PREMIÈRE PARTIE
TJn homme avoît deux fils ; or le plus jeune lui dit : Mon père , donnez-moi la portion de l'héritage qui me revient. Remarquez d'abord l'expression : c'étoit le plus jeune , adolescentior. Son frère , plus âgé , et profitant d'une plus longue expérience , restoit soumis, et trouvoit son bonheur dans jsdL docilité. Une raison plus mûre lui apprenoit à commander à ses penôhans, et à sentir tout le malheur qui accompagne l'indépendance. Cet exemple frappant n'instruit cependant pas le jeune
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tiSmëraire. Hélas! la jeunesse raisonne^t-elle? Irréfléchie, elle tente tout au hasard.; aveugle, ses désirs vont toujours plus loin que ses forces; impatiente , elle ne prend conseil que de la passion ; ardente , elle se précipite vers l'objet qui la flatte ; sans prévoyance , elle est toute dans le présent, et l'avenir n'est rien pour elle. O jeunesse! s'écrie saint Augustin , on vous appelle la fleur de la vie , l'âge heureux, le printemps de nos jours, et vous n'en êtes que renchantement et l'ivresse! De combien d'illusions vous êtes le jouet! Pourquoi faut-il que votre présomption égale votre ignorance , et qu'in* sensible aux exemples comme aux leçons, vous n'appreniez pas plus à douter qu^à obéir? Quelle est surtout cette funeste erreur qui chaque jour nous persuade que c'est folie d'attrister, par de sérieuses réflexions, ces brillantes années, et d'à van* cer ainsi les inévitables chagrins du triste soir de notre vie? Quel est ce mot fatal , si commun de nos jours et si répété parmi nous , que les plaisirs doivent avoir leur temps , et qu'il faut que la jeunesse se passe? Belles et aimables années, prémices si précieuses et si intéressantes de la vie , c'est donc ainsi qu'on vous outrage! Quoi? cette force , ce feu , cette surabondance de sensibilité , ne nous auroient été donnés que pour les vils excès de la débauche et les langueurs d'un fol amour! Il faut que la 'jeunesse se passe; ah! sans doute , et bien plus vite encore que vous ne pensez. Fleur passagère qui brille Je matin , elle ne verra pas le soir; frivoles agrémens et fragile beauté dont vous êtes si fiers^ grâces trom"*
6VR l'enfant PR0bl6C£. 827
penses , un vain souffle va vous flétrir. Trop rapide jeunesse , vous passez donc , mais les vices restent ^ mais leurs fatales impressions subsistent , mais les coupables habitudes ne se déracinent plus, mais le temps d'amasser et de s'enrichir pour le ciel disparoît et s'envole. Jeunes înfbrtitnés , que vous aimez à vous tromper! aurez- vous jamais assez de larmes pour déplorer les illusions sans fin qui vous perdent et qui vous égarent? Dixit adolescentior.
Mon père , donnez-moi la portion de l'héritage qui me revient. Fils ingrat ; mais si c'est votre père^ pourquoi Tabandonner? pourquoi, par votre fuite, empoisonner ses jours? Est-ce ainsi que vous reconnoissez ses généreuses attentions et ses tendres sollici-^ . tudes? Mon père! comment un nom si doux, est-il «chappé de vos lèvres? comment, sans être ému, ayez-vous pu le prononcer? Mais encore où aller et où fuir loin d'un père? où trouverez- vous donc plus d'abondance et de douceurs que dans sa maison? Qui, plus que lui , partagera vos plaisirs ou vos peines ? qui vous donnera des conseils et plus sincères et plus tendres ? Vous le fuyez , comme votre tyran , comme TOtre ennemi , ce bon père qui vous aime plus que ça vie , qui vous aime bien plus que vous ne vous aimez vous-même 3 et vous ne voyez pas que le plus grand et le plus dangereux de vos ennemis, c'est vous-même , c'est votre inexpérience , votre légèreté changeante, votre imagination bouillante que va suivre bientôt l'embrasement àe& &ens. Vous voulez être maître; entendez- vous ce mot?savezvoij^donc vous gouverner yous-méme ? «avez- vous
SaS SUR l'ëi^fant prodigue, ^
donc ce qu'il vous faut? Foible roseau au milieu deg orages, frêle barque au milieu des flots, qu'allez-vous devenir? qui vous sauvera du naufrage? qui vpus montrera les abîmes entr'ouverts sous vos pas? Enfant dénaturé! pouvez- vous réunir à la fois plus de folies à plus de dureté , plus de rigueurs à plus d'inconséquences ?
I^e voilà donc ce cœur dur et rebelle , formé par le péché. C'est donc ainsi, grand Dieu! que chaque jour Tame coupable se révolte, et qu^oubliantàlafois votre puissance et votre amour, elle ne craint pas plus de vous affliger que de vous perdre. Ah! si la conduite du prodigue envers son père nous paroît si téméraire et si barbare, comment nommerons^ nous la nôtre, lorsqu'égarés par l'ivresse du crime, nous foulons à nos pieds vos lois et vos bienfaits , nous , vos enfans ; nous , l'œuvre de vos mains , vos Itéritiers et vos images? Chrétiens , l'avez-^vous bien compris ce cri de sédition que poussent contre Dieu DOS passions insensées? Elle s'échappe du fond des cœurs , si elle n'est point sur nos lèvres , cette parole de l'impie : Qu'est-ce donc que le Tout-Puissant pour lui être fidèle? quis est omnipotens , ut ser-^ çiamus ei (job. xxi, i5,)? Qu'il soit le Dieu de Tunivers, je serai mon Dieu à moi-même j qu'il fioil l'arbitre de ma vie , moi je veux l'être de mon cœur; que les montagnes s'abaissent devant lui, je ne flécliirai point j que la foudre docile se soumette à jsa voix, je ne servirai point: qu'ont de commua si^ ordres et mes penchans ? que me sont ses faveurs? je ne demande que des richesses; que m'importent.
sua l'enfant jprodigi^e. 329
ses grâces ? il ne me faut que des plaisirs. Mes Frères, ce langage vous fait horreur; vous le traitez en ce moment d'extravagance et de fureur j hélas! c'est pourtant vous qui êtes le furieux, c'est pourtant vous qui êtes Finsensé !
Le partage se fait , et le prodigue obtient la portion de son héritage. Le voilà donc sans joug, sans témoin, sans conseil, sans surveillant, sans père , tel en un mot qu'il ambitionnoit d'être. IL part , il s'éloigne sans autre objet que Téloignement; . et parce qu'il promène ça et là ses désirs incertains et sa vague inquiétude , l'aveugle, il se croit libre! Il fuit, et comme s'il vouloit s'ôter jusqu'à la tentation de revenir, il ne sera content que quand il aura mis entre sc»i père et lui une distance immense ; peregrè profectus est in regionem longinquam.
