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OU, comme Ezécliias, seras-tu enlevé au milieu de ta course? qui pourroit le prévoir? Je vois par où ^n édifice est près de s'écrouler j mais qui peut sonder tous les ressorts mystérieux qui font mouvoir le cœur humain? Qui pent compter sur une vie dont tu n'uses que par emprunt, et qui, à chaque instant, te peut être redemandée? qui peut te dire ce qui t'est plus funeste, ou le travail ou le repos, ou l'abondance ou le besoin ? est-ce la pauvreté , est-ce l'opuJence? sont-ce les privations^ ou sont-ce les plaisirs? Ce que je vois évidemment, c'est que tu passes comme un torrent, et que rien ne t'arrête; c'est que tu passes , et que chaque moment ajoute à ta durée n'est qu'un pas de plus vers ta fin: hélas! toujours forcé de saisir un instant après l'autre , de le voir fuir quand tu le tiens, de le rappeler vainement quand il s'écoule, jusqu'à ce qu^drrive enfin l'instant fatal qui termine tous les autres instans, et où manquant tout à coup de force et de soutien , tu tombes pour jamais dans l'abîme. Mais si la vie n'est qu'un passage , quHmporte que ce passage soit plus ou moins long? quelques instans de plus ou de moins font ici toute la différence. O hominel dismoi donc ce que c'est que ta vie. Je me la repré- %nte sous l'image d'une tempête inévitable : tous s'efforcent d'échapper au naufrage, tous cherchent une planche pour se sauver de la mort; vaine et frivole tentative! il faut passer. Mortels, |e vous vois tous , les uns soudainement frappés de la foudre, les autres flottans encore quelques instans à travers les orages de rambition et les écueils de la fortune^
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pour venir j après plus ou mpius de succès , après plus ou moins de malheurs, vous briser tous ensemble contre le même écueil , et disparoitre ainsi dans le néant commun de toute la nature. Ce frêle édifice de la fortune , vous l'élevez à grands frais , vous le consolidez 3^ vous letayez de toutes parts : déjà vous VOUS" applaudissez detre arrivé au faîte, vous le croyez à l'abri des vents et des orages. C'est ma main qui a fait tout cela , dites-vous comme ce roi superbe (dan. iv, 27.) : aveugle! qui ne voyez pas que cet édifice manque par les fondemens, qu'il n'est assis que sur le sable , que le temps le mine sourdement, et qu'il va bientôt être enlevé, comme la tente du pasteur qu'il ne dresse que pour une nuit. Et maintenant, ô ambitieux, parlez-nous de grands biens , de grands honneurs , et de grande puissance; accumulez, accumulez saàs ceçse, vous n'amassez que des vapeurs, vous n'eqtasae:?; que des fantômes, que de vaines écumes, dit le Sage (sAp. V, i5,) : aussi peu sensés que ces enfans dont les futiles amusemens excitent votre pitié , et plus dignes de compassion sans doute, puisqu'à la vanité et au néant de vos desseins, vous voulez ajouter toute la gravité et le sérieux de la raison.
