SUA LA SÎMI'LICITE CHRÉÏ1EI(V£* QQ
mercenaire et d'écraser le pauvre yconotemus nos rosis ^ opprimamus pauperem (sap. ii, lo») ; si non-seulement la fortune, mais la santé, mais la vie même , étoient immolées à cette ivresse de la mode qui moissonnât autant de victimes que feroit ^épidémie la plus cruelle) si, dis-je, tels étoient les ravages du lu^^e et les tristes progrès de la mondanité, alors, mes Frères, nous n'aurions pas assez; de larmes pour les déplorer , ni la religion asseas d'ana thèmes pour les foudroyer et les proscrire* C^est donc, mes Frères, à ce point de licence qnë nous a conduits le mépris de la simplicité chrétienne! Et quel prétexte pourroît jamais le justifier? Dira-t-on que ces mondanités sont commandées par l'usage? mais l'usage a-t-il jamais servi de règle à un chrétien? mais l'usage , fondé sur la corruption du siècle, peut-il jamais justifier la corruption? Voudra-t-on les excuser par l'intention? mais jamais une intention innocente a-t-elle été prouvée par un mauvais exemple? Dira-t-on que ces mondanités sont l'assortiment naturel de la jeunesse? comme si la modestie et la pudeur n'étoient pas le devoir de tous les âges; que dis-je? comme si elles n'étoient pas le plus heau, le plu^ riche ornement du premier âge de la vie. Sainte pudeur, aimable modestie, grâce suprême qui sur^ passes toutes les grâces , fleur immortelle que le temps ne saurait flétrir, heauté céleste qui ne péris point , combien tu réfléchis d'attraits sur la jeunesse qui t'honore! O! si elle sa voit quelle gloire lu répands sur un chaste front! Malheur à l'ame
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dépravée qui ne sentiroit pas combien les charmes de l'innocence ajoutent aux charmes de la jeunesse ; qu'une vierge chrétienne peut bien briller par sa parure, mais qu'elle ne plaît que par la pudeur; et que ,. semblable à ces lis des campagnes dont parle Jésus-Christ ( matth. vi , 28 , 29, ) , elle sera toujours dans sa simplicité mille fois plus parée, mille fois plus brillante que Salomon dans toute sa magnificence! Enfin, dira-t-on que cette simplicité n'est point compatible avec l'éclat qui doit accompagner un grand nom et une grande place? Mais est-il bien vrai que , pour être grand , vous ne puissiez être simple? est-il vrai que ce luxe vous soit fort nécessaire pour la considération et l'estime publique ? est-il vrai que , pour commander le respiect, il vous faille emprunter cette vaine décoration , où l'homme le plus vil peut même vous surpasser, où vos esclave^ peuvent un jour devenir . vos rivaux? est-il vrai que vous ne serez pas plus grand en vous distinguant par une noble modestie? Ah! n'oubliez jamais qu'elle est aux yeux des gens du monde même le vrai faste d'un amour-propre bien entendu , et que jamais vous ne serez plus respecté que lorsque, vous voyant plus occupé de vos devoirs que de votre luxe, les hommes perceront ces modestes dehors pour rendre hommage à la grandeur réelle qui sera tout à vous , à cette grandeur de l'ame que la simplicité leur décèle toujours, et que l'homme le plus humble ne peut pas même réussir à voiler de toute sa modestie.
Mais nous n'avons encore parcouru que l'écorce ^
et comme la surface la plus légère de la simplicité chrétienne. Il est encore une simplicité plus réelle , plus digne du chrétien , c'est la simplicité intérieure, c'est celle de ses mœurs et de ses actions. Tout est simple dans la vie du chrétien , ses discours , ses procédés , ses occupations, ses besoins, ses plaisirs ; son œil simple, pour parler avec l'Évangile (matth. VI, 22.), répand la lumière sur tout le corps de ses actions. Simple dans ses paroles autant que dans $es sentimens , il appelle le mal un mal , et le bien ■un bien. La vérité qui règne dans son cœur se p^int dans son langage , et c'est bien lui qui peut dire av^ le prophète, que ses lèvres lui appartiennent (ps. XI , 5. ) , puisqu'elles ne sont que les organes de sa sincérité j labia nostra h nohis sunt. Loin de lui cette politesse étudiée , qui dans nos mœurs , n'est que l'art de se passer des vertus qu'elle contrefait; cette politesse exagérée, dont les expressions sont aussi vides de sentimens que d'idées. La sienne n'est que l'emblème de sa charité et l'expression de sa bienveillance : toutes ses démonstrations vous disent, non qu'il veut vous plaire, mais que vous lui êtes cher} non qu'il désire que vous soyez content de lui, mais qu'il est content de vous-même ; et c'est ainsi que la simplicité du chrétien est la vraie amabilité. Simple dans son commerce avec ses frères, il les sert sans intérêt , il les protège sans vanité , il les supporte sans les flatter , il les aime sans les rechercher , il s^acçommode à toutes les humeurs sans se prêter à aucun vice ; et c'est ainsi que la simplicité du chrétien est la vraie sociabilité. Simple dans sa confiance,
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qu^on aime aie voir, au milieu d'un monde trorn* peur, marcher dans l'abandon d'une aimable sécu* TÎté, et s'ouvrir un accès dans tous les cœurs, sans autre art que d'ouvrir le sien! Et pourquoi seroit-il réservé? il est irréprochable; pourquoi se tiendroit-il toujours en garde? il ne craint pas de se trahir. Qu'a-t-il à redouter? des ennemis ? il ne sait offenser personne; des rivaux? il les désarme par samodestie; et c^est ainsi, dit le Sage, que la simplicité du chrétien , estla vraie sûreté et la vraie sauvegarde j gui ambulat simpliciter , ambulat confideriter (pROVERB. 1^, 9#). Simple dans %es besoins, riea d'inutile ne le tente : vous ne verrez en lui ni ces profusions ruineuses pour satisfaire des goûts bizarres , ni ces raffinemens de délicatesse pour réveiller des goûts éteints ; mais une frugalité vertueuse , une modération qui semble s'enrichir de tout ce dont elle se détache, et qui lui fait dire, en voyant tous les apprêts de la sensualité et de la mollesse : Que de choses dont je' n'ai pas besoin! et c'est ainsi que la simplicité du chrétien est la véritable sagesse, Simple dans ses plaisirs, dans ses amusemens, qu'at-îl besoin de joie au-dehors? il la porte en son cœur. Se plaire avec son ame bien plus qu'avec le monde, élever %e& enfans, jouir de leurs vertus, se faire un délassement de ses propres devoirs, et un spectacle de ses propres bienfaits ; varier ses amusemens par la diversité de ses occupations, être heureu^i;^ du bonheur d autrui , voilà ges plaisirs ; ou sll en a . d'autres, ce sont toujours des plaisirs innocens qui
dépeudfat de lui, et non de3 autres j des plaisira
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qu'il cherclie ^ans empressement et qu'il goûte sans remords; et c'ei^t ainsi que I9 simplicité ciu chrétîea est la vraie et la seule fçlicité. Enfin , simple dciqs toute sa conduite; toujours le même dans toutes Iç^ situations, en public comme eq particulier, dani la retraite ou daqs le monde, dans la ville ou daoa la solitude; toujours grand, parce qu'il l'^ç^t toujpurs autant que son état; se tenaqt toujours à sa place 1 cLaque joqr recommençait avec le même goût 1q même cercle d'exercices; ne trouvant rieq dç bas pourvu qu'il soit bon , rien de pçtit 5 pourvu qu'il aoit iitile; n'admirant rieo , u'étant $urpris dQ rient ne craignant rien avec ei(cès, ne désirait riea aveq violence, pauvre sgns en être humilié, riche saqs s'estimer davantage ^ comblé d'honueurs saqs en être plus fier; et c'est ainsi que Id simplicité du chrétien est la véritable grandeur.
