PREMIÈRE PARTIE
J'appelle vérité tout ce que nous dit la conscience, tout ce que nous prescrit la loi, tout ce que la foi nous révèle. Or , soit que nous écoutions la vérité
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dans la conscience , soit que nous l'étudiions dans la loi , soit que nous la cherchions dans la foi , il est toujours certain que nous pouvons tout pour la connoître : dans la conscience , où on ' la sent évidemment 5 dans la loi, où elle parle distinctement; dans la foi, où on la trouve facilement; sed pro sferitate.
Dans la conscience , où on la sent évidemment. Non , ce n'est point ici ce inonde que Dieu a livré à la dispute des hommes et à la yanité des systèmes; cette lumière qui habite en nous est au-dessus de nos pénibles contentions , et elle est à nos âmes ce que le soleil est au monde. Dieu , dans l'univers moral comme dans Tunivers physique , a divisé la lumière d'avec les ténèbres j et comme celle du jour frappe soudain tous les yeux, celle de la conscience frappe de même tous les esprits ; et divisit lucem à tenebris (gen. i, 4')* Q*^^ dîs-je? il y a pour la lumière du soleil de vastes profondeurs où elle ne pénètre pas : il n'y en a point au fond de l'ame où ne descende celle de la conscience ; et c'est d'elle surtout que Ton peut dire , bien plus encore que de l'astre du jour, Rien n'échappe à sa chaleur vivi^ante ; nec est qui se abscondat à calore ejus (ps. xviii, 7.). Lumière véritable, elle illumine, dit saint Jean (joan. 1,9*) 9 ^^^^ homme venant au monde. Ce ne sont point les livres qui nous la montrent , elle précède tous les livres ; ce n'est point l'éducation qui nous la donne, elle devance -l'éducation \ ce n'est pas Fèxpérience qui la dirige , elle e5t avant l'expérience 3 ce ne sont pas les loi^
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lui qui vDus dira , si vous le consultez, que vous ne pouvez pas faire ce commerce, que vous ne pouvez pas faire cette usure, que vous ne pouvez pas faire ce divorce: c'est lui qui vous fera sentir, sans am* biguit'é et sans détour , que cette liaison que vous appelez attachement mérite un autre nom; que ce jeu que Vous appelez délassement est , de toutes les passions , la plus vainc et la plus meurtrière ; que ces spectacles que vous appelez innocens sont autapt de pièges tendus ^ votre vertuj que ces plaisirs que vous appelez permis sont la mort de Tamej et qu'eqfîn tpus ces biens immenses que vous appelez le prix de vos sueurs ^ les fruits de votre Industrie, ne sont au fond que des rapines cri-^ ininelles et des trésors d'iniquité , et que votre jTortune a été cimentée par le sang de la veuve et la dépouille dç l'orphelin,
^t qu'on ne dise pas que les oracles de la con-p science ne sont pas toujours si clairs qu'on ne puisse ^'y méprendre; qu.'après l'examen le plus mûr, on ne sait souvent à quoi s'en tenir; qu'il n'est pa3 toujours facile de saisir ces limites fragiles et ces nuances délicates qui se trouvent entre le permis et le défendu ; que l'attention la plus scrupuleuse ^e suffit même pas pour déterminer ce point, ;souvent imperceptible , qui sépare le conseil du précepte , l'abus de Tusage, la jouissance de l'attajcbement , et souvent même les saillies de la nature d'avec Iss mouvemens de la grâce» Vain prétexte * 4'un cœur qui aime ses foibles3es, Donne^^^-moi une
f^m^ courageuse , bien décidée à mettre un &çia à
ses passions y une ame supérieure à tous léis intérêts humains, une ame indépendante de toutes les vues de la chair, et pour elle tout sera clair, et elle ;5entira que la conscience ya toujours droit au hut, que la route que nous devons suivre est toujour3 simple , qu'il n'y a de doutes réels que pour l'homme (déterminé à ne pas les résoudre , et que s'il y a de Tamhiguité dans ce jugement intérieur , elle vient ordinairement, non du défaut de lumières, mais du défaut de courage; non de notre ignorance, jnais de notre perversité»
De là cet oracle de la vérité mêmte , que quand notre œil est simple, tout notre corps est lumi-* neux (^MATTH. VI, 22.), c'est-à-dire, que quand notre conscience est saine , tous nos devoirs sont évidens , et que ce n'est jamais la vérité qui nous échappe , mais que c'est l'amour-propre qui veut échapper à la vérité. Que si sa voix salutaire devient embarrassée et confuse; si , à force de contenter de perverses inclinations , tout ce que vous voulez paroit bon , tout ce qui vous plaît paroît saint; si de bizarres raffinements vous éblouissent à la longue; si, par l'empire de vos coupables habitudes, la droiture de votre cœur se fausse; si , ne pouvant vous faire des passions qui s'accommodent avec la conscience , vous parvenez enfin à vous faire une conscience qui s'accommode avec vos pas- ;sions; si, frappés d'un aveuglement mérité, comme ceux dont parle Isaïe ( isa'û xuii , 8.) , vous n'entendez plus rien , vous ne voyez plus rien , pas même en plein midi; si la lumière qui est en vous n'est
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plus que ténèbres, ainsi que parle Jésus-Christ ( MATTH. VI , ^3.) , et que , pour comble de misère , vous parveniez à perdre jusqu'au remords cette ombre de vertu qui reste à des coupables, à qui s'en prendre? et comment se fait-il que vous osiez ici vous prévaloir d'une erreur qui vous accuse , d'une ignorance qui s'élève contre vous, d'un malheur qui fait votre crime?
O conscience! 6 vérité! ô sentiment! ô lumière intérieure et rayon immortel de la lumière incréëel magnifique soleil de l'ame ! non , ce n'est jamais toi qui nous manques, c'est nous qui te manquons: ce n'est pas ta lumière qui s'éteiut , ce sont nos jeux qui sont malades; ce n'est pas ta voix, c'est notre volonté qui est foîble , ce ne sont pas tes oracles qui sont obscurs , mais nos passions qui sont trompeuses, mais nos penchans qui sont vicieux, mais nos œu*vres qui sont mauvaises, £h! comment te moiîtrerois-tu, quand ce n'est pas toi que l'on cherche? comment répondrois-tu , quand ce n'est pas toi qu'on iaterroge? Ah! dans un pareil état, malheur à qui t'entend, et malheur encore à qui ne t'ea*tend pas!
Il est vrai que , dès que le péché fut commis , la vérité se vit déchue de sa splendeur première. Semblable jusqu'alors à cette étoile du matin qui ne connoît point de couchant, elle ne jeta plus que de foibles lueurs ; et ce ruisseau si pur dans sa source , en passant à travers la fange de nos erreurs et de nos vices , sembla en quelque sorte contracter une partie de leurs souillures.
SDR LA VÉRITÉ. ijg
Mais la révëlation vînt an secours de la conscience. Une loi pure, un code inaltérable, qui ne pouvoit être ni souillé par nos vices , ni obscurci par nos préjugés, descendit du Père des lumières; et cette même vérité que Thomme dégradé ne voyoit plus que foiblement au dedans de lui-même, l'homme régénéré la vit évidemment dans les maximes de la loi.
