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NOËL ET L'EUCHARISTIE

Parvulv.s natus est nobis, Filius datus est nobis.

Un enfant nous est nf; : un Fils nous a été donné.

(Ts., ix, 6.)

Mes Frères,

C'est là le cri de joie des Anges et des bergers, et de l'humanité tout entière. C'est le résumé et le motif de notre joie, en ce temps de Noël. Ce Messie que les hommes avaient attendu pendant quatre mille ans, après lequel avaient soupiré toutes les nations de la terre, réalisant enfin l'attente universelle, comblant l'espérance de tous les cœurs, ce Fils premier-né et éternel de Dieu

1 Sermon prêché aux Salles-de-Gagnières, le 7 janvier 1892. — Nos feuilles : Adoration perpétuelle (billet d'invitation, nota, directoire, résolutions), sont expédiées franco contre : les 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr. 75 ; les 1.000, 7 fr.

s'est fait petit enfant, en une nativité pleine de charme et de grandeur. Et, suivant la parole des Anges, c'est pour nous, pour chacun et pour tous, que cet enfant est né. Natus est vobis hodie salvator. (Luc, n, 11.) J'ajoute que, pour lui, ce n'est point assez de naître : il veut se donner. Il naît pour nous, je le veux hien ; mais son cœur, dès sa naissance, se donne à nous, et désire se donner plus complètement encore. Sur la paille de la crèche, il rêve d'un moyen de se donner entièrement, sans réserve. Ce moyen, il l'inventera si étonnant et si merveilleux que saint Augustin s'écriera que « tout sage qu'il soit, il n'eût pu trouver mieux, et tout puissant qu'il soit, il n'eût pu faire davantage *. » Il y préparera peu à peu ses disciples et la foule. Enfin, quand sera venue l'heure solennelle, celle qui précédera son sacrifice suprême, il découvrira ce moyen. Il se donnera réellement, véritablement, substantiellement, sous la forme du pain et du vin eucharistiques. Dans le cénacle, il réalisera la pensée de l'étable. Sur la table-autel, il achèvera le sacrifice de lui-même commencé sur la crèche, en attendant la croix. Et c'est là le sens profond et vraiment nouveau de la parole des Anges. A Noël, un enfant est né pour nous. Dans l'Eucharistie, cet enfant se donne à nous. La

1 Quum sit prudentissimus, plus dare nescivit ; quum Bit potentissimus, plus dare non potuit ; quum sit ditissimus, plus dare non habuit.

même idée de sacrifice, de don de soi-même a présidé à ces deux grands actes de la vie de Jésus.

Faut-il nous étonner, après cela, qu'entre le mystère de Noël et le mystère eucharistique, de nombreuses analogies éclatent, se manifestent, forcent notre attention ?

Il nous semble en particulier qu'à nous qui gardons les veilles de la nuit, comme faisaient les pâtres auprès de leurs troupeaux (Luc, n, 8), une même lumière ait apparu, et qu'un même évangile de joie nous soit annoncé par les Anges. C'est l'invitation à venir adorer, sous les voiles eucharistiques, l'enfant qui, à la parole puissante du prêtre, vient de naître sur l'autel, et à favoriser le dessein qu'il manifeste de se donner à nous, par l'acte de la sainte communion.

Comme les pâtres, disons-nous les uns aux autres : Passons à Bethléem, afin de voir dans sa gloire celui qui est venu. (Luc, n, 15.) Bethléem, c'est la cité de nos âmes, c'est le berceau de la race des enfants de Dieu. C'est la ville du pain. Juda y cultiva autrefois des champs de froment. Booz y posséda d'immenses moissons. Ruth y glana, en quelques jours, le pain d'un hiver entier. A Bethléem, nous trouvons le pain descendu du ciel, qui soutient, durant les hivers rigoureux, nos forces défaillantes. C'est le pain sacramentel : c'est le froment des élus, la nourriture des forts et des vierges. (Zac, ix, 17.)

Allons à Bethléem. Une curiosité légitime nous y conduit sans doute, mais aussi une soif de méditer, de comprendre, d'approfondir.

Les bergers ont pris le chemin de l'humble cité. Mais parce qu'ils cherchent Dieu, et son envoyé, parce qu'ils sont guidés par les Anges, ils vont tout droit à l'étable du caravansérail. Ils ne vont pas chercher Dieu dans les demeures des pharisiens orgueilleux, des sanhédrites à l'âme hautaine. Ils ne vont pas le chercher dans les palais où dort le luxe, où la mollesse veille peut-être en des réjouissances bruyantes. Ils ne vont point surtout chercher Dieu dans la synagogue, dont Dieu s'est retiré, qui n'a rien compris aux événements qui viennent de se produire auprès d'elle, car elle a des yeux pou?" ne point voir et des oreilles pour ne point entendre. (Ps. cxm, 5, 6.) Ces bergers vont vers l'étable. Humbles, cette humble indication ne les choque pas. S'ils avaient rêvé une demeure plus luxueuse pour un enfant divin, ils acceptent une étable pour faire leur cour à un enfant ami des bergers. Que de fois ils ont poussé leur troupeau vers cette étable ! Ils y vont d'instinct , ils s'y rendent volontiers.

Quand même l'Eglise de Dieu ne serait qu'une étable, nous devrions y venir volontiers. Quand ce serait un réduit obscur, un couloir souterrain, des catacombes, comme dans le temps des persécutions, une grange ou une chambre, comme à

l'époque de la Révolution, une hutte de paille, comme en certains pays de missions, il doit nous suffire que ce soit la maison de Dieu. Que de fois les hommes sont plus somptueusement logés que Dieu même ! Que de fois, en une ville, la plupart des édifices l'emportent en beauté sur l'église ! Peut-être même les temples de l'erreur, les synagogues altières sont-elles plus vastes ou plus belles que l'église catholique t Mais, dans notre estime, dans notre affection, c'est toujours elle qui est la première, la seule, l'incomparable. Si la piété des aïeux l'a faite majestueuse et riche, il nous plaît de voir comment s'est transformée la primitive étable. Toute cette floraison de basiliques qui fait l'ornement des contrées de la terre tire son origine de l'étable de Bethléem. Toute église chrétienne abrite Dieu qui nait et qui se donne.

A l'étable, Jésus savoure son premier sacrifice, ses premières humiliations ; il accepte toutes les infirmités de la nature humaine qu'il vient de prendre par amour pour nous. Dans l'Eglise, il accomplit un sacrifice autrement grand : le mémorial de sa Rédemption, après les abaissements de l'Incarnation : et, au lieu de la nature humaine, les bien plus humbles dehors d'un peu de pain et d'un peu de vin. Mais, dans l'église, comme dans l'étable, la majesté divine perce tous les voiles, ici les voiles humains, là les voiles eucharistiques, et l'âme qui est sincère ne peut

retenir ce cri emprunté à l'antique Jacob : Bethel ! C'est ici la maison de Dieu, et je ne le savais pas. (G en., xxviii, T6-19.)

La maison de Dieu est aussi, partout et toujours, la maison de l'homme. Les bergers entrent aisément dans une étable ouverte à tous, dont chaque paroi tombe en ruine, dont le toit de chaume laisse passer la clarté des étoiles et un coin du ciel bleu. L'église chrétienne, dans laquelle Jésus réside, est vraiment la maison de tous. Les anciens architectes, quand ils en construisaient une, la dédiaient également à Dieu et au peuple saint : Deo et plebi. Ils la faisaient aussi haute, aussi élancée vers le ciel que possible, afin que la prière incessante de sa flèche et de la croix qui la surmonte attirât le divin messager, l'Enfant devant qui les cieux s'abaissent, et qui tombe sur la terre désolée comme une rosée bienfaisante. Ils faisaient l'église vaste, car tous y devaient avoir leur place. Ils y multipliaient les ouvertures, les fenêtres, afin de permettre au peuple qui y priait de voir le ciel, et les portes, afin d'en rendre l'accès plus facile. Ils l'ouvraient du côté de l'Orient, afin que le petit enfant, qui essaye ses premiers pas, et la jeunesse, qui franchit à peine le seuil de la vie, vinssent fortifier leurs âmes au spectacle d'un Dieu Enfant, mais d'un enfant généreux qui se donne. Ils l'ouvraient du côté du couchant, parce que la seule espérance de l'homme parvenu à son

déclin doit être de pénétrer dans le temple. Le malheur l'accable peut-être ; il est constamment plaintif, honteux de ses souffrances, de ses déceptions, de ses longs oublis. Et parce qu'il trouve dans l'église,, comme à l'étable, un Enfant de souffrance et d'humiliation, un Dieu qui, pour lui être secourable, s'est fait aussi délaissé, aussi misérable, plus malheureux en apparence qu'il ne l'est lui-même, la confiance lui revient, le courage renaît dans son cœur abattu. Du Midi accourent les cœurs enflammés de générosité et d'ardeur, peut-être de passions, de désirs brûlants. Et la vue de l'Enfant qui est né apaise les emportements de leur âme. Le sacrement de l'Enfant qui se donne change leurs cœurs et sanctifie leurs ardeurs généreuses. Du Nord viennent les hommes mûrs. Leur cœur s'est attiédi, glacé peut-être. L'hiver de l'indifférence a soufflé sur eux. La longue habitude du mal leur a ôté toute énergie. Ils viennent, mais combien tardifs, combien rares et combien lents ! Pour tant de jeunes gens qui n'ont pas encore désappris le chemin de l'église, pour tant de vieillards qui aiment à venir y puiser un renouvellement de vigueur, combien peu d'hommes mûrs viennent à l'église ! Dans leur présomption, ils n'estiment que les biens de ce monde, n'apprécient que la santé, la richesse, la fortune. Voilà tout ce qu'ils désirent posséder. Voilà pour quels objets ils travaillent sans cesse, n'épar

gnant, pour les acquérir, ni soins, ni calculs, ni peut-être injustices, duretés ou crimes. Mais l'église s'ouvre devant eux : le spectacle d'un Dieu pauvre et humilié, les abaissements de la crèche ou les anéantissements de l'Eucharistie les touchent, condamnant leur avarice et leur apprenant la vraie doctrine de Jésus : Heureux les pauvres ! Heureux les détachés des biens de ce monde ! Beati pauperes ! (Luc, vi, 20.) Beati pauperes spiritu ! (Matth., v, 3.)

Dans l'église, l'autel a pris la place de la crèche. Mais il en remplit l'humble fonction. Quand la Vierge Marie eut enfanté son Fils bien-aimé, elle ne put lui donner d'autre berceau que la crèche où mangeaient les animaux de l'étable. Quand le prêtre, par la puissance de sa parole, a produit la divine Eucharistie, c'est sur l'autel qu'il la pose. Quand le prêtre veut nous donner la sainte communion, il commence par poser sur l'autel le vase qui renferme Dieu. Quand enfin, pareils aux bergers, nous nous pressons dans l'enceinte sacrée au jour de l'adoration perpétuelle, c'est sur l'autel que nous cherchons l'Enfant qui est né, l'Enfant qui se donne à nous et qui nous donne tout avec lui-même.

Sur l'autel où il réside, après avoir été couché dans la crèche, Jésus apparaît à nos regards, il nous parle, il nous nourrit. S'il ne nous a point nourris de sa chair, au moment de son incarnation, il a voulu du moins être déposé dans

une mangeoire pour annoncer par là qu'il veut être mangé.

Avant de déposer son Enfant dans la crèche, Marie Va revêtu de langes. (Luc, u, 17.) Avant de déposer le sacrement eucharistique sur l'autel, le prêtre a déployé les linges sacrés. Sur la table, recouverte de blanches nappes, il a placé le linge de corps du Sauveur : le corporal. On ne saurait laisser un enfant sans langes, pas plus qu'un cadavre sans suaire. Le sacrement eucharistique c'est encore l'Enfant de la crèche, et c'est déjà la victime détachée de la croix et déposée dans le sépulcre. L'Eglise a pour l'Eucharistie la tendresse prévoyante de Marie et la générosité somptueuse de Joseph d'Arimathie. Le lin le plus pur et le plus blanc est la parure symbolique dont elle couvre Jésus au sacrement de l'autel.

Pour approcher de l'Enfant, les bergers doivent implorer la permission de Marie et rassurer la vigilance inquiète de Joseph. Pour adorer le Très Saint Sacrement, et surtout pour le recevoir dans nos cœurs par la sainte communion, il nous faut l'aveu des gardiens de l'autel. Jésus, avant de se donner à tous, s'est d'abord donné à sa Mère, à son père nourricier : il se donne d'abord à ses prêtres. Il les a constitués ministres, c'est-à-dire dispensateurs de son Corps et de son Sang. Comme Marie, ils ont produit, par l'efficacité des paroles sacramentelles, le

Corps de Jésus. Comme Joseph, ils ont [été constitués les gardiens de ce dépôt précieux. Le sacerdoce complète l'Eucharistie. Le sacerdoce nous conduit à l'Eucharistie.

C'est au prêtre, désormais, à remplir auprès de nous l'office des Anges et à nous dire : Je vous annonce une grande joie. Evangelizo vobis gaudium magnum. (Luc, n, 10.) Cette annonce n'est pas trompeuse. Au contraire des promesses que le monde nous prodigue, elle ne nous prépare pas de déception. Les grandes joies sont si rares que nous sommes portés à nous défier de ceux qui nous les promettent. Comme les bergers, nous sommes saisis de crainte à la seule annonce qu'on nous en fait. Et timuerunt timoré magno. (Luc, il, 9.) Mais, pour dissiper nos appréhensions, nous n'avons qu'à aller voir. Nous passons à Bethléem, avec les bergers, ou dans l'église de l'Adoration perpétuelle avec la foule chrétienne. Sur l'autel apparaît, dans la gloire du sacrement, le même Jésus qui apparut dans l'humilité de la crèche. Et ce Jésus est là pour nous : il nous est donné, parce que cest pour nous qu'il est né. N'est-ce point, en vérité, une bonne nouvelle ? N'est-ce point une grande joie pour nous et pour tout le peuple ? Gaudium magnum, quod erit omni populo. (Luc, ii, 10. )

Amen.

xxxin

Pour la même fête '.

Calix benedictionis cni benedicimus, nonne commimicatio sangv.inis Christi est ? et panis quem frangimus, nonne parlicipatio corporis Domini est ?

Le calice de bénédiction que nous bénissons, n'est-ce-pas la communion au sang du Christ?

Et le pain que nous rompons, n'est-ce pas la participation au corps du Seigneur ?

(S. Paul, I Cor., x, 16.)

Mes Frères,

Il existe, à Rome, au Vatican, une fresque de Raphaël devant laquelle les pèlerins du monde entier et de tous les siècles se sont sentis frappés d'une admiration inexprimable. Ce tableau s'appelle la Dispute du Saint Sacrement. Sur un

1 Sermon prêché à Corconne, le 7 février 1899. — Nous avons des feuilles d'adoration spéciales pour l'Adoration perpétuelle, le Jeudi saint et les Quarante-Heures. Nous en avons aussi qui peuvent servir indifféremment pour tous ces usages. Leur prix est uniformément, franco : les 10, 0 fr. 10; les 100, 0 fr. 75; les 1.000,7 fr.

autel, la sainte Hostie brille entre les rayons de l'ostensoir : voilà le sujet central du tableau. Tout autour de cet ostensoir, sont rangés ensuite les plus glorieux témoins de l'Eucharistie; Dieu d'abord, Pèro, Fils et Saint-Esprit, les Anges, les Saints, enfin les hommes illustres qui honorèrent la Religion. Ce sont des poètes, des docteurs, des martyrs, des patriarches et des Apôtres : tous esprits élevés, aigles de la pensée et du génie, qui réalisent la parole de Notre- Seigneur : Là où sera le Corps, là se rassembleront les aigles. Vbicumque fuerit corpus, illic congregabuntur et aquilœ. i'Matth., xxiv, 28; Luc, xvii, 37.) ] Le peintre a donné à ces divers personnages des attitudes conformes à leurs idées théologiques, telles qu'ils les ont exprimées dans leurs ouvrages. Et ces attitudes sont tellement viriles, énergiques, expressives que le nom en est venu à l'œuvre de Raphaël de : Dispute du Saint Sacrement.

Le sublime artiste aurait donné à son œuvre une étendue encore plus vaste, qu'il aurait trouvé dans l'histoire du dogme eucharistique une ample matière pour la remplir. Et s'il lui était difficile de trouver, parmi les Saints, des

1 Les principaux de ces personnages sont : la Vierge, Jean-Baptiste, Pierre d Paul, Adam et Abraham, Jacques et Jean, David et Moïse, Etienne et Laurent, Jérôme et Grégoire le Grand, saint Ambroise, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, Innocent III. DunsScot, Pierre Lombard et Dante.

admirateurs plus enthousiastes de l'Eucharistie que saint Jean, saint Paul ou saint Thomas, il eût pu trouver un nouveau mode de glorification eucharistique en faisant comparaître, en mêlant à la Dispute ces infimes négateurs, ces hérétiques de tous les temps qui ont osé s'élever contre le plus saint des mystères. Il eût fallu qu'il introduisît d'abord ces Juifs au cœur fermé qui s'en allaient répétant que la promesse de Jésus était trop dure à accepter : Duras est hic sermo, et cuis potest eum audire? (Joan., vi, 61.) A côté d'eux, il aurait représenté ces païens si fortement attachés à leurs erreurs, si orgueilleux, et par suite si étonnés lorsque*, pour la première fois, la voix des Apôtres vint leur proposer de croire à un Dieu humilié, abaissé jusqu'à la crèche, jusqu'à la croix, jusqu'aux chétives apparences d'un pain vulgaire. Il aurait retracé ensuite la marche de cette hérésie redoutable qui, depuis les négateurs du ier siècle jusqu'aux faux réformateurs du xv% a abouti à la froide doctrine calviniste, et à l'indifférentisme trop commun à l'heure présente. Il aurait donné une place à l'esprit-fort moderne, au sceptique souriant, à l'intellectuel indulgent aux faibles d'esj .it, qui veut bien admettre un Dieu vague et impersonnel caché sous le voile splendide de la nature, mais qui refuse de prendre au sérieux la chimère d'un Dieu vivant et agissant, pour le bien des hommes, sous les espèces eucharistiques.

La protestation insolente de tels négateurs serait aisément couverte par le témoignage des aigles de la pensée, comme l'indifférence de quelques-uns, leur abstention, leur dédain disparaissent sous l'universalité des adorations et des hommages dont le peuple chrétien entoure les autels eucharistiques. Leurs objections tombent devant les raisons de la foi et les doux entraînements de la piété.

Ranimons notre piété, affermissons notre foi en examinant les fondements sur lesquels s'appuie notre croyance.

Avant même que la parole divine nous ait révélé toute la profondeur du mystère eucharistique, notre simple raison, éclairée par la foi, nous en fait deviner l'économie et la convenance parfaite. Car s'il est évident à une âme bien pensante que l'homme n'est point sur la terre par l'effet du hasard, et que Dieu intervient *ans cesse dans sa vie, l'Eucharistie apparaît aisément comme la plus merveilleuse des interventions divines et l'achèvement naturel d'un plan miséricordieux.

