‹ Sermons et discours inéditsChapitre 35 sur 63 · APOLOGIE DES GGNS DE BIEN · texte numérisé non relu

APOLOGIE DES GGNS DE BIEN

dans cette guerre criminelle que Ton déclare à ceux qui en font profession : je dis, mes Frères, criminelle, et par l'étrange facilité avec laquelle on les juge, et par l'odieuse malignité avec laquelle oa les censure!

Criminelle facilité avec laquelle on juge les gens de bien. En vain la raison nous apprend que plus la corruption est générale, plus nous devons avoir d'estime et de respect pour ces âmes nobles et pures qui ont le courage d'y échapper; que plus la sain'teté est rare , plus les fidèles qui en font une profession ouverte méritent nos hommages, et que notre vénération pour eux doit augmenter à proportion des scandales et des horreurs dont la terre est souillée 3 en vain la foi nous dit que Ion ne peut sans crime prévenir le jugement du souverain scrutateur , et qu enfin tout est confondu sur la terre , si les hommes se rendent juges des intentions et des pensées : tous ces motifs réunis n'arrêtent point la témérité de nos conjectures; sans aucune apparence, et n^éme contre toute apparence , nous jugeons tous les gens de bien. Ces hommes vénérables , honneur de la piété , honneur de la nature, ces héros magnanimes , vrai ornement de l'univers , nous les traduisons sans pudeur au tribunal de la malignité, publique, comme des imposteurs qiii ne font de leur dévotion que le masque de leurs vices , comme des anges de ténèbres, qui y transformés en anges de lumière , dégradent la piété par le honteux trafic qu'ils ne rougissent pas d'en faire ; nous- ne voyons en eux que des liommes trompeurs que la seule

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crédulité des simples révère et canonise, qui ne paroissent. plus vertueux que parce qu'ils ont eu plus d'art pour cacher leurs foiblesses; et comme si le nombre des médians n'étoit pas assez alarmant, nous voulons en grossir la liste déplorable en affectaht de tenir pour suspecte toute vie chrétienne.

Écoutons les discours du nionde. Ce grand est régulier, mais cest par ambition ; ce riche est mo- * deste , c'est par avarice; cet homme est cliaritable, mais par ostentation; ce courtisan respecte la décence et les mœurs, c'est qu'il a ses vues; cette femme donne aujourd'hui de grands exemples de vertu , c'est pour se venger de la nécessité de renoncer aux plaisirs; celle-là s'est retirée du monde, c'est dépit et secret désespoir ; celle-ci est de toutes les bonnes œuvres , c'est pour jouer un rôle et se donner quelque importance. Ainsi , ce qu'on apelle sainteté dans les hommes n'est plus un mérite ni une vertu aux yeux des frivoles mondains : ce n'est* qu'un personnage par lequel chacun tend à ses fins; l'on n'est sage que pour le public , et le plus dévot n'est que le plus habile ; l'on ne cherche Dieu que pour mieux se retrouver soi-même , et enfin plus on parle de Dieu et de la religion, moins on croit et à l'un et à l'autre: c'est-à-dire , Chrétiens, que nous concluons la per* yersité des motifs, de la pureté même de la conduite. Ainsi on seroit d'autant plus sûr de perdre votre estime, qu'on paroi Iroit la mériter davantage; il faudroit d'autant moins croire à la vertu, qu'elle se montre plus éclatante et plus parfaite ; et plus

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on sert Jésus-Christ avec zèle et avec ardeur, moins on seroit digne de yos ménagemens et de votre indulgence.

Mais où en sommes-nous donc, mes Frères, si les apparences ne signifient rien , si les dehors ne repondent de rien , si une vie sainte et louable est livrée sans pitié à la témérité des conjectures? Quelle règle aurons-nous pour déterminer en ce inonde où est le vice , où est la vertu ? Et vousmêmes, Chrétiens, que ce discours regarde, que diriez-vous, si ces gens de bien, sur la sincérité desquels vous aimez tant à rassembler des nuages , interprétoient malignement ces vertus humaines dont vous faites parade, et si, se permettant d'en rechercher le motif, ils se plaisoient à avilir ces qualités brillantes qui sont si vaines devant Dieu., et si imposantes pour le monde ? s'ils disoient , par . exemple , que vos beaux sentimens d'honneur et de probité ne sont qu un vain langage, votre désintéressement qu'un orgueil déguisé , votre douceur qu'une souplesse adroite, votre affabilité qu'une vanité plus raffinée, votre facilité de caractère qu'un art de mieux faire votre cour , votre empressement à obliger qu'un vil besoin de protéger , vos services auprès du prince qu'un attachement à ses faveors^ et non à sa personne 3 et qu'enfin toute votre viçde courtisan n'est qu'un rôle continuel cm vous flattez pour tromper, où vous dissimulez pour mieux nuire, où vous cachez les haines pour mieux préparer les vengeances , et où toute la politesse n'est que l'art de se passer des- vertus qu'elle imite : combien alors

