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cupés (le ces scènes diverses qu'oflFre à nos yeux séduits le théâtre du inonde , nous n'apercevons pas tous ces prodiges de bienfaisance qu'opère chaque jour la foule des ministres obscurs qu'a dispersés la Providence dans les villes et dans les campagnes ; ils sont perdus pour i;ïous tous ces mystères de charité 5 qui , nés de la religion , se cachent dans la religion même. Mai», si la somme des maux est diminuée sur la terre , si l'habitant des hameaux porte sans murmurer le fardeau des tributs publics , s'il ne succombe point sous le poids des calamités , si Tex- Irême misère n'a point encore dégradé son ame, si la puissance civile conserve encore sa force sur tant d'infortunés tentés à chaque instant de briser le joug des lois , qui ne pèse que sur eux seuls , nous devons ces grands biens aux ministres saints , ces pères des pauvres , dont la vie entière est employée à plaider la cause des malheureux , à imprimer bien avant dans leur cœur le respect des lois et le •respect des mœurs , et à leur faire aimer une religion consolante qui adoucit leur amertume et désarme leur désespoir.
Et maintenant , Chrétiens , quelle autre religion peut se vanter d'une telle gloire ? quelle autre a possédé plus de motifs de bien et plus de principes de vie ? quelle autre a fait de la miséricorde un état et un ministère? quelle autre a jamais donné à chaque troupeau un pasteur , à chaque ignorant un docteur , à chaque malade un serviteur à chaque orphelin un tuteur ^ à chaque captif un libérateur , à chaque affligé un Consolateur ? Et vous ,
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ingrats, qui la calomniez en jouissant de ses bienfaits, que tardez-vous à lui rendre les.armes? Sî vous avez un cœur, comment ne pas l'aimer? ou si vous l'aimez , comment ne pas y croire? Le Dieu de la charité peut-il donc être en opposition aveô le Dieu de la vérité? et où seroit la Providence, sî elle permettoit que ce qui est si bon dans ses effets fût absurde dans son principe , et que la source de tous les biens, pût être en même temps la source de toutes les erreurs? Vous ne voulez pas croire aux martyrs de la foi , croyez au paoins aux martyrs de la charité ; vous ne voulez pas croire aux morts res* suscités, croyez au moins aux mourans assistés, auxmourans consolés. Que font ici vos argumens subtils et vos questions intarissables? 11 ne s'agit pas^ de raisonner , il s'agit de sentir , il s'agit de s'écrier avec l'apôtre; Et nous aussi nous croyons à la charité, nous croyons à cette loi des belles atnes, à celte re* lîgion du sentiment et de l'amour, dont les enseignemens sont des bienfaits , dont les bienfaits sont ded miracles ; nous croyons à ce cœur immense qui a aimé jusqu'à la fin , et à ce Dieu des pauvres, non moins grand par la charité qu'ilaeue, que par celle qu'il nous commande; par la charité qu'il nous montre que par celle qu'il nous inspire j et nos credidi^' mus charitati (I joan. iv, i6,).
Nous avons vu , mes Frères , la grandeur et l'héroïsme de cette charité chrétienne que le siècle combat, voyons maintenant l'impuissance et l'illusion de cette bienfaisance mondaine que le siècle proclame 3 c'est mon second point»
Tom. 3» i3
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SECONDE PARTIE
"Un des plus sûrs moyens de vous faire sentir la yanité et l'illusion de la bienfaisance mondaine , c'est de l'écouter dans ce qu'elle dit, et de l'envisager dans ce. qu'elle faitj c'est de comparer enseignement à enseignement , et pratique à pratique , et de montrer par là que , comme dans la divine charité tout est grand y les maximes ainsi que les actions; dans la bienfaisance mondaine, tout est petit, les actions ainsi que les maximes. Vaine dans 3es motifs , plus vaine idans ses moyens : tel est son double caractère , dont le développement achèvera de vous convaincre , que la religion seule est la vraie bienfaisance , et qu'il n'y a point d'humanité là où n'est pas la chaité.