La création de l'homme, que Dieu lit sortir du néant par-bonté et qu'il plaça, comme un maître, parmi les richesses de la nature, fut la première effusion de son amour. Le monde était alors

rayonnant de jeunesse et de beauté. L'homme, ému et reconnaissant, laissait déborder son cœur en une louange incessante. Dieu pouvait contempler son œuvre avec satisfaction et fierté, car tout ce qu'il venait de créer était souverainement bon. Vidilqxie Deus cuncta quœ fectrat : et erant valde bona. (Gen., i, 31.)

Tel fut le malheur de l'homme que bientôt, se méconnaissant lui-même et oubliant Dieu, il se renferma dans l'amour de la créature. Ses lèvres ne louèrent plus le Créateur : son cœur se glaça. L'homme s'enfonça dans les ténèbres de l'intelligence et dans le culte sacrilège de la chair. Dieu, abaissant ses regards sur la terre, se repentit d'avoir fait Vhomme. (Gen., vi, 6.) Il essaya de le ramener tantôt par la voie des châtiments, tantôt par l'attrait des promesses. L'histoire de quatre mille années montre que l'homme demeura sourd aux tendres avances de Dieu. L'idolâtrie, l'immoralité, le règne absolu des passions avaient gagné tout l'univers, à l'exception d'un peuple privilégié que Dieu avait spécialement gardé des plus graves écarts.

Mais pour que ce peuple lui-même n'échappât point à sa domination, et pour que les autres nations de l'univers y fussent ramenées, Dieu se résolut à une nouvelle manifestation de sa bonté, à une seconde effusion de sa vie et de son amour. Il voulut descendre sur la terre, en la personne de son Fils, prendre la chair et le sang

de l'homme, purifier ainsi sa créature, la diviniser en quelque sorte, et la rétablir dans sa dignité originelle. Mais le monde avait tant erré, il s'était tellement éloigné de Dieu, que le Fils, en s'incarnant, dut accepter l'humiliation, l'abjection due au péché. Il naquit dans une étable, connut la faim, la soif, l'exil, la trahison, les insultes, et enfin termina le cours de sa vie par une mort ignominieuse, que lui infligèrent ceux même qu'il était venu sauver.

Une heure solennelle, un instant de ce jour mémorable du vendredi saint avait vu le monde racheté et la justice divine apaisée. Désormais, Dieu allait-il se montrer satisfait, et l'homme se livrer en paix à la douceur de sa justice rétablie? Le sacrifice de Jésus, dont le mérite était infini, suffira-t-il à toutes les exigences d'une religion bien entendue ? C'est ce que prétend le Protestantisme. Il veut que l'Incarnation ait épuisé le cœur de Dieu, et qu'après la Rédemption par la mort de Jésus plus rien ne reste à faire aux hommes.

Loin de nous de méconnaître la grandeur du sacrifice de Jésus, et de cette seconde effusion de vie divine en nous. Mais l'amour qui a poussé le Fils à de telles audaces, à de telles hardiesses, et, pour parler comme saint Paul, à la folie sublime de la croix (I Cor., i, 18;, nous fait regarder non seulement comme possible, mais comme probable un troisième et plus complet épanchement.

Cette Incarnation, cette Rédemption, qui se sont accomplies en un point du temps et de l'espace, étaient l'espérance et doivent être le salut de tous les temps et de tous les pays du monde. Le sacrifice de Jésus, infini dans son mérite et universel dans son application, ne peut-il l'être encore par quelque disposition mystérieuse qui lui permette d'atteindre particulièrement chacune des âmes humaines9 Celui qui, en se faisant homme, a pris contact avec l'humanité entière, ne cherchera-t-il pas un moyen d'atteindre, de toucher de sa chair et de vivifier de son sang toutes les créatures humaines ? A cette première effusion qui a porté Dieu à créer le monde, à cette seconde qui l'a porté à s'unir à lui ne joindra-t-il pas un troisième et plus complet épanchement, une union plus intime, moins fugitive, universelle et permanente? La progression, la continuité du plan divin, l'harmonie de son œuvre magnifique semblent lui en faire une loi, et dès lors, il est vrai de dire que notre raisonnement humain soupçonne, et pressent l'Eucharistie. Il nous parait naturel que celui qui, dans les solitudes de Judée, témoigna tant de pitié aux foules, et ne voulut point les laisser sans une nourriture substantielle, de peur qu'elles ne vinssent à défaillir à sa suite (Matth., xv, 32), nous donne aussi un aliment toujours présent pour nos âmes.

Mais, si la raison peut apercevoir les couve-

nances de ce mystère, c'est à la foi seule qu'il appartient de nous en dévoiler la réalité. C'est à Dieu à nous dire lui-même si, pouvant instituer l'Eucharistie, il l'a réellement instituée.

Quand notre raison s'avoue vaincue, nous devons recourir à l'Evangile. Là est renfermée la doctrine la plus certaine. Chacune de ses pages est comme une lettre que Dieu nous aurait envoyée du Ciel. Or, il est deux pages de l'Evangile qui seraient incompréhensibles et indignes de Jésus-Christ, si l'Eucharistie n'existait pas, et si elle ne contenait pas véritablement, réellement et substantiellement Jésus tout entier.

Il y a d'abord la page de la promesse.

Jésus voit, un jour, venir à lui une foule enthousiaste, qu'il a, la veille, nourrie miracu leusement dans le désert. Vous me cherchez, dit Jésus à cette foule, non à cause des miracles que vous avez vus, mais à cause du pain que vous avez mangé et dont vous vous êtes rassasiés. Travaillez à acquérir non une nourriture périssable, mais un aliment que le Fils de ï Homme vous donnera et qui demeure pour la vie éternelle. (Joan., vi, 26-27.) Et les Juifs de s'écrier : Cette nourriture, ce doit être la manne que ?ios pères ont mangée dans le désert, ainsi qu'il est écrit : Il leur a donné à manger un pain venu

du ciel l. Mais Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel ; car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel, et qui donne la vie au monde. Ils lui dirent donc : Seigneur, donnez-nous toujours ce pain. (31-34.)

Ainsi, Jésus a beau vouloir élever leurs esprits vers un mystère céleste : ces juifs ne se préoccupent que du pain matériel et ne désirent qu'une chose, c'est d'en recevoir tous les jours comme ils en ont reçu hier.

C'est pourquoi, poussé à bout par tant de bassesse et d'égoïsme, Jésus se décide à brusquer l'annonce du mystère eucharistique : Ce pain de vie, leur dit-il, c'est moi-même. Ego sum panis vif se. Celui qui vient à moi n'aura pas faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. Mais, je vous l'ai dit, vous m'avez vu et vous ne croyez point. (35-36.)

En effet, ces juifs, si enthousiastes, si confiants au début, ne croient plus en Jésus. Une surprise se peint sur leur visage, ils échangent quelques mots à voix basse, et ils osent même murmurer entre eux, murmurabant ergo Judœi. Et en effet, Jésus a dû, sans doute, mal exprimer sa pensée. Il a dû, dans l'entraînement du discours, laisser échapper cette parole si étonnante. Car, disent

1 Ps. lxxvii ,»24.

les juifs, Comment a-t-il pu dire : Je suis le pain vivant descendu du ciel? Ne savons-nous pas qu'il est Jésus, fils de Joseph, et ne connaissonsjious pas son père et sa mère ? (41-42.)

Jésus va sans doute rétracter cette parole si étrange, ou du moins l'atténuer en l'expliquant. Son honneur l'exige. Il est venu pour éclairer, non pour tromper ; pour dissiper les malentendus et les illusions, non pour les faire naître.

Lui qui a d'ordinaire pour les esprits des ménagements si délicats, en ce moment il semble disposé, au contraire, à les frapper, à les étourdir. Il répète et il explique cette affirmation qui a fait murmurer les juifs : Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Voici le pain qui descend du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. C'est moi qui suis ce pain vivant, descendu du ciel. Si quelqu'un mange ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. (48-52.)

Ainsi, loin d'atténuer sa première affirmation, il l'aggrave au contraire. Aussi les juifs ne se contentent-ils plus de murmurer, ils discutent vivement, en disant : Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? Litigabant Judœi. (53.)

Les discussions que sa parole vient de soulever obligent Jésus à préciser encore davantage sa doctrine.

En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de ïhomme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme le Père qui nia envoyé est vivant, et comme moi je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce n'est pas comme la manne, que vos pères ont mangée, après quoi ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. (54-59.)

Ce discours est-il clair ? est-il catégorique ? Ou bien est-il, au contraire, ambigu, susceptible d'être diversement interprété? Ne s'agit-il pas, dans toutes ces paroles, d'un pain qui est le propre corps du Christ, et d'un pain qu'il faut manger, du corps du Christ dont la mandueation assure la vie éternelle ?

La preuve que les paroles de Jésus doivent être prises dans leur sens propre et naturel, et qu'il y est question de l'Eucharistie telle que nous la possédons dans l'Eglise, c'est que les Juifs, parmi leurs discussions contradictoires, tous, sans exception, les comprirent comme nous les comprenons. Les uns, choqués de ce que Jésus n'avait rien retranché de sa doctrine, s'écrièrent:

Ce discours est dur et on ne peut F écouter. (61.) Et ils s'en allèrent. Et Jésus ne fit rien pour les retenir, car il ne pouvait rien faire. En face du mystère qu'il venait de révéler il ne saurait y avoir d'autre alternative que de croire, ou de s'en aller. Mais d'autres, les douze, qui avaient aussi compris le discours de Jésus, mais dont la foi était plus vive, ne s'en allèrent point. Jésus leur dit : Voulez-vous, vous aussi, vous en aller ? Et Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irions- )ious? Vous avez les paroles de la vie étemelle. (68-69.)

Voilà la première page de l'Evangile qu'il faut déchirer, si l'on nie l'Eucharistie.

En voici une seconde.

Un an après la scène de la promesse, voici celle de la réalisation. Dans le Cénacle, Jésus célèbre son dernier repas. L'heure est solennelle. Son âme est comme placée au bord d'un autre monde. Il doit, plus que jamais, s'exprimer avec clarté. En ce moment donc, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez : ceci est mon corps. Prenant ensuite le calice, il rendit grâces et le leur donna, disant : Buvez-en tous : Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui sera répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés !. Matth.. xxvi, 26-28.)

« Cf. Marc, xiv, 22; Luc, xxn, 19; I Cor., xi, 24.

Et pour montrer qu'il n'accomplissait pas une vaine cérémonie, mais qu'il créait un rite et instituait un sacrement, il ordonna à ses apôtres de célébrer, à l'avenir, cette consécration en mémoire de lui.

Est-il un discours plus simple, en même temps que plus rempli de sens profond ? Tout commentaire en serait superflu. Nulle figure de style, nulle allégorie, nul symbole n'en obscurcit la signification. Toute atténuation de ces paroles si catégoriques serait un outrage à Jésus '.

Aussi, les Apôtres acceptent-ils ces paroles, telles que Jésus les prononce. Les Evangélistes les recueillent pour nous les transmettre. Les Pères et les docteurs les commentent avec enthousiasme. Les martyrs versent leur sang pour en attester la vérité, et quand nous venons nousmêmes, dans ces églises que l'art et la munificence de nos pères éleva au Dieu eucharistique, et que nous adorons, parmi l'encens et les fleurs, le pain que des prêtres, successeurs des apôtres, ont consacré, nous affirmons que nous avons compris de même le vrai sens des paroles de Jésus. Et si, sous prétexte d'adoucir le langage, d'après lui trop dur, de Jésus, Calvin vient nous dire qu'il faut y voir seulement une figure, une allégorie, répondons qu'il est bien étrange qu'un novateur sans autorité ait vu plus clairement

1 Cf. Bossuet, Médit, sur les Evang., xxil* et xxme jours.

que dix-neuf siècles de chrétiens, et que nousmêmes, quand nous ouvrons la page évangélique de l'institution de l'Eucharistie.

D'ailleurs, aux preuves que nous avons apportées de la vérité du mystère eucharistique nous pouvons en ajouter une troisième, plus accessible à l'expérience, et tombant pour ainsi dire sous les sens. L'Eucharistie se justifie par ses fruits et porte sa démonstration en elle-même.

Plus notre jugement étroit et notre faible raison trouvent étrange et surprenant le mystère eucharistique, et plus nous sommes autorisés à en attendre des fruits merveilleux. Nous sommes portés à supposer que l'Eglise, dans laquelle rayonne la gloire eucharistique, qui croit en l'Eucharistie et qui en vit, doit' se distinguer par quelque caractère particulier, et principalement, par une valeur morale supérieure à celle des sociétés qui en sont privées.

Et il en est ainsi, en effet. L'Eglise présente au monde étonné un phénomène partout ailleurs inconnu : les saints; hommes nouveaux qu'elle a produits, qu'elle a fait entrer, radieux, dans l'histoire, qu'elle a imposés à la vénération des peuples et au respect même des impies; légion innombrable^ aussi difficile à compter que les

étoiles du ciel ; modèles de toutes les vertus les plus opposées aux penchants de notre nature pervertie.

Est-il vrai que la chasteté, que la charité, que la piété soient des vertus communes dans l'Eglise et qu'elles y germent autour de l'autel eucharistique ?

C'est la pensée de l'Eucharistie qu'ils doivent recevoir pour la première fois qui garde des milliers d'enfants dans la pureté de leur àme et de leur corps. C'est la réception fréquente de l'Eucharistie qui, au milieu des séductions du monde, garde à la jeunesse chrétienne cette réserve angélique, cette modestie, cette innocence qui lui donne tant de charme et d'attrait. C'est la perspective des communions à faire qui dompte au cœur de tant d'hommes mûrs les déchaînements des passions et les rend plus forts dans les rudes combats de la vertu. C'est enfin l'Eucharistie qui a inspiré à la vierge chrétienne, et au prêtre de Jésus-Christ, le pieux dessein de vivre dans le monde comme n'y vivant pas, et de n'en point connaître les bassesses. Le Judaïsme n'estimait point la virginité parce qu'il ne connaissait pas la divine Eucharistie. Le protestantisme ne pratique point la virginité parce qu'il ne croit pas à l'Eucharistie.

L'Eucharistie a développé, dans les cœurs catholiques, une charité plus ardente que Ton ne l'ait jamais vue parmi les hommes.

La charité se présente sous deux formes : l'amour de Dieu et l'amour du prochain.

Les païens craignaient leurs dieux, ils ne les aimaient pas. L'hérésie peut renfermer des âmes d'élite qui aiment Dieu, mais, à prendre son caractère général, elle se distingue par une froideur glacée et une sombre réserve. Elle ne connaît pas notre libre et joyeuse piété. Elle a rayé du nombre de ses dogmes la nécessité du sacrifice. Elle a remplacé l'apostolat par le prosélytisme, la mission périlleuse, livrée à ses seules ressources, semée de persécutions et couronnée par le martyre, par la mission payée, fructueuse, faite en famille sous la protection des consuls et des canons de l'Angleterre.

Est-ce donc que Dieu n'est point assez aimable en lui-même, beau d'une beauté infinie, souverainement attrayant ? Est-ce que sa face auguste ne rayonne pas à travers le voile merveilleux de la création? Est-ce que le souvenir de son immolation sur le Calvaire ne nous rend pas toujours présent son amour infini? Mais l'esprit de l'homme est souverainement oublieux. Son cœur, si froid et glacé, ne s'enflamme que pour un objet présent, pour un cœur qui bat près de lui, pour un dévouement incessant et durable. L'homme ne connaît le véritable amour de Dieu qu'autant qu'il le puise dans l'Eucharistie.

Mais le chrétien catholique ne se renferme pas dans une stérile contemplation du Dieu toujours

présent dans son tabernacle. Il sait en sortir et il en sort chaque jour pour épancher sur ses frères des trésors de tendresse. Celui qui aime le plus Dieu est aussi celui qui aime le plus l'homme: non seulement l'homme rayonnant de beauté et de jeunesse, l'homme de génie, l'homme vertueux, mais l'homme accablé par la misère ou la maladie, l'homme flétri par le vice ou le déshonneur ; non seulement l'homme à qui les liens du sang ou une commune origine le rattachent, mais l'étranger, l'indifférent, et jusqu'aux ennemis. Il l'aime, non pour lui-même, mais pour l'amour de Dieu. Il l'aime aux dépens de ses aises, de son or, de sa vie. C'est la Sœur de charité, c'est le missionnaire ; ce sont ces légions d'anges terrestres à qui les malheureux de tout genre décernent avec reconnaissance les titres les plus doux, les appelant : mon frère, mon père, ou ma sœur!

Et si vous voulez savoir à quelle source l'Eglise catholique puise ces instincts d'héroïsme, comment elle en est arrivée à les établir à l'état d'institutions vivaces et permanentes dans son sein, il faut vous reporter à l'Eucharistie : « Pour être charitable, a dit saint Vincent de Paul, qui s'y connaissait, il faut manger la charité. »

Mais, si vous trouvez en quelque sorte naturel le dévouement des âmes d'élite ; si ce degré d'héroïsme vous parait inaccessible, rappelez-vous

qu'il y a plus de charité, plus de concorde, plus d'union, plus de paix familiale dans les paroisses où le culte de l'Eucharistie s'est conservé, où l'on communie, où l'on entend la Messe, où la solennité de l'Adoration perpétuelle est célébrée suivant la pompe des anciens jours. Dans ces paroisses, les enfants sont purs, les foyers pleins d'honneur, les cœurs généreux au service de Dieu. Les âmes sont embaumées tout entières de chasteté et de charité.

Si c'est une règle certaine que l'on peut juger d'un arbre par ses fruits, et des causes par leurs effets, elle est donc fondée, inébranlable, notre croyance en la présence réelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie. Nous sommes assurés, par la raison comme parla foi, qu'après avoir créé l'homme par bonté, et l'avoir racheté par amour, Dieu a voulu descendre jusqu'à lui servir de nourriture. Ils sont donc dépassés les présents dont se réjouissait le vieux Jacob à qui Dieu avait accordé l'abondance du vin et du froment (Gen., xxvii, 28), puisque voici, dans TEglise catholique, le froment qui fait les élus, et le vin qui fait les vierges : Frumentum electorum et vinum yerminans virç/ines. (Zac, ix, 17.) Que notre amour soit en harmonie avec notre croyance. Que ce soit un amour fort, généreux ; un amour constant, éternel !

Ceux-là sont excusables de ne point aimer

Dieu comme il veut être aimé, de ne point aimer le prochain comme Dieu veut qu'on l'aime, qui ne croient point à l'Eucharistie, qui ne possèdent point, au milieu d'eux, leur Dieu protecteur : Non est alla natlo tam grandis quœ habeat deos appropinquantes sibi sicut Deus noster adest canctis obsecrationibus nostris. (Deut., iv, 7.)

