PREMIÈRE PARTIE
Pour reconnoître jusqu'à quel point est redouta*
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ble la justice de Dieu , nous n'ayons qu'à consulter le tribunal de la conscience, les lumières de la raison, les oracles de la religion : le tribunal de la conscience, qui nous en donne le sentinienlj les lumières de la raison ) qui nous en démontre les droits; les oracles de la religion , qui nous en offre le mystère. Sentiment de la justice de Dieu , dont Terapreinte est ineffaçable; droits de la justice de Dieu, dont la rigueur est incontestable; mystère de la justice de Dieu, dont les voies sont impénétrables. Suivez la cbaîne de ces réflexions , mes Frères ; il vous importe infiniment de lesseutir et de les comprendrCé Sentiment de la justice de Dieu , dont l'empreinte est ineffaçable. J'enappelleà tous les siècles et à tous les peuples; aucun qui n'ait pensé que point de faute sans expiation, point de péché sans cliâtimeut. Les peuples séparés par des mers immenses se sont tous réunis dans la même opinion; les peuples les plus polis comme les plus barbares, les plussavans cornme les plus sauvages, tous ont également senti que si Dieu peut permettre le crime , il ne peut ne pas le punir. De là ces sacrifices et ces expiations sans nombre aussi anciennes que l'univers ; de là ces hécatombes dont les autels du paganisme furent ensanglantés; délaces éternelles supplications pour apaiser le ciel, et se rendre la Divinité propice; de là cet aveu même de Timpiélé , que c'est la crainte qui a fait les dieux: pensée sacrilège, mais aveu mémorable ! car , si c'est la crainte qui a fait les dieux, l'idée de Dieu renferme donc une justice infinie et souverainement redoutable j on ne 'peut donc le
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concevoir, sans se le représenter comme tin juge terrible avec qui le péché est en opposition éternelle, et il y a donc dans l'homme un sentiment dont il n'est pas le maître , qui, préxîédant toute réffexion , le fait trembler sous le poids d'une justice souveraine et par conséquent inévitable, divinB et par conséquent infinie.
Sentiment ineffaçable de la justice de Dieu. J'en appelle à tous les incrédules : en vain font-ils parade d'une folle intrépidité, en vain affectent-ils de nous donner le Dieu terrible comme un fantôme vain dont on fait peur aux esprits foibles; qui ne sait que leur bravoure n'est jamais qu'un faux air , qu'ils craignent en secret ce redoutable Dieu qu'ils insultent tout haut, et qu'ils n'aspirent à détruire la religion et ses menaces , Tenfer et ses peines , que pour se venger de l'impuissance où ils sont d'en douter? Insensés, dit saint Augustin , qui ne veulent point de justice, parce qu'ils ont intérêt qu'il n'y en ait point j qui ne cherchent dans leur incrédulité que le moyen de se rassurer contre eux-mêmes , et dont les doutes les plus hautains ne sont au fond qu'un excès de frayeur des peines éternelles. De là ces maximes si communes, et qui n'en sont que plus vraies , que rien n'est plus foible que l'esprit fort, et que tel incrédule , qui ne croit pas en Dieu, est peut-être celui qui croit le plus aux démons.
Sentiment ineffaçable de la justice de Dieu. J'en appelle aux jugemens humains : une grahde injustice se commet sous vos yeux , c'est une lâchç perfidie , e'est une calomnie atroce 5 votre indignation se
SUR LA JUSTICE DE DIEt. STt
soulève soudain , une secrète horreur s^empare de •votre ame. Que l'injustice soit publique, tous les esprits s^îrritent; les méchans mêmes éclatent, invoquent à grands^ cris les lois j le coupable est proscrit d'une voix unanime 3 tous pensent que , pour le punir j le prince n'a pas assez de toute sa puissance , les lois de toute leur rigueur. Mais , si tel est en nous cet invincible sentiment d'une sévère équité^ quel doit donc être celui du Créateur d'où dérive toute justice? Le jugement des hommes seroit-il plus inflexible, que le jugement de Dieu même? la foible créature auroît-elle de l'auguste équité, une idée plus haute que lui-même? et le Dieu trois fois saint verroit-il avec indiflFérence ce que le monde , tout corrompu qu'il est , ne peut voir sans horreur? Sentiment ineffaçable de la justice de Dieu. J'en appelle à vous-mêmes, mes Frères: avez -vous jamais pu l'éteindre? avez-vous jamais pu vous former un autre Dieu que celui que nous vous dépeignons? avez-vous jamais pu vous débarrasser de cette justice incommode qui vient empoisonner vos jours les plus sereins? Combien de fois n'avez-voua pas frémi au seul nom de l'enfer! combien de fois n'avez-vous pas reculé d'effroi au seul nom de ce Dieu redoutable! Vous avez pu Toffenser sans pudeur, vous n'avez pu Toutrager sans remords. Dans le délire des passions, vous avez dit, comme ce roi impie de l'Écriture (exod. v, 2.): Qu'est-ce donc que le Tout-Puissant pour que nous le servions? Vous l'avez dit , mais vous ne l'avez pas cru ; le crime vous a emportés , mais la conscience vous a
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désavoués: justice glorieuse que se fait rendre tfialgré nous la justice divine! Et que sont en effet ces secrètes agitations qui vous surprenneut au milieu des plaisirs, ces sombres pensées qui suivent le crime, ces soins perpétuels pour le cacher aux autres ou pour se le dissimuler à soi-même, sinon autant de preuves d'un jugement terrible déjà commencé au dedans de nous-mêmes, et autant de tristes avantcoureurs du grand juge qui fait ainsi de la conscience son fidèle témoin et sa surveillante éternelle? Ainsi les règles innées de la justice humaine nous aident à entrer dans les profondeurs de la justice divinej ainsi , par cet obscur rayon d'équité qui reluit en nos âmes j remontons-nous jusqu^u soleil de la jus« tice même ; ainsi, sans sortir de notre propre cœur| apprenons-nous à redouter ce Dieu puissjant, qui, voyant tout , porte son jugement sur tout , et dont les arrêts souverains seront d'autant plus à redouter , qu'il nous les fait , pour ainsi dire , ratifier d'avance j que nous plaidons sa cause malgré nous , et qu'il nous force à chaque instant de nous déclarer pour lui contre nous-mêmes.
Et de là suit encore une vérité terrible ; car si c'est ainsi que l'homme s'accuse, comment Dieu condamnera-t-U? si c'est ainsi que Dieu nous avertit, que sera-ce quand il nous frappera? si c'est ainsi qu'il nous reprend dans le temps de sa patience, que sera-ce quand il éclatera , et qu'il fera gronder son tonnerre? si c'est par de tels reproches qu'il nous prépare au jour de ses vengeances , que sera-ce de ce jour redoutable ? et si sa voix secrète nous fait
quelquefois frissonner, quoiqu'il la mesure et la tempère, que sera-ce quand il la fera retentir jusqu'au fond des tombeaux , et qu'ébranlant les fondemens du monde , elle appellera devant lui les vivans et les morts?
Sentiment de la justice de Dieu dont Fempreinte est ineffaçable. J'ajoute, en second lieu, droits de la justice de Dieu dont la rigueur est incontestable.
Quel est donc ce fantôme hideux qui s'offre ici à mon esprit? Sur son front est écrit : Je ne servirai point ; de sa bouche sort le blasphème , de ses yeux des flammes impures; ses mains sèment partout le scandale et la mort, le venin de l'aspic est caché sous ses lèvres , son souffle est la corruption même. Vil composé d'orgueil et de misère , de foiblesse et d'audace, il brave l'Eternel, et n'ose se montrer; il défie le ciel , et ne peut soutenir sa vue ; il a brisé le joug légitime y et il ne peut rompre ses fers. Être ou chimère inconcevable , contredisant tout et opposé à tout, à Dieu dont il est l'ennemi, à l'homme dont il fait le malheur , à la nature dont il viole les lois : il est déjà nommé , mes Frères , et déjà chacun de vous a dit : Ce monstre est le péché. Mais pour l'avoir nommé , le concevez-vous davantage? Qui est-ce donc qui Ta fait? Grand Dieu , ce n'est pas vous; vos mains augustes et saintes, plus pures que le jour, n'ont jamais pu former cette chimère immonde. Mais si ce n'est pas vous , comment existe-t-il? mais si ce n'est pas vous, comment le souffrez-vous ? Quelle est donc cette volonté qui n'est pas votre volonté , et cet empire qui n'est pas votre
empire? Et s'il est vrai que vous n'avez fait l'univers que pour vous y peindre vous-même, quelle est donc cette tache qui le défigure, et ce scandale qui le déshonore?
