‹ Sermons et discours inéditsChapitre 38 sur 63 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Telle est, mes Frères, l'étrange misère de l'homme , de ne pouvoir ici-bas se suffire à lui-même. Voyezle toujours avide de ce qu'il n'a pas, toujours empressé de s'élever et de s'accroître. Quel ^t donc le principe de cette vague inquiétude , de ce penchant

igo soR l'ambition^

irrésistible qui le pousse sans cesse au dehorâ de lui-même ? Seroit-ce on sa grandeur ou son néant qui le tourmente? c'est l'une et l'autre, mes Frères. Il jette un regard sur lui-même , et il n'y trouve qu'une indigence universelle, voilà son néant; il est toujours en proie à des désirs insatiables , à des espérances sans bornes, voilà sa grandeur. Que fera-t-il entre ces deux extrémités? Sans doute que, s'il existe un bien immense, source unique de tous les biens , il en fera l'objet de ses poursuites ambitieuses. Noa , Chrétiens , ce bien suprême existe , il le croit , il le sent ; mais , par une inconcevable bizarrerie , il se fait un dieu qui n'est pas Dieu : comme ces idolâtres que nous, peint Isaïe , il sacrifie à la fortune ; et si comme eux il ne l'appelle pas la reine du ciel , il ne Tadore pas moins comme la reine de la terre; il n'est pas moins l'esclave de ce dieu chimérique , qui n'a ni des yeux pour voir, ni des oreilles pour entendre , ni des entrailles pour sentir , et dont les mains , chargées en apparence de dons et de présens, ne sèment que des illusions et ne distribuent que des ombres; qui ponitis Fortunœ mensam, et libatis super eam

(iSAU LXV, II.).

Inconséquence déplorable, serai-je donc assez puissant pour le combattre? Qui me donnera de vous peindre la vanité des biens que poursuit l'ambition? Biens chimériques ; on les désire, on ne les obtient pas ; on les obtient , ils ne contentent pas ; s'ils contentent , ils ne durent pas : pesons-les donc ici dans la balance du sanctuaire , et il noi|s sera

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facile de conclure, avec Isaie (iSÂi. xxviii, i5.), que l'ambitieux met son espoir dans le mensonge , et son appui sur le néant.

Biens chimériques , objet de l'ambition , on les désire, on ne les obtient pas 3 témoins cette foule de prétendans, qui, depuis tant d'années, errent inutilement sous les portiques de la faveur. C'est ce que nous prouvent, dune manière bien éloquente ^ et ce mécontentement général et ces murmures éternels de tous ceux qui aspirent aux grâces. Inter^ rogez surtout les habitans des cours , ils vous diront qu'ils avoient cru d'abord se placer dans un lieu d'abondance, et qu'ils n'habitent que des déserts sauvages où il ne croit que des épines ; entendez* les compter avec chagrin les longs jours de leur servitude, leurs services perdus , leurs peines oubliées^ se plaindre amèrement de semer dans les pleurs sans recueillir dans la joie (ps. cxxv, 5.), et avouer^ en soupirant , que le monde n'est riche qu'en promesses , et prodigue qu'en espérances et en rêves trompeurs.

Il faut ici le reconnoltre; jamais spectacle ne fut plus séduisant que la brillante perspective qui se présente à Tambitieux , et sans une force d'esprit et une grandeur de sçntimens , que la grâce seule peut nous donner , il est bien difficile d'échapper à Tillusion. La route est longue et pénible , les hasards sont sans fin , et les dangers sans nombre ; mais cette route une fois achevée , mais ces périls une fois évités , quelle joie , quel transport d'être arriyé ai^ terme! et voici donc l'histqire de Tambi^

iga SUR L AMBITION.

