SUR L AUMONE
Vous n'avez pas de superflu! hé bien! mes Frères , efforcez- vous du moins d'en dédommager les pauvres par les empressemens du zèle, par les touchantes effusions de la tendresse. U est souvent plus nécessaire d'épancher votre ame dans leur sein , que d'y répandre vos largesses ; ils ont autant besoin de consolation que d'aumônes ; et ils souffrent bien moins de leurs misères, que de notre froideur qu'on prendroît presque pour de la haine. Une visite , la moindre prévenance , le moindre témoignage de sensibilité adouciroit souvent leur sort , et repandroit sur tous leurs maux un baume salutaire. Mais ce qui les leur rend insupportables, c'est le lugubre spectacle d'un abandon général, c'est de se voir isolés et comme étrangers dans toute la nature; c'est d'être de trop partout, de n'avoir de commerce avec leurs semblables que par le mépris qu'ils en reçoivent, et de ne rencontrer autour d'eux que l'orgueil qui les plaint , la dureté qui les repousse , et la pitié qui les insulte. Vous n'avez pas de superflu , mes Frères , je ne veux point ici résoudre la question ; je ne viens point déterminer quel est ce terme où le nécessaire finit , et où le superflu commence ; cette discussion nous menèroit trop loin. Je me contente de produire autour de vous cette foule de malheureux que la misère accable , de faire parler en leur faveur et le désespoir qui les agite , et la faim qui les dévore , et de vous dire alors : En vain vous retranchez-vous sur les nécessités et les bienséances de votre rang; il ne s'agît plus de savoir si elles vous laissent du superflu ;
go SUR l'auuôke.
cette question est inutile, la faim, la faim de ces infortunés l'a déjà décidée : hélas! ib vont mouiir, si vous n'allez à leur secours. Contemplez leur pitoyable état, et après cela, pesez, discutez, mesurez, calcolez, si vous en avez le triste courage.
Vous n'avez pas de superflu! quoi , mes Frères! et TOUS nous prononcez ces mots dans le sein de l'opulence , et tout couverts, des ornemens de la vanitémondaine! Est-ce un jeu? est-ce une dérision? il ne faut donc pas que je m'arrête à réfuter ce prétexte , et je ne dois plus répoudre que par des anatlièmes. J'ouvre les livres saints, j'emprunte i les paroles de la vérité éternelle , et je vous le dis ici : Malheur à vous riches , malheur à vous avares , malheur & vous qui êtes rassasiés ( lbc. vi,35.), malheur à vous qui vivez dans les délices , malheur etmallieur! Ah! si,8emUables à des vapeurs malignes, l'abondance et la cupidité n'aveugloient pas leurs vils esclaves, tout leur retraceroit cette terrible malédiction ; elle retentiroit sans cesse à leurs oreilles; elle les poursuivroit sans relâche, et viendroit même les arracher aux douceurs du sommeilj ils enteodroient ces mots lugubres parmi les chants des festins et des délices de leurs tables, Malheur et malheur! ils verroient gravée sur leurs trésors, sur les murs de leurs demeures superbes," cette inscription fatale: Malheur et mallieur! Tous ces frivoles ornemens, ces insensées prodigalités seroient autant de voix foudroyantes qui leur crieroient à chaque instant : Mallieiu' et malheur! Oui, malheur , ajoute le Saint-£sprit, parce que leurs richesses pourriront;
avK l'ildmône. or
et que la rouille qui rongera leur or portera témoignage contre eux (jacob. v, a, ); malheur, parce que leur religion est vaine ; malheur , 'parce qu'ils ont reçu leurs biens , et qu'ils vomiront les richesses qu'ils auront dévorées ; malheur , parce qu'ils n^auront point d'amis qui les reçoivent dans les tabernacles éternels 3 enjQn malheur, et mille fois malheur, et malheur jusqu'à l'infini, parce que Dieu exercera un jugement sans miséricorde sur ceux qui n'auront point fait miséricorde, et qui, dans le refus de l'aumône , auront été non-seulement injustes , mais encore cruels : c'est mon second point.
