PREMIÈRE PARTIE
Pour connoitre parfaitement la grandeur et l'excellence de la loi de Jésus-Christ, il faudroit pouvoir la suivre dans le détail de ses merveilles , et présentant à vos regards la hauteur de chaque mystère , et la beauté de chaque maxime , faire /sortir de cet admirable concours ce corps complet de vérités sublimes qui s^éclairent réciproquement | 3e soutiennent les unes par les autres, et s'em-»bellissent par leur ensemble : mais, ne pouvant vous présenter ici un si grand développement , con*tentons- nous de la saisir sous les traits ^[énéraux qui la caractérisent. J'en remarque trois princi* paux , qui la distinguent évidemment de toutes les doctrines humaines , et que le prophète a cé^ lébrés dans le plus beau de ses cantiques; sont triomphe sur les esprits , sur les âmes et sur les cœurs : sur les esprits, qu'elle dirige et qu'elle . éclaire , illuminans oculos \ sur les âmes , qu'elle change et qu^elle sanctifie, convertens animas; sur les cœurs , qu'elle console et qu'elle réjouit | Iç^tificantes corda \vs. xvui) 8, 9),
Son tribmplie sur les esprits qu'elle dirige et qu'elle éclaire. Ici qui nous dira les ignorauces et les té-^ nèbres qui régnoient avant elle? qui nous racontera les grossières ♦erreurs où s'abimoit l'esprit humain ? jSans boussole et sans règle , il alloit s'enfonçànt dans une* vaste mer de systèmes et d'opinions. Que nous avoient appris sur la science de nos devoirs les plus grands philosophes^ ût quel fruit recueillir de tous leurs beaux discours pour l'avantage de ^os moeurs? quelle lumière retirer de leurs doctes leçons? Profonds génies dans les découvertes de la nature, enfans dans les premiers principes de la vie humaine, ils n'étoient , dit saint Paul (galat* rv 5 3) , qu'aux élémens de la morale j suà ele^ mentis mundi. Quelle pitié, quand on les voit entreprendre de longs voyages pour . chercher la sagesse , et se la demander les uns aux autres comme un secret et un doute savent , étranger à la multitude ; comme si la règle de notre vie étoit si inaccessible à l'esprit huniain, que la plupart des hommes dussent en être exclus par leur état ou par leur ignorance ! Écoutez-les dans leurs écoles , voyez-les disputant sur tout et ne convenant de rien , détruisant d'une main ce qu'ils ont établi de l'autre, réduisant tout à rien en analysant tout, raffinant sur toutes les vérités, subtilisant sur les limites qui séparent le bien du mal , çt ne faisant ainsi de la science de bien vivre qu'une péi^ pible énigme , vaine pâture des discoureurs et des (Curieux. Jésus-Christ parle, et tout à coup dispajrpi^scQt c<5J| y»stes. pi^bres <jûi c9uyroie^|; tputft
i320 SCK LA MOAÂLfi CHRÉTIENNE.
IsL morale , et le problème du monde entier trouve son déooûment , et toute la chaîne de nos devoirs se déroule à nos jeux avec autant de clarté que de certitude : il parle , et à sa voix tout m'est appris 5 ce qu'il faut savoir , ce qu'il feut faire , ce qu'il faut éviter; tout ce que Dieu est par rapport à moi , et tout ce que je suis par rapport à lui ; tout ce que l'homme se doit à lui-même , et tout ce que les hommes se doivent entre eux. Et à qui l'apprend-il ? aux en fans comme aux veilrlards , aux foihles comme aux forts, aux plus petits esprits ainsi qu'aux plus puissans génies , à tous les âges comme à tous les états. Et comment l'apprend-il? sans discussions et sans étude; avec lui ou est savant dès le premier jour* Quel est donc cet enseignement qui répond à tout, qui supplée à tout , et qui embrasse tout ? Cieux et terre , écoutez; votre maître va vous l'apprendre : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur , de tout votre esprit et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même (luc, x, 27)»
Belle et grande parole! Et que ferai-je donc mainr tenant; faut-il ici la commenter ou l'adorer, l'expliquer ou me prosterner devant elle? Vous aimerez îe Seigneur, diliges : là se prend aisément une plus haute idée de Dieu, que n'en peuvent donner toutes les merveilles de la nature; là se découvre sans efibrt cette adoration en esprit et en vérité , seule digne de Dieu , cet hommage du sentitnent qni ne peut jamais nous tromper, cette reUgioa 4jj cœur qui honore le Gjcéateur bien plus p^r les
SCR LA MORALE CfiRËTlENNE. 23 f
passions qu'on sacrifie que par lés viclîmes qu oii immole} là s'imprime dans Tame cette confiance illimitée comme sa bonté , cette reconnoissance sans bornes comme ses bienfaits ; là ce zèle ardent qui fait tout pour lui plaire , qui entreprend tout pour sa gloire ; là ces nobles efforts pour imiter ses perfections , où notre volonté se confond avec sa volonté ; là enfin se prend cette piété douce qui sait calmer nos craintes sans affoiblir notre respect, et qui, abrégeant toute recherche, exclut en même temps toute superstition ; diligeSé Vous aimerez votre prochain comme vous-même ; là est anéanti d'un seul mot cet intérêt fatal qui anéantit tout ; là se réunissent à la fois tous les devoirs de la charité fraternelle , cette bonté qui prévient, cette patience qui supporte j celte commisération qui plaint, cette bienfaisance qui soulage , cette générosité qui se dépouille , là se forme cette heureuse communauté, cette grande famille d autant plus étroitement unie, que le bonheur d'un seul y fait le bonheur de tous ; là naît Taumône , trésor de grâces et de mérites, le pardon des injures qui nous assure celui de Dieu, cet amour des ennemis mêmes que la sagesse humaine, dans sa plus grande élévation, ne soupçonna jamais; toutes les vertus aimables d'où viennent tous les charmes de la société et tous les agrémens innocens de la vie , qui ôtent à l'amour-propre sa sensibi* lité , à la richesse son faste , au rang sa fierté , à la vanité st8 prétentions ; à la vengeance tous ses prétextes , et à Thumeur tous ses caprices ;
222 SUR Là MORALE CHRETIENNE.
diliges* RéiiDissez tous les principes des mœurs et tous les axiomes de la raison ; rappelez toutes les loîs de Tordre et de la justice, vous les trouverez toutes dans ce seul faisceau de lumières ; diliges. Rassemblez tous les livres et des auciens et des modernes^ fondez ensemble tout ce qu'ont dit les plus fameux législateurs de Rome et de la Grèce j leurs plus belles maximes ne sont qu'une ombre de celle-ci : Vous aimerez. Sondez enfin le cœur bumain dans toutes ses profondeurs , jamais il n'en sortira rien d'équivalent à ce grapd mot , Vous aimerez , diliges. Bonbeur des États , bonbeur des familles , bonbeur des particuliers , bonbeur de la terre et bonbeur du ciel 9 tout aboutit là , tout appartient à ces deux mots qui n'en font qu'un, Vous aimerez Dieu de tout votre cœur , et votre prdcbaîn comme vous» même. Tout ce que Jésus-Christ dira dorénavant se rapportera là , et il ne sortira pas une seule parole de sa bouche , qui ne soit la suite et la conséquence de celle-ci , diliges : c'est le précepte étendu jusqu'à l'infini, latum nimi^ (psal. cxviii, 96. ). qui suppose tous les préceptes anciens, et qui embrasse tous les nouveaux , ou plutôt c'est la plénitude et la fin de tous les préceptes (I tim. 1, 5.) j c'est cette déclaration dont parle le pro-* phète (psal. cxviii , ï3o. ), avec laquelle il n'y a plus d'ignorans, qui rend savant dès le premier jour , et donne aux plus petits la plus parfaite intelligence j c'est la clef de toutes les Écritures , c'est le commencement et la fin j c'est tout savoir, dit TertuUien (dé pr^script. cap. xiv. ), que de
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lien pas savoir davantage. Après cette parole, le chrétien n'a plus rien à chercher, ni de questions à faire : tout ce qu'elle exprime suffit , tout ce qu'elle ne dit pas est inutile; qui la met en pra-^ tique a tout fait, qui la comprend a tout compris; diliges Dominum ^ diliges proximum*
N'en doutons pas , Chrétiens j il n'y avoit qu'un Dieu qui put parler de la sorte ; celui-là seul qui voit la vérité dans la vérité , et la lumière dans la plénitude de la lumière , pouvoit fixer toute la règle des mœurs par un principe aussi simple qu'iné-^ puisable , et ramener à un centre commun toutes les lignes mystérieuses de la nature et de la reli-« gion. L'homme est trop foible et trop borné pour enfanter une morale auâsi concise que féconde j les ornemens de son langage , comme la multi-» tude de ses raisonnemens , qui paroissent d'abord être l'effet de sa force , ne sont , à le bien prendre , que la preuve de son néant, le fruit de sa misère , et c'est bien ici que l'abondance est stérilité. Voilà donc le vrai triomphe de Jésus-Christ , de n'avoir fait de tout son Evangile qu'une parole abrégée, double chef-d'œuvre de sagesse et de bonté , non moins facile à comprendre qu'aisée à pratiquer ; d'avoir humanisé sa divine doctrine , comme il avoit humanisé sa divine personne j d'avoir réglé toute la vie humaine par les maximes les plus courtes, comme il dirige l'univers par les plus simples lois, et de répondre à tout par un seul mot dans la morale , comme d'un mot il a tout fait dans la nature.