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VOUS vous croiriez ea droit de blâmer leur témérité; et quelque raison qu'ils aient de soupçonner vos "vertus tout humaines , avec quelle vivacité crîerîez- Vous à Tinjustice! Allons plus loin. Si , jugeant vos démarches même les plus suspectes, ils vous disoient à vous , magistrats , que ces présens multipliés aveuglent votre justice et souillent votre ministère; à vous, jeunes personnes, que ces parures recherchées ne sont point sans intention; à vous, hommes du monde, qu'on à raison de parler de certaines assiduités, et que ces liaisons si tendres, que vous appelez attachement , méritent un autre nom ; à vous, hommes parvenus, que cette fortune si subitement grossie vous arrive par des vois suspectes, et que si vous vous faites honneur de votre bien, c'est aux dépens d'autrui : quelle nouvelle indignation ne ferieZ'Vous pas éclater! comme vous nous diriez alors que Ton ne peut, sans un vrai fonds de corruption, soupçonner ainsi ses frères; qu'il n'y aura plus rien d'innocent et de permis , s'il faut donner à tout un air de crime, et que cette témérité qui veut trouver à tout quelque vice caché , mérite également et les foudres du ciel , et l'horreur de la terre. Quoi donc ! on sera corrompu en présumant le mal sous les apparences du mal , et on sera sage d'accumuler les doutes et les soupçons sur les apparences du bien j vous nous taxeriez d'injustice si nous jugions trop légérenient vos démarches les plus suspectes, et vous croyez avoir le droit d'empoisonner les plus saintes actions! Quoi! vous voulez des égards et des ménagemens pour vos désordres et \os scandales ,

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et VOUS n'en voulez point pour la vie la plus chrétienne! quoi! vous voudriez qu'on excusât toujours par l'intention les exemples les plus mondains , et vous osez prêter les motifs les plus vils aux actions les plus louables! Hommes injustes, souiTrez au moins , pour être conséquens , que nous soupçonnions des dehors qui sont tous contre vous, ou respectez des apparences qui sont toutes pour la piété.

. Yavez-vous jamais pensé, superbes contempteurs de la piété chrétienne? avez- vous jamais réfléchi sur l'étrange témérité qui se plaît à jeter des soupçons sur la droiture des gens de bien? Ah! si vous pouviez être témoins de ce qui se passe en certaines âmes solidement pieuses , si vous pouviez savoir avec quel soin tant de véritables chrétiens nous cachent leurs vertus sublimes, avec quelle noble désintéressement ils se dévouent au bien public , avec quelle tendresse ils portent tous les hommes au dedans de leur cœur ; si vous pouviez les voir toujours grands sans penser à l'être , toujours bons sans songer même qu'on puisse ne Têtre pasj si vous découvriez à la foiset leur délicatesse de conscience, et leur droiture d'intention , et leur généreux oubli des injures, et leur empire sur les plaisirs, et ce mépris de l'opinion qui ne connoît que les principes, et cette héroïque résignation que la philosophie cherche en vain dans son sage ; si , dis-je tant d'héroïsme et de vertu vous étoit révélé , vous auriez horreur de vous-mêmes , vous n'oseriez lever les jeux en présence de ces grands cœurs : tout cor-

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rompus que vous êtes, vous baiseriez avec yënération la trace dé leurs pas , et frappés de l'état divia auquel la religion peut élever une ame, vous iriez jusqu'à respecter les apparences de la fausse piété | de peur d'être exposés à l'horrible danger de méconnoitre la véritable.

