‹ Sermons et discours inédits (volume 2)Chapitre 15 sur 51 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour cônnoître parfaitement toute rexcellence et la beauté de la charité chrétienne , nous n avons qu'à l'envisager dans tous les motifs qu'elle propose , et dans les sentimens qu'elle inspire. Dans les motifs qu'elle propose , il n'en est pas de plus puissans ni de plus efficaces 3 dans les sentimens qu'elle inspire, il n^en est pas de plus sublimes ni de plus généreux; rien de plus beau que ce qu^elle enseigne , rien de plus grand que ce qu'elle fait^ Développons ces deux propositions également claires et simples , et qui , par leur clarté, et leur simplicité même, n'en seront que plus propres à s'insinuer bien avant dans nos esprits et dans nos cœurs.

Rien de plus beau que ce qu'elle enseigne. Et d'abord , que de choses sont renfermées dans son nom seul! C^est la charité, charitas: ce n'est pas l'amour , il est trop passionné j ce n'est pas l'attachement, il est trop foiblej ce n^est pas l'amitié, elle est trop bornée j ce n'est pas la pitié , elle est trop humaine ; c'est la charité , charitas. Charité , c'est-à-dire , grâce ; grâce de la part du riche qui la fait au pauvre au nom de Dieu , et grâce de la part du pauvre qui l'obtient de Dieu en faveur du riche. Charité, c'est-à-dire, joie; joie dans le riche qui la fait, et joie dans le pauvre qui la reçoit; joie sur la terre dont elle fait le bonheur, et joie dans le ciel qui en est la récompense. Charité, c'est-

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à-dîre , amour de Dieu et des hommes ; amour de Dieu , père commun de tous les hommes , et amour des hommes qui sont tous les enfans d'un même Dieu; amour de Dieu pour aimer les hommes plus efficacement, et amour des hommes pour aimer Dieu plus dignement. Selle et admirahle réciprocité, dont Jésus-Christ seul nous a donné Tidée, et qu'on ne trouve nulle part avant lui. LWateur romain avoit nien dit la charité du genre humain, charitas generis humani; mais ce n'étoit là qu'un simulacre de charité , aussi dépourvu de sanction que de motif, et non moins vague dans son principe que dans son application. C'est la gloire exclusive du christianisme d'avoir fondé la hieofaisance sur des motifs surnaturels, d'avoir mêlé Dieu à tous les sentimens humains pour les rendre plus nohles et plus purs , d'avoir créé cette vertu céleste de la charité, qui sacrifie tout parce qu'elle espère tout, qui sans cesse nous ramène vers nos frères par l'amour de Dieu , et vers Dieu par l'amour de nos frères j et qui, ne faisant de ces deux amours qu'un seul et même sentiment, donne à nos affections généreuses et bienfaisantes le plus haut degré d'activité dont le cœur humain soit capable*

Que je suis fort dans mon sujet quand je tiens en mes mains l'Evangile! Ce n'est plus seulement ici une miséricorde exercée en vue de Dieu , mais en faveur de Dieu ; ce n'est plus l'aumône faite pour Dieu et dans l'esprit de Dieu, mais l'aumône faite à Dieu ménie. Le voilà donc ce pontife nouveau qui vient épouser toutes nos peines et nos misères ,

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afin de mieux y compatir ; le voilà ce Fils de Dieu et eu même temps fib de l'homme , qui se fait annoncer, non aux grands, non aux riches, non aux heureux du siècle , non aux habita ns des palais, mais aux petits, mais aux pauvres, mais aux hahi« tans des chaumières. Les dieux des nations étoient les dieux des héros, des conquérans^ des beaux esprits , des hommes éloquéns , des artistes célèbres. Et quel sage s'avisa jamais d'en faire tm pour les pauvres et pour les malheureux? Ce Dieu est exdusîvement le Dieu de TÉvangilej lui seul a dit : Bienheureux ceux qui pleurent, et pour nous le prouver, il a voulu pleurer; lui seul a dit: Sien-» heureux ceux qui souffrent , et pour nous le prouver ^ il a voulu souffrir; lui seul a dit qu'il étoit venu pour les malades,' et non pour ceux qui sont en aanté y et pour nous le prouver , il a voulu guérir les paral^^ tiques et les malades; lui seul a rendu la pauvreté honorable , en se l'appropriant ; lui seul a préparé une espèce de culteà l'humanité souffrante , en se l'identifiant; lui seul a consacré la compassion, dont il a fait son caractère distinctif, et, pour ainsi dire, sa passion dominante; misericordid motus {mattb, V, 6; xir, 7. luc. vu, i3.). Glirétiens, quel est donc ce nouveau prodige? Quel système admirable que celui qui a su mettre ainsi la com* passion au rang des perfections divines, et par là rendre le malheur non-seulement sacré, mais encore divin ! O combien douce est à mon cœur cette religion sainte , qui n'a de force que pour le foible , et de prédilection que pour le malheureux! quelle