Mes Frères, ce n'est point ici mon dessein, ce n'est pas même le lieu d'expliquer comment le péché est entré dans le monde , ni de concilier ce désordre visible avec les attributs divins. Qu'il nous suffise de dire ici : Le péché existe dans l'univers, il existe sans Dieu , il existe contre Dieu j il est donc le mal ineflfable et l'injustice souveraine. Moins je conçois son existence , plus je vois sa difformité j et moins j'explique la raison de la justice qui le permet, plus je sens la rigueur de la justice qui le punit. Je jsens que , sous un Dieu si saint , un extrême désordre ïiê peut qu'être suivi d'un extrême malheur, que, sous un Dieu SI grand, quoique fassent les hommes, il faut toujours que sa volonté prévale, et que son règne arrive 3 que tous rentrent dans son dotnaine parle châtiment, s'ils en sortent par la rébellion, et que jamais nul ne puisse lui échapper que pour retomber d'une chute plus effroyable dans ses maini^ toujours actives et toujours vivantes.
C'est en ce sens que le prophète s'écrie ( ps. lxxv , 8.) : Seigneur, que vous êtes terrible! et qui pourra vous résister? Il est sans doute en notre pouvoir d'effacer en nous l'image de Dieu , et de le détrôner ^u dedans de nous-mêmes; il nous est lil^rede dou3 avilir en outrageant sa bonté , de nous corrompre en violant S9 droiture, et de tourner ain^i contre
lui-rowe C!5 magnificjue don d§ h li)?erté <ju'ij. m
BOUS a donné que pour notre perfection ainsi que pour sa gloire. Mais lui , qui est toute force comme toute sainteté, il aura sans doute aussi le droit de venger son honneur , et de ne pas souifrir que sa volonté sainte sdlt vaincue par la volonté rebelle de l'homme. Eh quoi! celui qui nous a donné la vue seroit aveugle, celui qui nous a donné l'ouïe n^entendroit point (ps. xciii, 9.), celui qui communique l'autorité aux juges resteroit sans justice! Quoi ! tout dans la nature seroit souple sous sa main^ et l'homme seul auroit le droit d'être rebelle! Non, non , il n'en est point ainsi : lliomme pécheur ne veut pas se soumettre à lui par amour, il s'y sou« mettra par la force; il secoue le joug de la loi bienfaisante, il tombera dans l'ordre de la justice rigoureuse. Et qu'est-ce donc que l'ordre de la justice ? C'est qu'il y ait entre l'homme coupable et UQ Dieu outragé un élpignement éternel ; c'est que ce Dieu perde dans sa colère ceux qu'il ne peut ranger sous son autorité, c'est enfin qu'il se glorifie par notre ruine , s'il ne le peut par notre obéissance* vous qui commettez le crime avec autant d'audace que de facilité, quelle est donc votre erreur? Pensez-vous que l'arbitre suprênie de tout être crée puisse jamais perdre ses droits , et que , comme vous pouvez manquer à vos devoirs les plus sacrés, il puisse aussi manquer à ses perfections les plus saintes? Vous vous endurcissez contre lui, il s'endurcira contre vous; vous persévérez dans le mal, il persévère à le poursuivre ; vous êtes inébranlables àms vos coupables résolutions, il est inébranlable
dans ses formidables arrêts; enfin vous vous soulevez contre lui, il se soulève contre vous: vous de toute la force de vos passions, c'est-à-dire, de vos misères et de vos foiblesses; lui de toute la force (le ses perfections, c'est-à-dire, de sa grandeur et de sa puissance. Qui de nous ne comprend pas que le pécheur ne peut que se détruire et se perdre lui-même par son entreprise insensée; que, sî jamais la volonté de Dieu pouvoit être vaincue par la perversité de l'homme , Dieu ne seroit plus Dieu; que, puisqu'il n'est pas en sa puissance de faire qu'il y ait au monde un plus grand mal que le péché, il ne l'est pas non plus d^en affoiblir le châtiment; que, comme il s'îii me nécessairement, il hait nécessairement le péché; que, comme il s'aime souverainement, il hait souverainement le péché; que sa justice est donc inexorable autant que le péché est opposé à son essence; et que, puisqu'il ne sauroit un seul inst|ant se mentir à lui-même, il est forcé de le punir, de lé poursuivre tant qu'il subsiste , sans que rien puisse jamais ni suspendre ni ralentir la vigueur immortelle de ^on immuable justice?
Mais comment Dieu l'exercera-t-il , et jusqu'où s'étend -elle? à quel péché, à quel moment, à quelle grâce a-t-il donc attaché notre salut ou notre perte? quelle règle suit-il dans la distribution de ses faveurs ou de ses disgrâces? et par quel ^enchaînement le jugement de cette vie prépare-t-^il Je jugement de l'autre? Mes Frères, c'est ici le
mystère de la justice de Dieu, et le nouveau motif
qui doit nous porter à la crainte ; c'est ce trésor caché et inépuisable de sagesse dont parle l'apôtre (rom. XI, 33.)} c'est cette science des temps, qui est un des secrets que le Père s'est réservés dans sa puissance (act, i, 7.). Grande et ineffable éco- . nomie de la justice de Dieu, qui nous l'expliquera? qui nous peindra cet esprit qui souffle où il veut et comme il veut, et dont on ne sait ni d'où il vient ni où il va? qui nous dira comment celui-ci tombe, comment celui-là persévère? pourquoi Tun a le temps de. réparer sa faute, et pourquoi l'autre se trouve pris, sans le savoir, dans les pièges de la mort? Qui nous rendra raison de cette nature incompréhensible de la grâce, dont la dispensation est si gratuite^ le transport si arbitraire, et les suites si incertaines? O abîme! ô profondeur! tantôt Dieu refuse la grâce avec laquelle le pécheur se sauveroit, tantôt il accorde la grâce dont le pécheur doit abuser j tantôt il éclate comme la foudre , et c'est ainsi que sont frappés soudain Ananie et Sapphire; et tantôt il nous prévient, il nous menace , il daigne prolonger le temps de sa visite , et Ninive a quarante jours pour prévenir sa subversion. Ici c'est le plus sage que la grâce abandonne, et Salomoiî ne retire aucun fruit de tant d'années de vertu j là c'est le plus coupable que la grâce va chercher, et David criminel est attendu à la pénitence : quelquefois c'est l'homme juste que Dieu enlève de bonne heure pour le soustraire à la corruption du siècle; plus souvent il juge à propos de laisser engraisser les victimes de ses vengeances ,
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et se multiplier les désordres, afin de les pimijr plus rigoureusement. Toujours c'est ce distributeur suprême des ténèbres et de la lumière, qui élève ou qui, abat,, qui nous avertît ou nous surprend suivant son bon plaisir; de sorte que nul ne pou-* vaut savoir à quel péclié, à quel basard, à quel événement son sort est attaclié, tout peut être pour nous une époque de salut ou une époque de ruine, notre destinée ne tient à rien j notre destinée tient à tout, et enfin nul ne peut répondre jamais ni de Dieu ni de soi-même , de Dieu pour accorder toujours le temps:, de soi-même pour avoir toujours la force, de Dieu pour obtenir toujoiars la grâce, de soi-même pour avoir la volonté.
Or comment se défendre d'une terreur profonde, quand on aura devant les yeux ce plan terrible de justice , où le salut n'est jamais assuré , où riea ne garantit les conditions d'où dépend notre destin née? comment n'être pas effrayé, quapd on lit dans les Ecritures que Dieu a établi un temps fixé, mais inconnu^ pour se souvenir du pécheur, et un temps pour l'oublier j un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui est planté? quand on sera bien convaincu que Dieu, dans ses pensées éternelles , a fait la redoutable distribution de ses faveurs, qu'il a marqué pour chacun de nous 1% hauteur où doit monter l'iniquité, et que chacua de nous est appelé, plus tôt ou plus tard, au ju^gement irrévocable et décisif, selon qu'il se trouve placé , ou dans Tordre de la rigueur, ou dans l'ordre de h clémence?