Nous l'avons donc entre les mains ce code lu^ mineux, ce grand supplément de la conscience. Tout ce qui peut manquer à nos lumières natu-relies nous est offert dans ce livre céleste : c est la lampe toujours ardente qui éclaire nos pas (psâl. cxviii, io5.); c'est ce discours vivant et efficace^ dont parle saint Paul (hebii. iv, is*)» ^^} pénètre plus avant que le glaive; c'est cette parole abrégée qui nous dit tout dans un seul mot. Que voit-oa dans les autres livres ? que de ;soins pour les étudier! que de peine pour les comprendre! Ici tout est substance et vie. Les enfans y trouvent du lait, et les parfaits une nourriture solide 3 le savant le creuse sans cesse, et ne l'épuisé jamais; l'ignorant, sans l'approfondir, le comprend toujours. Quel est donc ce nouveau langage, et si grand et si simple, et si noble et si populaire? Quelle précision dans les maximes! quelle évidence dans les caractères! Et n'est-ce pas au livre de la loi évangélique que Ton peut appliquer ce que le prophète dit du livre de la nature, qu'on n'y trouve aucun mot ni aucune syllabe qui ne porte à 1^ fois et la convielion dans le cœur | et la lumière dans Tesprit; non
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sunt loquelœ neque sermones , quorum non hu-^ diantUr voces eorum (ps. xviiij 40^
Prenez donc l'Évangile, mes Frères, lisez ce livre} lege istum (isAi. xxix, ii,). Dans ces cas épineux où la conscience reste muette, ce livre vous parlera; si vous avez des doutes, ce livre les dissipera; fii votre esprit demeure flottant , ce livre le fixera ; lege istum. En vain nous diriez-vous qu'il vous est impossible de le comprendre , qu'il est scelle pour vous; non possum, signatus est enim: nous vous dirons toujours, Lisez ce livre; car pour le comprendre , il n'y a qu a le vouloir , et il dit tout à qui ne cherche qu'à instruire ; lege istum. En vain nous opposerez- vous ses dogmes et ses mystères, nous vous répondrons encore, Lisez ce livre; car si s&s mystères nous accablent par leur obscurité, ses règles nous entraînent par leur évidence ; et s'il confond notre esprit par des hauteurs inaccessibles, il ne les dirige pas moins par d'irrésistibles motifs; lege istum. Si enfin vous vous prévalez de3 explications dont il a si souvent besoin , nous vous dirons toujours, Lisez ce livre, parce que si la lettre de la loi est quelquefois obscure , l'esprit du législateur ne l'est jamais; ses maximes sont éclaircies par ses actions, et son intention, toujours manifestée par ses exemples^ ne peut pas plus laisser de doutes à notre conception que de prétextes à notre corruption et à notre ignorapce.
Aussi, quand nous voulons former un vrai chrétien , ce n'est ni par de longs discours , ni par de savantes études que nous le conduisons à la science
SUR LJL VÉRITÉ. l4r
de la loi. Ëien différent de ces futiles discoureurs de vertu, qui, après tant de livres et de calculs^ sont encore à chercher les premiers principes des choses; de tous ces grands penseurs de vertu, qui savent tout , excepté Ce qu'ils doivent faire, le chré-^ tien n'a rien à discuter , et sa route est toute tracée* Tout ce qu'il doit faire , il le voit, et ce qu'il voit, il l'adore, La superbe raison veut toujours démontrer la vérité j l'Évangile fait bien plus , il la mon-» tre : il ne dit pas à ses enfans ^ Raisonnez et étudiez; mais, Regardez et agissez; aspice, etfac* Up grand modèle est devant vous ; irrécusable , puisqu'il est Dieu ; sensible à tous , puisqu'il est homme : regar-» dezdonc, et faites. Ambitieux ^ Voyez sa pauvreté; hommes de plaisirs , voyez ses abstinences ; hommes insensibles , voyez sa charité; hommes orgueilleux , voyez sa modestie et sa simplicité , aspice^ et fac. Et s'il vous faut encore de plus grands coups pour dompter vos convoitises , et terrasser à jamais votre orgueil, montez sûr la montagne, voyez^y et sa croix et ses plaies, et son sang et ses larmes : fut-il jamais un langage plus éloquent et un livre plus intelligible? quels subterfuges opposer à de tels argumens ou à de tels spectacles? O! s'écrie ici Tertullien , qu'il faut peu de recherches après Jésus- Christ! ô qu'il faut peu de commentaires, quand on n'aspire qu'à le suivre! Écoutez Jésus-Christ, regardez Jésus- Christ : voilà l'expression la plus touchante et la plus simple des devoirs , le centre lumineux où aboutit toute la loi , et le grand résuU tat de toute la morale.
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Voilà donc le vrai triomphe du christîadisme, c'est de nous avoir montré , dit saint Augustin , la vérité résidant personnellement au milieu de nous; c'est d'avoir donné à la vérité pratique un point d'appui sensible que tous les esprits pussent saisir, et montré à la terre ce soleil de justice que tous les yeux pussent fixer , c'est d'avoir débarrassé la vertu de tout ce vain savoir qui ne servoit qu'à l'oflFusquer, qui n'en faisoit qu'une longue et pénible énigme , çt un doute savant où la cupidité pût trouver tout ce qui lui plaît, et l'orgueil tout ce qu'il désire, pour présenter à ses disciples la vérité substantielle, et un modèle toujours vivant qu'ils pussent à la fois imiter sans danger et copier saqs peine. Ce divin xnodèle , qui est tout ensemble la voie et la vérité , parle distinctement à l'ame la plus simple et à l'esprit le plus sublime; de sorte que, pour comprendre ce qu'il y a de plus grand, et pratiquer ce qu'il y a de plus sublime , l'homme n'a besoin que de son cœur pour sentir , de ses yeux pour voir, et de ses oreilles pour çn tendre.
Mais si nous pouvons tout pour connoître la vérité dans la conscience où elle éclaire par le sentiment , dans la loi où elle parle distinctement , nous ne le pouvons pas moins dans la foi où on la trouve facilement.
Et c'est ici que nous pouvons dire véritablement que la lumière brille dans les ténèbres, et célébrer avec le prophète les magnifiques témoignages que Dieu rend à la vérité^ A traversées augustes nuages don^ s'enveloppe la majesté de la foi, sortent avec
^clat ces grands traits de vérité, auxquels rîea d'humain ne ressemble, qu'on démêle sans peine, et qu'on saisit avec transport. L'esprit ne peut comprendre, il est vrai, mais le cœur est incliné à croire | dit le prophète (ps, cxviil, 36.). Le cœur dit tout au vrai chrétien, et dès le premier pas, il a su le rendre savant. La foi a des caractères aussi frappa ns que la vertu , et nous avons en quelque sorte une conscience pour les dogmes comme pour les devoirs* C'est cette ame naturellement chrétienne dont parle TertuUien (apolog. c, xviii,), ce sont ces témoigna^ ges justifiés par eux-mêmes qu'a chantés le prophète (ps* xvni, TO.). Le peuple ainsi que les docteurs sentent également que la religion est conforme à nos vrais intérêts) qu'elle répond parfaitement aux droits de Dieu et à la dignité de l'homme ; qu'elle peut seule se mesurer avec l'excellence de nos facultés et avec les besoins immenses de notre ame ; qu'elle seule remplit nos désirs , comme elle soulage nos misèresj qu'elle nous élève autant qu'elle nous console ; et qu'une fois bien con^nue comme bien pratiquée , Thomme en devient plus grand , et Dieu reçoit de plus légitimes adorations.
Ainsi dans ce seul tableau raccourci viennent se perdre tous mes doutes , toutes mes difEcultés s abrègent, et ces vérités bien connues me répondent de toutes les autres. Qu'on ne me parle plus des innombrables difficultés qu'entraînent les mystères. Que m'importe d'en savoir la raison , dès que j'en sens la vérité? Ils peuvent bien être l'objet de mes sacrifices , et non le sujet de mes inquiétudes. Ton-
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jours guidé par une autorité , la plus visible et la plus imposante , qui me fixe, et par un Dieu qui me détermine , je parviens sans eflfort , non à l'évidence qui n'est pas nécessaire , mais à la certitude qui seule me suffit. La sainteté de la doctrine me garantit la vérité incontestable des mystères. Sans me jeter dans de longues discussions , je sens que les dogmes doivent être aussi certains que les enseignemens sont sublimes î que Fauteur et le coùsommateur de notre foi n'a pu être eh même temps et un docteur céleste et un enthousiaste absurde , plus qu^un ange dans la morale , et moins qu'un homme dans les mystères ; et qu*en rendant ses disciples semblables à Dieu par l'élévation de leurs sentimens , il n'a pu les rendre les plus stupides des mortels par le délire de leur croyance. J'arrive ainsi , par les principes les plus simples, aux conséquences les plus sublimes; par des faits palpables , à d'incompréhensibles vérités; et dans l'admiration qu'elles m'inspirent, je ne sais ce qui me frappe davantage , ou la lumière qui investit l'humble savant qui les médite, ou la dou- ' ceur qu'éprouve le pauvre d'esprit qui les croit.