Dans nos peines comme dans nos joies, dans nos épreuves comme dans nos succès, disonsnous : Le calice de bénédiction, le pain consacré à l'autel, la nourriture et le breuvage que Dieu nous a donnés, sont vraiment le corps et le sang de notre Sauveur. Cette foi est assez noble, cette croyance assez forte pour embraser nos âmes humaines et faire de nous des justes sur la terre et des saints pour le Ciel !

Pour la même fête \

Ecce ego vobiscum sum otnni

bits diebi'.s itsque ad consummationem sœculi.

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la con sommation des siècles.

(S. Matth., xxviii, 20.)

Mes Frères,

Quand, au jour dos solennités saintes, Notre- Seigneur Jésus-Christ daigne sortir de son tabernacle et recevoir nos adorations du haut de son trône lumineux, alors nous sentons vivement la joie de sa divine présence. Sa puissance et sa majesté nous apparaissent comme elles apparurent sur le Thabor aux bienheureux témoins de

1 Sermon prêché à Vauvert, le 21 novembre 1897. — Un peut convoquer les fidèles à l'Adoration perpétuelle, h l'aide de nos Lettre* d'invitation. Prix : franco : les 10, 0 fr. 30; les 100. 2 fr: les 1.000, 15 fr.

sa transfiguration. Sa grâce nous devient merveilleusement sensible. Il nous comble de ses bienfaits. A nous que les embarras du siècle ont si souvent accablés, à qui la vie a été peut-être si amère et si décevante, qui souffrons et des ténèbres où notre intelligence est souvent plongée, et des défaillances de notre volonté et de mille peines de cœur, Jésus ne semble-t-il pas dire : Que craignez-vous, hommes de peu de foi? (Matth., viii. 26.) Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. Une vie de trente-trois années, toute remplie de bienfaits et de grâces répandues, lui a paru trop courte, et il a dit, en instituant le sacrement eucharistique : Voici que je suis encore au milieu de vous. Celui qui s'est fatigué, durant les années fécondes de son apostolat, à la poursuite de nos âmes, n'a pu voir sans être ému de pitié qu'il y avait encore des âmes en danger de périr, et il a dit : Je suis avec vous tous les jours. Parole consolante ! Mais surtout parole féconde en instructions et en fruits de salut. Méditons-en aujourd'hui le sens profond. Adorons Jésus présent parmi nous, et y opérant les mêmes œuvres qu'il accomplissait durant les jours de sa vie terrestre. Pendant trois années, il évangélisa les bourgs et les bourgades de Palestine : il consola et secourut toutes les misères, et enfin, quand son heure fut venue, il se sacrifia sur le Calvaire, donnant à tous les hommes le témoignage

suprême de son sang répandu par amour pour eux.

Ainsi, dans l'Eucharistie, Jésus nous prêche ; il nous console ; il se sacrifie pour nous. Il nous prêche, et sa voix autorisée commande à notre foi. Il nous console, et dans nos cœurs abattus il suscite de douces espérances. Il s'immole pour nous, nous donnant ainsi la mesure de sa charité infinie, et nous obligeant, à force de nous aimer, à l'aimer nous-mêmes.

Mettons-nous, ce soir, à l'école de la divine Eucharistie. Nous y sommes invités par la pompe solennelle de cette fête, par cette assistance si nombreuse et si recueillie, par ce concours de prêtres distingués, toujours empressés à venir entourer le vénéré pasteur de cette belle paroisse.

Daigne la Vierge Marie qui conservait non seulement dans son esprit, mais dans son cœur, les enseignements de son divin Fils, en ce jour où l'Eglise rappelle le souvenir de sa Présentation au temple, nous aider, nous secourir, nous assister de sa maternelle protection. Ave, Maria.

Si nous sommes vraiment chrétiens, nous devons désirer connaître chaque jour davantage la doctrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous savons qu'en lui est toute vérité : Est veritas in

Jesu (Eph., iv, 21), que Dieu, suivant la parole d'Isaïe, l'a donné pour témoin et pour précepteur aux peuples de la terre. Ecce testera populis dedi eum, ducem ac prœceptorem gentibus (Is., lv, 4), qu'après avoir instruit les hommes par les nombreux Prophètes qu'il leur avait envoyés, à la fin des temps anciens, à l'aurore de l'ère nouvelle, il a voulu nous parler par son Fils bienaimé, l'héritier des nations et des mondes, l'ouvrier de toutes ses merveilles (Hebr., i, 13), in Filio quem constitua hœredem universorum, per quem fecit et sœcula. Heureux, disons-nous, ceux à qui il a été donné de voir de leurs yeux et d'entendre de leurs oreilles celui dont le Prophète avait dit : Dieu a été vu sur la terre, et il s'est entretenu avec les hommes. In terris vi sus est, et cum hominibus conversatus est. (Baruch, ni, 88.) Heureuses les villes et les bourgades qu'il daigna évangéliser lui-même. Heureuses les foules qui le suivaient au désert ou sur la plage de la mer de Tibériade, avides de l'entendre expliquer les mystères de son céleste royaume ! Heureux, disons-nous, ces privilégiés à qui Jésus adressa de si douces paroles, la samaritaine à qui il parla sur le bord du puits de Jacob; ses apôtres à qui il fit connaître tonte la largeur, et la hauteur, et la profondeur de la vérité divine (Eph , m, 18) ; Jean qui, la tête penchée sur son cœur, reçut ses suprêmes confidences ; Marie, sœur de Marthe, qui écoutait

sa parole, assise à ses pieds ; ces deux découragés qui, sur le chemin d'Emmaiïs, s'étonnaient de sentir leur cœur enflammé d'amour tandis que Jésus leur expliquait les Ecritures. (Luc, xxiv, 32.)

A ceux que Jésus daignait instruire lui-même,, que la foi était facile î Comme, pour eux, tout était lumière, clarté, vision sublime ! Mais nous, qui secondera notre pauvre intelligence? qui domptera notre pensée rebelle? A qui dironsnous, avec saint Pierre : Seigneur, je crois, mais aidez mon incrédulité (Marc, ix, 23)? de qui nous approcherons-nous, pour que nos âmes soient illuminées, et nos faces point confondues ? (Ps. xxxiii, 6.) Elle est muette, aujourd'hui, la grande voix qui ébranla les échos de Judée, qui domina le bruit des vagues de Génézareth et fit tressaillir les cèdres du Liban, et les déserts de Cadès. Comme devant Pilate, Jésus se tait. (Matth., xxv, 63.)

Ainsi parlerait assurément une âme superficielle et inattentive. Jésus n'a point cessé de parler à son peuple, ni d'instruire son Eglise. Il le fait d'une manière plus éloquente encore que pendant sa vie mortelle. Son désir de nous instruire et de nous parler lui a inspiré une manière nouvelle d'être avec nous toujours, jusqu'à la consommation des siècles, et il a institué l'Eucharistie.

Dans l'Eucharistie, Jésus ne fait point en-

tendre une voix bruyante : il ne crie point, ne discute point : la rue ni la place publique ne l'entendent. (Ma.tth., xii, 19.) Et cependant, il nous parle : il nous instruit. Il nous prêche la grandeur du salut, pour lequel il s'est immolé et s'immole chaque jour. Il nous dit le prix de nos âmes humaines, dont son sang fut la rançon, et dont sa chair est la nourriture. Il nous apprend, comme dit saint Paul, la suréminente charité, qui est la science propre du Christ : Superemine?item scientiae charitatem Christi. (Eph., m, 13.) Il y nourrit nos âmes à la fois du pain de vie, et aussi du pain d'intelligence, du pain de la parole : Cibavit illum pane vitse et intellectus. (Eccli., xv, 3.) Il nous enseigne la pratique des vertus que, sans lui, nous eussions ignorées à jamais : l'humilité, la patience, le pardon des injures, l'obéissance, le dévouement. Il proclame qu'il vaut mieux résister à nos inclinations perverses que de les suivre; qu'il nous faut lutter contre les instincts de notre nature déchue, que nous ne devons point compter sur nous-même, mais nous revêtir de la force d'en haut.

Voilà tout ce que nous dit, tout ce que nous enseigne le Docteur de nos tabernacles. Et lorsque, au jour solennel de l'Adoration Perpétuelle, l'Eucharistie sort de son tabernacle, pour être placée sur l'autel parmi les lumières et les fleurs, alors elle nous parle plus haut encore.

Comme aux jours anciens, où Jésus fut élevé de terre et cloué au gibet, il attire encore tout à lui. C'est vers lui qu'il faut regarder, si on veut être illuminé dans son âme : Accedite ad eum et illuminamini . C'est vers l'Eucharistie qu'il nous faut crier, comme l'aveugle de Jéricho : Seigneur, faites que je voie ! Et l'Eucharistie nous répondra : Voyez, vofre foi vous a sauvé. (Luc, xvm, 41-42.)

Quand, dans l'ordre naturel, nous voulons savoir, nous instruire, nous informer, nous allons trouver les gens savants, les inventeurs, les esprits cultivés. Nous les interrogeons, et nous les écoutons ensuite avec respect. Faisonsen de même avec le Docteur de nos tabernacles. Visitons sa solitude. Interrogeons-le, dans le silence de notre adoration. Il nous répondra, n'en doutons pas. Il nous instruira avec amour. Sa conversation n'est que délices et jouissances.

Heureux ceux qui préfèrent les doux colloques eucharistiques aux conversations, aux lectures mondaines! Ceux-là, véritablement, s'instruisent et apprennent. Voyez cette âme humble et timide. Elle n'a reçu de Dieu, en partage, ni la science ni le génie. Interrogez-la cependant sur les choses de Dieu, sur le royaume des cieux, sur les vérités qui nourrissent les âmes et leur sont un avant-goût de la vie éternelle. Cette âme, si elle consent à sortir de sa réserve et à se découvrir à vous, vous étonnera. Cette humble fille parle comme un docteur. Ce pauvre d'esprit

raisonne mieux et plus juste que les docteurs de ce monde. Et la raison, c'est qu'ils ont coutume d'aller puiser leur science à la source eucharistique. Comme Thomas d'Aquin, ils ont penché leur front sur le tabernacle où Jésus réside, et celui qui est science et Vérité s'est révélé à ces humbles.

Si vous avez la dévotion eucharistique, M. F., que de choses Jésus ne vous a-t-il pas apprises ? Dans ses doux colloques, il vous a enseigné à parler des langues inconnues, que le monde ne comprend pas, à pratiquer des vertus que le monde proclame inaccessibles à l'humaine faiblesse : la chasteté, cette manière d'être tout angélique; la pauvreté, qui est le dépouillement des biens de ce monde ; et l'immolation, qui est le dépouillement de nous même. Il vous a inspiré une ardeur d'apôtre pour ramener à Dieu ceux qui vous entourent. Il vous a mis dans le cœur cette charité excellente, par laquelle vous aimez et servez Dieu dans le prochain. « Pour être charitable, disait saint Vincent de Paul, il faut manger la charité. » On pourrait dire : Pour être charitable, il faut se mettre à l'école de

'Eucharistie.

Voilà pourquoi, nous, à qui incombe le soin de vous conduire et de vous diriger, nous qui, comme pasteurs, devons vous indiquer les pâturages propres à nourrir vos âmes, nous vous

montrons, sur l'autel, la sainte Eucharistie.

Nous renonçons à vous instruire nous-mêmes, mais nous chargeons le prisonnier de nos tabernacles de vous faire entendre les paroles qui éclairent et édifient. Nous croyons avoir beaucoup fait pour votre salut si nous parvenons à vous entraîner au pied des autels.

Combien malheureuses les âmes, les paroisses qui ont délaissé, oublié, négligé le culte de la divine Eucharistie! La foi y est peu ardente, les mœurs sont précaires ; la bonne doctrine s'y est perdue et les erreurs de l'incrédulité y ont gagné du terrain. Car, ce peuple, en renonçant à l'Eucharistie, a renoncé à la lumière. Eh quoi ! ce peuple ne communie pas ! Ce peuple ne fait point ses Pâques ! e Pourquoi ? s'écrie un pieux auteur. Pourquoi ne communiez-vous pas?

Ecoutez, et parlons bas. N'auriez-vous pas dans vos mains le bien d'autrui ? Eh bien, soyez honnêtes, restituez le bien d'autrui ; puis allez apprendre de Jésus le respect de la justice et la pratique des commandements. Vous ne communiez pas? Parlons plus bas encore. Auriez- vous profané votre corps, dont le baptême avait fait le temple du Saint-Esprit ? Auriez-vous souillé votre cœur par des désirs impurs ? Eh bien, courage ! Brisez ces entraves : rompez ces liens d'ignominie : allez vous mettre à l'école de l'Agneau sans tache. » Levez-vous, ù vous qui êtes assis, couchés dans les ténèbres, à l'ombre de la mort, levez-vous, os desséchés, cœurs

arides, voici le jour de F Adoration perpétuelle. Sur cet autel triomphe en ce jour celui qui fut l'auteur de votre foi : allez à lui : il en sera le réparateur.

Un des plus beaux privilèges dont Dieu le Père ait investi son Fils, en l'envoyant sur la terre, c'est le privilège de la bonté, le pouvoir de consoler et de guérir, curans omnem languorem et omnem infirmitatem. (Matth., ix. 35.) Pendant les années de sa vie mortelle, que de miracles accomplis en faveur des habitants de Judée et de Galilée ! Que de larmes séchées, que de désespoirs apaisés ! Tantôt c'est un père qui vient lui dire, avec des sanglots : Mon fils est malade. (Matth., xvii, 14.; Tantôt c'est une veuve dont le fils chéri, son unique soutien, est porté en terre, à Naïm. (Luc, vin, 11-16.) C'est Marthe et Marie lui disant : Seigneur, si vous aviez été ici, notre frère Lazare ne serait pas mort. (Joan., xi, 21.) Et, dit l'Evangile, Jésus pleura. (Joan., xi, 35.) Il pleura aussi en présence de Jérusalem, que ses crimes condamnent à de si cruels châtiments (Luc, xix, 41); le premier d'entre les hommes, il ressentit en son cœur l'amour de la foule, des petits et des humbles ; le premier, il prononça cette parole : J'ai pitié de la foule. (Marc, viii, 2.) Aussi les

disciples de Jean-Baptiste ne peuvent-ils raconter à leur maître les œuvres de Jésus qu'en lui disant : Les aveugles voient, ïoule est rendue aux sourds, la santé aux malades, la vie aux morts. (Matth., xi, 5.) Et Jésus pouvait dire aux hommes de son temps : 0 vous qui êtes dans la peine et qui succombez sous le poids de la vie, venez à moi, et je vous rendrai des forces. (Matth., xi, 28.)

Dans sa vie eucharistique, Jésus continue à remplir le rôle de consolateur et à soulager toute peine et toute douleur. Assis, au jour de l'adoration perpétuelle, sur son trône de grâces, qui est l'autel de la loi nouvelle, il semble nous adresser la même touchante invitation : Venez à moi, vous qui souffrez et êtes dans la peine, et je vous soulagerai.

Venez à moi. Quand vous êtes malades, vous vous empressez d'aller visiter le médecin. Quand vous êtes en butte à une contestation, à un procès, vous allez visiter l'avocat. Quand vous souffrez de votre faiblesse, de votre humilité, de votre indigence, que de visites ne faites-vous point aux puissants de la terre, de qui dépendent votre carrière ou votre fortune î Et cependant, cette fortune, ces honneurs, ces biens, est-ce que tout cela ne dépend pas surtout de Dieu? est-ce que l'hôte de nos tabernacles n'est point celui qui conduit et dirige tous les événements de ce monde, qui peut tout, qui veut notre bien ?

Et cependant, c'est lui que nous ne visitons jamais.

Qui entre, aujourd'hui, dans nos temples saints? Qui vient y visiter, y prier Jésus? La foule passe dédaigneusement devant la maison où Dieu réside, et elle ne sait plus y entrer. Qui visite encore le consolateur eucharistique? Quelques saintes femmes, pareilles à celles qui, sur le Calvaire, accompagnèrent l'Homme -Dieu chargé de sa croix. Quelques jeunes gens demeurés purs, au sein de l'universelle corruption, et qui rappellent à Jésus Jean, le disciple qu'il aimait. Qui entre à l'église ? Peut-être quelque pénitent dont la conversion rappelle celle du bon larron, ou quelque àme généreuse comme le centurion qui s'écria : Cet homme était vraiment le fils de Dieu. (Ma.tth., xxvii, 54.) Qui entre à l'église, sinon ceux que la malice des hommes a écrasés, ceux que l'adversité a frappés de ses coups redoublés, ceux que la douleur accable ? Et ceux-là, auprès de Jésus, sont consolés.

Ils sont consolés ceux à qui des fautes passées inspirent tant d'inquiétudes et de craintes. La présence de Jésus les rassure. Ils sont consolés ceux à qui de fréquentes rechutes ont peut-être inspiré une trop grande défiance d'eux-mêmes. Le secours de Jésus les soutient. Ils sont consolés ceux à qui les jugements de Dieu apparaissent redoutables et prochains, ceux qui disent, comme Job : « Mes œuvres m'effraient, ma vie

me fait peur (ix, 28) : et voici le soir ; la nuit tombe du haut des collines ; voici l'heure des ténèbres. » 0 Jésus, vous illuminez ces ténèbres ; vous êtes l'espoir du mourant à son heure suprême. Vos promesses raniment les cœurs abattus. Vous substituez vos mérites infinis à nos démérites, vos obéissances eucharistiques à nos déloyautés et à nos forfaitures. De toutes les langueurs, celle que vous consolez le mieux, c'est la langueur morale d'une âme en proie au remords.

Il est des malades qui ne vont point trouver le médecin. Il en est d'autres qui n'ont pas assez d'abandon pour confier leur maladie au médecin. O vous qui souffrez dans votre âme, allez donc trouver le médecin des âmes. Allez fréquemment visiter la divine Eucharistie. Et là, au pied de l'autel, ne craignez pas d'étaler' vos misères, vos faiblesses, vos défaillances. Dites vos combats. Racontez vos efforts. Jésus aime les longs propos et les confidences amicales. Vos visites le consolent : lui-même à son tour vous consolera.

Telle est la puissance consolatrice de l'Eucharistie, qu'il ne nous suffit plus de l'avoir adorée dans le temple saint. Pour augmenter encore notre consolation, nous avons la communion. Voilà le vrai don de Dieu dont Notre-Seigneur parlait à la Samaritaine. Voilà la source heureuse qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Voilà le trésor de grâces que l'Eglise met à notre disposition.