Je comprends maintenant , mes Frères, combiea est raisonnable rabnégation éyaogélique» puisqu'elle n'est au fond que la simplicité perfectiouuée ; je compreuds pourquoi la femme forte , tant célébrée par TEsprît^aint (phov, xxxï, ïo, etc.), n'est ni une Debbora législatrice et conquérante, ni un^ Judith libératrice de sa natioo, mai3 celle dont la vie a été Ih plus simple , celle qui a le mieuji: rempli ses devoirs domestiques , et dout toutes le^ occupations tirent leur priiL de leur obscurité même. Et il faut bien que cette simplicité de moeurs ne soit pas si vulgaire , et qu'elle porte en ellemême un caractère d'élévation, puisque les plus grands hommes ont été de tout temps de$ hnmmes
simples. Voyez un Moïse , un Job , un Davîd , un Daniel, un Onias: quels hommes! leur caractère distinctif fut la simplicité. Et nous-mêmes , Chrétiens, n'est-ce pas elle que nous cherchons dans les héros, dans les grands rois, dans les \rais sages? Qui nous paroît encorfe plus digne d^admiration , ou d'Alexandre enchaînant à son char les monarques vaincus , ou de saint Louis assis au pied d'un chêne, et sur ce trône patriarchal jugeant la veuve et l'orphehn? Et pourquoi cette simplicité ne seroit-elle pas le sublime des moeurs, comme elle Test de. toutes les productions humaines? N'est-*ce pas elle que nous cherchons dans les ouvrages mêmes de l'esprit dont elle fait le charme? dans les arts dont elle forme les chefs-d'œuvre? comment pourroit-il se faire qu'elle nous plût partout, excepté en nousmêmes? Si vous désirez un ami droit et sincère, ne cherchez-vous pas un homme simple? un confident et un consolateur, ne désirez-vous pas un homme simple? Qui de nous, en parcourant les livres saints , dont la simplicité touchante prouve elle-même la vérité , ne se repose pas avec délices fiur les mœurs domestiques d'Abraham , d'Isaac et de Jacob? qui de nous a jamais lu sans attendrisfiement l'histoire d'un Joseph et d^m Tobie? D'où nous vient ce charme inconnu , qui sans cesse nous transporte en esprit au milieu de ces familles pa-^ triarchales où régnoit tant d'uniformité et si peu de dégoût , tant de rigidité et si peu de tristesse , tant de plaisirs et si peu de fêtes, tant de ménage-mens et si peu de contrainte , tant de prévenances
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et si peu de bassesse, tant de liberté et si peu de licence; dans ce sanctuaire des mœurs, dans ce simple foyer où le plus grand plaisir pour des frères étoit de se voir ensemble , d'où Ton n'étoit jamais tenté de sortir pour trouver une meilleure place , et où Ton étoit d'autant plus heureux , qu on cher* choit moins à le devenir.
Et sans remonter à ces temps si reculés, qui de nous ne se sent pas rappelé par ses désirs ou par ses regrets vers ces âges encore récens , dont la simplicité ne vit plus que dans les images de nos pères? Mais que dis- je, peut-être vous faîs-je honneur ici d'un sentiment que vous n'ayez pas? peut-être n'avez- vous plus qu'un froid mépris pour ces mœurs vénérables? peut-être pensez- vous qu'en vous y appelant, nous ne ferions que vous rendre durs, grossiers, insociables et barbares? Quoi donc! nous serons grossiers quand nous regagnerons en vertu ce que nous perdrons en langage , lorsque 1 éducation ne sera plus l'art de nous contrefaire , lorsque la politesse ne sera plus le masque de nos vices, ni la société un commerce de tromperies; nous serons grossiers quand l'ordre et la décence seront comptés pour quelque chose , lorsque chacun s'estimera , non par ses trésors , mais par son travail; lorsque la considération ne sera plus pour les richesses, quand une vie active et occupée nous laissera moins de temps pour penser au mal, et une vie simple et frugale moins d'intérêt à le faire! Nous serons insociables lorsque les grâces ne seront rien sans la vertu ^ lorsque les agrémens, loin de
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voiler le vice , ne serviront qu'à le rendre plag odieux, et qu'à répandre sur sa difformité une lumière plus terrible! Nous serons insociablès quand on nous aura rappelés à ce respect pour les moeurs privées et domestiques , sans lesquelles il n est plus de mœurs publiques ; à ce goût de & mille sons lequel il n'est plus d'esprit de société, quand chacun, content de vivre chez soi, n'ira plus porter son ennui chez les autres! Nous serons insociables quand nous ne croirons plus qu'étourdir la vie| c'est en jouir; quand nos plaisirs ne seront plus des tracasseries , nos affaires des intrigues , nos divertissemens la confusion du jour et de la nuit; quand la modération , rendant plus rares les grandes for* tuoes , mettra moins de distance j)armi les citoyens, et qu'on ne verra plus ces parvenus, dont l'élévation nous confond, prodiguer avec insolence des biens acquis par des bassesses! Nous serQlas durs et insen-^ sibles lorsque le cri des malheureux ne se perdra plus vainement dans le tumulte de nos fêtes, et que nous trouverons dans le retranchement du superflu ce nécessaire qui manque aux malheureux! Nous serons barbares quand la vertu, au lieu de déclamer sur un théâtre, régnera dans nos maisons; que dis-je? quand nous n'aurons plus dans les spectacles des leçons de libertinage, quand toute une nation ne sera plus passionnée pour de vils histrions, lorsque le jeu ne sera plus un brigandage , lorsque les arts ne seront plus prostitués au triomphe de la licence! Mais les premiers chrétiens étoient-ils si grossiers , §i insociables et si barbares, parce que leur vie
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simple n'ëtoit qu'une suite continuelle de prière ^ de lecture , de travail , de silence et de retraite ? étoient-ila moins braves soldats , parce qu'ils no connoissoient point la mollesse? étoient-ils, moins unis et moins frères , parce qu'ils n avoient point les saillies de nos cercles ^ ni la frivolité de nos amusemens?
