‹ Sermons et discours inédits (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · SUR LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

SUR LA PROVIDENCE

Le méchant est heureux : mais qu'appelez-vous 6on bonheur? Sont-ce les grandes dignités où il est parvenu? ah! plus la vie jette d'éclat, plus elle est exposée à la violence des orages; sont-ce les biens dont il jouit? il vous montre son or , dites-lui qu*il vous montre son ame ; sont-ce les divertissemens qui forment le tissu de ses jours? malheur à lui! puisqu'il en a besoin, il lui faut donc des distractions qui le dérobent à lui-même; est-ce la réussite de tous ses ambitieux desseins? tristes fiuccèsj qui ne l'empêchent pas de rougir de lui-> même, de se mépriser en secret, d'envisager le passé avec regret , le présent avec dégoût , et l'avenir avec effroi; succès trompeurs qui n'étouffent jamais ce cri de la conscience, que si l'homme est heureux , c'est par le bien qu'il fait et non par celui qu^il possède : ils ne servent qu'à lui prouver qu'un ordre irrévocable de la Providence exige toujours que la vertu soit honorée par nos hommages ou vengée par nos remords*

Mais vous qui opposez sans cesse k l'adorable Providence , et les succès du vice , et les malheurs de la vertu , répondez-^noi : le doux sommeil a-t-fl jamais été pour rambîtion , la santé pour l'intem** pérance , et la vigueur pour la débauche? la honte a-t-elle jamais été pour la modération , les dégoûts pour la bienfaisance, et les sombres ennuis pour Tamour du travail? Est-ce au sein d'une obscure retraite ou au milieu de la corruption des cours , que croissent et les violens chagrins, et les grandes alarmes? est-ce pour l'homme de plaisirs ou pour

b4 *^^ tA PROVltotNdg^

l'homme austère et sage, qu'est réservée une saine et paisible vieillesse? est-ce par nos devoirs ou par nos passions que nos jours sont empoisonnés? est-ce pour l'homme fusle ou pour l'homme méchant que la mort estamère? Martyrs de la cupî*dité et victimes du monde^ dites»- nous vous-mêmes si vous croyez qu'il y a plus d'avantage à satisfaire ses penchans qu'à les dompter 5 s'il est plus doux d'avoir sacrifié brutalement vos jours à l'ivresse des sens que de les avoir consacrés au paisible exercice de la vertu, O mon Dieu! quel est celui qui vous ait résisté , et qui ait eu la paix? quel est l'impie qui n'ait pas avoué que ce qui Ta charmé le plus dans la vie n'a jamais été pour lui que vanité et affliction d'esprit? Rappelez-le-, Chrétiens^ en vos esprits, je vous en conjure avec récrivaia sacré; recovdare, obsecro te: avez-vous jamais trouvé quelqu'un qui se soit repenti d'avoir fait le bien? avez-vous jamais vu un homme juste envier le sort du méchant? avez-vous jamais vu un méchant qui n'ait pas désiré le sort de l'homme juste? Et vous-mêmes, mes Frères, quelle destinée vous paroit la plus désirable? vers laquelle votre cœur vous pqrte-t-il, quand vos passions se taisent? quel tableau enchante le plus vos regards , celui du juste magnanime, plus fort que les revers, et dédaignant ces biens qu'ambitionne tant le vulgaire, pu celui de Timpie engraissé de rapines, foulant ^ux pieds les lois, et s'élevant au faîte des honr îieurs à force de bassesses? Recordare^ obsecro

tQf (]uis un^mm innocms periit? aut ^uandg

sua Ll PAOVIDENCE, !25

recti deleti sunt? Quin potiàs vide eos qui ope-rantur iniquitatem , et seminant dolores , et metunt eos , fiante Deo périsse (job. iv, 7, 8> 9«)^ Voilà Néron sur le trône, et saint Paul dans les chaînes : auquel des deux auriez-vous mieux aimé ressembler? lequel des deux contemplez-vous avec le plus de charme? de quel côté croyez-vous que le bonheur étoit placé? pensez-vous qu'au sein des plaisirs cet odieux tyran ait jamais dit qu'il sur*» abondoijt de consolations et de joie , comme saint Paul le disoit au milieu de ses chaînes (II cor. vu, 4.)? Mais que parlons-nous de joie et de consolations? parlons plutôt d'anxiétés et de tortures , parlons de ces déchiremens plus durs à supporter que les exils et les prisons, de ces angoisses mortelles qui rendent le plus fier des tyrans mille fcHs plus à plaindre que le dernier de ses esclaves. Pro* vidence éternelle, rompez en ce moment le voile des consciences , découvrez-nous le cœui' du mé^ chant, rongé par tin ver qui ne meurt point, devenu son propre bourreau , aussi insupportable aux autres qu'à lui-même; ouvrez en même temps ce sanctuaire auguste , ce grand cœur de l'homme de bien , où Dieu tient lieu de tout , où règne ce calme ineffable , ce juste accord des désirs avec la raison, où se célèbre, comme dit le Sage (prov* XV, i5,), un banquet perpétuel : et vous serez ven-r gée, et toute créature, forcée de tomber au pied de votre trône, reconnoîtra avec transport qu'il y a certainement un Dieu qui juge sur la terre; utiquQ est JJeus ^udioans in terra (ps, lvh, 12.),