Nous avons envié la pauvre Chananéenne qui fut guérie dans son corps pour avoir seulement touché le bord de la robe de Jésus. Nous avons envié Madeleine qui fut consolée en essuyant avec ses cheveux et en baisant ses pieds adorables. A nous, il est donné de manger et de boire le corps et le sang du Christ. Il est réalisé ce miracle d'union, par lequel deux êtres qui s'aiment ne forment plus qu'un corps et qu'une âme. Notre corps est engraissé du corps adorable de Jésus. Notre âme est unie intimement à son âme. Sa sérénité, sa joie inaltérable, son assurance dans le bonheur deviennent les nôtres. Oui, par la communion, notre âme est consolée au delà de toute mesure. C'est le second effet de la sainte Eucharistie.

Dans l'Eucharistie, comme aux jours de sa Passion, Jésus se sacrifie et s'immole pour nous. Représentez -vous, M. F., le spectacle douloureux du Calvaire : le plus beau des enfants des hommes, le plus doux des Nazaréens, tramé, par une foule aveugle, sur la montagne de mort, et là, comme un objet de malédiction universelle, factus pro nobis maledictum (Gal., m, 13), cloué ignominieusement à la croix, donnant pour nous jusqu'à la dernière goutte de son sang, radie tant le monde dans son amour (Is., lxiii, 9), réalisant

l'idéal du pontife, saint, innocent, sans tache, n'ayant nul besoin d'offrir le sacrifice pour ses propres péchés, mais l'offrant uniquement pour les péchés du peuple. (Hebr., vu, 26, 27.)

Et quand la terre alors s'ébranla, et s'ouvrit, et se déchira ; quand le soleil voila sa face ; quand toute créature vivante ressentit un grand trouble et une terreur secrète, un événement sans égal dans l'histoire s'était accompli. La justice divine était apaisée, et le monde racheté de ses crimes. C'était là l'événement central où tout convergeait, d'où tout partait. Le monde n'avait été créé, il n'est maintenu depuis si longtemps dans l'existence qu'en vue de cet acte rédempteur.

Ah ! qu'on ne nous accuse point de rabaisser le sacrifice du Calvaire, d'en atténuer la portée. Nous disons avec saint Paul, que, par sa mort, Jésus a consommé pour toujours l'œuvre de la sanctification universelle. Una oblatione consummavit in œternum sanctificatos. (Hebr., x, 14.) En mourant en un coin ignoré du globe, il a racheté tout l'univers. En mourant en un instant donné, il a racheté toute la suite des siècles. L'hérésie a raison quand elle vante la grandeur, l'universalité du sacrifice du Calvaire. Mais l'hérésie ne saurait comprendre les desseins mystérieux de l'ineffable bonté de Jésus : comment il a voulu non seulement nous racheter par un sacrifice surabondant en valeur et en mérite, mais encore renouveler ce sacrifice, tous les

jours, dans tous les lieux du monde, en faveur des âmes que son amour possède, qui n'ont pu être témoins de l'immolation du Golgotha, et à qui il s'empresse de dire : Mais voilà que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles.

Et, à la veille même de sa Passion, célébrant la dernière Cène, il prend les moyens de perpétuer son sacrifice à travers le temps, et de le renouveler dans tous les lieux. Il sait que sa nature mortelle ne peut mourir qu'une fois, et il aspire à mourir autant de fois qu'il y aura des âmes à sauver et à consoler. Il sait qu'une fois ressuscité et entré dans la gloire, il jouira du privilège de l'immortalité. Et cependant il a soif de mort, d'immolation, de sacrifices. Alors, il dit à ses Apôtres, et en leur personne à tous les pontifes et à tous les prêtres de la loi nouvelle : « Prêtres, faites-moi un corps, un sang, une âme humaine et divine : produisez-moi tout entier, tout réel, tout moi-même. Un peu de pain, un peu de vin, joint à la vertu de ma parole, vous suffira. Et produit ainsi par vous, je trouverai mille moyens de mourir encore, de mourir toujours, de perpétuer mon immolation et mon sacrifice. »

L'Eucharistie, à laquelle, en ce jour, vous avez préparé un trône de joie et de gloire, l'Eucharistie, qui est pour nous la source unique de la véritable allégresse et de la véritable vie, est un mystère de mort.

Sur l'autel où se célèbre le saint sacrifice de la Messe, sous le pain et le vin qui nous cachent la réalité de sa présence, Jésus meurt pour nous. Plus puissant que les clous et que la lance du soldat, le glaive de la parole, proférée par le prêtre au nom de Jésus lui-même, pénètre jusqu'aux divisions même de la substance, jusqu'aux moelles de ce corps mystique que Jésus s'est donné, et porte au sein de celui qui est la vie, le coup de la mort. Car la parole du prêtre sépare le corps du Christ de son sang. Elle place ici le corps, en disant : Ceci est mon corps ; là le sang, en disant : Ceci est mon sang. La parole du prêtre prend ce sang et le répand jusqu'à la dernière goutte : Ceci est mon sang qui est versé pour vous. Mystère de foi et mystère d'amour. Ce calice recueille le même sang mêlé d'eau qui coula jusque sur la terre du Golgotha. Ces linges sont les linceuls où le prêtre dépose le même corps que Joseph d'Arimathie ensevelit sur le Calvaire. Vous qui assistez à la sainte Messe, vous êtes les témoins de la mort du Christ, de son immolation véritable.

Mais vous, qui venez approcher vos lèvres avides de ce pain consacré par les prêtres, oh ! vous qui communiez, vous n'êtes pas seulement les spectateurs, mais les acteurs sublimes de la mort du Christ. Vos lèvres, sous les symboles corruptibles du sacrement, reçoivent Jésus-Christ tout entier. Vos cœurs fidèles sont le sépulcre

neuf, non le sépulcre hypocritement blanchi, où il aime à venir reposer. Et tandis que nous célébrons, avec amour, notre action de grâces, la mort de Jésus s'opère en nous par la consomption des espèces sacramentelles.

Mais si Jésus trouve une mort digne de lui dans le cœur innocent et pur, il accepte, il subit une mort ignominieuse dans le cœur ou sacrilège ou tiède. Alors, il abaisse sa majesté, il sacrifie sa gloire, il immole sa sainteté infinie ; et pour qui ? Pour un serviteur infidèle, indigne, qui ne trouvera dans ce contact de la chair d'un Dieu que sa propre condamnation. Ah ! quand l'homme communie, c'est bien Jésus qui est livré. C'est Jésus en croix qui se donne. Quand on porte le viatique aux mourants, c'est Jésus crucifié qui apparaît au seuil des humbles demeures.

Enfin, pour être sans cesse à notre disposition, pour se donner à nous, Jésus veille dans son tabernacle. Et là aussi, sa vie permanente, indéfectible, est une continuelle immolation. J'ai vu, disait saint Jean, j'ai va ï Agneau, comme immolé, (àpoc, v, 6.) Pénétrez dans l'église. Jésus y réside. Peut-être est-il seul à cet instant. Le plus souvent, nul ne lui tient compagnie. Peut-être est-il entouré d'adorateurs. Peut-être est-ce la nuit, et son tabernacle n'est-il gardé que par les anges du sanctuaire. Les demeures des hommes sont remplies d'une joie bruyante :

les cités prennent leur plaisir ou leur repos. Pendant ce temps, lui seul veille, s'immolant mystérieusement, dans une immobilité pareille à la mort. Il veille, et il offre à la sainte Trinité ses délaissements, ses abandons, sa mort sans cesse renouvelée. Il répare pour nos fautes, nos profanations, nos outrages, nos oublis. Il empêche que la juste peine de nos crimes retombe sur nous. Il écarte de nous, de nos familles, de notre pays, les calamités que devrait nous attirer notre indifférence envers la sainte Eucharistie. Lui qui fut notre guide, notre lumière, notre consolation, il est aussi notre victime et notre propitiation.

Il y a quelques années, l'Europe apprenait avec stupeur l'histoire d'un humble missionnaire qui avait été simplement un héros. Là-bas, au fond de l'Océanie, l'on trouve une île maudite (l'île Molokaï), vouée à la souffrance et à la mort. Dans cette île, toutes les peuplades ont coutume de reléguer leurs lépreux. Cette île est peuplée exclusivement de lépreux : lépreux à tous les degrés, dont la face est rongée, le corps desséché, les os cariés par la lèpre. Tous sont atteints et souffrent. Cette île est l'image du monde dont le péché est la lèpre et où s'est étendue la contagion du mal. Les vaisseaux, en passant, fuient les parages de cette ile : on ne leur permettrait d'aborder nulle part, si on savait qu'ils ont

croisé dans ses mers. Quel abandon, quel désespoir, quelle mort cruelle, que la pauvre existence de ces lépreux dans cette île !

Or, voilà qu'un missionnaire, — il s'appelait le P. Damien, — demande à être conduit auprès de ces malheureux. On hésite, on y met enfin pour condition qu'il ne sera plus admis à en sortir jamais, et qu'il doit dire adieu pour toujours à la société des hommes, — car ces lépreux ont-ils la face humaine? Le P. Damien a quelque part, en Belgique (à Tremeloo, près Louvain), une famille chérie, un frère qui appartient, comme lui, au sacerdoce : une seconde famille qui est l'Ordre des Pères du Sacré-Cœur dont il fait partie. Il fait le sacrifice de ne plus les voir, de ne plus même leur écrire, de peur de leur envoyer les germes pernicieux de la lèpre. Et il part. On le jette hâtivement sur la côte maudite. Puis, tandis que le vaisseau s'en allait, oublieux de tant de dévouement héroïque, il se mettait à la recherche des lépreux, gagnait leur amitié, soignait leurs corps, consolait leurs âmes. Et, durant un quart de siècle, l'on n'entendit point parler, dans le monde, du P. Damien. On n'en eut des nouvelles qu'au jour où, atteint lui-même de la lèpre, succombant, comme les milliers de malades qu'il avait assistés, son nom devint, en notre siècle d'égoïsme et de lâcheté, un symbole d'héroïsme religieux et charitable. Mais là-bas, dans l'île maudite, qui dira Tamour dont on l'entoura,

dont on entoure maintenant sa tombe, et son frère qui a demandé à aller le remplacer ?

Ces malheureux, plus clairvoyants que nous, savaient ce qu'on doit de reconnaissance et d'affection à qui nous instruit, à qui nous console, à qui s'immole pour nous.

Jésus a quitté la gloire du ciel pour l'humble réclusion du tabernacle. Il s'est fait l'apôtre, le consolateur des lépreux que nous sommes. Il nous a donné ce témoignage suprême d'amitié de demeurer avec nous tous les jours, jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'à l'immolation, jusqu'à cette mort qui triomphe de la mort, qui se perpétue jusqu'à la consommation des siècles. A lui donc nos adorations reconnaissantes. A Jésus- Hostie nos cœurs pour toujours, et jusqu'à la vie éternelle.

Ainsi soit-il.

Pour la même fête '

Borium est nos hic esse. Faciamus hic tria tabernacula.

Il nous est avantageux de nous trouver ici. Dressons -y trois tentes.

(Matth., xvii, 4.)

Mes Frères,

Représentez-vous le majestueux sommet du Thabor et le spectacle merveilleux dont il fut le théâtre. Voyez, au milieu des flots de lumière qui la baignent de toutes parts, combien resplendit la personne transfigurée du Christ. Moïse et Elie, la loi et les Prophètes l'entourent, admis à l'honneur de sa conversation. Bientôt une voix va partir de la nue : c'est Dieu le Père qui reconnaîtra solennellement son fils. Mais déjà, témoins ravis de la théophanie du Verbe, Pierre,

(1) Sermon prêché à Quissac, le 9 février 1891.

Jacques et Jean se sont écriés avec transport : Oh ! qu'il nous est donc avantageux de nous trouver ici! Dj^essons-y trois tentes, c'est-à-dire : Demeurons à jamais où il fait si bon pour nous.

Ames privilégiées, que Jésus a convoquées aujourd'hui en son temple pour contempler, sur un nouveau Thabor, le glorieux triomphe de son Corps sacramenté, comme les trois apôtres privilégiés du Maître, et au même titre qu'eux, félicitez-vous de votre heureux partage. Il vous est bon, il vous est avantageux de vous trouver ici. Que le même attrait qui vous y a conduits ce soir vous y ramène toutes les fois que, sous ces voûtes, resplendira la gloire du Pain eucharistique. Que ce temple où l'on voit Dieu face à face soit la tente où vous viendrez, pèlerins de la vie active, vous abriter et vous reposer dans les délices de la contemplation.

Faisons ensemble trois stations au sommet de ce Thabor : dressons-y trois tentes. Offrons à Jésus-Hostie un acte de foi, un acte d'espérance et un acte d'amour. La foi, l'espérance, la charité : pourrions-nous offrir à Notre-Seigneur un sacrifice qui lui fût plus agréable ? Que ces trois sœurs immortelles guident nos pas, éclairent notre marche et fortifient nos résolutions ! Qu'avec elles et par elles, ô Jésus, nous habitions toujours auprès de vous, sur votre Thabor! Il nous est si avantageux de nous y trouver !

La chair de Jésus, ô Marie, que nous adorons

sous le sacrement, c'est le fruit de votre virginité, la chair de votre chair. Accordez-nous d'en comprendre toute la dignité et d'en sentir tout le prix, et recevez notre filial hommage. A ve, Maria.

La foi, telle est, M. F., la première disposition qui nous vaudra les faveurs de Jésus. Faisonsen tout d'abord les actes à ses pieds. Qu'elle soit notre premier titre à paraître devant sa face : Prœoccupemus faciem ejus in confessions . (Ps. xciv, 2.) Qu'elle nous guide jusque sur la sainte montagne et nous établisse sous les tentes où Jésus habite. (Ps. xlu. 3.) Oh ! combien brille, sur notre Thabor, la glorieuse Eucharistie ! Elle brille pour tous, mais tous n'ont pas envers elle la même foi. Elle est le signe de la plus étrange contradiction iLuc.ii, 34) : les uns l'adorent en vérité, et méritent de vivre par elle ; les autres semblent la braver par leur incrédulité : leur ruine est prochaine et sera terrible. (Luc, ni, 9.) Affermissons notre foi, vengeons l'Eucharistie des erreurs qui voudraient la déconsidérer ou en ternir la gloire, mais ne disputons pas devant ces autels. Ce spectacle nous parle, cette simplicité de nos mystères nous attire et nous retient.

Jésus a dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang , sans expliquer autrement, sans tempérer en aucune façon la force de ces expressions caté-

goriques. Nulle interprétation n'est permise où la moindre altération serait un crime. « S'il y faut quelque chose, s'écrie Bossuet, c'est seulement en remarquant que, selon la force de l'original, il faudrait traduire : Ceci est mon corps, mon propre corps ; le même corps qui est donné pour vous. Ceci est mon sang, mon propre sang, le sang de la nouvelle alliance, le sang répandu pour vous en rémission de vos péchés... Voilà la glose, s'il en faut. Quelle simplicité, encore un coup, quelle netteté ! quelle force dans ces paroles! » (Elév. sur les Evang., XX* jour.)

Mais peut-être cette force ne vous apparaitelle point assez, et n'avez-vous pas un assez vif sentiment de la simplicité du texte divin. Croyez, du moins, à l'amour que Dieu a eu pour nous. (I Joan., iv, 16.) // a tant aimé le monde, qu'il a voulu lui donner son fils unique. (Joan., m, 16.) Il l'a fait homme, afin qu'il pût mourir victime pour nos péchés. Il lui restait de livrer aux hommes cette chair immolée, afin qu'en la mangeant ils consommassent le sacrifice. Comment accomplira-t-il cette merveille? Dieu a tant aimé le monde! « L'amour, dit Bossuet, peut tout; l'amour fait, pour ainsi dire, l'impossible pour se contenter et pour contenter son cher objet... Il ne nous reste qu'à croire à l'amour, et à dire avec le disciple bien-aimé : Nous avons cru à V amour que Dieu a eu pour nous (I Joan., iv, 16). » (Méd. sur les Evanq., XXVI* jour.)

0 acte de foi sublime que celui qui invoque l'amour pour motif ! 0 calice de bénédiction que le prêtre bénit chaque jour, vous êtes bien la communion au sang du Christ i 0 pain qui nous êtes rompu à la sainte Table, vous êtes la participation au corps du Seigneur! Unis par vous dans une même foi, nous formons en vous un corps compact, le vrai pain du Père de famille. (ICor., x, 16-17.)

Qu'on vous élève, Pain adorable, au milieu de la lumière et de l'encens ! Votre majesté remplit le temple où vous êtes exposé. Sous d'humbles dehors, vous êtes la plus grande gloire de cette paroisse, l'allégresse et le plus précieux patrimoine de ce peuple qui est le vôtre. 0 peuple, ô Israël, le Seigneur est grand dans son temple auguste : en sa présence, tu dois adorer et te taire. Qu'arriverait-il, M. F., si votre foi venait à s'obscurcir ou à s'éteindre ; si vous, qui êtes le sel de la terre, veniez à vous affadir; si les témoignages publics et solennels de foi en l'Eucharistie pouvaient cesser jamais dans cette paroisse ? Mais, quoi ? ne vois-je pas sur l'autel de l'Adoration perpétuelle la source intarissable, l'aliment de votre foi? Jésus-Christ en est l'au teur ; il en sera le réparateur. Honneur, gloire, adoration lui soient rendus à jamais !

La foi nous apprend à connaître et à apprécier le don de Dieu caché sous les espèces du pain et du vin eucharistiques. L'espérance nous invite à venir avec confiance sur ce nouveau Thabor où il fait si bon habiter avec Jésus, afin d'obtenir de lui secours et pardon ! A l'hommage de notre foi, joignons celui de notre espérance. N'est-il pas vrai, M. F., que notre espérance est comblée dans l'Eucharistie ? Que ce sacrifice fut l'attente et le désir du monde, notre attente et notre désir personnels ? N'est-il pas vrai aussi qu'après avoir tant reçu dans l'Eucharistie, nous sommes fondés à tout attendre, à tout espérer par l'Eucharistie, les biens spirituels de ce monde, et les biens éternels dont ils sont l'image et les avantcoureurs ?

Depuis la faute de notre premier père, une malédiction terrible pesait sur l'humanité. Les rapports de religion étaient devenus difficiles entre Dieu et sa créature. On savait que Dieu tenait rigueur à l'homme. N'avait-il pas châtié les coupables et fait sentir à leurs descendants le poids de sa colère? Aussi, s'était-il répandu dans le monde une certaine frayeur religieuse : cette impression secrète que Dieu était justement rrité contre nous. Apaiser le courroux de la

Divinité, tel était tout l'objet de la religion ; telle était la raison de tous les sacrifices. Nul n'osait s'approcher de Dieu, car tous se sentaient criminels et Dieu leur apparaissait comme un juge irrité. Tous tremblaient devant la face de Dieu, car ils craignaient que Dieu ne leur apportât le châtiment, la vengeance, le supplice, la mort : Nous mourrons tous, disent-ils, si Dieu se présente seulement à nous. (Ex., xx, 19.) Ah ! puisse Dieu se cacher dans la nue ou sous le voile mystérieux du Saint des saints ! Son peuple ne peut plus supporter sa vue. La loi défend de paraître devant Dieu les mains vides, et l'on sent l'impuissance des sacrifices qu'on peut lui ofirir. L'humanité tâtonne, elle essaie successivement de toutes les victimes. Elle s'arrête de préférence sur les sacrifices sanglants : nJa-t-elle pas imaginé partout des dieux sanguinaires et homicides ? Mais, tout à coup, au sein de son éternité immuable, Dieu prend en pitié sa créature. Il plait au Fils de se substituer aux victimes impuissantes. Il s'approche du trône de son Père : Vous avez refusé, ô mon Père, lui dit-il, d'agréer les sacrifices et les offrandes. Me voilà! Que les exigences de votre justice soient satisfaites. Tune dixi : Ecce venio ! (Ps. xxxix, 8.) Et, la veille même de sa passion et de sa mort, prenant en ses mains vénérables le pain et le calice : Ceci est mon corps, dit-il, ceci est mon sang. Faites ceci en mémoire de moi. (Matth., xxvi, 26-28.)