Je dis d'abord vaine dans ses motifs» Et quels motifs assez puissâns pour la vertu trouveroit donc en elle-même cette fausse sagesse qui s'appelle la bienfaisance? sur quelle base assez solide fondra-telle et nos obligations fraternelles et nos devoirs envers les malheureux? où prendroit-elle un levier assez puissant pour nous élever au-dessus de la nature, nous commander les grands dévoumens, et nous rendre les pauvres aussi chers que nousmêmes? Croiroit-elle nous toucher par l'amour de l'ordre? mais qu est-ce que cet ordre , lorsque Dieu n'y préside pas? qu'est-ce que cet amour dont Dieu n'est pas le terme , et qui toujours finit par se con-
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fondre avec FaniQur de soi? Nous donnera- t-elle pour règle'de vertu et pour principe de miséricorde rintérêt personnel? mais n'est-ce pas insulter au genre humain, que de lui- proposer comme motif d'union, précisément ce qui nous désunit, et comme un sentiment qui élève le cœur , ce moi humain qui le dessèche et l'endurcit? Gagnera- t-elle l'homme riche parle mobile de l'honneur, de la vanité et de la gloire ? triste bruit , misérable fumée , utile quelquefois pour produire de grandes choses , rarement de bonnes actions. Croira-t-elle nous entraîner par ce charme secret attaché à la bienfaisance, et par le plaisir si doux de faire des heureux? mais, si la bienfaisance n'est qu'un plaisir , il est donc libre à moi de ne pas le prendre , et je puis m'en passer? Ce charme secret et ce plaisir si doux sont-ils donc assez forts pour contre-baiancer tous les autres plai* sirs et tous les autres charmes? Si la bienfaisance a ses charmes , les passions ont aussi les leurs ; Tavàrice a ses charmes , l'ambition a ses charmes , la volup* té a ses charmes , et parmi tous ces charmes et si divers et si contraires, quel charme prévaudra?
Grands , riches du siècle , on vous l'a dit souvent : rhomme ne jouit jamais davantage que lorsqu'il donne ; ses biens ne sont jamais plus à lui que lorsqu'il les répand dans le sein du pauvre 3 le grand 'art de la félicité est de pleurer avec ceux qui pleurent, et enfin le plus sûr moyen d'adoucir nos malheurs , c'est de partager ceux des autres. Belles maximes sans doute , et la raison en manque-t-elle ? mais ce ne sont que des maximes poui* des cœurs
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OÙ Dieu ne vit point. Sans cet esprit de religion, qui seul peut les graver dans l'ame, on se contente d'y applaudir j enluminées de tout le fard de l'éloquence et de tout l'art de la déclamation , on les admire dans les livres, on les exalte sur le théâtre. Toute la sensibilité se consume et se perd dans Vencliantement des spectacles : on s'attendrit, mais £ur des infortunes ou feintes ou coupables ; des jiéros fabuleux obtiennent tous nos pleurs; hélas! il n'en reste plus pour le pauvre.
Mais n'outrons pas les choses , et gardons-nous de nous faire un triste plaisir de calomnier l'humanité en exagérant sa misère; elle est assez malheureuse de son propre fonds , sans chercher encore à la dégrader davantage. Je sais que l'homme est né compatissant , je sais que la pitié , cette vertu des êtres foiblés et misérables, est la première de ïiosafifections, et qu'indépendamment de tout retour vers Dieu , rhomme se sent l'ami de l'homme; mais ce fonds précieux de sensibilité peut-il être toujours assez actif par lui-même ? en nous empêchant quelquefois de nuire à nos semblables , nous porte-t-il toujours à leur faire du bien ? Qu'il y a encore loin des sen timens d'humanité à l'exercice delà miséricorde, delà compassion à la charité ! Rien de plus commun que de voir ces mouvemens humains se borner à des larmes stériles; elle n'est que trop ordinaire cette pitié cruelle qui plaint le malheureux qu'elle se hâte de fuir; on ne connoîtque trop ces riches et ces grands qui sont humains par caractère et insensibles par système. Eht qui ne sait par combien de moyens ce fonds d'huma-
