Je vous ai dit dans quel but nous devions entreprendre le pèlerinage auquel nous sommes conviés l. Je voudrais vous dire aujourd'hui dans quel esprit nous devons le réaliser.
Pourquoi devons-nous aller en pèlerinage? Par une curiosité légitime, par un intérêt bien entendu, par amour.
Cf. le sermon précédent.
Comment notre Pèlerinage devra-t-il réaliser ce triple but et satisfaire ce triple besoin de nos âmes ? C'est ce que j'ai dessein de vous expliquer.
Nous allons en pèlerinage pour satisfaire notre curiosité. Non point une curiosité vaine et futile, une curiosité de touriste, de mondain, mais une vraie et profonde curiosité. Non la curiosité de ce qui est simplement nouveau, surprenant, rare, mais la curiosité de ce qui est extraordinaire, merveilleux, divin. Non la curiosité de tel ou tel genre de spectacles, de montagnes ou de fleuves, de localités ou de gens, de fleurs ou de monuments, mais la curiosité de tout ce que nous révèlent les spectacles variés que le hasard du voyage mettra sous nos yeux, de Dieu qui les a créés, de Marie qui en est l'ornement suprême, des anges gardiens qui veillent sur les cités et sur leurs habitants.
Il y a des curieux qui ne savent voir que les détails futiles, les vaines apparences : ils ne descendent au fond de rien, ils ne trouvent la clef d'aucun mystère. Ils ont des yeux pour ne rien voir, des oreilles pour ne rien entendre, un esprit pour ne comprendre rien de rien.
Ce qu'ils ne voient point, ces curieux futiles, c'est ce qui n'apparait qu'en la lumière de Dieu, en l'éclatante vérité de la pensée réfléchie. Ce
SEKMONS 11
qu'ils n'entendent pas, ce sont les voix célestes qui ne se font point entendre dans le tumulte des passions et le fracas des voyages d'agrément. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est ce qu'ils ne comprendront jamais, parce qu'ils sont incapables de le comprendre. Aussi, ce qu'il y a de plus inutile, de plus superficiel dans le pèlerinage, c'est ce que ces touristes goûtent le plus. Quant à ce qui en constitue le fond et la raison d'être, ils le trouvent long, fastidieux, interminable. Ils trompent leur ennui par des bagatelles, ou par d'incessants repas, ou par des récriminations non déguisées sur la durée du pèlerinage.
Pèlerins, ayez la curiosité vraie des pèlerins. Admirez le paysage, mais ne vous y amusez pas. N'arrêtez vos regards sur les spectacles de la belle nature que pour les élever ensuite, chargés de reconnaissance, vers son suprême auteur. Ne soyez pas pareils à l'enfant insouciant qui, en allant rejoindre une mère impatiente, s'amuserait aux bagatelles du chemin. Ne soyez pas semblables à ces pèlerins qui voient en spectateurs le pèlerinage auquel ils prennent part, mais ne le font pas ou ne le font qu'à peine. Vous en recevrez aussitôt la précieuse récompense. Votre pèlerinage satisfera la légitime curiosité de vos âmes. Vous verrez, en ce jour de lumière, plus de vérités sublimes que vous n'en aviez vu jusque-là. Vous entendrez des voix célestes que
vous n'avez jamais entendues. Vous goûterez, vous comprendrez des mystères que vous n'avez point goûtés ou compris. Et votre âme en sera à ce point charmée, que vous trouverez le temps bien court et les heures bien rapides. Loin de vous ennuyer, auprès du pieux sanctuaire, vous voudriez y dresser pour toujours votre tente. N'avez-vous pas mille raisons de trouver le temps court ? Vos chapelets à réciter, vos cantiques à chanter, votre rêve du ciel à suivre en de longues méditations, la parole de Dieu à écouter avec recueillement ; tout ce qui, en un mot, fera de vous des pèlerins, non des touristes, et arrachera à ceux qui vous verront ce cri d'admiration : « Voilà de vrais pèlerins, voilà des gens qui ont une grande pensée et poursuivent un beau rêve. »
La pensée qui vous guide est peut-être, en ces apprêts de pèlerinage, une pensée d'intérêt bien entendu. Vous n'allez point entreprendre un voyage lointain pour satisfaire uniquement votre curiosité. Vous qui trouvez, dans votre paroisse, en une église qui vous est chère à tant.de titres, tous les secours de la religion, vous vous dispenseriez de sortir, comme ces hébreux, des limites de votre résidence, pour aller visiter le tabernacle d'alliance. Mais vous avez une
question à poser à Dieu, une difficulté à lui soumettre, un intérêt à confier à sa garde.
Ah ! si vous n'avez rien à demander, rien à obtenir, vous pouvez vous épargner le dérangement de ce voyage. Si vous n'avez rien à demander, restez chez vous : votre désintéressement ferait trop de peine à notre avidité, à notre impatience de grâces et de secours divin.
Nous nous sommes fait du pèlerinage que nous allons accomplir une idée toute différente de la vôtre. Nous nous le représentons comme un jour de miséricorde et de grâces, comme un jour où nous pouvons beaucoup demander, parce que nous avons l'assurance d'obtenir beaucoup, d'obtenir plus que nous n'avons jamais obtenu.
Et quelles sont les grâces que nous espérons obtenir par ce pèlerinage ? Peut-être des grâces extérieures de guérison : de ces miracles que le Bon Dieu accorde si souvent par l'entremise de Marie. Nous le pouvons, car nous savons que son bras n'est point raccourci, ni sa puissance amoindrie, et que sa bonté envers ses créatures n'est sujette à aucune défaillance. Et d'ailleurs, Notre-Dame est toujours Notre-Dame ; elle est toujours la vierge puissante et clémente, et toujours notre mère. Nous trouverons à Prime- Combe les ex-voto reconnaissants qui, par milliers, témoignent des miracles opérés dans ce sanctuaire.
Mais à quoi nous serviraient même les mi-
racles, si nous n'obtenions d'abord et avant tout les grâces intérieures qui touchent, convertissent et transforment les cœurs ? Si nous revenions de Notre-Dame de Prime-Combe sans avoir obtenu quelqu'une de ces bénédictions fécondes qui embaument toute une vie et sont le gage du salut éternel ? Si notre cœur endurci n'était point brisé par le repentir, amolli par la rosée d'en haut ; si notre faiblesse, notre timidité, notre lâcheté dans les luttes de la vie n'étaient vaincues par le secours que Marie réserve à ceux qui l'invoquent? Si nousreveniDns d'auprès de Notre-Dame de Bon-Secours avec nos mêmes illusions décevantes, nos mêmes misères intimes, nos tristesses, nos peines, nos chagrins, sans avoir éprouvé aucune amélioration de nos maladies morales, aucun apaisement de nos souffrances, aucune grande espérance ?
Est-ce donc que Marie ne serait plus mère ? Aurait-elle perdu son titre de Notre-Dame de Bon Secours, ce titre qui semble la mêler à nos tristesses, à nos soucis de chaque jour, la rapprocher de nos infirmités et de nos peines ? Elle qui a entendu, en ce sanctuaire de Prime-Combe, les confidences de tant de générations qui nous y ont précédés, serait-elle tout à coup devenue sourde à la voix de nous seuls ? Quelle serait cette mère que les cris de ses enfants, ou leurs larmes, n'émouvraient point jusqu'au fond de leurs entrailles ? Est-il dans les procédés de Dieu
d'abandonner un peuple, un pays, auquel il a donné sa Mère pour gardienne?
Ah ! plutôt, si parfois nous ne sommes pas exaucés, c'est que nous ne savons pas prier comme il faut prier. Nous n'avons pas un sentiment assez vif de nos intérêts. Nous ne nous apercevons pas que perdre un seul instant de cette journée c'est compromettre le succès de notre pèlerinage.
Pour bien servir nos intérêts, ce pèlerinage devra être une journée de prière.
La prière, toujours puissante, même quand elle est isolée, murmurée en un coin de l'église ou dans le secret de la demeure, l'est plus encore dans un sanctuaire dont les vieux murs ont entendu tant de prières des générations passées. La prière d'un seul perce les cieux et pénètre jusqu'à Dieu. A combien plus forte raison la supplication d'une assemblée de fidèles monterat-elle jusqu'au trône d'où descendent les grâces de choix ! Toute prière est efficace, qui part du fond des cœurs : dans ce sanctuaire, il est impossible que ce ne soit point le cœur qui dicte la prière. C'est votre cœur qui vous suggérera les accents par lesquels vous implorerez chacun des besoins de votre âme, chacune des nécessités de votre famille, qui vous incitera à prier pour l'Eglise et pour la France. Et ces murs qui ont été témoins de tant de grâces obtenues, de tant de prodiges accordés à la prière, ce sanctuaire
où la grâce divine coule à flots ininterrompus, verra le triomphe de toutes les causes qui vous sont chères et de tous les intérêts que vous êtes venus servir auprès de Dieu et de Notre-Dame.
Que cette chapelle où vous éprouverez l'amour maternel que Marie vous porte voie aussi l'explosion de votre propre amour filial. Car ce n'est pas uniquement l'intérêt ou la curiosité, c'est surtout l'amour qui vous amènera à Prime- Combe.
L'amour véritable aime à faire quelque sacrifice en faveur de l'objet aimé. Vous pourriez prier Marie dans cette église, dans vos demeures. Mais où serait le sacrifice, le dérangement, la fatigue, la dépense? Vous avez pensé que d'affronter la distance et de visiter un sanctuaire perdu au fond des bois, ce serait une preuve plus méritoire de votre amour.
Vous avez pensé qu'il était plus digne de votre amour filial de vous joindre à cette grande manifestation, à cette supplication populaire qui possède le don d'émouvoir même les cœurs les plus endurcis. L'indifférence moderne s'étonne, en voyant ces spectacles d'un autre âge qui sont cependant si actuels aussi. L'incrédulité contemporaine en est déconcertée. Mais en même temps, les bons en sont réveillés de leur torpeur,
ranimés dans leur amour. Il n'y a plus, pour retenir les expansions de leur cœur, ni la froide indifférence, ni le lâche respect humain. L'hymne perpétuel éclate librement et sans relâche. L'on chante jusqu'à l'épuisement des voix. L'on prie jusqu'à user les genoux sur les dalles. L'on crie vers Dieu et vers sa divine mère, non comme vers des personnes absentes et cachées aux regards, mais comme vers des amours présents et secourables dont on ressent la douce protection. Et s'il faut enfin s'arracher à ce béni sanctuaire, l'on ne saurait désormais rompre le souvenir que Ton y a laissé, le pacte d'amour que l'on y a formé. L'on s'en retourne à regret, joyeux et confiant, renouvelé dans l'amour, consolé dans sa conscience.