Encore un coup, Chrétiens, qui peut donc ras»surer l'ambitieux? sur quoi fondcr^t-il ses magni-r £ques espérances? Peut-être compte-t-il sur la carrière la plus longue? peut-être 34-U percé daqs l'avenir , pour être sûr qu'il mourra plein dp jours,» Hé bien! promettons-rlui , puisqu'il le veut, J'âge des patriarches ; et^u'il ne pç»3e p^s (jue je yeuijile
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lui envier jusqu'à la triste espérjance de la caducité; donnons-lui un siècle de yie : la supposition n'est pas impossible , elle se réalise même quelquefois ; il le sait, et comment pourroit-il l'ignorer? dès que ce phénomène arrive , on crie aux quatre coins de l'univers qu'un homme a yécu cent ans. Il parviendra donc jusqu'à ce période miraculeux de la vie humaine; que d'années pour s'avancer! que de temps pour jouir! Qu'ai-je dit. Chrétiens? combien encore son espérance est vaine! com^bien de jours perdus , durant ce long espace , pour le bonheur , pour les succès , pour la fortune ! Que devient ce siècle entier , si notis le réduisons à sa juste mesure? Retranchons-en d'abord ]es besoins du berceau , les larmes de l'enfance , le vide de l'adolescence, tout le frivole enfin, et le néant de l'aurore de notre vie : que de temps enlevé déjà aux poursuites de l'ambitieux! Viennent ensuite les écarts et les fougues de la jeunesse , dont les jours , consacrés aux plaisirs , sont presque tous perdus pour la fortune. Ce n'est donc proprement qu'à l'âge mûr, que l'ambitieux peut ouvrir sa carrière, et ce n'est guère que quand la volupté s endort, que l'ambition se réveille. Jusqu'ici le désir de s'avancer n'avoit été qu'un désir, maintenant il va devenir une fureur: mais quelle est son inconséquence? Ce seroit le temps de jouir, et voilà qu'il songe à amasser ; il demande , on lui refuse 3 il insiste , on lui fait espérer j il supplie , on lui promet ; il se prosterne, et il obtient; il va jouir de ce posle émirent f de ce va§te dpmaipe ^ il vs jouir, kél^l
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€t pour combien de temps? il avoît oublié qu'em suivant le fil de ses desseins , le temps précipitoît 6a course. L'inutile et froide, vieillesse s'est avancée à grands pas j à la place de ce repos si désiré , il ne trouve bientôt qu'une inaction pesante; ses domaines ont augmenté^ et ses sens s'affoiblissent; sa maison est bien affermie , et sa santé est ruinée; il exhorte son ame, comme l'insensé de l'Évangile (luc. xu, 19, 20.), à vivre et à jouir en paix, et arrive la nuit, et la fatale nuit est arrivée où Ton va lui demander cette amej enfin la fortune se montre , et voici la mort. Déjà penché vers le bord de sa tombe , il se retourne avec amertume pour mesurer la suite de ses jours j et alors qu'est-ce pour l'ambitieux que la plus longue vie? une partie s'est dissipée dans des jeux puérils, une autre dans l'étourdîssement et l'effervescence des passions, une autre dans les mesures inquiètes et les soucis rongeurs de ses vaines poursuites; enfin ont succédé quelques années de possession qui Tout conduit , comme subitement, jusqu'au sommeil, et à la nullité de la décrépitude* Alors, ô mon Dieu , je le demande encore , qu'est-ce pour l'ambitieux que la plus longue vie? un trait qui a fendu les airs sans laisser aucune trace , un éclair qui fuit et disparoit dans une longue nuit. Jusqu'alors il avoît dormi, il avoît rêvé , dit le prophète, dormierunt somnum suum (ps. lxxv, 6.); il se réveille maintenant, il cherche autour de lui , et il n'y voit que des rivaux qui épient son dernier soupir , que des ambitieux comme lui , qui se disposent à occuper s^ places; il regarde ses
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mains y elles sont vides, et nihil invenerunt in manibus suis: il s'interroge, en soupirant; il se demande ce qu'il a donc obtenu , et quelle a été la fin de ses longues inquiétudes, et le tombeau lui répond que l'homme passe comme une ombre , et que c'est en vain qu'il se tourmente ; in imagine pertransit homo, sed et frustra conturhatuv (ps. xxkviii, 7.)»
Si du moins il pouvoit se flatter que ses honneurs et ses trésors seront transmis à ses enfans , et qu'ils feront le bonheur d'une longue postérité, peut-être auroit-il quelque excuse pour justifier tous cesmou- Tcmens étemels qu'il s'est donnés pour parvenir; mais il n'a pas même la malheureuse consolation de pouvoir saisir à son dernier moment cette ombre de gloire. J'ai vu encore, dit le Sage (eccles. iv, 7,8.), une plus grande vanité , c'est le travail de l'ambitieux , qui ne sait point pour qui il travaille ; c'est sa fureur inconcevable d amasser, sans pouvoir s'assurer quelle sera après sa mort la suite de sa fortune* Peut-être ses enfans en jouiront-ils , peutêtre aussi n'en jouiront-ils pas; peut-être s'en serviront-ils en économes fidèles, peut-être aussi la dissiperont-ils en des profusions insensées; peutêtre passera-t-elle jusqu'à la dernière génération , peut-être aussi ne vera-t-elle pas la première j peut-être restera -t-elle dans sa maison , peut-être aussi passera -t-elle en des mains étrangères; peutêtre fera-t-elle la gloire de sa famille , peut-êtiti aussi en fera-t-elle le déshonneur et la ruine. Et c'est pour un peut-être que l'on s'épuise , que l'on