mtë s^affoîblît et s'altère? La puissance endurcit, Faboiidânce corrompt, l'amour des voluptés flétrît les âmes les mieux liées j les mêmes vices qui nous souillent nous dessèchent , et ne laissent en nous de goût que pour les jouissances exclusives. Hélas! souvent même l'habitude de voir les malheureux nous rend indifférens et insensibles à leur sort. Raisonnons tant qu^il nous plaira sur les rapports de la sociabilité , sur ces liens primitifs qui unissent les hommes, et sur ces heureux penchans que la nature a mis en nous ; tous ces motifs naturels n'auront jamais qu'une foible prise sur l'ame , s'ils ne sont soutenus par l'esprit de la charité. Pour que ces liens et ces rapports soient sensibles , il faut que Dieu en soit le centre j pour qu'ils soient respectés , il faut que la religion les consacre; sans quoi tous ces devoirs d'humanité deviendront arbitraires, parce qu'ils dépendront de l'idée bizarre que chacun s'en formera, suivant ses préjugés, ses intérêts et ses passions ; sans quoi les droits de l'humanité seront toujours sacrifiés aux prétentions de la vanité , le plaisir de faire des heureux à la crainte de faire des ingrats. L'augmentation des revenus ne fera qu'augmenter le nombre des désirs, de fausses bienséances deviendront des nécessités d'état, des fantaisies ruineuses seront appelées des besoins , de criminelles profusions, engloutiront impitoyablement le patrimoine des malheureux, chacun aura sou cœur là où est son trésor ; et malgré ces mouvemens dé sensibilité et cette bienfaisance innée , nous verrons la plupart des riches mourir de leurs excès eï les pauvres de leurs misères.
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Sages du siècle , quelle est donc votre erreur , et combien sont vaines vos leçons! Yous vous vantez d'avoir répandu les principes d'humanité , ou l pour parler vot;:e langage , les idées libérales : mais ce sont des motifs qu'il nous faut , et non pas des idées ; ce sont des préceptes obligatoires, et non des libéralités en tableaux et eh théories. Yous afifecte? toujours de nous donner le nom de frères , et , par une contradiction inexplicable, vous* voulez nous ôter notre père commun, non-seulement dans le ciel, mais encore sur la terre j et vous voudriez proscrire cett;e religion sainte qui est la vraie fra» ternité , puisqu'il n'y a qu'elle qui fasse du genre humain une grande famille , et qui unisse dans une même descendance et une même fin tous les enfans d'Adam. Vous croyez avoir tout dit aux pauvres, et tout fait pour les consoler, lorsque vous parlez de leurs droits imprescriptibles, de l'injustice du sort , et d'une égalité chimérique dont ils ne jouiront jamais. Mais à quoi leur sert cette doctrine , sinon à les aigrir , à leur rendre plus douloureux le fardeau de la vie, à les soulever contre les riches , at à leur donner de l'orgueil, quand il ne faudroit leur donner que de la patience? Vous avez toujours à la bouche le mot de sainte humanité: ah! sans doute qu'elle est sainte , mais c'est pour le chrétien , mais c'est aux yeux de la religion qui la sanctifie , la consacre et la divinise. Mais , dans vos systèmes abjetts, comment est-elle sainte, puisqu'elle n'y est plus qu'une pure animalité, qu'un misérable jeu des
organes? comment e^t-elle sainte dans cet homm^
DE LA CHARITÉ CHRÉTIBNIfE. JÇQ
physique qui seul fait yotre idole, et dont vous disséquez l'entendement à peu près comme le cada^ vre? Étrange sainteté que celle de la boue et de la matière! Â la place de Dieu vous substituez la nature y mais que dit la nature quand Dieu ne parle pas? à quoi oblige la nature lorsque Dieu ne commande pas? a-t-eUe donc sur nous d'autre autorité, que celle que nous voulons bien lui laisser? quelle sanction doqne-t-elle aux devoirs qu'elle prescrit, et quelle force à ce* préceptes? Vous donnez, ditesvous , Taumône à la nature! mais qu'est-ce encore que la nature , qu'une loi sans législateur , un maître sans commandement, et un juge sans tribunal?
qu est-elle, séparée de Dieu, qu'une cause sans effet , ou un effet sans cause? Vous donnez l'aumône à la nature! mais la nature vous entend-elle? la nature vous comprend-elle? a-t-elle un coeur pour vous répondre, ou une main pour vous récompenser? Vous donnez l'aumône à la nature! hé bien! que la nature vous la rende.
