‹ Sermons et discours inéditsChapitre 37 sur 63 · APOLOGIE DES GEHS 2)B BIEN · texte numérisé non relu

APOLOGIE DES GEHS 2)B BIEN

n'en ont jamais connu les plus fameux héros de la sagesse humaine , et qu'ils en ont plus pratiqué dans leurs actions , que les plus grands philosophes n'en ont éhauché dans leurs belles paroles.

Pour vous, âmes justes et saintes, armez-vous de plus en plus contre ce déchaînement et cette bizarrerie des censures humaines. Laissez parler ces injustes estimateurs des choses de Dieu, qui, fasci^ nés par les choses présentes , blasphèment ce qu'ils ignorent ; montrez-leur , par Fintrépidilé d'une indignation sainte , que Dieu a encore plus de charmes pour se faire aimer, que le monde n'a de raisons pour se faire craindre. Uniquement jaloux des suffrages du ciel, regardez tous les foibles mortels comme s'ils n'existoient pas ; ne voyez dans leurs mépris que le gage assuré de votre vertu , dans leurs jugemens que les tristes erreurs d'une raison que Dieu abandonne; et si leurs dérisions vous touchent encore, que ce ne soit plus que par un retour de pitié âur leur perte , ou de douleur sur leurs égaremens. Ainsi Noé, livré pendant long* temps aux traits moqueurs d'une populace insensée , et aux profanes jugemens qui insultoient à son ouvrage , ne voyoit dans les discours publics que le funeste aveuglement d'un monde corrompu qui couroît à sa perte ; et plus heureux de n'être point enveloppé dans la malédiction commune qu'humilié de leurs folles censures , il se hâtoit de mettre la dernière main à cette arche conservatrice, monument éternel de sa sagesse et de sa foi (gènes. vi.)%

Nous avons vu combien est criminelle eDi elle^

I^O APOLOGIE DBS GENS OB BIBU.

même l'injuste prévention du monde contre les gens de bien ; voyons maintenant combien elle est funeste dans ses suites et dans ses effets: c'est mon second point.

SECONDE PARTIE

Pour peu que nous parlions à la conscience et et à la bonne foi des mondains , il nous est facile de leur faire sentir l'injustice de leurs préventions, et le crime de leurs censures contre les gens de bien ; mais ce qui n est pas également aisé de leur faire comprendre, ce sont les suites et les tristes effets de ce déchaînement impie : effets également funestes à la religion, à la vertu et à eux-mêmes; à la religion, qu'il déshonore; à la vertu, qu'il décourage; à eux-mêmes, qu'il endurcit. Censeurs injustes de la vertu, ouvrez les yeux , et comprenez enfin que le ridicule dont vous vous efforcez de la couvrir est toujours le. plus grand des malheurs, quand il ne seroit pas le plus grand des crimes.

Je .dis premièrement funeste , par rapport à la religion qu'il dé&honore : car, mes Frères, vous prétendez d'abord ne décrier que la fausse vertu , et vous insultez à la religion même ; vous ôtez au christianisme son plus bel ornement, ainsi que sa principale force; vous Fattaquez dans la partie la plus noble de lui-même , vous obscurcissez , autant qu'il est en vous, cette preuve éclatante que nong lijrons de ce. grand changement que sa force divine

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.a opëré dans l'univers j vous affoiblissez aux yeux des profanes le caractère merveilleux de celte loi céleste qui convertit les âmes, qui déracine les passions , et triomphe tle la nature. Vous blasplié* mez l'ineffable fécondité de l'Esprit sanctificateur; vous déprimez cette grâce toute-puissante qui se signale chaque jour par les opérations les plus mir* raculeuses; vous ternissez Téclat de ses plus belles conquêtes, de cette tradition vénérable de justes qui doivent luire comme des soleils au milieu de la génération perverse (philipp. ii, i5.), de celte auguste succession d'élus que perpétue la Providence , pour servir à la fois et de réclamation tou* Jours subsistante contre le vice , et de preuve toujours

.vivante de la divinité de notre religion»

En effet, Chrétiens, c'ept en vain que cette religion sainte brilleroit à nos yeux par la gloire de