204 SVR L^AMBITlOir.
fi^agîte! quoi! tant de veilles, tant de mesures, et tant de sueurs ajoutées à tant de chagrins, sans jamais pouvoir arracher à la fortune qu un misérahle peut-être! Me trompé-je, Chrétiens, ou hien est-ce vous qui êtes fascinés? Est-ce ma pensée qui m'égare , ou votre passion qui vous enchante ? Ainsi , incertitude pour acquérir , incertitude pour conserver, incertitude pour transmettre. Il est donc vrai que rien n'est assuré pour l'ambitieux, pas m^me l'espérance de laisser tm nom sur la tfirre, pas même un tombeau pour y éterniser l'histoire de ses succès , pas même la recounoissance d'un hé'ritier avide qui peut-être se rira de l'insensé , qui , pour s'enrichir, aura tourmenté nuit et jour sa vie infortunée. Mais ce qu'il y a pour lui d^incontestable et d'assuré , ce sont ses regrets, à la mort, d'avoir mis ,tant de prix à des biens fragiles qui dévoient mourir avec lui j c'est sa surprise d'avoir fait tant de sacrifices à la périssable fortune , qui ne valoit pas une heure de peine j c'est sa douleur d'avoir risqué l'éternité pour une vie de dix ans. O homme! pourquoi te travailler si vainement? et à quoi te sert ta raison , si elle ne te guérit pas de cette haute et insigne extravagance? sed et frustra contur^ batur.
Mais achevons de confondre les ambitieux ; et , après leur avoir montré que la passion qui les domine est la plus vaine dans son objet, faisons-leur voir qu^elIe est encore la plus funeste dans ses effets : c est mon ^second point*
svK l'ambition* 2o5
SECONDE PARTIE
L'homme n*a point été tellement dépouillé par Son péché , qu'il n'ait rien pu sauver du naufrage de son innocence: sa misère est extrême , mais noa pas totale j au milieu de sa pauvreté même brillent encore les précieux restes de sa grandeur première, sa liberté qui le rend maître de lui-même , et sa conscience dont la voix le rappelle sans cesse à la vertuj donscélesteS)indépendans de toute la nature, qui pourra donc nous tes ravir ? Tambition , mes Frères. Insensés! qu'ayons-nops fait? Nous avons voulu être grands, être riches sans Dieu, et Dieu nous a livrés à ce cruel tyran qui nous dépouille de tous nos privilèges , et nous ravit nos seuls biens véritables y notre liberté ^ nos vertus.