Histoire déplorable du pécheur^ qui, peu content d'avoir élevé contre Dieu Tétendard de la rébellion, voudroit encore , s'il étoit possible , Toublier pour toujours , et se procurer dans le crime une affreuse tranquillité. Tous les liens qui l'attachent à Dieu , il les rompt j toutes les pensées qui l'y ramènent , il s'en distrait; tous les principes de son éducation, il les étouffe. H fuit loin des bons exemples qui l'accusent, loin des salutaires conseils d'un ami sincère, loin des saints temples dont la vue l'importune, loin de toute la religion dont les menaces l'épouvantent : il fuit, et, au lieu de chercher à réparer une première faute, il ne travaille qu'à s'endurcir; et, au lieu de s'ouvrir aux vives impressions de la grâce, il ne cherche qu'à se fermer toute voie au retour»
33o scR l'etïfant prodigue.
II fuit hors de lui-même ; désertenr de son ame , il se craint, il s évite , pour n'être jamais seul avec sa raison et sa foi. Où êtes-yous? lui dit sans cesse Dieu , comme autrefois au premier prévaricateur; croyez-vous donc me fuir , parce que vous échappez à vous-même ? et pour tromper votre conscience, pensez- vous éviter mon œil? Ubi es (gènes. III, 9*)? Mais, bien loin decot0)|r cette voix souveraine , il fuit ; il se fait un rebipart de ses spectacles , de ses plaisirs et de ses jeux contre la poursuite s divine. Hélas! il veut mettre un abîme entre lui et Dieu. L^infortuné! il n'y a que trop réussi; il touclie à ce calme terrible, si long-temps désiré: les crimes s'accumulent avec les atinées; la foi n'agit plus *les remords se taisent, Tàme perdjpeu à peu jusqu'à» sentiment de ses vices: il va de jour en jour s'enfonçant dans la région dé l'iniquité ; il suit des routes inconnues où on ne se retrouve plus ; le îft>ertinage du cœur entraîne celui de Tesprit: arrive eâfin la nuit totale , où marchant sans flambéâtt , eriànt à Taventure, il tombe, de chutes en chutes et de ruines en ruines, dans une erreur sans fin qui n'a plus de nom , dans le gouffre eflfroyable de l'endurcissement ; profectus est in regionem longinquam. Qu'arrive-t-il encore au jeune téméraire dans cette terre éloignée? Hélas ! tous les malheurs que son père lui avoit annoncés , tous ceux qu'il auroit dû prévoir lui-même. Le luxe et les plaisirs ont bientôt dévoré son riche patrimoine; cet héritage, que là longue économie d'un père avoit amassé, (Quelques années de débauche le dissipent. 11 pleure
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tristement sur les débris de sa fortune , et , avec les douceurs du présent , il voit s'évanouir toutes les espérances de l'avenir ; dissipavit substantiam suam vwendo luxuriosè. Ainsi donc le plus grand malheur qu'un jeune homme ait à craindre , c'est d'être riche de bonne heure } et à peine en voit-on un seul qui sauve sa fortune , non plus que sa vertu , d'un si terrible écueiL Ainsi voit-on se fondre chaque jour l'opulence des plus grandes maisons. Ainsi le péché détruit tout 3 il n'est pas moins le fléau des familles que le malheur des particuliers , et les ravages qu'il porte au dehors ne sont encore qu'une bien foible image de la malédiction et de la mort qu'il porte dans l'ame; dissipaifit substan^ tiam suam k)wendo luxuriosè.
Après qu'il eut tout dissipé , continue l'Évangile, une grande famine affligea le pays , et il se sentit pressé par iine faim extrême 3 cœpit egere. Quel est donc ce pays? c'est le monde , cette terre sans eau qui dev^H:^ ses habitans ; ce séjour de l'iniquité, que sç partagent tour à tour la vanité et la misère ; cette région ou aul ne .vit content , et ou tout le monde désire. TTous les dehors, en sont brillans, toutes les avenues en sont belles; on le prend pour un Ueu enchanté , on espère y trouver la joie et ie bonheur. On se persuade d'abord que les richesses n'y ont point de fragilité , les fortunes point de revers, les protecteurs point de caprices, les amis point de légèreté , les plaisirs point d'amertume , la santé point d'altération, et les joies point de fin : funeste erreur, dont on est bientôt détrompé! A peine ,
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l'a-t-on vu de près , qu'on ne trouve partout qu^une déplorable disette, et qu'on est convaincu, par une triste expérience, que rien n'y est réel, que tout s'y passe en représentations, que tout y est spectacle pour les yeux , que pour le cœur tout y est vide ; que ses promesses sont des mensonges , ses amitiés des perfidies, et ses faveurs des illusions; que sa joie n'est qu'un bruit trompeur , que son faste couvre Tennui, que ses plaisirs finissent tous par le dégoût, que ses trésors n'ont jamais fait un seul heureux , et qu'en y changeant de situation on ne fait qu'y changer de misère jj^c^a est famés a^alida, etipse cœpit égare.
Les malheurs du prodigue vont toujours croissant : de l'excès de l'indigence il est tombé dans l'esclavage; adhœsitunicwium^ Malheur inévitable! il a quitté un père, il faut donc qu'il se donne un maître. Nous travaillons à nos chaînes en abusant de notre liberté, et nous perdons ce magnifique privilège, dès que nous voulons trop Tagrandir et l'étendre. Ce n'est pas être libre , que de ne respecter ni lois ni dépendance , et de laisser son cœur à l'abandon partout où la passion l'attire. Autrefois , dit saint Augustin , j'ai voulu être libre de cette manière j mais , en faisant ainsi tout ce que je voulois , j'arrivois toujours où je ne voulois pas : pensée profonde, et qui dépeint en un seul mot la destinée du pécheur» Autant de passions qu'il satisfait, autant de chaînes qu'il se donne. Chaînes de l'ambition'; que de bassesses! que d^assiduités* rampantes pour capter la faveur! chagrins à dévorer, outrages à dissimuler,
scR lWfant prodigue. 333
caprices à contenter , passions viles à respecter : dieux de la terre ! c'est ainsi qu^il faut vous servir , ce n'est qu'ainsi qu'on peut vous plaire! Chaînes de l'habitude qui maîtrise sa volonté, qui le lie à ses propres foiblesses j et lui rend comme nécessaire le poids du crime dont il est accablé. Chaînes de l'opinion : le respect humain le retient , l'usage le commande , le préjugé l 'asservit ; ni son cœur , ni son esprit, ni çon caractère, ni ses principes, rien ne lui appartient; tout lui est inspiré par une impulsion étrangère. Chaînes de ses besoins, qui lui commandent bien plus encore qu'il ne les satisfait , qui renaissent sans cesse, et qui, bizarres enfansde l'imagination, sont comme elle sans bornes. Chaînes de la société , où il ne trouve que des complaisances qui coûtent, que de bienséances qui gênent et qui dégoûtent. Ainsi , toujours tyrannisé , toujours vivant de sacrifices en ne cherchant que des jouissances; esclave des passions d^autrui autant que de ses propres foîblesses, esclave de ses confidens, esclave de ses esclaves mêmes, toute sa vie n'est qu'une preuve déplorable que la vraie liberté n'est pas de secouer le joug, mais de le porter avec honneur 3 que le vrai moyen de la conserver , c'est de la resteindre j qu'on n'est libre qu'en servant Dieu , et que , dans la réalité des choses , ce n'est jamais qu'en faisant ce qu'on doit , que l'on peut faire ce qu'on veut ; adhœsit uni cisfium.