En vain nous diriez-vous que vous auriez pour leur vertu tout le respect qui lui est dû , si vous les jugiez tels que nous venons de les dépeindre ; car sur quel fondement jugez-vous donc leurs intentions, et accusez-vous leurs pensées? Quel si grand ihtérêt ont-ils donc de paroître différens, d'eux-mêmes? Voyous-nous maintenant qu'on parvienne beaucoup par la voie de l'hypocrisie ? La profession de la piété est-elle un sûr moyen pour arriver à la faveur? le respect extérieur pour la religion est-îl un droit certain pour être respecté ? est-ce par là qu'on peut réussir dans le monde? est-ce à^ce titre qu'on y domine et qu'on y brille? Les déférences , les ménagemens , les applaudissemens et les éloges, pour qui sont- ils? Ah! quand ils reviendront ces temps heureux , où la piété étoit censée un vrai mérite, où la réputation de sainteté ouvroit le chemin de la fortune et du crédit , où le scandale perdoit un homme sans retour, où les plus grands talens étoient comptés pour rien, s'ils n'étoient soutenus par des vertus encore plus grandes: alors peut-être nous pourrons parler d'hypocrisie et d'imposture ; mais dans un siècle où le scandale est du bon ton , et la décence un ridicule j où l'intrigue <^t l'audace ouvrent la porte à tout, où le mondain

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se fait un titre de sa propre licence , un jeu de ses egaremens; où de tous les personnages, le plus triste à jouer , c'est celui d'homme de bien ; où l*oa ose penser qu'il faut laisser la dévotion à qui li'a rien de mieux à faire, où Ion dit hautement que le dévot n'e^t bon à rien, et où la plus grande fortune qu'il puisse attendre des hommes, c'est d'échapper à leurs censures par leur oubli : il ne lui faut pour être cru que sa courageuse profession de piété , et la plus grande preuve de sa vertu est sa vertu même. Vous les respecteriez , si vous les jugiez tels ! et voilà précisément votre crime : c'est d'affecter de nous louer sans cesse la religion et la justice , et de prétendre que Thomme juste et religieux n'est plus qu'un être imaginaire ; c'est de célébrer magnifiquement la morale de l'Évangile, et de vouloir en même temps qu'il n'enfante que des pharisiens et des hj^ocrites j c'est de paroître respecter la vertu en spéculation , et de répandre en attendant l'opprobre et le mépris sur ceux qui la pratiquent j c'est de faire quelquefois l'éloge de la sainteté pour conserver encore quelque idée avantageuse de vous-mêmes, et de rendre suspects ceux qui en font profession , pour nous en donner la plus affreuse idée; et séparant sans cesse le christianisme de ceux qui en arborent l'étendard , de n'élever si haut son excellence et sa beauté que pour nous rendre plus odieux les serviteurs de Jésus-Christ.

Vous les respecteriez si vous les jugiez tels! eh quoi! croiriez-vous donc impossible toute piété dont

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VOUS ne trouvez pas en vous-mêmes le sentiment ou l'idée ? La vertu vous seroit-elle si étrangère , vous sembleroit-elle si extraordinaire et si miraculeuse , que dés qu'elle paroît vous la preniez pour un fantôme? ou bien jugeriez- vous toujours de la façon de penser des autres hommes par la vôtre? penseriez-vous que tout est faux dans leur dévotion, parce que rien n'est vrai dans votre conduite; qu'ils jouent le personnage de' la piété, parce que vous jouez celui de l'honnêteté, de la candeur, de l'humanité, de la franchise; qu'ils sont tous hypocrites, parce que vous êtes dissimulés et fourbes; que la charité n'est pas dans leur cœur, parce que votre bienfaisance n'est que sur vos lèvres; que leur sagesse n'est qu'un masque , parce que votre philosophie n'est qu'un nom; et qu'enfin il n'est plus de cœurs droits , généreux et sincères , parce que vous n'ayez pour maître que l'intérêt et pour amî que la fortune?

Vous les respecteriez si vous les jugiez tels! et pourquoi donc, mes Frères, les juger autrement? Seroit-ce parce qu'il y a eu, et qu'il y a même encore de faux dévots qui ont trompé le inonde? Et voilà donc encore une témérité nouvelle, de faire du crime de quelques-uns le crime de tous; de donner à entendre qu'il n'y a point de véritable vertu , parce qu'il est des imposteurs qui n'en ont eu que les dehors, et de vouloir déshonorer la vénérable profession de la piété , parce qu'il est des monstres qui trop souvent ont abusé de son image. Trop' injustes mondains, et sous quel jour vous