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Mais un nouveau trait d'excellence et de dîvî-« nité va briller dans la loi chrétienne , c'est son triotnphe sur les âmes , qu'elle change et qu'elle aanctifie ; conpertens animas. Les lois les plus sages ne changent pas les hopimes : elles ne les font pas bons , mais elles les trouvent tels ; elleâ ne portent avec elle ni force ni vertu pour épurer nos affections. On nous dit chaque jour qu'avec de bon-* nés lois on peut rendre les hommes vertueux , c'est un mensonge de la philosophie ; il nous faut des hommes vertueux pour faire de bonnes lois; elles entrent si peu dans notre cœur pour le changer, qu'elles n'entrent pas même dans nos maisons pour les régler, et leur observateur le plus fidèle peut être en même temps le plus^ vicieux et le plus vil des hommes. La morale des sages n'a pas plus de pouvoir ni d'efficacité; ils écrivent sur l'homme , ils dessinent ses traits , ils dissertent sur ;5es défauts , ils nous montrent ses ridicules , ils font de beaux traités sur les dangers de ses pas-* sionsjmais que peuvent pour nous rendre meil-leurs ^ et leurs savantes anatomies, et leurs brillantes enluminures? Quel homme véritablement vertueux fut jamais formé par leurs livres? et quelles armes noujs fournissent-ils contre nos vices, si ce n'est de nous apprendre à les cacher? La loi de Jésus-Christ est exclusivement la loi des âmes; elle se mêle à tous nos mouvemens pour les rectifier; elle pénètre , dit l'apôtre (hebr. iv, 12) jusqu'aux moelles et aux jointures , pour y tarir, la source des penchans corrompus; elle nous montre
SCn LA MORALE CHRÉTIENNE, 2^5
qu'il ne sert de rien de nettoyer le bord de la coupe , si le fond n'en est pur, et si la gloire des actions n'est encore plus réelle dans le cœur que dans les actions mêmes.
Nous faisons tous en ce moment , mes Frères , un acte de christianisme, moi en préchant, et vous en m'écoutant; mais si mon zèle à vous in* struire ne partoit de mon cœur pour aller jusqu'au TÔtre, si mes intentions n'étoient pas aussi pures que mes discours, et que mon but fut bien plus de flatter vos oreilles que de porter en vos âmes la parole du salut , je ne serois qu^un airain sonnant, également indigne et du nom que ]e porte, et du Dieu que je sers. Et vous. Chrétiens, si votre attention aux vérités saintes ne représente pas l'amour intime que vous avez pour elles , et le désir ardent de vous y conformer; si vous n^avez autant de docilité pour les recevoir, que vous avez d*empressement à les entendre , vous n'êtes pas plus dignes d'appartenir à Jésus-Christ , et à ses yeux vous êtes mort , quoique vous portiez le nom. de vivans (apoc. m , i.). C'est cette loi vivifiante qui seule produit en nous , non les belles paroles , mais les bons sentimens; non les belles pensées, mais les bons désirs; qui prend* toujours l'homme dans ce qu'il est, et non dans ce qu'il veut paroître , et qui , s'oSensant bien moins des crimes parce que la main les commet que parce que le cœur les conçoit , fait craindre Tintention presque autant que laction , le danger presque autant que
Tom. 3. i5
iiaô SUR LA MORALE ciïrétikniïé;
la faute , Tapparence du mal presque autant que
le mal même*
Grande et sublime destinée de FÉyangile ! il
laisse aux politiques le soin d'arranger les formes extérieures de la société, aux instituteurs la peine de polir l'homme et de le façonner pour le monde , aux écrivains l'art de le peindre avec finesse et de le définir* avec subtilité ; il se réserve un plus bel ouvrage , celui qu'aucun sage de Tunivers n'a jamais osé entreprendre, et qui n'entra même dans la pensée d'aucun homme, qu'aucun docteur n'a pu même tenter, celui de conquérir les volontés, de sanctifier les motifs , d'extirper jusqu'à leurs dernières racines les inclinations perverses, de lui ôter son cœur de pierre pour lui donner un cœur de chair, de renouveler l'homme, ainsi que parle le prophète ( PS. l, 12.), jusqu'au fond des entrailles, de le faire naître une seconde fois, et de n'y rien laisser qui ne soit digne de ce Dieu des vertus , qui l'a formé à son image. Pour conquérir le monde, il ne falloit qu'un Alexandre; pour lui donner des lois, il ne falloit qu'un Platon; pour censurer ses vices, il ne falloit qu'un Socrate ; pour le changer et le sanctifier, il falloit Jésus-Christ , il falloit ce soleil de justice qui pénètre les âmes du feu sacré de ses rayons pour y faire fleurir les vertus et fructifier les bonnes œuvres. Quelle est donc cette loi si étonnante et si nouvelle , qui ne travaille que sur l'ame , qui ne veut pas de la modestie qui est sur le front , mais de l'humilité qui est dans le cœur 3 ni de l'amitié qui
StR LA MORALE CHRETIENNE. 537
est dans les goûts , mais de la charité qui est dans les sacriûces quœnant doctrina hcea nùva, (marc.
Quel est donc ce sublime législateur qui le premier a dit que le désîr étoit un crime , le regard un adultère, et la pensée un attentat? Qui jamais, avant lui , avoit ouï parler de cette justice toute intérieure , qui , mille fois plus élevée que la gloire et plus grande que l'opinion , ne craint rien tant que d'être vue des hommes, et ne veut pas que la main gauche sache le bien^que fait la main droite ? Qui jamais, avant lui, avoit ouï parler de cette vie de l'ame , et de ce péché qui la tue en lui ôtantson innocence? Qui jamais, avant lui, avoit ouï parler de cette faim de la justice qui va toujours de vertus en vertus , et qui croit n'avoir rien ïait dès quelle peut faire davantage? Qui jamais, avant lui , avoit entendu dire qu'il fallût tellement fuir le mal, que l'on dût s'arracher l'œil et se cou* per la main , lorsque la main et Toeil en sont devenus l'occasion? Qui jamais, avant lui, s'étoit avisé de dire : Soyez parfait, comme le Père céleste est parfait? et dans quel autre cœur que dans celui de Jésus- Christ monta jamais cette haute doctrine , que rien n'est grand dans l'homme que ce qui est vrai , que rien 1:1 'est vrai que ce qui est saint, et que rien n'y est saint que ce que ï)ieu y met ; qucenam doctrina hœc nos^a ?
Rapprocherons-nous de cet homme intérieur , de cet homme sanctifié et circoncis de cœur , chef-d'œuvre unique de la morale de Jésus-Christ,
228 • SVK LA MORALE CHUÉTÎENNE.
cet homme extérieur que forme la sagesse humaine y cet homme tout en surface et en représentation, qui ne connoît de devoirs que ceux des bienséances, de vertus que les procédés, et de principes que les considérations ; ce philosophe pour le pubhc, qui n'agiroit jamais si le public ne le regardoit pas, cet homme probe de nouvelle invention, qui se croit sage parce qu'il est bien avisé, et qui s'abstient du mal, noi^ parce qu'il est mal, mais parce qu'il est nuisible j enfin cet homme moral selon le monde , plus occupé de sa réputation que de sa conscience , plus soigneux de ses démarches que de ses penchàns, et plus affligé de ses indiscrétions que de ses désordres? Vain simulacre de Tertu , il se compose, il ne se change point, il se contient, il ne s'amende point 3 il a de la ré* serve , il n' a pas de justice ; il a de l'honneur j il n'a pas de vertu ; il fait des actes de vertu , il n'est pas vertueux : tout au plus il est honnête liomme, mais il n'est pas homme de bien.
