‹ Sermons et discours inéditsChapitre 52 sur 63 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dieu, mes Frères, ne peut agir que pour iui^ même, et sa gloire est aëcessairement sa fin dernière et son unique terme. Notre bonheur peut bien être une suite de sa volonté bienfaisante, ce n^en peut être l'objet premier* Et de même que Thomme ne seroit plus homme en quelque sorte, s'il lui étoit permis d'être tout entier à lui-même , Dieu ne seroit plus Dieu , s'il cessoit de tout faire pour sa propre grandeur. Or en quoi cette grandeur peut-elle consister à notre égard , sinon à être plus connu , plus aimé et plus glorifié? Chose admirable! c'est par le scandale du Verbe feit chair que Dieu opère ces grands desseins : il se rend visible , et par là il se fait connoitre davantage ; il s'abaisse , et par là il se fait aimer davantage; il s'aflFoiblit en apparence, et par là il se fait glorifier davantage. Hautes et importantes vérités , puissions-nous vous les faire entendre , et vous montrer comment l'Incarnation répond parfaitem^ent à la grandeur et à la majesté de Dieu.

Il se rend visible, et par là il se fait connoitre davantage. Et ici qui nous dira dans quel délire ëtoit plongé l'esprit humain avant l'Incarnation? Dieu étoit au milieu du monde, et le monde ne le connoiissoit pas. Cette première vérité, ^ns laquelle il n'existe aucune vérité, n'étoît plus qu'un triste problème. La plupart de^ sophistes a voient^ il est

vrai , remonté à une première cause , mais combien de bizarres erreurs en défiguroient la nature; quelles grossières ignorances sur son éternité , sur sa sainteté , sa providence et sa justice ! Se perdre vaguement-dans de stériles contemplations, philosopher sur la marche du monde, sur le mouvement des cieux et la génération des êtres , c'étoit le seul eflFort que pouvoit faire la xaison. Que dis-je? le plus bel ouvrage de Dieu avoit été le premier piège pour tomber dans l'idolâtrie, et le soleil, que l'Écriture ;appelle Tinstrument admirable duTrès^Haut (eccli, XLin, 2.), n'étoit, pour la plupart des hommes, qu'un voile magnifique qui le cachoit ea le mon^ trant. Plus éclairés que la gentilité, les Juifs ne donnoient point dans ces erreurs monstrueuses, 6t Dieu, dit le prophète (ps. lxxv, 3.), étoit connu dans la Judée. Je le vois, il est vrai , chanté avec magnificence par David, loué avec grandeur par Moïse, et dépeint par tous les prophètes en ces traits sublimes que l'homme seul n'a pu trouver. Mais que pouvoient au fond ces descriptions pom-» jJeuses? Ce toit peindre Pieu, bien plus encore que le définir^ 0 homme! il en est temps , ouvrez les yeux à la lumière. C'est au jour du Messie qu'elle doit apparoître j c'est lui qui doit montrer ce Dieu caché , dont les suprêmes attributs échappoient à nos foibles yeux. Inconnu dans le temple de runî-»vers, il va se découvrir dçins l'é table de Betliléem, et ce que les hommes n'ont pu voir à la lueur des astres , ils le contempleront au milieu de l'obscurité dont la crèche est environnée : c'est elle qui , bien

plus encore que les cieux , doit raconter sa gloire ; c'est elle qui sera le miroir où nous pouvons , comme p^rle Tapôtre (Il cor. m, i8.), contempler la gloire du Seigneur à iace découverte ; elle nous fera toucher la lumière impalpable , qui , en mofatrant le Fils , nous ^lontrera le Père , et qui , plus éloquente que le firmament , plus magnifique que les prophètes , révélera au monde ces ineffables perfections que le gentil ne connoissoit pas , et que le Juif ne voyoit qU'à travers des ombres.