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][>eignez-YOus ^onc Ilxumanité entière ? car s'il faut se méfier de ceux qui font le plus de bien , il ne faut pas au moins a'^^oir plus de confiance dans ceux qui font le plus de m^l. Si la pratique des^ vertus n'est que le masque des injustices et des passions, quelles horreurs ne doit pas receler la vie de ces mondains, où tout est volupté , scandale et licence! Infortunés! bannissez-vous donc de ce monde, où riionneur, la bonne foi, la sublime piété , ne sont que des chimères ; sortez donc au plus tôt de te repaire impur de la perversité , ou plutôt laissez-nous croire à la vertu , laissez-nous cette douce persuasion , que l'innocence et la fidélité ne sont point exilées de la terre j et dussions nous y être souvent trompés, aimons-nôus à dire à nousmêmes que , parmi cette foule de crimes et de mal* heurs qui la désolent, il est encore des âmes pures et sincères qui rhonorent par leur vertu, et la consacrent par leur présence.

Mais il est encore eàvers les gens de bien une injustice plus commune, c'est l'odieuse malignité avec laquelle on les censure. On n'ose pas toujours noircir leurs intentions, et leur prêter le masque affreux de l'imposture , mais ils n'en sont pas moins l'objet de nos sanglantes dérisions ; on rend souvent hommage à leur droiture, mais ils n'en sont pas moins immolés sous le glaive de la satire 3 on respecte leur bonne foi, mais on répand sur eux les traits les plus amers du ridicule j et affectant toujours de découvrir des taches dans ces astres , qui nous éclairent 3 nous nous faisons comme un devoir d'exagérer

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lears défauts , ou uo triste plaisir de déprécier leurs vertus: Considérât peccator justum, et quœrit mortijîcare eum (ps. xxsti , Sa.).

Or , quoi de plus odieux que de voir ces mondains si iodulgeus et si faciles pour eux-mêmes, qui prétendent justifier leurs plus yiles passions par les difficultés insurmontables de la vertu , qui opposent sans cesse l'infirmité de la nature aux plus grossiers égaremens j de les voir , dis-je , devenus tout à coup inexorables et cruels envers les âmes saintes, porter contre elles un jugement plus rigoureux que celui de Dieu même , exiger d'elles une perfection pour laquelle l'homme n'est pas fait, leur commander une vertu plus qu'angéitque , ne pardonner ni saillie à leur humeur , ni vivacité à leur caractère ; et plus charmés de cent vices à reprendre que d'une vertu- à imiter , se servir des foihlesses des gens de bien pour déprécier leurs vertus , au lieu de se servir de leurs vertus pour faire grâce à leurs foiblesses : comme si l'on n'avoit plus de vertus dès que l'on a quelques défauts , ou que l'on ne méritât plus ni égard ni respect, parce qu'on n'a pas toutes les vertus; comme si leur vie entière ■ d'intégrité , de justice et de bonnes œuvres , ne devoit pas effacer quelques momens de fragilité, on qu'il ne faUût pas du moins songer à acquérir leurs perfections , pour avoir quelque droit de rélever avec tant de sévérité leurs plus excusables foiblesses?

Mais tous ces gens pieux ont de bien grands défauts! Pas si grands, mes Frères: car, si vous

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voulez être justes , vous trouverez que ces défauts si exagérés , seroient à peine remarqués dans ces prétendus sages dont le siècle s'honore; vous sentiriez que ces foiblesses si énornnies seroient encore des vertus pour vous; et bientôt vous reconnoîtriez que la terre ne seroit plus qu'un lieu de paix et dé délices, l'aimable séjour de la félicité, si tout à coup tous les mondains qui vous ressemblent ve-« noient à n'avoir pour tout vice que ces mêmes défauts qu'ils reprochent avec tant d'amertume à tous les gens de bien. De grands défauts! Je l'avoue, mes Frères ; rien n'est en eflfet plus dur , plus fâcheux ni plus incommode que ces hommes de bien, qui ne partagent aucune intrigue, qui ne sont d'aucun parti que de celui de la vertu, qui ne veulent jamais rendre service contre leur conscience , qui se font scrupule de la moindre affaire douteuse, et qui^ tenant toujours superstitieusement aux anciennes maximes, osent encore trouver que les spectacles sont dangereux , et qu'une vie de plaisirs ne peut jamais être chrétienne, osent encore nous dire qu'il vaut mieux sauver son ame que de gagner l'univers. De grands défauts! O vous qui m'écoulez, que vous entendez mal vos intérêts ! car si les partisans de la piété sont, selon vous, si pleins d'antipathie et d'humeur, d'orgueil et d'amour -propre; s'ils Ont encore tant d'attachement à leurs intérêts, tant de sensibilité pour les injures, tant de bizarrerie dans le caractère, qu'êtes- vous donc, mondains ^ vous qui n'avez nulle espèce de frein et nul principe de conduite? $\ l'homme se retrouve si souvient dans