lieux. D'abord découragé par les premières difficultés qu'il entrevoit, il résiste quelques iristans aux flatteuses invitations que lui fait un inonde trompeur; il combat vainement, bientôt il faut se rendre. C'en est fait , l'ambition a parlé , et la raison se tait. Rempli d'audace et de confiance, il prend la violence de ses désirs pour la certitude de ses succès; le voilà donc en pleine mer , il faut voguer à travers les écueils, et s'exposer à toutes les tempêtes de la vie. Déjà l'orage se forme , et la foudre gronde ; la calomnie accourt , la perfidie s'éveille , des flots de concurrens se pressent et se poussent sur son passage; n'importe, toujours porté par Tespérance, il brave les périls, et s'enflamme par les obstacles. Enfin s'élève un jour serein; tout lui rît : accueil favorable d'un puissant protecteur , démonstrations flatteuses , assurances ' encoura géantes, protestations même et sermens, s'il le faut ; car que de gens en place auxquels les sermens ne coûtent rien , et qui ne connoissent que trop l'art de s'en servir pour amuser les hommes! A l'instant, la joie renaît, les inquiétudes se dissipent, quand tout à coup se forme un autre orage. L'envie se décliaîne avec plus de violence, la haine trame de nouvelles horreurs ; le protecteur se refroidit , les promesses sont oubliées, que fera l'ambitieux? Ira-t-il perdre le fruit de tant d'années de travaux? non , sans doute ; le premier pas est fait , il faut aller jusqu'au bout, et voir, comme l'on dit, ce qui en arrivera ; comme Jacob , il a servi sept ans, il servira sept ans encore (gemes. xxix, 3o.). Il

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réalise cette fable du tnalheureux Sisîphe qui roule sans cesse au haut de la montagne la pierre qui sans cesse retombe avec lui. Je ne sais par quel enchantement un espoir toujours plus ardent renaît de ses espérances même renversées: nouvelles chutes, nouvelles prétentions; il oublie toujours et ses tourmens passés, et ses peines présentes, pour se sauver dans l'avenir : toujours poussé d'orages en orages, d'illusions en illusions; passant sans cesse du calme à la tempête, de la crainte à la joie, il consume toute sa force , selon l'expression d'Isaïe (is. XLix, 40) ^^ vœux stériles et en poursuites vaines ; il vieillit dans Tattente , son front blanchit dans l'esclavage; et c est ainsi, dit le grand Bos* suet, que l'ambitieux tire toute sa vie la longue chaîne de ses espérances trompées.

Et remarquez ici jusqu'où va l'illusion. La fortune sait nous séduire par ses réserves comme par ses largesses ; tout lui sert , jusqu'à son inconstance ; et ce 'n'est proprement qu'à ses caprices qu'elle doit le plus grand nombre de ses esclaves : elle est insensible et cruelle , dit l'ambitieux , j'aurai donc plus de gloire à me la rendre favorable ; elle est aveugle, il ne me faut donc qu'un moment , qu'une occasion heureuse ; elle est bizarre , peut-être viendra-t-elle au-devant de moi; elle enrichit l'homme sans mœurs, je puis donc, avec tous mes vices, me ranger sous ses étendards ; elle couronne l'homme sans talens, je n'ai donc besoin que de mes intrigues; elle illustre l'homme sans naissance , je puis , du plus bas rang, m'élever au premier. Ainsi, de toutes

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parts rillusion investit Fambitieux , elle est inévitable : c'est bien ici que Ton peut dire , avec TEsprit saint , qu'il pleut des pièges sur les pécheurs ; plueù super peccatores laqueos (ps. x, 7.). L'ambitieux jse rassure sur le hasard, il n'en croit ni à ses craintes ni à ses défiances ; il se fie tout à la fois sur les obstacles comme sur les moyens, sur les malheurs comme sur les succès de ses concurrens ; défaut d'assurance , il se sauve dans un peut-être ; son incertitude elle-même devient pour lui une ressource} s'il n'a point de prudence, il aura de l'audace ; s'il manque de mérite , il aura du bon* heur : et tel est son enchantement , que la fortune Tintéresse par ses bizarreries , l'enflanime par son inconstance , et l'encourage même par ses refus.