Ah ! ne donnez pas Taumône à la nature , mais donnez-la à Dieu , à votre juge , à votre maître , à votre créateur, qui vous voit et qui vous entend, qui vous la rendra au centuple , et qui a juré par lui-même de faire miséricorde à ceux qui auront fait miséricorde.
Nous ne nions pas, mes Frères, que les bienfaisans , selon le monde , ne puissent donner quelquefois à l'humanité et à la naturej qu'ils ne se montrent . souvent sensibles sans se piquer d être chrétiens j et il me semble ici que la plupart d'entre vous m'op*
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posent en secret les libéralités que leur arrachent quelquefois des motifs tout profanes. Nous savons même que Ion voit des impies se signaler par des actes d'humanité ^ nous le savons , et comment pourrions-nous l'ignorer? dès que cela arrive, ils ont si grand soin de le publier. Mais en faisant cet aveu, la religion ne perd rien de sa gloire , les mondains n'ajoutent rien à leur triomphe ; car c'est peu d'être Lumain quelquefois , il faut savoir être généreux ; c'est peu d'être bienfaisant , si on ne l'est avec no^ blesse, avec courage, avec persévérance. Or, par quelle transaction avec la nature, le disciple de l'humanité s'engagera-t- il à la servir généreusement, constamment et perséyéramment? et en vertu de quelle loi lui sacrifieroit-il ses aises, ses passions et »es plaisirs? Il pourra bien nous éblouir par quelques dctes de charité ; dans un temps de calamités , il pourra faire quelques efforts : mais bientôt il se lasrsera, bientôt sa bienfaisance disparoîtra avec les circonstances qu'il a choisies, avec les regards du public qu'il a recherchés , avec les occasions d'éclat qu'il s'est ménagées. Non , ce ne sont pas toujours les traits de bienfaisance qui nous manquent , c'est la auite des bonnes œuvres, c'est ce cours uniforme et toujours actif d'une vie utile, par lequel le bien de demain n'est qu'une suite du bien d'aujourd'hui; c'est cette continuité d'aumônes ordinaires et de bienfaits obscurs , qui supposent bien plus devéri-r table générosité , que tous ces traits d'humanité consignés ordinairement avec tant d'appareil dans
les registres de h renommée. Voilà doqc tout h
secret de la bienfaisance mondaine : dans un moment de sensibilité , dans la chaleur de l'attendris^ sèment, on s'est livré avec transport à tous les mouvemens du zèle: les larmes ont coulé, on s est cru humain , on n'a été qu'enthousiaste. On a pris pour vertu de principe une vertu de tempérament , pour l'expression de l'ame une saillie de l'amourpropre , pour lé sublime effort d'un coeur généreux les, élans passagers d'une imagination exaltée. Ce n'est point Dieu qui nous faisoit agir : nous éprou- * vons bientôt que tout est vain, que tout est faux dans un cœurqueDieun'anime pointj bientôt la triste réflexion refroidit tout ; la connoissance que Ion acquiert des hommes , pour lesquels seuls ou agit , nous fait approfondir de tristes soupçons qui flétrissent le cœur , et qui relâchent peu à peu tous les liens de bienveillance. Une fatale expérience nous détrompe. On perd insensiblement ces illusions aimables des vertus sociales; l'ame retombe dans sa langueur première j l'humanité n'a eu qu'un jour, les plaisirs ont toute la vie«
Eh ! qui sent mieux que les nécessiteux une aussi triste vérité? Je les atteste tous ici. Demandons-leur qui les assiste? A qui ont-ils recours dans leurs pressans besoins ? à qui osent-ils faire leurs doulou-^ reuses confidences? Vont-ils trouver ces hommes tout profanes qui ne connoissent d'autres principes que les relations sociales , ni d'autre Dieu que la nature , ces heureux du siècle dont la vie n'est qu'un enchaînement de fêtes et de plaisirs ? Vont-ils chercher ces beaux esprits et ces penseurs qui font de