Gloire immortelle soit donc rendue à notre divin maître , qui seul a remplacé l'honnête homme par l'homme de bien , c'est-à-dire , par l'homme ]uste et saint : seul il a dévoilé ces sépulcres blanchis par la philosophie , qui ne renferment que des squelettes décharnés et des ossemens arides , vils jouets de la pourriture et des vers , et tous ces beaux parleurs de vertu, qui n'en font qu'un spectacle vain pour amuser les hommes, seul il a foudroyé cette sagesse de parade, cette morale de commande qui ne forme que des acteurs; seul
il a brise ce masque imposteur de l'honneur humain j pour élever sur ses ruines cette vertu, fille du ciel j qui ne tient en] rien à la terre; seul il lui a donne sa juste mesure, 1 éternité et l'infini; seul enfin il la arrachée des mains de l'homme où elle ne pou voit porter que des fruits corrompus, pour la transporter touleentière dans le sein de Dieu^ d'où elle tire son mérité ainsi que sa couronne.
Et maintenant , quel autre que celui dont Vœïk pénètre les abîmes , a pu créer cette doctrine qui interroge nos désirs , qui pèse nos motifs, et juge nos pensées? <juéi autre que celui qui a su mettre un frein aux vagues de la mer, a pu régler ainsi no^ mouvemens les plus cachés , maîtriser nos affections les plus intimes ? quel autre que celui aux yeux de qui tout est à nu , a pu créer cette morale qui prend toujours l'homme dans ce qu'il est, et non dans ce qu'il veut paroître? quel autre enfin que le Dieu trois fois saint , a pu nous dire : Soyez saints, parce que je suis saint?
Enfin , le dernier caractère de la morale de Jésus-Christ , c'est qu^elle réjouit le cœur , et qu'autant elle est pure et sanctifiante , autant elle est aimable et consolante; Ic^tijîcantes cor-da. Ce n'est point ici un maître impérieux qui nous en doctrine , c'est un pasteur qui nous con* duit , c'est un ami qui nous conseille , un mé'decin qui nous guérit : sa loi n'est point une science , ce n'est point un enseignement , ce n'est point une opinion , ce n'est pas même une croyiance; c'est la vie de l'ame, c'est Dieu ^sensible au
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cœur, c'est le vif sentiment du souverain bien , c'est ce mystère du don de Dieu, qu'il est bien plus aisé de goûter que de définir; c'est cette manne cachée , qui , en nous nourrissant par sa substance , nous délecte par sa suavité ; c'est cette fontaine d'eau vive et jaillissante, ainsi qu'il l'appelle lui-même (joan. iv , i40j ^^^ rafraîchit et désaltère , en même temps qu'elle lave et qu'elle purifie. Que n'ai-je sur mes lèvres cette grâce ine& fable qui étoit répandue sur les siennes, pour vous le peindre distribuant partout et ses consolations et ses béatitudes! D'autres avoieut dit avant lui : Venez à moi , et je vous apprendrai à être heureux , comme si le bonheur étoit un. art à acqué-* rir et une science à apprendre. Jésus-Christ seul a dit (matth, xi, 38, 2g.) : Venez à moi, et je vous soulagerai , et vous trouverez la paix de V03 âmes. Êtes-vous chargés du poids de vos penchans terrestres ? il vous soulagera en vous déprenant efficacement des faux charmes des créa-? tures, et en imprimant bien avant dans votre ame cette grande parole , qu'elles ne sont pas votre Dieu. Etes- vous chargés du poids de vos devoirs? il vous soulagera par cette onctioi^ secrète qui nous incline vers le bien, qui inspira tout ce qu'elle apprend , et opère tout ce qu'elle inspire , par cette grâce toute-puissante qui rend son joug aimable et son fardeau léger, Etes-vous chargés du poids de vos remords ? il vous soulagera en vous ouvrant le cœur d'un Dieu, c'est-à-dire, le cceur d'ua père, Etes-vous chargés du poîd$ ds
6£ft LÀ MORALE CflRÉTl£KnE« 33f
Tos misèreâ ? il vous soulagera en vous montrant daDs la pauirroté un trésor , dans les richesses ua ecueil , dans la prospérité une infortune. Étes-vous chargés du poids de vos maladies? il vous soulagera en s'en servant pour vous détacher de ce jcorps mortel , et affoiblir les liens qui vous attachent à la vie. Êtes-voùs chargés du poids de vos alarmes à la vue de la mort? il vous soulagera en vous montrant dans ce monde un passage , dans la terre un exil; dans la mort Fimmortalité, en vous disant qu'il est la voie , la résurrection et la vie. Enfin , êtes-vous chargés du poids de vos tribulations ? il vous soulagera en vous montrant dans les souffrances des épreuves, dans les épreuves des mérites , dans les mérites autant de litres assurés à tin bonheur sans^ fin.
Et maintenant j Chrétiens , consultez tous les oracles de la raison, et voyez si vous y trouverez rien qui ressemble à ce langage, rien qui approche de tous ces dogmes amis du cœur , avec lesquels il n'y a de malheureux que ceux qui veulient Tétre. Consultez tous les registres de la sagesse humaine , et voyez si vous y trouverez quelqu'un qui ait dit : Bienheureux les pauvres , bienheureux ceux qui pleurent , bienheureux ceux qui souffreut ; quelqu'un qui ait parlé de la soif des biens éternels , seule consolation parmi tous les biens périssables ; quelqu'un qui vous ait présenté les afilictions comme des châtimens d'une main paternelle, quelqu'un qui ait eu la sublime idée de faire tourner au profit de l'homme les malheurs
sSa SUR LA MORALE CHRÉTIENNE.
mêmes de sa conditioD ; quelqu'un enfin qui ait jamais imagine ce système admirable de la résigoation , qui rend l'iiomme à la fois et si humble et si fort , et qui , par un charme nouveau dont Jésus-Christ nous a seul découvert le secret, nous fait trouver notre bonheur dans notre malheur même. Ah! je me tourne donc vers la loi de mon divin maître j elle est bonne comme son cœur , elle est douce comme son nom. Si cette loi sainte n'eût occupé toute ma pensée , puis-je dire avec le prophète (ps. cxvin , 92. ) , cent fois j'aurois manqué de courage parmi les peines et les chagrins dont est semée ma triste vie, et peut-être aurois-je péri au jour de mon affliction : mais j^ai médité ses saintes ordonnances, et ses paroles délectables sont tombées sur mon cœur, ainsi qu'une douce rosée tombe sur l'herbe tendre ; et mon cœur soulagé a senti à Tinstant qu'il ne peut y avoir de véritables peines là où régnent la paix , l'amour et Fespérance,*
Opposerons - nous maintenant à cette morale douce et affectueuse, toute vivante d'espérance et d'amour , celte morale repoussante , comme la morgue et la hauteur des sophistes ailiers qui la professent; cette morale aride et apprêtée, toute fardée du coloris de nos rhéteurs , aussi froide que ses calculs , et aussi creuse que ses abstractions ; cette morale péniblement élaborée dans les ateliers des peqseurs , si tristement profonds; Eh! que me disent-ils ces pédagogues imposteurs? quel^
fruits retirer de leurs subtils çnseîgaemçn^ , d§
leurs isentences ampoulées ? Semblables à ces em^ piriques qui mettent tout leur baume en paroles, toute leur force en conseils , tous leurs secrets en vanteries, ils me fatiguent de maximes quand je demande des secours ; ils me renvoient à leur Marc-Aurèle , à leur Sénèque et à leur Epictète : mais qu'y vois-je , qu'une doctrine désespérante qui se croit forte parce qu'elle est dure , et héroïque parce qu elle est enflée ? Les insensés ! ils me prêchent la patience , il feroient bien mieux de me la donner ; ils me disent qu'il faut souffrir, et mon malheur est de le savoir; ils me parlent de l'injustice du sort , et c'est elle qui me désespère j de la force de la raison, et c^est elle qui m'abandonne ; de la nécessité de la mort , et c'est elle qui me la rend amère et douloureuse. Ah ! loin de pioi cette vaine et triste philosophie , qui ne m'offre jamais que des sacrifices sans dédommagemens , et des devoirs sans motifs , ou des motifs sans garantie 3 qui ne peut pas plus me guérir de mes vices que de mes maux , et , par un grossier contre-sens qui dénature l'homme , veut le rendre orgueilleux parce qu'il est foible , et arrogant parce qu'il est malheureux j et qui après ne m'avoir donné que des vertus en théorie , ne me présente qu'un repos en idée et un bonheur sans réahté, - Ainsi la morale de Jésus-Christ est la seule qui con-; sole le cœur et qui le réjouisse , la seule qui §oit conforme à nos besoinis , et proportionnée à notre foiblesse, la seule qui convienne à cette vallée de larmes, ^ notre court et douloureux pèlerinage ; c'est Itj