preuve plus pénétrante de son origine céleste? quel témoignage plus éclatant qu'elle est la religion faite pour tous les hommes et le besoin de l'univers? car qu'est-ce donc que lunivers, qu'une horrible collection ,de maux et de misères , qu'un immense hôpital où tout est malade, ou par le corps, oa par Tesprit , ou par le cœur , et un déplorable assemblage de morts et de mourans , d'hospices et de tombeaux?

Mais il nous faut entendre Jésus^Christ lui-^méme , développant cette sainte et sublime philosophie (matth. XXV, 3i , etc.) : Nous voici parvenus à la fin des temps : déj^ la trompette a sonné , et les morts se réveillent 3 déjà le tribunal du souverain Juge est dres3é3déjà la grande séparation se fait; les uns sont à la droite et les autres à la gauche. Ce ne sont pas ici, ni les savans que l'on séparé des ignorans, ni les monarques des sujets, ni les maîtres des serviteurs : de toutes les distinctions humaines , il n'en reste plus qu'une qui efface toutes les autres , celle des boucs et des brebis , c'est-à-dire , des bons et des méchans. Et alors le Roi dira aux uns: Venez, les bénis de mon Pèrej.t •• car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; je ne savois où me loger, et vous m'avez reçu chez vous ; j'étois malade , et vous m'avez visité ; j'étoîs en prison , et vous êtes venus me voir : venez donc prendre possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde.... Mais, Seigneur , et quand est-ce que nous vous avons va

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étranger, malade, prisonnier, pressé par la faim et par la soif, et que nous vous ayons secouru? .... Et moi , je vous dis en vérité que , toutes les fois que vous avez fait ces choses au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait 3 mihi fecistis. Il dira ensuite à ceux qui sont à sa gauche : J'ai eu faim , et vous ne m'avez pas donné à manger j l'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étois étranger, et vous ne m'avez pas logé; malade et prisonnier , et vous ne m'avez pas visité : allez , maudits, au feu éternel.... Mais, Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif, manquer d'habits ou de logement,. malade ou en prison, et que nous avons refusé de vouç assister?...". Et moi, je vous dis en vérité que, toutes les fois que vous af ez manqué de faire ces choses à l'un de mes plus petits frères , vous avez manqué de me le faire à moi-même; nec mihi fecistis : car ce prisonnier, c'étoit moi; et ce malade, c'étoit mol; et cet homme nu, c'étoit moi; et cet homme sans logement, c'étoit moi; et ce dernier de tous les hommes, et ce rebat de toute la nature, c'étoit encore moi.... Chrétiens, qu'avons-nous entendu, et quel est donc ce nouveau langage? est-ce de l'éloquence? est-ce de la raison? est-ce du sublime de pensées? est-ce du sublime de sentiment? C'est tout cela ensemble, mes Frères, ou plutôt *ce n'est rien de tout cela; c'est le langage des anges, c'est le langage de Dieu même , et Dieu seul a pu llnspirer. Non, jamais l'homme n'auroit imaginé que le Dieu de gloire et de majesté pût se trouver

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SOUS les humiliations de la pauvreté et les lambeauir de Findigeûce , le Dieu de force et de puissance dans la foiblesse des malades, le Dieu de toute sainteté dans le cachot des criminels , et que le maître de la terre voulût se faire représenter plus proprement encore par les pauvres que par les rois , puisque les pauvres sont ses membres, et que les rois ne sont que ses images. Voilà donc le grand mystère de la charité chrétienne que je vouç annonce j mystère qui nous offre une nouvelle eucharistie où nous nourrissons notre Dieu dans les pauvres, Comme notre Dieu nous nourrit de lui-même squs les es-* pèces sacramentelles 3 mystère qui nous offre une nouvelle rédemption , où le créateur de tous les biens se charge de toutes les misères , comme l'auteur de toute justice s'est chargé de toutes les iniquités} mystère qui nous offre une nouvelle passion, où l'Homme-Dieu souffre dans les pauvres , comme autrefois dans les pécheurs, et, par cette double miséricorde , achève le sacrifice de la croix, et met le comble à toutes les merveilles du Calvaire.