Mais TOUS, qui croyez tout perdre en perdant vos mœurs artificielles et vos démonstrations étudiées, vous qui craignez tant pour vos arts frivoles, vous qui tremblez de tomber dans la barbarie en quittant tous les raffinemens de vos vices brillans , ignorez-vous qu'entre la barbarie et l'excès de la politessef il n'y a qu^in pas? ignorez- vous que c'est cet excès même qui doit bientôt nous y conduire? ignorez^TOus que nous ne pourrons l'éviter qu'en rappelant les moeurs austères et cbrétienneS| et que la seule simplicité peut nous sauver de la fatale décadence et de l'entière dégradation qui nous menace? ignorez- vous que c'est depuis qu'elle est abandonnnée que se sont formés parmi Qous ces excès indéfinissables , ces désordres qui n'ont plus de nom, cette corruption calculée, ces égaremens de l'orgueil, cet art de se dispenser par le ridicule de l'estime pour les vertus que l'on n'a pas , ou de braver la honte pour les foiblesses que l'on a ? Quoi, mes Frères! seriez-vous asseaj pervertis pour oser préférer à ces mœurs simples et vraies que forme le christianisme, ces mœurs corruptrices , pires que la barbarie , et formées par le goût effréné du monde et par les raifinemens coupables de toutes les
voluptés , et à ces vrais Israélites loués par la Vérité même (joan. i, 47*) j ^^ dans lesquels il n'y a point de fraude , ces hommes si brillans, si recherchés et si célébrés par le monde, qu'on appelle les hommes du jour? Ils sont aimables, dites- vous: oui, aimables, mais rien de plusj aimables, mais sans vertus; aimables, mais trompeurs; aimables, mais se jouant avec les vices, et pour parler votre propre langage, dignes souvent , pour la plupart, de l'a nimad version de la justice, si les lois punissoient les corrupteurs publics, qui, commençant par se faire un mérite de leurs vains agrémens, finissent par se faire un jeu de leurs infamies.
Que faisons-nous donc en vous rappelant à la simplicité des mœurs chrétiennes? nous voulons vous épargner tous les écarts de la frivolité, tous les crimes de l'imposture, toutes les bassesses de l'intérêt, toutes les suites désastreuses d'une oisiveté dissipée? Qufe désirons-nous, sinon de vous rappeler à l'ordre , à Tamour de la paix , de la fraternité , des devoirs domestiques , en vous apprenant à ne compter pour rien les agrémens sans la vertu, en vous ramenant à la vie sérieuse pour laquelle nous sommes faits , et de laquelle nous ne sommes sortis que par la perte de tout notre bonheur; à cette vie paisible , mais active, d'autant plus remplie qu'elle est moins agitée, toujours féconde comme celle de Dieu, sous l'apparence du repos; à cette vie enfin qui nous rende non plus grossiers, plus tristes et . plus insociables, mais plus grands et plus vrais, plus heureux et plus sages? Que cherchons-nous ,
sinon à vous persuader que cette sagesse qui laisse tout à sa place, est préférable mille fois à cette force qui renverse, ou à cette gloire enivrante qui ne vit que de ruines , ou à cette illusion des sens qui ne demande. que des spectacles, ou à ces talens dangereux qui ne demandent que des succès? Nous voulons que de grands sentimens remplacent des goûts frivoles, en dirigeant l'émulation, non vers, la gloire, mais vers le devoir et le bonheur; non vers les plaisirs, le bruit et la pompe, mais vers l'obscurité , la paix, et le travail.
Vous sentez déjà, mes Frères, que la simplicité intérieure du chrétien doit embrasser à la fois et Tesprit et le cœur : Tesprit , la science du chrétien est simple; le cœur, la vertu du chrétien est simple. Apphquez-vous , mes Frères , et ne perdez rien d'une morale qui fait lessence même de votre vocation et le fond du christianisme.
Oui, mes Frères, la science du chrétien est simple. Loin de lui ces vaines recherches et ces inutiles questions de la curiosité humaine : il sait qu'on est tout par le cœur , et rien par les pensées; que si l'esprit fait le philosophe, le cœur fait le chrétien; que l'homme n'est pas justifié par ses lumières, mais par ses sentimens; que c'est bien loin de la chaleur des disputes, et du vain bruit des argumens, que la vérité parle au cœur; que tout ce qu'il y a de plus sublime et de plus grand dans la religion est connu , non par la science qui enfle, mais par la charité qui édifie, et que la crainte et l'humilité nous approchent bien plus
de Dieu que l'orgueil des raisonnemens et le faste des connoissauces. Il sait qu'on est savant quand on ne veut savoir que ce que Dieu nous a révélé , de même que l'on ne sait rien quand on veut savoir autre chose j il sait que l'humilité est la seule force d'esprit que l'homme ait à montrer parmi tant de misères ; que l'Evangile n'éclaire que ceux qui le suivent 5 et non ceux qui en scrutent témérairement les profondeurs; il sait^ avec saint Hilaire, que Dieu ne nous a pas appelés au salut par des ques« lions difficiles , mais par ces vérités communes que tout fidèle peut savoir; avec Tertullien , qu'il ne faut plus de curiosité après Jésus-Christ , parce que Jésus-Christ nous a tout dit ; avec saint Jérôme , qu'un vrai chrétien ne doit apprendre sur la terre que ce qu^il ne pourra point oublier dans le ciel; avec saint Paul (1 cor. ïv, 20.), que le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours brillans , mais dans la force et la vertu divine ; enfin , avec le même apôtre (I cor. xiii. S.), que les langues cesseront , que la science sera détruite , mais que la vertu seule subsistera, et qu'un seul mouvement d'espérance et d'amour est mille fois plus grand aux yeux de l'Éterûel que les plus rares productions de notre intelligence.
Il le sait, mes Frères, et comment pourroît-il l'ignorer? Jésus-Christ n'est-il donc pas le premier exemple de cette admirable simplicité d'esprit? Tout, dans l'Évangile, ne lui dit-il pas que l'Homme- Dieu fit toujours plus de cas d'un seul acte d'humîlilé que des recherches ambitieuses de la raisoa
humaine; que, plus jaloux de convaincre par ses exemples que de briller par ses discours , s'il parla de science 9 ce fut pour nous apprendre à nous en méfier; que, laissant réloquence aux prophètes, la profondeur aux docteurs , il a gardé pour lui les paraboles et les instructions familières; que jamais il ne donna rien à Ja curiosité de ses disciples, que janiais il ne répondit à leurs indiscrètes questions; que jamais il n!écrivit rien , si ce n'est en traçant sur le sable quelques mobiles caractères, comme pour nous faire sentir que tout ce qu'écrivent les hommes n'a pas plus de solidité ; que jamais il ne fi'est proposé de faire une société de discoureurs , mais un peuple de saints; que ce n'est point à des savans, mais à des hommes simples, à des hommes sans lettres , qu'il confia son ministère et sa parole , et que la conversion de l'univers n^a point été le fruit des vains raisonnemens de la sagesse humaine , mais le miracle de la simplicité apostolique et de la vertu de la croix?