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riiumanité toute leur religion? Ah! ils courent à ceux dont la renommée publie la piété , ils s'adres^ /seïit à ceux qui fréquentent nos temples» Une cruçUe expérience les a trop convaincus qu'il jxy a que l'homme véritablemeut religieux qui se fasse un devoir sacré de la miséricorde ; que les mondains n'accueillent que ceux qui leur apportent ou le crédit ou la fortune; que tous ces hommes déplaisirs ne savent point pleurer avec les malheureux; que ces penseurs ont d'autant moins l'humanité gravée dans le cœur , qu'ils la font plus souvent retentir sur leurs lèvres; et qu'enfin tous, ces hommes sans religion sont des gens sans entrailles; viscera impiorum crudelia ( proverb. xii 9 io. )
On nous dira peut-être que nous manquons ici à cette charité dont nous sommes les prédicateurs et les ministres. Mes Frères, il y a longtemps que Ton voudroit se servir de la charité pour étouflfer la vérité , et se prévaloir ainsi de la beauté de la religion elle-même. Nous savons qu'en effet les personnes dont nous parlons ont grand besoin de charité; mais pourquoi serions-nous plus charitables que Jésus-Christ , la charijté même? Pourquoi ne parlerions-nous pas de ces sépulcres blanchis , dé* corés du vernis de l'humanité et de la bienfaisance, et ne renfermant que des vers et des ossemens poudreux , tristes trophées de la mort? La charité a aussi sa vérité , et son premier devoir est de la dire, rien n étant plus charitable ni plus humain que de donner aux hommes de salutaires leçons , au risque même de déplaire aux oreilles mondaines. Ehl que
DE LA CHARITÉ CHRÉTIENIIE. âo3
nous importeDt d'ailleurs les suffrages du monde , pourvu que nous ayons les suffrages des pauvres, les bénédictions des pauvres, et les prières que les malheureux adresseront pour nous au Père des miséricordes ?
Vaine dans ses motifs , cette humanité prétendue le sera-t-elle moins dans ses moyens , et ses expé* diens vaudront-ils mieux que sa morale? Nous parlera-t-elle de ses calculs et de ses plans , de ses vues nouvelles en administration et de ses savantes méthodes? Chrétiens, c'est bien encore ici que l'on peut dire , avec l'apôtre , que la science enfle j c'est bien encore ici que se trompent grossièrement tous ces modernes spéculateurs, qui croient pouvoir organiser , pour ainsi dire , la charité , ainsi qu'on organise les tribunaux et la justice , et faire de la bienfaisance un système et un art , sans se douter qu'elle n'est qu'un sentiment et un devoir indépen« dant de tout art et de tout système. Hélas! ce sont bien plus les amis que les savans qui manquent aux pauvres , et ils ont bien plus besoin de consolations que de lumières. Mais supposons la religion anéantie dans les âmes : qui leur donnera ces amis et ces consolations? qui versera dans leur cœur déchiré les germes précieux de la résignation et de la patience ? qui pourra procurer à ces jeunes orphelins des tutrices presque aussi tendres que des mères, des anges de miséricorde à ces victimes de la honte qui se nourrissent en secret d'un pain d'amertume et de larmes, des parens et des frères à ces malheureux étrangers, qui, au sein d'une ville immense, ne
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trouvent qu'un âésert? Tous les calculs économiques, tous les plus heureux plans , toute la puissance des rois , nous donneront-ils jamais une de ces femmes fortes qui encouragent toutes le bonnes œuvres , et qui souffrent de tous les maux qu'elles ne peuvent guérir j une de ces dames illustres qui descendent du plus haut rang dans des réduits obscurs pour y surprendre un malheureux abandonné de la nature entière ; une de ces saintes veuves et de ces nouvelles Dorcas, travaillant de leurs propres mains pour vêtir les pauvres (açt. ix, 36.); une de ces vierges chrétiennes, servantes héroïques de nos pauvres malades; une de ces filles de Vincent de Paul 5 dont le cœur, comme celui de Dieu , est tout charité?