De là , mes Frères , l'éternelle séduction de toute sa vie qui se passe en désirs et en supplications* Il croiroit ne plus exister , s'il cessoit de prétendre : semblable à llnsensé dont parle Jérémie , il faut qu'il flatte et qu'il encense, il faut qu'il coure et qu'il s'agite , qu'il sollicite et qu'il s'empresse ; dilexit movere pedes sitos^ et non quievit (jerem. xiv, lo.). Le titre seul d^aspirant à la faveur le console souvent de ses ennuis, il ne sauroit y renoncer ^ tout le détrompe , rien ne le Nchange ; jamais il n'obtient^ sans cesse il aspire , et la fascination est si complète^ qu'il attend par la seule habitude, et qu'il conserve le besoin de poursuivre , en perdant même l'espé* rance d'obtenir.

Grand Dieu! qu'est-ce que l'homme, quand U s'éloigne de vos voies? Il est donc arrêté que

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Fespérance de Fambitieùx périra , comme celle de Fhypocrîte (job. vin, i&.). Il ahandôDne le» fontaines d'eau vive , il aéra condamne à puiser tristement dans les citernes sans eau (jerem. ii, i3*). Sans cesse il prendra des mesures, et sans cesse vous perdrez sa prudence. Du sein de votre éternelle sagesse, vous soufflerez sur lui cet esprit de vertige qui étourdit et qui enivre (isAÏ. xix, i40- Oui , grand Dieu , c'est bien ici que l'on peut dire que vous vous jouez dans l'univers , en confondant les vains projets dès ambitieux, en les élevant tantôt jusqu'aux cieux par la folie de leurs prêtent tions, et tantôt en les faisant deiscendre jusqu'au ibnd des abîmes par le néant de leurs entreprises ; en permettant qu'ils s'égarent, et qu'ils tournent sans cesse dans ce qu'ils appellent avec tant de raison la roue de la fortune : c'est sans doute en leur per-sonne que s'accomplit ce vœu terrible que vous adresse le propliète , de faire tourner les impies comme une roue; Deus meus^ porte illos utrotam

(PS. LXXXll, i40*

Ne dissimulons rien cependant, et n'outrons pas les choses j la. fortune est souvent libérale : de temps en temps elle montre à la terre ces subites élévations , qui n'étonnent pas moins les ambitieux qui y parviennent que ceux qui en sont les témoins. Vous dire maintenant par quels jeux du hasard elles sont arrivées, par quels secrets ressorts cet ouvrage a été conduit, quelles intrigues l'ont commencé , quelles intrigues l'ont^ichevé ; vous expliquer comment ce n'est paa le plus habile qui a été

SCR L^AMBlTIONrf

le plus heureux, ni celui qui a frappé à plus de portes auquel on a ouvert , comment c'est le nouveau venu qui a devancé tous les autres dans la carrière , comment [enfin ce n'est pas celui qui a couru le plus vite qui cependant a obtenu le prix , c'est une discussion que nous laissons au monde , pour qu'il en amuse son loisir et sa malignité. Mais ce que nous osons prédire ici à Fambilieux, c'est qu'en supposant même qu'il soit du nombre des élus de la fortune, non moins rares, si j'ose ainsi parler, que les élus du ciel , et qu'il arrive au port , tandis que mille n'ont pu échapper au naufrage , il ne sera alors guère plus avancé qu'il ne Tétoit auparavant; son succès ne fera jamais son bonheur j tous ses vœux les plus ardens ne seront exaucés que pour être plus cruellement trompés , et jamais il ne recevra moins que lorsqu'il paroîtra recevoir davantage. Biens chimériques , objets de l'ambition , on les obtient , ils ne contentent pas.