Et l'Eucharistie était instituée avec le sacerdoce, destiné à la perpétuer sur la terre.

Alors, parmi les nations ensevelies dans les ténèbres de la superstition, une immense clameur d'espérance s'est fait entendre : c'est l'allégresse du monde enfin rassuré dans ses terreurs. C'est l'attente des peuples pleinement remplie ; ce sont leurs désirs surabondamment comblés.

Par ce qu'elle nous donne, l'Eucharistie avive, exalte notre espérance. Elle engendre en nos âmes le désir de la posséder : Ceux qui la mangent ont encore faim, et ceux qui la boivent ont encore soif. (Eccl., xkiv, 29.) Ils ne connaissent pas, ils ne connaissent plus ce dégoût criminel, cette répugnance coupable que les foudres seules et les anathèmes de l'Eglise amènent une fois l'an au banquet d'amour I Arrière ce goût émoussé, ce cœur de glace, cette âme pesante et tiède ! Entendez sa blessante réponse aux avances de Jésus : Et appositus est in conspectu ejus partis. Qui ait : Non comedam. (Gen., xx, 33.) Le pain lui est présenté pour qu'il s'en nourrisse : Je n'en ferai rien, dit-il aussitôt. Eh quoi? la foi n'a-t-elle donc pu faire naître dans cette âme le désir de recevoir en elle un Dieu qui ne demande qu'à se donner ? Et l'espérance n'aura-t-elle pas plus que la foi de prise sur elle ?

Du haut de son trône lumineux, Jésus dit à votre âme : « C'est moi qui serai ton salut. Die animœ mese, salus tua ego sum. (Ps. xxxiv, 3.)

J'adresse mes appels à tous les fidèles de la terre ; puissent-ils les entendre et s'asseoir à mon banquet. Oculi mei ad fidèles terrœ, ut sedeant mecum. (Ps. c, 6.) Venez tous, ô invités du Père de famille t Venez manger de ce pain que je vous offre, et boire de ce vin que j'ai mélangé pour vous dans la coupe enivrante. Venite, comedite panem meum, et bibite vinum quod miscui vobis. (Prov., ix, 5.) Si ces tendres appels de l'Eucharistie sont entendus de vous, M. F., si vous rendez votre vie si pure et si sainte que vous la receviez chaque jour, ou que chaque jour vous soyez en état de la recevoir, dites-moi, ainsi désirée, ainsi reçue, ne sera-t-elle pas pour vous le motif d'une grande espérance ? Ayant tant reçu dans l'Eucharistie, ne vous sera-t-il pas permis de tout attendre encore par l'Eucharistie? Après une vie toute remplie de communions bien faites, que Dieu vous réserve une dernière et plus douce encore communion, celle qui n'a point de fin, et qui fait les délices des bienheureux durant l'éternité.

Nous venons de déclarer successivement devant ces autels que l'Eucharistie est le plus saint objet de notre foi, et qu'en elle et par elle sont réalisées toutes nos espérances. Achevons, à cette heure, de parcourir le cercle vénérable des vertus. Mettons le comble à nos adorations. Au-dessus de la

foi, au-dessus de l'espérance, que l'amour soit le dernier mot de notre religion, notre dernier et parfait hommage à l'Eucharistie. Super omnia autan haec, charitatem habete, quod est vinculum perfectionis. (Coloss., m, 14.)

En face de ce Thabor où resplendit le soleil eucharistique, la tiédeur serait un crime et l'indifférence ne se comprendrait pas.

Qu'est-ce, en effet, que refuser à Jésus-Hostie son plein et entier amour ? Cest le braver dans l'exercice de ses plus miséricordieux' attributs. C'est afficher, au moment précis où Jésus est pour nous le plus aimable, un dédain inconsidéré de son amour. C'est étaler, jusque dans son temple, notre déchéance, nos reculs, et comme provoquer Jésus à les comparer avec l'état de ferveur, seul digne d'une âme chrétienne. C'est aussi jouer ce double rôle, d'ami et d'ennemi de Dieu. On est l'ami de Dieu en qui on croit, en qui l'on espère, et on lui refuse cependant ce témoignage suprême d'amitié : l'acte d'amour. On n'a nul égard à ces paroles terribles de l'Evangile : Celui qui n'est point avec moi est contre moi, et celui qui n'amasse point avec moi dissipe. (Matth., xii, 30.) On s'oppose sans scrupule, et de toute la résistance de sa tiédeur, à ce que le désir de Notre -Seigneur s'accomplisse. Je suis venu apporter à la terre le feu d'amour. Veux- je autre chose si ce n'est quelle s'embrase ? (Luc, xn, 49.)

Eh quoi ? trahir ainsi les devoirs de l'amour ! Ne rendre à Jésus, pour l'insigne bienfait de son sacrement, qu'indifférence et ingratitude !

Un des plus nobles génies de l'antiquité, Platon, aimer à s'écrier, au rapport de saint Augustin : « Oh ! si Dieu pouvait être vu de nous, quel amour n'exciterait-il pas en nous ! » Mais peut-être, vu face à face dans toute sa gloire, Dieu nous frapperait-il d'une terreur religieuse, qui ne laisserait place, en notre cœur, qu'à l'adoration, et intimiderait notre amour. Mais admirez les touchantes industries d'un Dieu qui veut ouvrir comme de force notre cœur. Sous le pain et le vin, il n'est plus que l'Agneau de Dieu chargé des péchés des hommes, et cet Agneau parait comme immolé. Vidi agnum tanquam occisum. (Apoc, v, 6.) Il a une bouche et ne profère aucun gémissement; des yeux, et ses yeux, comme ses regards, demeurent invisibles ; des pieds, et il ne fuit point devant l'approche du sacrilège qui vient le profaner. Ah ! combien l'Eucharistie annonce-t-elle, de siècle en siècle, la mort du Sauveur ! Elle nous le livre sous les dehors à la fois les plus touchants et les plus accessibles. Ecrions-nous, avec l'épouse des Cantiques : Puisque mon bien-aimé se donne à moi sans réserve, je veux être tout à lui. Dilectus meus mihi et ego Mi. (Cant., ii, 16.)

Jésus présent parmi nous, voilà sans doute un premier et puissant stimulant à notre amour.

Mais Jésus parlant amoureusement à nos âmes, dans le silence de l'adoration, fait plus encore. Il nous transporte, alors, comme il transportait, le long de la route, les voyageurs d'Emmaiis. Ils ne s'en apercevaient pas tout d'abord, tant les absorbaient les discours de Jésus. Mais à peine la fraction du pain leur eut-elle ouvert les yeux, qu'ils s'écrièrent à l'envi : Notre cœur n'était-il pas bridant d'amour, tandis que Jésus nous parlait? (Luc, xxiv, 32.)

0 Dieu, entraînez-moi par vos discours, comme vous m'attirez par vos abaissements. Ces abaissements me parlent, et vous m'en devenez plus cher. Vous vous montrez prodigue de vousmême, libéral à l'excès, tant vous êtes rempli du désir de posséder mon cœur. Sous le sacrement de votre amour, votre cœur veille pour épier mon retour. Pour m'aimer davantage, vous voudriez être aimé de moi : ainsi parlez-vous dans les saints livres. Ego diligentes me diligo.(PROV., vin, 17.) Ah ! en présence d'aussi touchants appels, d'aussi précieuses avances, anathème à quiconque résiste encore, à quiconque hésite à faire l'acte d'amour. Si guis non amat Dominum Jesum Christum, sit anathema. (I Cor.,xvi, 22.)

0 vous qui êtes demeurés sourds aux tendres appels de Jésus, que, du moins, les exemples vous édifient et vous entraînent. Voyez cette paroisse tout entière remuée par les solennités eucharistiques. Voyez ces nombreux fidèles, em-

pressés dans toutes les rues de cette nouvelle Jérusalem. Où allez-vous ? demande-t-on à cette foule. Que cherchez-vous ? Où dirigez-vous vos pas ? Invenerunt me custodes qui circumeunt civitatem. (Cant., v, 7.) Oh ! n'arrêtez pas notre marche : aidez -nous plutôt. Nous cherchons le bien-aimé de nos cœurs. Savez-vous sur quel lumineux Thabor il a apparu ? Quel est le temple que sa présence honore particulièrement aujourd'hui ? 0 mes désirs, devancez-moi dans ce temple. O mon amour, volez au pied de cet autel. Annoncez à mon bien-aimé que je me meurs si je suis plus longtemps privé de sa présence. Nuntiate ei quia amore lanqueo. (Cant., v, 8.) Et la foule arrive où sa piété l'appelle. Elle remplit le temple de l'Adoration perpétuelle. Elle y demeure auprès de Jésus. N'a-t-elle pas trouvé celui que son cœur aime? Pourrait-elle l'abandonner jamais et déserter un spectacle qu'il fait si bon contempler ? Inveni quem diliqit anima mea : tenui eum, nec dimittam. (Cant., m, 4.)

11 est raconté, M. F., dans le livre de Josué, que ce chef du peuple de Dieu, ayant réuni en Sichem toutes les tribus, représentées par leurs princes, leurs anciens et leurs juges, leur tint ce discours : Voici ce que vous dit le Seigneur, Dieu d'Israël. Vos pères, Tharé , père d' Abraham, et Nachor, habitaient autrefois au delà du Jourdain, où ils adoraient les faux dieux. Je choisis

Abraham , votre père ;... je le conduisis à Chanaan et je lui donnai une postérité illustre : lsaac, Jacob,... les douze patriarches,... Moïse, Aaron, qui vous ont délivrés de l'esclavage d'Egypte. Pour eux, je frappai les Egyptiens, j'ouvris un chemin à travers la mer Rouge, je vainquis les Amorrhéens, les Moabites, Jéricho, et je vous donnai une terre féconde que vous n aviez point défrichée, des villes que vous n'aviez point bâties, des vignes, des oliviers que vous n'aviez point plantés. Pour tous ces bienfaits, je ne vous demande qu'une chose : craindre mon nom, me servir d'un cœur parfait et sincère , et détruire les idoles de vos pères coupables. Peut-être vous semble-t-il mauvais de servir et d'aimer votre Dieu ? Choisissez à cette heure. Je ne veux pas qu'il y ait de l'indécision dans votre conduite, ni de partage dans vos adorations. Ou les idoles, ou moi ! et tout ou rien !

A ces mots, de Sichem s'éleva une vaste clameur d'où s'échappaient ces magnifiques paroles : Loin de nous toute hésitation, tout partage : Nous servirons notre Dieu tout seul, et nous le servirons d'un culte parfait. (Josue, xxiv, 1-24.)

Que ce soit, M. F., la conclusion de cette belle fête de l'Adoration perpétuelle. Au Dieu qui a tant fait pour vous et qui s'est donné lui-même à vous avec tant de libéralité, à Jésus-Hostie qui brille sur votre Thabor, foi, espérance et amour dans 1rs siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Dimanche des Quarante-Heures

Bonuin est nos hic esse. Facio.ynus hic tria tàbernacula.

Il nous est avantageux de nous trouver ici. Dressons-y trois tentes.

(Matth., xvii, 4.)

Mes Frères,

Représentez-vous le majestueux sommet du Thabor et le spectacle merveilleux dont il fat le théâtre. Voyez, au milieu des flots de lumière qui la baignent de toutes parts, combien resplendit la personne transfigurée du Christ. Moïse et Elie, la loi et les prophètes, l'entourent, admis à l'honneur de sa conversation.

1 Sermon prêché à Aiguesmortes, le 3 mars 1889. — Les trois sermons qui suivent sont le développement du précédent. — Exposition des Quarante-Heures : Billet d'invitation, nota, directoire, indulgences. Prix, franco : le? 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr, 75 ; le* 1,000, 7 fr,

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Bientôt une voix va partir de la nue : c'est Dieu le Père qui reconnaîtra solennellement son Fils. Mais déjà, témoins ravis de la théophanie du Verbe, Pierre, Jacques et Jean se sont écriés avec transport : Oh! qu'il nous est donc avantageux de nous trouver ici! Dressons-y trois tentes, c'est-à-dire : Demeurons à jamais où il fait si bon pour nous.

Ames privilégiées, que Jésus a convoquées en son temple pour contempler, sur un nouveau Thabor, le glorieux triomphe de son Corps sacramenté, comme les trois apôtres préférés du Maître, et au même titre qu'eux, félicitez-vous de votre heureux partage. Il vous est bon, il vous est avantageux de vous trouver ici. Que le même attrait qui vous y a conduits ce soir, vous y retienne durant ces trois jours des Quarante- Heures. Que ces voûtes sous lesquelles resplendit la gloire du Pain eucharistique, que ce temple où Ton voit Dieu face à face soit la tente où vous viendrez, pèlerins de la vie active, vous abriter et vous reposer dans les délices de la contemplation.

Faisons ensemble trois stations au sommet de ce Thabor : dressons-y nos trois tentes. Consacrons ce premier exercice à faire un acte de foi en Jésus-Hostie. Nous lui offrirons demain un acte d'espérance, et notre dernière journée sera vouée tout entière à l'amour que réclame de nous un aussi grand mystère. La foi, l'espérance, la charité, pourrions-nous offrir à Notre-

Seigneur un sacrifice qui lui fût plus agréable? Que ces trois sœurs immortelles guident nos pas, éclairent notre marche et fortifient nos résolutions. Qu'avec elles et par elles, ô Jésus, nous habitions toujours auprès de vous, sur votre Thabor. Il nous est trop avantageux de nous y trouver.

La foi, telle est, M. F., la première disposition qui nous vaudra les faveurs de Jésus. Faisons-en tout d'abord les actes, à ses pieds. Qu'elle soit notre premier titre à paraître devant sa face. Prœoccupemus faciem ejus in confessione. (Ps. xoiv, 2.) Quelle nous guide jusque sur la sainte montagne et nous établisse sous les tentes où Jésus habite. (Ps. xlii. 3.) Oh ! combien 1 trille, sur notre Thabor, la glorieuse Eucharistie ! Elle brille pour tous, mais tous n'ont pas envers elle la même foi. Elle est le signe de la plus étrange contradiction (Luc, n, 34) : les uns l'adorent en vérité, et méritent de vivre par elle; les autres semblent la braver par leur incrédulité : leur ruine est prochaine et sera terrible. (Luc, m, 9.) Affermissons notre foi, vengeons l'Eucharistie des erreurs qui voudraient la déconsidérer et en ternir la gloire, mais ne disputons pas devant ces autels : ce spectacle nous parle, cette simplicité de nos mystères nous attire et nous retient.

Jésus a dit : Ceci est mon corps, ceci est mon

sang (Matth., xxyi, 26-28), sans expliquer autrement, sans tempérer en aucune façon la force de ces expressions catégoriques. Nulle interprétation n'est permise où la moindre altération serait un crime. « S'il y faut quelque glose, s'écrie Bossuet, c'est seulement en remarquant que, selon la force de l'original, il faudrait traduire : Ceci est mon corps, mon propre corps; le même corps qui est donné pour vous. Ceci est mon sang, mon propre sang, le sang de la nouvelle alliance, le sang répandu pour vous eu rémission des péchés... Voilà la glose, s'il en faut. Quelle simplicité, encore un coup, quelle netteté! Quelle force dans ces paroles! » (Elév, sur les Evanrj., XXe jour.)

Mais peut-être cette force ne vous apparaîtelle point assez, et n'avez-vous pas un assez vif sentiment de la simplicité du texte divin. Croyez, du moins, à ï amour que Dieu a eu pour nous, (I Joan., iv, 16.) // a tant aimé le monde, quil a voulu lui donner son Fils unique. (Joan., iii, 16.) 11 l'a fait homme, afin qu'il pût mourir, victime pour nos péchés. Il lui restait de livrer aux hommes cette chair immolée, afin qu'en la mangeant ils consommassent le sacrifice. Comment accomplira-t-il cette merveille? Dieu a tant aimé le monde! « L'amour, dit Bossuet, peut tout, l'amour fait, pour ainsi dire, l'impossible pour se contenter et pour contenter son cher objet... Il ne nous reste qu'à croire à l'amour et & dire avec

le disciple bien-aimé : Nous avons cru à l'amour que Dieu a eu pour nous. » (Méd. sur les Ev.)

O acte de foi sublime que celui qui invoque l'amour pour motif! O calice de bénédiction que le prêtre bénit chaque jour, vous êtes bien la communion au sang du Christ ! O pain qui nous êtes rompu à la sainte Table, vous êtes la participation au corps du Seigneur ! Unis par vous dans une même foi, nous formons en vous un corps compact, le vrai pain du Père de famille. (ICor., x, 16-17.)

Qu'on vous élève, Pain adorable, au milieu de la lumière et de l'encens! Votre majesté remplit le temple où vous êtes exposé. Sous d'humbles dehors, vous êtes la plus grande gloire de cette cité, r allégresse de cette église et le plus précieux patrimoine de ce peuple qui est le vôtre. (Judith, xv, 10.) O peuple, ô Israël, le Seigneur est grand dans son temple auguste : en sa présence, tu dois adorer et te taire.

Un Dieu a été vu parmi les hommes, et les modestes apparences dont il s'est revêtu ont étonné notre foi. Il se cache : Dieu caché, éclairez nos esprits, et donnez-nous l'intelligence de ce mystère. Sans doute, il est bon que le Sacrement royal demeure le secret des cœurs purs, mais, confesser ses grandeurs, c'est, à notre manière, l'honorer encore, et ce n'est pas le profaner que d'en publier les merveilles,

Celui-là, M. F., confesse sa, foi en Jésus-Hostie,

celui-là publie les merveilles de l'Eucharistie, qui, aux grands jours des Quarante-Heures, sait s'arracher aux soins du siècle, aux plaisirs, aux affaires, et venir prendre rang dans la garde d'honneur qui entoure l'autel. Il fait bon voir vos nobles phalanges, confrères du Saint Sacrement. Votre attitude respectueuse et fière est, à elle seule, un bel acte de foi. Toutes les fois qu'on vous retrouve, aussi nombreux et recueillis, debout ou prosternés dans le sanctuaire, on sent que Dieu est en quelque sorte plus honoré. N'est-ce pas par la foi que nous l'honorons le plus? Et quel acte de foi nous sied-il mieux, M. F., que ces religieuses manifestations?