26 S€R Là PROVIDENCE.

Ne perdons jamais de vue, Chrétieiis, cet ad^ mîrable discernement c le bonheur du juste est rëel, et ses maux ne sont quapparens; le bonheur des impies n'est qu'apparent, et leurs maux sont réels. Les avantages de Fhomme de bien ne dépendent que de lui-même , nulle puissance humaine ne peut les lui ravir} les avantages du méchant sont l'onvrage de lopinion , et dépendent des créatures : ils sont tous inconstans et fragiles comme elles. En deux mots , la vertu est pauvre , mais contente; le vice opulent, mais inquiet. Voilà , mes Frères , la grande règle qui doit guider nos sentimens sur le sort de Tuoe et de l'autre , et nous faire adorer ce jugement anticipé, qui,. précurseur d'un autre plue redoutable , commence , dès cette vie même f et le ciel /et l'enfer ; utique est Deus judicans in terra»

£t ce jugement se manifeste d'une manière biea sensible , non-seulement sur les particuliers , mais encore sur les familles. Voyez cette maison où s'est perpétuée une succession d'économie et de travail , dlntégrité et de justice; des miariages heureux: la propagent, sa modeste ambition est rarement trompée , la considération et l'estime publique Ten-^ vironnent ; et , pour parler avec le prophète ^ elle réunit dans son sein les richesses et la gloire ^ ^/or/a et dmiiœ (ps. cxi, 3.): c'est la bénédiction que la Providence promet à la génération des justes. Voyeas cette autre d'abord si florissante : vous demande^ avec surprise comment elle est tombée j et où s'est (3oglouti son immense trésor^ il est un Dieu qui

SUR LA PROVIDENCE» a'J

juge sur la terre : elle avoit élevé sa grandeur par des moyens iniques , son vaste patrimoine étoit le prix du sang; la malédiction de la Providence a frappé ce bien mal acquis , il s'est fondu dans les mains de l'injustice; malheur au père qui l'a laissé, malheur au fils qui en à hérité! utique est Deus judicans in terra.

Même discernement à Tégard des empires. Ce politique avoit cru élever sa nation par des crimes heureux ; il avoit cru que la morale est étrangère à l'administration , que la Vertu lui est même souvent nuisible , et qu'enfia peu importe qu'un État ait des vices, pourvu qu'il ait de l'industrie, du commerce et de l'or : il y a un Dieu qai juge sur la terre* Avec la religion ont disparu tous les principes , avec les principes les mœurs , avec les mœurs le plus puissant ressort de la vigueur publique; alors frappé d'un vertige incurable, l'État, comme l'Egypte, dont parle l'Écriture (isa'i. xix, i40> l'État marche étourdi, incertain dans ses propres conseils; alors livré en proie à ses sophistes in^ ^nsés, l'intempérie des saisons et la rigueur des élémens sont les moindres malheurs qui lui soient réservés, et ses fondemens écroulés donneront aux mortels cette grande leçon ^ que, comme les particuliers, les royaumes ùe sont heureux que par l'amour de la justice, et que jamais il ny a de peuple florissant que celui, dit le prophète (ps. cxLiii, i5.), qui a la vertu pour richesses et pour appui son Dieu j utiaue est Deus judicm» m tf^rrat

28 fiC]^ LA PROVIDENCE.