Notre liberté. Et c'est ici , ô ambitieux! qu'il vous faut comprendre et la pesanteur de vos chaînes , et la honte de votre servitude, et la longue amertume de votre carrière douloureuse. C'est donc à vous que je le demande : Qu'est-ce qu^un esclave? Â cette seule idée, la nature s'attriste, la pitié se réveille î c'est un homme qui, n'existant que pour autrui, n'a plus de sentiment ni de goût qui lui appartienne, et qui perd enfin jusqu'à la propriété de lui-même ; un homme qui senîble n'avoir reçu des mains que pour les travaux^ des yeux que pour les larmes, et un front que pour les humiliations. Être abject et rampant , dont les égards ne sont que
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des contraintes, les complaisances des bassesses , les hommages des anëantissemens, et qui, par sa fatale destinée , seroit toujours le dernier des mortels, quand il n'en seroit pas le plus misérable. Ambitieux , voilà votre image ! Est-il libre en eflfet l'infortuné que l'ambition tourmente ? vit-il pour lui? peut-il en maître disposer de lui-même ? est-il dans sa personne une seule démarche , une seule parole, un seul regard qui ne soit commandé pur la fortune? iSuivezJe dans le tortueux labyrinthe de ses projets, de ses mesures 3 dans les sombres détours de ses complots, de ses cabales 3 dans les sentiers laborieux de ses courses et de ses veilles: quel travail , s'il n'a rien oublié ! quel désespoir , s'il a négligé quelque chose! Eviter une faute , en réparer une autre ; sans cesse calculer les moyens , sans cesse balancer les ressources , tantôt brusquer une entreprise, et tantôt la préparer de loin; tantôt attendre, et tantôt prévenir le moment; tantôt mesurer, et tantôt précipiter ses pas; faire parler les uns, faire taire les autres^ flatter ceux-ci, intimider ceux-là , attaquer d^une main, se défendre de l'autre : quelle contrainte! Tout ménager pour nWoir rien à craindre, tout diviser pour mieux régner, tout dissimuler pour mieux nuire: quel asservissement! Prévenir un subalterne, deviner ses goûts, respecter ses hauteurs , dévorer ses dédains : quelle humiliation! Mettre à profit les vices d'un maître, ou abuser de ses vertus; servir, encenser toutes ses passions, ou égarer sa droiture: quelle infamie! Yous demandez où sont les plaisirs de l'ambitieux?
SUR l'ambition. 207
il les sacrifie j ses caprices? il les rëprîme; ses volontés? il les captive j son humeur? il la retient: quel supplice ! Enfin considérez en lui et les angoisses du repentir , et les serremens de la tristesse , et les fureurs de l'envie, et les amertumes du dépit et les palpitations de la crainte, et les convulsions du désespoir : quel torture et quel enfer l Et n'est-ce point aux ambitieux^ que doivent s'appliquer ces paroles de Jérémie : Vous servirez des dieux qui vous tourmenteront et la nuit et le jour; servietis ihidiis alienis die ac nocte^ qui non dabunt vobis requiem (jerem. xvi, i3.)?
' Hélas! lorsque nous vous disons, FÉvangile à la ^ain , qu'il faut vous oublier , vous renoncer vousmênies , et sous le glaive de Tabnégation , immoler vos plus doux penchans, vous accusez d'excès cette morde toute divine* Le moyen , dites-vous , de combattre sans cesse la nature et les sens? Le moyen, ô mon Dieu! et c'est l'ambitieux qui le demande! Mais s'il veut le savoir, qu'il s'interroge donc luimême : il n'a qu^à voir si vous lui imposez une croix plus pénible à porter que celle de son ambition j s^il connoît une pénitence qui épuise plus la santé, une mortification qui suppose plus de contrainte , une patience qui supporte plus de dégoûts : il n'a qu'à voir si l'humilité chrétienne fait descendre aussi bas-, si jamais vos disciples fidèles ont plus d'injures à pardonner , qu'il n'a d outrages à dissimuler : il n'a qu'à voir.... Mais , hélas! et cent fois ne l'a^t-il pas vu? et cent fois n'a-t-il pas déploré sa honteuse captivité? et cent fois n'a-t-il pas reconnu que sa
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passion lui fait souffrir plus de violeDce que voire saiateloi? et cent fois avec Isaïe n'a-t-il j)as dit : Malheur àceux qui, comme lui, traînent Tiniquité dans les fers de la vanité ? vœ qui trahitis iniquita^ tem infuniculis vanitatis (is. v, i8.).