•ses premiers succès , par la beauté de sa morale ^ par la sublimité de ses mystères et la grandeur de ses prodiges; en vain seroit-elle défendue par les .écrits les plus touchans et les plumes les plus savan«* tes, si elle n'annooçoit, par leminence des vertus <]u'elle inspire , la sainteté du Dieu dont elle est le plus digne ouvrage. C'est là ce qui fait sa véritable majesté ; c'est le trait le plus inimitable qui la distingue de Terreur, c'est le spectacle le plus frappant pour attirer à elle les nations et les peuples. Que

.faites-vous donc, mes Frères, quand vous décriez la piété , et que vous vous plaisez à avilir par vos

'dérisions insensées ceux qui en font une profession plus ouverte ? Vous servez les propres ennemis de

l'y a APOLOGIE DES GENS DE BIEN.

l'Église de Dieu ; vous encouragez les impies , vous leur donnez des armes pour combattre la foi, vous les autorisez à dire qu'elle ne produit que de fausses vertus , vous les portez à la confondre avec cette ancienne sagesse et cette morale fastueuse des philosophes j qui donnoit tant de beaux préceptes et si peu de bons exemples , qui avoit tant d'admirateurs et si peu de disciples ; vous les portez enfia à prétendre qu'elle n'est point prouvée , puisque partout elle est si peu ou si mal pratiquée.

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable , c est d'entendre souvent les détracteurs de la vertu, dire avec assurance que c'est pour l'honneur même dû la religion qu'ils font ainsi justice dé tant de faux dévots qui en sont le scandale : tant le monde, mes Frères, est adroit à se séduire! Pour l'honneur de la religion ! mais que feroient-ils de plus , s'ils vouloient la flétrir ou la combattre? singulier honneur en effet pour la religion , d'en faire ainsi le jouet des impies et la fable du monde , de répandre sur ses disciples im ridicule et un mépris qui retombent infailliblement sur elle. Ah! si vous preniez réel* lement à cœur les intérêts de son honneur et de sa gloire , vous respecteriez tous ceux qui la pratiquent, vous craindriez de les flétrir par le moindre* soupçon , vous jeteriez sur leurs défauts le voile de l'indulgence , vous excuseriez leurs fautes pour ne voir que leurs perfections ; vous aimeriez à raconter dans l'assemblée des saints leurs aumônes et leurs bons exemples , à les rapprocher des sages du siècle, pour montrer par le parallèle combien ils les surpassent

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dans leur esprit de paix , de chante , d'hëroique renoncement ; vous aimieriez à fortifier de plus en plus cette frappante vérité, que les chrétiens fidèles sont les seuls hommes vertueux , que la religion seule produit les véritables gens de bien , et que toute vertu qui n'est point appuyée sur ce grand fondement n'est trop souvent qu'un vice coloré pour endormir la conscience , ou* qu'un mensonge orgueilleux pour en imposer au public. Pour rhon-> neur de la religion! langage artificieux, qui lui devient miUe fois plus funeste que la fureur de ses anciens tyrans : que dis- je? ses tyrans mêmes faisoient sa gloire , leur fer sanglant fertilisoit son héritage , et pour une victime qui tomboit sous leurs coups , mille disciples se formoient et accroissoient chaque jour son triomphe. Si vous me demandez, disoit un Père, où règne donc cette religion per* sécutée , je vous dirai : Voyez les bûchers qu'on allume , voyez les échafauds que Ton dresse, et les flots de la mer où sont précipités ses enfans magnanimes. Là sont ses temples les plus pompeux, ses sanctuaires les plus augustes 3 là brûle le plus noble encens que la Divinité pût jamais recevoir 3 tQut ce qui la proscrit l'annonce, tout ce qui Fagitô l'affermit} chaque exil est une victoire , et chaque perte une conquête. Ce n'est donc pas le glaive des Césars que le christianisme avoit à redouter , mais ces flèches envenimées que les pécheurs , dit le prophète (ps. x, 3.), lancent malignement contre l'homme de bien 3 ce n'est pas cette violence étrangère qui punissoit ça foi comme un crime ,