Vous passerez, à l'ombre de Notre-Dame de Bon-Secours, une journée si remplie par la satisfaction de votre légitime curiosité, par le service de vos intérêts les plus chers, par l'expression sans cesse renouvelée d'un amour sincère et fervent, que vous souhaiterez ne la voir jamais finir. Mais la vie malheureusement vous reprendra avec ses préoccupations, ses oublis, son indifférence, peut-être ses égarements, Même dans vos égarements, le souvenir de Notre-Dame de Prime- Combe viendra vous visiter pour vous réveiller de votre torpeur, et vous rendre à votre ferveur ancienne. Il vous visitera dans toutes vos heures
pénibles. Il consolera enfin votre dernier jour. Un pèlerin de Marie éprouve toujours la protection de sa mère. Un attrait le ramène irrésistiblement vers ses autels, et cet attrait lui vaudra, après le pèlerinage de cette vie, de visiter, dans le ciel, son trône glorieux.
Pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Secours '.
Posuerunt me custodem.
Ils m'ont constituée gardienne de ces lieux.
(Cant., i, 5.)
Mes Frères,
Je suppose qu'un de ces pèlerins au long cours comme on n'en voit plus aujourd'hui, comme on en rencontrait beaucoup aux siècles de foi, après avoir traversé la riche campagne que j'ai en ce moment sous les yeux, levant tout à coup la tète vers le soleil couchant, eût aperçu, au-dessus de votre village chrétien et hospitalier, la vieille roche de granit qui le défend si bien des ouragans de l'hiver, et fait de votre terroir comme
1 Sermon prêché à Notre-Dame du Castelas, à Corconne, le 10 septembre 1887.
une serre chaude où mûrit l'olive et où verdissent les arbres à fruits.
Au-dessus du granit, modelé par la main de Dieu, l'homme s'est construit un nid d'aigle. Il en a emprunté les éléments à la montagne ellemême et les a enchâssés dans la corniche qui sert d'avant-mur à son fort : Ttirris... cum propugnaculo. (Cant., iv, 4.) On dirait le dernier effort de l'homme ajouté au dernier effort de Dieu.
L'homme s'est-il enorgueilli de son œuvre? Les hardis architectes du Castelas ont-ils déchu de leur foi, forfait à la religion ou à l'honneur ? On le dirait à voir ainsi dispersés les débris de leur altière demeure ; leur nom et leurs armes effacés de ces pans de mur ; leur souvenir même disparu. Le pèlerin devine ces choses, mais personne n'est là pour les lui apprendre. C'est en vain qu'il voudrait interroger ces ruines : Quid sibi volunt isti lapides? (Josue, iv, 6.)
Au lieu d'un orgueilleux étendard, il ne voit qu'une croix, restaurée, remplacée, embellie, il est vrai, par votre piété. Un clocher d'ermitage surmonte un toit modeste : c'en est assez pour qu'un pèlerin veuille y monter. Si le chemin lui paraît long et dur, il y rencontre à chaque pas la croix qui réconforte. Si ses forces défaillent, quatorze fois il peut s'asseoir à l'ombre du bois sacré de la Rédemption. Il monte, il arrive enfin. Voici les propylées ; voilà la place d'armes !
L'église seule l'attire : il en franchit le seuil. C'est Marie qui en est la reine : sa statue est au milieu des fleurs sur l'autel. Le pèlerin la salue et l'interroge avec amour : « Que faites-vous donc, ô Mère, sur ce rocher sauvage, au fond de ce temple sans cesse fermé, battu des vents, exposé à l'orage ? Pourquoi n'habitez-vous pas, au bas de la montagne, cette église ensoleillée que Corconne consacra naguère à votre divin Fils? » — « C'est, répond Marie, qu'ils m'ont constituée gardienne de ces lieux : Posuerunt me citstodem. >
Vous êtes venus, pèlerins de Corconne, interroger Marie, écouter l'histoire de sa protection sur votre pays, apprendre à quels retours cette protection vous oblige. Saluez-la d'abord d'un Ave Maria!
Il est dit, dans l'Ecriture, que toute montagne et toute colline sera consacrée à Marie : Gloria Libani data est ei, décor Carmeli et Saron. (Is., xxxv, 2.) A elle la gloire du Liban, à elle la beauté du Carmel et de la déserte Saron. Celle qui est dite aussi redoutable aux puissances ennemies que des légions sous les armes, terribilis ut castrorum acies ordinata (Cant., vi, 3), est souvent comparée à ces forteresses naturelles que la main de Dieu rendit inaccessibles. C'est
tantôt une tour d'ivoire, symbole de la résistance au ver rongeur du temps. C'est le fort du Liban, menaçant d'écraser la ville superbe de Damas. C'est le Carmel : Collum timm sicut turris eburnea... Nasus tnus sicut turris Libani, qux respicit contra Damascitm... Caput tuum ut Carmelus. (Cant., vu, 4-5.) Dominant l'humanité tout entière de la hauteur de sa vertu sans tache, Marie doit dominer aussi la nature inanimée. Son nom signifie en hébreu : la Reine, l'Etoile de la mer. Ne fallait-il pas qu'elle apparût de loin et de haut aux naufragés qui l'implorent ? La mer voit peut-être Notre-Dame de Corconne : elle voit, à coup sûr, comme autant de phares, s'échelonner sur sa plage mille sanctuaires dédiés à Marie ' .
Le cœur de l'Epoux des Cantiques, ce parfait amant de Marie, par anticipation, ne demandait qu'à gravir la montagne sainte où fumaient la myrrhe et l'encens. (Cant., iv, 16.) Ailleurs, il se proposait de grimper sur le haut palmier pour en ravir les fruits. (Cant., vu, 7.) C'était dire d'une manière figurée : J'irai trouver, sur le sommet des rochers, la Vierge qui y a placé son trône, et je recevrai là ses faveurs. Celle qui se compare elle-même à la fleur des champs et au lis de la
1 De tous les sanctuaires du littoral, le plus célèbre fut sans contredit celui dont nous avons publié l'histoire, Notre-Dame de Vauvert, le Pèlerinage, la Paroisse, in-8. Nimes, 1899.
vallée, est appelée avec raison par saint Anselme un château-fort entouré d'un mur d'enceinte : Castellum muro undique vallatum.
Votre paroisse était destinée à dresser, sur sa roche, au milieu des ruines de son château, un trône magnifique à Marie. Ce trône, vous l'avez élevé, au milieu de quel enthousiasme, vous ne l'oublierez jamais ! Et positus est thronus matri Régis. (IIIReg.,ii, 19.)
Il fallait qu'au milieu de ces pays, égarés, hélas ! dans l'hérésie protestante, se multipliassent les sanctuaires de Marie. Il convenait que la catholique Corconne protestât de son culte et de sa confiance en Celle qui a dit : Toutes les nations m'appelleront bienheureuse! (Luc, i, 48.) N'est-ce pas pour avoir fait mentir cette prophétie de la Vierge, que nos frères séparés ont retardé l'heure de leur conversion, et l'ont peut-être rendue à jamais impossible ?
Ah ! que vous fûtes bien inspirés, M. F., lorsque vous dédiâtes ce temple à Notre-Dame de Bon-Secours ! La liste des titres de Marie est fort longue : vous avez dû choisir entre mille. Cette liste n'est point close ; il vous était permis d'inventer. C'est donc avec intention, c'est fort heureusement que vous avez invoqué Marie sous ce titre : Auxilium christianorwn.
La Vierge que les chrétiens honorent est bien une Vierge secourable. Si elle a des richesses infinies, c'est pour enrichir ceux qui la prient.
Mecttm snnt divitiae, ut dilem diligentes me. (Prov., vm, 21.) Quiconque a trouvé le secret de son cœur, a trouvé par là même le cœur de Dieu- Quiconque s'adresse à sa bonté éprouve bientôt l'effet de la miséricorde de Dieu. (Prov., vm, 35.) Heureux qui place en elle son espérance : elle est, comme Jésus, la voie, la vérité, la vie, car elle est la vertu : In me omnis gratia vitœ et veritaiis; in me omnis spes vitœ et virtutis. (Eccli., xxiv, 25.) Elle est inépuisable dans ses dons, car elle participe à la puissance et à la richesse infinies de Dieu, et à notre égard elle est mère : Virtus ejus nunquam deficiet. (Prov., iv, 18.) Elle-même nous invite à recourir à sa bonté : « Passez vers moi, dit-elle, vous tous qui désirez éprouver ma bonté, vous serez comblés de mes dons : Transite ad me omnes qui concupiscitis me, et a generationibus meis implemini. (Eccli., xxiv, 26.) La pitié a grandi avec moi dans mes entrailles. Vous en ressentirez les effets : Crevit mecum miseratio. » (Job, xxxi, 18.) Un ancien, un poète, demande pour en faire un cœur secourable et compatissant, un cœur éprouvé par l'angoisse. Tel fut le cœur de Marie ; ai-je besoin de vous le redire ? Elle a trop souffert pour ne point être attendrie :
Hand ignara malt, raiseris succurrere disco.
(Virgile.)
0 Mère, lui dit son Fils, demandez-moi, pour
le bien de vos clients, tout ce que vous jugerez convenable ; il ne m'est point permis de détourner de vous mon visage. Pete, Mater, neque enim fas est ut avertam faciem meam a te. (III Reg., ii, 20.) Et, selon l'enseignement des docteurs, Dieu, en parlant ainsi à sa Mère, ne fait que remplir un devoir de piété filiale : il rend ce qu'il a reçu ; il paie une dette sacrée.
Telle est la puissance, telle est la bonté de Celle qui a pu dire, dans le Cantique : « Mes mains distillent la grâce comme les cèdres du Liban sécrètent la myrrhe. Manits meœ stillaverunt myrrham. » (Gant., v, 5.)
0 vous qui avez appelé Marie de ce beau nom de Vierge de Bon-Secours, montrez, par votre piété filiale, ce que vous attendez d'elle, pour vous, pour vos foyers, pour votre patrie.
En ce jour de pèlerinage, vous vous êtes consacrés à Marie. Vous lui avez dit, avec le Psalmiste : t 0 Mère, je t'appartiens tout entier, sauve-moi ! Titus sum ego, salvum me fac ! (Ps. cxviii, 94.) A chaque instant de ma vie, à celui surtout de ma mort, j'ai besoin d'aide, de secours ; c'est de toi seule, ô Marie, que je veux le recevoir. Je n'invoquerai que toi. Aussi bien, n'es-tu pas la plus puissante des protectrices ?
C'est là un fait d'expérience personnelle. Qui de vous, M. F., ne l'a pas constaté par lui-même?