Hélas! on pourra bien , à force d'or et de calculs , bâtir des hôpitaux; mais tous les trésors et tous les calculs de la terre nous donneront-ils une hospitalière? On pourra bien dresser des plans, combiner des systèmes pour réformer ou enrichir les maisons de miséricorde, une sage administration pourra bien y mettre l'ordre; y mettra-t-elle le courage de la charité? On construira peut-être de superbes asiles, on élèvera à grands frais des temples à l'humanité ; mais qu'importe une vaine pompe, pour y loger la douleur et le désespoir? Si la religion ne vient à l'appui des lumières, si l'esprit de Jésus-Christ n'anime point toutes ces œuvres de miséricorde, si les vertus privées ne secondent pas les efforts de la puissance publique; on n'édifiera que de tristes ^olitudçs, dit l'auteur sacré (job. m, ^4» )> ^^^ ^^
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magnifiques tombeaux , semblables à ces pyramides fameuses ; au dehors brillera la grandeur, au dedans régneront la misère , la désolation et la mort. Non , ce n'est pas l'opulence , ce ne sont pas les règles de police, c'est la douceur, c'est la bonté, c'est la patience , c'est le désintéressement , c'est le support mutuel , ce sont les tendres soins , les saintes inquiétudes du zèle , qui peuvent rendre ces asiles vraiment chers à Thumanité. Mais où trouver hors de la religion ces vertus généreuses? et que sont devenus nos hôpitaux , depuis qu'on en a chassé Dieu , pour les mettre sous la tutelle de Thumanité et la sauve- . garde de la tiature? 0! combien mpn ame étoît doucement aflfectée, quand j'en trois autrefois dans ces tristes séjours des infirmités humaines, où la charité s'épuisoit en tendres soins et en pieuses sollicitudes! et combien mon cœur se resserre , lorsque j'entre aujourd'hui dans la plupart de ces hospices d'humanité , qu'a dévastés l'inhumaine philosophie, et qu'errant dans ces salles de la douleur, je vi'Y rencontre plus que des servantes par métier; au lieu de ces amies par état, de ces servantes par devoir! Quelle nudité! quel abandon! et quelle îndiflférence! Sages du siècle, ah! rendez-nous biea vite nos hôtels-Dieu , et reprenez vos hospices d'humanité, de cette humanité toute en paroles et en calculs , non moins froide et non moins dure que la pierre elle-même sur laquelle vous l'avez gravée.
Vous nous direz peut-être que nous sommes les ennemis de l'humanité. Oui , sans doute , de la vôtre : ennemis de tous ceux qui empruntent son
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iBiasque pour s'en passer plus aisément , et qui a ont mis le mot en faveur , que pour mieux se débarrasser de la chose ; ennemis de tous ces prétendus réformateurs, qui méprisent tout, excepté leur siècle, qui veulent tout combattre , excepté leurs vices , qui veulent tout bouleverser , excepté leur fortune j ennemis de tous ces sophistes , qui , vivant du bien des pauvres, n'en osent pas moins propager une doctrine ennemie des pauvres , et destructive nonseulement de toute bienfaisance, mais de toute humanité. Ou plutôt nous ne sommes eunemis de personne, pas même de nos ennemis, pas même des ennemis de la religion 3 nous sommes amis des pauvres , que vos maximes attristent , et que vos systèmes dépouillent; amis des malheureux, que votre doctrine désole et que votre néant déshérite, enfin amis de tous les hommes , en ne voulant que leur bonheur, en ne prêchant que pour leur bonheur, et en offrantà leur respect une religion douce , compatissante et fraternelle , qui n'aime que les pauvres, ou les riches qui se fônt pauvres à force de bienfaits et de miséricorde.