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morale des pauvres , des foibles , des opprimés ^ des infirmes , des mourans , de tous ceux qui sont travaillés et cliargés. Et quel est celui qui n'a pas quelque croix à porter et quelques larmes àrépandre? Mais qui peut à ces traits méconnoi^ tre l'empreinte d'une main divine? Quel autre que l'auteur de la grâce , a pu répandre sur sa loi tant de grâces et tant de douceurs ? quel autre que le père et le sauveur du genre humain , a pu si bien se faire entendre à cette grande famille de malheureux , qui est le genre humain? quel autre que celui qui fait la joie du ciel , a pu porter au fond des cœurs cette divine joie, ineflfable avant-goût de la joie éternelle? quel autre enfin que la source même du sentiment et de l'amour, a pu créer cette mo^ raie , dont toutes les paroles et les inspirations sont esprit et vie; spiritus et vita (joan, vi, 64')*
Ainsi la morale de Jésus- Christ est la lumière de nos esprits , la vertu de nos âmes, et la joie de nos cœurs 3 avec elle il n'y a plus de doutes , javec elle il n'y a plus de vices, avec elle il n^ a plus de peines. Et maintenant qui pourroit ne pas s'écrier comme ces Juifs dont parle l'Evangile (joAN. vu, 4^.) : Non , jamais homme n'a parlé comme cet homme ; jamais homme n'a élevé si haut nos sentimens, n'a plus agrandi le domaine de la morale ; jamais homme n'a creusé plus avant dans l'ame pour y découvrir ce poison subtil qui se cache jusque dans le bien , et qui corrompt jusqu'à la vertu même ; jamais homme n'a élargi davantage le cœur, et ne l'a fait aimer autant qu'il
lui est possible d'aimer? Tous lés préceptes de mo^ raie qu'on avoit ébaucliés avant lui, cet homme les a achevés; tous ceux qui n'avoient été qu entrevus; cet homme les a dévoilés; tous ceux que la maia seule n'avoit fait que tracer , cet homme les a réalisés ; et à lui seul appartenoit de donner à la fois la leçon et l'exemple. Quoi donc? et où cet homme a^t-il puisd tous ces enseignemens , et si simples et si grands ^ et si hauts et si populai-* res, et toutes ces leçons inouies, cachées jusqu'à lui à la pensée de l'homme ; unde huic sapientia hœc (matth. xiii, 54.)^ N'est-ce donc pas ce fils d'un artisan qu'une étable a vu haître ? n'est-ce pas ce fils de Marie sans éducation et sans culture , qui jamais n'apprit rien , et qui jamais n'écrivit rien? nonne hic est faber , Jilius Mariœ (marc VI, 3.)? Mais comment cet homme , qui jamais n'apprît rien , a-t-il donc mieux parlé que tous ceux qui ont tant appris? et comment cet homme, qui jamais n'écrivit rien, a-t-il donc mieux parlé que tous ceux qui ont tant écrit , et qui écriront jusqu'à la fin des siècles? quomodo scit litteras , cùm non didicerit (joan. vn , i5.)?
Chrétiens , faudroit-il encore vous le dire? et qui de vous ne sentira donc pas que cet homme n'est
pas un pur homï^e , mais le docteur venu de Dieu ,
le Verbe fait chair , . mais le Verbe de vie ; que
^a doctrine n'est pas de lui, mais de celui qui l'a
envoyé; (et que s'il n'a rien appris ici-bas, c'est
qu'il a tout appris dans le sein de son Père. Voilà
^opc ce qui m'f^ttacbe particulièrement à Ja
religion de TÉvangilej c'est l'Évangile lui-même: c'est le Testament véritablement nouveau, puisqu'il a tout renouvelé, et qu'avant lui comme après lui 5 on ne voit rien qui lui ressemble ; c'est ce <:barme divin qui dispose à devenir meilleur quî-^ conque sait le lire avec droiture; c'est cette impression de vertu qui sort de toutes ses pages , ainsi qu'elle sortoit de la personne même du Sauveur du monde : i^irtus de illo exibat (lcc. vi , 19.); c'est cet air d'innocence -et de candeur qui y brille à chaque ligne, ainsi qu'il reluisoit sur la face céleste de son divin auteur; c'est ce baume d'une onction indéfinissable , qui porte tellement en mon cœur la lumière et la conviction , que quand je n'aurois que ce livre seul pour titre de ma foi , ce titre seul me suffiroit pour être chrétien. Oui, quand la religion ne s'annonceroit point par la voix des miracles, quand le sang des martyrs n'auroit pas fécondé le champ où elle a pris naissance , ce livre tout seul ne m apprendroit pas moins que le doigt de Dieu l'a tracé : il ne me diroit pas moins que s'il n'étoit l'ouvrage de Dieu , il ne seroit jamais entré dans la pensée d'aucun homme^j je n'en resterois pas moins cou* vaincu que si le Très-Haut a dû nous envoyer son fils , son fils a dû parler comme a fait Jésus-- Christ; je n'en publierois pas moins qu'il a été puissant en œuvres et en paroles r de sorte que , comme la vérité de ses œuvres justifie ses paroles, la beauté de ses paroles, par un admirable retour, justifie la vérité de ses œuvras, et je n'ea
conclueroîs pas moins que sa morale est le plus grand et le plus beau de ses miracles j qu^elle se manifeste par sa propre lumière, ainsi que le soleil par ses propres rayons; que si la raison humaine n'a pas pu la découvrir, la fraude et l'artifice n'ont pas pu l'inventer; et que telle est sa perfection et sa grandeur, que si cet admirable code étoit Touvrage de l'homme, Dieu lui-même l'envieroit au sublime mortel qui en seroit Tauteurl Mais achevons le triomphe de la ip orale de Jésus-Christ. Nous vous avons montré son excellence et sa grandeur par les caractères divins qui . la distinguent évidemment de toutes les doctrines humaines j voyons-la maintenant non moins grande et non moins divine dans les reproches mêmes qu'on lui fait, et dans les contradictions qui sé^ lèvent contre elle : c'est mon second point.
SECONDE PARTIE
La morale de Jésus-Christ combat trop ouvertement les sens et les passions , pour qu'à leur tour les passions et les sens ne s'arment point contre elle : mais plus elle compte parmi ses ennemis de philosophes orgueilleux et d'ames désordonnées , plus elle se montre à nos yeux auguste et vénérable , et Toppositio^u même qu'ils forment avec elle devient sa plus solide et sa plus belle apologie. Si elle étoit conforme à leurs désirs et à leurs pencha ns , je la récuseroîe 3 et si je m'enoc-
^,^8 SUÎl lA MORALE CHRETIENNE.
gueillis d'être disciple de Jésus-Christ , c'est pré* cisétnept parce qu'ils ne le sont pas. Mais que disent-ils , et qu'opposent-ils donc à cette loi céleste ? Je les entends me demander comment peut éclairer les esprits , une morale qui les confond par ses mystères} comment peut réjouir le cœur , une morale qui l'attriste et le crucifie; comment peut changer les âmes, une morale qui laisse au genre humain ses vices et ses désordres. Obscurité dans ses dogmes, rigorisme dans ses préceptes , stérilité dans ses efifets , trois reproches que renouvellent chaque jour ces censeurs téméraires , mais qui vont servir à mcittre dans un plus grand jour toute la dignité et la grandeur de la divine loi que nous à donnée Jésus-Christ.