Mais encore comment ce maître traite-t-il le prodigue? Peut- on le dire sans horreur? il lui confie la garde des animaux les plus immondes.
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Quel avilissement! quelle dégradation honteuse! L'auroit-il jamais cru qu'un abîme pût appeler un autre abîme , et que tous les écarts de sa folle jeunesse dussent le conduire jamais à ce comble de flétrissut'e? Misit illum in ifillam suam, ut pasceret porcos. Image épouvantable des brutales passions qui se traînent dans la bassesse. Reconnoissez ici les honteuses indignités , où nous poussent l'oubli de Dieu , et l'excès de dégradation par lequel tôt ou tard finit l'homme sans mœurs. Dégradation de qualités et de talens. Il paroîssoit né pour la gloire et pour l'honneur de sa famille j la distinction de son mérite ajoutoit encore à celle de sa naissance. Bonté du cœur, douceur de caractère, principes élevés, nobles inclinations, tout annonçoit en lui ce qui fait les destinées ou gran« des ou heureuses : ces présages flatteurs se sont évanouis. Une malheureuse passion a obscurci cet or brillant 5 des pensées vaines et basses ont pris la place des pensées utiles et grandes : on se demande tristement si c'est donc là où dévoient aboutir tous les succès de son éducation ; et de tous les précieux avantages que la nature lui avoit prodigués , il ne lui reste plus que des penchans hpnteux , une ame sans ressort, et des regrets amers sur tant d'espérances éteintes. Dégradation des sentimens. Il se plaît jusque dans sa misère : ce qui auparavant l'auroit fait reculer d'horreur, n'a plus rien même qui le blesse. Ainsi que le prodigue qui désiroit pouvoir se rassasier de la plus sale nourriture , il va jusqu'à envier le sort des animaux qui n'ont pour
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fêgle qae l'instinct, et pour guide qu'un aveugle penchant j que dis-je? la seule brute vît en lui- il ne connoît plus des passions que leur ignominie et, éteignant en lui la dernière étincelle d'humanité et de raison , il ne craint pas de se vanter des em?portemens de son cœur, et de donner le nom de savoir-vivre aux outrages mêmes qu'il fait à la nature. Dégradation de son honneur. Quel est cet homme méprisé , dont le nom seul est un opprobre? c'est ce libertin scandaleux , qui , d'abord ne comptant pour rien la perte de sa vertu, a fini par ne plus sentir la perte de sa considération; qui oubUe tout à la fois et ce qu'il doit aux autres , et ce qu'il se doit à lui-même j qui à un cœur rampant joint uni front sans pudeur, et qui , foulant aux pieds toutes les bienséances comme tous les principes, est parvenu à braver l'infamie, ainsi qu'il brave les remords. Dégradation de son corps. Voyez sa santé ruinée ain^i que ses afiaires , son cadavre vivant livré en proie à la corruption ; ses os, pour me servir de l'expression énergique de l'Esprit saint (job. xx, iï.), remplis des vices de sa jeunesse; portant ignominieusement les flétrissures du péché, traînant dans l'humiliation ses hideuses ruines , et par son désespoir non moins affreux que ses infirmités, traçant d'une manière bien terrible les horribles tourmens que prépare l'enfer aux âmes corrompues. Dégradation de Vâge. Si le prodigue se montre à nous si vil, lui que sa fougue emporte, que sa jeunesse excuse, et que sa seule- inexpérience a conduit sur le bord de
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rabîme, dans quel état se présente donc le mondain qui vieillit dans le crime? Le sort du jeune infortuné peut nous toucher et nous intéresser encore , celui du vieillard débauché et licencieux nous repousse et nous indigne. Et quel spectacle plus propre à inspirer également lliorreur et la piété , que celui du prodigue en cheveux blancs, qui ne se soutient plus que par de monstrueux raffinemens , qui s'avilit par ses désirs , ne le pouvant par ses actions , et qui semble vouloir lutter avec la nature pour perpétuer ses désordres jusqu'aux portes du tombeau? Vous avez suivi , Chrétiens , les divers degrés de la malice du pécheur , ainsi que ceux de sa misère. Vous avez vu comment il va de passion en passion , de précipice en précipice; comment , une fois devenu son guide , il n'évite un écueil que pour retomber dans un autre; comment il se sert de sa fortune pour fomenter ses vices, et de ses vices pour anéantir sa fortune; comment, après avoir secoué le joug légitime, il est forcé de subir un joug étranger; comment la perte de ses mœurs prépare celle de sa foi ; comment , après avoir déshonoré le caractère de chrétien , il finit par effacer en lui jusqu'aux derniers vestiges de Thomme. Vous en avez conclu que nul mortel ne sait s'arrêter quand le crime le pousse , qu'on perd tout avec l'innocence , et qu'enfin le plus grand des malheurs, c^est d'abandonner Dieu. Voyons maintenant combien il est doux de le retrouver; et, après avoir puisé dans les égaremens du prodigue les* motifs de notre crainte, cherchons dans son retour Içs encouragemens et
SUR l'enfant prodigue; 337
les consolations de notre repentir : c'est mon second point.
SECONDE PARTIE
La plus terrible idée que TÉcriture nous ait jamais donnée de la malice du péché , c est quand elle nous dit de l'appeler sans miséricorde j Voca nomen eju^ , Ahsque misericordid (osée. 1,6.). Quoi donc? une fois égaré, seroit-on perdu sans ressource? C'est ce que l'impie voudroit que nous crussions, pour avoir droit de blasphémer la justice éternelle} c'est ce que le pécheur endurci désireroit peut-être , afin d'avoir quelque prétexte de croupir dans le vice. Mais non , mes Frères , il n'en est pas ainsi du Dieu que nous servons. Si son cœur est toujours fermé aux coupables obstinations d'une ame infidèle, il est toujours ouvert aux sincères l*egrets d'une ame pénitente ; et si d'une part il se plaît à mettre sous nos yeux la terreur de seâ jugemens, de l'autre ilmet toute sa gloire à nous faire adorer les prodiges de sa miséricorde. Hâtonsr nous de les raconter ; et , pour le faire d'une manière aussi utile que touchante, suivons encore simplement l'histoire de notre Evangile.