.Ainsi le chrétien tient à la vérité de sa foi , nonseulement par la raison, mais par Tautorité; non-seulement par la grâce , mais par la nature j non-seulement par Tesprît , mais par le sentiment : il y tient par les consolations qu'elle dpnne , et par la paix du cœur qu'elle procure ; il y tient par des faits aussi faciles à saisir que difficiles à contester; il y tient par sa propre misère, et par l'impuissance où il est d'être à lui-même sa règle et son bonheur j
il y tient par cette conviction intime et pénétrante qui le dispense de toute autre étude. Que si'sa religion }e trompe , c'est Dieu même qui le trompe; et si Terreur est ici , la vérité n'est nulle part. Il y tient parles absurdités mêmes qu'il faut croire pour être incrédule , et parce. qu'à tout prendre, il vaut mieux encore se soumettre à d'incompréhensibles mystères qu'à d'incompréhensibles erreurs; il y tient par l'alternative où il est, ou de vivre dans la religion , ou de vivre sans religion ; il y tient par le néant même de tout ce qui nest pas elle, car sans elle il ne sait plus à quoi tenir; enSn , il y tient parce qu'il la désire autant qu'elle est souverainement désirable , parce que le plus grand malheur qui pût lui arriver seroit qu'elle ne fût pas vraie , parce qu'il est de l'intérêt de tous les gens de bien qu'elle soit vraie , et que le seul homme qui puisse désirer qu'elle soit fausse , c'est le méchant. Ainsi les liens et les motifs qui l'attachent à sa foi sont d'autant plus raisonnables qu'il y entre moins de raisonnemens, d'autant plus forts qu'il les tire de sa foiblesse même , d'autant plus intimes qu'il les puise dans le fond même de notre être, et dans l'invincible besoin que la créature mortelle et périssable a d'aimer , d'espérer et de croire.
Mais si la vérité de la foi est si claire , pourquoi ne l'est-elle pas pour tous? et s'il est si facile de croire , comment se fait-il qu'il y ait tant d'incrédules? Gomment, mes Frères? c'est qu'on ne cherche pas la vérité, ou qu'on la cherche mal 3 car qui sont ceux qui se plaignent de la poursuivre vai-
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nement? Ce sont de frivoles discoureurs, qui veulent faire de l'école de Jésus-Christ une académie de philosophes , qui traitent la vérité comme une ques«tian oiseuse, et se font un triste amusement dé tout ce qui la contredit , et une joie maligne de tout ce qui Tembrouille. Ce sont des esprits indiflférens, qui y comme Pilate , demandent bien où est la vérité^ mais qui) comme lui, n'attendent point la réponse à cette grande question. Ce sont des esprits dissipés qui vivent éternellement dans l'agitatioa . des plaisirs et dans le fracas des affaires mondainesl Ce sont des esprits présomptueux, dont l'altière raison croit toujours que Ton est crédule, parce que l'on est docile. Ce sont enfin des esprits cor* rompus, dont les doutes sur les principes ne sont que des alarmes sur les conséquences 3 plus jaloux d'une funeste liberté que de TaUstère vérité, qui, commençant par leur être importune, a fini par leur être odieuse. .
Or je dis à ces vains discoureurs que la nouvelle Jérusalem ne doit pas ressembler à l'ancienne Athènes} qu'on ne devient point enfant de la foi comme disciple de Platon; que toujours simple et toujours auguste, la vérité abhorre le vain bruit des paroles ; qu^elle se plaint , par la bouche da Sage , de ce que , bien loin d'aller droit à elle , les hommes se sont embarrassés dans des discours sans fin, et qu'il nous faut, pour la trouver, plus de droiture que de discussion, plus de simplicité que de subtilité, plus de sagessç que de philosophie. Je dis à ces esprits dissipés, que la vérité ne se
montre jamais que dans le recueillement et la retraite ; que c'est la voix qui crie dans le désert j que, pour 1 écouter avec fruit, il faut entrer dans la nuée , comme le prophète , c'est-à-dire , dans la partie la plus intime de lame, parce que sa céleste harmonie ne peut se faire entendre dans ce choc éternel des affaires^ et des plaisirs 3 non in commotione Dominus (III reg. xix, il). Je dis à ces esprits présomptueux que la vérité n'a d'autre raison à donner que son autorité et sa parole , quia nyerbum locutus sum (jerem. xxxiv, 4..)î qu'on n'est jamais plus propre à être rempli de sa lumière que lorsqu'on est. plus vide de ses propres pensées, jamais plus près d'elle que lorsqu'on sait, non où il faut avancer, mais où il faut s'arrêter; qu'on ne peut, sans une audace monstrueuse, exiger que l'auguste vérité vienne composer , pour ainsi dîre^, avec la raison , comme avec une rivale digne d'elle, et qu'elle se soumette au tribunal impérieux d'un esprit vain , inquiet , bizarre , inconstant et mobile , de ce philosophisme misérable , follement idolâtre de lui-même , qui ne sait que combattre nos erreurs par d'autres erreurs, nos vices par d'autres vices, nous présenter sans cesse des remèdes pires que nos maux, digne enfin d'être regardé, quand il est livré à lui-même, comme la plus triste et la plus déplorable des misères, humaines. Je dis enfin à ces esprits corrompus, que les vierges seules peuvent suivre l'Agneau (apoc. xiv, 40 > ^"® Jésus- Christ se cache aux hommes charnels, qu'il sera toujours poui: eux une pierre d'achoppement et de
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scandale ; qu'il n'est point d'évidence que n'obscur* cissent les passions, et point d'erreurs qu'elles n'adoptent 3 que partout où elles parlent, la vérité se tait 3 qu'elle fuit leur présence impure , comme si elle sembloit craindre que leur souffle empesté n'altérât ses attraits célestes, et ne flétrît son im^ mortelle beauté.
O incrédules! ne nous dites donc point que vous ne trouvez pas la vérité , et qu'elle échappe à yos recherches. Vous ne la trouvez pas , c'est que vous ne l'aimez point. Aimez la vérité, comme vous aimez votre repos, votre santé, et vous la trouverez 3 aimez la vérité , comme vous aimez vos divertissemens et vos plaisirs, et vous la trouverez; soyez aussi ardens à la poursuivre , que vous Têtes à courir après les honneurs, après la fortune, et vous la trouverez^ Âimêz, dit saint Augustin, et faites ce que vous voudrez 3 et moi j'ajoute : Aimez j et cherchez ce que vous voudrei^. Vous ne la trouvez pas : ah! c'est qu'approchant sans crainte et sans respect du trône de sa majesté, vous êtes oppriùiés par l'éclat de sa gloire 3 c'est qu'à force de la contredire , vous ne méritez plus de l'entendre 3 c'est que vos longs mépris l'ont enfin rebutée, et que, par un juste retour, il doit vous en coûter autant pour la rappeler, qu'il vous en a coûté pour la bannir. Ignorez-vous qu'elle refusa de se montrer à Tyr et à Sidon , qu'elle resta muette devant Pilate, qu'elle ne se découvre qu'aux âmes simples et craintives, et qu'elle aveugle et anéantit, dit Isaïe, les scrutateurs superbes de ses divins secrets;
SUR LA VÉRITÉ. l^g
gui dut secretorum scrutatores quasi non sint
(iSAÏ. xî, 23.)?
Vous iie la trouvez pas ; je n'en suis point surpris : vous devriez la chercher pour vous en instruire , et vous ne la cherchez que pour vous en défaire ; vous ne la demandez qu'aux hommes , et Dieu seul en est la source; vous l'étudiez dans les livres, et on ne l'obtient que par la prière j vous la cherchez, non pour vouloir ce que vous entendrez , mais pour entendre ce que vous voulez. Vous prétendez dissiper vos doutes par vos raisonnèmens , et vous ne pouvez les résoudre que par vos œuvres ; vo^us ne cherchez qu'à convaincre l'esprit , et vous ne voyez pas que le cœur seul est incrédule. Laissez l'esprit, et allez au cœur ; songez à devenir meilleurs , et non à devenir savans: raisonnez moins, pratiquez davantage, et puis cherchez, et vous trouverez; frappez à la porte, et on vous ouvrira. Vous ne la trouvez pas! Hypocrites, dit ici Jésus-Christ, pourquoi me tentez-vous? Vous voulez que la vérité se montre, et vous redoutez sa présence ; vous paroissez l'interroger, et vous craignez qu'elle ne vous réponde ; vous feignez de chercher des moyens pour dissiper vos doutes, et vous ne désirez que de les augmenter. Ah! malheur à vous si, avec de pareilles dispositions, vous parveniez à la connoître! vous lui résisteriez encore : rebelles aux prophètes et à Moïse , vous seriez encore insensibles à la résurrection d'un mort; et peut-être que Dieu, par une épouvantable miséricorde , veut encore vous soustraire , en la cachant , au plus grand de tous
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les crimes , celui d'être rebelle à la lumière , et de combattre la vérité connue.