Venez nous dire maintenant que Tambition est la passion des grandes âmes, et le besoin des héros; que borner ses désirs est la preuve d'un cœur étroit, qu'il faut savoir forcer la destinée et maîtriser le sort. Maximes insensées! quoi! est-ce donc maîtriser le sort, que de vous exposera tousses caprices? est-ce forcer la destinée, que d'être en butte à toutes ses rigueurs? Est-ce donc maîtriser la fortuae, que de tout lui sacrifier, que d'attendre en treniblant ses arrêts, comme le criminel attend dans des transes mortelles l'arrêt de son supplice? Quoi! est-ce donc un héros , le lâche qui n'a jamais la force de briser des fers qui lui pèsent? Et en qui trouvera-t-on désormais le caractère d'une ame étroite et vile , si ce n'est dans l'ambitieux, qui toujours souple pour s'insinuer, toujours rampant pour s'élever, s'honorant même de ses honteuses chaînes ; d'autant plus bas, comme l'ancien serpent, que portant plus haut ses prétentions et son orgueil, il partage sa' malédiction , et se voit tristement condamné à se traîner comme un reptile ; super pectus tuum
gradieris (gen. lii, 14.)-^
Ah! heureux donc l'humble de cœur et le pauvre d'esprit , qui , désabusé des choses humaines , règne vraiment en servant Dieu; heureux celui qui, sachant à la fois mériter l'estime des hommes et s'en
SUR l'amsitioiy. 209
passer, se rendre digne des honneurs et les mépriser, atteint par là à cette haute tranquillité d'ame que nul revers ne peut troubler , et qu'aucun accident n'altère; heureux cet enfant de la foi, qui, sans envie pour ce qu'il n'a pas, sans attachement pour ce qu'il possède , éprouve à chaque instant qu'un des plus beaux fruits de la grâce, c'est la liberté ; heureuse cette ame, qui contente de tout, et disposée à tout sous la main de celui qui dispose de tout, sait également se tenir dans l'obscurité , si Dieu le demande, et dans l'élévation , si Dieu l'y appelle; heureux enfin ce nouveau Mardochée, qui, trop pénétré de la grandeui; du maître qu'il adore pour s'abaisser à des intrigues et fléchir le genou devant la faveur, demeure seul debout, tandis qu'autour de lui tout rampe et se prosterne 3 solus autem non Jlectebat genu (este, m, a.)/
Que pou vons« nous donc attendre de l'ambitieux? quelle idée aurons-nous maintenant de ses sentimens, de ses vertus? Des vertus! en est-il donc pour un esclave ? et voici un surcroit de malheur qu'entraîne l'ambition : après nous avoir ravi notre liberté , elle détruit encore nos vertus.
Car , mes Frères, il fut un temps où nous respections les principes , où nous portions encore avec honneur le joug des règles saintes. Nous péchions , il est vrai ; mais , enfans désobéissans plutôt que sujets rebelles, plus fragiles que criminels, nous étions bientôt ramenés par la voie des remords. La malheiireuse passion de parvenir s'est emparée de notre cœur j la fortune a fait briller à nos yeux
Tom. n. i4
210 èpK l'amBITIOIT,
ses prestiges , et aussitôt tous nos prlucipes se sont évanouis , nous n'avons plus connu de règles que pour les enfreindre. A nos foiblesses ont succédé des attentats , à la timidité de nos passions Taudace du crime , et JiOus avons dès-lors compté au nombre de nos vertus tous les excès que nous n'avons pas osé commettre.