Supposons néanmoins que ce discernement entre le vice et la vertu n'ait pas lieu en ce monde; abandonnons aux impies la possession de leurs plaisirs et de leurs joies profanes, convenons que les justes sont aussi malheureux que les mondains le croient, avouons même que les mesures qu'a prises le Créateur pour empêcher le mal sont toutes imparfaites., et qu'enfin tous les désordres dont nous sommes scandalisés sont encore plus une suite du plan de l'Eternel que de la malice des hommes: cet aveu, bien loin dé nuire à nôtre cause, ne nous rend que plus forts; car non-seulement les désordres qui régnent sur la terre ne prouvent rien contre la Providence, mais ils deviennent eux-mêmes, dans les conseils de Dieu, la gloire €t le plus.beau triomphe de la Providence: c'est mojni second point,

SECONDE PARTIE

Saint Augustin a eu une grande et belle idée quand il a dit que la Providence n'est autre chose que l'exercice des perfections divines; et il est évident que, quand Dieu. a créé le monde, c'étoit pour en faire le théâtre de sus suprêmes attributs, et pour répandre au dehors l'éternelle grandeur qu'il renfermoît en lui-même. Chose admirable! c'est par tous les désordres qui paroissent d'abord déshonorer son propre ouvrage , que Dieu met eu dclivité ses ineffables perfections; et de celte appa^

SUR LA PROVIDENCE. ag

rente confusion des choses humaines, il sait tirer son triomphe et sa gloire , parce que ces désordres et cette confusion ne sont pour lui qu'un obstacle de plus qui fait éclater sa puissance, un moyen de plus pour faire briller sa sagesse , un motif de plus pour déployer sa justice.

Qu'ils s'abusent étrangement les ennemis de la

liberté de Thomme , quand ils la supposent contraire

à la toute-puissance et au souverain domaine de

Dieu! Comment peuvent-ils ne pas voir qu'ils

rabaissent la Divinité même, en enchaînant sous

la nécessité la créature raisonnable ^ que, si Dieu

règne en Dieu , c'est en laissant les hommes entre

les mains de leur conseil j que , bien loin de borner

son empire éternel, ce magnifique privilège né

contribue qu'à l'étendre 3 que tout le mal qui en

résulte ne le rend même que plus grand, parce

que, d'une part, un homme seul qui l'adore par

choix, et le sert par amour, l'honore mille fois

davantage que tous les scélérats ne peuvent avilir

et dégrader son règne, et que, de l'autre, il lui

est bien plus glorieux de tirer le bien du mal que

de ne permettre aucun mal?

Et c'est ce qui arrive sous l'empire de la Pro- Tidence. Les méchans ont beau faire , elle ne perd jamais ses droits, et, comme dit énergiquement un prophète (isaÏ, v, 16.), elle se sanctifie par leurs iniquités, en faisant tourner à ses fins, même ce qu'ils font bontre elle : ils peuvent suivre librement leurs voies injustes et détournées, mais Dieu n'en suit pas moins souverainement ses volontés

3o SUR LA PROVIDENCE*

droites et saintes; et à l'instant ils seroient tous anéantis , plutôt qu'il y en eût un seul qui résistât à sa puissance» Elle brilla sans doute ea tirant du chaos tous les biens dont nous jouissons,. mais elle porte encore un plus grand caractère, en usant pour sa gloire de nos propres passions, et en rapportant à Tordre souverain la confusion et le désordre même. Quels que soient nos efforts, nous sommes toujours sous la main de Dieu, comme nous vivons sous ses yeux ; et lorsque nous disons que nous pervertissons l'ordre de ses conseils ^ si ce langage est vrai par rapport à nous , il ne l'est point par rapport à lui: il règle, dit saint Augustin , nos déréglemens mêmes , et donnant tel cours qu'il lui plait au torrent aveugle et impétueux de la malice humaine , il fait tout ce qu'il veut de ces mêmes impies qui ne font pas ce qu^il yeut ; cùm faciunt quod non vult, hoc de eis facit quod ipse o)ult.

Ainsi , dans l'ordre des destinées particulières , la Providence sait tourner en moyens infaillibles tous les obstacles que croit lui opposer la malice des hommes. Qui jamais l'eût prédit aux frères de Joseph, que leurs noirs attentats le feroîent triompher, et que son esclavage le conduiroit à la couronne? qui jamais l'eût prédit au favori d^Assuérus , qu'il trouveroit la mort sur le même gibet qu'il préparoit à Mardochée? Dieu, sans doute, auroit pu épargner toutes ces injustices : il auroit pu tout d'un coup élever Joseph, et tout d'un coup punir l'audacieux Aman j mais il n'eût point