Et d'abord par là nous est manisfestée pleinement sa puissance ; et quelle puissance ! la plus grande , la plus étonnante qui fiit Jamais} car qu'est-ce donc que la terre et le ciel y et les hommes et les anges auprès d'un Homme-Dieu ? Jusque-là le Créateur n'avoit fait -que se jouer dans ses ouvrages; d'un mot il avoit fécondé le néant, d'un seul vouloir il avoit formé le monde , d'un souffle il avoit allumé les flambeaux éclatans du jour et de la nuit , d'un regard il faisoit fondre les montagnes , d'un signe il ébranloit les colonnes du ciel , et d'un seul mouvement de son indignation il effaçoit, comme de la poussière, les plus fameux empires avec toute leur gloire. Nobles et grandes figures suggérées par r£sprit saint lui-même , vous n'êtes plus dignes de lui. Un nouveau miracle s^an nonce j devant lequel disparoissent tous les autres miracles. C'est Dieu anéanti ; c'est un Dieu qui a su unir sa majesté suprême avec notre bassesse, sa souveraine indépendance avec notre servitude, et son incommunicable grandeur avec nos misères. Étonnante

merveille! qu'il embellisse ou qu'il bouleverse à son gré la nature , que tous les élémens soient ' souples sous sa main , qu'il dispense à son gré ou la vie ou la mort , je ne vois rien ici que les foibles essais de sa toute-puîssance. Mais qull embrasse les deux extrêmes; mais qu'il rapproche ce qui s'exclut nécessairement , ce qui est séparé éternellement, l'infini et le fini, l'immense et le borné, la source de l'être et le néant , l'immortalité et la mort; ou plutôt qu'il se dépouille sans, s'appauvrir,, qu'il s'abaisse sans s'avilir , qu'il prenne une autre nature et qu'il ti'altère point la sienne , de sorte , dit saint Augustin , que la forme de Dieu ne détruise point celle d'esclave , et que là forme d'esclave ne diminue en rien celle de Dieu : voilà l'effort suprême da Dieu des vertus , le dernier terme de son pouvoir, et le chef-d'œuvre après lequel il ne nous reste plus rien à concevoir, comme à Dieu il ne reste plus rien à faire. Ainsi le mystère du Verbe fait chair, en nous apprenant jusqu'à quel point Dieu pouvoit tempérer l'éclat de sa majesté , nous ^ donné une plus haute idée de son pouvoir suprême; il nous a dévoilé une nouvelle perfection que nous n'eussions jamais soupçonnée , celle de pouvoir descendre du faîte de la gloire jusqu'aux profon- ^d^«n« du néant. Nous n'admiripns dans les autres chefs-d'œuvre qu'une gloire d'élévation ; Tlncamation nous offre en lui une puissance d'abaissement, et c'est à la vue d'une nouveauté si étrange ,' que l'esprit humain , abîmé dans son admiration , s'écrie avec le prophète : Grand DieuJ voilà non -seulement

Totre plus bel ouvrage , maïs encore votre seul et votre unique ouvrage , devant lequel disparoissent tous vos autres ouvrages 3 Domine^ opus tuum (habàc. m, 2.),

Par là nous est manifestée pleinement sa grandeur; et quelle grandeur! Les prophètes ne nous avoient clairement annoncé que le Dieu des hommes, la crèche vient nous montrer un Homme-Dieu j la raison ne nous découvroit qu'un Dieu qui a droit à notre culte et à notre obéissance, la crèche m annonce un Dieu dont l'empire s'étend jusqu'à soumettre un Dieu ; le ciel même ne me montroit qu'un Dieu adoré par les intelligences bienheureuses , la crèche me découvre un Dieu qui ne veut et qui ne peut être dignement adoré que par un Homme- Dieu. Anges brûlans de son amour, Séraphins couverts de vos ailes, Chérubins absorbés dans vos ravissemens, Puissances et Dominations courbées sous le poids de sa majesté ,' sacrés vieillards sans cesse prosternés devant son trône redoutable , non , vos sublimes transports et vos profonds hommages ne sont pjus rien auprès d'un adorateur Homme-Dieu, Mais ce que ne disent point ces magnifiques encensemens et ces cantiques étemels pour célébrer l'Agneau , et ce concert majestueux de bénédictions et de louanges dont retentissent les voûtes de Sion, la crèche le dira; à elle seule il appartient de ndus montrer la plus incompréhensible grandeur honorée par le plus incompréhensible hommage. Un Dieu soumis et obéissant! un Dieu priant et suppliant! Qu'est-il donc le Dieu