Oui , mes Frères , la morale chrétienne est attachée inséparablement à des dogmes incompréhensibles : et pourquoi ne le seroit-elle pas? pourquoi le livre de l'Évangile n'auroit-il pas ses mystères comme le livre delà nature? pourquoi Dieu seroit-il moins profond dans sa parole que dans ses opérations , et moins inaccessible à notre esprit comme législateur que comme créateur? Nest-il donc pas aussi digne de lui de captiver notre entendement que de soumettre notre cûeur? et n'a-t-il pas autant de droit d^assujettir notre raison par des mystères que notre volonté par des préceptes? C'est la gloire exclusive de Jésus-Christ dWoîr placé la foi au rang de nos vertus, d'avoir fait de la croyance aux oracles divins un devoir moral qui est le fondement de tous les autres , et comme
SUR LA MOKALE CHRÉTIENNE* 23g
le premier pas de la philosophie chrétienne. Lui seul en a créé le mot , comme il en a conçu l'idée , Jides y la foi. Seul il nous a appris à plier avec respect sous le poids de l'autorité divine j seul il a eu la gloire d'avoir soumis l'esprit à Dieu après avoir soumis le corps à l'esprit, et d'achever ainsi la perfection de l'homme , en ajoutant au sacrifice de son cœur le sacrifice de sa raison. Seul il, a dit : Bienheureux ceux qui ont cru , et qui n'ont pas vu (jOAN. XX j 22. )j et par cette fidélité aveugle à ses divins enseignemens, il nous a élevés audessus des régions où régnent les tempêtes de la dispute 3 il a dompté l'orgueil humain, ce principe secret de l'incrédulité , source de toutes nos folies et de toutes nos erreurs, et avec lui l'intempérance de l'esprit, plus dangereuse encore que rintempérance des sens , et la curiosité sans bornes que l'esprit de Thomme regarde comme sa grandeur, et qui n'est que sa maladre. Seul enfin il a trouvé le secret de doubler nos forces pour accomplir tous nos devoirs , en nous faisant pratiquer, parce que Dieu l'ordonne , après nous avoir fait croire, parce Dieu Ta dit; hœc dicit Dominus. Ainsi ces dogmes, bien loin de nuire à la morale, ne servent qu'à la fortifier et qu'à agrandir son domaine. Par la foi , ils nourrissent l'espérance, et par ce surcroît d'espérance ils raniment la charité. En augmentant ma dépendance , ils multiplient pour moi les moyens de sanctification ; ils me donnent une plus haute idée de Dieu , ils jne pénètrent plus vivement de sa justice comme
de sa bonté j ils ttie remplissent de l'infîm , ils échauflfent rnoa cœur par de nouveaux bienfaits j tantôt ils me retiennent par la crainte, tantôt ils m'attirent par l'amour , et il n'en est pas un qui ne m'encourage par quelque exemple , ou qui ne m'instruise par quelques leçons , ou qui ne contente mes désirs par quelque promesse. Leur obscurité même n'est pour moi qu'un bienfait de plus: ils m'apprennent à me prosterner devant Dieu comm« vérité souveraine ; ils me montrent qu'il y a une règle suprême, plus inébranlable et plus ferme que nos timides raisonnemens j. ils répandent sur la loi sainte je ne sais quel voile auguste et <juelle majesté vénérable qui la distingue évidemment de toutes les autres lois, et, me faisant aimer cette docte ignorance que produit la docilité, il me font sentir que le grand et le véritable moyen d'adorer la vérité , c'est de la croire. Ainsi la foi soutient la morale, tandis que la beauté de la morale prouve invinciblement la foi; et comme je ne puis m'empêcher de croire au céleste docteur qui m'enseigne à si bien vivre , je ne puis que bien vivre en croyant à ces mystères ineffables qu'il lui plaît de me révéler. Qu'il est donc beau et ravissant ce code de la loi chrétienne, où rien n'est oisif, où rien n est écrit pour le stérîle ornement de la pensée , et où tout fructifie pour l'instruction et l'édification! Il est clair dans les préceptes parce qu'il faut les pratiquer; il' e^t obscur dans les dogmes parce qu'il faut les adorer, et, faisant ainsi de ses lumières , comme de ses ténèbres ,
SUR LA. MORALE CHRETlENNi:. :i^t
' une double source de mérites et de vertus , il n'est pas moins addiirable dans ce qu'il nous découvre que dans ce qu'il nous cache; sicut tenebrœ ejus ^ ita et lumen ejus (ps. cxxxviu, i2.)* Ainsi , Chrétiens , lorsque vous entendrez les nouveaux professeurs de morale naturelle vous demander d'un ton très-dogmatique à quoi servent les dogmes, et pourquoi il faut des dogmes à la morale , répondez-leur qu'il faut des dogmes à la morale pour la fixer , pour l'arracher à l'arbitraire 5 afin que personne ne se donne le droit de la juger , de l'interpréter à son gré , et de l'appeler en cause au tribunal de sa propre raison : répondez-leur qu'il faut des dogmes à la morale, parce que l'homme nest fort que de sa croyance, et qu^il agit , non d'après ce qu'il pense , mais d'après ce qu'il croit; parce que celui qui ne croit rien ne pratique rien , et que si la foi est morte sans les œuvres , ainsi que dit l'apôtre (jac. n, 20.) , les œuvres meurent si elles ne sont vivifiées par la foi. Quand ils vous disent qu'il faut prêcher la morale , et non le dogme , parce que la morale est tout , et que les dogmes ne sont rien , répondezleur que les dogmes sont tout , en ce sens que la morale n'est rien sans les dogmes , parce qu'elle perd alors son poids et son autorité , et que là où l'autorité cesse , l'obligation disparoît. D'où vient que , parmi tous nos- sages , on voit si peu de vertus et de sagesse? c'est que leur morale est sans dogmes, et par conséquent sans autorité: c'est que , chargés de se faire à eux-mêmes leur
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a^2 SUR LA. MORALE CHRÉTIENNE.
propre catéchisme , ils en prennent ou ils en laissent tout ce qui leur convient, et que, devenus à eux-mêmes leur propre juge et leur propre législateur , ce n'est plus leur morale qui commande à leurs passions , mais leurs passions qui commandent à leur morale. D'où vient encore que Ion voit parmi eux autant de morales qu'il y a de têtes , autant de morales qu^il y a de systèmes , autant de morales qu'il y a de caprices? c'est que leur morale est sans dogmes, et par conséquent sans stabilité , et que n'étant plus retenue par cette croyance commune qui subjugue tous les esprits , elle se noie dans un déluge de paroles et dans un chaos d'opinions , où Tintérét trouve tout ce qu'il veut , le plaisir tout ce qui le flatte , et la cupidité tout ce qui la conteste.
Voilà donc une nouvelle preuve de la divinité de la morale de Jésus-Christ; c'est qu'elle est dogmatique et par conséquent révélée , c'est qu'elle est positive et par conséquent sanctionnée , c'est qu'elle est consacrée par des mystères ineffables qui font corps avec elle , et qui en sont inséparables : de sorte que , comme on ne peut toucher à un seul dogme , on ne peut omettre ni altérer un seul précepte , et qu'il n'y a pas plus de composition à faire avec les devoirs qu'avec les mystères ; harmonie et enchaînement admirable , qui ne se trouve que dans la loi de Jésus-Christ , et qui , en l'arrachant par là au domaine de l'homme , la fait participer toute entière à la souveraineté de Dieu!
Mais c'est peu de censurer l'obscurité des mystères qu'elle nous proprose de croire , on veut encore condamner l'austérité des maximes qu'elle établit : on ne voit plus en elle qu'une doctrine exagérée , qui , à force d'outrer les devoirs , les rend impraticables , et qu'un rigorisme odieux qui dénature l'homme pour le trop élever. Comment fuir le monde , et dire anathème à ses joies? comment porter sa croix , et se renoncer soimême, contrarier en tout la nature et les sens, ne vivre que de sacrifices? De tels efForts sont-ils donnés à l'homme? ce combat éternel de nousmêmes contre nous-mêmes est-il donc compatible avec nos tristes fragilités ? et si Jésus-Christ n'a pas cru parler à des anges , comment n'a-t-il pas vu que ses dures vertus ne sont que des excès ? et ses devoirs crucifians qu'un joug intolérable?
Vain sophisme , qui ne sauroit faire illusion qu'aux âmes corrompues , trop aveugles dans leur propre cause pour connoître que ces commandemens , qui paroissent si fort au-dessus de l'homme , sont néanmoins faits pour l'hQmme 3 que tout ce qui paroît en eux excès n'est que sagesse 3 que tout ce qui nous semble ici une exagération n'est que proportion i et qu'enfin la morale de Jésus-Christ est si éminemment raisonnable dans ce qu'elle a de plus austère et de plus rigoureux , que quand même on n'en voudroit pas faire sa religion , il faudroit encore, pour être heureux 3 en faire sa philosophie.