Enfin le prodigue rentre en lui-même, in seau^ tem res^ersus; un rayon de lujnière à pénétré son cœur ; il commence à sentir la grandeur de son mal, à s'indigner contre ses propres chaînes. Indépendant et riche , il ne voyoit plus rien j avec le cours de la
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338 itH L ENFANT FKODlGte.
pro^érhé, s'aecrobsoit le torrent de ses vices ^ plongé dans le malheur) il se rëveille, le bandeaa tombe , et il retrouve sa raison à la lueur de l'infortune. Il voit le monde tel qu'il estj tous les objets qui l'ont trompé se dépouillent de leur fausse parure* Il compare les illusions qui l'ont séduit aux noirs eliagrios qui leur ont succédé ; il regarde avec effroi derrière liii j il repasse dans son esprit tous ses travaux perdus, toutes ses honteuses folies ^ tous les durssacrifices que sa passion a exigés^ ilse demande en soupirant comment il a donc pu acheter si cher son malheur et sa honte. Insensé! qu'ai-}e fait? Je me promettois des plaisirs durables dans le séjour de Tinconstance, la liberté dans le séjour de l'escla- Vage. Hélas! c'est donc ainsi qu'ont fini mes beauf |ours! Mais ont-ils jamais commencé? ai*je jamais goûté un seul instant de joie? Je me suis agité , mais je n'ai pas vécu. O si j avois bien pesé tous les ol^ets de mes désirs , si j'avois bien connu le monde avant que d*y entrer, que d^amertun(ies et de regrets me serois- je épargné! In se autem reuersus.
C'est le premier effet de la bonté de Dieu à l'égaré du pécheur. Elle le met en face de lui-même , elle lui montre sa honteuse difformité, elle le force à se haïr, elle lui révèle toutes les horreurs de son ame , elle lui découvre toute la profondeur du gouffre où l'a précipité le crime , elle jette une affreuse lumière sur ses égaremens ; et , l'arrachant au tour-^ l^iUon qui l'étourdit et qui Tentraîne , elle fait naître en lui , avec le sentiment de sa misère , l'impatience de 1^ finir. Mille fois donc heureuse Tame qui sait
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souvent se replier sur elle-même pour écouter cette voix intérieure! 0 homme! s'écrie le prophète, retournez donc à votre cœur» Bienlôl la vérité sç fera jour,. le charme cessera , la raison. reprendra son empire , la foi alarmée poussera ce grand cri qui annonce le salut , et bientôt vous éprouverez que, pour revenir à Dieu, il ne faut que rentrer en soi-même; in se autem reversas*
Les démarches du prodigue sont encore impartfaites , mais sa raison va faire un nouveau pas. A la lumière qui lui a fait connoîlre la vanité des biens qu'il a cherchés , succède un plus grand jour qui lui découvre tout le prix des biens réels quM a per*r dus. Déjà son cœur l'a transporté vers Tasile qui l'a vu naître; il l'appelle par ses regrets, il l'habita par ses désirs. O maison paternelle! s'écrie-ti-il , retraite lieureuse, sanctuaire auguste des mœurs, quand reverrai^je tes murs paisibles? quand pourrai* je m'y reposer de mes longues fatigues? Ah! depuis que je t'ai quitté, j'ai erré comme un insensé de malheurs en malheurs! 0 pudeur! ô chasteté passée! ô jours de mon enfance! jours de calme et de liberté , de joie et d'innocence! doux. et cruels soutvenirl Qui me rendra ces momens fortunés, où, n'ayant rien à me reprocher, je n'a vois rien à craindre ; ces jours de félicité pure que je goûtois sur le seiil de mon père , où, jouissant de ses caresses, il jouîssoit de ma vertu? Hélas! l'esclave qui le sert est plus heureux que moi; il vit dans labondanee, il meta profit les bontés généreuses. d'up maître, il jouit de mes avantages , il est presque compté a|i
3^0 SUR l'enfant prodigue.
nombre de ses fils j et moi , malheureux fugitif, je languis tristement dans les horreurs de Tindigence , je me traîne dans l'abandon 3 et moi , réduit à envier son sort , si je suis rassasié , c'est de déshonneur et d'opprobre j hic autem famé pereo.
C'est le second effet de la miséricorde. Après avoir éclairé le pécheur , elle le change j elle ennoblit ses affections , elle épure sts sentimens , elle rend ses désirs célestes ; au repentir , elle fait succéder l'amour; elle grave bien avant dans le cœur l'impression de la souveraine béatitude; elle lui donne cette faim et cette soif de la justice , vrai caractère des enfans de Dieu; et, réveillant en lui ce fond d'excellence et de grandeur qui le rappelle à son principe, elle lui fait sentir qu'où Dieu n'est* point , tout manque , que sans lui la nature n'est que misère et indigence , qu'il faut à notre cœur des biens plus vastes que le monde, et que toujours elle aui^a faim , cette arme malheureuse que Dieu ne remplit pas ; hic autem famé pereo.
Une si noble disposition va consommer bientôt la plus heureuse des démarches. Écoutons encore le prodigue. Infortuné! que ferai-je? où me tournerai-je? de toutes parts assiégé par la misère ou par le crime , importun aux autres , et ne pouvant me supporter moi-même , de quel côté porter mes pas?
comment sortir de cet abîme? Mais puis- je donc
hésiter? puis- je balancer un instant? n'ai- je donc point encore mon père? Ah! je me lèverai, j'irai
vers lui, j'irai me jeter à ses pieds Quoi! ce
père que vous avez tant contristé , que vos égare-
SUR l'enfant prodigue. 341
mens ont déshonoré , que votre ingratitude a désespéré? N'importe, il est encore mon père. Je
connois le fond de son cœur et sa tendresse inépuisable ; les pleurs qu'il répandit à mon départ me répondent de ceux qu'il va verser à mon retour, . Ah! quand il verra la triste nudité où la misère m'a réduit , il sera attendri , et je le fléchirai par ma seule pi^ésence. Je ne réponds pas de mes anciens amis , je ne compte pas même sur mon frère; mais mon père, ah! il dira toujours que je suis son enfant , et la voix de son sang criera bien plus haut que mon ingratitude. C'en est donc fait , je me lève, je pars , je m'en vais droit à lui , sans crainte et sans détour. Heureux encore si je le retrouve, heureux si la douleur n'a point abrégé sa vie languissante , et si l'affreux pressentiment de tous les maux que j'ai soufferts ne l'a point entraîné dans le fond du tombeau 3 surgam, et ibo ad patrem meum.