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qui a un tel adorateur , et qui demande un tel bommage? Et s'il est vrai, comme le dit l'apotre (pHiLip. II, to.), qu'il faut que tout genou âéchissej et dans le ciel et sur la terre, au seul nom de Jésus, quel culte et quels honneurs suffiront désormais à ce Dieu immortel , devant lequel Jésus courbe la tête et fléchit le genou?

Par là nous est manifestée clairement sa sagesse ; et quelle sagesse ! Quelle admirable proportion entre la fin et les moyens, entre l'état de l'homme plongé dans les sens et le remède qui le répare ! car d'une part , l'homme , esclave de la matière , ne pouvoit plus écouter Dieu immédiatement , ni le voir dans sa substance même, et de l'autre il ne pouyoit plus sans danger attendre ses lumières des simples créatures. Quand il vouloit prendre un homme pour sa règle, il en faisolt un dieu, et quand il vouloit prendre Dieu pour modèle, il en faisoit un homme. Condition déplorable ! qui lui donnera d'en sortir? L'humanité déifiée du Verbe va tout concilier d'une manière merveilleuse ; elle va nous montrer dans le Verbe incarné ce maître souverain que nous pouvons tout à la £ois imiter sans danger et copier sans peine; Bien loin d'être le piège qui nous tente , cette forme extérieure devient l'appui qui nous soutient. On ne peut plus désespérer de s élever jusqu'à lui, puisque ce maître souverain est homme ; et il n'y a plus moyen de s'égarei* en ie suivant, puisque cet homme est Dieu. Nous pouvons pratiquer les vertus qu'il commande, puisqu'elles sont humaines] et nous devons nous

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y rendre conformes, puisqu'elles sont divines. Le modèle est si élevé , qu'il est inaccessible au men^ songe et à l'erreur ; et il est si près de nous , que l'on peut voir ce soleil de justice sans être ébloui par la splendeur de ses rayons. Artifice vraiment divin ) dans lequel saint Augustin nous montre la sagesse étemelle se donnant elle-même comme un lait pour nourrir notre enfance (i). Admirable économie , qui redresse par les sens mêmes la créature égarée par les sens, qui rectifie nos préjugés en s'y proportionnant, s'accommode à notre foiblesse sans égarer notre raison , se proportionne à notre igno« rance sans nous exposer à l'erreur , et qui , rendant la vérité palpable sans la rendre grossière, et la Divinité visible sans la rendre moLos baute, parvient tout à la fois à nous élever jusqu'à elle, sans jamais nous permettre de la rabaisser jusqu'à nous.

Parla nous sont manifestées pleinement sa justice et sa miséricorde ; et quelle justice ! quelle miséricorde! Auparavant la raison incertaine nesut ja-mais quelles bornes leur assigner. Est-ce donc un si grand mal que d'offenser TÊtre suprême? l'injure d'un vil mortel peut-elle parvenir jusqu'au trône du Tôut-Puissant? et du sein de sa gloire, daigne* t-il aja>aisser sur nos actions la majesté de ses regards? une fois outragé , est-il un juge inexorable ? est-il un père qbi pardonne tout? Ces bautes questions li\>ffroient à l'bomme qu'une cruelle incertitude que