SÛR LA JLSTICE DE DIEU* Sq
Et yoici donc la grande illusion de la vie humaine. Dieu est juste, on le sent; il ne peut s'em^ pêcher de punir le crime, on l'avoue j il doit le haïr autant qu'il s'aime lui-même, on en convient encore : mais que de moyens pour fléchir sa justice! mais que de secours pour efîacer ce crime! mais que de grâces pour nous régénérer et nous rendre la première innocence! Ainsi parle, ainsi s'aveugle la présomption j on se fie sur ces moyens , on se rassure sur ces secours j ces grâces , on les attend : et on ne veut pas voir que ces secours ne sont pa3 dus, que ces moyens ne sont pas toujours efficaces, que ces grâces ne sont pas toujours données j et on feint d'ignorer que ces moyens ne sont pas infinis, que ces secours n'ont qu'un temps , que ces grâces «ont comptées, et qu'il n'arrive que trop souvent que Dieu permette par des vues adorables, qu'avec ces moyens on reste dans le péché , qu'avec ces secours on ne se convertisse point , et qu^avec ces grâces on se perde.
Mes Frères , ce ne sont point les nouveautés qui nous convertiront, mais ces vérités importantes, aussi anciennes que la foi. Quelque système qu'on embrasse sur le mystère de la grâce , il sera toujours vrai que, quoique aucun péché ne soit inexpiable de sa nature, il en est un enfin qui reste sans expiation ; que s'il n'y a point de crime qui ne puisse être eflFacé par le sang de Jésus-Christ , il en est un enfin qui ne le sera jamais; que le pécheur peut toujours mériter, mais qu'arrive enfin l'instant fet^iJ PU il ne mérite plusj qu'il pept toujours tout
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réparer par la pénitence , maïs qu'il est un temps après lequel il ne répare plus rien ; et qu'enfln , quel que soit le nombre des grâces que Dieu tire de ses Irésora, il y en aura toujours une dernière et décisive , après laquelle tous les trésors de la miséricorde sont fermés: épreuve terrible! en profiter c'est tout gagner, en abuser c'est tout perdre. Terme fatal, bornes mystérieuses, que nul ne peut connoître, comme nul ne peut les franchir! qui de nous est en droit de s'en plaindre, ou qui sera assez hardi pour exiger qu'elles soient reculées? Tout n'est-il pas déterminé avec poids et mesure dans les ouvrages du Très-Haut? ne sait-il pas le nombre des étoiles? n'a-t-il pas compté les grains de sable qui bornent l'océan? et pourquoi donc celui qui a marqué le temps précis où le soleil se lève et où il disparoît, n'auroit-il pu fixer celui où la lumière de la grâce sera enfin éclipsée par les ténèbres du péché? N'est-il pas maître de ses dons comme de ses secrets? ou bien est-il comptable des folies humaines? et en est-il moins juste, parce que les hommes sont ingrats , négligens et déraisonnables? Quoi! il distribueroit avec réserve la rosée du ciel et la graisse de la terre, et il verseroit à pleines mains, sans discernement et sans clibix, les dons ineffables de l'Esprit saint et l'Esprit saint lui-même! il se dégraderoit, il se prostitueroit, selon l'énergique expression d'un prophète, en se montrant d'autant plus généreux, /que nous serions plus coupables! forcé de proportionner à la mul^ tîtude de Jûios iniquités le nombre de ses grâces , -
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il seroit vrai que pour les obtenir il ne faudroit qu'en abuser! Le croyez-vous, mes Frères? et moimême, si je venois vous annoncer cette étrange morale, si je vous disois que, toujours livré aux caprices de l'hoaime, Dieu ne suit aucun ordre dans la distribution de ses bienfaits; qu'il accorde en tout temps toutes sortes de moyens,, comme à toute heure il pardonne toutes sortes de crimes, et qu'enfin il n'est pas plus lassé par nos délais que rebuté par notre ingratitude , quelle subite indignation s'éleveroit dans tous les coeurs^ et quel témoignage éclatant rendriez-vous d'une commune voix à ce mystère de justice, que maintenant vous affectez de ne point craindre! Mais ^i vous ne le croyez pas, si un reste de foi bu de pudeur vous force d'avouer que le nombre des grâces est fixé, et que chaque faveur dont on abuse peut être la dernière de toutes, sur quoi fonder votre sécurité? et qui de nous n'entrera pas en effroi , quand il verra dans ses langueurs, dans ses indévotions, dans ses rechutes, dans ses coupables habitudes, des preuves , ne fût-ce même que des indices que Dieu a retiré sa main? quand il se dira sérieuse* ment à lui-même : Peut-être que j'ai été frappé dès mon premier pas dans le crime , peut-être que ma résistance actuelle est le terme marqué pour l'endurcissement, peut-être que c'est ici pour moi le dernier moment , le dernier discours, le derriîer effort de la vérité expirante! peut-être, et pour la force des moyens , et pour le nombre des péchés , et pour le nombre des années, et pendant la vie,
et à la mort^ et toujours un épouvantable peutêtre! O grâce! ô péché! ô moment! et où en suis-je donc, si ce premier péché est commis, si cette dernière grâce est perdue, si ce dernier moment est passé? O nombre! ô poids! ô mesure! qui les connoît? vous seul, Seigneur j c'est le secret qui est à vous : mais ce que je sais , ce que je vois sans ombre et sans nuages, c'est que les grâces ordinaires ne me suffisent plus ; c'est qu'il me faudra cette puissance qui réveille les morts : et encore quels morts! je ne le suis point depuis quatre jours comme Lazare, mais depuis quatre ans, mais depuis vingt, mais depuis trente. O Dieu! ai-je le droit de compter sur ce prodige de miséricorde? Pour commander au néant, il ne vous faut qu'une jeule parole ; mais pour vaincre une volonté dépravée, mais pour faire, non un nouveau ciel, mais une nouvelle ame, ah! c'est l'effort suprême de votre puissance} et cet effort ne m'est pas dû, et je ne fais rien pour le mériter , et chaque jour je thésaurise pour le jour de votre colère! ô Dieu! et quel sera mon sort, si vous n'êtes pour moi que juste el équitable?
Mes Frères , il est inutile de résister contre la face du Tout-Puissant; telles sont les voies impénétrables de justice que le Très-Haut s'est imposées, et nos vains murmures ne les changeront point. Raisonnons tant qu'il nous plaira, ce n'est point par de futiles discours qu'on peut lui échapper, et toutes nos subtilités ne nous sauveront pas. Nous avons beau disputer avec lui, le dernier effort
d'esprit ne pourra tout au plus que nous conduire au doute î mais que font nos doutes contre ses décrets , et nos disputes insensées contre sa parole éternelle? Ah! laissons les doutes qui ne mènent à rien , et venons aux œuvres qui seules peuvent rendre notre vocation certaine: mes Frères, ce n'est pas le temps de douter, c'est le temps de trembler, c'est le moment de faire pénitence, c'est le temps de vous convertir au Seigneur j et quand vous aurez commencé ce grand ouvrage, tremblez encore, car qui sait si le Seigneur se convertira à vous , s'il agréera vos vœux , s'il acceptera vos prières j quis scit si con\fertatur y et ignoscat Deus ( jon. m , g.) ? et quand vous en verrez d'aussi coupables que vous revenir cependant à Dieu, et parvenir enfin à goûter le don céleste, tremblez encore, parce que Dieu fait miséricorde à qui il fait miséricorde (rom. IX, i5.), et que de deux hommes qui seront aux champs, dit Jésus-Christ (lcc, xvu, 25.), Tua sera pris et l'autre sera laissé; quis scit? Et quand, touchés vous-mêmes de repentir, vous verserez des larmes sur vos anciens égaremens; tremblez encore, parce que les larmes ne sont pas la conversion, que le repentir n'est pas toujours le renouvellement du cœur, et qu'Antioclius pleura sans mériter d'être exaucé , et que le disciple perfide se repentit et ne put éviter l'abîme: quis scit? Et quand vous vous rendrez à vous-mêmes le témoignage dPune conscience sans reproche , tremblez encore j parce que la paix de la conscience ne justifie pas, que souvent ceux qui se croient riches
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et comblés de biens sont dans la réalité patiyres et misérables , et que c'est en ce point que se font chaque jour les plus terribles mécomptes j ^ww scit? Et quand , à la vue de vos bonnes œuvres , vous serez tentés de vous complaire en vous-mêmes, et de modérer vos iniquités, tremblez encore, parce que le grand Dieu jugera les justices mêmes, et que vous fussîez-vous élevés comme l'aigle , dit •un prophète (abd, 40> eussiez-vous des vertus aussi brillantes que le soleil, rien ne peut vous répondre qu'une chute fatale n'en ternisse à l'instant le lustre et Téclat j quis scit? Et quand vous aurez confessé devant Dieu tous, vos péchés connus , tremblez encore , parce qu'il est des péchés cachés , dit le prophète (ps. xviii, i3.)î et que tous les mystères ne sont pas dans le sein de Dieu , mais qu'il en est encore d'affreux et d'incompréhensibles dans le cœur de l'homme; quis scit? Et quand ua ange viendroit du ciel vous annoncer que vous êtes dignes d'amour, et que beaucoup de péchés vous sont remis parce que vous avez beaucoup aimé, je vous dirai e^core, Tremblez; tant ici la méprise tire à conséquence, tant les conseils de Dieu sur vous sont hauts et ineffables! guis scit? Et si vous me demandez quel est enfin celui qui peut se rassurer, je vous répondrai : C'est celui que nous avons besoin d'encourager, de soutenir dans ses alarmes , qui n'a pas assez de toute sa foi pour se garantir de rabattement et de la tristesse j c'est à lui et à lui seul à qui nous pouvons dire , Allez en paix; et si Vous trouvez que ma décision
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est trop rigoureuse, je vous dirai que personne De peut se rassurer, parce que le salut de tous est dans la crainte, que les plus grands saints ont tremblé , et qu^ils n'ont été saints que parce qu^ils ont tremblé; quis sçit? Qui si vous insistez, en disant que vous avez cette crainte si salutaire, je vous dirai , Tremblez encore j car il n'est rien de plus facile que de craindre, ïnais rien de plus rare que de craindre utilement; rien de plus naturel que de craindre, mais rien de plus divin et de plus surnaturel que de craindre souverainement , que de craindre efficacement, que de craindre persévéramment; quis seit? Si vous demandez enfin , où est donc cette douce confiance en Dieu , taiit et si souvient recommandée , je vous répondrai encore qu'elle est dans la crainte de Dieu; qu'il n'y a point de solide conGance sans la terreur des jugemens de Dieu, parce que nécessairement tout est à craindre, et pour le plus grand nombre , car il se perdra sûrement , et pour le petit nombre , car il risque de se perdre.