Que j'aime à contempler le chrétien simple d'esprit , sage avec sobriété , faisant jeûner lesprit comme le corps, puisqu'ils ont l'un et l'autre leurs excès et leur intempérance) toujours recueilli en lui-même pour entendre au fond de son cœur les paroles de la vie éternelle; comptant sans cesse, non les difficultés qu'il résout, mais les vices qu'il déracine ; planant sans cesse au-dessus de ce monde que Dieu a livré à la dispute des hommes, pour s'élever de plus en plus vers ce monde impérissable, immortel , où l'appelle la vérité , et où ses œuvres
le devancent} ne cherchant dans la création des merveilles que pour les admirer, des secrets que pofur les adorer; faisant ainsi de tout ce grand spectacle moins le sujet de ses recherches que l'aliment de son amour, et enfin ne voulant savoir autre chose, que ne mettre aucune horne à sa reconnoissance, comme le Créateur n'en a point mis à ses bienfaits! Admirable science! Je vous rends grâces, ô mon Dieu, de ce que vous avez caché ces choses aux habiles et aux sages ,' et de ce que vous les avez révélées aux enfans et aux petits (matth. xi, 25.). Nul de nous n a pensé sans doute que le chrétien pût jamais se glorifier de cette ignorance grossière, qui, repoussant toute instruction, et dédaignant toute lumière , dégraderoit le cœur en même temps que la raison , et le rendroit encore plus vil par sa stupidité, que la science ne peut l'enfler et le corrompre par l'orgueil. Loin de lui cette erreur qui , commune à ceux dont parle saint Jérôme, lui feroit croire qu'il est d'autant plus vertueux , qu^il méprise plus la science; quasi idcirco sancti sunt, eum nihil scierint. Celte simplicité d'esprit que sa religion lui commande, et dont il s'honore lui-même, est cette ignorance précieuse qui consiste non à dédaigner la science , mais à estimer exactement ce qu'elle vaut ; c'est cette ignorance modeste , qui , par l'humilité , nous tient sans cesse dans l'ordre de la soumission et de la dépendance ; cette ignorance docile, qui, bornant la curiosité à Fétendue de nos facultés , se plaît à ignorer ce que Thomme ne peut connoître; cette ignorance vertueuse, qui, subor-
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donnant toute étude à celle des devoirs , fait tout pour la sagesse et rien pour la vanité ; enfin cette ignorance raisonnable, qui, ne mettant nul prix à ces pensées terrestres qui , comme parle'ie prophète (ps. cxLV, 40 5 périssent à la mort;, ne connoît de mérite réel que celui sur lequel lliomme sera juger Voilà j. mes Frères , cette ignorance évangéliquequî fait la gloire du chrétien , et cette pauvreté d'esprit que le Sauveur du monde proclame bienheureuse (màtth. Vi 3.). O pauvreté d'esprit! 6 pauvreté sublime qui renferme les véritables richesses, les richesses deTame! ô sainte enfance du clirétîen, plus sage mille fois que toute la science du siècle! 6 céleste ignorance , qui naît non de l'oisiveté , mai» du travail même; non de la petitesse d'esprit, mais de la véritable force , et yers laquelle sont toujours ramenées ces âmes grandes et sublimes, qui après avoir parcouru tout le cercle du savoir hurmain , depuis le cèdre jusqu'à Thysope , ne retirent enfin de tçutes leurs recherchés que cette grande et unique instruction , que la vie est trop courte pour suffire à l'étendue des sciences , et les sciences trop vaines pour suffire à l'importance de la vie. Et qu'est-ce , après tout , que l'esprit , même humainement parlant? de quel secours est-il dans les circonstances périlleuses de la vie? est.-ce lui qui nous rend heureux? est-ce avec lui qu'on conduit ses affaires, et qu'on peut bien se conduire soi-même? est-ce avec lui qu'on gouverne bien sa famille? estce lui qui fait les bons pères , les bons époux , les bons citoyens? est-ce Fesprit qui réussit le plus dans
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les grandes entreprises, les grandes négociations? est-ce avec de l'esprit que l'on peut bien gouverner nti État et relever un empire j ou avec le jugement, ou avec la sagesse , ou^avec cette pénétration qui connoît les dangers, ou avec cette force qui les brave ? Et combien devons nous bénir cette religion sainte ^ mille fois plus éclairée et plus sage que la philosophie! c'est elle qui guérit tous les défauts de l'esprit en le soumettant, qui le rectifie en l'enchaînant^ qui ré tend et l'agrandit par les bornes mêmes qu'elle lui donne.
Où sont donc maintenant tous ces docteurs si vains de leur savoir, qui dégradent par de puériles recherches la simplicité de FEvangile , et qui , du plus beau langage qu'ait jamais parlé la vertu , ne font qu'un pénible sujet de contentions* et de disputes? ubi est liUeratus? uhi legis verba ponderans (isAi, xxxiii, i8.)? O qu'ils sont éloignés de l'esprit de leur vocation tous ces hommes systématiques , qui font bien plus de cas d'un point d'érudition que d'un précepte de morale , qui cherchent moins à servir Dieu qu'à le définir , moins à l'aimer qu'à le comprendre; qui mettent plus d'importance à une fable de l'antiquité qu'à une vérité utile , qui méditent bien plus la loi pour les questions qu'elle fait naître que pour les leçons qu'elle donne , qui étudient l'Évangile plutôt comme une histoire qui leur plaît que comme une doctrine qui doit les réformer! Qu'ils sont dignes de pitié, tous ces frivoles discoureurs que Jésus-Christ n'intéresse qu'autant qulls peuvent le faire servir à leur réputation, à
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leur curiosité, et qui ne savent enfin de ce livre divin , dont le cœur seul est le digne interprète , que ce qu'ils peuvent ignorer sans danger , ou apprendre sans mérite!
Mais qu'apprend donc le chrétien? Ah! mes Frères, il apprend tout, puisqu'il sait que toute connoissance qui ne va point à Dieu ne vaut pas une heure de peine 3 il apprend à le connoître et à se connoître lui-même, comme Augustin, non pour devenir savant , mais pour devenir meilleur 3 il apprend, comme l'Angle de l'école, à n'avoir besoin que d'un livre, et ce livre est l'Évangile j à ne point s'inquiéter de la vaine opinion que les hommes pourront avoir de ses lumières; à s'appré^ cier par ce qu'il est j à n'acquérir des lumières que pour la patrie , des talens que pour remplir dignement son état , des connoissance^ que pour le boa usage de la vie, et à sentir enfin, avec le Sage, combien s'abuse étrangement l'homme insensé qui s'épuise en de vains travaux, en oiseuses spéculations et en petites découvertes, qui cherche tout ce qu'il peut ignorer sans valoir moins , et savoir sans valoir davantage, tandis qu'il ne sait point ce quil doit faire ou éviter durant le cours de son pèlerinage } quid necesse est homini majora se quœrere, cùm ignoret quid conducat sibi in vitd
sud ( ECOLES, vil, I.)?