Et vous aussi, pécheurs, qu'une fausse crainte retient , levez-vous donc , venez à Dieu , et accourez vers votre père. Pourquoi votre confiance seroît-elle moins vive que celle du prodigue? Gomme vous, n'avoit-il donc pas mille prétextes pour se méfier et pour craindre? n^avoit-il pas accumulé offense sur oflTense ? Cependant il s'abandonne au sentiment irrésistible qui l'entraîne 3 et, convaincu qu'un sentiment si fort ne le trompera point, il attend son pardon de l'excès même de sa faute. Mais si cet abandon à l'égard d'un père nous paroît si légitime et 51 louable, combien le nôtre ne le jsera-t-il pa^
34^ SCa L£NFÂ,NT PAODIGOE»
à l'égard de Dieu! Dieu d'où descend toute pater^ nité, Dieu plus père que tous les pères, Dieu qui leur a. donné, Dieu qui leur a formé ce cœur si expansif et si sensible! SI l'homme aime si fort, malgré tout son néant, si sa tendresse est capable d'enfanter des miracles pour sauver ses enfans, que ne fera donc pas de prodigieux le Tout-Puissant pour ses créatures? Il est juste, mais nous sommes foibles; il est saint, mais il sait de quoi il nous a formés; nos crimes ont monté jusqu'au^: cieux, mais il est la miséricorde, mais il est tout miséricorde* Ne cherchons point d'autre cause à soa limour que son amour mcme< S'il faut une raisoa à sa justice, il n'en faut point à son amour; il naît ^e son propre fonds» Comme la source épanche <ses eaux, comme l'astre du jour répand ses doui^ rayons, ainsi Dieu toujours bon et toujours abon- ' dant, ne cherche qu'à se communiquer et à donneir de son immense plénitude. Hommes de peu d^ foi^ |)rene2 ealin le cœur d'un fils, et gravez-y profondément ces consolantes vérités, que la confiance en Dieu ne sera jamais confondue , que ce juge est un père, que son cœur plaide notre cause, et qu'espérer en lui, c'est tout en p))tenir; iào ad patrem meunip
Mais la confiamce n'aveugle point notre prodigue; elle anime json repentir, et non sa présomption* Quels que soient les reproclies qu'il attisnd, ils n'égaleront jamais ceux que lui fait son propre cœur, ir n'est pas nécessaire qu'un accusateur le
âénoat^ , qu'un témoi» Je coayaiwque j qu'up juge
SUR l'enfant PRODIGCEt 34S
le condamne 5 il est lui-même son accusa tetir, &oa lémoin , son juge : il se jette d'avasce aux pieds dé Tauteur vénérable de ses jours; il médite les ex-* pressions de son repentir. Qu'elles seront hutublès et touchantes! ,0 mon père^ lui dîra-t-îl, j'ai pécké contre le ciel et contre vous: à ces tristes la^nbeaux^ reconnoîssez-vous votre fils?.... Votre fils! Mallieureux , qu'aî-je dit? puis- je encore mériter ce nom? n'en ai-je pas déshonoré la sainteté et la noblesse? nai*je donc pas perdu les droits ^e fils, lorsque l'en ai perdu les sentimens? Non, je ne suis plus digne d'un nom si doux et si aimable ; mettez-moi au rang de vos esclaves : trop honoré d'être avec eux, puisqu'ils vous sont restés fidèles. C'est tout TefiFort que votre clémence peut faire , c'est le seul titre que ma honte peut me permettre d'accoter; /ac me sicut unum de mercenariis tuis.
Merveilleuse disposition d'une ame qui revieM à Dieu , et de' ce cœur nouveau que la grâce vient de çhanger'3 coeur gémissant qui s'accuse sans cesse , cœur contrit et. humilié qui a toujours son péché contre lui , et qui ne met son espérance que dans sa douleur et dans ses larmes. Ehi que seroit la confiance saiis ces sentimens, qu'une audace de plus^ qu'une témérité nouvelle? Loin donc du cœur de Dieu tous ces présomptueux qui exigent encore plus qu'ils n^espèrent, qui comptent hardiment sur sa bonté, bien plus qu'ils ne s'y confient, et ^juty songeant plutôt à con^mander son indulgence (ju'A fléchir sa justice, sont assez malheureux pour ne pas voir que le péché rend indigne de toutj que
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notre humilité peut seule faire notre force ; que les plus dures expiations ne sont encore rien , si Dieu ne veut bien s'en contenter; que sa miséricorde est le fri;it des larmes, et que, s'il daigne pardonner, ce n'est jamais qu'à ceux qui ne se pardonnent pas;yàc me sicut unum de mercenariis tuis.
Toujours inquiet, toujours inconsolable, le père du prodigue ne soupiroit qu'après son fils; sa chère image n'étoit jamais sortie de son cœur. Tantôt parcourant les chemins, tantôt montant sur les hauteurs, comme là mère de Tobie, il appeloitson fils par ses cris comme par ses larmes : tout le lui retraçoit. S'il voyoît un jeune homme prospérer par ses talens ou par ses vertus: ainsi, disoit-il, mon fils , docile à mes leçons , auroit consolé ma vieil-* lesse; s^il voyoit un infortuné, errant et méprisé, plongé dans les horreurs de la misère, il s'écrioit en soupirant : C'est en cet état peut-être qu'est réduit mon enfant! Tandis qu'il se livroit à ses pensées déchirantes , son fils lui apparoît de loin , cùm longé esset ; il le voit , n)idit. Que les yeux de l'amour paternel sont perçans! Tout le rendoit méconnoissable, ses traits défigurés, sa jeunesse flétrie, les lambeaux déchirés dont il étoit couvert : sous ces tristes dehors, et malgré tant d'altération, il distingue ce fils si long- temps égaré. A son aspect, ses entrailles s'émeuvent, son cœur est ébranlé jusque dana son centre; la pitîé le dispute à la joie; il croit doubler son existence , il croit recommencer à vivre dans son fils, et Tengendrer une seconde fois; misericordiâ motus. Mais quoi! point de