.SCn hk ï»ROVlDÈNCÊ. 3f

assez montré la force de son bras, ni assez confondu notre vaine prudence. C'est par de semblables leçons que Dieu nous instruit chaque jour 5 c'est par ces eflfets imprévus , toujours si loin de nos pensées, qu'il se plaît à tromper l'orgueil de nos conseils; c'est par ces grandes catastrophes de la yie humaine f où Ton voit tantôt dominer ce qui paroissoit le plus foible , et tantôt échouer ce qui est le plus .hébile, où tour à tour l'homme est conduit à la gloire par l'ignominie, et à l'ignominie par la gloire, qu'il nous force de reconnoitte que c'est lui seul qui mortifie et qui vivifie y qui élève ou abaisse selon son bon plaisir , qu'il n'y a mil mortel sur la terre , si grand ou si prévoyant qu'il soit , qui puisse sonder le fond de sa destinée f et disposer ni des antres ni de lui-même f qne toute vue humaine est toujours courte par quelque endroit } et qu'enfin nos plus subtiles dispositions sont toujours maî-^ trisées par un conseil plus haut, contre lequel toute précaution est un piège, et toute sagesse un écueil ; non n)estro consilio, sed Dei sfoluntate

(gènes. 2LL.V, 8.)«

Ainsi, dans l'ordre des sociétés, la Providence se sert des guerres et des malheurs publies pour exercer sur les nations ses redoutables |tigemens* Quand nous lisons l'histoire des empires , nos yeux distraits n^ voient qu'un enchaînemeiiLt d'aventures uniquement réglées par le sort des armes et par l'ascendant de la fortune; mais combien Dieu y paroit grand , à qui sait démêler dans ces évènemens son adorable providence! Qu'il est beau de voir

3a son la providenck.

comuient, sans le savoir ni le vouloir, chaque conquérant lui prête sa main , chaque politique ses Tues, pour transporter, comme il lui plaît, la puissance d'un peuple à un autre, et se rendre Tarhitre de la prospérité ou de la désolation publique ; comment elle se sert des armes de Cyrus pour écraser l'impie Babylone^ des armes d'Alexan* dre pouf punir l'orgueil des Perses , des armes de Nabuchodonosor pour châtier Jérusalem, et enfin de celles de Tite pour la réduire en cendre j comment elle se sert du brigandage des Barbares pour démembrer le plus grand des empires devenu le plus criminel} comment, par ce partage, elle rend plus rapide la propagation de son Évangile ; comment enfin , considéré sous ce point de vue y le monde entier change de face, et, d'un théâtre d'injustices, devient un lieu de règle et d'équité où le doigt de Dieu paroît seul ; où tout , venant de lui, retourne à lui} où l'on ne voit aucun dés* ordre qui ne serve à ses fins, aucun fléau dont il ne tire quelque avantage, et point d'iniquité qui ne concoure aux prodiges cachés de sa toutepuissance!

Ainsi , dans l'ordre de la religion , la Providence se sert victorieusement des infidèles, pour faire triompher, quand il lui plaît l'empire de la grâce : elle se sert des hérétiques, pour l'éclaircissement de la saine doctrine ; des incrédules , pour le triomphe de la foi ; des schisma tiques , pour mieux prouver l'inaltérable unité de l'Eglise; des Juifs, pour itre des témoins au Messie promis , et des garans

JOR LA PROVlDÈrfCBV 33

aux aiiciens oracles ; des persécuteurs , pour mul-r iiplier les palmes des martyrs; enfin des effort» réunis de l'enfer et du monde , pour mieux montrer que l'ouvrage de Dieu est immortel et invincible comme lui*

'Ainsi, du haut des cieux , Dieu regarde les foibles mortels : il les voit comme des enfans toujours oc-* cupés de mille projets frivoles, toujours timides ou hardis à Fexcès , aussi faciles à tromper que difficiles à retenir, se trahissant par leurs propres mesures , d'autant plus foibles en raison qu'ils sont plus im« pétueux en désirs, etsans cesse faisant plus ou moins qu'ils ne pensent, il se rit de leurs vaines sollicitu** des ; il en a pitié , il les laisse faire , et à travers leurs folles entreprises, il avance vers son but , et d'une £nà une autre fin, il atteint tout avec autant de douceur que de force (sap. viii, i.). Il distingue par là son glorieux empire de l'empire des hommes auquel on se soustrait ou parla fuite, ou par la force, ou par l'adresse , tandis que , sous le sien , on n'est jamais plus dans sa dépendance que lorsqu'on se montre plus rebelle. A quoi pensons-nous donc, Chrétiens; lorsque nous combattons la Providence,, ou que nous oublions son empire? ejspérons-nous éluder par nos artifices, ou suspendre par ^os délais ses dispositions éternelles? Ah! n'oublioos jamais que contre Dieu toute puissance devient foiblesse^ comme avec lui toute foiblesse devient puissance ; songeons qu'en refusant de nous soumettre à ce premier mobile, nous ne faisons que nous priver de ses lumières, sans nous aider par notre propre