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mais cette tyrannie domestique qui insulte à ses* vertus comme à autant de foiblesses, mais ces censeurs profanes , mais ces enfans dénaturés qui voudrpîeut lui ravir toute la gloire qui lui revient de la vertu : voilà les grands ennemis .de son nom ,' et les véritables Nérons qui font sa honte et son opprobre. Eh! qu'importe, après tout, mes Frères, que vous respectiez ses lois, si vous décriez ses disciples; que vous ne renversiez pas ses temples, si vous avilissez sa sainteté; que vous laissiez sur les autels le Dieu de l'Évaugile, si, selon vous, il n'a que des adorateurs ou méprisables ou suspects; enfin , que vous ne fassiez pas des martyrs, si vous faites des apostats.

Car voilà , mes Frères , un second effet non moins déplorable de l'injustice de vos censures envers les âmes justes : vous découragez leurs vertus , vous tentez leur foiblesse , vous suspendez tous les mouvemens de leur zèle , vous préparez le déclin insensible de leur piété , vous devenez l'écueil toujours présent contre lequel échouent trop souvent leurs résolutions les plus saintes, et, unissant vos forces à celles de l'enfer , vous employez le plus infaillible moyen de les séduire et de les perdre.

Ëh quoi! mes Frères, n'est*ce donc pas assez pour eux d'avoir à s^armer contre eux-mêmes , à soutenir ces combats journaliers de la nature coiH^re la grâce, de la chair contre Tesprit, des plaisirs contre le devoir, de la raison contre les sens? faut^-il encore qu'ils aient à se défendre contre vos froides railleries? Le joug des obligations chrétiçmiea

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n'est- il donc pas assez pesant? faut-*il encore Tag* graver et le leur rendre insupportable par yos satires insensées? le vice n'a-t-il donc pas assez de clia raies? faut-il encore qu'ils trouvent une nouvelle amorce dans cet impie discrédit que vous jetez sur la vertu? est-il pour eux un piège plus inévitable? Quel mortel sera donc assez heureux pour ne pas y être exposé , ou assez fort pour y échapper? Cet homme ^toit parvenu à dompter ses plus iudociles passions, il ne tient point contre les plus frivoles discours; il avoit eu le courage de se contredire lui-même , il n'aura pas celui de contredire les autres. Ua moment de respect humain a fait évanouir des années entières -de sacrifices et de vertus, et les plus vives impressions de grâce et de salut sont venues échouer contre ce misérable écueii. Pour un homme de bien que les épreuves purifient, que les contra-, dictions affermissent, mille chancellent et succombent à la vaine terreur d'une ironie puérile. Cest ainsi qu'un homme feint d adopter des maximes de débauche et de libertinage, parce que de faux amis l'y forcent par leurs railleries, et se moquent de sa retenue; c'est ainsi que ce politique craint de ce déclarer pour les maximes de la religion , parce qu'on raille celui qid croit que la religion est I9 source du bonheur social et le vrai fondement de toute politique; c'est ainsi que tant de chrétiens, rougissent de rendre gloire à la vérité , et , comme Nicodàme (joan. ni, a«), ne vont à Jésus-Christ que la nuit, parce qn'ils redoutent le ridicule que l^oa jette sur la piété q^ui se montre au grand jourv

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Foibles créatures que nous sommes! c'est donc avec cette arme frivole que le monde se promet tout, et qu'il ébranle non moins facilement notre vertu que notre foi : car , mes Frères , vous voyez, hélas! jusqu'à quel poiut elles'est alFoiblie) comment les impies sont-ils parvenus à se faire autant de complices que de lecteurs? comment s'est opérée cette étrange révolution? Écoutez-le, mes Frères-. Un impie s'est élevé , à qui de tous les talens il n a manqué que celui de savoir en faire un bon usage; plus jaloux de plaire que d ctr6 utile , plus avide de gloire que de vertus: que dis-je? toujours prêt à immoler la vertu à la gloire , il a cru que , pour l'obtenir, il n'avoit qu'à fronder tout ce qu'il y a de plus sacré, et qu'il seroit bientôt le plus grand des hommes, s'il étoit le premier clés blasphémateurs. Il s'est donc déclaré le plus intrépide ennemi de Dieu et de son Christ. Mais qu'a-t-il fait pour ébranler tous les esprits et subjuguer tous ses lecteurs? Les a-t-il entraîiiés par la force des preuves? les a-t-il éclairés par de profonds raisonnemens? à-t-il donc mis dans de si grandes discussions le poids et le sérieux que demande leur importance? Ah! il a voit trop connu son siècle pour ne pas voir qu'il ne falloit qu'être léger pour conquérir l'admiration , plaisant pourenlever tous les suffrages, etqu'ilauroit tout fait dès qu'il auroit su ou éblouir par de fausses lueurs , ou amuser par des saillies: il s'étoit assis dans la chaire des moqueurs , ainsi que parle l'Esprit saint (ps. i, i.), in cathedra derisorum. Gomme son siècle, il s'est donc montré décisif et frivole ^

