‹ Sermons et discours inéditsChapitre 45 sur 63 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

EïL combattant dans ce discours le goût des joies profanes et l'amour des plaisirs sensibles, je ne pré-< tends pas vous parler de ces honteuses voluptés qui déshonorent l'humanité , de ces grossiers emportemens des sens que le monde même condamne , et de cette ivresse brutale qui brise effrontément toutes les digues que la conscience et la pudeur ont mises à la licence. Tirons sur ces tristes excès un voile de mépris et d'horreur, et ne profanons point notre ministère, en révélant ici ces flétrissante» turpitudes. Notre objet principal est de parler de cette vie molle et dissipée qui s'allie si bien avec llionneur du monde j de ces joies sensuelles qui , pour être moins excessives , n'en sont guère plus chrétiennes 3 de cette volupté plus turbulente encore qu'effrénée , plus légère que dissoluef, qui se fait un art de jouir ; enfin de ces plaisirs qu'on nomme des

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«fnufiôinens , et éans lesquels la rie nous paroit froide et iûsipklie^ Or, q[ue sofit-iis ces plaisii^s, €t que poursuit l'homxnte iuseusé qui en fait sou idole? le Sage nous Ta dit; Vanité et aflBiictioa d'^esprît* Vanité dans <:îet*attrait qui nous y porte; <BÔlktion desprit dans le sentiment qui les goûte: p^idi in omnibus *vanitatem et affiictionem animi {tH:cLfss, n, II.).

Vanité dans i'attrait q^ii nous porte au plaisir. D'où yient-il en effet , *i ce n'est d'un orgueil insensé , d'un cœur vide et d'irtie raison foible? orgueil qui voudroit oublier que les plaisirs et les joies sensuelles ne sauroient convenir à des êtres mortels; cœur vide , qui ne peut ni rien goûter de solide , ïii s'élever à rien de grand ; raiàon feiUe , qui nous lait prodiguer ^lïs réfle&ion lan t«»ipfi atissi rapide qu'il est irréparable. Efi^ fe«t-il davantage , Chrétiens j pour nous faire senftir^la triste vanité de cet attrait ià\ doti& qui nous perte aux plaieû^s de ce ttkùhde ) ^ide n)anitétiem ?

>Bt d'abord, c'est i orgueil qui veut faire oublier à l'homme sa ^propre -misère. Hélas! pour l'attester, ^ayans-^ïOtiB besoin de preuves? Misère dans sou '^oi^ps q4ii n'est que ^iblesse et douleur , dans son esprit qui 31'ést qu'erreur «t ignorance,, dans son co&âr qui n^est que trouble et passion, dans sa volonté qui n'est qu'tine contradiction éternelle, dans tout «on être ^enfîn où il ^e cherche en vain , où tout i'étonne et le confond. Hélas! le jour succède à la lïuit, dit saiiït Chrjsostâme, et les dures saisons Hux saisons i^gréables } imais les maux de la vie ^e

StJR l'amour des plaisirs. QQl

suivent sans interruption, et tombent sw nous sans mesure. Dans la société que de mensonges et de trahisons! dans la nature que de fléau^j: sanfi cesse renaissans! dans le lit de mort quelles angoisses! dans le sépulcre quelle effroyable nuit! dans le 'temps quelles vicissitudes! au-delà du temps quel impénétrable avenir! Ëufans d'Adam, tel est le joug inévitable qui vous est imposé^ telle est la dette malheureuse que vous contractez en naissant: vivre dans les chagrins , et mourir dans l'incertitude* Or, quont de commun avec une si triste condi^oa les jeux , les ris et les bruyaos éclats de la joie mondaine ? comment peuvent-ils convenir à une créature aussi fbible etaussi périssable que l'homme? Quel contraste entre son état naturel d'alarmes et de perplexités , et cet état de sécurité et de molle indolence; entre un monde de deuil, où les objet6 les plus rians nous parlent de la mort, et un monde de fêtes, où les plaisirs se succèdent encore plus rapidement que les jours! Que d'autres voient ici woe révolte criminelle et une opposition aux décrets du ciel, qui a voulu , par nos misères naturelles ^ abattre notre présomption , et perpétuer à nos yeux Timage salutaire de notre dépendance : pour moi, je ne me sens ici frappé que du stupide en* chantement, qui, à tant de malheurs, n'oppose qu'une ivresse étemelle ; je ne vois plus que lof gueii insensé , qui , au lieu de chercher les remèdes à taù^ de maux, ne veut que s'étourdir; je ne sais plus que plaindre ces hommes dissipés, qui feignent d'oublier que les jeux et les ris sont déplacés daui

agn svïi X AMOUR des plaisirs.