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colère et point d'indignation! Qui a donc apaisé son juste courroux? comment a-t-il pu oublier tant de noirceurs et tant d'ingratitude? Cœurs étroits, entrailles resserrées, que vous connoissez mal le cœur d'un père! C'est moins la désertion que le malheur de son enfant qui le touche et qui le pénètre. Déjà sa tendresse l'emporte, il n'est plus maître de ses mouveraens, il ne peut plus se contraindre, il vole, il court , il s'élance vers cet autre lui-même , accurrens. Mais sait-il si son (ils revient contrit et péoitent? ne doit-il pas au moins attendre les marques de son repentir? ne craint-il pas de s'avilir, en s'abaissant ainsi à cette étrange prévenance? Vaines réflexions! l'amour d'un père ne vous écoute pas. Impatient de soulager son cœur de ce poids de tendresse qui l'oppresse et qui le surcharge, il oublie à la fois la dignité de son caractère et la foiblesse de son âgej il se précipite., il franchit le premier l'intervalle qui le sépare de son fils, accurrens. Mais que lui dira-t-il? Hélas! a-t-il rien à lui dire? il lui parlera par ses larmes, il le serrera dans ses bras , il le pressera sur son cœur j et là , dans un silence plus éloquent que toutes ses paroles , il lui fera sentir qu'il est absous , puisqu'il le désire 3 que tout lui est pardonné , puisqu'il l'a voulu } cecidit super collum ejus , et osculatus est eum. Grand Dieu! il est donc vrai que vous avez . voulu vous peindre sous ces aimables traits. Je les conçois maintenant ces vifs empresseinens et ces poursuites de votre grâce ; je le vois ce tendre amour qui me prévient , cet amour enflammé que le
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inoiDcire retardement in<[uièté , cet amour génërétix qui m'accorde tout, pourvu que je tente tout; qui me pardonne tout ce que je pleure; qui daigne encore me distinguer , malgré les taches qui me souillent; qui veut me ramener, non par la violence ' des reproches , mais par l'excès de Tindulgence, et qui , plus affligé de mon malheur que de mon crime , veut encore faire tous les frais de la réconciliation , et m'épargner jusqu'à la honte du retour. O bonté vraiment paternelle! ô prévenance inattendue! ô embrassemens imprévus et si peu mérités! Mon Dieu! mecrierai-je ici avec saint Augustin, que celui-là se taise donc sur vos louanges, qui ne connolt pas yos inOnies miséricordes. Non , je ne TOUS adore point tant parce que vous réglez le cours des astres, étant l'ordre, ni jparce que vous dirigez l'univers ; étant la sagesse , ni parce que yous me conservez, étant la source de- la vie; mais parce que vous me prévenez étant maître , que vous dissimulez étant juge, et que vous me cherchez n'ayant besoin que de vous-même ; cecidit super collum ejus ^ et ûsculatus est eum^
Ici , mes Frères , représentons-^nous le prodigue introduit dans la maison paternelle, touchant enfin au terme de ses maux , loin des alarmes et des tempêtes qui ont tant agité sa mallieureuse vie, s'honorant de sa noble. résolution, recouvrant à st^ yeux toute son estime, aux yeux d'autrui toute sa dignité, et se voyant l'enfant chéri, lui qui o'aspiroit qu'à être mis au rang des esclaves. Quel moment! En vain l'esprit ypudroit le peindre ^
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puisque le cœur suffit à peioe pour le sentir. C'est l'état où se trouve une ame , lorsque ^ passant des ngitaiions du vice au doux calme de la vertu, elle 6e voit enfin recouciliée avec Dieu et avec elle* même. Aiusi qu'un voyageur rendu au port après une longue et orageuse navigation, ainsi qu'un malheureux captif qui voit tomber ses chaînes ac« câblantes, elle est heureuse, elle respire, et sent renaître en elle une seconde vie. D'autant plus consolée du présent, qu'elle est plus affligé du passé ; trouvant ses affections d'accord avec ses lumières , fouissant à la fois de son amour et de son repentir , des larmes qu'elle verse et des faveurs qu'elle reçoit, commençant à se reposer avec complaisance sur elle*même, elle goûte d'autant plus le prix et la beauté de h. justice, qu'elle a eu le malheur de la perdre. État délicieux et ravissant! ce n'est pas un plaisir, ce n'est pas de la joie; c'est quelque chose de' céleste, c'est cette paix inénarrable qui surpasse tout sentiment; c'est ce sacrifice continuel d'actions de grâces pour le bras tont-puissant qui l'a tirée d'un gouffre de misères, afin de la placer dans un lieu de sûreté et de repos ; c'est le bonheur de voir de loin tous les complices de ses anciens égaremens tristement agiles au gré de leurs passions, c'est cet amour qui adoucit toutes les peines, et qui console de tous les sacrifices; c'est l'assurance intime qu'elle a pris le meilleur parti, que rien n'est comparable en ce monde à la condition de la vertu, et qu'un seul jour passé dans la maison de Dieu vaut mieujs; que mille dans les tabernacles
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des pécheurs; que dirai- je? ce sont les secrets du Seigneur , ce sont les mystères de votre grâce , ô mon Dieu! et l'abondance des consolations que vous tenez cachées dans les trésors de vos miséricordes pour tous ceux qui vous servent.
Mais le bon père ne s'en tient pas à une simple réconciliation ; il faut encore que les effets succèdent aux caresses ) et qu'ube générosité frappante! suive de près les démonstrations. Ah! sa joie est trop grande pour ne pas la faire éclater : que tous ses serviteurs secondent ses transports, qu'ils apportent à son fils les précieux ornemens qui le paroient aux beaux jours de son innocence ; qu'ils mettent à soa doigt la marque de sa noblesse et de sa liberté; qu'un grand festin se prépare , et que le son des instrumens apprenne à tout ce qui l'entoure que le temps des larmes est passé, que son fils étoît perdu , mais qu'il est retrouvé ; que son fils étoit mort, mais qu'il est ressuscité; mortuus erat^ et revixit.