Le voilà donc cet ambitieux chargé d'honneurs , et comblé de richesses : ne vous laissez point éblouir , il brille au dehors , il est vide au dedans ; il est enflé , mais il n'est pas rempli j tous ses trésors excitent votre envie , hélas ! ils n'ont fait qu'aiguiser sa faim , bien loin de l'assouvir ; diyites eguerunt et esurierunt (ps. xxxm, 11.). Vous le croyez content, erreur grossière! sa grande fortune n'a fait que lui donner des grands besoins. Vous l'appejez Un parvenu, nouvelle erreur! à peine se croit -il au milieu de sa course , et son orgueil monte sans cesse, dit le prophète (ib. lxxui^ 23.). Sa fortune ,

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dites-vous, a surpassé ses espérances; cela peut être , mais elle ne les a pas comblées : il n'a plus rien à désirer , vous vous trompez j le gouffre de sa cupidité dilate de plus en plus ses abîmes 3 c'est Aman qui veut obtenir les hommages d'une nation •entière (esth. m.), c'est Nabuchodonosor qui de monarque veut devenir dieu (dan. m.). Mais il avoue qu'il n'a plus rien à prétendre : vain langage! c'est le cri de l'impuissance, et non celui de la modération. Mais il n'est plus d'aucune intrigue, il ne cherche plus qu'à se reposer : triste situation , repos funeste! ce n'est dans lui que le sommeil de l'affaissement, et le silence de la lassitude.

L'insensé ! il avoit dit au commencement de sa carrière : Un jour je me reposerai. On auroit pu lui dire alors, comme autrefois ce sage courtisan : Que ne vous reposez- vous maintenant. Mais, hélas! qu'il s'est trompé dans son attente! voyez-le semblable à c«t esprit immonde dont parle l'Évangile, cherchant le repos , et ne le trouvant jamais (matth. XII , 430' Q^^ 1^ délivrera de son inquiète activité? C'est un malade que la fièvre dévore* Il faut sans cesse qu'il se déplace, et qu'il essaie de toutes les situations: toujours mécontent , il traîne ses dégoûts dans tous les postes qu'il occupe , de loin il n'en voyoit que les honneurs et les plaisirs, il n'en sent plus que les peines et le fardeau. Sa fortune seroit encore mille fais plus brillante , qu'elle aura toujours le défaut d'être la sienne; forcé ^ pour ainsi dire , de regretter les premières erreurs de jsa crédulité ^ ces beaux jours où la fortune lui

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donnoît pour tout bien le charme de l'espéraiïcé, il reconnoît avec douleur qu'il est presque plus doux, de désîrer que d obtenir, parce qu'on se dégoûte toujours de la possession, et rarement de l'espérance : et c'est ainsi que , ne pouvant jamais ni changer ni se fixer , trouvant toujours , dit l'Esprit saint, dans sa prospérité sa peine et son tourment, l'ambitieux eçt le plus vain de tous les insensés, et le plus incurable de tous les malheureux qui sont sous le soleil*

Mais quand même nous supposerions que l'am^ bitîeux pût être satisfait, quand même il seroit vrai que son sort fût heureux, que sa joie fût réelle, qu'en conclure , Chrétiens? que sa joie sera courte j qu^il n'a tout au plus, comme Jonathas, qu'un peu de miel à goûter (I reg. xiv, 43- )• Biens chimériques, que poursuit l'ambition , s'ils contentent, ils ne durent pas : car enfin , quelque grande et longue que soit cette fortune, elle sera toujours la fortune du temps, et ne sera jamais plus longue que là vicè Mais qu'est-ce donc que la vie ? qui nouiâ dira quelle est sa mesure, son fondement et sa durée? O homme! apprends-nous comment tu la reçois, dis-nous comment tu la conserves, et comment tu en sors. Cherche-la , si tu peux , dans le gouffre immense des ans ; dis-nous qui t'en répond, et si c'est Dieu où toi qui mesure tes jours, Tomberas^tu comme la fleur des champs , éclose le matin et fanée le soir? ou bien , comme le chêne antique , verras^tu passer sous ton ombre plusieurs générations? vivras-tu aussi long-temps que Job,

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