Vous ne la trouvez pas! Mais quand lavez-vous invoquée? quand lui avez- vous dit, dans une tendre effusion de votre ame : Divine vérité , rends-moi digne de te connoîtrej parle à mon cœur, il est prêt à se rendre j parle , \e t'écoute bien plus que je ne t'interroge? Trésor inestimable, perle précieuse que ne vaut pas le monde entier , où est ce cbamp qui te renferme ? Ah ! j'irai , je l'achèterai , quoi qu'il m'en coûte. Faut-il mes biens? Faut-il ma vie? Mais non , ce ne sont ni mes biens, ni ma vie que tu demandes; c'est un cœur droit et pur, c'est un esprit docile. 0! si jamais tu daignes te montrer, toutes mes répugnances, je les surmonterai; toutes mes passions , je les immolerai ; la première sacrifiée, ce sera mon orgueil; et soit que tes réponses offensent ma raison ou contrarient mes penchans , mon bonheur sera de te suivre , et ma^ gloire de t'obéir.
Si c'est ainsi , mes Frères, que votre cœur lui a parlé , je ne crains pas de le dire , vous l'avez déjà trouvée;. ou si, par des raisons impénétrables, elle diffère encore le jour de sa visite , ayez confiance, elle se montrera bientôt : elle est près , dit le prophète (ps. cxLiV, i8.), de tous ceux qui l'invo-^ quent; encore quelques momens d'épreuve, et vous direz avec le Sage (sap. vu, 7.): JV désiré et j'ai compris , et vous publierez avec reconnoissance que l'on peut tout pour connoître la vérité,, mais aussi que nous ne pouvons rien pour la combattre : c'est mon second point,
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SECONDE PARTIE
Des^ ennemis puissans s^élèvent à la fois contre la vérité : le cœur avec toutes ses passions, le monde avec tous ses abus^ et l'impiété avec tous ses sophismes. Nous allons ta voir toujours auguste ^ toujours victorieuse parmi ces divers assauts : victorieuse des passions du cœur , qui ne peuvent étouffer sa voixj victorieuse des abus du monde ^ qui ne peuvent prescrire contre ses règles j victorieuse des eiforts de l'impiété, qui ne peuvent détruire son règne j victorieuse dans la conscience dont le témoignage est incorruptible , dans la loi dont la rigueur est inflexible^ dans la foi dont le règne est indestructible. Apprécions ces différens triomphes de la vérité, et nous sentirons aisément cette parole de l'apôtre, que nous ne pouvons rien contre elle ; non possumus aliquid adsiersùs veritateniM
Il est un temps dans la vie où Vhomme droit et sincère s élance ^^evs tous les objets pour saisir la vérité. Ainsi qu'une fleur tçndre s'épanouit aux rayons du soleil, nos cœurs s'ouvrent alors aux impressions de sa vive lumière; elle nous trouve sans résistance 9 parce que nous sommes sans passion , et son règne au milieu de nous est aussi paisible que nos sens sont tranquilles et calmes. Mais. que ce temps est court I Bientôt les passions s'éveillent; l'amour de l'indépendance est la pre-
ïSa «en LA \ÉRITÊ.
mière qui ose se montrer , et nous décèle la conspiration de toutes les autres ; bientôt elles dominent sans obstacle , elles enchaînent toutes nos facultés , elles maîtrisent notre raison. Étrange misère de l'homme! l'aiguillon intérieur s'émousse pen à peu, le ver rongeur semble mourir , le voile de la nuit s'étend, la conscience. s'assoupit, elle s'endort, et les seules passions vivantes dans le cœur s'applaudissent de leur triomphe.
J'en ai trop dit : non , leur triomphe n'est qu'apparent, et la vérité ne perd jamais ses droits. Tyrans superbes, en vain veulent-elles déposséder ce roi légitime , il réclame sans cesse contre leur injuste usurpation, et fait valoir les titres immortels de sa souveraineté. Parmi tous ces combats de la chair et du sang, la vérité conserve je ne sais quelle au^ torité vénérable et quel pouvoir terrible qui se fait sentir aux passions, même les plus rebelles. Elles ont pu nous corrompre , mais non pas nous convaincre; nous séduire, mais non pas nous cal-* mer ; nous entraîner enfin , mais non pas nous sou«* mettre : elles ont pour elles nos accès , nos momens de délire , la seule vérité a les momens de la raison 3 elles ont nos emportemens , la seule vérité a nos hommages: nous sommes leurs complices plutôt que leurs sujets, et tandis qu'elles s'efforcent de combattre la vérité et d'étouflFer sa voix vengeresse, toutes leurs tentatives viennent se briser contre son témoignage incorruptible et sa rectitude inaltérable.
Que pourroient donc les passions contre celte
SUE LA VÉRITÉ, l53
voîx impérieuse ? C'est la voix de Dieu même ; c'est cette voix que le prophète nous a dépeinte, voix magnifique qui brise les cèdres , voix souveraine qui appelle ce qui est comme ce qui n'est pas , voix foudroyante qui ébranle les voûtes des cieux ; Deus majestatis intonuit (ps. xxviii ? 3 , 5 , 8 , 9.). Voix de Dieu , voix de la vérité , elle est comparée à la foudre : or , quoi de plus puissant et de plus redou* table que le tonnerre? A sa suite marchent l'effroi , l'épouvante et la mort ; il fait pâlir le front le plus altiér , il écrase les palais superbes comme lliumble chaumière , et tombe sur Téminence des montagnes comme sur les flots de 1 océan. Image naturelle de la puissance de la vérité, qui, toujours inflexible , toujours tonnante au fond de tous les cœurs , n'est surmontée ni parla force des préjugés, ni parle torrent des abus, ni par le vice puissant et en crédit, ni par le nombre des coupables 5 Deus majestatis intonuit. Elle fond sur les tyrans qui ne veulent rien voir au-dessus de leurs têtes , ou sur ces potentats qui s'endorment dans leur |;loire , confringentis cedros. Elle trouble la solitude de l'impie , qui , toujours hors de soi , se fuit , se craint , s'évite , n'ose se trouver seul avec sa raison et sa foi j concutientis desertum. Elle répand sur le péché une amertume douloureuse , porte l'angoisse et la tribulation dans l'ame du coupable , pour qui l'iniquité n'est qu'un long et difficile enfantement 3 prœparantis cen^os. Le crime a beau s'enfoncer dans la nuit, elle iroit le chercher jusqu'au fond de l'abîme ; revelabit condensa : et C3aïn fiatricide ne peut plus fuir la voix
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du sang d'Âbel, qui l'accuse partout et ne cesse de lui crier: Malheureux , qu'as-tu fait? et où est donc ton frère? quid fecisti? Ubi est A bel f rater tuus (gènes IV, 9, 10 )?