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libre et superficiel. Le sel du ridicule a tenu lieu de preuves , les ëpigrammes ont formé les démonstrations ; et de tous les intérêts , le plus terrible et le plus grand a été discuté comme une vaine bagatelle. Cet homme a renversé tout en se moquant de tout j il a séduit tout à la fois et l'indolent qu'il dispense d'approfondir, et l'ignorant qui s'est cru fort instruit pour avoir retenu quelques sarcasmes sacrilèges ; et sans parler un seul instant à la raison j et sans trouver rien de noi^veau , sans entamer une seule des preuves qui sont la base de la foi , il eût fait chanceler cet édifice auguste, si ses fermes colonnes , comme celles des cieux , pouvoient être ébranlées.

Chrétiens, l'application est trop aisée à faire. .Ces mêmes armes que d'audacieux écrivains ont employées contre notre croyance ^ vous les faites servir contre la vertu; les mêmes ravages qu'ils opèrent dans, la doctrine, vous les renouvelez dans la morale ; ce ridicule , qui a été dans leurs écrits la raison designorans, est aussi dans vos discours la raison des foibles ; la même tentation , qui à si peu de frais a fait tant d'incrédules, ne fait pas moins facilement des chrétiens lâches et honteux. Comme peu d esprits sont assez solides pour être fermes dans leur foi, quand les impies la blasphè*' ment par de sacrilèges bons mots, peu de cœurs sont assez courageux pour rendre gloire à la piété quand vous la profanez par d'insensées dérisions; et ce n'est pas moins à vous qu'à ces perfides écrivains dont le style trompeur, dit Jérémie (jehem. vin>^.)>

Tom. â, 12

tnS APOLOClÎE DES GENS DÉ HIEl!ir<

opère le mensonge , et que convient cette parole de saint Jean : Il lui a été donné de combattre les saints et de les vaincre j datum est illi bellum facere cum sanctU, et vincere eos (àpoc» xiii, 7. )•

Déplorable victoire! de combien de maux ne Vous rend-t^elle pas responsables ! L'bomme de bien dont vos censures ont triomphé auroit pu être dans la main de Dieu le plus grand instrument de sa provi^ dence ; c'étoit un ministre zélé qui auroit opposé les plus fortes barrières aux progrès de l'irréligion ; c'étoit un fidèle pasteur qui auroit ramené un grand nombre de ses ouailles ; c'étoit un homme en place qui auroit répandu au loin la bonne odeur de ses vertus; c'étoit un grand, qui, placé au centre de la faveur, y auroit fait briller la sainte autorité de ses exemples j il eût parlé le langage de la vérité dans le séjour de l'adulation , le langage de la sim-> plicité dans le sé[our de l'artifkre, le langage de l'humanité dans le séjour de la mollesse et de Tindifférence. Par vous s'est évanoui ce sel de la terre : découragé par vos censures ou avili par vos dérisions, ce ministre zélé n'a plus parlé qu'avec foiblesse ; ce fidèle pasteur a suspendu l'utilité de ses conseils ; cet homme en place n'a plus agi qu'avec de tristes méoagemens; ce pieux courtisan s'est enfin lassé de déplaire: c'est-à-dire, Chrétiens, que vous répondrez devant Dieu , non-seulement de tout le bien que ces hommes justes ne font plus , mais en<core de tout le mal qu'ils vous ont laissé faire ; c'est-à-dire que par vous ont tari tous les canaux de la vertu publique , et que , déjà chargés du poids

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de VOS ini(}uitës , vous devenes encore coupables de toutes celles qui vont prévaloir sur la terre.