Telle est, mes Frères, la véritable science de Thomme simple, et avec ces lumières abrégées il est plus savant que tous les vieillards , dit le prophète (ps. cxyni, loo.). Eh! qui de nous seroU
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donc assez insensé pour oser préférer à cette heureuse jenfanc^ ce profane savoir que 1 on peut acquérir avec des mœurs honteuses et une ame rampante ; cette aride et triste science qui ne dit rien au cœur, qui perd le temps en de vains rêves : science mensongère, qui , dans ce siècle corrompu, n'est que l'art d'entasser des sophismes, d'embarrasser la raison par mille détours, et la déplorable facilité de tout mettre en problême?
L'homme simple d'esprit ne méprise donc pas la science en elle-même , mais il en fuit l'écueil , mais il en évite l'abus : il regarde en pitié tous ces hommes qui s'inquiètent tant de savoir et de retenir ce qu'ils ne sont pas obligés d'apprendre; il sait qu'une des plus grandes maladies de l'esprit humain , c'est la curiosité et l'intempérance de savoir j il ne dédaigne pas d'étendre ses connoissai^ces , mais il ne perd jamais de vue le compte redoutable qui lui en sera demandé ; il craint le sort de ces hommes téméraires qui furent frappés pour avoir voulu regarder dans l'arche. A ses yeux chaque vérité est respectable , chaque connoissance a son prix par sa liaison 'nécessaire avec la vérité première d'où émanent toutes les vérités; mais elle cesse d'être digne de lui, dès qu'il peut s'en passer, dès qu'elle ne le rend ni plus grand ni plus sage , ni plus propre à remplir sa destination véritable. Eh! où ne vat-on pas , mes Frères , quand on néglige ce grand principe de conduite? à combien d'écarts on s'expose! combien de chutes on se prépare! et sans parler ici de cette science qui ne demande qu'à
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détruire , et ne cherche qu'à briller par des blasphèmes , où ne conduit pas ce désir de voir plus loin que les autres? Qui nous dira les fruits amers que des mains indiscrètes vont cueillir chaque jour sur l'arbre de la science? et de quoi peut donc nous servir cette triste science dont tant d^esprits se glorifient? que peut elle nous apprendre? hélasî à nous passer de nos devoirs, à s'apprécier par ce qu'on sait, et non par ce qu^on pratique j à ne vouloir plus vivre que dans l'admiration des hommes, à mépriser la simplicité de la foi , enfin à préférer toujours l'esprit à la raison, la renommée à la vertu , et la sagesse incertaine de Thomme à la sagesse immortelle de Dieu. C'est là , Chrétiens , cette affliction d'esprit et cette grande vanité que déploroit le Sage. J'ai vu, s'écrie-t-il , tous les travaux des hommes, j'ai pesé leurs folles pensées, j'ai vii leurs pénibles recherches et leurs vagues inquiétudes; l'aï vu l'œil de l'homme insatiable de voir , et son oreille insatiable d'entendre ; j'ai vu ce déluge de livres qui n'a plus de fin , cette fureur d'écrire qui n'a plus de bornes , faciendi plures libres nullus est finis (eccles. i, 8} xii, 12.); et après avoir parcouru tous les volumes de la science humaine , je me suis dit que c'étoit là une grande misère , et j'ai conclu qu'il n'y ayoit point de différçnce entre les insensés et ce qu'on appelle les sages; quid habet ampliiis sapiens à stulto (ibid. vi, 8.)? Mais si Salomon retraçoit avec tant d éloquence la triste vanité des sages de son temps, sous quels traits eût-il donc dépeint cette foide de beaux esprits
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inodernes, tout ce peuple d auteurs dont notre siècle est inondé ? qu'auroît-il dit , s'il avoit vu tous ces fabricateurs absurdes de systèmes y si vains de leurs succès, si entêtés d'eux-mêmes, si jaloux de leur renommée 5 cherchant toujours à colorer leur ignorance par leurs prétentions, et leurs vices par leur incrédulité; se regardant comme lesprécepteur;^ tst les flambeaux (1^ genre humain, quand ils n'ea sont que le scandale, et toujours prêts à bouleverser l'univers pour les frivoles intérêts de leur vanité misérable; s'admirant, se déchirant, se soutenant ou se moquant les uns des autres sans autre but que de se distinguer ; enfin n'apprenant qu'à mépriser tout , excepté eux-mêmes , leurs prôneurs et leur $iècle : spectacle de pitié et de misère , qui seroit doux pour l'homme simple, si l'homme simple pôuvoit jamais se réjouir de ce qui fait le scandale de la raison et Topprobre de ses semblables?
Mais si tous ces principes de la simplicité chrétienne étoiént reçus universellement, que de- Tiepdroit l'étude ? Mes Frères , elle seroit Texamexi des choses sérieuses, et l'amour des choses utiles. £t les grands hommes? Ils ne seront jamais plus grands que quand ils seront convaincus que l'on »'est grand que par les sentimens, et non par de {Stériles copnoissances ; que servir Dieu et observer 3e3 commiandemens ^ c'est là tout l'homme (eccles. xn j i5,). Et l'amour des lettres? Qu'importent le^ lettre9, poujpvu que les devoirs ne soient pas néjgligés , pourvu qu'on fasse plus de cas d'une seule yerïîî quç dç Jous les lîyrç? pnaemble ? Et les liyrei?
6UR LÀ SIMPLICITE CHRÉTIENNE* I f g
eui-mêmes. Il y en auroit bien moins , et ils n'en vaudroient que mieux. Et les écrivains? Ils pren<«droient la plume, non poiir eux-mêmes, mais pour la vérité. Mais enfin il faut des philosoplies. Mes Frères, si vous parlez des véritables sages, élevés au-dessus de toutes les passions comme au-dessus de tous les préjugés , ils se formeront tous à 1 école de la simplicité chrétienne ; que si vous parlez des discoureurs , des pédagogues arrogans qui ée croient nés pour régenter la terre, ils disparoîtront sans retour, et nous bénirons le ciel de nous en avoir délivrés. Et d'où nous sont donc venus tous les malheurs et les forfaits qui ont affligé notre mal«heureuse patrie? n'est-ce pas de ce désir de voir plus loin que les autres? n'est-ce pas depuis que tout le monde se donne pour philosophe , depuis qu'on s'est persuadé qu'il falloit être quelque chose de plus que vertueux et raisonnable? Substituez à ces sophistes en délire des âmes simples et fidèles , plus jalouses de bien faire que de bien dire; que de vertus à la place de tant de bruit, que de raisons à la place de tant d'erreurs! O! quand pourronsnous le comprendre? quand saurons^nous combien s'éloigne de l'ordre et de la vérité l'homme qui ne suit point les règles simples et communes? quand pourrons-nous sentir que l'amour des systèmes est le fléau de la vertu, et la plus triste maladie de Tame?