Nous parlera-t-on de ces associations de bienfaisance et de ces confraternités patriotiques , érigées sous les auspices de la philantropie ? A Dieu ne plaise que nous voulions ici manquer aux encouragemens et aux égards que méritent ces utiles institutions ! Honneur au gouvernement qui les protège ; louange à ces citoyens respectables dont le zèle le dispute aux talens: rendons-leur grâce du bien qu'ils font , et même du bien qu'ils ne
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peuvent pas faire , puisque le Père des miséricordes nous tient compte de la volonté , et qu'à ses yeux le désir est réputé pour l'action nrême. Mais que sont cependant de pareils établîssemens , anprès de ces assemblées chrétiennes, objets de nos regrets, d'où sortoient mille sources fécondes de vie etdeconsola-^ tiens? Que sont-ils auprès de ces pieuses et magnifiques fondations léguées par la charité de nos pères, où le pauvre venoit puiser , non goutte à goutte comme aujourd'hui, mais par torrens, dans les eaux abondantes de la miséricorde ? Et cette science économique tant vantée de nos jours, qu'est-ce au fond que le triste tal<;nt de spéculer sur les besoins des malheureux, qu'une science avare et durement calculatrice , qui , dans ses subtiles épargnes , marque tout juste , non ce qu'il faut au pauvre pour vivre, mais ce qui lui suffît pour ne pas mourir? Aussi , quels que soient les éloges que méritent ces nouveaux établissemens , et dussions-nous déplaire à un monde profane ami de la flatterie, nous ne cesserons de le dire : si la religion n'en est l'a me , si elle ne préside au choix des membres dont ils sont composés , s'ils ne sont cimentés par cet esprit de charité qui ne meurt point , tôt ou tard ils mourront euxmêmes , et leur peu de succès ne servira qu'à nous convaincre de plus en plus qu'où le Seigneur ne bâtit point, les hommes travaillent en vain 5 que rien ne peut remplacer la charité que la charité elle-même j qu'elle ne peut avoir sa racine que dans la foi, et qu'elle perd sa sève et sa fécondité dès qu'on essaie de la transporter sur le sol desséché de la philosophie.
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Voici donc la grande illusion de ce siècle calculateur. 11 s'est persuadé que le chef-d'œuvre de la raison ëtoit de tout résoudre dans la politique , qu'avec des lois et de la politique , il pouvoit soutenir les mœurs j qu'avec des lois et de la politique, il pouvoit créer des vertus: disons mieux, qu'avec des lois et de la politique , il pouvoit se passer de mœurs et de vertus», La religion n'a plus qu'une existence précaire et subordonnée j si l'on daigne s'occuper d'elle , c'est tout au plus comme du moyen, et jamais comme de la fin. On ne veut plus la regarder que comme un heureux préjugé , qu'il faut favoriser dès qu'il s'arrange avec nos vues humaines, qu'il faut abandonner quand il les contrarie. Finances, commerce, population, agriculture , grands et superbes mots! ils occupent tous les talens , ils appellent tous les travaux. Sans doute que tous ces importans objets méritent de fixer l'attention des sages. Célébrons ce goût de réforme qui anime tous les esprits , rendons-en même temps grâce a l'auteur de tout bien, qui , de tous ces efforts réunis , peut faire naître quelque heureux changement dans la génération présente : mais qne le siècle ne s'abuse point; sans l'influence de la religion , il ne travaillera qu'en vain au bonheur de l'humanité , il s'agiter^ en vain dans ses folles pensées ; il commencera par le faîte d'un édifice qui manque par le fondement.