cette vallëe de larmes; je ne puis cesser de dire avec le Sage que c'est là une bien triste vanité et une bien grande misère j a)idi vanitatem*

Vanité dans l'attrait des plaisirs: cet attrait vient encore d'un cœur vide, incapable de s'élever à rien de grand ni de goûter rien de solide 3 car , si nous savons l'observer, nous verrons aisément que là où les sens sont toujours en activité, l'ame est toujours sans exercice 3 que cet empressement à se répandre au dehors est le plus sûr indice qu'on ne trouve rien en soi-même j que le corps qui se corrompt, pour parler avec l'Écriture (sap. ix, i5, 16.), appesantit l'ame, abat l'esprit qui voudroit s'élever, et l'empêche de s'occuper de pensées sérieuses autant que salutaires; et qu'enfin ce besoin éternel de distractions et de plaisirs n'est au fond, qu'une prolongation de l'enfance et un appauvrissement de l'ame, puisqu'en poursuivant le plaisir elle perd la raison, et que, si le plaisir demande une chose, la raison en demande une autre.

En effet, Chrétiens, quelles dispositions nobles et raisonnables peut supposer en nous cette légèreté qui court après tant de folies changeantes? que puiser d'utile et de grand dans ces assemblées mondaines , d'où sont bannies lamitié , la confiance et J'estime , où tout ce qui est grave , est déplacé , et où il faut être frivole sous peine d'être ridicule? Quoi de plus vain et de plus puéril que ces concours publics où l'on se rend pour se donner en spectacle , pour tout observer avec curiosité, tout censurer avec malignité? Quelles ressources peuvent donc

SUR l'amour des plaisirs. !2g3

avoir en eux-mêmes ces hommes dont la grande affaire est de donner des fêtes avec éclat et des festins avec délicatesse? Quel poids dans les pensées €t quelle dignité dans les sentimens peut-on attendre de cet intérêt qui nous attache incessamment sur une scène théâtrale , où tout est hors de la nature, où rien ne plaît que Texagération , rien n'intéresse que le mensonge? Imaginez quelle peut être la trempe d'ame de ces mondains, qui, formant chaque jour ce qu'on appelle des parties de plaisir, passent sans cesse des cercles aux spectacles, et des bruyans éclats de la tahle aux tristes querelles dtt jeuj le jeu, cette ressource des désœuvrés, cette passion des âmes qui ne sentent rien j ce mélange insensé d'avarice et de prodigalité , où l'homme ne se montre jamais plus frivole que quand il est plus occupé, et où, jouet éternel de l'aveugle hasard, il n'a guère plus de fond et de solidité que le bizarre -dieu auquel il se sacrifie.

Aussi , Messieurs , observez tous ces hommes de plaisir, ces enfans de la joie, qui s'imaginent follement, dit FEsprit saint, que toute la vie ne doit être qu'un jeu et Un amusement, lusum esse ifitam nostram (sap. xv, 12.). Quelle futilité dans leurs conversations! quelle inconstance dans leurs attachemens! quelle bizarrerie dans leurs goûts! quelle petitesse dans leurs desseins et dans leurs entreprises! Leurs promesses, n'y comptez pas, si elles doivent leur coûter un plaisir; leur rang, ils n'en ont plus dès qu'il est question de plaisirs ; les «o^cietés , «lies sont toutes bonnes pour eux , pourvu

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qu'ils y trouvent le plaisir j leurs amis, ils n'eu ont d'autres que ceux qui leur procurent des plaisirs; le mérite , il n'en est de réel à leurs yeux que le talent qui les amuse. Âmes étroites et légères, dont la volonté foîble ne sait s'arrêter null« part, et qui , ne connoissant qu'un seul besoin , celui de se distraire, et qu'un malheur, celui de réfléchir, ne mettent de l'importance à rien , ou plutôt en mettent à tout, excepté à l'emploi du temps, pensant à tout, excepté à eux-mêmes } ^vidi vanitatem*