Et d'abord la morale chrétienne nous ordonne ^
544 SUR tA MORALE CHRÉTIENNE.
ii est vrai , de fuir et de mépriser le mt)nde , et Jésus-Christ est le premier législateur qui l'ait dît. Aucun moraliste, ayant lui, n'aroit parlé du inonde dans le sens où il l'a prîsj ni l'idée ni le mot ne se trouvoîent nulle part : c'est Jésus- Christ qui a créé l'un et Tautre j c'est lui qui le premier l'a nommé , mundus , le monde j c'est lui qui le premier a dit qu'il n'étoit pas de ce monde, que ses disciples n'étoient pas de ce monde, et que nous devions nous hâter de sortir de ce monde. Mais cette morale qu'a-t-elle donc de si triste et de si outré? Une fois démontré que l'ame est immortelle, est-il rien de plus raisonnable que de n'estimer qu'elle , de ne donner de la valeur qu'à ce qui ne meurt point? et si le cri de l'univers nous apprend qu'il est une vie future , qu'y a-t-il de plus naturel que de ne pas s'attacher au présent? qu'y a-t-il de plus digne d'un esprit élevé que de se bien convaincre qu'il ne faut pas s'attacher au monde , puisque nous sommes plus grands que le monde j que tout bien qui ne va pas audelà du monde n'est pas un bien; qu'il ne faut pas demeurer dans un monde qui ne demeure à personne ; et qu'enfin , si aujourd'hui c'est le monde y, demain c'est l'éternité? Quelle sagesse peut égaler cette sagesse ? Si le suprême bon' sens existe quelque part, où peut-il se trouver que là? et s'il est sur la terre un véritable philosophe , n'est-ce pas le chrétien , qui , usant de ce monde comme n'en usant point , et ne donnant un prix réel qu'à ce qui est réel, se met constamment en état de
se passer des choses vaines et fragiles ? Voilà cependant la borne insurmontable que la sagesse humaine ne sut jamais franchir. Elle a bien pu nous dire quelquefois de mépriser le Inonde , mais c'est quand il nous méprise j de le quitter , mais c'est quand il nous quitte : jamais eUe n'a dit de le haïr quand il nous loue , de le fuir quand il B0U3 sourit, de l'éviter quand il nous appelle; elle ne va pas jusque-là : Jésus-Christ seul nous a appris à le mépriser parce qu'il est méprisable , et à s'en détacher parce qu'il est périssable. La morale humaine a pu nous dire qu'il faut fuir le monde parce qu'il est vain , capricieux , inconstant j Jésus-Christ seul a dit qu'il faut le fuir parce qu'il nous corrompt et qu'il nous trompe. Enfin 5 la morale humaine a pu nous dire : Que sert à l'homme d'acquérir des richesses s'il vient à perdre son repos, et de gagner des villes s'il vient à perdre sa santé? Jésus-Christ seul a dit : Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son ame (matth. xvi, 26.)? Admirable sentence , qui n'a pu partir que d'un Dieu plus élevé que le monde! magnifique parole, .qui ne peut appartenir qu'au Père du siècle futur, et qui d'un trait sépare à jamais sa morale de tous les documens humains , mettant entre eux toute la distance qui se trouve entre l'ame et le corps, la terre et le ciel , le temps et l'éternité l
A ce mépris du monde Jésus-Christ ajoute encore le mépris de soi-même, le renoncement à isoi-même ^ abneget semetipsum (ihid* 29.) : maxime
a46 SUR LA MORALE CHRÉTIENNE.
inouïe dans l'histoire de la morale ! On ayoit bien TU avant lui les héros du paganisme renoncer aux plaisirs par misanthropie, aux embarras du siècle par amour de l'indépendance , aux richesses et aux honneurs par faste et par orgeuîl; aucun n'ayoit appris à se renoncer lui-même. Les plus sages d'entre eux avoient bien dit , Abstenez-vous , ab-^ Stine : abstenez-vous de la volupté qui vous use , de l'intempérance qui abrège vos jours, de l'ambition qui vous empêche de jouir ; et par cette abstinence mensongère i]s ne faisoient qu'un misérable échange d'une passion contre une autre passion , d'un vice contre un autre vice. Jésus- Christ seul a dit : Renoncez-vous; et par cette seule maxime il nous a révélé tout le secret du cœur humain, tout le mystère de notre nature. Jlenoncez-vous , parce que tout ce qui est en vou§ n'est que misère et corruption , et que tout , jusqu'à vos vertus , est infecté du vice de votre origine ; renoncez , non à votre bonheur , non à votre bien-être raisonnable, non à la vraie charité que vous devez avoir pour vous, mais à cet amourpropre qui vous fait le centre de tout, et à cette idolâtrie de vous-même, qui est toujours en opposition avec vos devoirs , et qui , faisant votre malheur , vous empêche en même temps de faire le bonheur des autres; abneget.
Or , en quoi cette morale est-elle si outrée et si excessive? N'est-il donc pas souverainement raisonnable de haïr ce moi humaiq qui est si haïssable , de renoncer à ce qui est nuisible , et d'atr
taquer ainsi tous nos yices et tous nos désordres jusque dans leur principe? Nous concevons sans doute que ce renoncement soit le scandale des faux sages , et que . des hommes qui s'aiment tant , et qui peut-être s'estiment davantage ^ trouvent étrange une doctrine qui, fondée sur l'humilité et le mépris de soi-même , déshonore si fort cette idolâtrie de leur propre personne , qui est tout le secret de leur philosophie : mais c'est précisément ce qui fait le triomphe de la morale de Jésus-Christ , c'est sa gloire suprême d'être toute fondée sur le principe, inconnu avant lui, de la dépravation originelle , et d'avoir seule appris aux hommes que pour vivre à la vertu il faut mourir nécessairement à soi-même. Voilà donc ce qui justifie * ce magnifique paradoxe de l'ahnégation chrétienne , qui paroît forcer la nature et qui est tout dans la nature , qui surpasse le sens humain et qui est parfaitement assorti au coeur humain , et qui , par une contradiction suhlime dont on ne peut troU'ver qu'en Dieu seul le principe et la solution , fait que rhomme se sauve en se perdant , et en se renonçant se retrouve.
, Cette morale sainte va encore plus loin , et elle veut que toutes les passions soient immolées sans réserve. Mais est-ce là encore une doctrine outrée et excessive? N'est-il pas souverainement raisonnable de réprimer sans relâche tous ces tyrans de notre cœur qui nous tourmentent sans relâche , d'aller toujours de combats en combats , comme les passions vont toujours de désirs en désirs^ et
a^8 SDR LA MORALE CHRÉTIENNE •
de n'avoir pour elles aucun ménagement , comme elles n'ont aucune mesure? Montrez-moi un terme où la volupté ne veut plus se contenter, où la vanité ne veut plus jouir, où l'avarice ne veut plus amasser, où l'ambition ne veut plus monter , un terme enfin où les passions s'arrêtent , et nous pourrons marquer celui où l'on peut cesser de les combattre. Insensés que nous sommes! nous vou-r drions que Jésus-Christ eût composé pour ainsi dire avec elles , et nous ne voyons pas que l'indulgence les irrite , et que toute réserve les rend plus indomptables 3 c'est le grand vice de la sagesse humaine de chercher tout au plus à les apprivoiser , et à les tempérer les unes par les autres. Pauvre et misérable philosophie , qui croit . par là .se jouer avec les passions, sans songer qu'elle n'en est que le jouet et la victime! Mais Jésus-Christ , plus sage que tous les philosophes , nous a mis en main le glaive qui doit les immoler sans pitié j il nous a appris que son royaume souflFre violence , et que ce n'est point en les endormant, mais en les combattant à force ouverte, que l'on peut parvenir à s'en rendre le maître. Il faut sans doute un pénible travail pour soutenir ce long combat; mais tous ces douloureux eiForts peuvent-ils bstlancer l'inefFable plaisir que donne la victoire? Il en coûte sans doute pour réprimer sans cesse d'indociles penchans ; mais n'en coûte-t-il rien pour être leur escUve? Notre grande erreur, c'est de regarder comme un malheur le devoir qui ^Qv^ çist imposé dé leur feire upe guerrç éternelle ,
DE LA CHARÎtÉ chrétienne^ ^249
et de ne pas sentir que c'est un bien plus grand malheur de leur céder sans résistance; c'est de ne jamais envisager que ces luttes pénibles que ]k)us prescrit la loi , et de ne pas songer aux inquiétudes et aux tourmens dont elle iious délivre ; c^est de ne peser que le moment si doux où la passion est satisfaite , et de ne pas penser à ses suites amères et à ses cruels repentirs. Placez d'un côté cette ame saine , toujours maîtresse d'elle^ même, et à laquelle une heureuse habitude aplanit chaque jour le chemin de la vertu j placez de l'autre ce cœur agité de mille passions , auxquelles il est contraint d'obéir, taût elles sont impérieuses; qu'il ne peut assouvir, tant elles sont insatiables 3 qu'il ne peut accorder , tant elles sont incompatibles! et jugez si Jésus-Clirîst -n'a pas plus fait pour l'homme en FaiSranchissant de l'empire fatal die la chair et du sang , que s'il l'eût laissé l'esclave de ses penchans sans frein et le triste jouet de ses désirs sans règle.