Vous mettrez vos foyers, votre paroisse, la région tout entière sous la protection de Notre- Dame de Bon-Secours. Vous l'avez constituée gardienne de ces lieux. Celle qui garde Israël ne s'endormira point ; jamais elle ne sommeillera : Ecce non dormitabit neque dormiet qui custodit Israël. (Ps. cxx, 4.) D'ailleurs, n'est-ce pas ellemême qui nous dit, dans l'Ecriture : C'est mon cœur qui veille? Cormeum vigilat. (Cant., v. 2.) Or, quel enfant ne reposerait point tranquille quand le cœur de sa mère veille sur lui ? Que l'aquilon ou l'auster, que l'ouragan du Nord se déchaîne ou l'ouragan du Midi, la plaine que garde Marie sera toujours bien gardée. Heureux si nous ne sommes pas nous-mêmes un obstacle à notre propre bonheur, si nous avons imploré avec confiance le secours de Marie : Sùrge, Aquilo, et veni, Ausler. (Cant., iv, 16.)
Dans vos prières, M. F., n'oubliez point la grande Patrie ; implorez.pour la France le secours de Marie. C'est en vain que nous attendrions le salut d'ailleurs. Il faut que Marie tende la main à la France. Elle n'y manquera pas ! Nous en avons la promesse dans ce vieil adage tant de fois justifié : Le royaume de France est le royaume de Marie ; il ne périra point. Regnum Galliae, regnum Mariée, nunquam peribit. La France, cependant, a été si ingrate ! Les rues de la plu-
part de nos cités pleurent, parce qu'on a cessé de venir aux solennités de Marie. (Lam., i, 6.) Si on n'a point déserté les pèlerinages anciens, s'il s'en est accrédité de nouveaux, n'a-t-on pas fait pleurer les' villes chrétiennes en les privant des processions établies en l'honneur de Marie, de celle surtout que le vœu d'un de nos rois aurait dû rendre plus sacrée ? Il semble que, depuis ce temps, les fléaux prédits par Jérémie aient fondu sur nous : « Depuis le temps, dit le Prophète, que nous avons cessé d'offrir à la Reine du Ciel le tribut de notre culte et le sacrifice de nos louanges, nous manquons de tout, nous souffrons persécution, nous pleurons des guerres malheureuses, et nous périssons de misère et de faim : Ex eo autem tempore quo cessavwms sac?ificare Reginœ cœli, et libare ei libamina, indigemus omnibus, et gladio et famé consumpti sumus. » (Jer., xliv, 18.)
Ah ! qu'il y ait, du moins, quelques endroit sur la terre où le culte de Marie soit encore aussi florissant qu'aux jours passés ! Il fait beau, M. F., voir vos saintes phalanges gravir annuellement le Coutah avec toute la pompe et tout l'entrain des premières années ! Il fait beau entendre vos chants, voir votre bon ordre et votre recueillement! Vous aimez, on le voit, à entendre l'éloge de votre Protectrice. Avec quelle éloquence n'a-t-il point été fait dans cette chaire
rustique ! O Cité sainte du Dieu vivant, il devient difficile de vous célébrer ici , et de ne point répéter des discours mille fois entendus : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei. (Ps. lxxxvi. 4. » Mais, dans ces cœurs attentifs, mille fois répétée.. votre louange est toujours bien reçue. C'est à vous qu'en revient la gloire, non à nous qui l'avons balbutiée. Adhuc locus est tuœ laudi, adhuc in tuis laudibus omnis lingua balbutit. (S. Bernard.)
Nous sommes obligés, pour nous donner quelque assurance, d'emprunter à l'Ecriture ses plus beaux éloges. Nous vous disons, comme à Judith, le secours et la protection du peuple de Béthulie : « O Notre-Dame de Corconne, vous nous rendez avec usure l'honneur que nous voulons vous procurer, car vous êtes notre gloire, notre joie; vous êtes notre secours 1 (Judith, xv, 10.) O Notre-Dame de Bon-Secours, ne manquez jamais à cette paroisse qui vous a constituée sa gardienne. Gardez -nous, secourez nous ! Notre-Dame de Bon-Secours, priez pour nous ! »
Ainsi soit-il.
Pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes \
Surrexerunt filii ejus et beatissimam prœdicaverunt.
Ses fils se sont levés et l'ont proclamée bienheureuse.
(Prov., xxxi, 28.)
Mes Frères,
Quel magnifique spectacle, en ces jours bénis, charme notre regard et l'étonné ? Au pied de ces Pyrénées, il y a peu d'années, dans la solitude des bords du Gave, une enfant à genoux s'entretenait avec une dame inconnue. A sa demande, sourdait une fontaine miraculeuse, des roses naissaient et un mot tombait des lèvres de l'apparition, qui devait retentir jusqu'aux confins de l'univers : Je suis l'Immaculée Conception.
1 Sermon prêché à Lourdes (église du Rosaire), le 5 juillet 1893.
Et aussitôt, au récit de ces simples événements, les foules prennent le chemin de Lourdes : les pèlerinages s'organisent de toute part : c'est, venant des extrémités les plus éloignées, la procession immense des nations que la Vierge avait souhaitée pour honorer cette roche Massabielle qui avait été, quelques instants, l'escabeau de son pied virginal. Depuis les Croisades, avait-on jamais vu pareilles manifestations, élan plus universel, fidélité plus constante? La tâche serait infinie et la liste interminable, s'il nous fallait signaler seulement les grands pèlerinages conduits par les premiers pasteurs des diocèses, les princes de l'Eglise ou les grands de la terre, les missionnaires des îles lointaines, les fils dévoués de Marie, qui se sont levés en tous lieux pour venir, malgré les distances, l'acclamer ici. Surrexerunt filii ejus, et beatissimam prœdicaverunl.
Bien des fois déjà, des bords du Rhône, du Gard, de la Cèze, du Vidourle, des phalanges se sont levées, sous l'impulsion de leur foi ardente, et elles sont venues aux roches Massabielles. La Basilique, la Grotte, l'église du Rosaire les ont vues chaque fois, recueillies, émues, acclamant de toutes les forces de leur enthousiasme la Reine de ces lieux.
Ah 1 si le pèlerinage de cette année n'est point inférieur à ceux qui l'ont précédé, s'il se distingue même par une piété plus édifiante et un admirable esprit de foi, l'honneur et le mérite
en reviennent sans doute à notre vénéré organisateur et président, ainsi qu'à cette légion de prêtres zélés qui l'ont si vaillamment secondé.
Mais, au spectacle magnifique de cette manifestation, il y a, M. F., une raison plus haute et plus décisive : c'est l'attrait divin et incomparable qu'exerce sur les âmes pieuses Notre- Dame de Lourdes. Du moment qu'il s'agit de la Vierge de Lourdes, toutes les fibres de nos cœurs sont émues. Tout ce qu'il y a en nous de plus intime est ébranlé par ce seul espoir : acclamer Marie en son sanctuaire privilégié.
Ah ! c'est que, au cœur de tout homme et de tout chrétien, se trouve un instinct irrésistible, un sentiment profond qui les porte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce qui est grand.
L'instinct du beau nous porte vers Marie apparaissant à la grotte Massabielle. Lorsqu'un spectacle a le don d'exciter notre admiration, d'éveiller les plus saines curiosités de notre esprit, nous nous écrions aussitôt : Oh ! que c'est beau! Oui, le beau est une grande chose, une aimable chose. Nous aimons aie contempler, à l'admirer. Et nous n'avons pas en ce monde de plus grand tourment que de ne pouvoir pas l'admirer et le contempler plus souvent. Car la
beauté dans tout son éclat, dans sa splendeur, ne réside véritablement qu'en Dieu. Au ciel seulement pourrons-nous en jouir véritablement. Or, au ciel, après Dieu, qui est la beauté suprême, voyez, debout au pied de son trône, le chef-d'œuvre même de la main de Dieu, celle en qui le Père a répandu toutes les perfections qui ne sont pas exclusivement divines, en qui le Fils a versé des flots de grâces et de vertus, en qui le Saint-Esprit a déposé les trésors infinis de la sainteté. Les anges qui l'entourent resplendissent de la plus éclatante beauté, et cependant, elle est seule plus belle que tous les anges ensemble. Una est cohimba mea. (Gant., vi, 8.) Les saints répètent, dans un sacré ravissement : Quelle est donc cette Vierge incomparable, entourée de délices et appuyée sur son bien-aimé (Ca.nt., vin, 5); belle comme l'astre des nuits, plus radieuse encore que le soleil des jours (Gant., vi, 9), nouvelle aurore, éclatant midi, reflet des cieux et des mondes? Ah t M. F., pourquoi faut-il que les nuages de la faiblesse et de la perversité humaines nous cachent cette ravissante beauté? Mais, voici qu'à Lourdes le ciel s'entr'ouvre, la Mère de Dieu apparaît dans la blancheur de sa robe virginale, parée de sa grâce et de sa majesté. Elle apparaît, et les peuples se lèvent de tous les points de l'horizon, et viennent acclamer Marie la toute belle. Surrexerunt filii ejus, et beatissimam prœdicaverunt.
A côté de l'instinct du beau, il y a en nous, M. F., l'amour du bon. Nous éprouvons une satisfaction immense à voir le bon, à contempler ce qui est généreux, dévoué, libéral. Ah ! quand vous approchez de Marie, dans le silence de sa chapelle, aux jours de prière fervente, ne sentez vous pas que vous approchez d'un être aimable et bon? Mais quand vous venez à Lourdes, n'avez-vous pas alors, de la bonté de Marie, une vision plus magnifique? Si, comme aux disciples de Jean-Baptiste, l'on vous demandait : Qiïêtesvous venus voir dans ce désert? (Matth., xi, 7) vous répondriez aussitôt : Voici ce que nous avons vu auprès de la grotte sacrée de Lourdes : Les sourds entendent, les muets parlent, les boiteux et les paralytiques recouvrent l'usage de leurs membres. (Matth., xi, 5.) Les affligés sont consolés, les pécheurs convertis, les faibles ranimés et les égarés réunis dans le droit chemin de la vertu. Ah ! ne sont-ce pas là des preuves éclatantes de la bonté de Marie, bonté qui nous est salutaire, qui nous est profitable? Nous avons besoin de bonté : nous en rencontrons rarement eu ce monde. Eh bien ! levons-nous, allons aux roches Massabielles : là nous sommes certains de rencontrer un cœur bon et bon pour nous.