Que dire encore de ce verre d'eau , de ce verre d eau froide , donné au pauvre au nom de Dieu , et payé de l'immortalité? Quel autre que celui qui fait couler les fleuves a pu trouver tant de mérite dans un verre d'eau? quel autre que celui qui a fondé les cieux peut les ouvrir pour si peu de chose, ou élever si peu de chose à toute la hauteur des plus grands sacrifices et des plus sublimes vertus? quel philosopha auroit jamais osé parler d'un verre deau? qu'est-ce qu'un verre d'eau aux yeux de la

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sagesse humaine? et aussi bien, qu'a-t-elle donc en elle-même pour élever ainsi jusqu'à Finfini un si mince présent et une si petite offrande? Non, il n'y avoit qu'un Dieu qui pût offrir cet encou-» ragement à la foibleâse humaine , en donnant à la dernière des aumônes la plus grande des récom-> penses, et en plaçant au même rang, dans l'ordre moral, le denier de la veuve et le trésor des rois, ainsi qu'il fait entrer dans l'harmonie du monde la plus humble des fleurs, comme les cèdres les plus hauts et les plus superbes.

Que dire encore de cet ineffable trafic et de celte céleste usure, où celui qui a pitié du pauvre, dit l'Esprit saint, prête à l'Éternel, fœneratur Domino (proverb, xix, 17.)? Qui jamais a ouï parler d'un tel commerce, oii celui qui n'a rien prête à celui qui a tout, et où l'auteur de tous les dons reçoit, à titre d'avance et de secours, ses propres biens? Qui est donc ici le plus riche, ou de ITiomme ou de Dieu? de Dieu qui reçoit ainsi notre prêt à un si magnifique intérêt, sans s'ap-« pauvrir, ou de Thomme , qui, saintement avide et ambitieux, place d!es fonds périssables et caducs sur le gage de l'éternité même? O hoïnme, que tu es petit, quand je te considère des yeux de la nature ! et combien tu es grand , lorsque je vois jusqu'à quel point la charité divine élève ton néant!

Que' dire enfin de ces pauvres dont il faut se faire des amis, qui nous reçoivent dans les tabernacles éternels (lcc.xvi, 9.)? Que de grandeur et de divinité dans ces seuls mots ! Quelle idée iput

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à la fois et plus sublime et plus touchante, que de montrer ces hommes si délaisses, si méprisée aux yeuiL du monde, tenant le premier rang à ]a cour du Roi des rois, et dans leur crédit tout^ puissant, devenus dans le ciel les intercesseurs de ceux qui ont été leurs intercesseurs sur la terre? Pauvres de Jésus-Christ, consolez-vous: aujourd'hui tout vous fuit, tout vous abandonne; hélas! vous n'avez point d'amis, mais levez les yeux vers le royaume qui vous appartient; aujourd'hui vous implorez notre assistance, alors njous implorerons votre secours; aujourd'hui votre destinée est entre nos mains, alors c'est de vous que dépendra la nôtre; aujourd'hui toutes les portes vous sont fer** jnéeSj alors vous serez les gardiens des portes éternelles. Et nous. Chrétiens, ne voulons^nous donc pas nous faire des amis? Hélas! vous savez ce que sont tous les amis du monde , inconstans et trompeurs, intéressés autant qu'ingrats: mais en voici que le monde ne connoît point , que le monde ne donne point; en voici qui vous resteront, quand tous les autres auront disparu , et qui , reconnois^ 3ans du moindre bien que vous leur aurez fait, viendront tous au*>devant de vous dans la grande journée des couronnes et des récompenses.

Maintenait, Chrétiens, que de lumières et de trésors cachés dans cet Évangile si simple , dans ce livre des enfans! Malheur à l'homme qui ne sentîroit pas tout ce qu'il y a de surhumain dans une pareille doctrine! malheur à Tame morte à la* ijuelle ne diroit rien celte parole toute fécondei

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de laquelle débordent, comme par.torrens; et le sentiment et la vie! Pour moi, je la sens y parce que î'ai un cœur, parce que je me sens moi-même, parce qu'un cri puissant , plus fort encore que ma raison, me dit qu'ici tout est divin, et que cette morale qui va si droit au cœur de ITiomme n'a pu être enseignée , n'a pu être créée que par celui qui a fait le cœur de l'homme.