Ah ! qu'à travers les voiles mystiques de l'Hostie, le Dieu qui épie avec amour toutes vos démarches, vous retrouve toujours fidèles à ce que son culte eucharistique demande de vous. Vous vous glorifiez de votre foi : ne cessez pas d'en donner les preuves.

Sachez tout quitter, le dimanche, pour assister au saint sacrifice de la Messe. C'est votre premier devoir envers l'Eucharistie : que ce soit votre plus précieux instant.

Mais surtout, ah! n'abandonnez pas à vos femmes, à vos enfants, l'heureux privilège de vous asseoir à Pâques, à Noël, plus souvent encore, au banquet eucharistique. Il faut, dans une paroisse, que les hommes communient, mais il faut qu'ils s'y préparent par la foi.

Et, M. F., doivent-ils alors se contenter de cette soumission de leur esprit et de leur cœur à Dieu qui constitue proprement, essentiellement la foi, et qui suffirait pour sanctifier de moins grandes actions? Le chrétien qui aspire à l'union eucharistique avec son Dieu doit faire plus encore. Qu'il excite en lui-même une foi plus vive, plus pénétrante, qui ôte, pour ainsi dire, aux yeux de son âme étonnée et ravie, les voiles mystiques dont le nouveau Moïse se couvre sur ce nouveau Sinaï. Comment en soutenir l'éclat et la gloire? Celui qui ose scruter la majesté du Dieu vivant succombe sous le poids de tant de splendeur. Qui scrutator est majestatis, opprimetur a gloria. (Prov., xxv, 27.)

Saisi d'une crainte respectueuse, d'une sorte d'horreur de religion, il a besoin qu'on le rassure contre son propre respect et l'idée de la divine majesté. Il se prosterne et adorf .

Quand on a su, par la foi, discerner le corps du Sauveur, ainsi que le recommande l'Apôtre, on craint de manger, en le recevant, le pain de sa propre condamnation. Cette communion qu'on s'est promise, on y pense à toute heure. Elle est Tunique préoccupation du sommeil et de la veille. Au lieu de donner à sa préparation quelques instants d'une matinée dérobée à un sommeil superflu ou à des ajustements inutiles, on voudrait y consacrer de nombreux jours de retraite, de silence, de prière et de mortification.

Et ce n'est point là, M. F., l'effet d'une foi triste et mélancolique, d'une foi troublée, sombre et inquiète, fruit d'une conscience embarrassée. Celui qui sait discerner le corps du Sauveur, sait encore s'éprouver soi-même. Cette foi pénétrante qui lui a fait reconnaître son Dieu dans la fraction du pain, cette foi respectueuse et craintive à l'aspect de la manne cachée, deviendra la foi prudente qui s'éprouve elle-même avant de manger le pain et de boire le calice.

Eh quoi? ce calice de bénédiction que le prêtre vient de bénir, n'est-ce pas le sang même de Jésus-Christ? Ce pain que le prêtre distribue aux fidèles y n'est-ce pas son corps adorable ? (I Cor., x, 16.)

C'est la nourriture, c'est le breuvage des forts. C'est le banquet des anges et de ceux qui leur ressemblent. Attirés par un pieux désir, arrachés peut-être par un ordre plusieurs fois répété de la place publique, du monde, des plaisirs, comme les aveugles et les boiteux dont parle l'Evangile, accomplissant enfin un devoir trop longtemps différé, comment ne tremblerions- nous pas en face de notre âme que nous éprouvons et de notre Dieu que nous avons su discerner?

Une confession obligatoire suffira-t-elle à nous rassurer ? Sans doute, elle est le premier besoin de notre âme, et le premier acte de notre préparation. Mais celui qui connaît le don de Dieu, ne s'en approchera jamais sans de plus sérieuseq

épreuves. Il ne saurait le recevoir dans un cœur fumant encore de passions mal éteintes. Il n'a point de repos qu'il n'ait apaisé leurs derniers mouvements, purifié son imagination des derniers vestiges de ses péchés.

Que lui importent les exemples de la multitude, les adoucissements de l'usage, les préjugés des âmes mondaines î Ni les exemples ne le rassurent, ni les préjugés ne l'entraînent, ni l'usage ne le séduit. Sa foi le garde également des maximes humaines et des errements de son esprit propre.

Mais voici bien des effets plus merveilleux encore. Purifié de ses fautes dans le bain de la Pénitence, il veut maintenant les expier. Il veut entièrement dépouiller le vieil homme, humilier sa chair et assurer son progrès dans le bien. Avant de venir se consoler avec les justes, il veut pleurer avec les pénitents. Il se repait du pain de tribulation avant de prendre place au banquet de délices. Il est tout entier à l'œuvre de sa préparation.

Montagnes et collines, obstacles de tout genre et de toute grandeur, il veut tout abattre, tout aplanir. C'est à la sueur de son front que ce fils d'Adam mangera le Pain eucharistique.

0 Jésus, lorsque vous déclariez ne vouloir manger la Pâque qu'avec vos disciples, vous voyiez sans doute, à travers les âges, la préparation laborieuse et pénible (Je ce chrétien qui

sait vous discerner par la foi, et, par la foi, s'éprouver lui-même. Il a pris sa croix et l'a portée à votre suite : n'est-il pas digne de se reposer avec vos disciples et de manger le pain des enfants ? Cum discipulis facto Pascha. (Matth., xxvi, 18.)

Cependant, il hésite encore à s'approcher de vous ; mais il sait que l'Apôtre l'y autorise et que l'Eglise le lui permet : Probet autem seipsum homo et sic de pane illo edat (l Cor., xi, 23.) Il ne sera pas un disciple prévaricateur comme Judas. Il pourra voir sans crainte Dieu face à face. Il se sentira, en sa présence, pleinement consolé, tant la foi produit de merveilles !

Mais avant qu'ait sonné pour nous l'heure de la communion, allons au plus vite adorer Jésus qui repose sur l'autel. C'est là qu'on nous le garde. C'est de là qu'on nous le sert à la sainte Table. C'est de là aussi qu'on nous l'apporU-ra un jour en viatique : « Pain des voyageurs, m'éerierai-je avec Bossuet, je vous adore, je crois en vous, je vous désire, je vous dévore en esprit: vous êtes ma nourriture, vous êtes ma vie ! » (Méd. sur les Evawjiles, LVIejour.) C'est surtout à l'autel, dans sa vie eucharistique et cachée, que Jésus mérite nos hommages. Que ne pouvons-nous, jour et nuit, veiller auprès du tabernacle, prosternés et ravis dans les contemplations de la foi ! Te oportet adorari, Domine. (Baruch, vi, 5.)

Ce fut toujours Fhonneur de votre cité. M. F., de publier, de manifester hautement sa foi en l'Eucharistie. Je ne m'en étonne pas. Vous êtes Français, et ce nom veut dire : primogéniture dans la foi, excellence de la foi. Vous êtes enfants de saint Louis, et vous savez à quoi ce noble titre vous oblige. Avant qu'une charte célèbre ne donnât votre ville à saint Louis comme sa propriété personnelle, vous étiez d'Eglise. Vos pères relevaient de l'abbaye de Psalmodi où tant de générations monastiques se sont succédé, se transmettant de l'une à l'autre la tradition du culte eucharistique. Pouvaient-ils, vos vénérables maîtres, vous cédera de meilleures mains qu'au roi de France? Vous savez combien l'Eucharistie était chère à saint Louis ! Sa foi en ce mystère peut nous servir de modèle. On raconte qu'on vint un jour lui dire : « Sire, dans une église voisine, s'opère en ce moment un grand miracle. Notre- Seigneur apparaît dans l'hostie. Accourez voir cette preuve de notre foi en la présence réelle. » Alors, souriant : « Allez, dit-il, si vous doutez. Quant à moi, je crois sans avoir vu. Ma foi me suffit : le témoignage de mes sens n'y ajouterait rien. » Réponse sublime, telle qu'un saint seul pouvait la faire. Soyons, quant à nous, plus modestes. Disons avec le père du jeune épileptique guéri par Notre-Seigneur : « Je crois, Seigneur, mais venez à mon aide de peur que je ne perde ma foi. Credo, Domine, adjuva increduli-

taiem meam. » (Marc, ik, 23.) Qu'arriverait-il, M. F., si votre foi venait à s'obscurcir ou à s'éteindre ? si vous, qui êtes le sel de la terre, veniez à vous affadir? si les témoignages publics et solennels de foi en l'Eucharistie pouvaient cesser jamais dans cette paroisse? Mais quoi? saint Louis ne protège-t-il plus ses fidèles enfants, et n'est-il pas, du haut du Ciel, le gardien jaloux de votre foi séculaire ?

On voit, sous le porche de Saint-Germain l'Auxerrois, à Paris, une belle statue de sainte Geneviève tenant à la main un flambeau dont la lumière vacille à tous les vents et menace à chaque instant de s'éteindre. Un démon, caché entre deux piliers, va projeter sur elle un souffle perfide. Mais, ne craignez rien, un ange prendra le flambeau symbolique des mains de la Patronne de Paris et ira le rallumer aux cierges de l'autel.

Voilà, M. F., sur l'autel des Quarante-Heures, la source, l'aliment de votre foi ! Jésus-Christ en est l'auteur : il en sera le réparateur. Honneur, gloire, adoration lui soient à jamais rendus jusqu'aux siècles des siècles !

Ainsi soit-il.

Lundi des Quarante-Heures

Sacrificate sacrificiion justitiœ et sperate in Domino.

Offrez le sacrifice de justice et espérez dans le Seigneur, (Ps. vi, 6.)

Mes Frères,

La foi nous apprend à connaître et à apprécier le don de Dieu caché sous les espèces du pain et du vin eucharistiques. Nous l'avons proclamé, hier, en face de ces autels, de ce nouveau Thabor où il fait si bon habiter avec Jésus : le sacrifice de la nouvelle loi est vraiment un sacrifice de justice, un sacrifice saint et sans tache. Unissons-nous à Jésus qui l'offre, offrons-le avec lui, et attendons tout de lui en retour. Après s'être donné lui-même à nous dans l'Eucharistie, Jésus- Christ pourrait-il rien nous refuser? Allons avec

1 Sermon prêché k Aiguesmortes, le 4 mars 1889. sermons 19

confiance vers le trône de miséricorde, afin d'obtenir secow^s et pardon. (Hebr., vi, 16.) A l'hommage de notre foi, joignons aujourd'hui celui de notre espérance. N'est-il pas vrai que notre espérance est comblée dans l'Eucharistie? Que ce sacrifice de justice fut l'attente et le désir du inonde, notre attente et notre désir personnels? N'est-il pas vrai aussi qu'après avoir tant reçu dans l'Eucharistie, nous sommes fondés à tout attendre, à tout espérer par l'Eucharistie : les biens spirituels de ce monde, et les biens éternels dont ils sont l'image et les avant-coureurs?

Quand nos motifs d'espérance nous seront mieux connus, nous oserons, avec plus de confiance, entrer dans le temple où Jésus habite, fort des sacrifices offerts ou de ceux que nous devrons offrir encore. Introibo in domum tuam in holocaustis. (Ps. lxv, 13.) Offrez le sacrifice de justice, et espérez dans le Seigneur.

Depuis la faute de notre premier père, une malédiction terrible pesait sur l'humanité. Les rapports de religion étaient devenus difficiles entre Dieu et sa créature. On savait que Dieu tenait rigueur à l'homme. N'avait-il pas châtié les coupables, et fait sentir à leurs descendants le poids de sa colère ? Aussi, s'était-il répandu

dans le monde une certaine frayeur religieuse : cette impression secrète que Dieu était justement irrité contre nous. Apaiser le courroux de la divinité, tel était tout l'objet de la religion, telle était la raison de tous les sacrifices. Nul n'osait s'approcher de Dieu, car tous se sentaient criminels et Dieu leur apparaissait comme un juge irrité. Tous tremblaient devant la face de Dieu, car ils craignaient que Dieu ne leur apportât le châtiment, la vengeance, le supplice, la mort. Nous mourrons tous, disent-ils, si Dieu se présente seulement à nous. (Ex., xx, 19.) Puisse Dieu se cacher dans la nue ou sous le voile mystérieux du Saint des saints ! Son peuple ne peut plus supporter sa vue. La loi défend de paraître devant Dieu les mains vides, et l'on sent l'impuissance des sacrifices qu'on peut lui offrir. L'humanité tâtonne; elle essaye successivement de toutes les victimes. Elle s'arrête de préférence sur les sacrifices sanglants : n'a-t-elle pas imaginé partout des dieux sanguinaires et homicides ? Voyez les Ammonites assemblés. Sur un immense brasier est assis Moloch, le dieu de bronze. Des mères ont apporté leurs jeunes enfants et vont les lui offrir pour apaiser son courroux. Une dernière fois elles les embrassent, puis les voient jeter, par les ordonnateurs du sacrifice, dans les flancs rougis de l'idole. Le son des instruments sacrés couvre les cris des enfants et les sanglots de leurs mères. Qu'importent ces

sanglots et ces cris de douleur, si Moloch est apaisé, si le dieu devient favorable à Ammon !

Moïse a beau interdire à sa nation ces rites impies. Le juif est persuadé que sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon. Sine sangainis effusione non fit remissio. (Hebr., ix, 22.) Il ne peut croire que le sang des boucs et des taureaux remplace le sang des hommes. Abraham n'a point été surpris que Dieu lui demandât le sang d'Isaac, et Jephté, vainqueur, a fait vœu d'immoler la première âme qui paraîtrait devant lui. C'est sa fille qui s'empresse de venir l'embrasser, et qui demande pour toute grâce un sursis de deux mois pour pleurer sa jeunesse trop tôt moissonnée.

Passons sur d'autres plages. Au sein d'une civilisation différente, et en apparence plus raffinée, l'homme prête aux dieux un pareil courroux et leur offre aussi du sang. C'est la flotte des Grecs que des vents contraires retiennent dans le mouillage d'Aulis. Un devin, vendu aux ennemis d'Agamemnon, déclare que Diane, la déesse qui fait mourir, n'enflera les voiles d'un vent propice que si la fille du roi des rois lui est sacrifiée. Iphigénie est demeurée à Argos, au palais paternel. Agamemnon la mande, avec Clytemnestre sa mère, sous prétexte de l'unir à l'un des héros de l'armée. A peine arrivée, la victime apprend le fatal secret; elle implore la pitié de son père que la superstition aveugle,

puis, résignée à son triste sort, elle monte à l'autel de Diane à la face de toute la Grèce assemblée.

Voyez, maintenant, dans la forêt gauloise, sur quatre pierres moussues, une grande dalle grise. C'est un dolmen. Sur la dalle grise est une rigole où doit couler le sang. On amène les prisonniers de guerre, des jeunes filles, des enfants. « Frappe, frappe, s'écrie l'homme des chênes, frappe! Pour satisfaire pleinement le ciel, il faudrait un sacrifice impossible : humain, parce que l'homme est coupable ; divin, parce que l'offense se mesure sur le rang de l'offensé, et que l'offensé, c'est Dieu. »

Mais tout à coup, au sein de son éternité immuable, Dieu prend en pitié sa créature. Il plait au Fils de se substituer aux victimes impuissantes. 11 s'approche du trône de son Père : Vous avez refusé, 6 mon Père, lui dit-il, d'agréer les sacrifices et les offrandes. Me voilà. Que les exigences de votre justice soient satisfaites. Tune dixi : Ecce venio. (Ps. xxxix, 8.) Et, la veille même de sa Passion et de sa mort, prenant en ses mains vénérables le pain et le calice : Ceci est mon corps, dit-il, ceci est mon sang. Faites ceci en mémoire de moi. (Matth., xxvi, 26-28.) Et l'Eucharistie était instituée avec le sacerdoce destiné à la perpétuer sur la terre.

Alors, parmi les nations ensevelies dans les ténèbres de la superstition, une immense cla-

meur'despérance s'est fait entendre : c'est l'allégresse du monde enfin rassuré dans ses terreurs. Espoir, confiance à tous! Ammonites, gardez vos enfants. Fille de Jephté, et vous fille d'Agamemnon, vous ne monterez pas à l'autel. Votre sang ne coulera pas, ô fils des Gaulois, sous le couteau recourbé du druide. Espérance à vous, pauvres condamnés ! Espérance à vous, pauvres mères ; gardez vos fils : c'est Dieu qui donne le sien. L'impossible s'est accompli. La victime sera divine à la fois et humaine. Venez la voir à la Cène, en attendant le Calvaire. Venez la voir au Calvaire, en attendant l'exposition solennelle des Quarante-Heures.

Le désiré des collines éternelles a apparu au monde. Abraham a voulu voir son jour : il ne l'a vu que d'une vision prophétique. Mais cette espérance lui a suffi. Vidit, et gavisus est. <Joan., vin, 56. )

Pour nous, qui avons faim et soif de la justice, l'Eucharistie n'est-elle pas notre unique espérance ? N'avons-nous pas un ardent désir de contempler Dieu face à face, dans son Sacrement? Et notre désir ne va-t-il pas au delà de cette adoration muette ? « Dans le transport de l'amour humain, dit Bossuet, qui ne sait qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer en toutes manières, et, comme disait ce poète, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime, pour le posséder, pour s'en nourrir, pour

s'y unir, pour en vivre? Ce qui est fureur, ce qui est impuissance dans l'amour corporel, est vérité, est sagesse dans l'amour de Jésus : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » (Méditations sur les Evangiles, XXIVe jour.}

Ah ! combien de tels désirs honorent l'âme qui les forme î Dieu y trouve aussi sa gloire. Jésus demande, pour se donner à nous tout entier, la faim et la soif du cœur. Interioris hominis quaerit esuriem, dit saint Augustin. Si quelqu'un a soif de vie éternelle, qu'il vienne à Jésus ! Si quelque prodigue se sent mourir de faim loin de son père, qu'il apporte à ses pieds l'humble aveu de ses égarements. S'il est des âmes lasses de lutt< >. s'il est des cerfs altérés qui courent après les fontaines, des déshérités qui iront rien à attendre que de la providence, l'Eucharistie, du moins, ne leur manquera pas. Pour réaliser ces unions intimes qui comblent nos espérances, le divin époux de nos âmes sera toujours prêt. Nul ne viendra le demander à la table sainte, qui ne le reçoive et ne l'emporte dans toute sa vérité, dans toute sa réalité, dans la plénitude même de sa substance. Vere, realiter, substantialiter. {Conc. Trid.) Oh ! enivrements d'une âme pure qui a mis dans l'Eucharistie toute son espérance ! 0 attente pleinement remplie, ô désirs surabondamment comblés, ô bonheur sans mélange et sans cesse renaissant t II ne tient qu'à moi, Seigneur, de m'en donner à nouveau le

bienfait. Demain, demain encore, chaque jour de ma vie, vous vous livrerez à mon âme, ô Jésus. Et erit sicut hodie, sic et cras, et multo amplius. (Is., lvi, 12.) Après cela, dites-moi, M. F., si toute votre espérance n'est pas remplie dans l'Eucharistie. J'ajoute que vous puisez dans ce mystère le secret d'une plus haute espérance, et le moyen de la réaliser.