J'ai dit ensuite, M. F., qu'il y a en nous un troisième instinct : c'est l'instinct de ce qui est grand. C'est ce qui nous fait désirer d'être grand nous-mêmes. Qui n'aime pas le grand, se ravale dans les petitesses. Eh bien ! c'est l'amour du bien qui est en nous, qui nous porte, à notre insu, pour ainsi dire, et d'une manière irrésistible, vers la Vierge de Lourdes. N'est-elle pas l'Immaculée Conception? N'est-elle pas l'être grand par excellence, dont les proportions colossales, immenses, n'ont au-dessus d'elles que les infinies grandeurs de Dieu ? Ah ! elle peut bien s'écrier elle-même : Fecit mihi magna qui potens est. Celui qui est tout-puissant a fait en moi de grandes choses. (Luc, i, 47.) Car, si, pour louer une grande reine, Bossuet a dit qu'elle était « fille, femme et mère de rois » (Oraison funèbre de Henriette de France, reine d'Angleterre), que sera-ce de Marie, fille privilégiée de Dieu le Père, épouse fidèle de Dieu le Saint-Esprit, mère de Dieu le Fils? 0 grandeur, ô grâce, ô gloire! Seigneur, votre puissance est à bout : vous pouviez bien faire le ciel plus vaste, la terre plus magnifique, le soleil plus brillant ; mais vous ne pouviez rien faire de plus grand que l'Immaculée Conception. Oh! quand verrai-je, de la claire vue du ciel, tant de grandeur et de majesté!
Quand contemplerai-je face à face le chef-d'œuvre des mains de mon créateur? Ohl qu'il me tarde de mourir pour vous voir, ô Marie 1 Mais, du moins, me lèverai-je, et viendrai-je aux roches de Lourdes, proclamer, contempler, acclamer vos suprêmes grandeurs. Surrexerunt filii ejits, et beatissimam prœdicaverunt.
Je ne m'étonne donc pas, M. F., si Lourdes a tout à coup acquis aux yeux du monde entier une telle gloire. Elle est si belle, si bonne et si grande, la Vierge qui a apparu dans ces lieux !
Mais quand je considère le spectacle qui s'offre ici journellement à nous, ces foules recueillies dans la foi et la prière, ces visages transfigurés par l'enthousiasme, ces cris de joie, ces chants, cette ferveur des âmes, ah ! il me semble alors qu'il y a là plus que de l'admiration : il y a l'amour, l'amour des fils qui se sont levés au loin et sont venus saluer ici leur Mère.
Oui, M. F., cette Vierge incomparable, et si belle, et si bonne, et si grande, ne nous est pas une étrangère. Pour si élevée qu'elle soit audessus de nous, elle nous permet de l'aimer. Elle nous aime elle-même d'un amour immense. C'est pourquoi, il s'éveille en nous un sentiment nouveau, aussi profond et puissant qu'il est simple et naturel. C'est le sentiment de l'amour filial. Ce sentiment, Dieu l'a fait en nous grand et fort. Il ne faut rien moins, pour le satisfaire,
que cette Mère véritable à qui Jésus nous a légués du haut de la croix, cette Mère bonne, cette Mère tendre, cette Mère indulgente, cette Mère qui veille sur nous, dans toutes les circonstances de notre vie, et sur qui nous pouvons compter à toute heure.
Ah I se peut-il rien de plus doux, de plus délicieux, de plus aimable que les rapports d'un enfant avec sa mère? Comme volontiers on s'épanche dans le cœur de sa mère ! Comme on lui dit toutes ses peines, et elles en deviennent plus supportables ; toutes ses joies, et elles en sont plus douces; tous ses besoins, et on est sûr d'en obtenir un prompt et puissant secours !
Converser avec sa mère, se jeter dans ses bras, se reposer sur son sein, c'est le charme de la vie pour un enfant. Oh ! si nous savions toute la place que nous occupons dans le cœur de Marie! Oh! si notre cœur n'était point trop petit et trop faible pour vous aimer, ô notre Mère, autant que vous êtes aimable! Que n'ai-je, en ce jour, en mes mains, tous les cœurs des hommes, pour vous les consacrer ! Que ne suis-je maître de tout l'univers pour l'enchaîner à vos pieds ! O mère, voici vos enfants. Nous nous sommes levés et nous sommes venus à vous. Soyez notre Reine : nous sommes tout à vous. Régnez sur nous et sur les nôtres qui de loin s'unissent à notre pieux pèlerinage. Ces pécheurs qui ne demandent qu'un mot de votre bouche
pour revenir à Dieu, ce sont vos enfants. Ces âmes tièdes qui languissent au service de Dieu, ce sont vos enfants. Ces serviteurs inutiles, ces cœurs que rien ne touche ni ne remue, ce sont encore vos enfants. 0 mère, ayez pitié de nos misères. Sauvez, sanctifiez vos enfants. Fixez nos cœurs à jamais dans votre saint amour, afin que nous vous aimions, et votre fils Jésus, à la vie et à la mort, dans le temps et dans l'éternité.
Ainsi soit-il.
Pour le même pèlerinage '.
Auxiliurn Christianomim, ora pro nabis.
Secours des chrétiens, priez
pour nous.
(Litax. Lauret.)
Mes Frères,
Le spectacle que nous avons sous les yeux depuis notre arrivée en ce lieu béni, cet ébranlement spontané, ce sublime et religieux concours des peuples vers Lourdes, tout cela constitue un événement social d'une haute portée. On l'explique par le réveil de l'àme religieuse de la France, par un besoin irrésistible de prière et de manifestation chrétienne. Il me semble, M. F., qu'on devrait surtout l'expliquer par les antiques harmonies qui unissent, depuis des siècles, la France
1 Allocution prononcée à Lourdes (Grotte), le 6 juil. 1893.
à Marie. La France fut longtemps heureuse sous la protection de Marie. Elle fut peut-être trop heureuse, car elle en vint à se confier dans ses propres forces, et elle déserta l'égide d'une Reine si honorée par nos aïeux. De récents malheurs ont ouvert les yeux à la France. Humiliée et vaincue, elle s'est soulevée sur sa couche douloureuse, et n'ayant plus de secours à espérer de la terre, elle en a cherché dans le ciel.
Mais, quand une nation se sent coupable, oset-elle lever les yeux vers le ciel? Là, un Père miséricordieux et bon, mais souverainement juste et équitable, doit venger les saintes lois des vertus outragées. L'humanité s'épouvante. Elle se cacherait volontiers comme Adam dans le feuillage. Heureusement, au ciel, nous avons un médiateur, Dieu et homme tout ensemble, Jésus notre frère, notre rançon et notre victime. Et cependant, tout victime qu'il est, Jésus reste Dieu ; tout frère qu'il veuille se montrer à notre égard, il porte sur sa face auguste les rayons de la majesté divine. Alors, nous désirons avoir une avocate auprès de Jésus, comme il est luimême notre avocat auprès de son Père. Voici Marie, notre secours, notre protection, médiatrice purement humaine, et, par conséquent, plus accessible ; et cependant médiatrice toutepuissante sur le Père, parce qu'elle est toutepuissante sur le Fils ; médiatrice nécessaire, car si la croix de Jésus s'est interposée entre le ciel
et la terre, qui donc, M. F., était debout au pied de cette croix pour nous en faciliter l'accès? Oh! ravissantes harmonies de l'économie chrétienne! oh! miséricordieuse prévoyance de la bonté divine ! Par Jésus et par Marie, il se dresse entre le ciel et la terre une échelle dont les âmes les plus faibles pourront monter les degrés.
Ah ! qu'en serait-il, M. F., des gens du monde, s'ils venaient à découvrir un personnage assez puissant auprès du chef d'un grand empire, pour en obtenir tout ce qu'ils voudraient, et, en même temps, assez bon pour faire usage de sa puissance en leur faveur? Or, Marie est plus puissante que les plus puissants, et elle est plus secourable que les plus secourables. Mille fois déjà, elle a usé de sa puissance, et donné des preuves de sa bonté. Qui est-ce qui a vaincu tant de fois le monstre des hérésies? Qui a extirpé l'ivraie de l'erreur, calmé tant de tempêtes, sauvé tant de malheureux du naufrage ? Qui a guéri tant de malades, consolé tant d'affligés, opéré tant de merveilles de bonté et d'amour? N'est-ce pas Marie, n'est-ce pas celle que l'Eglise a appelée, avec tant de raison, le secours des chrétiens? Qui d'entre vous, M. F., n'a jamais senti descendre en lui une protection spéciale de la Vierge Marie? Qui n'a pas obtenu, par son intercession, quelque grâce ? Qui l'a priée jamais et n'en a point été exaucé? J'en
appelle à votre loyauté, à votre conscience : répondez-moi.
Vous avez été exaucés toutes les fois que vous avez prié. Voulez- vous être exaucés encore? Priez, et ne cessez pas de prier. Ah ! ils sont arrivés les jours bénis de la prière. Vous êtes, M. F., au pays du monde où Ton prie le mieux. De tous les soins qui remplissent ordinairement vos âmes, aucun ne vous occupe plus aujourd'hui que celui de la prière. Ici, vous n'êtes plus sur terre : vous êtes au ciel. Voici la Vierge secourable par excellence : Notre-Dame de Lourdes, la providentielle patronne des temps présents. Ah ! prosternons-nous aux pieds de l'Immaculée Conception. Disons-lui, avec l'Eglise: Secours des chrétiens, priez pour nous. En vous seule nous espérons, ô Marie. Voilà pourquoi nous ne voulons pas nous contenter de vous avoir acclamée, glorifiée, chantée en ce lieu béni : nous voulons avant tout vous prier.
Sainte Marie, secouréz-nous dans nos misères : Sancta Maria, succurre miseris. Ah ! qu'on nous trompe et qu'on nous dupe, quand on vient nous dire que le temps de la misère est passé, et qu'il n'y a plus de malheureux en ce xixe siècle t De l'Orient à l'Occident, il s'élève un cri de détresse universelle, presque de désespoir. O Marie, secourez-nous, car nous avons conscience de nos misères, nous les confessons à vos pieds.
Juva pusillanimes. Jetons un regard sur notre
siècle. La défaillance y est partout ; l'apostasie abonde ; la forfaiture la plus déloyale est la vie du grand nombre. Si les malheureux sont nombreux, les faibles le sont encore davantage. 0 Mère, les âmes sont pusillanimes, venez à leur aide. Elles sont étroites, élargissez-les ; petites, grandissez -les ; faibles, fortifiez-les. Juva pusillanimes.
Refove flebiles. Comme au temps de la désolation juive, quand les prêtres ouvrent les fenêtres du sanctuaire pour jeter un regard dans la Jérusalem des âmes, ils peuvent dire avec le Prophète : Tout cœur est triste, toute tête est languissante. (Is.,i, 5.) Les pécheurs se réjouissent, mais les bons sont attristés. On dit, ô Marie, que les mères sont industrieuses pour étancher les larmes de leurs enfants : consolez-nous, ô Marie; bercez-nous de votre main maternelle; calmez les pleurs de vos enfants. Refove flebiles.