Ainsi l'homme pécheur a beau chercher à se dis-traire dans les cercles ,^ à se perdre dans les aifaires, à s'abîmer dans les plaisirs : ]a vérité toujours puissante le fixe, dit l'Ecriture (ps. l , 5.), en présence de lui-même 3 elle l'atteint dfans les plaisirs parla satiété , dans les aifaires par les dégoûts , dans les cercles par la tristesse ; et David adultère a toujours soa péché contre lui, qui, comme un spectre menaçant, vient même Tarracher aux douceurs du sommeil; dormwi conturbatus (ps, lvi , 5. )• Ainsi ces dieux de la terre , que trompent les flatteurs ou qu'enivre leur, puissance 9 s'efforceroient en vain d'ériger en règles leurs passions , et en lois leurs caprices : la vérité , toujours plus puissante ^ plus absolue que les rois , les traîne sous les yeux de l'Arbitre suprême dont la colère brise les potentats j et Saul , au milieu de ses emportemens., reconnoît chaque jour qu'il y a un maître plus grand que lui , dont il ne peut ni^ éviter les coups , ni tromper la justice. Ainsi le juge inique ne sauroit violer sans effroi la sainteté de son auguste ministère : la vérité, toujours puissante, fait retentir à ses oreilles le redoutable cri de l'inno^ cence qu'il opprime , elle le fait pâlir sur le tribunal qu'il profane ; et Pilate , oppressé du poids de son iniquité , cherche à s'en soulager par le public aveu de sa propre infamie. Ainsi l'impie a beau se mettre au rang des gens désabusés , et aifecterx un air dfi
SCK lA VERITE. Id3
Supériorité en brayant les terreurs de la religion : la vérité , tonjoors poissante , lui fait sentir qu'il n y a point de coorage contre elle ; que le blasphème peut bien plaire à l'orgueil , mais ne le trompe point ; qu'il peut bien être un plaisir misérable pour Tincrédulité , mais non pas sa ressource ; et Félix infidèle honore, par sod trouble | ces mêmes vérités qu'il feint de dédaigner dans la bouche de Paul ; treme/actus Félix (àct. xxiv , sS. ).
Ah! c'est maintenant que je comprends cette parole du Sage (sap. iv, ^ao.), que les pensées du pécheur sont timides ; cette parole d'Isaie ( is. lvii , 20. ) , que le cœur de l'impie ressemble aux flots d'une mer battue par la tempête. Toujours obUgé de lutter entre le plaisir qui flatte et la vérité qui déchire, entre la passion qui approuve et la vérité qui condamne , entre le sophisme qui éblouit et la vérité qui éclaire , entre l'exemple qui séduit et la vérité qui réclame , entre le monde qui retient et la vérité qui appeUe ; privé tout à la fois et des douceurs de la vertu et de celles du vice , il s'agite , il se' combat, il traîne sans cesse après lui l'éternelle contradiction de ses lumières avec ses actions , de lui-même avec lui-même, et nous prouve ainsi hautement qu'il n'y a point de conseil contre le Seigneur, point de prudence contre la vérité , point d'asile contre la conscience , et que , par un décret irrévocable , elle est tout à la fois à l'insensé qui ose la combattre , la loi et le témoin , laccusateur et le jnge , et le vautour insatiable qui lui sert de bourreau,
l56 SCR LA VÉRITÉ.
Victorieuse dans la conscience , dont le témoignage est incorruptible , la vérité ne Test pas moins dans la loi, dont la rigueur est inflexible. Oui, Chrétiens , c'est en vain que nous voudrions établir des prescriptions contre cette loi sainte; en vaîa chercherions-nous, ou des raisons pour l'éluder, ou des prétextes pour l'adoucir j en vain penserionsnous qu'elle peut être surmontée , ou par la force de l'exemple , ou par la force des usages , ou par le torrent des abus , ou par le nombre des coupables. Uniforme dans son langage , imperturbable dans ses maximes, elle n'a égard, ni aux temps , ni aux lieux, ni aux rangs, ni aux conditions; égale pour tous, tous sontégauxpour elle. Oui et non, cela est ou cela n'est pas: voilà son langage. Comment pourroit-elle en avoir un autre? comment, avec le temps, pourroît-elle rabattre de la rigidité de ses principes? Jésus-Christ n'est-il donc pas toujours le même , hier, aujourd'hui , et dans tous les siècles ( hebr. xni, 8. ) Peut-elle être moins une et moins inaltérable que son divin auteur? ou bien penserions-nous que ses règles saintes aient été faites par les hommes ?
Ah! si les grands principes de sainteté et de justice étoient le fruit des conventions humaines, il y a long-temps qu'ils n'exîsteroient plus; il y a longtemps qu'il ne seroit plus vrai pour personne qu'il est bean>de se vaincre soi-même , qu'il est grand de dompter ses passions; et pour tout dire enfin , il y a long-temps que le vice seroit la vertu. Mais si ces règles saintes que nous trace la loi de Dieu ne sont qu'une sacrée émanation de soti immortelle raison ,
SCK LA TEAITÉ. iSy
qaelle est donc notre illnsîon quand nous osons parler de la raison des temps , de la raison des circonstances , de la raison de la nécessilé , de la raison de la coutume , de la raison du monde , de la raison de l'opinion; quand nous yoolons nous prévaloir de la différence des siècles , quand nous osons penser que la morale peut être rajeunie comme les modes, quand nous croyons répondre à tout en insultant aux vieilles règles! et combien est vain ce principe adopté par un monde profane , qu'il £iut se plier aux. conjonctures, se monter au ton du siècle où Ton vit; que les usages peuvent justifier les abus , et qu'enfin autres temps , autres mœurs! Autres temps, autres mœurs! Oui, sans doute; autres temps et autres scènes, autres acteurs , autre tbéâtre, autre décoration, autres événemens qui cbangent la Êice du monde 3 oui, sans doute, une génération passe, une génération arrive, un royaume s'élève , un royaume s'écroule , et l'océan n a pas plus de flux et de reflux que le spectacle de la vie humaine n offre d'agitations et dlnconstances et de vicissitudes. Mais que conclure de ce mouvement éternel? quoi? que Dieu doit aussi changer, et céder à tout vent comme le monde ; qu'il doit connoître aussi les caprices des goûts et rinconstance des préjugés , que la loi du Dieu vivant doit varier comme celle des hommes , et que tous ces principes factices, ces fugitives conventions, qui, nées la veiEe, meurent le lendemain, doivent servir de règle à cet ancien des jours (dan. vu, i3*) pour lequel il n y a ni lendemain ni veille ?
l58 ^CR LA VÉRITÉ.
Autres temps, autres«iuœurs! Oui, sans doute, autres temps et nouveaux préjugés , et nouvelles erreurs , et nouveaux scandales , et nouveaux excès inconnus à nos pères , et nouveaux rafiinemens de luxe et de volupté , et nouvelle immoralité si monstrueuse et si nouvelle, qu'aucun peuple, avant nous, n'en a voit offert le modèle. Mais que conclure encore de cet étrange renversement? quoi? que rÉvangile doit se relâcher d'autant plus que le monde se relâche davantage; que ses maximes deviendront moins sévères, parce que nous sommes plus sensuels; que la voie du salut deviendra moins étroite , parce que celle de la perdition s'agrandit chaque jour; que plus nos passions seront vives, plus nous aurons le droit de nous y livrer sans contrainte , et que le Dieu des vertus s'unira ainsi avec le siècle pour le pervertir et le corrompre? Mais si les mœurs changent avec les temps, changez donc aussi les promesses de votre baptême et la nature de vos engagemens; changez l'autel et l'auguste victime qui s'y immole chaque jour; changez la croix, et arrachez-en Técriteau qui vous annonce un sauveur et un juge : mais, avant de le faire, rappelez-vous que si la ci^oix de Jésus-Christ est un arbre , c'est un arbre planté sur le roc , et qui ne sauroit plier ; rappelez-vous que les temps ont beau changer, il sera toujours vrai que vous aveiz promis de renoncer au monde, d'être étrangers sur la terre , de dire anathème à la joie du siècle ; et quels que soient aujourd'hui, et vos usages, et vos maximes raffinées, et vos fausses délicatesses, nous
SUR LA -VÉRITÉ. iSg
avons toujours le même droit de dire à cette cour, à cette ville de plaisirs, ce qu'annonçoit il y a dix-huit siècles la Vérité incarnée (luc, vi, aS: xiii, 5*): Malheur à vous qui^'iez, car vous pleurerez 5 si vous ne faites pénitence , vous périrez tous! Autres temps , autres mœurs! Eh quoi! ignorezvous que plus le monde change , moins vous devez changer? ignorez- vous que plus tout tend à la nouveauté, plus il fa ut. remonter vers l'antiquité, où la vérité prend sa source? ignorez-vous que plus ce ôol mobile sur lequel vous marchez s'échappe sous vos pieds, plus vous devez vous attacher au rocher immuable de la vérité? Que parlez-vous de nouvelles lumières? sachez que tout ce qui est vrai est éternel, et qu'il n'y a que l'erreur qui naît et qui commence; sachez que c'est l'Évangile qui doit régler nos mœurs , et non nos mœurs qui doivent régler l'Evangile j sachez que ce n'est pas l'abus qui juge la règle, mais la règle qui juge l'abus; sachez qu'il ne peut jamais y avoir de raison contre la loi, ni de nécessité au préjudice des devoirs; sachez que ce qui est écrit est écrit, et qu'un seul iota de la loi ne passera point; sachez que le Seigneur a dit : Je suis votre Dieu , et je ne change point (malach. m, 6.); sachez enfin que s'il y a d'autres temps , il n'y pas d'autre vérité ; que s'il y a d'autres temps, il n'y a pas d'autre éternité. Mais si nous ne pouvons rien contre la vérité dans la loi, dont la rigueur est inflexible, vainement encore voudrions-nous la combattre dans la foi dont J^t^ue est indestructible.
l60 SLR LA VÉniTÉ.
