PREMIÈRE PARTIE
Le premier caractère de la simplicité chrétienne 9 c'^est ce noble mépris de tous les ornemens de la mondanité, qui n'ambitionna d'autre parure que celle de la vertu , ou qui ne veut donner à la vertu d'autre parure que celle de la modestie. Instruit
^ Técole de la foi, le chrétien se rappelle toujours que la nécessité des yétemens n'est qu'une suite de notre corruption originelle , et que c'est renverser tous les desseins de Dieu , de faire d'un sujet d'hu-» zniliatîon et de misère la source de notre vanité et l'aliment de notre amour-propre. Fidèle aux promesses de son baptême , il fuit toutes ces pompes (et ces recherches affectées , peu dignes du sérieux de sa vocation et de la noblesse de son caractère^ pour imprin^er sur tout son extérieur la dignité et l'élévation de son ame. Épouvanté du néant de la vie , il déplore sans cesse la triste vanité de ces hommes frivoles tout occupés d'un corps , aujourd'hui leur idole, et demain un cadavre. Uniquement jaloux de Êiire de ce corps un temple auguste et saint, où Dieu puisse habiter; il craint de le souiller par ces profanes ornemens que condamne l'apôtre, et il fait de son austère modestie le plus sûr garant de sa pureté. Toujours comptable à la divine jus-» tice , il cherche à humilier la victime , et non à la parer. Enfîn^ satisfait des avantages glorieux qu'il possède en lui-même , d'un cœur créé pour aimer ï)ieu, d'un esprit fait pour le cônnoître, peu lui importe que l'homme extérieur brille, pourvu que l'intérieur se perfectionne , et que , riche de son propre") fonds, il puisse offrir à l'Éternel des /œuvres saintes , des jours pleins , et Je trésor d'une conscience pure.
Ce n'est pas cependant, mes Frères, que le chrétien méprise entièrement toute décoration £iLtérifiure3 car alors il ne sevQit point simple^
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Aussi ennemi de la singularité que de la mondanité , son extérieur n'a rien de remarquable que son éloignement pour toute afifectation. Bien différent de tous les anciens sages , qui / plus attachés au luxe par l'orgueil de le mépriser, qu'on ne l'est communément par le plaisir d'en jouir, n'eurent jamais qu'une modestie aussi fausse que leur vertu , 11 n'évite pas moins l'excès de la négligence que celui de la recherche, et le plus beau caractère de sa modestie, c'est de ne vouloir pas que l'on s'en aperçoive'. Son mépris pour la vanité est si réel et si sincère , qu'il craindroit même de le trop annoncer 3 et il attache si peu d'importance à ces mondaines superfluités, il a si peu de peine à savoir s'en passer , qu'il ne met pas même de gloire à le faire paroître.
Et il me semble, mes Frères, que c'est ici le lieu de faire remarquer combien est éloignée de cette simplicité chrétienne, la simplicité de tant de mondains de nos jours , qui mettent toute leur dignité à en déposer les marques , et la gloire de leur état à en bannir les bienséances. Fausse simplicité, qui n'est au fond ou qu'un déguisement de l'avarice , ou qu'une ruse de l'orgueil qui veut se distinguer en fuyant toutes les distinctions , ou qu'un moyen de la mollesse qui trouve plus son compte dans l'affranchissement de toute contrainte, ou plus souvent qu'un expédient de la licence qui ne veut tromper les regards du public que pour mieux éviter sa censure , et qui n'aime à se confondre a vec le peuple que pour vivre impunément
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comme le peuple; simplicité toute profane, née de l'excès même du luxe et de la corruption de nos mceurs , et qui n'est dans ce siècle qu'un tï^ayers de plus. '