(]) Ut infautiae nostrae lactesceret sapîentia tua. Confiss* lib« YII, cap. xvui; n. 24«

pouYoit seul dissiper le grand mystère de piété (1 TiM, m , i6. )• Nous y apprenons que Dieu n'est pas moins riche en longanimité que sévère dans ses vengeances j qu'en exigeant dans son courroux une si noble victime, il ne melk point de bornes à sa sévérité j que cette victime subissant pour nos péchés une si grande humiliation , il n'en met point à ses bienfaits; que l'on ne peut donc concevoir ni une plus grande justice, ni une plus grande misérî-corde j que plus il y a de sévérité , plus aussi il y a de clémence j que, bien loin de s'exclure, ces deux extrêmes se supposent ; que , bien loin de se désunir, ils se soutiennent l'un par l'autre, et qu'ainsi se réalise cet ineffable embrassement de la justice et de la paix dontparle le prophète (ps. lxxxiv, i i •) 9 où Dieu remet d'autant plus de dettes qu'il exige plus de rançon , où il exerce d'autant plus ses droits qu'il les sacrifie davantage , où il accorde d'autant pins de pardon qu'il demande plus de satisfaction , et dans lequel on ne sait si c'est l'offensé qui y trouve plus de gloire , ou si c'est le coupable qui y trouve plus de bonheur.

Ainsi, parle mystère de la crèdhe, nous sont données les plus belles , les plus nobles idées de la Divinité. Nous savons que cet être caché par sa propre lumière , et éloigné de tout par sa propre étendue , est cependant infiniment communicatif , et que comme il peut, quand il lui plaît, replonger ses ouvrages dans le néant , il peut aussi se les associer, et les élever jusqu'à lui d'une manière incompréhensible. Nous savons maintenant quel est

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son nom et celui de son fils 3 quodnomenest ejus^ etquod nomenfilii ejus ( proverb. xxx , 4» )• Nous savons que ce nom si mystérieux est celui du Père qui a engendré le Fils de toute éternité, et la fait naître dans le temps. Nous savons que le nom du Fils, c'est le Verbe, l'éclat de -sa clarté et sa parole incréée par laquelle Dieu, se disant éternellement à lui-même tout ce qu'il est , enfante éternellement en lui-même tout ce qu'il dit. Nous savons que le monde est régi par sa providence , et que celui qui s'est uni à noua d'une manière si intime n'abandonne point au basard la destinée de l'univers. Nous savons que ce grand Dieu est aussi libre que nécessaire , puisqu'il consomme dans le temps ce qu'il a déterminé de toute éternité. Nous connoissons son ineffable sainteté , devant laquelle le soleil est souillé , devant laquelle les anges , dit Job , ne sont point exempts de tacbe } et nous apprenons qu'à ses yeux le péché est un si grand mal, qu'il faut encore moins s'étonner de l'amour qui le répare que de laudace qui le commet. Non-seulement ces hautes vérités sont dévoilées, elles sont mises à la portée du plus simple des hommes j et le plus obscur artisan , dit Tertulien , le dernier disciple de Jésus en sait mille fois davantage sur les grandeurs de Dieu, que les Socrate et les Platon dans leurs plus vastes conceptions et dans leurs pensées les plus sublimes. Vidi-mus gloriam ejus (joan. i, i4*)*

Le voilà donc , mes Frères , cet enfant qu'Is^ïe appeloit l'Ange du grand conseil; la voilà cette étoile de Jacob , image et abrégé visible des choses