Je sais , Chrétiens , que le propre de chaque passion est d'aveugler Tesprit et de corrompre le cœur} mais l'aveuglement n'est jamais si grand, ni la corruption si profonde, quel'amequi en est atteinte ne connoisse plus de frein et n'écoute plus de remords. Je rencontre quelquefois dans le voluptueux une ame bienfaisante , dans l'homme vain une anxe généreuse, dans Tépoux infidèle un fils respectueux, dans le vindicatif un ami tendre. La colère n'a que des accès, l'intempérance que des momens de délire; la paresse oniet plus de devoirs qu'elle ne fait de crimes j et l'impiété même , qui refuse à Dieu ce qui lui est dû , n'étoufie pas tous les sentimens de la nature : mais l'ambition , plus emportée et plus impérieuse qu'aucune autre passion , s'empare tellement des puissances de son. esclave , qu'elle ne laisse plus en lui d'accès à la vertu. Tel est son caractère funeste , qu'elle aveugle l'esprit , et l'aveuglement est total j qu'elle corrompt le cœur , et la corruption est entière. Le démon de l'ambition est celui, dont parle l'Évaingile , qui s'appelle légion. Non , ce n'est plus un seul démon , ce sont tous les démons à la fois J ce n'est plus un crime déterminé ^ c'est Tabominationde la désolation 3 c'est l'assemblage de tous
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les crimes; le^ mihi nomen ^^^(marc. v, q.). Semblable à la statue de Nabuchodonosor, composée de toutes sortes de matières, de fer et d'aîràin, d'or et d'argile (dan. Ir , 32 , 33 , et seq. ) , rédifice que veut élever l'ambitieux sera construit, pour ainsi dire , de tout ce qui tombera sous sa main ; le permis comme le défendu , le sacré comme le profane , le crédit du ricbe comme la dépouille du pau* Tre , tout sera mis en usage pour élever cet édificç monstrueux. Fera-t-il ce pas ? ne le fera-t-il point? Non , lui dit la raison ; non, lui dit l'honneur ; non, lui dit la conscience : foibles vbix! vains obstacles ce pas lui est utile , il est donc légitime. L'honneur ne sera pour lui qu'un préjugé , la probité qu'un vain nom , et la conscience que l'éppuvantail du vulgaire. Il a dit , comme l'ange superbe : Je monterai, ascendam (isAÏ. xiv, 14O9 ^^ pour cela il se fera jour à travers les cris de la veuve , et les larmes de l'orphelin : les bienséances , il les violera ; les lois , il les profsinera ; les liens du sang , il les brisera : malheur à celui qui l'arrêtera dans sa course! il faut qu'il parvienne à son but, dût sa fortune être le prix des calamités publiques, dût la patrie s'anéantir, et la nature se confondre : fourbe par principe , intrigant par besoin , atroce par caractère , n'ayant de lumières que pour tromper, et de forces que pour nuire , des amis que pour lestrahir, et des rivaux que pour les perdre 5 vil trar» fiquant de toutes les vertus comme de tous les crimes , se jouant également et de Dieu et des hommes , souvent ati-dessous de ses places par son incapacité.
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et toujours au-dessous de lui-même par ses vices : grand Dieu! et si je n'ai point ici chargé le portrait de l'ambitieua; , pbuvez-vous donc envoyer à la terre un fléau plus terrible?
Permettez-moi, mes Frères, cette supposition. Vous tramez un noir dessein , vous méditez quelque attentat. ••• vous n'osez pas, un reste de pudeur vous retient..,, vous frémissez.. .. peut-être clierchez-vous un homme assez audacieux ou assez lâche pour le commettre j allez trouver un ambitieux : si l'intérêt l'anime , si l'impunité le rassure^ Tattentat sera commis.
Que penserons-nous maintenant de tous ces hommes de fortune qui nous étonnent par leur subite élévation? Le grand les méprise, quand ils sont sans naissance , et c'est un préjugé j le petit les admire, parce qu'ils brillent, et c'est inconséquence; le sage les craint et s'en méfie, et il leur rend justice; et si nous exceptons ces hommes rares que leur réputation met hors de rang , ces hommes supérieurs , que nous appellerions improprement hommes de fortune, puisqu'ils né sont que les hommes de leurs talens , il sera vrai de dire que la plupart ont acheté leur fortune au détriment de leur conscience. C'est un mystère , dites-vous , que leur élévation ; oui , sans doute , c'est un mystère, mais un mystère d'iniquité , et si vous en doutiez encore , mes Frères , Jérémie va vous l'apprendre : Us se sont élevés, ils se sont avancés sur la terre , dit ce prophète , parce qu'ils ont marché de forfaits en forfaits ; confortati sunt in tcrrd, quià de malo ad malum egressi
SUR L^ÀMBITION* ;ai3
sunt (jËREM. ix, 3.)« Voilà la source de presque tous ces phénomènes étonnans de la fortune. La charité chrétienne nous défend , il est vrai , l'application de ce principe général 5 nous pouvons néanmoins avancer qu'il n'est point d'ambitieux qui ne soit décidé à prendre les voies abrégées , les voies les plus courtes, quand les lenteurs le fatigueront : convenons-en , les grandes fortunes sont au moins équivoques, et ces eaux qui croissent si subitement viennent toujours d'une source bourbeuse.