Combien la foi est ici d'dccord avec la raison l Qu'y a-t-il en effet de plus digne d'un esprit saia et d'une ame élevée, que de ne mettre un prix réel qu'à ce qui est réel, de n'admirer que la vérité des choses , de ne songer qu'à être vertueux , et non à le paroître , de n'emprunter aucun éclat que de soi-même, et par cette simplicité qui ne montre que soi sans décoration , sans prétention et ^ans art, se rapprocher de la grandeur même de Dieu^ qui est celui qui est (exod. lu, i40^ ^^ m^^ ^^ prend pas ^d'autre titre? Qu'y a-t-il, au contraire, de plus indigne d'une ame raisonnable que ces parures recherchées et ces caprices d'ajustemens , source féconde de ridicules et de vices? Quel est donc ce vain appareil, qui ne se rapporte ni à l'ordre, ni au bonheur, ni à Futilité, ni à la vertu, et qui n'a d'autre objet que de frapper les yeux ? Quelle est cette bizarre jouissance, qui ne tient ni aux talens, ni au mérite, mais qui est toute à Topînion et au factice éclat d'un vain dehors? Quelle est cette grandeur, aussi fausse que puérile, qui s'attache toujours, non à ce. qui est bon, mais à ce qui est rare ; non à ce qui est estimable , mais à ce qui est remarquable : comme si c'étoit là , dit saint Augustin , le souverain bonheur et la vraie richesse de l'homme, que tout ce qu'il a soit riche et précieux, excepté lui-même? Décorons, tant
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qu'il nous plaira , 4e magnifiques noms cette osten^ tation misérable ; appelons-la noblesse et dignité , honneur et bienséance : il sera toujours vrai qu'elle est l'indice le plus sûr' de notre indigence intérieure , et la preuve la moins trompeuse de la petitesse .de l'amej il sera toujours y rai que l'homme dégradé par ces futiles soins ne pourra jamais s'élever à rien de grand ; que , quand il en auroit la force , le courage et la volonté lui manqueroient toujours; et que, semblable à cet autel de la loi ancienne j tout brillant au dehors et tout vide au dedans , il ne possède en lui rien de plus réel ni de plus solide que l'éclat mensonger dont il s'enorgueillit 3 non erat solidum^ sed intus vacuum (exod. xxxvm, 9.)»
Enfens des hommes, quel est donc en ce point l'illusion qui vous trompe? ,Vous regardez communément cette simplicité comme étrangère à la morale, et vous ne voyez pas que c'est presque toujours d'elle que dépendent et la gravité de vos mœurs , et le sérieux de votre vie. Vous la croyez indifférente à la vertu, et vous ne pensez pas que, si l'on trouve quelquefois des hommes peu chrétiens sous un extérieur simple , jamais on n'a trouvé un chrétien véritable revêtu des livrées du luxe et» des enseignes de la mondanité. Vous ne voyez en lelle qu'une vertu purement extérieure qui n'influe en rien sur vos principes, et vous ne voyez pas que le mépris de la simplicité est presque tQujours le premier pas que l'on fait vers le vice. Vous prétendez qu'on peut être juste sans être modeste i
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et VOUS ne voyez pas que, dans tous les temps et chez tous les peuples, le mépris de la simplicité a été la mesure de la corruption publique. Vous affectez de dire que c'est notre ame, et non le dehors , qui nous fait tout ce que nous sommes , et TOUS ne voyez pas que ce dehors annonce au moins ce que vous êtes, et que si cet extérieur mondaia ne souille point votre ame. c'est presque toujours une ame souillée , ou prête à l'être , qui vous donne cet extérieur mondaine Vous nous dites enfin que le goût des parures n'est point un mal en soi , et vous ne voyez pas que c'en est un très-grand par les dispositions qu'il suppose , et par l'abus que le inonde en fait. Sans doute qu'à rigoureusement parler, l'éclat de l'or et des parures n'a rien en soi de criminel ; mais n'est-ce rien que de placer dans ces vaines décorations son bonheur et sa gloire? n^est'Ce rien que de les préférer à tout? n'est-ce donc rien que l'oubli de Dieu où elles nous conduisent, les goûts frivoles qu'elles font naître, les misérables rivalités qu'elles enfantent, les disputes quelles entretiennent, l'orgueil qu'elles nourrissent, l'esprit d'immortification qu'elles produisent, le temps précieux qu'elles consument, et l'éternei désceuvrement auquel elles nous livrent? n'est-ce donc rien que cette complaisance pour soi-même qui suppose au moins l'indifférence pour toutes les vertus?