Terrible et désolante incertitude! grand et redoutable moyen dont se sert l'Éternel pour Immilier toute créature sous sa main puissante! Et qui de nous osera le lui interdire? qui a été son conseiller? qui de nous peut lire dans le livre de ses décrets ce qu'il veut, pourquoi il le veut, comment il le veut? C'est un Dieu auquel chacun de nous doit rendre compte , mais qui ne doit compte qu'à lui-même de ses desseins sur les enfans des hommes. N'est-il pas libre de nous les cacher ? nous en doit-il
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la confidence? faudra-t-il donc que tout se pèse à notre balance incertaine, et se décide par nos foibles lumières? En vain l'erreur et la passion s'en scandalisent) en vain le sens humain y répugne; en sera-t-il moins yrai que si Dieu n'est pas comme nous , il ne doit pas penser comme nous ^ ni résoudre comme nous, ni juger comme nous, ni punir comme nous? et quelle seroit donc notre folie, d'appuyer notre^ espérance et d^asseoir notre jugement sur un mystère qui nous est inconnu? Quoi donc!
croirions-nous surmonter les difficultés , parce que nous y succombons? ou éviter les jugemens de Dieu, parce que nous ne pouvons pas plus en pénétrer le foïid qu'en diriger la marche? aurions-nous moins de crainte , parce que nous avons plus de foiblessQ et d'ignorance? et pour être justifié, Dieu auroit-il besoin de nos misérables suffrages? Ah! bien loin de prétendre abaisser jusqu'à nous ses inaccessibles hauteurs, courbons-nous humblement sous le poids adorable de son divin secret, entrons humblement dans Tordre de s/ss conseils, mais gardons-nous de vouloir le faire entrer dans nos sentimens. Songeons que, dans la religion, la seule et unique prudence est celle qui tente tout, et ne compte sur rien; que cette incertitude même est une véritable grâce ; qu'en abaissant l'orgueil , elle réveille la paresse; qu'en réprimant la passion, elle encourage la vertu , et qu'enfin le grand but de ces ténèbres mystérieuses est de nous rendre attentif et non curieux , vigilans et non plus har* dis , pénitens et non téméraires.
Mais de npuyeaux sujets d'alarmes se préparent, et après vous avoir montré sur quelles preuves est établie la justice redoutable de Dieu, vo3'Oûs maintenant quelles sont les illusions dont se berce notre sécurité , et les prétextes vains dont se sert le pécheur pour appuyer son espérance : c'est mon second point.
SECONDE PARTIE
Avant de répondre , mes Frères , aux prétextes dont s'arment la plupart des pécheurs contre la justice redoutable de Dieu, je pourrois vous dire d'abord que je suis venu pour vous annoncer les Térités du salut , les vérités éternelles , et non pour discourir sans fin sur tous vos doutes et vos mu'rmu-* res ; que je veux vous donner les moyens de sortir de votre péché, et non répondre aux vains raisonnement que vous faites pour vous y affermir ; vous porter à craindre Dieu, et non vous apprendre à disputer avec lui. Je pourrois dire encore que toute votre religion porte sur ce grand fondement de la redoutable justice de Dieu , qu'il faut ainsi que vous optiez entre renoncer à votre foi ou à vos prétextes j point d'objections ou point de religion. Je pourrois dire enfin que vos raisonnemens , fussent-ils aussi con« cluans qu'ils sont foibles, il seroit au moins inutile de nous les opposeï^ ici, parce que , quand même iU parviendroient à m'embarrasser, ils ne parviendroient pas à vous sauver, et qu'ici la véritable
sûreté sera toujours de dire avec Job , qu'eussîez-vous même contre Dieu les objections les plus sensées et les plus raisonnables, il faudroit encore vous garder de les lui opposer j etiam si habuero quid^ piam justum, non respondebo (job. ix, t5.)
Mais quefais-je? je parle d'objections et de raisonnemens , et je ne vois que misérables subtilités et suppositions hasardées : car enfin , que nous opposez-vous? la grandeur de Dieu , la bonté de Dieu, la justice même de Dieu. Dieu est si grand , il est si bon, il est si juste : or, si grand, quelle attention peut-il donc faire à nos insultes? si bon, peutil punir si rigoureusement la foible créature? si juste, comment à-t-il donc adopté un plan de salut où presque tous les bomnïes se perdent? Attention à nos crimes , indigne de la grandeur de Dieu j rigueur dans la punition , destructive de la bonté de Dieu 3 plan de salut où si peu d'hommes sont sauvés, incompatible avec la justice même de Dieu: reprenons ces prétextes vains, et confondons tous ces pécheurs si ingénieux à se rassurer aux dépens de Dieu , et à tirer de ses perfections adorables des
. conséquences contre lui-même.
Premièrement, quelle apparence, nous dites-vous, qu'un Dieu si grand s'intéresse si fort à nos foibles insultes ; qu'il s'arme de sa foudre pour briser un vase d'argile, et montrer son pouvoir contre une feuille que le vent emporte (job. xiii , 25. )? Valonsnous donc la peine qu'il se courrouce contre nous?
' n'est-il pas au-dessus de nos outrages? en quoi l'impie peut-il lui nuire? quç perd-il lorsque nous le
fuyons? que gagne-t-il Jorsque nous revenons à lui? et de même que le triste spectacle de nos misères ne sauroit troubler son bonheur, le spectacle plus triste encore de nos folles erreurs pourroît- il oflFenser sa gloire? Sophisme spécieux! en vain l'impie voudroit s'en prévaloir , en vain se flatte-t-il de la folle pensée qu'il n'est pas digne de la grandeur de Dieu de s'élever contre un néant; je ne sais quel cri puissant sort de son cœur , et lui fait sentir malgré lui combien l'entreprise est insensée que le néant s'élève contre Dieu, que le vase d'argile insulte au potier qui l'a fait. Qu'est-ce donc qui est digne de Dieu , si ce n'est pas de venger l'ordre , la vérité et la justice? Est-il donc plus digne de Dieu d'être patient jusqu'au mépris , et indulgent jusqu'à la foiblesse ; de ne faire par ses bienfaits que des ingrats,^ et par ses lois que des rebelles? L'impie trouve-t-il donc plus beau de ne faire de Dieu qu'un triste simulacre, qui a des yeux et ne voit point , des oreiles et n'entend point , des mains et ne s'en sert point? Singulier hommage en effet qu'il rend à la Divinité , d'outrager sa grandeur par le mépris , et sa puissance par l'insulte! Sans doute que nos outrages ne vont pas jusqu'à Dieu , et qu'il est hors de nos atteintes : Quel mal lui ferez- vous, s'écrie Job (job. xxxv, 6.), en multipliant vos offenses? si peccas^eris , quid ei nocebis? Non, non, le crime ne lui nuit point , il le permet j le coupable ne lui nuit point , il le souffre; les scandales ne lui nuisent point, rien n'arrive que pour sa gloire ^ et comme il ne peut rien gagner par notre amour , il ne sauroit rien per-
«JO SCR tA JUSTICE DE DIEU.