' Et de là vient , mes Frères , que nous voyons si rarement les gens de bien faire fortune ; oui rarement un homme humble, déstintéressé , modeste ^ tout occupé de ses devoirs, quitte la route que ses pères lui ont tracée. Heureux de sa seule conscience, trop grand pour s'abaisser à des intrigues, il laisse et les empressemens et les complots à ces hommes trop inquiets ou trop lâches pour se passer de la faveur. A peine un siècle nous fournit-il l'exemple d'un juste placé parla fortune. Ëh! de quoi pourroit donc lui servir son austèreet paisible conscience? que faire de sa sainte roideur, de sa timide réserve , de sa courageuse sincérité ? Il est si délicat sur le choix des moyens, et pour faire fortune, il faut tenter toutes les voies*, il ne connoît ni ménagemens ni souplesses , et pour faire fortune , il faut se plier à tout , prendre toutes les formes , et jouer tous les personnages ; il marche la balance à la main , et pour faire fortune, il faut avoir un poids et un poids, une mesure et une mesure (proverb« xx, io.)i il respecte encore les principes, et pour faire
âi4 su^ l'ambition.
fortune, il faut s'accommoder à tous les pr^éjugés, et se donner autant de Tices que l'on a d'hommes à tromper. Ah! je ne suis plus surpris qu'il ne soit jamais sorti de son obscure médiocrité ; je ne m'étonne plus que l'ambitieux demande si souvent-, dans son dédain superbe , ce qu'a donc fait cet homme juste sur la terre? justus autem quid fecit (ps. x, /\\)? Non , sans doute , il n'a rien fait ; et voilà sa gloire , et voilà pourquoi il peut encore oflFrir à l'Éternel des mains pures et innocentes. L'intrigant parvenu lui sourit en pitié , parce qu'il n'a pas su se tirer de Ig foule ; et il ne voit pas que par là il se déshonore lui-même , en avouant que , surtout dans ce siècle où nousf sommes, il ny a presque plus de moyens honnêtes de s'élever , et que celui qui a été ici le plus habile n'a pas été le plus scrupuleux ; et il ne voit pas qu'il est resté lui-même dans la classe des âmes vulgaires par la bassesse de ses sentimens , et que le juste est autant au-dessus de la foule, que le vice est au-dessous de la vertu.
Mais que fais- je dans ce discours? viens-je donc condamner toute ambition et tout désir de parvenir? 6 vous surtout, que la naissance appelle aux dignités, aux honneurs, viens-je vous faire un crime d'y aspirer et d'y prétendre? Chrétiens, qui de vous pourroit s'y méprendre? qui de vous ne sent pas que le christianisme , d'accord ici avec le véritable honneur, bien loin de vous fermer la carrière des dignités et de la gloire , vous fait même une loi de vous y distinguer. Remplissez donc votre noble destination, soyez grands comme vos aïeux,
SUR L^AMBITlOlf« aiS
ainsi le veut la Providence; mais n'oubliez jamais <jue la naissance n'est point la seule vocation qui vous appelle aux grands emplois , qu'elle n'est qu'un engagement pour les mériter , el non un titre pour les envahir; qu'ils sont le prix de la vertu j et non le patrimoine de la cupidité , et que, s'il est permis de les ambitionner , c'est pour le bien qu'on y peut faire , et non pour les futiles avantages qu'y peut trouver la vanité. Ainsi guidée par ces nobles moti&, bien loin de faire votre crime , Tambition deviendra votre gloire; elle agrandira vos esprits , elle élèvera vos âmes , elle sera pour vous le germe heureux d'une émulation sainte. Alors vous servirez le prince, non par intérêt, mais par devoir; vous rechercherez son estime bien plus que ses faveurs , et votre attachement pour sa personne auguste sera tout à la fois plus flatteur pour son cœur, plus utile à la patrie , plus honorable pour vous-mêmes.