Nous l'avouons ici. Chrétiens, si nos spéculations et nos savantes théories parlent au cœur de l'avare , si elles peuvent nous persuader qu'il vaut
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mieux donner que de recevoir, si elles peuvent prévenir et l'inquiétude de nos désirs et les trans* ports de la cupidité , si elles peuvent empêcher les flatteurs de calomnier auprès du trône les pauvres et les malheureux , si elles peuvent enchaîner la dévorante ambition, cette sangsue, ditSalomoxl (pROVERB. XXX, i5.) qui crie toujours d'apporter; si elles peuvent découvrir par quels homicides complots tant d'infâmes calculateurs , sous le prétexte du bien public , ruinent la patrie , par quelles iniquités secrètes , par quels mystères d'oppression le riche et le puissant ont préparé la mort du pauvre , et pour me servir de l'expression du prophète , le dévorent comme im morceau de pain (ps. XIII, i40 nous l'avouons, mes Frères,. les politiques ont tout fait, nous applaudissons à leur zélé. Mais, s'il est vrai que les richesses, sans la religion, ne sont que de nouveaux moyens de corruption et d'avilissement j si l'œil de celui qui voit tout peut seul surveiller les obscures manœuvres de la cupidité ; si tous les vices destructeurs qui escortent Topulence n'en sontque plus actifs contre les lois sévères et réprimantes,, reconnoissons l'aveuglement des modernes spéculateurs , et convenons qu'en négligeant la partie des mœurs et de la religion , ils n'ont encore rien fait pour le bonheur des hommes. Peut-être que ces vérités paroîtront dures à tant d'hommes profanes qui sont si contens de leur siècle , parce qu'ils ont intérêt que leur siècle n'aille pas mieux j à tant d'esprits follement superbes, qui s'imaginent que les sermons et les censures ne sont plus de saison : mais Tom. 3. i4
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il importe de le dire , sans jamais se lasser , tf ue sans l'esprit de Dieu paint de vertu, et san& vertu point de bienfaisance, il importe de convaincre le siècle de la stérile enflure de ses brilla ns projets, et du néant de sa fausse sagesse. Eh! qu'a donc produit cette sagesse humaine qui parle tant du progrès dès lumières? Que nous reste-t-il de tous ces frais de discussion! , et de tous ces nouveaux projets qu'elle oflFre avec orgueil au jugement des hommes? Quels fruits nous sont venus de cet arbre de la science que nous avons planté si fastueuse-* ment au milieu de nous? N'est-ce donc pas ce figuier stérile maudit par TÉvangile ? Qu'a-t-on mis à la place de ces dogmes heureux de paix et de misé-* ricorde? A cet esprit de charité , si capable d'élever l'ame , qu'a-t-ph substitué? la passion desavoir, la plus oiseuse de toutes ^ le fanatisme de la raison , le plus dangereux de tousj Tesprit de doute, le plus funeste de tousj la fureur des systèmes, la plus meurtrière de toutes^ la doctrine de l'égoïsme, cette mort de toute vertu, comme Imdifférence est la mart de toute religion. Et d'où vient que chacun s'isole, que chacun se concentre, que chacun dit, comme Caïn, Suis-je le gardien de mon frère? et que tous , dit saint Paul , cherchent avec rigueur ce qui leur appartient? D'où vient que les liens mêmes du sang n'ont plus d'autre ciment que la ressemblance des noms? que toutes les actions s'évaluent ? que chaque vertu a son prix? et que tout le commerce de la vie humaine n'est plus qu'un trafic honteux de l'intérêt qui vend, et de l'in-
0E LA CHARITÉ CHRÉTIENNE. ^tt
térêt qui achète ? N'en douton» pas , Chrétiens c'est le fruit de cette bienfaisance systématique* cette religion de pure humanité , qui ^ ne donnant à la vertu que le présent pour espérance, ne lui laisse conséquemment que l'intérêt pour toute fin : doctrine abjecte et destructive, qui, semblable à un poison lent, mine insensiblement tous les principes de la vie morale, altère d'une manière bien frappante Tesprit national , et va bientôt dénaturer le caractère du peuple le plus humain et le plus sensible de la terre.
Ainsi, que l'on arme, tantqu^on voudra , Tesprît contre la raison , ou la raison contre le sentiment toujours il sera vrai que la science enfle , et que la charité édifie ; toujours il faudra convenir qu'il y a dans notre religion un principe de bien qui ne se trouve nulle part, et que, n'eût-elle en sa faveur que cette seule preuve , la chose vaudroit bien sans doute la peine que Ion y pensât. Ah! si c'est làune fable, qu'on nous laisse cette fable qui est bonne à tout j que l'impie garde sa vérité qui n'est bonne à rien , ou plutôt qu'il laisse sa fable , et qu'il revienne à la vérité, à cet Évangile divin dont une seule ligne nous dit mille fois plus que tout le faste des discours mondains; cet Évangile qui, par un heureux accord qui n'appartient qu'à lui, secourt les pauvres par les riches , et sanctifie les riches par les pauvres , et qui seul peut nous retirer de l'abîme ouvert sous nos pas. Voilà la bienfaisance qu'il nous faut, non cette triste philosophie qui, sans la religion, n'est qu'un rêve trompeur, et pour le pauvre quelle àê^