dre par noire ingratitude j si pecçaveris , quid ei tiocebis? Montagnes orgueilfeuses , Dieu vous touchera, et vous vous évanouirez eu fumée; cèdres audacieux, il souflera, et tous serez brisés comme un foible roseau; héros etconquérans, potentats et monarques, qu'étes-vous devant lui, et devant lui comment tous nommerai-je? colosses ou atomes, objets sacrés ou vers de terre? Triste néant, dispa- Toissez, vous n'avez plus de nom; si pecçaveris, quid ei nocebis? Et que font au grand astre des cieux les impures vapeurs de la terre? Quand xle sombres ténèbres attristent la nature, que de noires tempêtes l'environnent d'horreurs, que la foudre en éclat embrase les forets, qu'elle écrase les tours menaçantes, que les torrens n'ont plus de digues , ni les rivières plus de bornes , le soleil en est-^il moins pur, et son cours moins réglé, et sa substance moios brillante? si pecca^^eris ^ quid ei nocebis? Mais parce que Dieu est supérieur à môs attaques, le sommes-nous à ses coups? et parce que nous ne pouvons rien sur lui , échapperons-nous à ses vengeances? Ahl si dos iniquités pouvoient violer sa sainteté , si pour nos rébellions nous pouvions aSbiblir sa puissance, ou par notre dédain blesser sa dignité ^ il seroit pour nous un vengeur trop peu redoutable, et il nous blesseroit d'autant moins y que nous pourrions le blesser davantage ; mais parce que le péché n'a point de prise sur le grand Dieu, qu'il nesauroit troubler son éternel repos, et que la foudre qui nous menace part d'une main inacces* sible à nos injures ^ séchons d effroi , mes Frères |
SCR LA JUSTICE DE DIEU» ^ï
et n'oublions jamais que plus la suprême équité est invulnérable , plus l'injustice vient se briser contre elle; que notre châtiment augmente ici à raison de notre impuissance , et que les traits lancés par le pécheur, trouvant toujours un invincible bras qui les repousse, ne font que retomber sur lui pour le percer avec plus de violence; gladius eorum intret in corda ipsorum ^ et arcus eorum cùnfringatur (ps. XXXVI, i5. )•
D'ailleurs qui sommes* nous, pour prononcer ainsi sur ce qui convient ou ne convient pas à la grandeur suprême ? Homme petit et vain , montremoi ta raison, et je te montrerai ta misère : apprends à servir Dieu , avant de le venger. Ames dégénérées €t corrompues , c'est donc vous qui vous constituez ainsi les arbitres de son honneur et les protecteurs de sa gloire! Ahl le vrai , le seul juge digne de lui, c'est l'homme juste et pur qui marche dans la voie de ses commandemens. Interrogeons ces âmes vertueuses que n'ont point dégradées les viles passions j demandons*leur si la rigueur des jugemens de Dieu est indigne de sa grandeur , et elles répondront que sa grandeur est toute dans sa sainteté, et que sa sainteté , est fondée sur sa justice. Pensez- vous donc que ces âmes fidèles ne soient pas aussi éclairées sur les intérêts de Dieu , que ces mondains ensevelis dans la matière et flétris par la volupté? et quel étrange dieu nous donne-t-on ici, qui n'a pour juges de ses droits que de vils libertins , et pour protecteurs de sa gloire que des cœurs dissolus!
Après avoir opposé à Dieu sa propre grandeur,
n2 SUR LA JUSTICE DE DIEU.
on se prévaut encore de sa bonté. Dieu est trop bon pour nous punir avec tant de rigueur^ où seroient donc ses infinies miséricordes? tout n'est-il pas 1 objet de sa tendresse , comme tout est Touyrage de ses mains?
A Dieu ne plaise , mes Frères , que je vienne ici rétrécir les voies de Dieu! Périssent à jamais tous ces systèmes de rigueur, qui dépouilleroient Dieu de son infinie miséricorde, qui me le montreroient insensible à mon sort , et se plaisant , au sein de sa grandeur, à créer des victimes! O Dieu qui m'avez créé! ce n'est point sous ces traits que vous vou^ peignez à mon cœur j ce n'est point là ce père aimable qui reçoit le prodigue, cet ami des péçbeurs, dont le cœur, aussi tendre que celui d'une mère, ne respire qu'amour et compassion: doux et tour cbans ob'jets, combien nous aimerions à nous y reposer! Pourquoi spmmes-nous donc forcés de quitter si rapidement ces consolantes images? Mais cette miséricorde que nous célébrons sans cesse, le plus bel attribut de sa toute-puissance ; cette miséricorde si digne du Père des humains, e^-elle donc toute miséricorde? infinie en elle-même, l'estelle aussi dans ses effets? inépuisable dans ses trésors, l'est-elle aussi dans ses largesses? Qui de nous ne sent pas qu'un Dieu tout miséricordieux seroit un Dieu injuste ? bien loin que sa bonté exclue sa justice, sa justice elle-même, fait partie de sa bonté; ces deux attributs se réunissent dans cet embrassement ineffable dpnt parle le prophète ( ps. lxxxiv , 1 1. ) > pieu e^çrce s^ boa té par \^. baine mèvfx^ qu'il 9
pour le mal; jamais il ne se montre plus bienfaisant qu'en se déclarant l'ennemi irréconciliable du vice ; on ne peut donc jamais séparer le Dieu bon du Dieu juste, ni diviser ainsi une nature aussi indivisible qu'dle est parfaite, en mettant en opposition ses jugemens et ses miséricordes.
Et voilà ce qui nous trompe. Nous nous persua-^ dons que la bonté de Dieu n^est autre chose que l'amour qu'il a pour les bommes , et nous ne voyons pas que cet amour n'est que Famour de Tordre et de la justice, de la raison et de la vérité, c'est-àdire, l'amour^de lui-même. Tout livrés aux sens, nous ne nous arrêtons qu'à ce qui est sensible; mais Dieu, toute vérité et toute raison , ne s'arrête qu'à ce qui est raisonnable : pour nous, le mal est dans la peine ; pour Dieu , le ma} est dans le désordre; pour nous , le mal est daps le châtiment 3 pour Dieu , le mal est dans le ma^même. Loi souveraine, originale et éternelle, il absout, il puoit dans une impassibilité que rien n'altère, il se montre inflexible autant que l'ordre est immuable; et tant que l'oivdre violé par le péché n'est pas rétabli par la pénitence , tant que Dieu n'ejst point vengé par un sincère repentir j quelles que soient son indulgence et sa bonté , le crime doit rester à jamais l'objet de sa colère.