Orapro populo. Priez, ô Vierge de Massabielle, priez pour la chrétienté en péril. Déjouez les complots des ennemis de son salut. Priez pour la France. C'est pour la France que vous avez vos mains jointes ; c'est pour elle que vous égrenez sans relâche le saint Rosaire.
C'est aussi pour le clergé. Interverti pro clero. Chrétiens, la cause du clergé est la vôtre. Priez pour vos prêtres. Aimez vos prêtres. Rendezleur facile la tâche de vous conduire et de vous guider. Intervenez entre Dieu et ses prêtres,
afin qu'il leur accorde les grâces nécessaires, qu'il encourage leur zèle et leur ménage, ainsi qu'à son Eglise, des jours de gloire et de liberté.
Intercède pro devoto femineo sexu. Intervenez, ô Marie, pour le sexe qui fut le vôtre. L'Eglise compte beaucoup sur vous, mères chrétiennes, jeunes filles innocentes et pieuses; soyez les anges de la famille : que Marie vous en obtienne la grâce.
Enfin, ô Marie, que tous ceux-là ressentent votre bienheureuse protection, qui, prosternés aux roches Massabielles, vous implorent, en ce jour, de toute la force de leur ferveur. Sentiant omnes tuumjuvamen, quicumque célébrant tnam sanctam commemorationem. O notre secours, notre joie, notre espérance ! O Marie, à vous nos cœurs, à vous nos prières. Ne faites pas mentir la voix de l'Eglise et le cri des siècles. Soyez pour nous ce que vous avez été pour nos pères : Secours des chrétiens, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
Pour le même pèlerinage V
« Après la procession aux flambeaux, allocution par M, l'abbé Bouisson, directeur de la Semaine religieuse.
« Un pèlerinage, a-t-il dit, n'est ni un voyage d'agrément ni une partie de plaisir; c'est une visite pieuse à un endroit consacré :
« Où 1° éclate la puissance de Dieu. Autrefois elle a éclaté dans l'Eden, dans la vallée de Chanaan, au Sinaï, sur les bords du Jourdain, à Nazareth en Galilée, à Jérusalem : aujourd'hui à Lourdes.
« Il y a entre Marie et la France des harmonies visibles. Voyez ce qui se passe à Lourdes. Qu'êtes vous venus voir dans ce désert? (Matth., xt, 7.) Les aveugles voient, les sourds entendent
1 Allocution prononcée à Lourdes, sur le perron de l'église du Rosaire, le 25 juillet 1894. — D'après le Journal de Lourdes du 29 juillet 1894.
(Matth., xi, 5), les âmes sont rassérénées. Le doigt de Dieu est là.
« Où 2° s'étalent sans respect humain les misères, les infirmités humaines. Les âmes trouvent partout les secours et les remèdes de la foi. Dieu est partout; l'Eglise aussi avec sa doctrine, ses sacrements, ses saints. Mais, à Lourdes, tout cela est en abondance. Ici la foi, la prière, la pénitence sont faciles.
« La foi, il faut qu'elle éclate au grand jour, telle que nos pères l'ont gardée et pratiquée : la foi du Credo. On a voulu rabaisser notre foi : on l'a jetée dans l'oubli. Relevons-la. Chantons le Credo de nos pères. »
{Journal de Lourdes.)
Pour le même pèlerinage V
« M. l'abbé Bouisson prêcha sur la pénitence.
« Lourdes, dit-il, autrefois petite ville solitaire, est aujourd'hui le rendez-vous de la procession du genre humain. Peuples, diocèses, princes de l'Eglise s'y sont rendus, Nimes pour la dix-septième fois. Il faut que ce pèlerinage ne soit pas inférieur aux autres. Et, pour cela, la prière sera vivifiée par la pénitence, qui est si nécessaire :
« 1° Comme base de la vie chrétienne. La pénitence de Jésus-Christ dans sa vie, sa passion, sa mort, et sur l'autel, est le modèle qu'il nous faut poursuivre.
« 2° Comme condition du salut social. Quelle n'est pas l'immensité du mal social! La France, éloignée de Dieu, déshonorée par l'impiété ou
1 Allocution prononcée à Lourdes (Basilique), le 26 juillet 1894. — D'après le Journal de Lourdes du 29 juil. 1894.
sermons 13
l'indifférence, humiliée par les châtiments, a besoin d'expiation et d'amendement. Les avertissements ne lui ont pas manqué : la Salette, Pontmain, Paray-le-Monial, Lourdes : Pénitence! Pénitence! Pénitence!
t Faisons pénitence comme Ninive. »
(Journal de Lourdes.)
Le Rosaire des Pèlerinages '.
Mes Frères,
Nous voici dans le pays du monde où l'on prie le mieux, et à l'endroit précis où s'est manifestée, d'une manière surprenante, la piété publique, en notre siècle finissant. Comme nous sommes venus ici pour prier, nous ne saurions mieux faire que de nous unir à la Vierge ellemême qui y est apparue, et d'égrener avec elle et sous son regard notre rosaire. C'est l'Eglise, c'est Léon XIII qui nous invitent à préférer cette prière à toutes les autres. C'est notre propre attrait qui nous a fait trouver dans le Rosaire la prière éminemment populaire.
1 Prêché a Lourdes, le 26 juillet 1894. — Nous demander notre feuille : Confrérie du Très Saint Rosaire. Prix, franco : les 10, 0 fr. 20; les 100, 1 fr. 50; les 1.000, 14 fr. — Distribuer, chaque mois, nos Billets mensuels, qui renferment, entre autres choses, l'énoncé d'un mystère pour chaque personne. Prix, franco : les 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr. 60; les 1.000, 5 fr.
Prenons donc en mains notre chapelet. Et d abord, M. F., avez-vous un chapelet? un chapelet bénit et rosarié? Si oui, vous pouvez gagner une multitude d'indulgences, pourvu que vous en ayez l'intention. Si non, faites-le rosarier au plus tôt, sous peine de priver les âmes du Purgatoire de précieux suffrages.
Et maintenant, convaincus que le Rosaire est la prière par excellence des temps modernes, appliquons-lui les principes mêmes que le catéchisme énonce relativement à toute prière.
Il faut prier, dit le catéchisme, avec attention, humilité, confiance et persévérance.
Mystères joyeux.
Nous savons tous qu'en récitant chacune des quinze dizaines du Rosaire, nous devons occuper notre esprit des quinze principaux événements ou mystères évangéliques auxquels Marie a été mêlée : des mystères joyeux, des mystères douloureux et des mystères glorieux. Nous savons aussi que la méditation des mystères fut, dans la pensée de saint Dominique, une condition essentielle de la bonne récitation du Rosaire, et que l'Eglise n'a jamais cessé de la recommander, comme donnant à cette dévotion sa forme propre et sa valeur spéciale.
Mais, comment ne voyons-nous pas que le principal résultat de l'énoncé et de la méditation .des mystères est, entre chaque dizaine, de réveiller et de fixer notre attention?
Trop souvent, sur nos lèvres, les Ave Maria se précipitent rapides, à peine articulés, tandis que notre esprit s'égare et que notre cœur est loin de Dieu. (Matth., xv, 18.) Peut-être la monotonie de cette formule unique engendre-t-elle l'ennui ou le sommeil !
Où est l'attention? où est l'intention? Nous avons dit, en commençant, suivant la méthode du Bienheureux de Montfort : « Je m'unis à tous les saints, à toutes les âmes fidèles. Je m'unis à vous, mon Jésus. » Et nos cœurs ne sont plus à l'unisson de toutes ces voix-là.
Ramenons nos esprits à la réalité, en fixant un instant notre attention sur chaque mystère. Remplissons notre imagination des admirables tableaux qu'ils évoquent. Dirigeons notre intention vers les objets qui nous sont chers : prions pour nous, pour les nôtres et nous prierons bien.
Credo , Pater, 3 Ave, Gloria ' .
1er Mystère joyeux V Annonciation de la B. V. Marie. Fruit : V Humilité .
Un ange vient trouver Marie pour lui annoncer
1 Le Gloria Patri, chanté à la tin de chaque dizaine, réveille heureusement et soutient l'attention.
qu'elle était choisie pour être la mère du Sauveur, et obtenir son consentement, sans lequel l'Incarnation n'était point possible. Envoyez-lui votre ange, ô mon Dieu, pour lui dire que nous voulons être ses enfants, et lui inspirer de vouloir bien accepter d'être notre mère. Son humilité trouvera son compte à cet échange : des hommes, des pécheurs, à la place de son Fils t. Pater, 10 Ave, Gloria.
2e Mystère joyeux La Visitation de la B. V. Marie. Fruit : la Charité.
Vous nous avez visités souvent, ô Vierge sainte. Notre baptême, notre Première Communion, toutes les grâces de choix que nous avons reçues ont été de vraies visites que vous avez daigné nous faire. Nous n'avons pas été aussi reconnaissants envers vous, ni aussi fidèles que votre cousine sainte Elisabeth. Pour réparer nos négligences, nous venons, à notre tour, vous visiter en votre pèlerinage. Puissions-nous retrouver ici, auprès de vous, toutes les grâces négligées jusqu'ici, la grâce de notre baptême, celle de notre éducation chrétienne, de notre Première Communion, de notre Confirmation, de notre réception parmi vos enfants, de toutes les retraites que nous avons faites, et de toutes les missions qui nous ont été données.
Pater, 10 Ave, Gloria.
3e Mystère joyeux La Naissance de Notre-Seigneur . Fruit : la Pauvreté.
Elle était pauvre, Tétable de Bethléem. Pauvres aussi sont nos églises où demeure votre divin Fils. Mais pauvres surtout nos cœurs qui deviennent ses tabernacles vivants par la sainte Communion.
0 Marie, nous aimerons à contribuer de tout notre pouvoir à la beauté de votre chapelle, et de la maison de votre Fils. Nous transformerons notre cœur lui-même, et nous l'ornerons des vertus et des mérites que vous et votre Fils désirez trouver en nous.
Pater, 10 Ave, Gloria.
4e Mystère joyeux La Purification de la B. V. Marie. Fruit : la Pureté.
Vous n'avez pas voulu de privilège, ô Marie. Les commandements de Dieu, les conseils, les prescriptions liturgiques, vous avez voulu tout accepter, tout pratiquer. Vous avez voulu être la première en tout, spécialement dans le devoir du bon exemple, dans le devoir de l'amour de votre Fils.
A votre suite, nous ne voulons pas non plus de privilège. Notre amour pour vous ne nous sera pas un prétexte pour nous dispenser d'aucun commandement, et même nous soustraire à aucun conseil évangélique.