O mon Dieu ! de quel œil votre justice voit-elle donc ces profanes censeurs? Si ceux qui ne sont paâ pour vous sont contre vous, que ferez- vous de ceux qui font la guei*re à vos en fans? si l'homme foible qu'entraîne le péché est digne de vos ana-^ thèmes , que ferez- vous de l'homme séducteur qui &it de 868 censures une tentation de péché ? si nous avons tant à craindre pOur le chrétien qui n'édifie pas, quel châtiment sera réservé à celui qui empêche qu'on édifie? et si, pour mériter votre éternelle indignation , il sujQSt de n'avoir pas aimé la vertu ^ aurez-vous donc assez de foudres pour écraser l'im* pie qui l'aura découragée ?

La punition est arrêtée. Chrétiens, et la plus terrible de toutes, celle de l'endurcissement. L'exemple de ces gens de bien , objet de vos mépris , étoit pour vous la grande grâce de salut , et le plus sur moyen dont se servoit la Providence pour vous apprendre à respecter et à connoitre la vertu : moyen palpable que vous ne pouviez récuser , moyen visible que vous ne pouviez ignorer , moyen toujours pré-^ sent que vous ne pouviez fuit. Elle mettoit sous vos yeux ces justes tranquilles et heureux , pour TOUS inviter puissamment à goûter combien le Seigneur est doux; elle avoit converti cet ancien compagnon de vos égaremens , pour que ce changement , plus pathétique et plus touchant que nos discours, pût faire sur vos coeurs une îtopréssîon profonde 3 elle vous avoit donné cet ami chrétien ^

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pour dessiller vos yeux , et rappeler Fiyresse dé vos sens au doux calme de la raison : tous les justes ëtoient dans les desseins de Dieu autant de phares lumineux répandus sur la route périlleuse de votre vie. Il les montroit tantôt à la cour, pour vous prouver que la vertu n'y est point impraticable; tantôt dans les personnes de votre rang , afin qu'on ne crût pas que la piété est incompatible avec la grandeur; tantôt dans les personnes de votre âge, pour vous faire sentir que la jeunesse né doit pas être la saison des plaisirs; tantôt dans la dissipation des grands emplois , pour nous apprendre que l'on peut s y sauver, et qu'il faut savoir y rester quand nos devoirs nous y appellent: que diraî-je, Chrétiens? tantôt jusque sur les premières marches du trône, pour qu'un exemple aussi frappant, aussi illustre, déposât solennellement contre les vices de la cour, et qu'elle fût par là hautement confondue ou utilement excitée* Renversement étrange ! tous ces spectacles de vertu , qui étoient faits pour condamner vos passions , ne servent plus qu'à les autoriser : ce qui devoit vous ramener à Dieu , ne sert qu'à vous en éloigner ; ce qui devoit vous inspirer une confusion salutaire, n'est plus que le motif d une vanité déplorable; enfin ce qui devoit troubler votre fatale paix , vous calme et vous endort. C'est alors que vous allez jusqu'à vous faire un vain triomphe du petit nombre de chrétiens, qui n'est au fond qu'une suite de vos dédains et de vos dérisions hautaines; c'est alors que les vices les plus grossiers, tournés en habitude ou consacrés par les grands,

APOLOGIE DES.GEXÏS DE BIEN, iSl

He blessent plus yos yeux ; c'est alors qu'à force de travailler à couYaincre les autres, qu'il n'y a guère en ce monde que de fausses vertus, vous finissez par vous le persuader à TOus-mêmes ; c'est alors que , parvenus à faire rougir les autres de leur piété , vous poussez le délire jusqu'à vous croire plus estimables , parce que vous êtes plus hardis à vous vanter de vos désordres , et plus ingénieux à raffiner sur les vices et sur les excès. Ainsi la réprobation se consomme ; ainsi s'accomplit cet oracle du Sage , que le jugement des moqueurs est proche y paratasuntderisoribusjudicia{vKqy. xix, * 2g.). Ainsi , mon Dieu , vous vengez tous vos serviteurs , en permettant que l'impie qui leur insulte s'aveugle. par la même lumière qui devroit l'éclairer, et que ces grands exemples , qui étoient faits pour le sauver , ne servent plus qu'à le perdre, et à le confondre.