Et vous , âmes pures et simples , qui , vides de vous-mêmes j n'aspirez qu'à être remplies de Dieu, consolez-Yous de plus en plus de Theureuse igno*
rance où vous vivez : qu'ils sont petits auprès de vous, ces insensés qui la dédaignent} il? veulent étonner les hommes, vous ne voulez que leur être utile j ils ne veulent qu'être connus, vous ne clier-r cbez qu'à vous connoîtrej iis font .du bruit, vous faites du bien. Ah! bien loin d'en rougir, songez que cette simplicité fait votre gloire, comme elle est votre sauvegarde} songez que c'est à vous que Pieu aime à se communiquer} songez qu'elle vous rend par la docilité tout ce qui peut vous manquer du côté des lumières, qu'il n'y a de vraies lumières que celles qui nous apprennent à bien vivre, qu'il n'y 9 de livres nécessaires à l'homme que ceux qui lui apprennent sa religion, sa destinée future} et que ceux qui vous en indiquent d'autres pour votre tonheur et pour votre vertu, se jouent de votre crédulité et en imposent à votre ignorance. Si quelque mondain vous demandoit avec dédain , comme la femme de Job, si vous restez encore dans votre simplicité , adhuc permanes in simplicitate tud (jOB. u, g.)? dites-lui qu'en marchant avec elle, on ne craint point de s'égarer} et préférant ^ tout cette simplicité divine qui vous abrège tant de peines, et vous fait éviter tant d^écueils , n'ayez que du mépris pour ce savoir futile dont l'orgueil est le moindre danger, et la suite la moias funeste ^ I9 pertç du temps.
Cette simplicité de la science du clirétîen le conr 4uit nécessairement à la simplicité d^ la vertu. Ce q'est point ici cette vertu exagéréç que les faux
e^ges pJaçpieBt à wiç bawteur inacçes^iblç , au bout
.d'une rude et pénible carrière, cherchant à étonner par ses excès, ou à effrayer par ses obstacles, et qui n'étoit si peu humaine que parce qu'elle n'étoit point divine. C'est une vertu familière, usuelle et toujours présente , qui est de tous les momens et de toutes les circonstances , qui peut appartenir à tous les états, convenir à tous les âges, sacommoder à tous les caractères; semblable à la manne divine que tout le monde pouvoit recueillir : c'est une vertu tranquille et modérée , qui tient tout du sentiment et rien de la passion , qu^on atteint sans effort comme on la pratique sans faste, qui, toujours pure dans ses motifs, n'a rien d'outré dans ses moyens, et sait tout à la fois élever la nature et se proportionner à sa foiblesse : c'est une vertu uniforme et toujours égale, qui, sans cesse agissant non par saillies, mais par principes, fait que l'ame, sans s'exalter, sans s'abaisser, est toujours ce qu'elle doit être : c'est une vertu sans art, qui ne se montre ni ne se cache, qui multiplie ses progrès et les ignore, ses sacrifices et ne les compte point, qui toujours éloignée des écueils d'une fausse confiance et des prétentions de Torgueil , fait que celui qui la possède pense toujours à devenir meilleur que soimême , sans aspirer jamais à devenir meilleur que les autres.
Ainsi songer plus à gémir sur ses défaites qu'à s^applaudir de ses victoires , voilà, le goût de l'ame simple; se mesurer jion par ses grands efforts , mais par ses habitudes , non par la multitude des choses
qu elle fait , mais par l'intention avec latjuelle elle
les fait , voilà sa règle ; ne désirer que Dieu, pour juge et pour témoin , voilà son ambition ; croire qu'entreprendre le mieux, lorsque le bien suffit , c'est s'exposer à le manquer, voilà son art et sa science j s'avancer par degrés , et aller insensiblement aux plus grands sacrifices par la route des plus ordinaires, voilà sa sagesse 3 chercher plus à éviter les tentations qu'à les surmonter et à les vaincre | voilà sa prudence; enfin, n'être jamais ni au-dessus ni au-dessous de ses devoirs, éviter tout excès comme l'écueil le plus funeste 5 et selon l'avis de l'apôtre (rom. xii, 5,), n'avoir jamais plus de sagesse qu'il ne faut, yoilà sa perfection. Oui, mes Frèreis , sa perfection^ Les âmes naturellement ardentes la cherclient et la voient dans les transports du zèle, les anies naturellement tendres dans le feu des extases , les âmes naturellement hautes dans la subUmité de la contemplation , les âmes naturellement austères dans les rigueurs de la pénitence | les âmes naturellement froides dans le dépouillement des affections sensibles ; les âmes vraies , droites et simples la cherchent et la voient dans la juste mesure des passions et dans la sobriété de la sagesse. O précieuse sobriété! ô divine niodération de la simplicité chrétienne! heureux qui te connoît, heureux riiomme qui. sent que l'apie la plus haute n'est pas toujours la plus sublime , que les sentimeps gigantesques ne sont pas les plus grands, que ceux qui vont à l'extraordinaire ne vont pas toujours au plus difficile 3 qu'il y a sans doute plus de courage à n^ faire précisément que ce qu'il faut^ qu'à faire
plus qu'il ne faut; ^ue hors des règles rien n'est beau, comme rien n'est yrai^ que rédifice de la vertu, semblable à ceux que Fart élève, tire sa force et sa grandeur de la justesse des proportions et de la régularité des formes ; et qu'en voulant le faire trop hardi, on manquera toujours cet équilibre heureux, sans lequel, tôt oi; tard, il s'écroulera sur lui-même.
A Dieu ne plaise que nous voulions arrêter dans ses brûlans transports le héros de la religion. Bien loin de borner son ardeur, nous lui dirons toujours de marcher de vertus en vertus, de se sanctifier encore, après s'être sanctifié, et de ne jamais oublier que, pour lui, la mesure d'aimer est d'aimer sans mesure. La inorale que nous prê-f chons ne restreint donc pas la perfection , elle en proscrit seulement les écarts; elle n'enseigne pas qu^on puisse aller trop loin dans la vertu elle-même , mais dans l'application de ses règles et de ses principes ; elle ne place pas l'excès dans la sphère de la vertu, mais hors de ses limites; elle nous dit: Usez du monde comme n'en usant pas , jouissez sans attachement, dominez VQtre chair pour empêcher qu'elle ne vous domine, c'est la perfection de la vertu ; mais condan^er tous les plaisirs, vous interdire toute douceur , crucifier yos sens pour épuiser * vos forces, c'est Te^i^cès de U vertu. Prenez les ailes^ de Taigle, ain^i que parle T^prit saint : approchezvous de Dieu , afin qu'il vous éclaire ; élevez-vous par la contemplation au-dessus des choses sensibles , çi'fist }a perfection de la yertu ^ joiais prendre un yo)
«i haut que vous perdiez de vue la terre , préférer à tous les devoirs ces occupations célestes, et, pour n'être qu'à Dieu, être étranger à tout, c'est l'excès de la vertu.