Dans nos paroisses, nous serons les premiers à assister à la messe du dimanche, les premiers à observer le repos dominical, les premiers à pratiquer l'abstinence du vendredi.
Un vrai pèlerin doit avoir pour devise : « Le premier en tout. »
Pater, 10 Ave, Gloria.
5e Mystère joyeux
Le Recouvrement de Xotre-Seigneur. Fruit : la Piété.
Vous voilà réduite, ô Marie, à chercher votre Fils. Je comprends maintenant pourquoi, dans de nombreuses circonstances, vous ne m'avez pas exaucé. Vous étiez absente; vous étiez occupée; vous étiez dans la douleur. Vous cherchiez ce Jésus que vous ne trouviez plus dans mon âme.
Aujourd'hui, ô Mère, vous m'exaucerez. Vous savez qu'aujourd'hui je suis dans de bonnes dispositions : Jésus est avec moi; Jésus est en moi.
Pater, 10 Ave, (Uoria.
Mystères douloureux.
La seconde condition de toute prière est l'humilité. Dieu peut résister aux superbes : aux humbles, il accorde toujours sa grâce. Deits
superbis résistât : humilibus autem dat çjratiam. (Jac, iv, 6.)
Or, le Rosaire n'est-il pas la prière des humbles, la prière des ignorants, l'exercice habituel de celles que le siècle appelle dédaigneusement : les bonnes femmes?
Rien n'est plus propre à nous tenir dans l'humilité, que d'égrener notre chapelet en redisant les mêmes prières, en répétant jusqu'à cent cinquante fois que nous ne sommes que de pauvres pécheurs, qui voudraient conformer leur vie aux enseignements de l'Evangile, dont les mystères mêmes du Rosaire sont l'abrégé.
1er Mystère douloureux U Agonie de Xotre-Seigneur. Fruit : la Contrition.
Vous fûtes obligé, ô Jésus, de prendre un ange pour consolateur, à l'heure de votre délaissement et de votre cruelle agonie.
Vous agonisez encore, à l'heure présente, par le monde. Vous agonisez en notre malheureuse France. Faudra-t-il que votre Père vous envoie un consolateur d'en haut ?
Pour partager votre agonie et adoucir vos peines, chaque pèlerin de Lourdes veut être un ange : chacun veut vous consoler.
Pater, 10 Ave, Gloria.
2e Mystère douloureux
La Flagellation de Xotre-Seigneur. Fruit : la Mortification des sens.
Des valets vous flagellent, ô Jésus. Un ordre leur a été donné : ils l'exécutent.
Que de coups ne vous avons-nous point donnés nous-mêmes, pour obéir lâchement à ceux qui n'avaient point le droit de nous commander t Un sourire moqueur, une promesse fallacieuse, peutêtre le gain d'une vile pièce de monnaie ont suffi, pour déterminer, dans les rangs de vos serviteurs, de nombreuses défections.
O Jésus, désormais, nous voulons être des indépendants, des forts, des énergiques, des amis qui vous défendent et vous consolent. Des valets qui vous insultent et vous flagellent, jamais!
Pater, 10 Ave, Gloria.
3e Mystère douloureux
Le Couronnement d'épines de Notre-Seigneur. Fruit : la Mortification spirituelle.
Les soldats qui couronnent Jésus d'épines s'amusent. Ils sont gais : ils se croient spirituels ; ils ont trouvé un moyen de tromper leur ennui. En vérité, ils ne sont que sauvages et cruels.
Que de fois nos amusements ont été cruels
pour Jésus f Nos heures de repos, nos loisirs, nos joies l'ont couronné d'épines.
Désormais, nous mortifierons notre esprit. Plus de lectures frivoles ! Plus de plaisirs défendus î Plus d'oisiveté dangereuse.
Pater, 10 Ave, Gloria,
4e Mystère douloureux Le Portement de Croix : Fruit : la Patience.
Serions-nous plus cruels que les bourreaux du Calvaire ? Ils n'ont mis qu'une croix sur les épaules de Jésus. Encore était-ce la Croix qui allait sauver le monde.
Que de croix inutilement lourdes n'imposonsnous pas à Jésus ? Souvent même nous n'épargnons pas sa mère. Nous l'accablons de nos ingratitudes et de nos oublis. Nous sommes ses bourreaux.
Quant à rien supporter nous-mêmes, à savoir endurer aucune incommodité, nous nous en déclarons incapables. Nous ne comprenons rien à la science de la croix.
Pater, 10 Ave, Gloria.
5e Mystère douloureux
Le Crucifiement de Notre-Seigneur. Fruit : la Mort à soi-même.
Après les grâces de ces saints jours, oserionsnous crucifier encore Jésus ? Quelle excuse trou-
verions-nous à notre cruauté ? Jésus lui-même ne pourrait plus dire à son Père : Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. (Luc, xxm, 34.)
Quand l'innocent souffre le supplice de la croix, nous ne saurions pas, nous qui sommes coupables, mourir au péché ! Avec l'aide de Marie, nous prenons la ferme résolution d'y travailler chaque jour.
Pater, 10 Ave, Gloria.
Mystères glorieux.
Quand le pauvre pécheur que nous sommes médite sur les mystères de la Rédemption, la confiance peut-elle ne point naître dans son cœur? Or la confiance rend seule notre prière féconde. Nous n'obtenons de Dieu que ce que nous demandons avec confiance, omnia quœcumque petieritis in oratione credentes, accipietis (Matth., xxi, 22), et, comme dit l'apôtre saint Jacques, sans hésitation, sans ce trouble de l'esprit qui ressemble à l'agitation stérile des vagues de la mer. Poslulet autem in fide nihil hœsitans : qui enim hœsitat similis est fluctui maris, qui a vento movetur et circumfertur. (Jac, i, 6.)
Hélas ! le doute, souvent, ne vient-il pas nous assailli^ et le découragement ne traverse-t-il pas
la prière la plus fervente ? Dans ces instants, tenons plus fermement la chaîne des Ave Maria : déroulons-en sans relâche les perles mystiques.
Un savant disait qu'il ne connaissait pas de chagrin qu'une heure de lecture ne pût dissiper. Nous pouvons dire qu'il n'est pas d'âme chrétienne que la récitation d'un chapelet ne remplisse d'une douce confiance.
Mieux que tout raisonnement humain, la grâce propre des mystères incline les cœurs vers le Père, plein de bonté, qui est aux deux, et vers la Mère de Dieu, qui est aussi notre Mère.
1er Mystère glorieux La Résurrection de Xotre-Seigneur. FrvÀt : la Conversion.
Le Christ ressuscité ne meurt plus. Le chrétien réconcilié avec son Dieu et comblé des faveurs de Marie connaitrait-il l'humiliation de la rechute ?
Il est des résurrections qui ne sont point complètes, point assez triomphantes. Nous voulons que la nôtre soit pareille à celle de Jésus. Un pèlerin de Lourdes ne saurait désormais plus faillir.
Pater, 10 Ave, Gloria,
2e Mystère glorieux V Ascension de Notre-Seigneur. Fruit : le Désir du Ciel.
Le Ciel ! il nous sera facile désormais d'v
penser, de le désirer sans cesse. Nous en avons entrevu la gloire, pèlerins de Lourdes, et nous emporterons cette vision dans nos âmes.
Nous voudrions la garder toujours : dans nos paroisses, dont nous serons l'édification ; dans nos familles, dont nous nous efforcerons de rendre heureux tous les membres ; dans nos cœurs, vis-à-vis de Jésus et de Marie que nous ne contristerons jamais plus.
Pvter, 10 Ave, Gloria.
3e Mystère glorieux
La Descente du Saint-Esprit. Fruit : les Sept dons du Saint- Esprit.
La Pentecôte nous rappelle notre confirmation. Nous fûmes consacrés, par la grâce du Saint-Esprit, enfants de Dieu, chrétiens parfaits, champions courageux de nos saintes croyances.
Si nous avons failli, si nous sommes déchus, la faute n'en est qu'à nous seuls.
A Lourdes, le Ciel est toujours ouvert pour laisser l'Immaculée visiter la grotte de ses préférences. Qu'une nouvelle Pentecôte nous console ; que les sept dons du Saint-Esprit enrichissent nos âmes et les préparent aux combats de l'avenir.
Pater, 10 Ave, Gloria.
4e Mystère glorieux
L'Assomption de la sainte Vierge. Fruit : la Grâce d'une bonne mort.
La mort de Marie nous invite à penser à notre mort. Ici, aux pieds de la Reine du Ciel, cette pensée ne nous effraie point.
Il en sera de même partout où la mort viendra nous surprendre. L'image de la Vierge de Massabielle demeurera toujours devant nos yeux, souriante comme à cette heure. Notre décoration de pèlerin, toujours chère, jamais égarée, fera renaître en nous de douces émotions. La mort pourra venir : nous ne la redouterons point.
Pater, 10 Ave, Gloria.
5e Mystère glorieux
Le Couronnement de la très sainte Vierge. Fruit : la Gloire éternelle.
Notre couronne, ô Vierge sainte, prépareznous-la bien belle. Tressez -la de vos mains. Mais tressez-la aussi pour tous ceux qui nous sont chers. Notre bonheur serait attristé si nous ne le sentions partagé par eux tous. Notre gloire nous pèserait si l'Eglise demeurait humiliée, ses ennemis arrogants, ses prêtres abreuvés d'un calice de fiel et d'amertume ; si la France gardait sur sa face un voile de deuil et sur sa robe des taches de sang, de larmes et de boue.
Que l'Eglise, que la France soient sauvées par vous, ô Marie, et que, nous tous, nous soyons couronnés par vos mains.
Pater. 10 Ave, Gloria.
Il est évident, M. F., que le Rosaire assure merveilleusement notre persévérance dans la prière. La voici, en effet, la prière qu'on peut toujours répéter sans jamais se lasser, oportet semper or are et niinquam defîcere (Luc, xvm, 1), la prière saintement importune, à laquelle Dieu cède toujours. (Luc, xi, 5-10; xvm, 1, 7.) Les motifs qui entraîneront la bonté divine, ce seront les mêmes supplications cent fois répétées, et vivifiées par la méditation successive des mystères.
Et maintenant, que les Anges du Ciel veuillent présenter au pied du trône de Dieu et de Marie notre humble prière, notre prière attentive, confiante, persévérante, nourrie de l'aliment substantiel des mystères pieusement médités.
A l'exemple de Marie, gardons en nos âmes le fruit précieux de nos prières ; conservons-le dans nos cœurs, réfléchissons-y. Et mater ejns conservabat omnia verba heec, conferens in corde suo. (Luc, ii, 51. ) Ainsi nos prières nous enrichiront : nos rosaires surtout nous combleront des grâces d'en haut et des faveurs de l'Immaculée.
