SUR LA PROVIDENCE- JJ
agit, chaque membre fait ses fonctions, et l'œil ne dit pas à la main : Je n'ai pas besoin de vous. D'où vient donc que, dans le corps de la société , tout se trouve désuni? d'où vient que ce qui est fait pour agir reste dans le repos, que ce qui est né pour servir aspire à commander , que tous sont soulevés contre leur condition, et que chacun, au lieu de concourir au bien commun par ses efifortS| déplace tout par sa malice? O mon Dieu! nous trompons toutes vos vues, nous traversons toua vos desseins , nous nous faisons un jeu de vos ar-. rangemens suprêmes; partout notre volonté est à la place dé la vôtre , nos frivoles projets à la place de votre sagesse; et tandis que nous pervertissons l'ordre de vos conseils , nous osons élever contre vous nos plaintes téméraires. Levez- vous donc, Seigneur , jugez vous-même votre cause , et confondez ces insensés qui, trouvant plus facile de disputer contre votre sagesse que de la seconder, gouvernent tout sans vous, et osent dire ensuite que vous ne gouvernez plus rien ; qui taxent votre ouvrage d'énigme, parce que leur vie n'est qu'un chaos, et qui supposent toujours que vous allez au hasard , parce qu'ils vont eux-mêmes sans principe et sans règle.
Ce que nous disons des désordres qui troublent et déshonorent la société s'applique naturellement aux misères particulières dont chacun se prévaut pour murmurer contre la Providence. Oui , le mal que nous souffrons , comme celui que nous faisons, vient également de nous, et la Providence n'est
Tom. 3. 2L
iS SUR LA PROYlDENClÉf^
pas moins absoute de nos afflictions qne dfé tio^ désordres. Vous êtes malheureux! mais pourquoi? La Providence n'a-t-elie pas mis entre vos mains tout ce qa'il faut pour le bonheur? na-t-elle pas rendu aisé tout ce qu'elle a rendu nécessaire ? Le Trai contentement est-il placé si haut , que vous ne puissiez y atteindre? Faut-il donc tant de frais pour contenter les vrais besoins? Est-il si difficile de goûter des joies pures et d'innocens plaisirs? La paix et le repos sont-ils des biens si chers, que vous ne puissiez en jouir? Est-ce la faute de la Providence si nous cherchons le bonheur où il n'est pas , si nous sommes misérables par nos foibles inquiétudes; si , rassasiés de &ux plaisirs , nous ignorons les véritables , si l'abus que nous faisons de la vie nous la rend à charge j si celle que nous nous composons n'est qu'un déplorable tissu d'ennuis et de tristesse, qu'une longue et pénible mort? Insensés que nous sommes! nous cherchons un bonheur particulier , nn bonheur exclusif qui n'appartienne qu^à nous , et distingué de celui du commun des hommes ; nous voulons des biens, une réputation, des honneurs, que les autres n'ont pas : c'est la vraie source de nos misères. Le dessein de la Providence est de faire sur la terre un bonheur commun à tous , comme celui dont nous jouirons dans le ciel , un bonheur sûnple, indépendant de nos frivoles conventions, et que chacun puisse acquérir par la possession seule des biens qu'elle nous a départis. Malhenr à nous, si nous nous attachons à cet autre bonheur si rare et si recherché! il s'évanouira bient6t, et
SDR LA PROVIDENCE. ig
nous serons forcés de reçoimoîti^ qu'on n'est jamais heureux. Est-ce sa faute enfin, si nous donnons tant d'importance aux biens ou aux maux de cette courte vie? est-ce sa faute si, pour être heureux, vous croyez qu'il faut être riche 5 si vous vous trou* yez pauvre en ne manquant dé rien , si l'inutile est pour vous le nécessaire, et si le superflu ^ vous Vappelez vos besoins? La Providence doit-elle vous donner tout ce qui vous corrompt? doit-elle être jprodigue sous peine d'être cruelle! Vous rendrat*elle malheureux , quand tous vos iaux besoins ne seront pas satisfaits , quand tous vos bizarres projets ne seront, pas réalisés , quand tous vos goûts fantasques ne serpnt pas contentés! Quelle étrange idée vous formez-vous d'une Providence 5 s'il faut que , pour être juste , elle soit aux ordres de votre cupidité, ou si, pour vous donner assez, il faut qu'elle vous donne tout? Hommes injustes, indiquez-nous du moins jusqu'où doivent aller ses largesses, ou montrez-nous le terme où doivent s'arrêter vos désirs.
Ah! si nous entendions ici se plaindre un pauvre habitant des campagnes, et du fond de sa masure délabrée , pousser un grand cri vers la Providence pour lui demander, comme Job (job. m, 3o.)| pourquoi la lumière a été donnée aux malheureux ^ peut-être pourrions-nous excuser ses murmures: mais non , ce n'est point ordinairement le pauvre qui se plaint; c'est Te riche, ce grand nourri dans Tabondance, ne connoissaiit d'autre dégoût que celui de la satiété, d'autre fatigue que. celle des