Mais, grande et sublime dans ses leçons , la charité chrétienne ne l'est pas moins dans ses exemples : rien de plus beau que ce qu'elle enseigne , rien de plus héroïque que ce qu elle fait. De la puissance des motifs naît nécessairement l'héroïsme des sentimens. Une fois convaincu que Dieu est dans les pauvres, le héros qu'elle inspire croit se devoir tout entier aux pauvres, comme il se doit tout entier à «Dieu. Miséricordieux comme le Père celeste est miséricordieux, il ne fait acception de personne , et la rosée de sa charité , comme celle des cieux , tombe également sur les bons et sur les médians , sur les pécheurs et sur les justes. Loin de lui cette charité étroite et paresseuse , qui calcule toujours ^s peines, et compte *avec son devoir: non-seulement il donne selon son. pouvoir, mais au-dessus de son pouvoir, suivant le conseil de l'apôtre (II cor. ix.); non-seulement il prend ^^ dons sur sq,% plaisirs, mais sur ^s besoins 3 nonseulement sur son superflu , mais sur son nécessaire. Saintement empressé , comme Abraham ( gen. xvni , 2.), il n'attend pas que les pauvres viennent à lui, c'est lui qui va au-devant des pauvres 3 il

entre avec une sorte de religion dans leurs humbles asiles : que ces infortunés ne lui exposent pas leurs besoins , il les a devinés . il les a compris , dit le prophète (ps. xl,2.). Tantôt c'est leur timidité qu'il encourage par de saints artifices; tantôt c'est leur sensibilité qu'il ménage par un inviolable secret : toujours c'est leur condition qu'il honoré par ces égards touchans, plus précieux que les bienfaits mêmes. En le voyant, le pauvre sent renaître en son cœur l'amour et la confiance; un aimable abandon remplace la timide réserve; en lui découvrant sa misère, il croit ne la découvrir qu'à Dieu même : c'est le député de la Providence, c'est l'envoyé du ciel qui vient lui apporter , non le vil pain de l'aumône , mais le noble tribut de la justice.. On ne sait presque plus si c'est le riche , si c'est le pauvre qui est le bienfaiteur; l'un et Fautre se réunissent pour célébrer la bonite suprême, le pauvre qui en est l'objet, le riche qui en est le ministre. Une reconnoissance mutuelle a mis le sceau à leur bonheur ; leurs pleurs se confondent comme leurs âmes , leurs communes bénédictions s'élèvent vers le ciel ; et ces doux sentimens , et ces larmes heureuses sont le plus beau cantique en l'honneur de la Providence , et le plus ma gnifique encens que de foibles humains puissent offrir à l'Éternel.

Mais le Dieu des nécessiteux est encore le Dieu des malades : J'étois malade , et vous m'avez soulagé (matth. XXV, 36.). La charité chrétienne tourne donc ses regards vers les hôpitaux, vers les asiles

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de la miséricorde : ce sont là ses maisons.de prédi-* lection , les lieux cbérîs où elle aime à se rendrep Les philosophes et les sa vans ëjièvent des lycées, des monumens aux arts;' les grands et les puissant du siècle construisent de superbes palais , des édi-* fices somptueux , des jardins en chantés j la religion dote et bâtit des hôpitaux. Voilà les palais dont elle s'enorgueillit , les monumens de gloire qu'elle ambitionne spécialement , et c'est pour cela qu'elle les appelle la maison de Dieu. Admirable expression , qu'elle seule a pu trouver , et qu'on ne connoissoit point avant elle! belle et auguste dédicace, plus magnifique encore que celle de Salomon, laquelle rend également sacré le temple de la mitiséricorde et le temple du sacrifice; et nous apprend ainsi qu'il faut avoir porté ses offrandes et ses soins dans l'asile de l'infortune , pour être digne de porter ses vœux et son encens dans la maison de la prière.