SECONDE PARTIE
Quelque lumineuse et juste que soit une maxime, il n'arrive pas toujoyrs qu'elle subjugue la raison par l'ascendant de l'évidence: cette puissance impérieuse se plaît souvent à seroidir contre sa propre conviction, et, s'alarmant aisément pour ses droits, elle est portée par je ne sais quelle pente à se faire un jeu de la contradiction et un mérite de la résistance. Il n'en est pas ainsi du cœur ; toujours avide d'émotions , il aime à se livrer sans armes et sans défense à l'orateur qui sait le maîtriser ; et telle est
sa faiblesse ou plutôt sa grandeur, qu'il met toujours son bonheur à se rendre , et sa gloire à être vaincu. La cause que je défends va donc triompher sans obstacle. Je parle maintenant bien moins à votre raison qu'à votre coeur ; je ne viens plus vous dire ,
gn SCR l'acmÔke.
Soyez justes, mais, soyez humaios. Je veux en quelque sorte intéresser votre amour-propre et piquer votre vanité , en vous faisant sentir que, par le refus de l'aumôiie , vous violez sans remords , non plus les règles essentielles de la morale , mais les premiers penchans d'une ame bien née , et que rien ne peut alors vous soustraire à la honte d'être cruels, parce que vous résistez au sentiment le plus doux et au spectacle le plus touchant.
Donnez-moi un cœur qui aime , disoit saint Augustin (tract, sxiv 1k joan. h. 4-)) ^'-^ seiltïra ce que )e dis. Je n'exige pas tant de vous , mes Frères ; non , je ne demande point un cœur qui aime , un cœur tendre et sensible ; donnez-moi seulemeùt un cœur qui ne soit pas barbare , et il comprendra ce que j'avance; il sentira qu'il n'est point sur la terre de douceurs comparables à celles que la charité nous procure j qu'un seul instant consacré aux œu- . vres de miséricorde offre à l'ame plus de joie et de vrai contentement que toutes les fades délices du libertin et du voluptueux j que, bien dîflférens des plaisirs d'une ame corrompue, ceux d'un cœur charitable sont aussi vifs par le souvenir que par la jouissance; que riiomme ne se sent jamais plus grand, plus noble que lorsqu'il se voit compatissant ; qu'i|, aime alors à se reposer sur lui-même, et qu'il se complaît dans le bien qu'il a fait; que ses biens ne sont jamaisplusà lui que lorsqu'il les répand dans le seia ■ des pauvres; et que ce riche, quiestassezmalheureux pour fermer son ame à la compassion , ignore également et le prix des richesses , et le bonheur quelles
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SUR l'aumône. q3
peuvent lui procurer , et ne connoit de son abondance que les ennuis et les dangers.
Grands de la terre , on vous a dit souvent que vous étiez à plaindre, et on vous a dit vrai. Que peut donc la grandeur pour la félicité ? que peuvent les trésors poiir contenter le cœur de Tliomme ? Vous nous montrez votre or ; que ne pouvez- vous donc nous découvrir votre ame! Les vains plaisirs sont-ils capables d'en remplir le vide ? Qu'ils sont doux cependant les privilèges et les droits attachés à votre abondance! Mère de tant d'ennuis, elle peut être en un instant la source des voluptés les plus pures. Ne méprisez pas votre chair , ainsi que s'exprime Isaïe (isAi, Lvm, 7.); ouvrez votre ame à la pitié, rendez-vous à la nature, daignez enfin être un homme , et vous sentirez alors combien il est doux d'être grand. La mesure de- vos aumônes sera celle de vos consolations ; sans elles votre propre grandeur fera votre supplice : vous serez morts tout vivans, dit TÉcriture: vous finirez votre carrière sans avoir jamais goûté ces émotions délicieuses d'un cœur bienfaisant ; vous aurez possédé , vous n'aurez point joui 5 infortunés , vous n'aurez parcouru que les déserts de la vie.
Ah ! c'est maintenant que je conçois cette parole du Sage (eccles. vu, 3.) : // i^aut mieux aller à la maison du deuil , qiCala maison de la joie* La pie n'est qu'une erreur, le ris nous trompe (ib. h, a.); c'est surtout dans le séjour des larmes , quand on va les essuyer, qu'on peut goûter le vrai bonlieur. Insensés ! nous regardons le bonheur comme