Excès dans la vertu, souvent plus funeste que le défaut même de vertu , parce que le trop peu ne nuit qu'à Thomme lâche et pusillanime, au lieu que Texagération nuit à la vertu même, en autorisant les mondains à ne rien croire, et encore plus à ne rien faire. Excès dans la vertu d'autant plus dangereux , que sous un héroïsme apparent .il cache une foiblesse réelle; excès souvent plus à craindre que celui même du mal, parce que l'on s'en méfie moins. On croit pouvoir tout entreprendre pour la défense de la religion , et Jephté , pour sauver le peuple saint, fait un vœu sanguinaire qui outrage la nature ; on croit qu'on ne sauroit trop se livrer aux doux sentimeos de la nature, et le grand-prêtre Héli entraîne la ruine de ses propres enfans par une tendresse barbai;e ; on croit /qu'on ne sauroit trop rendre hommage à l'angélique pureté , et TertuUien , le plus grand homme de son siècle , ne fait plus de cette vertu , vrai ornement de la nature humaine , qu'un farouche dédain qui l'avilit et la déshonore; on croit que tout ce qui vient du zèle est saint , que tout ce qui prouve la fidélité, est grand, et Pierre veut signaler la sienne par un acte de violence. qu'il est donc rare de trouver des âmes assez fortes pour tempérer par la -modération les élans de la vertu! Qui* nous donnera, Chrétiens, non ce point que demandoit
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un ancien géomètre pour remuer le monde ^ mais ce vrai point de la morale aussi difficile à connoître que facile à franchir? qui nous tiendra dans ce juste milieu? qui nous tracera cette ligne unique du vrai? qui nous montrera le terme précis où il faut s'arrêter? et quelle grandeur d'ame ne faut-il pas dans la vertu ^ pour échapper à la tentation d'être extrême 5 puisqu'il faut être grand pour pouvoir même y succomber?
La simplicité seule, mes Frères, évite cet écueilj avec elle , plus d'imprudences , plus de méprises* La voie est si unie , pourroit-elle s'égarer? l'intention jsi droite, pourroit-elle se méprendre? le motif est si pur, y mêleroit-elle rien d'humain? l'amourpropre est si peu consulté, pourroit-il la mener trop loin? elle n'aime que la règle, où seroit donc l'abus? elle ne veut que l'ordre, où seroit donc l'excès? elle n'aspire qu'à faire la volonté de Dieu, où seroit donc l'erreur? Avec elle que d'illusions sont dissipées! plus de ces dévotions arbitraires, où le caprice et le goût ont plus de part que l'amour du devoir; plus de cet esprit de singularité, qui, dédaignant les anciennes pratiques , veut sans cesse créer de nouvelles méthodes pour aller à IJieu; plus de ce faux zèle , qui prend les inquiétudes de l'esprit pour les mouvemens de la charité , qui fait que Ton se croit exempt de tous les vices qu'on censure , ou enrichi de toutes les vertus qu'ion exige des autres; plus de ces faux raffinemens de spiritualité , qui ne font de la vertu qu'une pénible métaphysique j plus de ce luxe de piété qui se crée
ÎHÔ SCR LA SIMPLICITÉ CHUÉtlENNE.
tin nouveau langage, une nouvelle route, qui se surcliarge de mille affaires étrangères, de mille devoirs de surérogation que Dieu ne demande pas; plus de ces scrupules' rampans , qui avilissent la pi^té, et lui font trop souvent oublier l'essentiel pour courir après l'inutile; plus de ces préférences pour Apollon ou pour Céphas : qulApoUon et GépHas se disputent Tempire de l'opinion , qu'ils forment des partis , qu'ils cherchent à se créer de nouveaux disciples , ils ne peuvent rien sur Thomme simple qui ne connoit que Jésus-Christ ; plus de ce faux enthousiasme, qui, tout fondé sur l'imagination , est comme cette faculté , sans bornes et sans mesures ; plus de cette fausse activité , par laquelle oa avance d'autant moins que l'on se hâte davantage : et c'e$t ainsi que s^accomplit cet oracle de l'Esprit saint, que la simplicité du juste lui servira toujours de règle et de boussole, et que toujours elle sera sa sûreté et son garant 3 simplicitas justorum diriget eos (i*rov. xi, 3.).
Simplicité de la vertu , elle nous est sensiblement tracée dans celle de Jésus-Christ. En fut-il jamais une pins simple que la sienne ? plus extraordinaire par les faveurs célestes, mais plus commune dans le détail; plus divine par les prodiges, et, si j'ose le dire , plus humaine dans les actions 3 plus dure et plus laborieuse , et cependant moins distinguée par une austérité particulière ? Voyez-le , mes Frères , ne recherchant jamais le commerce des hommes , et jamais ne le méprisant ; cachant sa force et son pouvoir quand il ne s'agit que de lui-même ,
et toujours prêt à le montrer dès qu'il peut être utile ; ne voulant pas passer un seul iota de la loi^ et ne craignant pas de Tenfreindre quand la charité le commande , car c'est la vraie gloire de la vertu simple d'être aussi peu minutieuse qu'elle est loin d'être exagérée , et d^éviter également ce qui est trop grand pour la foiblesse de l'homme , et ce qui est trop petit pour la grandeur de Dieu, Voyez-le encore instruisant les docteurs , et conversant par préférence avec les enfans ; étonnant par ses miracles qu'il fait sans empressement, jamais par les vertus qu'il pratique sans affectation ; passant d'un jeûne de quarante jours aux noces de Gana , de la contemplation aux repas chez les publicains^ des e:&tases de la transfiguration aux fonctions les plus ordinaires de la vie. Quel est donc ce sublime mélange de grandeur et d'humilité, d'élévation et d'uniformité? Il ne cherche point la louange^ et il ne la fuit poiot^ souvent il la souffre , souvent il la rejette 3 on le voit également fuir les honneurs ^t s'y prêter, tonner contre le pécheur et lui pardonner, le redresser avec courage et le plaindre avec bonté j enfin , faire les plus grandes choses sans &ste, les plus petites sans dédain; tantôt élever rhomme jusqu'à Dieu , tantôt aussi abaisser Dieu jusqu^à l'homme; et par ce rare et beau tempérament d'élévation et de simphcité , d'obscurité et de merveilles , montrer qu^'il est l'image et la splendeur du créateur de toutes choses, qui, par un juste accord de force et de douceur , conduit tout à ses fins, gouverne Tunivers par des lois aussi simples
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que lui-même , n'est pas moins grand dans ce qu'il nous découvrç que dans ce qu'il nous cache, ni moins digne de notre admiration , soit qu^il forme le vermisseau, soit qu'il crée l'archange.