Mais c^est peu pour la religion de consacrer la maison des pauvres, elle consacre encore leurs servantes ; elle crée ces vierges héroïques , qui vien^ nënt leur promettre, à la face des saints autels, de , ne vivre que pour eux et de mourir avec eux ; elle les arrache à leurs parens, à leurs amis, à la fortune , à la jeunesse , aux attraits d'un monde en^ chanteur; elle les revêt, suivant l'expression de J'apôtre (coloss. m, 12.), des entrailles de la miséricorde; elle les élève au-dessus d'elles-mêmes en leur rappelant Jésus-Christ lavant les pieds de ms apôtres,, et déclarant qu'il est venu, non poui»

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être servi , mais pour servir lui-même.. O mon Dieul je vous rends grâces des forces que vous leur donnez^ Et quel autre que vous pourroit leur inspirer ce saint désintéressement qui ne cherche que vous, cette noble ambition qui n'aspire qu'à vous seul? quel autre que vous pourroit leur donner tant de patience parmi tant de contradictions, tant de joie parmi tant de dégoûts, tant de courage parmi tant de fatigues? Ah! je les vois servant les pauvres avec autant de zèle qu'elles servent le Seigneur, aussi attentives à leurs plaintes qu'indulgentes pour leurs défauts, autant au-dessus de leurs mépris que de leur recounoissance; je les vois parcourir de rang en rang les lits de la langueur y mêler heu^ reusement l'huile et le vin sur les plaies du malade , le soutenir, le changer de situation et remuer la paille qui lui sert de lit...» Esprits superbes, ne vous rebutez pas de tous ces détails^ Dieu lui-même consacre leurs nobles soins par son exemple : son prophète nous le représente abaissant en quelque sorte la splendeur des cieux , pour descendre auprès des malades; et de ces mêmes mains qui portent le monde, les soutenant dans leur défaillance, et préparant lui-même le lit de leur inûrimié ] stratum ejus versastt in infirmitate eius (ps. xl, 40'

Mais le Dieu des malades est encore le Dieu des prisonniers : J'étois en prison , et vous êtes venu me visiter. La charité chrétienne ne cherchera pas moins à soulager les prisonniers que les malades. Ces criminels que tout le monde oublie et que tout Je inonde repousse, elle va les chercher j elle veut

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qu'on se les rappelle comme si on étoit en prison avec eux (hebr. xui , 3^) j elle leur envoie ses anges, comme autrefois à Pierre dans les liens (act. xn, 7 9 ^) 9O9 pour mêler à leur pain d absinthe le pain de la consolation j elle réclame contre ses rigueurs inutiles à l'amendement des coupables, contre ces barbares traitemens qui d'un lieu de sûreté publique feroient un lieu de désespoir; elle ordonne à ses ministres de proclamer sans cesse Tannée de rémission et le jubilé de leur délivrance. O jours! ô doux et touchans souvenirs! où, ministres de la parole , nous devenions aussi les ministres de la miséricorde; où nos foibles talens étoient em-« ployés tour à tour à défendre ces enfans de la honte et de rindigence , et à plaider pour le soulagement de tous les criminels; où, après avoir parlé au cœur des mères, nous parlions au cœur des juges; où, pour remplir avec plus de succès une fonction si honorable et si digne de notre ministère , il nous étoit permis d'entrer dans les sombres cachots pour nous y pénétrer nous-mêmes du sentiment de compassion et de pitié que nous devions communiquer aux autres! Hélas! plus d'une fois on m'a permis d'ouvrir ces portes fatales ; je les ai vus , ces ombres

pâles, ces fantômes errans; je les ai vus, le

crime sur le front et le blasphème à la bouche. O mon Dieu! c'étoient mes frères et mes semblables, c'étoient les membres de Jésus-Christ souflErant/Ah! leurs accens plaintifs et le bruit de leurs chaînes retentissent encore jusqu'au fond de mon ame. Cœurs sensibles, si jamais la pitié à fait couler vos