D'ailleurs quel obsta-cle invincible ne mettezvous pas à votre salut, vous qui, affectant sans cesse de déprécier la piété, ne devez rien tant redouter que la réputation de chrétien pieux et fidèle! Comment oserez-vous jamais embrasser cette profession respectable que vous aurez tant décriée , vous qui, toujours portés à avilir les gens de bien , aurez pris publiquement l'engagement funeste de ne jamais leur ressembler? car enfin vos superbes dédains ne font- pas votre sûreté j ces principes si fiers d'une £Eiusse sagesse, que sans cesse vous opposez aux saintes règles de la foi , ne vous sauveront pas« U £iudra^ tôt ou tard, que vous rendiez

l8a APOLOGIE DES GENS DE BIEN.

hommage à cette même piété à laquelle vous re-< prochez maintenant tant de travers et de folies. Viendra le temps , où fatigués du monde , et revenus de ses erreurs , vous sentirez enfin que , si la raison existe sur la terre , /sUe est toute dans les âmes tendres et pieuses qui vont à Dieu par une yie pure ^ et au bonheur par le divin amour. Mais alors quelles dîjOicultés pour sumionter cette funeste honte que yous aurez tant inspirée aux autres! quel éloignement pour arborer un étendard que TOUS aurez déshonoré yous-mêm.es ! et n'ayons-nous pas toute raison de craindre que, punis de yos coupables dérisions par une honte insurmontable , yous ne soyez condamnés à ne passer jamais la fatale barrière du respect hun^ain , et à rougir jusqu'à la fin de Dieu et de son Éyangile?

Je conçois maintenant cette parole du Sage (pRoy. xviii, 3»), que le contempteur de la yertu est déjà au fond de Tabîme , et qu'il y est d'autant plus confondu , qu'un miracle in oui de miséricorde peut seul l'en retirer. Dieu peut être touché de notre fragilité , il nous tend souvent une main secourable quand des passions violentes nous entraînent /quand la fougue du caractère nous einporte ; mais le froid mépris et la dérision calculée de la piété nous ferme pour jamais l'entrée de son coeur; il étou^e en lui tout sentiment de compassion, d'ii^dulgence ; et pour montrer que rien ne peut ici le dés^riner , et que son cœur est à jamais fe^mé à toutes les excuses , il fera dévorer impitoyablement les eofans de Béthejl qui auront r^ijlé le prophète. Compreqejs-le «JoftQ

Aj>OLOGIE DES CENS DE BIEV^ i83

aujourd'hui, ô vous détracteurs téméraires de la vénérable piété : sachez que , si vous vous moques des gens de bien, Dieu se moque aussi des gens du monde; sachez que, si vous prenez en pitié les saints, Dieu prend en pitié les prétendus sages , avec cette énorme différence, que vos dérisions fiont celles d'un homme aussi aveugle qu'impuissant, et. que les dérisions de Dieu sont aussi terribles que ses jugemens , et aussi redoutables que «es vengeances : sachez enfin que pour lui , railler , c'est punir; insulter, c'qst aveugler et perdre, et que quand il se inoque , ce n'est jamais qu'avec la foudre.