Tous les biens qui ont charmé notre vie nous sont venus avec l'Eucharistie. Par elle nous viendront de plus grands biens encore, les biens de la vie qui ne finit pas.

L'Eucharistie, d'abord, avive, exalte notre espérance par ce qu'elle lui donne. Elle engendre en nos âmes le désir de la recevoir encore, de la recevoir toujours, et ce désir est le premier degré de la vie intérieure, le premier pas vers la sainteté. C'est Jésus qui parle dans les saints livres : Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif. (Eccli., xxiv, 29.) Ils ne connaissent pas, ceux qui mangent le pain eucharistique, ce dégoût criminel, cette répugnance coupable que les foudres seules et les anathèmes de l'Eglise amènent une fois l'an au banquet d'amour ! Arrière ce goût émouce cœur de glace , cette âme pesante et tiède ! Entendez sa blessante réponse aux avances de

Jésus. Et appositus est in conspectu ejits pa?iis. Qui ait : No?i comedam. (Gex., xxiv, 33.) Le pain lui est présenté pour qu'il s'en nourrisse : Je n'en ferai rien, dit-il aussitôt. Eh quoi ! la foi n'a-telle donc pas pu faire naître dans cette âme le désir de recevoir en elle un Dieu qui ne demande qu'à se donner? Et l'espérance n'aura-t-elle pas plus que la foi prise sur elle ?

L'Eucharistie agit sur les âmes par un attrait irrésistible : l'attrait de l'espérance enfin comblée. Elle fait entendre aussi d'éloquents appels. Du haut de son trône lumineux, Jésus-Christ dit à votre âme : C'est moi qui serai ton salut : Die animée meœ : Salas tua ego sum. (Ps. xxxiv, 3.) J'adresse mes appels à tous les fidèles de la terre : puissent-ils les entendre et s'asseoir à mon banquet ! Oculi met ad fidèles terrée, ut sedeant mecum. (Ps. c, 6.) Venez tous, ô invités du Père de famille. Venez manger de ce pain que je vous offre, et boire de ce vin que j'ai mélangé pour vous dans la coupe enivrante. Vernie, cornedite panem meum, et bibite vinum quod miscui vobis. (Prov., ix, 5.) Si ces tendres appels de l'Eucharistie sont entendus de vous, M. F., si vous rendez votre vie si pure et si sainte que vous la receviez chaque jour ou que chaque jour vous soyez en état de la recevoir, dites-moi, ainsi désirée, ainsi reçue, ne sera-t-elle pas pour vous le motif d'une grande espérance ? Ayant tant reçu dans l'Eucharistie, ne vous sera-t-il pas

permis de tout attendre encore par l'Eucharistie?

Après une vie toute remplie de communions bien faites, que Dieu vous réserve une dernière et plus douce encore communion. Qu'il vous donne de partir pour l'éternité avec l'hostie aux lèvres. Il le fera, ayez-en l'espérance, car le Psalmiste a dit de lui qu'il était la joie de notre matin et du soir de notre existence. Exitus rnatutini et vespere delectabis. (Ps. lxiv, 9.) Mais plus loin encore s'étend la puissance de l'Eucharistie. Elle est le prélude et le gage de la communion qui n'a point de fln, et qui fait les délices des bienheureux durant l'éternité. Nos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. A nous qui mangeons la manne nouvelle, est promise la vie éternelle. Qui manducat me, et ipse vivet propter me. (Joan., vi, 58.) « C'est donc là, s'écrie Bossuet, le fruit de l'Eucharistie ; elle est faite pour contenter le désir que nous avons de vivre, et pour cela nous donner la vie éternelle dans l'âme, par la manifestation de la vérité ; et dans le corps, par la glorieuse résurrection. Seigneur, qu'ai-je à désirer? De vivre; de vivre en vous, de vivre pour vous, de vivre de vous et de votre éternelle vérité ; de vivre tout entier; de vivre dans l'âme, de vivre même dans le corps; de ne perdre jamais la vie, de vivre toujours ! j'ai tout cela dans l'Eucharistie, j'y ai donc tout, et il ne reste qu'à jouir. » (Méd.

sur les Evang., XXIXe jour.) Si tel est, dès cette terre, le partage des âmes saintes, que sera-ce donc. M. F., que la possession sans fin de Dieu durant une éternité ! Quid erit in patria si tanta est copia delectationis in via ? (S. Aug., Confess.)

M. F., le culte confiant de l'Eucharistie fut toujours le plus beau privilège de notre patrie française. Voyez Clovis doucement ému à son entrée dans la cathédrale de Reims, par les dehors du culte eucharistique et la majesté religieuse dont s'entourait, dans son temple, le Dieu de Clotilde. « Mais c'est ici le ciel ! s'écria-t-il. — Non, Sire, lui répondit saint Rémi. C'est seulement le chemin qui y conduit. » Voyez Charlemagne, à la tête de ses pairs, remplissant son devoir pascal sur les bords du Rhin, tandis que, déguisé en mendiant, Witikind, le redoutable Saxon, épie l'attitude de ces guerriers à la Table sainte, et compte leurs espérances en comptant ceux à qui il voit le Christ sourire. Robert le Pieux expie son aveuglement passager en chantant l'Eucharistie dans des hymnes qui sont demeurées et que nous chantons encore. Saint Louis garde son âme pure de tout péché mortel, autant pour demeurer digne de communier que pour plaire à sa pieuse mère. Nous pouvons donc nous écrier avec le patriarche Tobie : Nous sommes les fils des saints. Filii sanctorum surnus. (Tob., ii, 18.) Que notre passé religieux

nous soit pour l'avenir un heureux présage. Ne doutons pas de la France. L'Eucharistie est son espérance : tant qu'elle sera honorée parmi nous; tant qu'il y aura des villes fidèles, et, dans ces villes, des confréries d'hommes et de femmes pour entourer l'autel des Quarante- Heures, qu'on ne nous dise pas que l'esprit religieux est éteint en France. Qu'avec un penseur pessimiste on ne s'écrie pas : « Ce sont encore les Français, mais non les mêmes. > (Pascal.) Nous sommes une preuve vivante qu'il y a encore de vrais Français de France, comme disaient nos vieux poètes nationaux.

Seigneur, vous avez bien voulu autrefois promettre à Abraham la grâce de Sodome, s'il se trouvait dans cette ville seulement dix justes. (Gen., xviii, 32.) Protégez, sauvez, bénissez une ville où, par centaines, par milliers, d'un concert unanime, on s'associe à vos saintes solennités, où la foi en l'Eucharistie a engendré une telle espérance ! où l'on aime à venir dans vos temples, offrir le sacrifice de justice, et témoigner ainsi qu'on n'attend rien sur la terre qui ne soit donné dans l'Eucharistie, et qu'on n'aspire au bonheur du ciel que par la grâce de l'Eucharistie. Sacrificate sacrificium justitiœ et sprrate in Domino.

Amen.

Mardi des Quarante-Heures '.

Super omnia autem hœc, charitatem habete, qitod est vinculum pevfectionis.

Au-dessus de la foi, au-dessus de l'espérance, mettez la charité :

elle est le lien de la perfection.

(Coloss., III, 14.)

Mes Frères,

En nous retrouvant pour la dernière fois sur ce Thabor, où il fait si bon habiter avec Jésus, l'heure est venue de lui adresser nos unanimes et solennelles protestations d'amour. La foi nous en fait un devoir, et l'espérance nous rend ce devoir facile et doux. Après avoir successivement déclaré devant ces autels que l'Eucharistie était le plus saint objet de notre foi. et qu'en elle et par elle étaient réalisées toutes nos espérances,

(1) Sermon prêché à Aiguesmortes, le 5 mars 1889

achevons de parcourir aujourd'hui le cercle vénérable des vertus. Mettons le comble à nos adorations. Au-dessus de la foi, au-dessus de l'espérance, que l'amour soit le dernier mot de notre religion, notre dernier et parfait hommage à l'Eucharistie : Charitatem habete, quod est vinculum perfectionis.

Considérons ensemble le devoir de l'amour; mesurons-en l'étendue, excitons-nous à le remplir. Que de motifs n'avons-nous pas d'aimer l'Eucharistie ! Pourrions-nous, pour nous les rappeler, espérer une plus touchante occasion? Si la parole de Dieu a toujours pu se faire entendre à la face de Jésus-Hostie durant ces Quarante -Heures, avec une confiance nouvelle, ô notre Dieu, nous allons élever encore la voix, devant vos autels, puisqu'il nous faut prêcher votre amour.

En face de l'Eucharistie, la tiédeur est un crime et l'indifférence ne se comprend pas.

Qu'est-ce, en effet, que refuser à Jésus-Hostie son plein et entier amour ? C'est le braver dans l'exercice de ses plus miséricordieux attributs. C'est afficher, au moment précis où Jésus est pour nous le plus aimable, un dédain inconsidéré de son amour. C'est étaler, jusque dans son temple, notre déchéance, nos reculs, et comme provoquer Jésus à les comparer avec l'état de ferveur, seul digne d'une âme chrétienne. C'est aussi jouer ce double rôle d'ami et d'ennemi de

Dieu. On est l'ami de ce Dieu en qui on croit, en qui l'on espère, et on lui refuse cependant ce témoignage suprême d'amitié : l'acte d'amour. On n'a nul égard à ces paroles terribles de l'Evangile : Celui qui n'est point avec moi est contre moi, et celui qui n'amasse point avec moi dissipe. i'Matth., xn, 30.) On s'oppose sans scrupule et de toute la résistance de sa tiédeur à ce que le désir de Notre-Seigneur s'accomplisse : Je suis venu apporter à la terre le feu d'amour : veux-je autre chose si ce n'est qu'elle s'embrase! (Luc, xn, 49.)

Eh ! ne craint-on pas ce reproche sévère. adressé, dans l'Apocalypse, à toutes les âmes indifférentes en la personne de l'évêque d'Ephèse : « Je connais tes œuvres, tes travaux ; je connais ta foi et ton espérance, mais j'ai contre toi que tu es déchu de ton amour d'autrefois. Habeo adversum te quod charitatem tuam primam reliquisti? » (àpoc., n, 4. i Et parce qu'il a contre nous ce reproche, Jésus ne peut plus nous regarder avec la même complaisance. Selon une énergique expression de l'Apocalypse, notre indifférence lui soulève le cœur : à peine peut-il s'empêcher de nous rejeter du nombre de ses enfants.

Eh quoi? trahir ainsi les devoirs de l'amour ! Ne rendre à Jésus, pour l'insigne bienfait de son sacrement, qu'indifférence et ingratitude, c'est le trahir delà manière la plus coupable, puisque

c'est le trahir sous des apparences amicales. On fait encore l'œuvre de Dieu, mais, parce qu'on la fait avec négligence, on encourt la malédiction du Prophète : Maledictus qui facit opus Dei fraudulenter. (Jerem., xlviii, 10. )

Ames arides, os desséchés, je vous en conjure, écoutez, appréciez, suivez la parole de Dieu : Ossa arida, audite verbum Domini! (Ez., xxxvn, 4.) Dieu a le droit de vous demander votre amour. Il en a d'autant plus le droit que vous protestiez naguère, à ses pieds, de votre foi et de votre espérance. Sortez de cette torpeur qui lui est si pénible à voir. Jetez-vous tout entiers dans ses bras : ses grâces sont à ce prix. Et .ne dites pas que la foi suffit à nous rendre l'Eucharistie propice et fructueuse . La charité seule nous permet de recueillir de ce sacrement tout le fruit dont il est chargé, toutes les grâces dont il est rempli.

Le devoir de l'amour est de tous nos devoirs le plus pressant. Il est aussi le plus facile et le plus doux. Jésus nous y attire et nous y provoque. Non content de s'être immolé pour nous, à la Cène et sur la Croix, il nous a légué à perpétuité le souvenir de son immolation. Il nous a laissé sa chair à manger et son sang à boire, e afin, dit Bossuet, qu'en nous les appropriant de cette sorte, nous nous souvenions plus tendrement qu'ils ont été immolés pour nous. » (Méd. sur les Evanrj., XXXV II* jour.) Faites

ceci, a-t-il dit à ses prêtres, en mémoire de moi. (I Cor., xi, 24.) Or, qu'est-ce, M. P., que faire cela en mémoire de Jésus, si ce n'est le faire en mémoire de son amour ? Et, par ce seul souvenir, notre cœur ne va-t-il pas s'enflammer, notre amour s'épancher en pieux désirs, en promesses salutaires ?

O puissance du souvenir ! Parole que nous devrions avoir présente à notre esprit toutes les fois que nous paraissons devant les autels, alors surtout que nous allons communier. Quel amour en jaillirait comme d'une source féconde! Amour ardent, amour avide, affamé! « C'est, vous disaisje hier, avec saint Augustin, la faim et la soif du cœur que demande le Pain eucharistique. » Arrière donc ce dégoût criminel de la manne d'amour! Arrière ce cœur tout de glace, cette âme froide et tiède en présence des avances de Jésus ! Où est donc l'amour ? Où est le souvenir de l'amour de Jésus ?

Souvenir de cette génération virginale dont son amour n'eut pas horreur, selon le langage de saint Ambroise. ( Hymne Te Deum.) Souvenir de cette naissance délaissée, de cette vie souffrante et de cette mort ignominieuse, endurée pour nous. Où est-il le souvenir de l'Incarnation et de ses mystérieux abaissements ? De la Rédemption et du baptême de sang dans lequel nous fûmes lavés ?

Oh! M. F., souvenez-vous de cette vie de

trente-trois années, toute semée de ses bienfaits, remplie des témoignages de son amour ! Souvenez-vous de l'heureuse étrangère, guérie par le seul attouchement de sa robe ; de Madeleine, sanctifiée pour avoir essuyé de ses cheveux ses pieds adorables ! Souvenez-vous de tous ceux qui le suivirent dans ses pèlerinages, à qui il fut donné de le voir et de l'entendre, de toucher de leurs mains ce Verbe de vie (I Joan., i, 1), comme parle saint Jean. Mais, surtout, entendez encore, après dix-huit siècles, entendez partir du haut de cet autel, ce tendre appel du Sauveur : J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous. Desiderio desideravi hoc pascfia manduco.re vobiscum. (Luc, xxn, 15.)

Et lorsque l'heure sera venue pour vous de manger la Pâque, qu'à ces souvenirs votre cœur s'embrase ; que votre âme, transportée d'amour, coure au-devant des tendresses de Jésus : « L'amour de Jésus, dit saint Bernard, est comme l'amour de l'époux, ou plutôt, cet amour est l'unique époux de notre àme, et cet amour ne demande en retour qu'un amour réciproque : Sponsi amor, imo spotisus amor solam amotis vicem requirit. »

L'amour, M. F., réclame de vous plus encore. Non seulement il retrace à vos yeux le souvenir de Jésus. Il veut encore, en rayonnant sur votre visage, annoncer ce divin Maître à tous les heureux témoins de vos adorations et de vos corn-

munions : Toutes les fois, dit saint Paul, que vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur. (I Cor., xi, 26.)

L'amour que le Christ vous témoigne dans ce sacrement, vous presse de lui donner en retour votre amour : Char it as Christi urget nos ! (II Cor., v, 14.) Un des plus nobles génies de l'antiquité, Platon, aimait à s'écrier, au rapport de saint Augustin : « Oh ! si Dieu pouvait être vu de nous, quel amour n'exciterait-il pas en nous ! » Mais peut-être, vu face à face dans toute sa gloire, Dieu nous frapperait-il d'une terreur religieuse qui ne laisserait place, en notre cœur, qu'à l'adoration, et intimiderait notre amour. Mais admirez les touchantes industries d'un Dieu qui veut ouvrir comme de force votre cœur. Sous le pain et le vin, il n'est plus que l'agneau de Dieu chargé des péchés des hommes, et cet agneau parait comme immolé : Vidi agnum tanquam occisum. (Apoc., v, 6.) II a une bouche et ne profère aucun gémissement: des yeux, et ses yeux comme ses regards demeurent invisibles ; des pieds, et il ne fuit point devant l'approche du sacrilège qui vient le profaner. Ah I combien l'Eucharistie annonce-t-elle, de siècle en siècle, la mort du Sauveur ! Elle nous le livre sous des dehors à la fois les plus touchants et les plus accessibles. Ecrions-nous avec l'épouse des Cantiques : « Puisque mon Bien-Aimé se donne à

moi sans réserve, je veux être tout à lui. Dilectus meus mihi et ego illù » (Cant., h, 16.)

Jésus présent parmi nous, voilà sans doute un premier et puissant stimulant à notre amour. Mais Jésus, parlant amoureusement à nos âmes, dans le silence de l'adoration, fait plus encore. Il nous transporte alors, comme il transportait, le long de la route, les voyageurs d'Emmaiis. Ils ne s'en apercevaient pas tout d'abord, tant les absorbaient les discours de Jésus. Mais à peine la fraction du pain leur eut-elle ouvert les yeux qu'ils s'écrièrent à l'envi : Notre cœur n'était-il pas brûlant d'amour, tandis que Jésus nous parlait? (Luc, xxiv, 32.)

0 Dieu, entraiuez-moi par vos discours, comme vous m'attirez par vos abaissements ! Ces abaissements me parlent, et vous m'en devenez plus cher. Vous vous montrez prodigue de vousmême, libéral à l'excès, tant vous êtes rempli du désir de posséder mon cœur. Sous le sacrement de votre amour, votre cœur veille pour épier mon retour. Pour m'aimer davantage, vous voudriez être aimé de moi ; ainsi parlez-vous dans les saints Livres : Ego diligentes me diligo. (Prov., viii, 17.) Ah ! en présence d'aussi touchants appels, d'aussi précieuses avances, anathème à quiconque résiste encore, à quiconque hésite à faire l'acte d'amour : Si quis non amat Dominum nostrum Jesum Christum, sit anathema. (I Cor., xvi, 22.)