Mais une telle morale est-elle praticable? Chrétiens , demandez -le à ceux qui la pratiquent; demandez-le à votre propre cœur , il vous dira que vous pouvez faire tout ce que font tant d^autres; demandez-le à Jésus-rChrist , il vous dira que vous pouvez tout par la prière qui obtient tout, et par sa grâce qui soutient tout, et que sa croix porte ceux qui la portent; demandez-le au monde luimême , il vous dira que l'Évangile n'exige rien de plus pénible et de plus dur que ce que chaque jour yous faites pour les hpmmçs. Et votre vie
qu'cst-elle au fond qu'un martyre continuel et un entier renoncement ? qu'est-elle qu'une servitude éternelle et une chaîne de sacrifices plus doulou.reux les uns que les autres? Sacrifiez -jn^oî vos plaisirs , dit la santé ; sacrifiez-moi la santé , disent les plaisirs ; sacrifiez-moi le repos , dit la fortune î sacrifiez-moi la fortune , dit l'amour du repos j sacrifiez-moi vos veilles , dit la renommée; sacrifiez-moi vos geâts et votre liberté , dit Topipîon , dit l'envie de plaire , dit le tyran qu'on appelle la mode 3 partout sacrifices et toujours 2iacrifices« Contraignez- vous autant pour vous sanctifier que vous le faites pour vous corrompre et pour vous perdre j prenez seulement pour Dieu autant de peine que vous en prenez pour le monde , et Vous voilà chrëtiens.
Ainsi la morale de Jésus-Christ a seule réuni la plus haute sagesse à la plus haute perfection ; ainsi elle seroit toujours un chef-d'œuvre de raison , quand elle ne seroît pas un chef-d'œuvre de sainteté; ainsi s'évanouissent ces reproches de perfection imaginaire, que lui font tous ceux qui n'imaginent rien au-delà des sens , et de morale impraticable que lui font tous ceux qui n'osent pas la pratiquer; ainsi cette séyérilté et cette perfection, que l'on appelle outrée, devient elle-niême le plus beau titre de sa gloire , une preuve déplus de sa divinité, Non^ jamais l'homme n'auroit pu s'enseigner à luimême une telle doctrine , jamais l'homme amateur du monde n'auroit dit anathème au monde , jamais l'homme amateur des plaisirs n'auroit condamné
SCR LA MORALE CHRÉTIENNE. a5l
les plaisirs , jamais rhomme amateur de lui-même n'auroit donué à ses peuchans un démeuti aussi formel, et n'aoroit prononcé un tel arrêt contre lui-même. Plus cette morale est dure , sévère , incommode , terrible aux sens et fiitale aux passions j plus elle nous convainc que les passions ne Font point faîte , que la chair et le sang n'ont pu la révéler , et qu'elle n'a pu être introduite , propagée et conservée dans le monde que par celui qui tient le monde dans sa main, et qui, quand il lui plaît 9 ou le crée ou le brise , ou l'instruit ou l'aveugle , ou le perd ou le sauve.
Mais pourquoi donc cette morale, si sublime dans ses préceptes et si puissante , dans ses motifs, produit-elle si peu de justes dans le christianisme? pourquoi, depuis que Jésus-Christ adonné sa loi à l'univers , l'univers est-il aussi corrompu qu'il l'étoît auparavant? Elle se vante d'enchaîner les passions , et toutes les passions régnent encore avec empire ; de corriger les vices , et les mêmes vices triomphent; déplacer en nos coeurs le vif amour de la justice , et cet amour , bien loin de se fortifier , s'aSbiblit chaque jour. Est-ce donc là tout le fruit des enseignemens d'un Dieu? est-ce le grand œuvré que de voit opérer sa mort et son ministère? Ainsi parle l'impie, dans le dessein de nous donner l'Homme- Dieu comme un réformateur qui n'a rien réformé , comme si l'univers entier n'étoît pas son irréfragable témoin , et que tout sur la terre ne racontât pas sa gloire , ainsi que dans le ciel tout raconta pelle du créateur. Nous depiapdons où sont Ic^
a^2 SCR Ï^X MORALE CHaETlENNE.
fruits et les succès de sa mission • Ingrats , ouvrez les yeux} n'est-ce pas sa loi sainte qui a civilisé les nations les plus barbares, et les a toutes réunies , malgré la distance et des temps et des lieux, dans les liens de la même foi , de la même espérance et de la même charité? n'est-ce pas elle qui , s'élevant du sein d'un peuple obscur et sans aucun secours humain , a su enchaîner à son char et l'orgueil des Césars , et la fierté des sages ? n'est-ce pas çlle dont la vive lumière a dissipé la longue nuit de la superstition , et dont la force victorieuse a détrôné les immortels ? n'est-ce pas elle qui a fait succéder aux sacrifices inhumains un sacerdoce pacifique , une hostie pure et sans tache? n'est-ce pas elle qui , en proclamant la liberté des enfans de Dieu, a brisé les liens de l'esclavage , du même coup dont elle a frappé les idoles? n'est-ce pas elle qui a comblé ou du moins adouci les intervalles des rangs et des conditions, en frap*pant d'ana thème lès richesses et les plaisirs, en rendant Tinfortune sacrée et la pauvreté respectable ? n'est-ce pas elle qui , en consacrant l'au* torité , nous a donné des maîtres plus humains et des sujets plus fidèles? n'est-ce pas elle qui, en sanctifiant le mariage , en a rendu le lieu plus fort , et la société plus douce? Ce qu'elle fait, ingrats! il a sans doute disparu ce spectacle enchanteur que le christianisme offrit dès son berceau à la terre étonnée. Hélas ! il ne sont plus ces heureux temps où l'on comptoit autant de justes que l'Evangile avoit d'enfans j mais n'en reste-t-il pas
encore assez pour admirer le doigt de Dieu , et reconnoître la mission de son Fils, adorable? On -voit sans doute , comme ayant Jésus-Christ , des hommes avilis par l'amour du gain , et possédés par le démon de l'avarice ; mais nous voyons aussi ce qu'on n'a jamais vu que depuis sa loi sainte, des hommes détachés de tout, qui, n'ayant que Dieu pour trésor, font des vœux pour la pauvreté, comme les ambitieux en font pour la fortune. On voit sans doute, comme avant Jésus-Christ, des hommes enivrés du désir de la gloire et de la vanité, s'agiter dans les ajQfaires et s'abîmer dans les intrigues; mais nous voyons aussi ce qu'on n'a jamais vu que depuis sa loi sainte, des hommes s'enfoncer dans la retraite pour ne converser qu'avec Dieu, et des mondains quitter le monde, ou n'y rester que pour en être l'ornement et le modèle* On voit sans doute , comme avant Jésus-Christ, des esclaves des sens s'avilir sous l'empire de la volupté , et ne connoître d'autre maître que leurs penchans , ni d'autre Dieu qu'eux-mêmes j mais nous voyons aussi ce qu'on n'a jamais vu que depuis sa loi sainte , des anges dans des corps mortels, et des âmes sublimes qui régissent toutes leurs passions par le frein de la tempérance. On voit sans doute, comme avant Jésus - Christ , des sages orgueilleux qui se déshonorent par la bassesse de leurs mœurs, qui ne parlent que de vertu en renversant tous les principes , et qui , tout concentrés dans leur vil égoïsme , font le mal sans remords ou le bien sans mérite 3 mais nous