De sa colère! Quoi donc! donnerons-nous à Dieu nos passions et nos vices? le rendrons-nous hautain et emporté, vindicatif et jalou]^? ce qui est vil et bas pour la créature seroit-il donc en Dieu une yertu? Que parlons-Dous de courroux, de ses v^w-^
jwiic«? se Tcnger est d'un homme , pardomier est U'uQ Dieu*
Ainsi sommes- nous souvent abusés par ce raîsonneiueiil frivole : comme si nous ne savions pas que loo s'exprime fort improprement quand on parle delà jalousie et de la colère divine ; comme si , pour se faire entendre aux hommes, il ne falloit pas se proportionner à leurs foibles pensées, ou que votre nature ne fût pas telle , ô mon Dieu , qu'elle confondit à la fois notre raison aussi bien que notre langage! Sans doute qu'il n*y a point de colère pour la raison inaltérable , ni de jalousie pour l'être souverainement heureux. Loin de Dieu ces affections humiliantes, triste apanage de notre humanité; mais prenons garde que cette crainte de donnera Dieu nos passions et nos vices ne soit en nous un penchant malheureux à lui donner nos foibles vertus , nos vertus de tempérament, en lui supposant la pitié, la commisération , la sensibilité 5 vertus tout humaines, vertus toutes terrestres^ qui n'appartiennent qu'à des êtres bornés, qui naissent toutes de nos misères, honorables peut-être à la timide et frêle créature., mais d'autant moins dignes de TEteroel , qu'elles l'associeroîent à nos imperfections. Non, le cœur de Dieu n'est pas notre cœur, ses pensées ne sont pas nos pensées; il ne pardonne point par commisération , comme il ne punit point par colère ; de même que ses vengeances redoutables ne sont point ressentiment, sa miséricorde n'est point foiblesse ni sensibilité ; et sa justice ainsi que sa bonté, toujours calmes et toujours uniformes,
SUR LA JUSTICE DE DIEU» «jS
ressemblent à son éternité', et participent à la fiérénité du cieL
Et au fond , que veulent dire ces insensés qui fi'appuient avec tant dassurance sur la bonté de Dieu? Quoi? que jamais quittes envers le Seigneur, jamais inquiets sur les anciennes dettes , il importe peu qu'à chaque instant ils en contractent de nou*velles ; quoi? que l'on ne risque rien de tourmenter la divine patience ; que Dieu ne peut pas se retirer quand on le fuit, ne plus chercher ceux qu'il a si long-temps et si vainement appelés; quoi? que chaque abomination doit être marquée de sa part par un acte de bienveillance, et que sa grâce, tou« jours plus forte que notre obstination, et plus puissante que notre malice, doit se servir de notre propre indignité pour opérer en nous de grandes choses! O hommes, dit saint Paul (galat. vi, 7»), ne vous y trompez pas , on ne se moque point de Dieu : et qui sont ceux qui se moquent de Dieu , sinon ceux qui rendent la longanimité complice de leurs égaremens, et qui font de sa miséricorde un asile à leur corruption; ceux qui lui donnent une bonté sans bornes pour l'outrager sans peine et sans remords; ceux qui, au lieu de lui demander grâce , ont l'audace de l'exiger ; ceux en6n qui , pour ne pas lui obéir, font semblant de ne pas le craindre; qui veulent devoir tout à, sa bonté, afin de ne compter pour rien sa justice, et qui, péchant toujours dans l'espérance du pardon , osent penser que , si sa grâce a des miracles à faire , ils doivent être tous pour les. cœurs endurcis et pour les âmes impénitentes?
«jS SUR LA JCSTICE DE DIEU.
Malheur donc à ceux qui pourroient jamais ou-^ blier sous quel rapport et en quel sens nous disons avec le prophète, que le Dieu d'Israél est bon! c'est que de lui-même et par lui-même il ne veut X[ue faire du bien; c'est que, sous son empire, l'innocence n'a jamais rien à craindre; c'est que, quand il punit, c'est toujours à regret; c'est qu'il aime à nous prévenir, pourvu que nous ne refusions pas de le suivre ; c'est que son tendre cœur ne se ferme jamais à nos supplications et à nos larmes; c'est qu'il pardonne tout à ceux qui ne se pardon-^ nent rien, et enfin qu'il se relâche d'autant' plus de la rigueur de ses jugemens , que nous nous reprochons plus rigoureusement notre conduite criminelle. Mais croire qu'il est bon pour tout tolérer, qu'il est bon pour ne rien punir, pour laisser vivre les pécheurs à leur aise, c'est bien sans doute là le Dieu que notre aveuglement se forge, c'est bien là le Dieu de l'impie : mais ce n'est point le Dieu de la raison , encore moins le Dieu de l'Évangile ; ce n'est point le Dieu vivant. et le Dieu trois fois saint, c'est-à-dire toujours juste. Mais pourquoi donc nous le cacher? pourquoi ne pas avouer sans détour que tout va au liasard , et que tout roule à Taventure? pourquoi ne pas nous peindre Dieu oisif, insouciant, indifférent pour le vice comme pour la vertu? Dites-le donc, pécheurs, car aussi bien est-ce là votre pensée ; dites que Dieu n'existe pas , car aussi bien est-ce là v^otre désir le plus ardent et votre opinion la plus chère : et qu'importe au fond que vous jxe le disiess pas , si votre conduite
. SCR LA- JUSTICE DE DIEU. «jy
le dit, s'il n'existe point par rapport à vous, si tojite votre vie n'est qu'un oubli total de ses plus saintes lois, et si, mêlant l'insolence à l'ingratitude, vous vous faites de ses facilités miséricordieuses un coupable chemin à la rébellion et à la licence?
Enfin, c'est le nombre des victimes et la multitude des coupables qui sert encore de fondement à notre folle sécurité. Qui sera sauvé, nous dit-on, s'il faut en croire l'Evangile? que deviendra le mond<3 entier, dans ce plan de rigueur que l'Éternel s'est imposé? Dieu n'est-il pas trop juste pour condamner ainsi la plus grande partie du genre humain , et pour choisir un ordre de choses où presque tous les hommes, vivant tous de la même manière, doivent subir le même châtiment?
Que l'on a de peine à réfuter sérieusement une si vaine objection! Qui le croiroit, mes Frères? une difficulté si foible est cependant celle qui fait le plus d'intrépides pécheurs : c'est là ce qui , au fond , les caln^e et les rassure. Ils n'osent s'avouer à eux-mêmes cette misérable ressource 5 c'est elle cependant qui les enhardit au désordre, et les porte le plus à braver les jugemens de Dieu. S'ils étoient seuls à vivre dans le dérèglement, leur solitude les épouvanteroit; mais parce qu'ils font comme tout le monde , et que tout le monde fait comme eux , ils s'en croient plus forts contre Dieu et ses formidables menaces. Insensés, qui, au lieu de venger la justice de Dieu par cet abîme de corruption où la terre est plongée, opposent fièrement
cette corruption générale à la justice de Dieu! Sans doute que Dieu auroit pu rendre le salut plus facile, et plus rare la perte des hommes; mais quand ses vues, en formant un plan de justice rigoureuse, n'auroient été que de nous donner une idée plus haute de sa justice et de sa sainteté, seroit-ce à nous qu'il conviendroit de contredire sur ce point un si adorable dessein? Mais, quel quait été ici le but de sa sagesse , en faut-il moins que sa justice sorte toujours inviolable et sainte du milieu de ce débordement de crimes? est-il moins nécessaire que presque tous les hommes se perdent, puisqu'ils marchent presque tous dans la voie de la perdition? est-il raisonnable de conclure que plus est terrible le plan que s'est tracé la justice de Dieu, moins ont à craindre les mortels qui osent en braver les suites et en mépriser la rigueur? Qui ne sera forcé de convenir que ce n'est point le nombre des victimes qui accuse la justice de Dieu, mais ce nombre même de& victimes qui Tabsout et la justifie; que c'est bien moins ici la foule des coupables qui effraie l'imagination que leur aveuglement volontaire et leur audace persévérante; que, quel que soit le prodige de cette multitude, l'excès de son malheur est toujours son propre ouvrage; et enfin qu'il n'y aura jamais de réprouvés que ceux qui auront voulu rêtre, et que , suivant l'expression d'un Père, il n'y aura jamais de damnés que ceux qui se damneront?
Cependant, ô mon Dieu! permettez-moi de vous interroger, moi qui ne suis que cendre et que
SUR LA JUSTICE DE DIEU« ^jg
poussière; souffrez que, confondant ma destinée avec celle de mes auditeurs, et partageant leur épouvante, je vous demande en tremblant si, à la vue de cette foule de coupables, foule plus innombrable que les étoiles du ciel ou que les grains de sable qui sont sur le rivage de la mer, vous ne vous relâcherez point sur les droits de votre justice; et si votre vengeance ne sera point arrêtée par ce nombre effroyable de victimes. Vaine question , mes Frères ! grande difficulté , en effet , que nous suscitons à l'éternelle justice, comme si Dieu étoit embarrassé de la multitude des coupables! comme si Dieu comptoit les coupables, et non pas les crimes! comme si, semblables aux rois impuissans de la terre. Dieu étoit obligé d'accorder, comme eux, des amnisties! comme si la foule des coupables pouyoit diminuer l'horreur du crime , ou qu'il pût s'empêcher de le poursuivre partout où il le trouve! Quel est donc cet emportement frénétique et cette stupide fureur auquel se livre l'impénilent, quand, pour se rassurer dans ses désordres, il ose se faire un rempart contre Dieu de cette foule de victimes que sa justice sera forcée d'immoler? Eh! pourquoi donc l'enfer a-t-il dilaté ses abîmes? quelle est donc cette coupe redoutable où doivent boire tous les pécheurs, que rÉternel incline à droite et à gauche, et dont la lie n'est jamais épuisée (ps. lxxiv , g.)? quel est donc cet exterminateur impitoyable , que nous dépeint le Sage (sàp. xviii, i6.), dont le glaive aiguisé sème partout la mort, et des profondeurs de la terre atteint jusqu'aux extrémités des cieux?