Quel surcroît de délices et de consolations pour ce prodigue infortuné, quand, revêtu de là justice, il voit non-seulement st& fautes oubliées , mais tous SQS titres rétablis; quand, d'un vase d'ignominie, il devient un vase d'honneur, objet des complaisances du ciel et des bénédictions de la terre; quand il puise dans chaque sacrement et dans chaque mystère le sacré gagé de sa réconciliation ; lorsque, j^lacé à la table des enfans, il participe à ce banquet céleste où tout est vie et immortalité , et que , par la magnificence des promesses présentes,
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il pressent la magnificence plus grande encore des prondesses futures! O moment! 6 bonheur! s'écriet-il alors dans les transports de sa confiance; ô moment! quand tout à coup admis aux noces éternelles de l'Agneau , réuni pour jamais à mon père et à mes frères bien-aimés que j'avois perdus sur la terre, citoyen pour toujours de la Jérusalem céleste , membre de l'auguste famille de ces esprits sans nombre aussi brillans de pureté que de lumière, étonné de ma propre gloire , je livrai dans ce monde nouveau où il n y aura plus ni soleil ni ténèbres , parce que Dieu en sera le soleil et là lumière , et dans cette nouvelle Église où Ton ne trouve plus ni temple ni autel , parce que Dieu y sert de l'un et de l'autre. O mon ame , glorifie donc le Seigneur qui t'enrichit de tout lui-même, et qui, dans l'excès inénarrable de sa miséricorde, ne semble pleinement heureux qu'en devenant ton bien, ta possession et ta couronne: Benedic, anima mea, Domino , qui coronat te in misericordid et miserationibus (ps. en, i,40-
Mais qu'entends- je? et tandis que le prodigue est comblé de biens et d'honneurs , quelles plaintes son frère ne fait-il pas retentir! Quoi! tant de fêtes et d'appareils pour un ingrat que la seule indigence ramène! quoi! est-ce ainsi qu'on récompense se,s folles dissipations et les scandales de sa vie? Enfant présomptueux, et trop fier de votre vertu, vous ne savez donc pas que la joie du retour se mesura à la douleur de la séparation , et qu'un père est bien plus encore touché de retrouver ce qu'il a perdu que
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de conserver ce qu'il possède. Votre constante soumission vous attire une estime uniforme et vous mérite une tendresse toujours égale; mais le retour inopiné de votre frère fait cesser les regrets, il essuie les larmes, il calme les inquiétudes, il ranime une joie qui paroissoit éteinte pour janiais..«. Que disons-nous, Chrétiens? Dieu seroit-il le père des ingrats et le protecteur des coupables? y auroit-il plus à gagner en revenant à lui, quand le crime nous lasse , qu'en lui demeurant constamment at* taché? Ah! loin de nous une erreur si funeste : mais c'est qu'un Dieu sauveur est venu pour chercher ce qui étoit perdu; c'est qu'il aime le juste d'un amour constant et satisfait, et la créature égarée, d'un amour impatient et agité en quelque sorte par la crainte; cest que sa conduite envers les forts est forte, en les laissant dans les épreuves pour récompenser leurs combats, et que sa conduite envers les foibles est douce, pour les encourager, et pour conquérir leur cœur par les excès de sa clémence. Chrétiens j sera-t-il donc mattre du nôtre? et qui le touchera jamais, si ce n'est point une bonté si attirante et si aimable? Âh! qui peut mieux qu'un tel amoqr nous montrer notre indi<* ^nité ? Si sa justice nous fait voir l'énormité de nos excès d'une manière plus terrible, la profusion de jes bienfaits nous la fait sentir d'une manière plus .pénétrante; ah! un Dieu si bon mérite-t^il d^etre offensé? Non, il n'y a plus moyen de lui résister, ni d'outrager encore une si grande miséricorde; et à la vue de ce tendre père qui se jette au cou de son
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prodigue , qui le comble de caresses, et qui célèbre son retour par tant d'acclamations, il faut à notre tour tomber à ses genoux, nous confondre en sa présence, et ramasser tout ce qu'il y a en nous de force et de foiblesse, de lionle et d'amour, de lumières et de ténèbres , de misères et de grâces pour condamner nos crimes , pour briser nos cœurs à l'instant, et pour mériter, par des regrets sans bornes , une réconciliation parfaite. Ainsi soit-il.
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SERMON
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' Ecce ei^angelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo; quia natus est vobis hodiè Sali^ator^ qui est Chris^ tus Dominus.
Je viens vous annoncer une nouvelle qui sera pour tout le peuple un grand sujet de joie ; c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur, qui est le Christ^ le Seigneur. Luc. ii , lo.
JJiLLE est donc enfin arrivée cette époque suprême, terme et principe de toutes les époques j elle est remplie la magnifique attente qui tenoit l'univers dans un respectueux silence , ou, pour parler avec l'apôtre (rom. vm, 22.), toutes les créatures dans une espèce d'enfantement. Nous touchons à ce moment auguste et solennel, auquel dévoient se rapporter non-seulement tous les siècles qui l'ont précédé , mais encore tous les siècles qui dévoient suivre ; à ce moment qui devoit tout commencer et tout finir; à ce moment, dirai-je, qui devoit renfermer en lui toute l'éternité. Enfin le messager céleste a rempli sa mission, l'humble servante du Seigneur a donné son consentement, y?a^; et à
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cette parole , mille fois plus féconde que celle de la création, 1 univers sort du chaos une seconde fois, les cieux s'abaissent pour pleuvoir le juste , la terre s'ouvre pour enfanter son Sauveur. La voilà donc jcette grande révolution que préparoi t, dès le commencement, Télévation ou la chute des monarchies, cette mémorable consommation de toutes les vicissitudes de Fhistoire du monde j ce |our qu'Abraham désiroit de voir , et qu'appeloient tous les justes par leurs soupirs et par leurs larmes: il approche enfin cet heureux avènement du Désire des nations , qui unit les prophètes avec TÉvangile, les figures avec la vérité ; qui remplace la lettre par l'esprit, la loi par la justice, et qui , égalant encore la grandeur des objets par la grandeur des grâces , nous fait douter s'il est plus digne encore de ravir l'admiration de notre esprit, que d'épuiser les sentimens et dé combler la joie de tous les cœurs; evangelizo vobis gaudium magnum.
Lève-toi donc , Jérusalem , revêts-toi de ta force , et prends les ornemens de ta gloire : ô mon peuple l consolez-vous ; ne songez plus aux choses passées ^ Dieu en a fait de nouvelles. Et vous , ministres du sanctuaire , qui évangélisez Sion , montez sur les hautes montagnes, et criez à pleine voix à toutes les villes de Juda : Voici que votre Dieu arrive. Dites-le à tous les peuples dont il est l'espérance, à tous les siècles dont il est la gloire , à toute la nature dont il est le bien commun et le besoin suprême; annoncez partout la grande nouvelle : grande pour le ciel, dont les portes s'ouvrent j
Tom. 2. 23
grande pour les enfers, dont les abîmes se ferment; grande pour la terre , où vont régner la paix et le bonheur; grande pour l'homme , dont la rédemption approche; graode pour les anges, quî s'associent dé nouveaux compagnons; dirons-nous grande pour Dieu même , qui acquiert en cette heureuse nuit le seul titre qui pouvoit lui manquer, le titre de Sauveur du monde , et le seul bien qui lui pût arriver, celui d'en faire aux hommes sans bornes et sans mesure; gaudium magnum, quia natus est vobis hodiè Sahator.