Mais, séparée de ces principes, l'ambition des grands ne peut jamais être que le fléau des cours et le malheur de la patrie : c'est alors quelle devient une calamité' publique; alors la présomption et la témérité envahissent les récompenses de la vertu , le mérite est compté pour rien; le prince ne fait plus que des ingrats par sa bonté , ou des mécontens par sa justice. Naissent alors ces courtisans qui assiègent le trône pour en bannir la vérité , ces Joab qui ne craindroient pas de se souiller d'un meur* tre, s'il le falloit, pour briguer la faveur de David (II RÉG. III.), ces tyrans subalternes qui ne craindroient pas de sacrifier la nation pour sauver leur
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crédit et conserver leurs places; ces magistrats iniques , ces pilâtes toujours prêts à perdre l'innocent (matth. xxvii.) ; ces Alcimes et ces Jasons qui déshonorent par leurs vices le sacerdoce d'Aaroa qu'ils ont usurpé par l'ntrigue (I machab. vu, 5, Ql II MACHAfi. iVy 7, etc.); enfin ces odieux calculateurs qui ne cherchent qu'à trouver leur compte dans la ruine générale. O mon Dieu! et quand votre Évangile n'eût fait que condamner cette seule passion , ne seroit-il donc pas le don le plus précieux que vous ayez fait à la terre? Aussi je ne suis plus surpris que de tous les vices , celui que Jésus-Christ a repris avec plus de force , et condamné avec plus de vigueur, ce soit l'ambition. Il se montre indul-* gent pour la Samaritaine , pour la Magdeleine , pour la femme adultère ; mais il se montre sans indulgence pour ces Scribes et ces Pharisiens qui aspirent aux premières places dans les festins, et aux premières chaires dans les synagogues (lcc. xii, 4^3 XX, 46.); c'est contre eux qu'il tonne sans cesse, parce qu'il voit dans cette disposition un principe de désordre , et une source d'injustices aussi funestes à la société qu'à la religion.
Que vous dirai-^je en finissant, Chrétiens? Sans doute qu'un orateur profane , s'il parloit à ma place , s'efforceroit ici , pour dessiller les yeux des esclaves de l'ambition , d'étaler les maximes d'une philoso* phie superbe ; il vous diroit sans doute qu'il faut savoir se suffire à soi-même, se contenter de peu; que , comme la sobriété est la santé du corps , la modération est ja santé de l'ame ; qu'ouvrir son
SUR L AMBITION. af]
cœur à Tambition , c'est l'ouvrir à tous les chagrius de la vie ; que rhomme le plus riche est celui qui désire le moins , et qu'enfin celui qui sait tenir le moins de place, qui laisse le moins de prise à la fortune , est de tous les mortels le plus lieureux et le plus sage. Belles maximes , que la raison avoueroit sans doute 3 mais l'orateur chrétien s'élève encore plus haut, et doit parler ici un tout autre langage. Eh! qu'est-ce donc que cette modération philosophique? qu'est-elle, que notre orgueil ajouté à notre misère? M'inviter à me suffire à moi-même, c'est insulter à la pauvreté, à Finfirmité de mon être , au vide de mon cœur ; c'est désespérer mdn néant. Hélas! comment pourroiis-je me contenter de peu, s'il est dans mon cœur im vide que ni les trônes ni les diadèmes ne peuvent remplir? Comment ne pas chercher à m'agrandir , si je suis pauvre, si toutes les puissances de mon ame ne sont que des facultés pour désirer , pour recevoir en moi quelque chose de plus grand que moi-même? A vous seul, ô mon Dieu , à vous qui êtes Celui qui est (exod. ui, i40^ ^^ appartient de ne rien souhaiter hors de vous , parce que rien n'est grand que vous. Mais l'homme , mais cet abîme de misères : ah! désirer, c'est le cri de sa misère, c'est le plus fort comme le plus noble besoin de son ame. Désirons donc , Chrétiens , mais que nos désirs soient des ailes qui nous élèvent jusqu'au ciel, et non des chaînes honteuses qui nous attachent à la terre } désirons , mais que nos désirs soient immenses : notre crime n'est pas d'être ambitieux 3 c'est de ne