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Je chrétien , que sera-ce de vous qui n'avez point de morale? si la nature est encore si défectueuse sous l'empire de la grâce , que doit-elle être sous Tempire de vos passions? si le juste ne peut se corriger en tout , que faut-il donc penser de vous qui ne voulez vous corriger sur rien? s'il est encore si imparfait celui qui veut au moins gagner le ciel par ses bonnes œuvres, que sera-ce de vous qui trouvez si beau de penser que , même par les vices, on ne mérite pas l'enfer ? si l'ami de la vertu est encore si près du vice , que sera-ce de vous à qui le nom même de la vertu est odieux et insupportable? et si la lumière qui brille dans les gens de bien n'est que ténèbres, que sçra-ce donc des ténèbres elles-mêmes? De grands défauts! Mais non, mes Frères , non , ce ne sont pas leurs défauts qui vous blessent , cç sont leurs vertus qui vous incommodent; ce ne sont pas leurs foiblesses qui vous révoltent, c'est leur sainteté elle-même qui vous déplaît, ce sont leurs exemples qui vous sont à charge ; c'est leur présence qui vous humilie , c'est leur perfection qui vous désespère , c'est leur bonheur qui vous fait envie , et vous ne haïssez dans leur piété que la piété elle-même. Vous craignez leur aspect comme des yeux malades craignent l'éclat du jour; vous soupçonnez leur vertu, parce que vous voulez, pour votre tranquillité, que les plus gens de bien vous ressemblent ;, vous n'affectez de les censurer que pour vous dispensei: de les imiter; vous les traitez d'insensés^, parce que le parti qu'ils ont pria vous fait sentir sans cesse que vous Fêtes

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TOus-mêmes ; tous ne relevez leurs vices prétendus que pour mieux vous dissimuler à vous-mêmes vos propres ëgaremens; vous ne leur pardonnez rien^ parce que vous voulez vous pardonner toutj et comme dit saint Jérôme, pour vous excuser de n'élre pas saints , vous voulez que personne ne le soit ou ne passe pour 1 être.

Seront- ils au moins plus heureux , et réussiront-ils plus auprès de nous, quand ils seront exempts de ces défauts et de ces foiblesses que nous exagérons avec tant de complaisance? C'est la grande injustice du monde de chercher encore à les avilir par leurs propres vertus, et, ne pouvant censurer directement Thornme pieux, de décrier la pratique de la piété elle-même ; de nous la présenter tantôt comme une profession inutile et oiseuse , tantôt comme une foiblesse populaire, toujours comme une singularité bizarre qui n'annonce pas moins du faux dans Tesprit que de la petitesse dans l'ame, et digne , en un mot, de toute la pitié du sage.

Oui , Chrétiens , un des plus tristes pré) ugés contre les gens de bien , c^'est de ne voir en eux que d'inutiles citoyens, dont les jours, consumés en de vaines prières, sont perdus pour le bonheur public ; c'est de les comparer sans cesse à ces animaux que vit Ezéchiel, ayant des ailes pour la méditation , jamais des mains pour le travail; et comme s'il falloit oublier Dieu pour mieux servir lès hommes, de demander avec un froid mépris ce que font donc tous ces gens pieux sur la terre : Justus autem <fuid fecit {w. X, 40'*

Tom. a. II

t6si Al^OLOGlÊ DES GENS DE «lEtT»