voyons aussi ce , qu'on n'a jamais vu que depuis sa loi sainte , des esprits humbles et dociles , s'honorant de leur soumission , abaissant toutes leurs lumières devant la majesté de Dieu , et par la grandeur de leur foi s'élevant au-dessus de leur vertu même. Ce qu'elle fait! eb quoi! vous nous parlez sans cesse des vices honteux de tant de faux chrétiens , parlez-nous donc aussi des sublimes vertus de tant d'ames fidèles. Est-ce par ceux qui abandonnent l'Évangile , ou par ceux qui Tadorent, qu'il convient de le juger? Qu'il y ait un si grand nombre d'hommes pervers et corrompus au sein même du christianisme , j'en gémis bien plus encore que je ne m'en étonne , les hommes étant ce qu'ils sont; mais je n'en suis que plus frappé d'admiration à la vue de ces grands cœurs , de ces héros vraiment évangéliques. Un seul disciple de Jésus- Christ , plus grand que le monde entier par l'élévation de ses sentimens , et se plaçant au-dessous du dernier des hommes par sa profonde abnégation , honore plus ma foi , quQ la foule des prévaricateurs ne l'avilit et la dégrade. Ce qu'elle fait! tout le bien qui se fait encore chaque jour : nommez une bonne œuvre qui ne soit pas la sienne , un établissement utile qui ne lui doive son exis^tence. Ce qu'elle fait ! tout le bien que vous ne faites pas , tout celui que sans elle vous ne pourriez pas faire. Ce qu'elle fait! hé bien! voyez ce que vous faites depuis qu'elle -ne fait plus rien; voyez ce que nous devenons depuis qu'elle a perdu sur nous son influence et son empire» Ce qu'elle
StVi LA MORALE CHRÉTIENNE. ^55
fait! hé bien! mes Frères, puisque vous le voulez, elle n'est plus qu'une ombre d'elle-même , ses antiques vertus on entièrement disparu ; ces chrétiens , qui d'abord n'étoiçnt qu'un cœur et qu'une ame , ne font plus que se supplanter et se nuire ; ces chrétiens , qui étonnoient les tyrans par leur intrépidité , ne sont plus que des lâches qui tremblent devant le monde j et ces chrétiens, si élevés au-dessus de l'intérêt, ne sont plus que des âmes abjectes qui n'ont d'autres principes que l'argent, d'autre morale que l'argent, d'autre honneur et d'autre religion que Targent. Mais que conclure de cette triste décadence contre la loi de Jésus-Christ? est-ce sa faute, est-ce la nôtre? est-ce la honte du maître , est-ce l'opprobre des disciples ; quel est donc ce prodige nouveau , qu'une morale, qui a changé le monde, ne puisse nous changer nous-mêmes? Ce qu'elle fait! quoi donc! nous dédaignons de nous servir de ce guide céleste , et nous osons lui faire un crime de nos «propres égaremens, nous refusons de prendre ce remède divin, et nous osons nous plaindre de n'être pas guéris! Lorsque nous abandonnons la cause, nous demandons où est leffet ; et quand , à force de raison et de philosophie , nous ressuscitons les mœurs païennes, nous osons triompher de la chute rapide des vertus chrétiennes ! Eh! qu'importe au fond à sa divinité ce qu'elle fait, pourvu que ce soit la seule qui puisse faire , et la seule sans laquelle rien ne se fait? En est-il moins vrai que tout ce que vous pouvez dire et d'utilie et de beau ,
^^6 5ttl' LA MORALE CHRÉTIENNE.
Jésus-Christ l'a dît avant vous, qu'il Fa dit mieux que vous , et que sans lui vous ne l'eussiez jamais dit? en est-il moins vrai (Ju'il n'y a aucun homme de bien qui n'ait intérêt de la défendre , comme il n'y a aucun libertin qui n'ait intérêt de la combattre ? en est-il moins vrai que ceux qui n'en veulent pas pour eux-mêmes la désirent pour les autres? que les pères la désirent pour leurs enfans, les enfans pour leurs pères , les maîtres pour les serviteurs, les serviteurs pour leurs maîtres, les monarques pour leurs sujets, et les sujets pour leurs princes? en est-il donc moins vrai que si elle étoit universellement pratiquée , l'âge d'or des poètes seroit réalisé , et que le ciel descendroit sur la terre?
Mais vous , injustes détracteurs d'une morale toute sainte, que prétendez-vous faire? qui êtesvous , d'où venez -vous, au nom de qui nous parlez-vous , et quel est donc votre Evangile ? Prétendez-vous nous en donner un autre plus efficace et plus puissant ? auriez-vous par hasard quelque chose de mieux à nous dire? Mais si la morale de Jésus-Christ ne fait rien, qu'attendez-vous donc de la vôtre ? si la morale où tout est frein pour les passions , les contient si difficilement , qu'attendrons-nous de celle qui les favorise et qui les justifie? si la morale qui fait les saints ne suffit pas pour arrêter le débordement de nos mœurs, que faut-il que nous espérions de la morale qui fait les libertins et de celle qui fait les brutes? Prétendriez-vous étouffer l'égoïsme avec votre intérêt personnel ,
StK t MOfiAtE CHUÉTlENlïEtf 2i5j
rendre plus saints les mariages avec votre divorce? et viendrez-vous , au nom de la raison, sommer la volupté de fléchir, et l'avarice de se rendre? Mais si vous ne savez pas ce que vous voulez faire ^ voyez au moins ce que vous avez fait, voyez ce qu'ont produit tous ces catéchismes nouveaux A savamment analysés , dont vous avez empoisonné nos collèges; voyez ce que devient cette jeunesse malheureuse, à laquelle vous apprenez à discuter tous les premiers devoirs ;. voyez cette pourriture morale qui à gagné tous les états, et qui ne laisse plus rien d'entier dans le corps social ; voyez les campagnes le disputer aux villes en vices calculés et en corruption raisonnée. Grâce à vos leçons , tout dépérit , tout tombe : à des crimes sans nom ont répondu des malheurs sans exemple 5 à une présomption sans bornes doit répondre une corruption sans remède ; à une génération avilie va succéder une génération barbare ; et tel est l'excès de nos maux , que des enfans plus coupables que leurs pères ne nous promettent que des neveux plus coupables encore.... Sainte loi de Jésus-Clirist , êtes- vous assez vengée? misérables humains, sommes-nous assez punis?
Ainsi la loi de Jésus-Christ triomphe également, et par le bien qu'elle a fait , et par le bien qu'elle ne fait plus , et par l'abîme d'où elle nous a tirés , et par labime où elle nous laisse. C'est sa gloire suprême , dit saint Augustiù , de réjouir le monde par l'abondance des vertus quand on se livre à sa lumière^ ou de l'abandonner aux plus tristes
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excès quand on refuse de la suivre ; c'est la plus grande preuve de sa. diviDité que tout lui serve également, et les miracles qui la prouvent, et les scandales qui la justifient 3 le fidèle est rempli de consolation quand, à la vue décès scandales^ il s'écrie avec le prophète (ps. cxviïi, 126, 127.): Les impies , ô mon Dieu , ont abandonné votre loi, et c'est pour cela que je l'ai aimée, c'est pour cela que je l'adore j plus ils la blasphèment , et plus )Vn sens le prix; plus \e suis pénétré de sa ravissante beauté et du besoin que nous avons de sa lumière , et plus je reste convaincu de tout ce qqe le monde perd en n'écoutant qu'une raison toute profane, et de tout ce qu'il se refuse àlnixnême en se refusant à la grâce et à la loi de Jésus-Christ*
C en est donc fait , divin législateur des hommes , vous serez désormais notre flambeau et notre guide; et où irions^nous donc ^ Seigneur ? vous seul avez les paroles de la vie éternelle. Que tous les maîtres et les docteurs se taisent devant vous. Les insensés! ils ne m'ont raconté que des fables aussi nuisibles à ma vertu que contraires à mon bonheur; mais votre sainte loi est toute grâce et toute vérité : elle contente ma raison , elle ennoblit mon ame, elle pacifie mon cœur. Âh! quand le ciel ne m'ordonneroit pas de la suivre , mes seuls besoins m'entraîneroient vers elle. Je la chanterai donc sans cesse cette divine loi , plus suave que le miel , plus désirable que les trésors; cette loi toute puissante, dont un seul mot prononcé avec simplicité rend plus
SUR LA MORALE CHRETIENNE. nS^
fort contre les passions que toute la sagesse du mon-< de : je veux la méditer sans cesse j je veux l'honorer par mes œuvres , afin qu'après avoir été ma règle et mon soutien dans les écueils de cette vie , elle soit mon espoir et ma consolation dans mon dernier moment* Ainsi soit-il*
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