Ainsi soit-il.
Couronnement d'une Vierge '.
Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso.
Vous avez placé sur la tête de Marie une couronne de diamants.
(Ps. xx, 4.)
Mes Frères,
A vous à qui le culte de Marie fut toujours si cher, et dont la piété se propose d'offrir, en ce jour de clôture du mois de Mai, une magnifique couronne à la Très Sainte Vierge, à vous, paroissiens d'Aujargues, à vous surtout, jeunes filles, enfants de Marie, je puis adresser, ce soir, en toute vérité, cette parole du Psaume : Vous avez placé sur la tète de Marie une couronne de diamants et d'or.
Appelé par M. le Curé à célébrer avec vous
1 Sermon prêché à Aujargues, le 30 mai 1891.
cette belle fête du Couronnement de Notre-Dame, je suis fier et heureux de la mission qui m'incombe de vous expliquer le sens de la cérémonie à laquelle vous allez assister, afin que vos cœurs religieux s'ouvrent aux sentiments pieux qu'elle réclame de vous.
Pourquoi sommes-nous ici réunis, ce soir? Pourquoi ces airs de fête ? Pourquoi cette couronne que vous vous disposez à placer sur la tête de Marie? Une couronne est le plus bel ornement, la récompense la plus enviable que les hommes puissent décerner. Or, à qui, d'ordinaire, cette récompense est-elle réservée? Si je consulte les usages, les institutions et les mœurs des peuples, je vois qu'on couronne des rosières, des vainqueurs et des rois.
Qu'est-ce qu'une rosière ? Il est des pays où il existe, depuis un temps immémorial, une tradition touchante. Chaque année, au retour du printemps, la paroisse entière se réunit sous les ombrages de la promenade publique ; les vieillards et les enfants, les pères et les mères de famille, et, au milieu, objet des regards de tous, les jeunes filles de l'endroit, Quand je dis les jeunes filles, je ne veux parler que de celles qui peuvent affronter et soutenir les regards de la foule, et qui ne redoutent pas l'épreuve à laquelle
on va les soumettre. S'il est, dans le pays, une vierge folle, dont la réputation ne soit pas intacte, dont la légèreté soit connue, qui, enfin, ait à redouter une confusion publique, celle-là se dissimule dans la foule ou demeure cachée dans sa maison. Sur une estrade siègent les autorités du pays : le maire, le curé, les conseillers, les notables. Ils sont juges : sur quoi doivent-ils prononcer ? Leurs regards se portent successivement sur chacune des jeunes filles placées au milieu ; en même temps ils profèrent sur chacune d'elles des paroles d'éloge, leur adressent des compliments, louent leur vertu, leur dévouement, leur réserve, leur modestie, leur bonne réputation. S'il y avait quelque chose à redire sur quelqu'une d'entre elles, on devrait le signaler, sans insister assurément, mais non sans la faire profondément rougir. Malheur à celle qui est venue s'asseoir parmi les concurrentes sans en être absolument digne. Mais honneur à celles dont l'éloge retentit publiquement dans cette assemblée. Les applaudissements de tous saluent et reconnaissent son mérite. Mais surtout, honneur, trois fois honneur à celle que les juges déclarent supérieure en vertu à toutes les autres. Elle va recevoir un prix inappréciable, la récompense la plus enviée, ce que les hommes possèdent de plus honorable et de plus beau : une couronne. Elle monte, timide mais fière, les degrés de l'estrade rustique, et, aux applaudissements de
tous, on place sur sa tête une couronne non de diamants ou de pierreries, mais de roses : elle est proclamée rosière pour cette année.
Naïve et touchante cérémonie ! tradition instructive et pleine de sens ! La fête de ce jour la rappelle. En effet, que vois-je, en ce moment, dans cette enceinte? Un peuple entier acclame la rosière des rosières, et vos mains vont placer sur sa tête une couronne. Sublime honneur ! Qui, plus que Marie, en lut jamais digne ? Beaucoup, parmi les filles des hommes, ont rassemblé des trésors de vertus et de mérites : aucune n'a atteint ni l'innocence, ni la pureté, ni la sainteté de Marie. -Multas ftliœ congregaverimt divitias : tu supergressa es universas. (Prov., xxxi, 29.; Elle est toute blanche et toute pure devant les yeux de son -créateur et père. Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in le. (Cant., iv, 7.) Aussi a-t-elle été choisie entre toutes, pour être l'épouse et la mère de Dieu. Le roi de gloire a désiré Marie : elle a quitté, pour se donner à lui, son peuple et la maison de son père. (Ps. xliv.) Elle est toute à son bien- aimé, et son bien-aimé est à elle. Ne se plait-il pas parmi les lys et les fleurs des champs*? (Cant., yi, 2.) Ego dilecto meo, et dilectus meus mini, qui pascitur inter lilia. Celui qui gardait le cœur de Marie l'a bien gardé. Dieu n'a pas permis qu'il fût effleuré par' la moindre souillure. Non permisit me Dominus ancillam suam coïnquinari. (Judith, xiii, 20.)
Aussi est-elle souvent comparée à la fleur immaculée, au lys des vallées, à la fleur des champs, à la rose qui est le plus bel ornement de la nature. Ah ! qu'on la couvre de fleurs, et qu'au milieu de son peuple elle reçoive cette couronne. Elle est la rosière par excellence : nul ne viendra lui disputer le prix. A elle, s'écrie le prophète, la gloire du Liban : à elle la beauté du Carmel. (Is., xxxv, 2.)
Non, personne ne dispute à Marie le premier rang dans la voie de la vertu. Mais, après elle, il est encore des places honorables. Suivre Marie, même de loin, dans les voies qu'elle nous a tracées ; imiter, même imparfaitement, ses vertus sublimes, c'est encore glorieux. A le faire on mérite des couronnes. Un jour viendra, Mesdemoiselles, où vous échangerez votre couronne de roses d'enfant de Marie contre la couronne de fleurs d'oranger de la fiancée. Vous viendrez, accompagnées de toute cette paroisse, au pied de la Vierge que vous aurez couronnée de votre main, et tandis que vous y serez prosternées, en prières, ah ! que tous, d'une voix unanime, puissent louer votre vertu ! Et puissiez-vous, vousmêmes, rosières d'un jour, porter avec confiance et fierté votre couronne, à la suite des rosières de tous les temps, et à la suite de Marie.
En la personne des rosières, c'est la vertu qu'on couronne : on couronne le courage dans les vainqueurs. Les champs de bataille se remplissent de guerriers bardés de fer, qui font briller au soleil des glaives étincelants, et poussent des cris de guerre : une mêlée se produit, une action s'engage. Longtemps la fin en est douteuse, et le résultat incertain. Enfin, un dernier assaut est livré : sous la conduite d'un chef hardi, un corps d'armée s'avance, brave la mort, n'écoute que l'appel de la gloire : il culbute les ennemis, fait mordre aux uns la poussière, met les autres en fuite : la victoire lui demeure, complète, glorieuse. Aussitôt, on sonne la retraite : on rentre dans la ville, musique en tête. La foule se porte au-devant des libérateurs de la patrie : on enguirlande les rues, on jette aux vainqueurs des couronnes, et souvent l'on a vu les assemblées souveraines offrir une couronne d'honneur au général victorieux, afin qu'il la portât dans la cérémonie de son triomphe et qu'il en fit l'ornement de sa demeure.
D'autres fois, la foule se presse dans les stades ou dans l'amphithéâtre. De robustes jeunes gens paraissent, pour disputer les prix de la lutte, de la course, ou pour simuler un combat guerrier. C'est un tournoi ; c'est un carrousel, image des
jeux sanglants de la guerre. La foule suit, palpitante d'intérêt, les péripéties de Faction, et ses applaudissements saluent le vainqueur. Quel prix peut-on décerner à celui qui a forcé l'admiration de tout un peuple? L'or est trop vulgaire pour qui a goûté de la gloire : les applaudissements sont flatteurs, mais ils passent : à ce vainqueur heureux, il faut tresser une couronne.
Voyez, au sein des académies, ce poète qui récite ses vers, ce philosophe qui expose des théories sublimes : une couronne est le prix qu'ils ambitionnent, heureux s'ils peuvent se dire : couronnés par l'académie. Voyez ces écoliers qui au milieu d'une foule sympathique de parents et d'amis reçoivent le prix des labeurs de l'année : une couronne est placée sur leur tête.
Après tant de tableaux divers déroulés sous vos yeux, qu'il me soit permis maintenant d'évoquer devant vous une description redoutable de l'Apocalypse. Le dragon d'enfer, rugissant, soufflant des flammes, parcourt les vastes plaines du Ciel. Il semble que son empire soit irrésistiblement établi à la place de celui de Dieu. Nul ne résiste à ses coups. Tous deviennent sa proie. Son arrogance est extrême : il se croit fort contre Dieu même. Mais Dieu a parlé autrefois dans le Paradis terrestre : une femme, a-t-il dit au serpent, t'écrasera la tête. (Gen., ni, 15.) Et cette parole n'est point demeurée vaine. Pour accomplir
sa prophétie, Dieu a jeté les yeux sur la plus humble des filles de Juda : il l'a préservée de la souillure originelle, il l'a comblée de tous les dons de sa grâce ; puis, lui confiant le dépôt précieux de son divin Fils, il l'a livrée, réduite à ses propres forces, aux prises avec le dragon. Marie faillira- 1- elle ? Ah! n'est-elle pas la femme forte dont il est dit qu'elle est un joyau inestimable, et qu'on n'en trouverait pas une autre dans V étendue du vaste univers? (Prov., xxxi, 10.) Née sans péché, elle vit et meurt sans péché : elle a donc vaincu le démon. A elle la victoire : à elle la couronne triomphale.
Qu'on l'apporte, cette couronne ! Qu'on la décerne à celle qui a vaincu le démon et l'enfer I Qui jamais en fut-il plus digne ?
Par sa victoire, Marie nous a donné un exemple mémorable et comme une muette mais puissante exhortation. Je vous ai tracé la voie, nous ditelle ; ce que j'ai fait, faites-le à votre tour. Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis. (Joan., xiii, 15.) Comme l'aigle provoque ses petits à prendre leur vol et les protège (Deut., xxxii, 4), ainsi Marie nous presse de vaincre comme elle, afin de triompher avec elle dans le Ciel. Ah ! ne consistons pas une aussi aimable mère en rendant inutiles ses glorieux exemples, et en refusant de mériter, nous aussi, notre couronne triomphale. Que Marie, comptant ses enfants, au jour des récom-
penses éternelles, ne soit pas réduite à pleurer, comme Rachel, sur ceux qui ne sont plus, et que l'ennemi a vaincus et défaits.