Ce quHs font? C'est sand doute quelque penseur qui nous propose cette question; mais qu'il daigne nous écouter, et nous lui répondrons: Ils font tout le bien que vous ne faites pas ; vous prêchez la Terlu , et ils la pratiquent 3 vous donnez des leçons ^ eux des exemples ; vous cultivez la morale comme un amusement, et eux comme un devoir} vous faites des analyses savantes sur le cœur humain, dis épurent, ils sanctifient le leur 3 vous faites des traités sur le bonheur public , et ils y travaillent efficacement par leurs œuvres. Ce qu'ils font? Elh quoi! mes Frères, l'auriez-vous déjà oublié? ne sauriez-vous donc plus que c'est cet homme de bien i^ui vous a donné si souvent des conseils salutaires, qui tous a tant de fois défendu contre la calomnie , ^ui, si souvent partageant vos disgrâces, a pleure H'f'ec vous, et dans le sein duquel vous alliez si souvent verser votre chagrin et* déposer vos confidences , tandis que vous ne trouviez dans le monde que des rivaux à craindre ou des imposteurs à fuir? Ce qu'ils font? Demandez-le aux pauvres qu'ils assistent, aux infirmes qu'ils secourent, à leurs enfans qu'ils élèvent dans la crainte de Dieu et dans l'amour de leurs semblables. Sages du siècle , vous feignez de ne pas le voir ; mais ce sont tous ces hommes si inutiles qui vont surprendre les malheureux dans leurs asiles solitaires^ qui font les bonnes œuvres de tous les jours et de tous les momens , qui encouragent tous les établissemens utiles^ c'est dans les temples qu'ils upprennent à aller dans les hôpitaux; c'est au pied de la croix qu'ils apprenaenlL

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h soulager lliumanîtë souffrante ; c^est dans Tesprit de piété qui les anime qu'ils puisent le courage de préférer constamment les vertus obscnresaux actions éclatantes, et de s'oublier eux-mêmes pour ne cher» clier dans le bien d'autre récompense que la pra^ tique du bien même. Otez à Tunivers cesbommes de sainteté et de prières, et tout à coup est tarie la source de la cliarité publique , et l'orpbelin se trouve sans appui, et la société se voit la proie ou de ces faiseurs de projets qui la plaignent sans la servir, ou de ces sages orgueilleux qui la cor-* rompent en se vantant de l'éclairer.

Vous insistez, et, toujours aveuglés par vos injustes préventions, vous insultez aux petitesses des gens de bien ; vous flétrissez ces observances que leur inspire la ferveur , vous demandez à quoi bon tant de pratiques, et si la vraie vertu peut consister dans tant de minuties? Insensés! et voug ne voyez pas que ce qui paroit si minutieux dans lobjét, peut être très-grand et très-sublime dans^ le motif; que Dieu , tout grand qu'il est, ne peut guère être lionoré que par de petites choses, et que le vrai moyen de nous élever jusqua lui, c'est de nous abaisser devant sa majesté par ces pratiques simples et communes , symboles naturels de notre dépendance et de notre néant. Sans doute que lavertu ne vit que par le sentiment, et que son vrai^ trône est dans Famé; mais s'il est vrai que ces pra« tiques extérieures ne font pas seules la véritable piété, il ne l'est pas moins que la véritable piété' ne sauroit subsister sans ces pratiques extérieures ^

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que ces observances, à tos yeux si minutieuses | l'exercent et la soutiennent; et que tour à tour contrariant la volonté, et humiliant l'esprit, elles deviennent dans une ame sainte une source féconde de sacrifices et de vertus , de victoires et de mérites» Mais vous , qui trouvez tant de petitesse dans ces pratiques de la piété , dites-nous donc ce que c'est que votre vie : expliquez-nous pourquoi vous êtes si empressés , si agités ; quelle si grande affaire vous fait sans cesse revenir de la ville à la cour, de la cour à la ville ; quels si grands intérêts concentrent tous nos soins, absorbent toutes vos pensées. Hommes du monde , que vous seriez honteux de vousmêmes, si ces gens pieux, dont vous dédaignez tant les petitesses , vous faisoient remarquer et comment un rien vous amuse , et comment un rien vous attriste j s'ils vous montraient et la ridicule importance que vous mettez à des frivolités , et ce mouvement éternel qui n'a d autre objet que le mouvement, et ce sérieux aussi triste que vain qui couvre vos intrigues , et ces conversations d'où les calomnies et les médisances ne peuvent pas même chasser l'ennui. Vous leur demandez , comme autrefois la femme de Job ( job% h, g.) , s'ils demeurent encore dans leur simplicité 3 et ils vous demandent à leur tour, si vous trouvez dans vos fades adulations et dans vos basses complaisances , dans la stupide idolâtrie qui vous enchaîne aux pieds des gens en place, dans ces soins éternels pour leur plaire , plus de noblesse et de sérieux que dans les pieux exercices qui nourrissent leur foi^ Vous riez de leurs minu*

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