Et nous, mes Frères, accourons à Bethléem; allons y reconnoître Fenfant qui nous est né , le nouveau maître qui nous est donné ; allons entendre les leçons de cet ange du grand conseil , magnifique abrégé de toutes les merveilles du Très-Haut. Mais quel spectacle s'offre ici? Le silence, la nuit, la pauvreté, }es pleurs et toutes les misères de la fbible nature. Quoi ! est-ce donc ici le grand Dieu que j'adore, l'oracle que je dois suivre , et le Nouveau législateur que l'univers attend? Chrétiens, n'en soyez pas surpris , et gardez-vous de rougir pour votre maître* Quand Moïse donna sa loi, il se montra , du haut de la montagne redoutable , tout rayonnant de gloire et de lumière, et la foudre imposante, bien plus encore que sa voix, parut dicter ces nouveaux oracles : c'>est qu'il n'étoit qu'un foible organe , et qu'il falloit , par cet éclat sensible , soutenir son infirmité. Le Roi-Messie vient promulguer la sienne , et tout est bas et obscur autour de lui : une masure est son palais, une crèche est son
trope, de pauvres langes sont sa pourpre, des larmes et ^^s soupirs ses armes et sa puissance. C'est que plus il est fort et divin au dedans, moins il de voit chercher à paroître au dehors. Ministre extérieur d^une loi extérieure , il falloit que Moïse parlât aux yeux et frappât les sens; auteur dune législation toute spirituelle , il faut donc que Jésus ne s'adresse qu'au cœur. Quelle gloire, Chrétiens! combien il est donc sublime dans son auguste obscurité! et quel tableau plus ravissant pour une am6 élevée , que d'admirer ici comment cette vile masure va devenir l'école publique de la Grèce et de Rome j commelit le silence de cet enfant va dire plus de choses que tous les sages à la fois n'en ont pu même soupçonner ; comment enfin de cette crèche ignominieuse est annoncée, non la loi, comme sous Moïse, figure morte et lettre inanimée, mais la grâce et la vérité, mais cet esprit répandu dans les âmes , qui est tout à la fois le législateiur qui prononce et le maître intérieur qui instruit j gratia et Veritas per Jesum Christum (joan.i, ly.).
Mais qui nous expliquera ce rapprochement ineffable du ciel et de la terre , de la crèche d'un enfant et du trône de l'Eternel? Gomment mar^ cher sans s'égarer, entre ces deux abîmes, l'un de grandeur, et Tautre de bassesse? Quoi! celui qui a fait le temps , et qui naît dans le temps; Timpasn sible devenu mortel 3 celui qui a la lumière pour Tetemen t , enveloppé dans les langes de la foiblesse ; et le même qui a placé son trône dans le soleil , couché dans une vile crèche! quel spectacle! Le
POtR LA FÊTE DE NOEt.
ciel a bien été assez puissant pour le donuer, le sera-t-il assez pour nous ôter rétonnement et la surprise qu'il inspire ? Non sans doute , et voilà sa gloire suprême. C'est le charme de notre foiblesse^ de nous sentir accablés sous le poids d'un tel mystère, et, bien loin que notre insuffisance nous trouble ici et nous confonde, nous nous réjouissons encore de ne pouvoir comprendre un ouvrage si haut. Mais est-il bien vrai que tout ne soit ici qu'abîme et profondeur? est-il vrai que tout y soit scandale pour la raison , et que la iPoi n'y trouve rien qui la soutienne ? Gardons-nous de le croire. Si d'un côté ses bassesses nous étonnent , dé l'autre ses grandeurs nous ravissent} que dis^je? nous fondons ses grandeurs sur ses bassesses mêmes. Bien loin de les dissimuler , nous en ferons le sujet de notre triomphe. C'est ici que nous nous vanterons avec TertuUien de mépriser la honte, et d'être saintement hardis par cela même que notre maître paroît plus foible et plus infirme. Non-seulenient nous le reconnoîtrons malgré cet état ; mais c'est à cet état même que nous le reconnoîtrons. Dieu se montrera tout entier dans cette étable abandonnée, où à peine nous vayons un homme. Nous baiserons ses langes vénérables, nous toucherons avec un saint respect la paille même qui lui sert de lit ; et plus il sera vil aux yeux de Torgueil , plus il paroitra grand aux yeux de la vertu.
Chrétiens , c'est donc à ce Dieu abaissé , que nous appelons aujourd'hui et le fidèle pour lui montrer son Sauveur, Salmtor, et l'incrédule pour
lui faire admirer le Christ et le Seigneur, Christus Dominus. C'est dans l'infirmité de sa chair et dans la bassesse de sa servitude, c'est dans le scandale de son Incarnation , c'est dans la folie de la crèche que nous l'admirerons ; non moins grand par ses bienfaits que par ses victoires, humanisant ses perfections et divinisant ses anéantissemens ; d'autant plus Sauveur qu'il est Dieu , et , si j'ose dire , d'autant plus Dieu qu'il est Sauveur 3 faisant dans sa glorieuse naissance tout pour nous , ainsi que tout pour lui : tout pour nous , et soutenant nos foiblesses par les siennes ; tout pour lui , et ne montrant jamais plus ses adorables perfections qu'en lefi cachant sous le voile de l'enfance : tout pour nous, et nous enrichissant d^autant plus qu'il s'appauvrit davantage ; tout pour lui , et subjuguant le monde en étant le rebut du monde: tout pour nous, et nous rendant nos devoirs plus faciles et plus doux , et tout pour lui en rendant ses droits plus sacrés et ses lois plus inviolables : tout pour nous , et se dépouillant de sa majesté pour encourager notre bassesse ; et tout pour lui , qui va régner d'autant plus sûrement , qu'il ne saura pas même où naître : enfin tout pour nous , qui ne pouvons rien désirer de plus heureux , et tout pour lui , qui ne pouvoit rien faire de plus grand} Sahator qui erit Christus Dominus.
Tels sont les deux rapports , aussi sacrés que doux , sous lesquels nous allons vous offrir le grand mystère de la crèche ; mystère de salut et de grâce , mystère de gloire et de triomphe] double chef-
d'œuyre de puissance et d'amour, double sujet d'admiration et de reconnoissance , double spectacle aussi digne du Créateur qu'infiniment salutaire à la créature ; et , pour vous tracer en deux mots le plan de ce discours , • double prodige où tout répond parfaitement et aux besoins de l'homme et à la majesté de Dieu; Sahator qui erit Christus Dominus.
Verbe divin , source éternelle de toutes les vertus comme de toutes les lumières , vous qui produisez la parole intérieure de l'homme, parce que vous êtes la parole du Père et sa pensée substantielle, purifiez ma langue, échauffez mon cœur ' du même feu dont furent embrasés vos précurseurs et vos propliètes. Ils ont rempli leur auguste mission; mais où finit leur ministère, là le nôtre commence. Donnez-nous donc de célébrer votre venue avec autant de force qu'ils en avoient à la prédire, afin que votre avènement ne soit pas moins auguste et saint dans nos discours, que votre attente fat magnifique dans leurs oracles. Faites qu'en ce saint jour tout soit sublime ' et grand , nos sentimens comme vos bienfaits , nos pensées comme vos victoires : nous vous le deinandons par Tentremise de cette vierge auguste, qui, proclamée aujourd'hui la plus .grande des femmes , peut seule nous aider à parler dignement du plus grand des mystères, jiçe. Maria.
POUR LA FÊTE DE NOËL. 35q