8o SUR LA JUSTICE DE DIEU.
et OÙ croyez-Tous que va se rendre chaque jour cette infinie multitude de créatures qui meurent dans l'impénitence? Il est affreux d'y penser, je Favoue , et la triste nécessité où nous sommes de vous le dire déchire notre cœur ; mais si Dieu ne nous a pas trompés , si sa parole est immuable comme lui , et cette foule et ce torrent roulent à grands flots , et chaque jour s abîment dans le gouffre sans fin. Chrétiens, je le répète encore ici, je vous l'annonce à la face des saints autels , dans cette chaire de vérité j j^en prends à témoins et la terre et le ciel, je vous le dis avec Jésus-Christ, et je le jure au nom du Dieu vivant, ce n'est pas un de vous, ce n'est pas plusieurs d'entre vous, c'est le plus grand nombre d'entre vous que Dieu réprouvera , ou plutôt ce n'est pas moi , ce n'est pas Dieu qui vous le dit , c'est votre conscience , c'est votre vie , ce sont vos mœurs et vos scandales, c'est tout vous-même qui vous crie hautement qu'il faut qu'il en soit ainsi : car quel Dieu seroit donc le nôtre, si, à force de crimes, on le faisoit rabattre de la sévérité de ses lois, et si jamais, fiers de leur multitude, les coupables enfans d'Adam le forçoient de peupler le ciel d'avares et de vindicatifs , de voluptueux et de parjures , de sacrilèges et de profanateurs?
Et maintenant flattez-vous d'échapper à la justice redoutable de Dieu j dites-nous maintenant que vous êtes tranquilles sur l'avenir J et que vous n'avez pas peur de l'enfer. O homme , s'écrie saint Paul (rom. n, 3.), par où croyez-vous éviter le
ètn LA JUSTICE DE^DIW; Si
jugement de Dieu; eœistimas^ ô homôj quia tu effugies judicium Dei? Quoi donc! penseriez-vous que tout ce que nous vous en avons dît n'est que la chimère de notre imagination, ou que tout ce qu'en dit l'Évangile n'est qu'une fable? Non, sans doute, et périsse celui qui prononceroit ce blasphème! Nous direz-vous encore que Dieu ne nous a pas créés pour nous perdre? Mais ce fils que vous dés-* héritez pour ses égaremens et sa vie licencieuse^ l'aviez- vous mis au monde pour le perdre? Prétendrez-vous que , le plus beau privilège du suprême pouvoir étant celui de faire grâce , Dieu sans doute usera de ce même droit? Ce prince, qui peut faire grâce, a-s-t-il auparavant épuisé, comme Dieu, toutes ses faveurs? Mais si Dieu peut vous faire grâce, il peut donc faire grâce à tous; mais si Dieu peut ôter la peine du crime , il peut donc aussi supprimer la récompense de la vertu 3 mais s'il peut diminuer la peine , il peut donc ôter toute la peine ; mais s'il peut céder une partie de la réparation que demande sa gloire, il peut donc la céder toute entière j mais s'il peut tempérer sa vengeance , il peut donc aussi rétouflFer : mes Frères , qui de nous ne sent pas l'horreur de ces conséquences?
Vous rassurerez-vous sur votre propre încertîtude? nous direz-vous que peut-être les choses ne se passeront pas comme on le dit? Mais peut-être aussi que ce qu'annoncent les livres saints s'accomplira à la lettre , peut-être aussi que Dieu viendra comme un larron pour vous isurprendre, peut-être
Tom. 3. 6
fia SUR I^ JUSTICE i)E tlÈté
aussi que l'étang de feu et le puits de l'abîme sont le partage qui vous attend. Pitoyable délire, de TOUS rassurer sur un peut-être! Quand a-t-on jamais raisonné de la sorte? Quoi! vous ne voudriez pas sur un peut-être hasarder votre fortune, votre santé, votre réputation} et vous ne craignez, pas d'en faire dépendre votre tout qui est votre ame ! Je lis dans Jes Écritures que Dieu enverra l'esprit de vertige et d'étourdissement (isaÎ. xix, 14.) : Chrétiens, je vois' clairement cette prophétie accomplie. Hé bien! jouez- vous donc, puisque vous le voulez, de vos destinées éternelles; tentez à l'aventure cet épouvantable hasard, éprouvez jusqu'où peut pous-* fier une sécurité affectée au milieu de l'incertitude €t du doute, faites les braves, et courez-en les xisques; voyez ce qui arrivera de cette fermeté dç pensée, voyez si vous détruirez la sainteté de Dieu, ou si Dieu consumera vos vices j voyez si vous serez forts contre Dieu , ou s'il vous brisera comme un vase d'argile : mais, avant de prendre ce parti funeste, sachez que, si vous vous piquez detre immuables par vanité, Dieu est immuable par «ssence; sachez que, si vous vous faites un point d'honneur d'être toujours les mêmes, sa gloire à lui est d'être essentiellement et éternellement le même ; ou plutôt , laissez-là le courage , il n'y a de lâche ici que celui qui résiste : celui-là seul est vraiment grand qui plie sous la main de Dieu; ici la bravoure est foiblesse, ici trembler c'est courage. Nous direz-vous enfin , au défaut de raisons, que l^ devoir de notre ministère est de consoler les
pécheurs, et non de les désespérer, de calmer les consciences, et non de les troubler? Mes Frères, nous aimons à l'entendre cette excuse , en apparence si touchante, et si frivole en réalité 3 nous aimons à penser que la religion vous paroît si douce et si aimable , et si capable d'entraîner une beUe ame, qu'on ne peut guère résister à son onction et à ses charmes. Mais où sont donc ces âmes qu'on trouble et qu'on désespère? où sont ces martyrs de la pénitence, prosternés devant le vestibule du temple , couverts de sacs et de cilices, ces David desséchés et abattus par la tristesse, mangeant la cendre avec leur pain , et chaque nuit arrosant leur couche de leurs larmes? Je ne vois partout que fausse paix, endurcissement, mépris, oubli de Dieu , sommeil léthargique , repos voisin de la mortj et vous nous dites que notre ministère est de vous consoler! Ah! quand l'idée terrible des jugemens de Dieu aura troublé votre tranquillité, qu'elle vous aura réveillés comme un coup de tonnerre, qu'elle empoisonnera vos plaisirs les plus innocens, peut-être pourrez-vous alors nous demander. Pourquoi désespérer les âmes et troubler les consciences? Alors nous écouterons vos repro* ches , nous vous relèverons, nous opposerons à la colère de Dieu tout le sang de Jésus-Christ. Maintenant que l'idée d'un Dieu vengeur ne répandra pas la tribulation et l'angoisse sur votre vie voluptueuse, qu'elle ne vous poursuivra point comme un fantôme sans cesse menaçant, sans cesse attaché à vos pas, nous ne cesserons de vous importuner ^
84 SUA LA JUSTICE DE DIËUi
de vous attrister , de vous fatiguer , de vous atterrer même, si Dieu nous en donne la force. Et que demandons-nous? que désirons-nous? à quoi tient-il donc que nous vous annoncions la paix , et toutes les consolations de l'espérance? Ali! si nous prêchions dans les campagnes, et au milieu d'un peuple simple, aussi avide de s'instruire que prompt à se désespérer 3 si nous ne parlions qu'à des pau^ vres ou à des malheureux , qui à toutes les misères de cette vie joignent encore toutes les craintes et les anxiétés de l'autre, nous tâcherions de leur trouver une morale plus douce et plus attrayante : c'est à eux que nous dirions que Dieu est hon , qu'il est patient, et qu'il connoît l'argile dont nous somn^es formés 3 nous dirions à ces âmes simples et toujours craintives : O mon peuple, consolez-vous, Dieu vous tient compte de vos misères! maison d'Israël, pourquoi mourriez- vous? convertissezvous, et vivez j revertimini], et vwite (ezech. xviii, 3i.). Mais au milieu de Bahylone, mais dans cette cité orgueilleuse et corrompue , parmi ses vanités , ses pompes, ses dissolutions inouiesj mais dans un siècle où le ^mot de Tenfer est une dérision , où menacer des peines éternelles, c'est manquer aux )>ienséances 3 mais dans un temps où nos scandales sont sans bornes comme nos malheurs, où le torrent d'une corruption sans mesure attire sur nos têtes des châtimens et des punitions sans exemple, ah! il faut exhorter à temps et à contre-temps, et faire gronder toutes les foudres de l'éternelle justice. Hélas! qu'attendons-nous encore? Le règne de