Tom. 3. 3

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résistance, et que tous nos complots pour noui Boustraire à saf domina tion seroient toujours les plus inutiles, quand ils ne seroient pas les plus criminels. Maïs s'il est des désordres que Dieu permet pour faire triompher sa puissance , il en est d autres qu'il ménage pour faire briller sa sagesse , et de ce nombre fiont les souffrances et les revers qu'il envoie à l'homme de bien. Âmes justes et désolées que Dieu aime -, mais qu'il lui plaît d'abandonner à toutes les misères de cette triste vie , venez , je vous raconterai -le mystère de la Providence; je vous la montrerai veillant sur vous avec d'autant plus de soin ; qu'elle «emble plus vous oublier et dédaigner votre affection et vos services. Trop souvent vous vous êtes plaint! trop souvent) dans le fort de Forage, vous aves 'demandé à Dieu pourquoi il s'endormoit^ et vous laissoit j^ans assistance; quare obdormis y Domine {ps. 3K,Liil, 23.)? Mais n'auroit-il pas pu vous répondre, comme autrefois à ses disciples (Mi4.TTH« Vni , 26. ) : Hommes de peu de foi , d'où viennent tant de défiances? ne sais-je pas ce que je dois, ne «ais-je pas ce qu'il vous faut? aveugles, laissez agir -ma providence; je peux bien vous traiter quelque- 'foîs en père rigide , jamais en père indifférent : 'Croyez que si ma main vous blesse, elle sait aussi Tô^us guérir , et que , quelque sensibles que soient les coups que vous porte mon bras , c'est ma sagesse qui le régie , et mon amour qui le conduit. Oui , mes FVères , à n'en juger que par les apparences , oh ne voit d'abord dans les malheurs de la vertu qu'oubli ^et abandon d'une Providence inattentive; mais qui

SCR LA PROYIDENCK. 3?

sait pénétrer la sagesse de ses voies, aperçoit aisément la cause de ce sommeil mystérieux» C'est alors qu'il la voit tantôt sondant le cœur des justes , et s'assurant de leur fidélité par de longues épreuves ; tantôt les afQigeant pour épurer leurs affections terrestres, et leur apprendre à s'attacher à Dieu, non parce qu'il donne sur la terre, mais par ce qu'il renferme en lui de grand et d'adorable j quelquefois , leur envoyant ces épreuves pour les mettre à couvert des malheureux écueils de la prospérité , pour fortifier la trempe de leur ame , et les sauver par d'utiles revers des. périls des richesses, et de la contagion des profanes plaisirs ; plus souvent, pour les tenir unis à Dieu par un lien d'autant plus, étroit que, ne trouvant plus autour d'eu^ que des objets de. pleurs et d'amertumes, ils sont presque forcés de se tourner vers lui , comme vers l'unique bien et le centre immuable de la béatitude, toujours les éprouvant pour multiplier leurs mérites en augmentant leurs combats , et pour accroître leur ré^ compense en multipliant leurs mérites.

G)nduite adorable d'une Providence aussi sage que bienfaisante. Eh! que deviendroit en effet l'homme juste, si tout réussissoit au gré de ses désirs? oùseroit son humilité , s'il n'essuyoit jamais aucune humiliation j sa prudence, s'il ne renconiroit point â^embarras ; sa modération , s'il n'éprouvoit jamai» de contrariétés; sa constance, s'il ne surmontoit point d'obstacles ; sa générosité , s'il ne faisoit jamais d'ingrats; sa compassion, s'il n'éprouvoit jamais ni douleurs ni misères; enfin, sa soumission et

3(7 SUR LÀ FBOVIDENXE»

entière dépendance , si secouru toutes les fois que la nature soufifre , et n'ayant rien à demander , il ne sentoit jamais ni le prix de la grâce , ni le fardeau de son néant?