Ce n'est pas sans doute que l'homme Je plaisir tiè reconnoisse moins qu'un autre et la brièveté de la vie et la rapidité du temps j c'est au contraire sur cette rapidité même qu'il forme le projet de se livrer incessamment à la fougue de ses désirs et au tumulte de la joie mondaine. Écoutons-le parler dans le livre de la Sagesse : Ne laissons point passer en vain les beaux jours de la viej couronnons-nous de fleurs avant qu'elles se flétrissent; coronemus nos rosis j antequam marcescant ( sap» ir, 8.). Ainsi c'est parce que la vie n'est qu'un rapide instant, une ombre fugitive, une fleur passagère , qui, cueiUie le matin , est fanée le soir, qu'il veut se hâter de jouir et d'embellir ce songe. En vain la raison lui apprend que c'est précisément parce que nos jours sont rapides qu'il faut en être plus avares : en vain elle lui dit que tous ces vains amusemens ne font que hâter davantage la fuite de ses jours et le torrent de ses années. Plus chargé de son loisir qu'un captif ne l'est de ses chaînes, il court en insensé pour se

débarrasser du temps qui ne va pas assez vite, et

SUR l'amour des PLiisms* a^S

pour abréger , autant qu'il est en lui , 1^ cours de ses |ournëe5 dont la lenteur lui est à charge : semblable à cet esprit dont parle le prophète, qui circulq sans cesse, allant, courant toujours sans s'arrêter ^ et ne rentrant jamais au dedans de lui-même | spiritus vadens et non rediens (ps. lxxvu, Sg.)* En vain la religion lui dit qu'un temps si court est le prix de l'éternité, que chaque instant pouvant la mériter, il a une valeur infinie; qu'il ikut qu9 notre empressement à bien user du temps* égal^ la vitesse avec laquelle il se précipite , et que c« torrent devant bientôt se tarir, il £aut se hâter d'j puiser- les vertus nécessaires , il le laisse échapper sans fruit comme sans regret ; toute sa vie n'est qu'ui^ art de le perdre, et, pour parler son propre lan^ ^age, il ne veut d'autre soin que de se divertir et de passer le temps. Quoi donc? père de famille , il a des enfans à instruire; citoyen, une patrie k servir; magistrat, des innocens à défendre; liomme d'État, les plus grands intérêt^ reposent idans ses mains; prince, il doit répondre à Dieii du sort de tout un peuple, et il passe le temps! clirétien , il a une ame à perfectionner, des irices à détruire, il est l'héritier des cieux et l'enfant xlei promesses , et il passe l^ temps ! voilà la mort .qui s'avance, voilà son juge qui approche, voilà Téternîté qui s'ouvre , et il passe le temps] Insensé, pourrois-je lui dire ici , insensé , quelle est votre erreur! vous croyez que' c'est le temps qui passe, et vous ne voyez pas que c'est vous qui passez , et ¥Du& ne songez pas qu'en s'écouUnt il emporte k

^q6 bvk l'amour des plaisirs.

la fois et vous et vos plaisirs! [et vous ne pensez pas que ce qui passe à votre égard , par le moyen du temps qui s'écoule, va se jeter dans le gouffre de l'éternité , qui ne passe point! Mais si passer le temps, si s'amuser c'est vivre, dites-nous donc, s'écrie ici s^int Chrysostôme , si c'est aussi s'amuser que de mourir ? Dites , comment passerez-vous le temps, quand il faudra vous préparer à soutenir l'entrevue de Dieu , à rendre compte de vos jours , et qu'au dedans de vous retentira cette épouvantable ïiouvelle, que pour vous il n'y a plus de temps? Hélas! si toutes nos espérances se terminoient au tombeau., il seroit encore indécis s'il ne vaudroit pas mieux mettre sa gloire et son plaisir dans l'emploi raisonnable du temps , que de consumer en des agitations vaines et stériles. Que faut-il donc penser de ces esclaves du plaisir, qui ont toujours de trop d'un temps dont chaque instant peut commencer pour eux l'éternité? O mon Dieu! auront-ils jamais assez de larmes pour déplorer amèrement une si triste vanité et une si grande misère j vidi s^anitatem.

Si du moins ces plaisirs pouvoient nous rendre heureux pendant le court espace de la vie , peut-être aurioas-nous quelque excuse, et peut-être nous resteroit-il quelque moyen de justifier notre aveuglement ; mais ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que nous soupirions encore après eux malgré leur amertume, et que nous les aimions si puissamment, lorsqu'à la vanité de l'attrait qui nous y porte, nous sommes forcés d'ajouter l'affliction

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