On couronne les vainqueurs. On couronne aussi les rois et les reines. Or. Marie est plus qu'un vainqueur ordinaire. Elle est une reine. Ce n'est pas seulement la couronne triomphale, c'est la couronne royale qui lui convient par droit de naissance et par droit de conquête. N'est-elle pas la fille unique et chérie de Dieu, du roi de gloire, selon ce que dit le Cantique des Cantiques : Oh! qu'ils sont beaux vos pas, ô fille du roi! (Cant., vil, 1.) Fille du roi, Marie est plus encore. Nouvelle Esther, elle est l'épouse chérie du nouvel Assuérus. Elle est agréable aux yeux de son divin Epoux. Elle peut lui demander la moitié de son empire : elle le lui demande. Que Dieu soit le roi juste et sévère, vengeur de la vertu outragée ; mais qu'il lui accorde ce qu'elle demande et désire : la royauté de la clémence et de la bonté, de la grâce et du pardon. Reine fille de roi, reine épouse, elle est encore reine-mère. N'est-elle pas la mère du nouveau Salomon, dont l'empire s'étend à tout l'univers et à tous les êtres de la création ? Elle vient implorer la miséricorde de son Fils, et
aussitôt, descendant de son trône, le nouveau Salomon y fait monter la nouvelle Bethsabée, et ne veut s'asseoir qu'après elle, à ses côtés. Positus est Ihronus matri régis, quœ sedit ad dexteram ejus. (III Reg., ii, 19.) N'est-elle pas reine à tous les titres, celle à qui non seulement la création est soumise, mais à qui Dieu luimême obéit ? Elle est toute-puissante par faveur et par grâce, comme Dieu l'est par nature. De même que tout tremble au seul nom de Dieu, au cie], sur la terre et dans les enfers, de même tout tressaille et se réjouit au seul nom de Marie. Ah ! fille de Juda, que ta gloire est vaste et profonde! Tu es, à plus de titres que Judith, la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël, V honneur de ce peuple qui est le tien. (Judith, xv, 10.) Toute langue exalte tes louanges ; tout cœur humain palpite d'amour à ton seul souvenir, et, « pour être enthousiaste, le culte que nous te rendons n'a besoin que d'être théologique. » (P. Faber.)
Marie, reine par droit de naissance, Test encore par droit de conquête. Après une vie toute de vertu et de sainteté, Marie entendit cet appel divin : Viens, ô ma bien-aimée; viens : tu seras couronnée. Yeni, coronaberis. (Cant., iv, 8.) Et à cet appel, Marie se sent défaillir et meurt. Elle s'élève, portée par les anges, au sein des cieux. Dieu le Père la fait asseoir à sa droite, comme à sa place naturelle, entourée de gloire et d'hon-
neur. Astitit reçjina a dextris tuis in vestitu deaurato, circumdata varietate. (Ps. xliv, 10.)
Mais il faut que, par une cérémonie auguste, sa royauté soit promulguée au ciel et sur la terre : il faut que Marie soit couronnée reine, pour l'éternité. In perpetuum coronata triumphat. (Sap., iv, 3.) Et c'est pourquoi, dans la vision de Patmos, Jean, que Marie avait tant aimé, vit ce signe admirable apparaître dans le ciel : une femme revêtue du soleil, faisant de la lune l'escabeau de ses pieds, et portant sur son front un diadème royal, fait de douze étoiles. (Apoc, xii, 1.)
Seigneur, en posant sur la tête de Marie cette auguste couronne, vous nous avez marqué notre devoir : vous nous avez fixé la règle de notre culte envers elle. O Dieu, pouvons-nous mieux faire en ce jour que de vous imiter, et de placer, nous aussi, au front de Marie, cette couronne que lui offre notre piété ?
M. F., une couronne est l'ornement par excellence, et le don le plus magnifique que vous puissiez faire à Marie. A une vierge, à une reine ne convient-il pas de se parer de bijoux, et en est-il de plus beau qu'une couronne ? Oui, il en est un que Marie apprécierait davantage. Comme cette Romaine à qui ses amies montraient avec complaisance leurs bijoux, Marie dit, en montrant ses enfants chéris, s'ils sont pieux et
saints : « Quant à moi, voilà mes bijoux, voilà ma couronne de choix. J'en accepte volontiers une autre d'or ou de pierreries, mais à condition que celle-ci me soit d'abord offerte. 0 mes enfants, entourez -moi de vos chants et de vos prières. Reproduisez mes vertus. Imitez ma sainteté. N'abandonnez jamais la loi de votre mère. (Prov., i, 8.) Qu'on dise parmi vous : Telle est la mère, tels sont les enfants. Vierges, méritez la couronne de l'innocence. Chrétiens, luttez pour la vertu, et soyez vainqueurs. Race élue, peuple de choix, enfants de prédilection, vous êtes appelés à régner un jour avec moi dans le Ciel. Ah ! ne compromettez pas la couronne qui vous attend. Que l'histoire de votre dernière heure soit tout entière dans ces mots : Vous avez placé, ô Seigneur, sur sa tête, une couronne de gloire et d'immortalité. »
Ainsi soit-il.
Renouvellement de l'Année '•
Mes Frères,
Parmi les paroles liturgiques qui conviennent le mieux au temps de l'année où nous nous trouvons, il en est une du prophète Jérémie que nous pouvons utilement méditer en ce jour. Voici ce que dit le Seigneur : Arrêtez- vous dans vos voies. Interrogez vos sentiers. Assurez-vous que la voie où vous marchez est la meilleure. Heec dicit Dominus : State et videte, et interrogate de semitis antiquis quœ bona via sit et ambulate in ea. (Jer., vi, 15.)
Une année s'est ajoutée aux armées déjà écoulées, comme dit Isaïe : le cycle des solennités saintes est épuisé. (Is., xxix, 1.) Arrêtons-nous un instant. State. Une année parcourue, ce n'est pas une promenade qui finit, une course d'agrément dont on revient. C'est un voyage pénible dont on
1 Allocution prononcée à Bessèges, le 3 janvier 1892. — Notre brochure : Une pensée par jour, est la meilleure des étrennes spirituelles à distribuer. Prix, franco : l'unité, 0 fr. 30 ; les 10, 2 fr. 50 ; les 100, 22 fr.
voit le terme. C'est l'arrivée, après des abîmes côtoyés, des chutes meurtrissantes, un travail constant et dur. Le mercenaire, dit l'Ecriture, escompte d'avance la fin de ses travaux pour se reposer. (Job, vu, 2.) Mais, pour l'homme qui achève son année, il n'y a pas de repos. S'il s'arrête dans ses voies, c'est pour interroger ses sentiers et repartir aussitôt. S'il jette un coup d'œil sur l'année qui finit, c'est pour le reporter aussitôt sur celle qui commence. Le temps a deux visages, dont l'un regarde le passé, l'autre l'avenir. C'est par là, dit Bossuet, qu'il « est une faible imitation de l'éternité. Celle-ci est toujours la même; ce que le temps ne peut égaler par sa consistance, il tâche de l'imiter par sa succession. S'il nous dérobe un jour, il en rend subtilement un autre semblable, qui nous empêche de regretter celui que nous venons de perdre. C'est ainsi que le temps nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi peut-être en cela que consiste cette malice du temps dont l'Apôtre nous avertit par ces mots : Rachetez le temps, dit-il, parce que les jours sont mauvais (Eph., v, 16), c'est-à-dire trompeurs et malicieux. En effet, le temps nous trompe toujours, parce qu'encore qu'il varie sans cesse, il montre presque toujours un même visage, et que l'année qui s'est écoulée semble ressusciter dans la suivante, t (Sermon pour le I" dimanche de ï Avent.) Arrêtons-nous, dans nos voies. Considérons le
chemin parcouru. Les mois, les semaines, les jours se sont succédé : jours de printemps et jours d'hiver, faits de la lutte incessante de la lumière et des ténèbres, du chaud et du froid, de l'allégresse et des larmes. A notre désir insatiable de vivre, s'est mêlé parfois- un amer dégoût de la vie, une satiété profonde de toutes choses. Nous étions dans le bonheur : nous sommes tombés dans la tristesse, et rapide a été le changement. Parmi des journées bien remplies se sont glissés des mois vides et de ces longues et stériles nuits 'pendant lesquelles nous disions, avec Job : Quand viendra le matin ? Puis, le matin venu, nous disions, avec non moins d'amertume : Quand viendra le soir? (Job, vu, 3-4.) . Mais, si les jours de deuil sont longs à passer, les jours de bonheur se dissipent comme le brouillard léger que le soleil met en fuite sur la face de la terre. Ainsi que la fumée, les joies humaines sont sans consistance. Et nulla est rnora. (I Paral., xxix, 15.) Nous jouissons à peine de notre bonheur qui passe, et nous sommes impuissants à le rappeler. (Job, xvi, 23.) Une heure d'angoisse efface de notre souvenir de longs mois d allégresse. (Eccli., xt, 29.)
. Ah ! ne soyons pas injustes envers la Divine Providence. Arrêtons- nous dans nos voies, et reconnaissons de quels bienfaits elle nous a comblés. L'année qui commence est un bienfait nouveau. C'est un don de sa main libérale. N'en
perdons pas inutilement un seul jour. N'en égarons pas la moindre parcelle. Partkula boni doni non te prœtereat. (Eccli., xiv, 14.)
Interrogeons nos sentiers. Suivons toujours les voies de Dieu. L'enfant de Noël nous éclaire de son auréole divine. Sa voix nous appelle. Commençons l'année sous ses auspices.
Pour un chrétien, une année qui s'écoule5 ce sont des solennités pieuses qui se succèdent. « Par là. dit Bossuet, toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens. Tout y est plein de Jésus-Christ. » (0?*aison funèbre de Marie- Thérèse d'Autriche.) Dans la succession des fêtes chrétiennes, l'esprit trouve un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Dans leur variété, l'âme innocente et pieuse trouve des plaisirs célestes. Dans leur fréquence, le cœur puise sa nourriture de chaque jour. La vie de Jésus-Christ nous est rappelée. Nous honorons ses mystères. Sa prédication sainte nous redit sa doctrine. Tout l'enseignement des Ecritures et de la tradition se déroule devant nos yeux.
Allons donc au temple où Dieu nous fait entendre nos devoirs. De sa bouche même nous apprendrons nos voies. Renouvelons nos résolutions. Comme l'aigle, rajeunissons notre vie. Marchons à travers la variété de nos vocations et de nos destinées. Soyons toujours avec Dieu et dans sa grâce, et nous triompherons avec lui dans sa gloire. Ainsi soit-il.
Fête de l'Adoration Perpétuelle