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larmes ; si , à la yue d'une grande infortune , vous ayez jamais éprouvé les angoisses d'une amertume douloureuse, ah! n'entrez jamais dans ces déplorables enceintes, ou plutôt ayez la force d'y pénétrer; descendez dans ces ténèbres extérieures , dans ces entrailles de la terre j les objets déchirans qui s'offriront à vous calmeront vos passions , afibibliront l'empire de vos sens ; vous pleurerez sur les malheurs de rhumanité; un sentiment profond âe nos communes foiblesses vous rendra plus doux , plus patiens, plus enclins au pardon, et au milieu même des pliis grands crimes vous apprendrez la vertu. Que si , du fond des cachots , ces criminels passent au lieu des tortures , la charité chrétienne les y accompagne , et plus leur sort est devenu horrible, plus elle leur prodigue ses soins et ses consola-^ tions : tandis que tout les abandonne, elle accourt pour les sauver du désespoir; elle les couvre, dans ces momens aflFreux , du sang de Jésus-Christ; elle les entoure des douces et pénétrantes idées de, rédemption , de réconciliation, d'espérances célestes; elle leur adoucit les horreurs de la mort en leur ouvrant les portes de la vie. O nobles et augustes fonctions du saint ministre, qui serre dans ses bras* et presse sur son sein ces déplorables infortunés ^ qui reçoit sur lui leurs larmes , leurs sueurs , leur sang, et ne leur montre la croix de Jésus-Christ que pour leur cacher en quelque sorte la croix fatale sur laquelle ils vont s'étendre! Ah! la justice humaine ne sait que punir , et son bras de fer ne« sait que frapper ; la seule religion punit et console ,

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punit et pardonne. Admirable contraste qui ne se rencontre qu'en elle ! Divine et ineffable corn*pensation qui concilie tout , qui réunit à la fois et tout ce que la morale a de plus austère , et tout ce que la charité a de plus touchant , et tout ce que l'ordre a de plus rigoureux , et tout ce que le cœur humain a de plus tendre , et , qui tour à tour nourrissant la compassion par la justice , et adoucissant la justice par la compassion , prouve invinci* blement qu'il n^ a point de vertu audessus de sa sainteté , comme il n'y a point de crime au-dessus de sa miséricorde!

Ce n'est pas tout : plus forte que la mort , la charité chrétienne ne craint pas de s'y exposer dans ces grandes calamités où elle exerce ses plus tristes ravages j elle descend dans ces réduits infects qu*habite la contagion , et mille fois plus intrépide que ce fléau n'est redoutable, elle enfante alors les Borromée et les Bezlunce, et tous ces piEisteurs héroïques, honneur du sacerdoce , honneur de l'humanité , saints et nobles martyrs de leur dévoûment, de leur tendresse et de leur zèle. La philosophie a pu quelquefois faire des martyrs de la vanité, de l'intérêt , de l'ambition et de la gloire; le seul christianisme fait des martyrs de la charité : lui seul a dit à ses disciples que se sacrifier , c'est se sauver; lui seul a dit à ses ministres que le bon pasteur donne sa vie pour son troupeau , et les pasteurs l'ont donnée , et chaque jour ils la donnent encore , et partout où les appelle un mal épidémique , un fléau destructeur, on les voit s'immoler avec joie , ens'é*

criant , avec leur divin maître , que personne ne peut avoir un plus grand amour que celui de donner sa vie pour ses amis et pour ses frères (joan.x, iij XV, i3.)

Mais comment raconter tous les genres de biens que la religion opère encore chaque jour et à tous les instants , par ses ministres , ces hommes de paix et de miséricorde , ces évangélistes des pauvres ^ qui vont dé chaumière en chaumière enseigner la vertu, en secourant l'indigence j ces anges d'humanité qui, suivant l'expression des livres saints (job. xxix, i5.) sont le pied du boiteux et l'œil de l'aveugle ? Hommes de Dieu auprès des peuples, hommes des peuples auprès de Dieu , qui nous dira et les maux qu'ils préviennent , et les maux qu'ils réparent , et les familles qu'ils unissent, et les orphelins qu'ils recueillent , et les brebis égarées qu'ils rappellent au bercail, etlesenfans prodigues qu'ils ramènent dans la maison paternelle? Quand un saint caractère n'ennobli roi t pas leurs personnes , ils n'en seroient pa^ moins dignes de nos hommages, ils n'en seroient pas moins sacrés pour nous. Quel est donc ce sublime emploi et cette dignité touchante qui n'a d'autorité que pour le bien , et de pouvoir que pour la paix , qui commande par la douceur et qui force par les exemples? Que peut offrir de comparable toute l'antiquité païenne à cette belle magistrature , où tout est pour le foible , oii la justice est la bonté ; à cette aimable domination dont les arrêts sont des conseils , dont les ordres sont des prières? Hélas! toujours distraits par nos vains plaisirs , tout oc-

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