Que nous apprend cet exemple, Chrétiens? que pour atteindre la perfection , il ne faut ni se transporter au-delà des mers , ni s'élever au-dessus des astres, ainsi que parle FEsprit saint (decter. xxx, 12 , ï3.), mais se tenir invariablement dans l'ordre où Dieu nous veut} que ce n'est point tant sur nos grandes actions que nous serons jugés, que sur nos œuvres communes j que dans l'ordre de la société, ce ne sont pas les qualités les plus rares qui font le plus de bien, mais les vertus communes et ordinaires; que, dans les grands emplois, ce n'est pas l'homme le plus brillant, ni le plus hardi dans ses entreprises, qui est le plus utile , mais l'homme le plus^ simple , mais celui qui n'oublie jamais que si à chaque jour suffit sa peine, à chaque jour suffit son bien j et qu'enfin tout ce qui s'écarte de la voie ordinaire vient rarement de Dieu,* et conduit rarement à Dieu.
La simplicité , mes Frères ,• est donc la voie des parfaits : plus une vertu eist simple , plus elle est chrétienne et évangélique, plus elle est pure, aucun intérêt ne la souille; plus elle est méritoire, elle n'a point de dédommagemens humains; plus elle est constante, elle n'a rien de violent et de forcé; plus elle est sûre, elle a bien moins de tentations à craindre; plus elle est attrayante, tout le monde est tenté de l'imiter et de la suivre ; plus elle est
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rîche et abondante , elle met à profit chaque partie du temps j enfin , plus une vertu est simple , plus elle est digne de Dieu , de sa providence qu'elle honore par un abandon plus parfait ^ de sa bonté qu'elle publie par une plus vive reconnoissance , de sa grandeur qu'elle révère par une soumission plus entière. Non , ce n'est pas la plus riche ofirande qui flatte davantage son cœur , c^est le don pur et simple d'un Abelj ce n^est pas le temple le plus pompeux qui attire le plus ses regards , c'est le cœur simple et droit d'un Job et d'un Tobie j ce n'est pas la fumée de l'encens qui monte le plus vers son trône , c'est la prière simple d'un David ou d'un Daniel. Une suite nécessaire de la grandeur de Dieu^ c'est de ne pouvoir être dignement honoré que par des choses simples , symboles naturels de notre dépendance, et de ne rien trouver en nous qui réponde à sa toute-puissance, que l'aveu de notre misère et le vif sentiment de nos imperfections. Adorable simplicité ! ô toi , sans laquelle il n'y a ni bonheur ni vertu sur la terre , toi que tout le monde aime, en qui tout le monde se confie , et que désire dans autrui l'homme frivole et vain qui te dédaigne pour lui-niême , toi qui donnes tant de prix aux talens , et tant d'éclat au mérite , qui rends l'enfance si touchante et la vieillesse si vénérable j caractère éternel de tout ce qui est beau, charme ineffable qui embellis tout , viens aussi embellir nos corps, comme tu embellis nos âmes.
Et vous, grand Dieu, donnez-nous-en le goût, marquez-nous de ce sceau précieux de vos élus,
Tom. 3. Q
{aites-nous-la aimer comme tous l'aimez VOQS^ même j car nous savons par le prophète que vous en faites vos plus chères délices j scio quod sim-^ plicitatem diligas (I paral. xxix , I7«). Et comment lie l'aimeriez- vous pas? n'êtes- vous pas Têtre simple par essence? n'êtes- vous pas parfait parce que vous êtes simple , et simple parce que vous êtes parfait? Simple dans votre puissance, vous parlez, et d'un seul mot vous faites tout ; simple dans votre science ^ vous voyez, et d'un regard vous embrassez toutj simple dans votre immensité qui est sans espace ^ dans votre durée qui est sans succession, dans votre pureté qui est sans mélange: ah! si le néant peut jamais ae rapprocher de la source de l'être , ô Dieu , mettez entre vos sentimens et les nôtres , entre votre simplicité et la nôtre, une heureuse conformité, afin qu'elle réponde à votre spiritualité par le méprb des sens , à votre vérité par sa droiture , à votre immutabilité par sa constance , à votre unité, en n'aimant que vous seul dans le temps, pour ne posséder que vou$ seul dans 1 éternité* Ainsi soit-il*
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SERMON
sm iLiv
Non possumus aliquid aduersàs ^verîtatem^ sed pro ve-^ ntate.
Nous ne pouvons rien contre la vérité ^ mais pour la. vérité. 11 Cor. XIII, 8.
JuA connoissance de la vérité a toujoure été regardée comme le plus beau privilège et la plus noble distinction de la nature bumaine* C'est par elle que l'homme est Timage de Dieu, qu'il s'élève jusqu'à son auteur , et que du fond de sa poussière , il est associé aux plus vastes desseins de la suprême intelligence. Otez à l'univers la connoissance dô la vérité , et l'univers ne m'oflfre plus que l'image du chaos, et nos lumières ne sont plus que le délire de l'orgueil , nos vertus que l'ouvrage de nos passions. Mais plus la vérité nous est utile et glorieuse, plus sa lumière doit se montrer avec éclat à tous ceux qui* la cherchent; et plus son origine est grande , plus sa puissance doit se faire sentijc à ceux qui osent lui résister. Or, telle est sa ma*^
l33 SUR LÀ VERIT4S.
gnifique destinée. Proportionnée à tous les esprits ^ mais supérieure à . tous les esprits 3 à la portée de l'intelligence humaine , mais au-dessus de Tintelli-^ gence humaine 3 accommodée à tous les jugemens, mais indépendante de tous les jugemens, elle est tout à la fois ce qu'il y a de plus accessible et de plus redoutable 3 de plus accessible pour ses ado* rateurs fidèles , et plus redoutable pour ses coupables contradicteurs : accessible , elle se montre à tous, sans peine et sans effort 3 redoutable, elle pef d 5 si elle ne sauve 3 elle confond , si elle n'éclaire : et c'est ce que l'apôtre a voulu nous faire entendre, lorsqu'embrassant dans sa pensée ce double triomphe de la vérité, il nous dit que noua ne pouvons rien contre elle , mais que nous pouvons tout pour elle 3 non possumus aliquid adversùs {feritatem, sed pro veritate. Principe fécond en réflexions utiles et en moralités profondes, d'autant plus dignes d'être développées, qu'elles tiennent au fond et à l'essence de la religion même. Oui , Chrétiens , nous ne pouvons rien contre la vérité , mais pour la vérité 3 nous pouvons tout pour la connoître, nous ne pouvons rien pour la combattre 3 c'est tout le plan de ce discours^