Juges des peuples, n'est-ce donc rien pour vous, que ce ton de frivolité qui contraste si fort avec la majesté de la justice, et qui vous ôte insensiblement
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le saint respect que vous devez à vos fonctions? Ministres saints , n'est-ce donc rien pour vous , que de vous rapprocher ainsi d'un monde avec lequel vous n'avez rien de commun? Vierges chrétiennes, n'est-ce donc rien pour vous, que de vous exposer à perdre votre vertu en perdant votre modestie , d'accoutumer insensiblement votre candeur à l'artifice, et d'affoiblir en vous ce sentiment de la pudeur, le plus ferme bouclier de votre innocence et de votre honneur? Mères de* famille, n'est-ce donc rien pour vous, que ce besoin de vous montrer qui vous chasse sans cesse de Tintérieur de votre domestique, ou qui ne vous y laisse que comme étrangères? n'est-ce donc rien que ce dégoût pour la retraite et cet amour de la dissipation, qui , vous tendant insupportables les soins les plus touchans de votre état, vous assimile tristement à cette femme dont parle TEsprit saint (prov. vii^ II, 12.), qui ne se croit heureuse que hors de l'enceinte de sa maison , et loin des yeux de sa famille j nunc forisy nunc in plateis, nec valens in domo consistere ? Enfin , mes Frères , n'est-ce donc rien pour vous tous, que ces frivolités mondaines, qui, sous quelque rapport qu'on les envisage, seront toujours, au jugement de la vertu, attrait de la chair, concupiscence des yeux, et orgueil de la vie?
Mais vous qui regardez comme si indifférente pour tin chrétien cette recherche des mondanités, îe vous le demande: pensez-vous qu'il domptera ses sens, et soumettra le corps à l'esprit, celui
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qui ne songe qu'à le parer et qu'à lui rendre une espèce de culte; Qu'elle le consacrera à Dieu comme une hostie vivante , celle qui chaque jour le livre aux tourmens de la vanité et aux tortures de la mode; qu'il sera bien jaloux d'attirer les regards de Dieu , celui qui ne désire que de fixer les regards des hommes? Pensez-vous qu'absorbé dans de futiles soins, il aimera à rentrer souvent en lui-même pour y suivre les progrès de sa vertu , y méditer sur la 4uite du temps, sur le néant de la vie et le prix de l'éternité? Pensez- vous que ce soit là ce chrétien magnanime supérieur aux plaisirs, et que rien ne tente j armé contre la volupté, et que rien ne séduit; au-dessus des évènemens, et que rien n'étonne; plus fort que les disgrâces, et que rien n'abat? Est-ce là ce grand cœur élevé par la foi, soutenu par la sainte espérance, enflammé par la charité? Ah! c'est un cœur de poussière, dit énergiquement l'Esprit saint (sap. xv, io.) , ua cœur flétri qui oublie sa fin , sa sublime destination, et dans lequel enfin la terre et son néant ont pris la place de Dieu; cinis est cor ejuSj et terra su^^ pervacua spes illius.
Voiis avez remarqué sans doute, mes Frères, que nous n'avons encore parlé ici que du simple goût de la mondanité. Mais que seroit-ce donc , si ce goût devenoit passion , si cette passion devenoit fureur? si cet oubli de la simplicité étoit mépris de la décence? si nos parures outrageoient à la fois le bon goût et les bonnes mœurs? si le soin de les variçr étoit mis au rang des affaires sérieuses,
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et la âcience de les idveateî* ou rang des arts les plus titiles? 6Î, pat leur licence excessive, elles nous rendoteût semblables aux païens, et par leur bizarrerie aux barbares et aux sauvages? si, après avoir confondu lés états, elles confondoient encore les sexes ^ et les avilissant à la fois tous deux par une honteuse imitation , elles tournoient en hardiesse et en fierté le .caractère doux et timide de Tun ^ €t èti ma ûièrés lascives et efféminées la dignité et la force de l'autre? si ced liobteux travestissemens , * dont le monde se sert dans leà jours les plus dissolus ) tïti faisoiént plus rougir dans les jours même les plus saints? si ces scandaleuses métamorphoses étôient portées jusqu'au pied des autels, si elles affligeoient nod plus aiigustôs cérémonies? si, ^plus parées que le temple^ des femmes mondaines vetioient effrontément s'y ériger en divinités coupa* blés, et disputer radoràtion au Dieu de nos autels? Le dirons-nous? $i les mêmes mondanités qui distinguent indignement les victimes de la corrup* lion publique, devenoient l'ornement distinctif de là grandeur et de la naissance , si des patrimoines opulens étoient consumés tout entiers en misérables fantaisies, si la désolation des familles et les divorces scandaleux étoient la suite nécessaire de ces caprices insensés, si" des mères de famille changeoient le pain de leurs enfans en vils ornemens de théâtre , si leur meurtrière vanité dévproit sans pitié le salaire de l'artisan, et que, se couronnant de fleurs, ainsi que ceux dont parle l'Esprit saint, elles formassent le barbare projet de ruiner le