Nous n'avons parlé jusqu'ici , Chrétiens , que des profanes dérisions , et des coupables ridicules par lesquels les mondains s'efforcent d'obscurcir le mérite des gens de bien , et l'éclat de leurs bonnes œuvres : mais si l'on poussoit le mépris de la vertu jusqu'à la haine , la .haine jusqu'à la persécution ; si des enfans bien nés devenoient pour leur propre fi^miUe un objet de contradiction et de scandale ; slls étoiient forcés de cacher leurs pieux exercices dans leur propre maison, comme s'ils cachoient des vices; s'ils recevoient de leurs propres parens les premières leçons de ce mépris pour la piété ; si , dans les corps publics , on regardoit comme un inembre déshonorant celui qu'une grande piété distingue ; s'il y avoit des impies qui , comma ceux dont parle l'Écriture , ne craignissent pas de dire : Opprimons l'homme de bien , puisqu'il est jlnutUe (mp. n, 12,) j si y pour y parvenir, on PQjw

l84 APOLOGIE DES GENS DE BIEN.

peîgnoit son zèle sous le nom du fanatisme , et sa sainte roîdeur sous celui de l'intolérance , et qu'enfin telle fût la corruption du siècle , que l'on reg£|tdât le crédit ou l'élévation d'un homme de bien comme une calamité publique , c'est bien alors que l'état des choses humaines seroit désespéré , et que l'État , comme la religion , n'auroit bientôt que des pleurs à verser sur sa ruine et sa désolation.

Désolation d'autant plus infaillible , que Dieu se hâte de priver le monde de ses saints , dès que le monde, par son mépris, cesse d'en être digne! Tantôt il abrège les jours de leurs humiliations, et donne à leurs preuves unef récompense prématurée ; tantôt il laisse cachées sous le boisseau cea vives et précieuses lumières : il dérobe à no» profanes regards ces arches vivantes où son esprit réside; persécutés en Egypte, il les envoie dans le désert. Ces âmes saintes et généreuses eussent été les colonnes de l'État; elles eussent rappelé la bonne foi dans le commerce, Fiutégrité dans les tribunaux , la douceur dans l'autorité , le zèle dans les sçins publics; à ce prince qui, par toute sa gloire et toute sa puissance , ne peut avoir que des flatteurs , elles eussent donné de fidèles amis : mille fois plus utiles que les prospérités et les victoires , elles eussent rendu aux yeux de tout un peuple rhumanîté sacrée et la probité respectable. Indigné des outrages qu'elles reçoivent chaque jour , Dieu les isole; il les fait croître dans le secret de sa face, il sépare dès cette vie même ces brebis iunocentes d'avec le$ animaux immondes, il met

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entre elles et nous un immense chaos : que dis-je? il ajoute à leur disparition un châtiment plus grand encore; il va jusqu'à tarir la source des générations fidèles, et faisant retomber, par un terrible jugement , tout le poids de sa main sur son propre héri* tage, il frappe de stérilité la terre ingrate où la piété est dédaignée , pour n'y laisser que des scandales et des pièges, des abîmes et la mort.

Tout autre châtiment, ô mon Dieu! plutôt que la soustraction des justes. Eux seuls peuvent rendre à l'univers sa dignité première , eux seuls peuvent l'embellir à vos yeux; c'est pour eux seuls qu'il subsiste , et pour eux seuls que vous le conservez : dès que leur nombre marqué dans vos décrets sera rempli , cette terre qu^ils honorent par leurs vertus ne sera plus qu'un vil amas de boue indigne d'attirer les soins de votre providence. Ahl si vous daignez encore y fixer vos regards , c'est leur présence qui l'en rend digne; si elle échappe aux traits de votre justice , ce sont leurs prières qui vous désarment, et qui arrachent de vos mains la foudre vengeresse. Hélas! peut-être est-ce seulement pour dix justes que vous épargnez une nation entière, peut-être n'attendez- vous que la fuite d'un nouveau Lot , pour frapper cette ville coupable : conserveznous donc ces hommes justes, comme autant de trésors, pour le bonheur de votre peuple et pour la gloire de votre Église ; conservez-nous ces hommes vénérables , sacrés dépositaires de la dernière étincelle dé foi qui reste sur la terre; appreqez-nous à les admirer comme les seuls hommes sensés , à les

APOLOGIE DES GENS DE BlEITé

respecter comme vos plus dignes images , à les aimer comme nos bienfaiteurs, nos anges tutélaires; afia que , vivant à l'ombre de leur protection et paàsànt du respect pour leurs personnes k rimitation de leurs vertus , nous puissions un jour partager leur bonheur et leur récompense. Ainsi soit-il.