Ici , mes Frères , quel spectacle s'offre à nos yeux? quelle guerre s'allume? quelle ligue se forme? et qu'est-ce donc que ce frémissement des nations et des peuples? quare fremuerunt gentesÇvs. ii, i.)? Que signifient et ces partis , et ces cabales , et ces systèmes entassés sans fin? pourquoi toute cette effervescence de la raison, cette vague inquiétude de nos vaines pensées qui se poussent , se heurtent et s'agitent comme les flots soulevés par l'orage? Quoi! ces temps annoncés par l'Évangile seroient-ils arrivés? toucherions-nous à cette heure fatale où le choc des opinions doit précéder le choc des élémens ; erunt prœlia et opiniones (matth. xxiv , 6.) ? La foi auroit-elle perdu ses droits à nos hommages? Non, sans doute 5 mais elle alarme les passions , et les passions ne veulent plus de frein ; mais elle humilie la raison, et la raison ne veut plus souffrir de maître. De là cette fierté séditieuse qui se communique de proche en proche 3 de là cette anarchie des esprits , .ce fanatisme d'impiété qui les emporte tous; de là ces attentats d'une secte nouvelle qui ose en appeler de la soumission de dix-huit siècles , qui consacre l'indépendance sous le nom de liberté , et confond tristement le désir de connoître avec la hardiesse de penser, l'examen de l'ancienne croyance avec le goût des nouveautés profanes , et les droits légitimes de la raison avec la licence effrénée des systèmes.
Vains efforts, fureur impuissante! Que pouvonsnous pour combattre la vérité ? quelles armes pouvons-nous opposer à celles donjUle. règne est
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indestructible ? Les cieux et la terre passeront , ses paroles ne passeront point: tout vieillit sous la main du temps , les plus fameux empires meurent comme leurs maîtres ; les factions se dissipent , les partis n'ont qu'un temps, les sectes se détruisent elles-mêmes , l^es traditions humaines s'effacent , les systèmes disparoissent comme des songes , Topinioa ne dure qu'un jour j la foi seule reste , la seule vérité demeure: elle n^a pas été , elle demeure 3 elle ne sera pas, elle demeure j elle ne dure ^as, elle demeure; elle ne vieillit pas , elle demeure; elle ne diminue pas, elle n'augmente pas, elle demeure. Qui nous racontera sa génération? qui nous révélera Fa gloire de son règne? Subsistant ayant les collines, engendrée avant l'aurore, adorée par les anges, tandis que le monde étoit plongé dans le néant; s'emparant de l'univers comme de son domaine , dès l'instant qu'il sortit du chaos ; toujours ou annoncée, ou désirée, ou possédée; tantôt abandonnant le monde à tgus les excès des passions y pour nous faire sentir par son absence tout le besoin que nous avions de sa lumière; tantôt le subjuguant par la force de sa parole , et apprenant à Tunivers que rien ne lui résiste; soumise en apparence aux événemens, et dominant tous les événemens ; emportée , ce semble , par le cours des révolutions, et toujours au-dessus des révolutions; se montrant, se cachant, éclairant, aveuglant tour à tour suivant ses souverains décrets, ou de justice ^ ou de miséricorde : pendant la vie, sans cesse notre juge implacable, si elle n'a pu être notre amie
Tom. 3. II
l6a SUR LA TÉRITÉ.
fidèle; à la mort, où tout fuit, plus vive, plus redoutable que jamais; au grand jour des vengeances , s'élevant seule à travers les débris d'un monde qui s'éteint; dans le ciel, transportant les saints qui la voient et qui la possèdent; dans l'enfer, désespérant les réprouvés qui la sen.tent et qui la regrettent; veritas Domini manet in œternufa (ps. cxvi, ti.).
Immutabilité du règne de la vérité , son empire est indépep/iant de toutes nos erreurs. Bien loin que les hérértîs lui nuisent , il faut qu'elles paroissent pour donner plus de poids à son autorité , et plus d'éclat à sa lumière : les schismes diviseront , elle restera une; les scandales ébranleront .les foibles, elle restera ferme ; les vices prévaudront, elle restera vierge ; les siècles passeront tour à tour de la barbarie à la lumière , des lumières à la barbarie , elle restera pure. L'homme ennemi pourra biea semer l'ivraie dans le champ de la vérité, il ne pourra jamais arracher le bon grain ; il pourra obscurcir son flambeau , jamais il ne pourra l'éteindre : semblable à ces feux caches sous.la cendre, dans le temps qu'on s'y attendra le moins , elle jettera une clarté plus vive et une flamme plus rapide; veritas Domini manet in œternum.
Immutabilité du règne de la vérité, son empire est indépei^dant des puissances du monde. Elle s'est établie en souveraine par sa propre vertu , elle a régné sur les hommes sans les hommes ; elle a dédaigné l'appui fragile des princes et des rois, elle a élevé toute seule l'édifice immense de la religion ;
SUR LA VÉRITÉ. l63
elle a appelé les grands et les monarques , quand ce divin ouvrage a été consommé} c'est alors qu'elle leur a dit : Et vous , ô rois , comprenez maintenant (ps. II, 10.). Ainsi, quand les chefs des nations sont assez heureux pour la défendre, c'est moins eux qui protègent la vérité , que la vérité qui les protège. Malheur donc à eux , s'ils osoient jamais prétendre la changer, la réformer, la juger et la modifier au gré de leurs passions , de leur politique et de leurs intérêts! Qu'ils sachent que les souve- - rains régnent par elle , et non sur elle j et que , si la vérité daigne emprunter le secours de leur hras de chair, c'est pour se servir d'eux comme de ses sujets, et non comme de ses arbitres. En vain penseroîent-ils qu'il est des circonstances où elle doit céder, qu'ils peuvent la sacrifier aux avantages de la paix, qu'elle doit se plier aux raisons d'État, aux suggestions d'une sagesse toute humaine, aux perfides conseils des faux prudens du siècle. Loin ' de la majesté de la vérité tous ces vils accommodémens : qui n'est pas pour elle est contre elle , et qui ne recueille pas avec elle dissipe. Et c'est d'après cet arrêt énaané de Jésus-Christ même (luc» xi, !23.), que nous dirons ici hautement aux dieux de la terre: La paix sans doute, la charité, mais la vérité; la gloire de l'État, mais la vérité; la politique, mais la vérité; la liberté de penser, mais la vérité; et la vérité dans tout, et la vérité avant tout, et la vérité par-dessus tout ; veritas Domini manet in, œternum»
Immutabilité du règne de la vérité , son empire
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est indépendant du zèle même de ses propres minîshtres. Qu'ils l'honorent par des mœurs pures , qu'ils la desservent par leurs scandales; qu'ils la défendent avec courage , qu'ib la sacrifient avec lâcheté 3 qu'ils la publient sur les toits, qu'ils la laissent cachée sous le boisseau , elle saura se soutenir par la seule puissance de sa main souveraine. L^on pourra sans doute enchaîner ceux qui ^ par état , sont chargés d annoncer ses oracles , jamais on ne pourra la retenir captive : elle fera parler Paul dans les chaînes , elle fera parler le sang de ses martyrs, elle fera parler ces muets caractères d'une fatale main, qui épouvanteront les Salthasars profanateurs. Si les langues cessent, si. les prédicateurs se taisent, si les docteurs quittent la plume, si les prophètes en Israël prennent la fuite , les pierres crieront : yeritas Domini manet in œternum.