Dieu approche , le bras du Seigneur est levé pour frapper, la cognée est à la racine de l'arbre ; encore un moment, et le coup est donné, et la racine meurt, et l'arbre est arraché^ et le feu le consume; et s'il en est ainsi de Tarbre stérile , que sera-ce de l'arbre empoisonné qui ne porte que des fruits de mort? que sera-ce de vous, mes Frères, qui accumulez crimes sur crimes, et qui, après avoir avalé riniquité comme l'eau , dites , dans votre sacrilège audace : J'ai péché, et que m'en est-il arrivé (eccli, V, 40^ Q^® vous en est-il arrivé! mais quoi! prendriez*- vous donc la patience de Dieu pour le pardon, et son silence pour Toubli? Insensés , dit un saint Père , vous pensez que Dieu dort, parce que vous dormez vous-mêmes! vous pensez quil oublie vos crimes, parce que vou3 oubliez ses jugemens, et tandis que sa main infatigable et toujours vigilante n'est que retenue, vous pensez quelle est désarmée. Et qu'importe à rÉternel de précipiter ses vengeances? craint-il la fuite de ses ennemis? ne sont-ils pas sous ses yeux? ne vivent-ils pas sous sa main? le temps n est-il donc pas en sa disposition? ou bien l'éternité n'est-elle pas assez longue? Que vous en est-il arrivé? rien, mes Frères, et voilà donc peut-être votre réprobation consommée. Ah! mallieur à vous, non parce que votre héritage sera détruit , que vos campagnes seront ravagées, que vous serez en proie à des infirmités cruelles, et que toutes les calamités à la fois viendront fondre sur vous: c'est ainsi que souvent Dieu châtie ^t^ élus , c'est
ainsi qu'il les sanctifie; mais malheur à vous, parce que rien ne vous arrive , qu'aucun revers ne vous aflOiige, qu'aucun grand coup ne vous réveille, et qu'au milieu d'une sécurité profonde arrivera la nuit, nuit fatale, nuit lamentable où l'on veut et on ne peut plus , où l'on prie sans être enteàdu , où l'on pleure et les larmes sont méprisées, où Dieu arrive sans avertir, où il frappe à Timproviste! O Dieu! tout autre châtiment que ce calme perfide où vous laissez l'impénitent, toute autre punitioqi que cette fausse paix qui rend tout remède inutilel Seigneur, m'auriez-vous exaucé? quel trouble subit 3'est donc emparé de mon ame? quel combat , quelle force inconnue l'agite, l'ébranlé toute entière? je l'entends au-dedans de moi cette voix souveraine qui prend votre parti contre moi-même; ah! c'est le dernier cri de votre Bonté qui m'appelle. Frappez donc, Seigneur, puisqu'il est temps en?core; blessez, déchirez, enfoncez dans mon ame le glaive de la componction; m^is blessez pour guérir, mais frappez pour sauver, en me faisant passer du remords au repentir , du repentir à l'espéraQce, de l'espérapce à votre at^our^ Ain&i so^t-il^
SERMON
STTR LA
SIMPUCItÉ CHRÉTIENNE.
Dicite filiœ Sion : E<:ce Rex tuus verUt tibi mansuetus*
Dites à la fille de Sion: Voici votre Roi <pii vient À vous plein de douceur^ Matth. xxi, 5.
Ue toutes les actions publiques qui ont illustré la yie de Jésus-^Christ^ il n'en est point de plus remarquable que son entrée triomphante dans la ville de Jérusalem. D'une part , c'est le désir de fie faire reconnoitre pour le fils de David et le Messie promis à l'attente du monde ; de l'autre , c'est l'oubli de tout ce qui peut imposer à la mul<titude : nulle pompe , nul appareil , nulle marque extérieure de sa royale dignité; et au lieu, dit le grand Bossuet, qu'il falloit rappeler aux ancîeni triomphateurs qu'ils étoient hommes , de crainte qu'éblouis de leur magnificence , ils n'oubliassent trop la condition de leur nature, ne sembleroit-il
pas à propos , en voyant aujourd'hui la modestie et la simplicité du Sauveur, de le faire souvenir qu'il est roi, et encore plus qu'il est Dieu?
Quel est donc le dessein d une entrée si peu royale, et d'un triomphe en apparence si ohscur? Chrétiens, il est aisé de le comprendre. Qui de nous ne sent pas qu'il veut réformer en ce jour les frivoles idées que les hommes s'étoient faites de la grandeur et de la gloire , et nous montrer , par un exemple mémorable , que le vrai moyen d'être grand, c'est d'être supérieur à Tadmirajtion des hommes; que la vraie dignité n'est point dans la représentation; que la plus belle parure de la vertu , c'est la modestie ; qu'elle ne doit briller que ,de son propre éclat, et qu'enfin la simplicité est tout le secret de son Évangile, et, si je puis m'exprimer ainsi, le grand art de la loi chrétienne?
La simplicité! Hélas! cette vertu est-elle encore connue sur la terre? Où la chercher? ou l'admirer? où en trouver, je ne dis pas quelque modèle, mais au moins quelque image imparfaite et quelque idée confuse? et comment aujourd'hui, en vous entretenant d'une vertu si rare , me faire entendre 4e ce siècle 3 siècle de luxe , où tout est vain , d'im^ posture, où tout est. faux; siècle d'enthousiasme, ou tout est hors des règles; d'enchantement, où l'on ne juge que par les apparences; de préjugés, où. la seule règle est l'opinion; de frivolités, ou l'on n'admire que ce qui brille : enfin siècle à la fois d'orgueil et de foiblessc , qui , regardant toutes
ks autres Tertus comme au*dessus des forces de
rfaumanité, regarde celle-ci comme au-dessous de rhomme même?
Osons réclamer aujourd'hui contre un préjugé si grossier, et en même temps si funeste. Célébrons cette aimable simplicité , et pour la gloire de la religion dont elle est lame, et pour l'honneur de la nature dont elle est l'ornement. Plus elle est étrangère au lieu même où je parle , plus nous sommes autorisés à vous en rappeler les saintes lois: et qu'importe d'ailleurs que nous ne parlions point le langage de la cour, pourvu que nous parlions celui de notre ministère?
Mais avant de vous la dépeindre, hâtons-nous de la définir dans toute son étendue. Qu'est-ce donc que la simplicité chrétienne? C'est une vertu qui , n'ayant pour base que la vérité, pour ennemi quel'art, n'offre en elle rien d'afiecté , de déguisé, d'intéressé ni d'équivoque 3 ou plutôt ce n'est point une vertu déterminée , c'est lyie vertu générale qui dirige et qui perfectionne toutes les vertus particulières 3 cest un certain caractère de droiture et un certain amour de l'ordre qui se répand sur toutes les facultés de l'homme: dans l'esprit, pour en réprimer la curiosité ou la résistance ; dans ]e cœur, pour en bannir tout excès, toute vertu outrée, toute duplicité 3 dans l!întention, pour en épurer le motif; sur l'extérieur, pour y retrancher toute superfluité mondaine ; enfin dans toutes les actions, pour mettre entre elles je ne sais quelle suite et quelle convenance, je ne sais quelle mesure et quelle proportion , qui , les ramenant toutes a
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vo centre commun , le devoir et Dieu, ne fait de la yie entière qu^un bel ensemble et un heureux concert de dignité et de vertu , où tout est règle , unité , discrétion , modération et vérité.
Ainsi la simplicité chrétienne ne peut point se diviser dans Thonime: elle ne peut point régner dans le cœur, qu'en mène temps elle ne règne dans l'esprit; ni régler l'intérieur, qu'en même temps elle n'orne tout l'extérieur de la personne. La moindre dissonance dans une de nos facultés la feroit disparoître, et son empire n'existe plus dès qu'il est partagé.
Nous ne séparerons donc pas dans ce discours ce qui ne peut pas être séparé dans le chrétien, et vous la présentant sous ces deux rapports généraux 9 nous montrerons d'abord ce que c'est pour 1q chrétien que la simplicité extérieure ; nous feronsr voir ensuite quelle doit être pour le chrétien la simplicité intérieure : deux réflexions qui renfer** ment en abrégé tout ce qu'il y a de plus grand et de plus sublime dan^ la morale chrétienne* ^i^Cj Maria,