SERMON

svjK iL'iiiaffiisaiDa.

Hœc omnia tihi daho, si cadens adoraveris me» Je vous donnerai toutes ces choses , si vous vous prosternez devant moi pour m'adorer* Mj^tth. iv , 9.

LiE même piège , quis l'esprit de mensonge tendit à Jésus-Christ, se représente chaque jour, d'une manière moins sensible , il est vrai , mais non moins réelle. Maître une fois du cœur des ambitieux, il leur tient à peu près ce langage imposteur; il les conduit par l'imagination jusque sur le pinacle des grandeurs humaines, il leur en exagère l'éclat et les délices, il leur montre de loin des places éminentes, des richesses pour leurs plaisirs , des honneurs pour leur vanité , et , se donnant à çux comme l'arbitre souverain de tous ces dons de la fortune , il semble , en quelque sorte , leujr adr^sser ces mêmes paroles : Je ^ous donnerai toutes ces choses , si o)ous vous prosternez dei^ant moi pour vi adorer •

A cette seule proposition , au seul nom de fortune , les esprits se réveillent, et les cœurs palpitent; Je3 uijs de joie les autres de cjrainte^ tous d'upe

l88 sua L'AMBITION.

espérance inquiète et tumultueuse. Celui-ci s'applaudit de ses succès , celui-là pleure sur ses méprises ; ^ l'un combine de nouvelles mesures, l'autre s'apprête à supplanter de nouveaux concurrens. Que signifient donc tous ces grands mouvemens qui agitent les cours? pourquoi ces flots tumultueux de tous ces intrigans, qui, toujours poursuivans et toujours poursuivis , sont tour à tour la proie les uns des autres? que sont ces insensés qui se fuient ou se cherchent , se flattent et se déchirent ? des esclaves de la fortune. Les pères la demandent pour leurs ènfans, les enfans pour leurs pères, les amis Timplorent pour leurs amis : il faut faire fortune ; voilà le projet qui domine tous les autres projets, la grande espérance qui absorbe toutes les espérances , le grand vœu qui remplit tous les vœux , et pour tout^dire enfin, voilà le dieu, Tunique dieu du .siècle, deus hujus sœculi (II cor. iv, ^*). Divinité monstrueuse et barbare , on l'adore sans laconnoître. Oui , Chrétiens , c'est sur lés palais des rois et des grands , sur ces temples de la fortune assiégés par les ambitieux , qu'on pourroit mettre , quoique dans un sens différent , l'inscription de ce temple d'Athènes : Au dieu inconnu, Deo ignoto (act. xvii, 23.). Aussi aveugles sur se§ présens que crédules sur ses promesses , nous ignorons également et les sacrifices qu'exige cette divinité, et les chaînes qu'elle impose , et les chagrins qu'elle préj)are : Deo ignoto^ O ambitieux , ô vous qui sans cesse tendez vos bras vers elle , venez et ouvrez les yeux ; reconnoissez ici la vanité de vos travaux , et la honte de vos homma-

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ges } venez pleurer tout à la fois et vos malheurs et vos folies ; je vais lâcher de les dépeindre. Je viens démasquer aujourd'hui ce dieu du siècle, cette superbe chimère des ambitieux qu'ils n'adorent que parce qu'ils ne la connoissent pas : Deo ignoto. Je vais montrer que , de toutes les passions qui tra-vaillent les en&ns d'Adam, il n'en est pas de plus vaine ni de plus funeste que l'ambition; de plus vaine dans son objet , de plus funeste dans ses effets , deux réflexions qui partageront ce discours. Puisse votre grâce , ô mon Dieu , puisse le tonnerre de votre parole, semblable à cette pierre détachée de la montagne , abattre au pied du saint autel cette profane idole de la cour, dont la tête est d'or, mais les pieds d'argile (dan. n , 3i , 32 , 34*) ; et si, dans ce discours, nous paroissons donner à ce fantome quelque réalité , si quelquefois nous nommons devant vous cette vaine divinité , faites que , sans blesser la dignité de notre ministère , nous n'empruntions le langage des ambitieux que pour confondre plus sûrement leurs espérances insensées. jiifCj Maria.

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