Maintenant , et par une raison contraire , nous concevons la prospérité du méchant , sous l'empire de la Providence. Nous voyons clairement que, quand il est heureux, c'est qu^il n'est pas, ainsi que l'homme juste, jugé digne de souflfrir ; c'est qu'il ne faut point de creuset, quand on cbnnoit un faux métal} c'est que Dieu ne s'intéresse plus, en quelque sorte , à le former pour lui 3 c'est que les grands combats ne sont point pour les âmes lâches ; c'est que les honneurs du triomphe ne lui sont point destinés , et que n'ayant point de couronne à attendre, il n'a par conséquent point de victoires à remporter* Demander pourquoi les méchans sont heureux en ce monde, c'est demander pourquoi ils sont amollis par les plaisirs , ou corrompus par les richesses, ou enivrés par les succès , ou assoupis dans une léthargie mortelle. O vous, à qui la vertu est chère, cessez enfin de murmurer, et apprenez à connoître la Providence : vous pleurez tandis que le méchant nage dans les délices , mais qui des deux le Seigneur devoit-il visiter par les tribulations ? Toudriez-vous donc qu'il eût réservé à l'impie cette honorable distinction? Est-ce à ses favoris, ou à ceux qu'il réprouve , que Dieu doit envoyer ces heureuses souffrances et ces pleurs salutaires , qui de la terre transportent nos désirs au ciel ? est-ce une ame commune ou une ame sublime , qui peut

fDK LA PROVIDENCE. 37

supporter les revers et vaincre la nature? Comme un maître exige plus de ceux qui parmi ses disci^ pies annoncent les plus grands talens , comme un chef réserve au plus courageux les actions les plus difficiles, ainsi Dieu vous^ choisit pour les grandes épreuves de la force et de la patience. Ames prédestinées, connoissez donc votre bonheur et votre gloire , et quand l'impie , se prévalant de vos revers , osera vous demander où est la Providence , montrezla lui dans cette sagesse adorable qui ne fait souffrir l'homme juste que pour son intérêt , pour l'honneur de la vertu, et l'instruction du monde.

Cette amirable économie est le meilleur moyen dont se sert la sagesse de la Providence, pour rendre méprisables les différens objets de l'ambition humaine. Si les richesses, les honneurs et les félicités du siècle eussent toujours été le partage des gens de bien, jamais nous n'en eussions connu la déplorable vanité; nous aurions pu regarder tous ces futiles ' avantages comme la récompense de la vertu , peutêtre même les eussions-nous confondus avec elle : mais quand noua voyons toutes les faveurs de la terre prodiguées aux derniers des hommes , alors nous élevons plus haut nos sentimens et nos pensées,; alors nous découvrons évidemment que ces grands biens et ces places brillantes sont donc bien peu de chose aux yeux de l'Étemel , puisqu'il en fait présent aux plus vils mortels; que cet or tant prisé, cette boue tant adorée , n'est donc point fait pour payer l'homme juste , pifisqu'il est si souvent le vil salaire du méchant ; que les frivoles distinctions de

38 SUR LA. PRQVIDENCS.

cette courte vie ne font donc pas toute la différence entre k vice et la vertu ; que pour Dieu il n'y a de Traie faveur que son amour, de vraie disgrâce que sa colère; et qu'enfin le ciel est le seul bien, et l'enfer le seul mal qui soit vraiment digne d'exercer sa juslice»

Grand principe, mes Frères, et dernier développement du mystère de la Providence, C'est faute de l'approfondir que tant d'esprits s'égarent; c'est parce qu'ils ne savent- pas percer les voiles du temps, et voir Dieu au-delà, que tant d'esprits audacieu!|. Liasplièment la profondeur de ses voies adorables. Misérables riiortels, dont l'existence n'est qu'un songe, qui n'occupons qu'un point dans l'espace, nous ne voyons jamais que ce rapide instant dont notre vie est composée ; parce que nous et nos conseils soQimes limités dans le temps , nous voudrions que l'Être infini y concentrât son plan immense , et que tous ses desseins s'accomplissent soudain dans la brièveté de nos années: c'est notre grande erreur, Si nous n'avions à espérer d'autres biens et d'autres maux que ceu:^ delà vie présente, notre impatience serpit juste , et sans doute nous aurions droit d'accuser la Providence du triomphe du vice et de^ larmes de la vertu , de nous scandaliser du partage inégal qu'en auroit fait le créateur : mais il existe un avenir. Oui , il existe cet avenir pour lequel tout est fait , pour lequel tout arive ! Que ceux qui osent le nier nous expliquent comment, sous l'empire de Dieu, l'iniquité prévaut, l'innocence succombe: c'est à ces insensés ^ résoudre ce graad problème ^

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