O vous qui êtes demeurés sourds aux tendres appels de Jésus, que du moins les exemples vous édifient et vous entraînent ! Voyez cette cité tout entière remuée par la pensée des Quarante-Heures ! Voyez ces fidèles innombrables, ces confréries empressées à parcourir les rues de cette nouvelle Jérusalem ! Où allez-vous ? demande-t-on à cette foule. Que cherchez-vous? Où dirigez-vous vos pas ? Invenertmt me custodes qui circumeunt civitatem. (Cant., v, 7.) Oh ! n'arrêtez pas notre marche ; aidez-nous plutôt ! Nous cherchons le Bien-Aimé de nos cœurs. Savez-vous sur quel lumineux Thabor il a apparu ? Quel est le temple que sa présence honore plus particulièrement aujourd'hui? O mes désirs, devancez-moi dans ce temple! O mon amour, volez au pied de cet autel ! Annoncez à mon Bien-Aimé que je me meurs si je suis plus longtemps privé de sa présence. Nuntiate ei quia amore langueo. (Cant.. v, 8.) Et la foule arrive où sa piété l'appelle. Elle remplit le temple des Quarante-Heures. Elle y demeure auprès de Jésus. N'a-t-elle pas trouvé celui que son cœur aime ? Pourrait-elle l'abandonner et déserter un spectacle qu'il fait si bon contempler? Inceni quem diligit anima mea : tenui cum, nec dimittam. (Cant., ni, 4. i

Oh î que le Bien Aimé vous accorde, en ce jour, le baiser de sa bouche ! (Cant., i, 1. ) Que la chair du Sauveur purifie vos lèvres, et que son sang,

comme un torrent embrasé, se répande dans votre sein. Que, précieux effet d'une fervente communion, Jésus place, comme un sceau, sur votre cœur, l'hostie sainte. Désormais, vous n'aimerez que lui seul : vous l'aimerez sans partage. Pone me ut signaculum super cor tuum. (Gant., vin, 6.) Qui donc, après de telles faveurs, oublierait jamais l'amour de Jésus? Qui pourra jamais nous faire sortir de son cœur où il fait si bon habiter ? Les grandes eaux des tribulations peuvent venir, la faim et la nudité, les dangers, le glaive, la persécution, rien ne nous arrachera à l'amour de Jésus. Quis nos separabit a charitate Christi? (Rom., vin-, 35.)

Tels sont, M. F., les transports de l'amour qui attend, reçoit, possède son bien-aimé.

On raconte qu'un grand général, banni du milieu de son peuple, alla demander à un roi voisin l'hospitalité d'une nuit. Ce roi fut tellement réjoui d'avoir pour hôte un homme aussi illustre, que, trois fois, il se réveilla en s'écriant avec transport : « J'ai Thémistocle, je possède Thémistocle 1 »

Si, durant le cours de cette journée bénie des Quarante-Heures, M. F., vous vous êtes écoutés vous-mêmes, au pied de l'autel, dans le silence de votre muette prière, qu'avez-vous entendu, dites-le-moi, au fond de votre cœur, sinon ces simples mots, si expressifs dans leur simplicité : J'ai, je possède mon Dieu. Mon bien-aimé

est à moi et je suis tout à lui. (Cant., u, 16.) Tel est, depuis ce matin, votre heureux sort. Vous avez reçu l'hôte illustre que. depuis longtemps, vous attendiez. Il a quitté, pour venir vous visiter, non une patrie ingrate où il fût persécuté. mais le séjour même de la gloire. Après vous y être préparés par la foi, par l'espérance, vous deviez mieux sentir les effets de tant d'amour. Vous les avez profondément sentis.

Au soir de ce jour de grâce, avant que s'éclipse notre soleil eucharistique, il vous a plu de vous réunir encore autour de cet autel pour redire ensemble vos protestations d'amour. Ah ! tandis qu'il est encore si près de votre cœur, ce Dieu tout aimable, priez-le, invoquez-le. bénissez-le. lnvoca eum dum prope est. (Is., lv, 6.)

Surtout, M. F., réjouissez-vous pleinement, entièrement. Comment les amis de l'époux seraient-ils dans la tristesse, tandis que l'époux est encore parmi eux ? (Matth., ix, 15.) L'époux est là : il est dans vos cœurs : vous sentez vivement les délices de sa présence. L'Ecriture nous dit du Pain eucharistique qu'il a pour nous tous les charmes que nous voulons bien y trouver nousmêmes. Pour vous, Jésus a aujourd'hui toutes les douceurs : son amour vous comble et vous suffit.

Pourriez-vous jamais y renoncer? Pourriezvous, par votre faute, vous en priver? Pourriezvous, un jour, par votre indifférence ou votre

indignité, ne trouver plus aucun charme au banquet eucharistique ? Ecoutez, il en est temps encore, puisque dès maintenant vous pouvez tout prévenir, écoutez la plainte que Jésus vous adresserait alors. Jésus, en ces jours de grâce, parle à vos cœurs d'une voix plus amicale. Il se plaint d'être oublié, méconnu par des âmes qui ont goûté de ses chastes embrassements. Il vous demande une expiation de leur crime. Ne laissez pas ses prêtres et ses ministres gémir seuls, selon la parole du prophète, entre le temple et V autel. (Joël, ii, 17.) Ce n'est pas trop de vos libres hommages pour compenser la douleur que tant de trahisons perfides lui ont causée. Ecoutez sa plainte prophétique : Si encore celui qui m'a maudit était nn ennemi, si celui gui m'a blasphémé m avait toujours haï, je me cacherais sans cloute devant lui, je fuirais son regard, je l'éviterais. Mais que ce soit toi, mon ami, avec qui je ne formais qu'un seul cœur, mon compagnon, mon convive, toi qui, à ma table, mangeais avec moi un pain de délices ! (Ps. liv, 13-15.)

Ah ! M. F., que tout autre soit votre histoire ! Que rien ne vous sépare jamais de l'amour de Jésus, et qu'on puisse dire de vous tous ce que saint Jérôme raconte d'un saint serviteur de l'Eucharistie : Oculis (■hristumdesiderantibîis, nihil aliud dignatus est aspicere. Le Christ est son attente : rien ne saurait en détourner ses reuards.

• Il est raconté, M, F., dans le livre de Josué, que ce chef du peuple de Dieu, ayant réuni en Sichem toutes les tribus, représentées par leurs princes, leurs anciens et leurs juges, leur tint ce discours : Voici ce que vous dit le Seigneur, Dieu d'Israël. Vos pères, Tharé, père d'Abraham, et Nachor, habitaient autrefois au delà du Jourdain, où ils adoraient les faux dieux. Je choisis Abraham, votre père,... je le conduisis en Chanaan et je lui donnai une postérité illustre: lsaac, Jacob,... les douze patriarches,... Moïse, Aaron, qui vous ont délivrés de l'esclavage d'Egypte. Pour eux, je frappai les Egyptiens, j'ouvris un chemin à travers la mer Rouge, je vainquis les Amorrhéens, les Moabites, Jéricho, et je vous donnai une terre féconde que vous n'aviez point défrichée, des villes que vous n aviez point bâties, des vignes, des oliviers que vous n'aviez point plantés. Pour tous ces bienfaits, je ne vous demande qu'une chose : craindre mon nom, me servir d'un cœur parfait et sincère, et détruire les idoles de vos pères coupables. Peut-être vous semble-t-il mauvais de servir et d'aimer votre Dieu ? Choisissez, à cette heure. Je ne veux pas qu'il y ait de l'indécision dans votre conduite, ni de partage dans vos adorations. Ou les idoles. ou moi ! et tout ou rien !

A ces mots, de Sichem s'éleva une vaste clameur d'où s'échappaient ces magnifiques paroles : Loin de nous toute hésitation, tout par-

tage : Nous servirons notre Dieu tout seul, et nous le servirons d'un culte parfait. (Josue, xxiv, 1-24.)

Que ce soit, M. F., la conclusion de vos méditations durant ces trois jours des Quarante- Heures. Au Dieu qui a tant fait pour vous, et qui s'est donné lui-même à vous avec tant de libéralité, à Jésus-Hostie, foi, espérance et amour, dans les siècles des siècles.

Ainsi soit- IL

Communion pascale '.

Jésus-Christ non seulement nous accepte à sa table, mais il nous presse de nous y asseoir.

La communion pascale est une affirmation de notre foi en la religion dont l'Eucharistie est le plus noble objet.

Elle est la réalisation et l'aliment de nos espérances.

Elle est, par excellence, l'expression de l'amour de Dieu envers nous, et de notre propre amour envers Dieu.

(Cf. Sermons et allocutions aux Hommes seuls, p. 50.)

1 Cf. Nos Sermons et allocutions aux Hommes seuls, Paris, 1898, où l'on trouvera le développement du sujet que nous ne faisons qu'indiquer ici. — Prière indulgenciée après la communion : 0 bon et très doux Jésus, etc. — Prix, franco : les 10, 0 fr. 10 ; les 100, 0 fr. 60 ; les 1 .000, 5 fr.

Procession du Très Saint Sacrement l.

Mes Frères,

Il est dit, dans l'Evangile de saint Luc (ix, 1-5), que Xotre-Seigneur se choisit soixante-douze disciples, et qu'il les envoya par le monde pour annoncer sa venue et voir si elle était enfin mûrie la moisson des âmes. Que ces bienheureux ouvriers se répandent par toute la terre ! Qu'ils pénètrent dans les cités ! Qu'ils se présentent devant toutes les demeures ! Qu'ils parcourent les rues et les places publiques f Qu'ils souhaitent la paix à toute âme vivante, c'est-à-dire qu'ils annoncent à tous le royaume de Dieu ! Hélas î leur souhait leur reviendra peut-être. Combien qui n'ont rien compris à cette parole : Le royaume de Dieu est proche ! {'Matth., x, 7.)

1 Allocution prononcée a Saint-Christel (Hérault), le juin 1891.

Sodome fut moins coupable encore que certaines cités qui croupissent dans l'indifférence. En Sodome, il y eut du moins quelques justes : Lot et sa famille. Combien y en a-t-il, dit Xotre- Seigneur, dans Corozaïn, dans Bethsaïde, dans Capharnaùm ? Si la parole évangélique était arrivée jusqu'à Tyr et Sidon, ces villes eussent peut-être fait pénitence.

Mais Jésus a fait pour nous plus encore. Ce n'est pas seulement par ses ministres qu'il nous a visités, consolés, exhortés. En ce jour, il est sorti lui-même de son tabernacle : il a visité en personne cette nouvelle Jérusalem. Il est venu nous souhaiter la paix.

Tant de faveurs mettent le comble à sa divine bonté. Nous savions que c'est la grâce sans pareille de l'Eucharistie, qu'un Dieu habite avec nous, qu'il soit en conversation intime avec les âmes humaines, qu'il fasse ses délices de vivre parmi les enfants des hommes. Nous savions que le Verbe fait chair habite parmi nous d'une présence permanente, que l'Eglise est la tente où s'abrite son corps sacramenté. Mais ce que nous ne pouvions soupçonner, c'est que, jaloux de notre amour, prodigue de lui-même à cause du désir qu'il a d'atteindre et de gagner nos cœurs, il voulût, à certains jours, sortir de son temple et aller à nous, qui peut-être ne venons pas assez à lui. L'âme embrasée d'amour cherche son Dieu auprès du tabernacle, et le tabernacle

est vide. Le pécheur fuit l'église pour fuir son Dieu, et, au carrefour des rues, que rencontret-il ? -

« Le Christ vient, s'écrie saint Bernard : il se presse, il approche : le voilà. » Il me voit et il me parle. Je le vois face à face et je ne meurs point. Ses fidèles serviteurs l'entourent : leur allégresse est grande : Comment les amis de l'époux ne seraient-ils pas dans V allégresse tandis que Vépoux est au milieu d'eux ? (Matth., ix, 15.)

Eh quoi ? Seigneur ! sommes-nous dignes que vous veniez vers nos demeures ? Ne pouviezvous pas dire seulement une parole, et nos âmes eussent été guéries ? Du haut de votre trône lumineux, ne dites- vous pas h mon âme : C'est moi qui serai ton salut. Salus tua ego sum. (Ps. xxxiv, 3.) J'adresse mes appels à tous les fidèles de la terre, afin qu'ils me fassent cortège. (Ps. c, 6.) Venez tous : Ah ! venez. Voici le Pain qui nourrit les âmes. Voici le vin que j'ai mêlé pour vous dans la coupe enivrante ?

Vous les avez entendus, M. F., ces tendres appels de l'Eucharistie. Vous êtes demeurés aujourd'hui dignes de votre passé religieux, et l'on peut dire de vous, l'on peut dire de votre vénéré Curé ce que l'Ecriture dit de Salomon, qu'il possède l'art de donner un éclat admirable aux pompes sacrées. Dédit in celebrationibus decus. (Eccli., xlvii, 12.)

Ah ! tant qu'il y aura parmi nous ce culte

solennel et public de l'Eucharistie ; tant qu'il y aura des villes fidèles, et dans ces villes des hommes, des femmes, des enfants, pour accompagner d'un accord unanime le dais du Saint Sacrement, qu'on ne doute pas de l'avenir de la France ! Qu'on ne s'écrie pas qu'il n'y a plus en elle d'esprit religieux !

Dieu voulut bien autrefois promettre à Abraham la grâce de Sodome, s'il se trouvait dans cette ville seulement dix justes. Protégez, Seigneur, bénissez, sauvez une population qui s'associe tout entière à vos saintes solennités, où la foi en l'Eucharistie, glorieusement manifestée sur la terre, engendre dans les âmes l'espérance de vivre un jour de la vie immortelle de l'Eucharistie. Visitez nos âmes, Seigneur, comme vous avez visité nos demeures. Visitezles autant que, par la procession de ce jour, nous vous avons honoré. Sic nos tu visita sicut te colimus.

Amen.

Première Communion

Dilectus meus mihi et ego Mon bien-aimé est à moi, et je -uis à lui.

(Cant. des Cant., ii, 16.)

Mes Enfants,

On raconte qu'un grand général, banui du milieu de son peuple, alla demander à un roi voisin l'hospitalité d'une nuit. Ce roi fut tellement réjoui d'avoir pour hôte un homme aussi illustre, que, trois fois, il se réveilla en s'écriant avec transport : « «rai ïhémistocle, je possède Thémistocle ! »

Si, durant le cours de cette journée bénie, vous

(1) Allocution prononcée a Bessèges, le 8 mai 1892. — Cachet* de Première Communion, 25x33. filles et garçons réunis, ou filles seules et garçons seuls, contenant le Baptême et la Confirmation. Prix, franco : l'unité, 0 fr. 30; les 10, 3 fr. ; les 100, 25 fr.

vous êtes écoutés vous-mêmes, au pied de l'autel, dans le silence de votre muette prière, qu'avezvous entendu, dites-le-moi, au fond de votre cœur, sinon ces simples mots, si expressifs dans leur simplicité : J'ai, je possède mon Dieu. Mon bien-aimé est à moi et je suis tout à lui !

Tel est, depuis ce matin, votre heureux sort. Vous avez reçu l'Hôte illustre que, depuis longtemps, vous attendiez. Il a quitté, pour venir vous visiter, non une patrie ingrate où il fût persécuté, mais le séjour même de la gloire. Après une retraite embaumée de piété, de pureté, d'amour, vous deviez encore mieux sentir votre bonheur. Vous l'avez profondément senti.

Au soir de ce jour à jamais inoubliable, il vous plaît de vous réunir encore autour de cet autel, pour vous rappeler le bienfait du matin, et compléter votre action de grâce. Il vous reste des résolutions à prendre, des promesses à vous faire à vous-mêmes et à Dieu.

Un Dieu a été servi en nourriture à des hommes, à des enfants : Appositus est ad populum suum. (Gex., xlix, %29.) Il a mis ses délices à habiter dans ces coeurs de chair. Votre âme a trouvé en lui Celui que depuis longtemps elle cherchait, qu'elle demandait à grands cris. Elle l'a retenu, une journée durant, constamment présent au plus intime d'elle-même. Au milieu des pompes extérieures de cette solennité, de la joie unanime de vos parents et de vos amis, vous

avez conversé intérieurement avec ce Dieu. Comment dire tous les sentiments que, tour à tour, vous avez éprouvés ? Il vaut mieux ne pas l'entreprendre. Il est bon que les secrets de vos cœurs demeurent cachés entre Dieu et vous. Il vaut mieux éprouver ces choses et ne point savoir les dire. Il suffit qu'à chaque instant cette foule pressée dans le temple, ces chants, ces cérémonies, les vêtements d'innocence dont vous êtes revêtus, vous remettent dans la mémoire et sur les lèvres ces paroles que je vous citais en commençant : Mon Bien- Aimé est à moi et je suis tout à lui. J'ai mon Dieu ! je possède mon Dieu ! Ah ! tant qu'il est encore si près de votre cœur, priez-le, invoquez-le, bénissez-le : lnvocale eum dumprope est. (Is., lv, 6.)

Surtout, M. E., réjouissez-vous pleinement, entièrement : Comment les amis de l'époux seraient-ils dans la tristesse, tandis que l'époux est encore parmi eux! (Matth., ix, 15.) L'Epoux est dans vos cœurs, et vous sentez toutes les délices de sa présence. L'Ecriture nous dit du Pain eucharistique qu'/V a pour nous tous les charmes que nous voulons bien y trouver nousmêmes. (Sap., xvi, 20.) Cet aliment céleste se fait tout à tous, se proportionne à notre âge comme à nos dispositions. Pour vous, enfants, Jésus a eu toutes les douceurs du lait, comme il l'annonçait par son Prophète : Ego lactabo eam. (Os., n, 14.)

Je vous demande pardon, M. E., si je vous

oblige à faire, pour un moment, trêve à votre légitime allégresse. Si, à votre vue, mon front peut encore s'assombrir, ma voix prendre de la gravité, c'est que je dois vous faire entendre, à cette heure, les sévères leçons de la foi. Amis de l'Epoux, enfants gâtés de Jésus, convives préférés du banquet nuptial, je vous en conjure, demeurez toujours ce que vous êtes aujourd'hui. Ecoutez d'avance, pour n'avoir pas à l'entendre plus tard, la plainte que Jésus vous adresserait, si vous pouviez jamais changer, si, par indifférence ou par indignité, vous ne trouviez plus aucun charme au banquet eucharistique. Ecoutez la plainte de Jésus : Si encore celui qui m'a maudit était un ennemi, si celui qui m'a blasphémé ?n,avait toujours haï, je me cacherais sans doute devant lui, je fuirais son regard, je l'éviterais. Mais que ce soit toi, mon ami, avec qui je ne formais qu'un seul cœur, ?no?i compagnon, mon convive ; toi qui, à ma table, mangeais avec moi un pain de délices ! (Ps. liv, 13-15. 1

C'est aujourd'hui, M. E., c'est avant de sortir de cette église, qu'il vous fallait entendre ces sévères paroles, car c'est aujourd'hui, c'est ce soir que vous pouvez encore tout prévenir. C'est aujourd'hui, c'est ce soir, que vous devez formuler des résolutions énergiques; assurer, pour toujours, votre persévérance. C'est tout à l'heure que, sur le livre des Evangiles, vous allez prononcer vos serments, comme autrefois les Juifs,

au milieu des pleurs, devant le grand prêtre Josias.

Jésus, depuis ce matin, parle à vos cœurs d'une voix plus amicale. Il va vous parler maintenant par ma bouche. Tout ce qu'il vous dira, faites-le : Quodcumque clixerit vobis, facite.

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