Immutabilité du règne de la vérité , son empire est de tous les lieux. Chassée d'un royaume, elle vole dans de nouveaux climats; persécutée en Judée, elle fuit en Egypte, Que dis- je? c'est ellemême qui transporte son règne, pour le donner à des nations plus dignes d'elle, et qui ne laisse à sa place que les ténèbres et l'étourdissement : elle punit ainsi par son abandon ces peuples audacieux qui abusent de sa lumière; jamais plps forte que quand elle fuit , jamais plus redoutable que quand elle cède ; méritas Domini manet in œternum^
Écoutez donc ici. Chrétiens, ce que la vérité semble dire aujourd'hui à ces impies conjurés qui s'efforcent de la détruire : Insensés , quel est donc
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le délire et l'étrange fureur qui vous anime? Fille auguste du ciel , que peuvent contre moi les attentats des enfans de la terre? pensez- vous donc que vos doutes frivoles, que vos intrigues misérables puissent jamais atteindre à ma sphère éternelle? Jetez un coup-d'œil à travers les siècles: des ennemis plus nombreux encore et plus redoutables se sont tour à tour élevés contre ma science , et tour à tour je les ai vaincus j j'ai vu la terre entière couverte dii bandeau de la superstition , prosternée honteusement devant des dieux d'argile 3 j'ai dit, et tous ces dieux flétris ont passé tout à coup de l'apothéose à l'infamie, de l'infainie au ridicule, et je les ai vaincus. J'ai vu les tyrans et les Césars m'opposer fièrement l'appareil de toute leur puissance: j'ai multiplié mes conquêtes par leurs cruautés , mes disciples par leurs proscriptions, et je les ai vaincus* J'ai vu les philosophes du Portique , et les philosophes du Lycée , et les philosophes du Midi , et les philosophes du Septentrion, et sans cesse des philosophes: j'ai démasqué le néant de leurs systèmes et le néant de leurs vertus; ils se sont tous évanouis dans leurs folles pensées , et je les ai vaincus. Et maintenant, disputez, écrivez, unissezvous, armez-vous, et vous serez vaincus. Vases d'argile, vous serez mis en poudre. Géans superbes , tentez d escalader les cieux , vous n'en serez que plus voisins de mon tonnerre; c'est sur les éminences orgueilleuses de la raison , que je me plais surtout à le faire tomber. Je perdrai toute votre prudence , je réprouverai toute voûte sagesse , je
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soufflerai çur vos écrits coupables , et tout à coup je verrai disparoître et vos succès, et vos ouvrages, et vos disciples , et votre siècle , ainsi que tous ces frêles édifices , vains jouets de l'enfance , ainsi que la poussière chassée par le ventj et sicut puhis ante faciem venti (ps. xxxiv, 5.),
Je reviens maintenant aux paroles de mon texte, nous ne pouvons rien contre la vérité, mais tout pour la vérité. Nous ne pouvons rien pour la combattre, mais nous pouvons tout pour la connoître : rien pour la combattre, notre vraie gloire est donc de nous soumettre j tout pour la connoître, notre bonheur est donc de la chercher. Cherchons-la donc ; mais que ce soit dans la conscience , et non dans les idées vagues et arbitraires que les hommes s'en forment; dans la loi, et non dans les usages d'un monde corrompu , dans la foi , et non dans l'opinion.
Je lai nommée cette idole du siècle, cette bizarre et changeante opinion, triste enfant de nos préjugés, vil assemblage de nos folles erreurs. O sainte vérité , voilà donc celle qui domine et qui règne en nos jours, qui dispose à son gré des règles et des mœurs , qui préside à tous les conseils et dicte tous les jugemens ! Et toi , lumière inaltérable , raison suprême , indépendante et éternelle , raison de Dieu, hélas! tout t'abandonne. Tu ne vois parmi nous que des hommes aussi froids pour tes intérêts qu'insensibles à tes charnues. Oui , Chré* tiens, il faut le déplorer ici 3 il faut vous peindre un scandale nouveau qui échappe à vos yeux distraits.
Nous gémissons avec raison sur ces impies déclarés qui blasphèment insolemment ce qu'ils ignorent. Percez le mur, dit le prophète (ezech. vin , 8.), et vous verrez encore une plus grande abomination* Il est, mes Frères, il est un monstre plus dangereux encore que Tirréligion , plus redoutable que Tapostasie, et ce monstre, c'est la fatale indifférence ; c'est ce sommeil de la foi , plus triste encore que 1 effervescence de la raison : c est cette léthargie mortelle dont on ne peut nous réveiller qu'en nous parlant de nos plaisirs ou de nos affaires : c'est cette dédaigneuse neutralité qui met toujours la Térité à part ; qui laisse , comme on dit , la religion pour ce qu'elle est ; qui nous rend , comme s'exprime TertuUien (scorp. cap. i.), chrétiens en l'air , et fidèles quand on le peut ou quand on le yeut 'y plerique in ventum, et si placuerit, chris^ tiani : c'est cette tolérance perfide qui rend sus* pecte toute espèce de «zèle , et qui fait que, tandis que chaque opinion a son défenseur , chaque système son partisan , la religion ne peut pas avoir le sien , sans passer pour intolérante : c'est cette &usse philantropie , décorée du beau nom de modération , dont on veut faire honneur à la bonté de nos mœurs , et qui tient uniquement à la nullité de nos principes : c'est cette espèce de capitulation tacite avec toutes les croyances , qui , sous prétexte de tranquilliser les consciences, ébranle toutes les certitudes, et ne tranquillise que les vices et les passions : c'est cette inertie déplorable] de tous ces sa^es, si communs de nos jours, qui se disent
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impartiaux, parce qu'ils mettent sur la même ligne la vérité et le mensonge, et qui se vantent d^étre les ennemis du fanatisme , parce qu'ils n'ont sur rien ni aucune idée fixe ni aucun jugement arrêté: c'est enfin cette funeste insouciance, qui fait que l'on rejette ou qu'on admet la vérité, qu'on la renie, qu'on la confesse tour à tour, qu'on la prend , qu'on la laisse , suivant le temps et l'occa^ sion , le besoin et les circonstances. Je le dis har«diment : plût au ciel que l'on ne fît que la haïr ou la combattre ouvertement ! elle pourroit au moins se défendre , réclamer hautement ses droits , et du poids de sa gloire et de sa majesté^ opprimer le blasphémateur et confondre le sacrilège. Mais que les hommes n'en veuillent plus que pour la faire servir à leurs fins , que la seule curiosité la cherche, que le seul intérêt la protège, que toujours elle soit ou trahie par la flatterie, ou déguisée par la fausse prudence ; mais qu'on n'en fasse plus qu'un indigae trafic , et que , tristement renversée dans les places publiques, suivant l'expression du prophète (isAÏ. aux , i40 j elle n'y trouve plus que des mercenaires qui la vendent, ou des mercenaires qui Tachètent: Toilà la vraie désolation dont parle le même pro-r phète (iBiD. 1, 7,), voilà le grand scandale qui' consommera bientôt la ruine des mœurs, la dé^ cadence entière de la foi, et la grande calamité de l'Église qui va mettre le comble à toutes les ^qtrés.
Et ce qu'il y a ici de plus triste et de plus dé*plorable, c'est que h siècle s'applaudit de cet excè»
SUR LA VÉaiTÉ. 169
de corruption, et qu'il triomphe de sa misère même; c'est qu'il regarde ce marasme moral comme le complément de la sagesse humaine , et qu'il croit par là avoir saisi le nœud de toutes les difficultés religieuses et politiques ; c'est qu'il se persuade avoir répondu à tout , quand , imitant ces faux docteurs dont parle Jérémie (jdrem. vi, 14O3 ^^ répète avec eux : La paix , la paix , lorsqu'il n'y a pas de paix ; ' comme si la paix pouvoit subsister sans l'amour de la vérité ; comme si les vrais ennemis de la paix n'étoient pas ceux qui, sous prétexte d'union et de concorde , répandent des opinions nouvelles , déplacent toutes les bornes posées par nos pères, et comptant l'autorité pour rien , se font à euxmêmes leurs propres règles et leur propre autorité. Ah! sans doute que la paix religieuse est le plus grand des biens, et malheur à nous si nous, ne faisions pas tous nos efforts pour la conserver! Malheur à ceux qui chercheroient à la troubler par des disputes dangereuses , par de vaines questions, et par ces combats de paroles contre lesquels l'apôtre a soin de nous précautionner (I tim. vi, 4*)* Mais cette paix si désirable et si précieuse est dans l'union, et non dans la confusion des principes; elle est dans la charité de Jésus-Christ, et non dans la politique du monde ; elle est dans la vérité qui unit , et non dans l'erreur qui divise. Toute autre paix n'est pas la paix, c'est le calme perfide avantcoureur de la tempête; ce n'est point l'édification, c'est la destruction. Et nous aussi , disoit saint Grégoire de r(azianze aux prétendus conciliateurs
l^O SCR LA VÉRITÉ.
de son temps j et nous aussi nous aimons la paix ; mais la paix que nous désirons n'est point celle qui s'obtiendroit au détriment de l'Évangile et au^ dépens des saintes règles, et où l'on conseutiroit à se relâcher de la rigueur inviolable des principes , pour se faire une vaine réputation de douceur et de condescendance, pour se prêter à l'ignorance des uns 9 à la mauvaise foi des autres , et à la vanité de tous. Le nom de pai^iL est imposant, dit le même Père , Tidée de l'union est belle ; mais cette paix ne peut se trouver que dans l'unité de l'Église et l'unanimité de la doctrine: autrement, ce n'est plus la paix de Jésus-Christ qui conduit à la vie, mais la paix du monde qui conduit à la mort.
Aimons donc la paix et la charité , mes très^chers Frères, mais craignons l'indifférence: aimons la paix, mais craignons celle qui se feroit aux dépens de la foi et au détriment de la vérité ; car sans elle il n'y a pas de paix : aimons la paix et la vérité tout ensemble, l'une ne peut aller sans l'autre , c'est l'Esprit saint qui le déclare ; veritatem et pacem diligite (zacu. vm, 19.)-' belle et grande parole, qui renferme tout le principe de la vie humaine et toute la science de la religion. La paix inséparable de la vérité et de l'autorité de ceux qui sont chargés de l'enseigner aux autres, voilà la seule vraiment durable qui soit digne du chrétien , la paix seule que la religion puisse avouer, la seule qui puisse nous être vraiment utile et profitable pour le salut , la seule qui puisse faire le bonheur de l'État et la gloire de l'Église , la seule
SUR LÀ VERITE. I-yi
enfin qui puisse faire notre bonheur en cette vie périssable, et nous conduire à la paix éternelle, dans la contemplation , sans ombre et sans nuage j de la vérité qui est Dieu même. Ainsi soit-il.
SERMON
SUR l'êxcellehçç
Scientia inflat^ charitas ver^ œdificaU
La scieBce enfle, mais la charité édifie. I Cpa. vni) i*
J^E toutes les maximes dont Tapôtre a orné ses divins écrits ^ il en est peu d'aussi utile et d'aussi importante j et , s'il m'est permis de me servir de cette expression, de plus profondément sensée, que celle qui nous est ouverte dans les paroles de mon texte. Que de leçons dans ces deux mots! et quel magnifique abrégé de morale! Là nous est peinte d^un seul trait cette science orgueilleuse qui se distingue par l'enflure , et s'évapore en vains discours et en helles paroles; cette science raisonneuse qui ose prendre pour préjugé tout sentiment qui n'est pas discuté ; qui ne sait jamais nous ap« prendre que ce qu'il faut penser , et jamais ce qu'il faut faire; qui, sans principe ainsi que sans ressort, et aussi pauvre en vertus et en bonnes œuvres
StR L^fiXCBLLEMCC DE L.A CHARITÉ. l'y 3
que riche et^ discussions et fertile en projets, ne sème que du vent et ne recueille que la tempête , et qui, se parant du nom de sensibilité et de bienfaisance, n'a conservé de la sensibilité qu'un faux air, et de la bienfaisance que le nomj scientia inflat.
Là nous est donnée la plus noble et la plus juste idée de cette charité divine , dont l'origine est du ciel, et dont la racine est dans Tame; cette reine des. vertus- qui donne le prix à toutes les autres , qui, peu contente d'édifier le prochain par d'éclatans exemples , le soulage encore par le zèle et par d'abondans secours 5 cette passion des grands cœurs qui ne vit que de dévoûmens et de sacrifices, qui s'approprie la cause de tous les malheureux; et qui, aussi sublime dans ses motifs qu'immuable dans son objet, consacre tout ce qu'elle enseigne, féconde tout ce qu'elle inspire, et consolide heu* reusement tout le bien qu'elle fait; eharitas çero œdificat.
Développons, Chrétiens, ces deux pensées de l'apôtre, qui se soutiennent Tune par Tautre, et qui deviennent inséparables par leur opposition même. Démasquons aujourd'hui cette fausse science qui ne dit rien au cœur et ne bâtit que sur le sable ^ pour célébrer cette héroïque charité , à qui seule il appartient d'édifier avec solidité , parce qu'elle a ses fondemens sur les collines éternelles 3 montrons qu'autant celle-ci est puissante quand elle parle, et féconde quand elle agit, autant celle-là est froide quand elle dogmatise , et stérile quand elle opère ,
I'y4 ^^^ L'EXCELLENCE
et que cette humanité tant vantée ne ressemble pas plus à la charité que la vie ne ressemble à la mort, et les ténèbres à la lumière.
Chrétiens, assez d'autres ont combattu l'irréligion par tous les maux qu^elle a produits et les désordres qu'elle opère : montrons aujourd'hui son impuissance et sou néant dans le bien même qu'elle prétend faire ; assez d'autres vous ont prouvé la vérité de votre foi par la beauté de ses mystères et la grandeur de ses miracles : faisons-la paroître à vos yeux toute belle de ses bienfaits, toute brillante de sa miséricorde. Et quand cette instruction a-t-elle été plus nécessaire que dans un temps où une raison superbe, fatiguée de destructions et de ruines, cherche à se reposer sur je ne sais quelle législation naturelle et quelle morale humaine toute enfoncée dans la matière, toute bornée à des vertus d'instinct? Nous la voyons, appelant à son secours une vaine philantropie née du triste naufrage de toutes nos vertus , ne faire des débris de tous les cultes comme de tous les temples qu'un seul culte , celui de l'indiflférence, qu'un seul temple, celui de l'humanité j espèce de religion civile , qui s'arrange fort bien avec tous les vices , et fort commode pour le méchant; paganisme nouveau qui nous menace d'une dégradation nouvelle , et qui nous fait douter la-quelle de ces deux* idolâtries est la plus coupable et la plus insensée , ou celle du paganisme , dans laquelle tout étoit Dieu, excepté Dieu même, ou celle dont nous sommes aujourd'hui témoins, dans laquelle rien n'est Dieu , excepté l'homme.
Élevons -nous donc aujourd^uî, mes Frères, contre un système d'autant plus dangereux , qu'il est plus séduisant; faisons -entendre , s'il se peut, à notre siècle , que *son humanité n'est qu'imposture , comme sa philosophie n^est qu'illusion ; montrons que la divine charité est la vraie bienfaisance, qu'il n'y a de vrais amis des pauvres que les amis de Jésus-Christ , et que ces vertus humaines que nous tenons de la nature, ne sont , rien sans ces vérités célestes que nous tenons de Dieu*
Voici donc tout mon dessein : rien de plus grand et de plus magnanime que cette charité divine que le siècle combat; rien de plus vain et de plus illusoire que cette bienfaisance que le siècle proclame.
Esprit saint, Esprit créateur de la charité chrétienne , souffle immortel qui ranimez tout ce qui languit, qui fécondez tout ce qui est aride, échauffez-moi du feu sacré dont elle vit, et mettez sur mes lèvres , ou ces douces paroles dont parle le prophète (deuter. xxxu, 2.), qui tombent et pénètrent comme de la rosée, ou cette onction céleste que le disciple bien-aimé puisa sur le sein de celui qui est l'amour même : nous vous le demandons par l'entremise de la Mère de miséricorde. Ave, Maria.
17G SUR l'excellence