invisibles de Dieu. Qu'il est grand ce Messie , qui tenant , dit saint Augustin , la place de la vérité , nous la fait voir personnellement résidente au milieu de nous , et qui ne semble perdre l'usage de tous les attributs divins que pour nous les montrer dans leur plus noble et plus vaste étendue ! Quel plus beau ministère Dieu pouvoit-il réserver à son Fils descendant sur la terre? Combien ici tout répond à sa majesté ! combien ces nouvelles lumières qui investissent son berceau, rendent augustes ses abaîssemens, et ennoblissent ses foiblesses? Et qui de' nous ne souscrit pas à l'expression hardie d^Origène, qui s'écrioitj avec admiration, que Jésus-Christ est Dieu, et quelque chose de plus; Christus est Deus\ et aliquid ultra? Non qu'il soit devenu plus grand en lui-même, mais parce que nous l'avons connu de plus près; non que l'homme ait ajouté quelque nouvelle perfection à la Divinité, mais parce qu'il a découvert en elle quelque nou-r veau rayon de gloire que jamais il n'eût soupçonné sans un si haut mystère ; non enfin qu'alors Dieu ait commencé d'être ce qu'il n'étoit pas , mais parce qu'alors un a seulement commencé à bien connoître ce qu'il est. Vidimus gloriam éjusi Christus est Deus , et aliquid ùltrh.

Mais une nouvelle grandeur se découvre dans la crèche. C'est peu encore pour la majesté de Dieu de se rendre visible pour être plus connu , il veut encore se faire plus aimer , et par là il s^abaisse, dit saint Augustin , comme un grand qui veut se rendre plus populaire pour se rendre plus accessible,

comme uii père se plaît à bégayer avec ses enfans pour mieux gagner leur tendresse naissante, comme un pasteur ingénieux se couvre de la toison de ses brebis pour les attirer plus sûrement à lui. Ainsi la sagesse incréée se dépouille de son éclat, pour que l'homme puisse l'approcber davantage ; elle resserre, en quelque sorte, son immensité, pour se communiquer davantage ; elle rend plus familière sa suprême grandeur , afin que la confiance succède à l'étonnement, et l'amour à la surprise. La folle antiquité n'avoit rien trouvé de plus beau que la fiction d'une chaîne d'or, pour lier la terre avec le ciel et Dieu avec les hommes. Mais voici une nouvelle chaîne que Dieu seul a pu inventer : c'est la chaîne du sentiment et de l'amour , qui désormais unira inséparablement et personnellement le créateur avec sa créature. Tandis que Dieu et la créature étoieat personnellement séparés y les vifs sentimens de l'amour ne pouvoient exister. Il falloit se cacher devant la gloire de sa majesté , à glorid majesfatis ejus{isA.u n, lo.) ; maintenant il descend à nous. Ce n'est plus un éclat trop vif qui nous éblouit , ni une majesté trop imposante qui nous épouvante: tout accès nous est ouvert auprès de lui. Auparavant c'étoit le Dieu devant lequel les nations sont comme si elles n étoient pas , maintenant nous pouvons nous écrier avec transport : Non , il n'y a point de nation qui ait ses dieux aussi près d'elle (deuter. iv, 7.). Auparavant c'étoit le Dieu des combats, le Dieu tonnant du haut des cieux, allumant le feu d'un regard , et faisant marche^ devant lui la mort et la

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Sr-a POCR LA FÊTE DE NOËL. ^

tempête : Adam le voit , et il se cache j Isâïe le voit , et îl est saisi d'épouvante ;' Daniel le voit, et il s'écrie : Meilleur à moi , car j'ai vu le Seigneur! maintenant c'est le Dieu qui aime et qui veut être aimé, autant par ce qu'il est en lui-mémè, que par ce qu'il paroît n'être pas; qui nous donne d'autant plus de droits sur son cœur, qu'il semble faire plus de frais pour conquérir le notre ; qui veut parler à l'homme comme un ami parle à son ami', et qui, mille fois plus jaloux de captiver notre affection que d'éblouir nos foibles yeux , reprend , pour ainsi dire , par le charme de sa bonté , un empire qu'il n'auroit pu ^ ni commander par sa puissance , ni obtenir par sa grandeur.

Or, qu'y a-t-il donc de plus divin qu'une telle condescendance? quoi de plus grand et d^ plus digne de la majesté du Très-Haut, que d'aspirer ainsi à reprendre dans le cœur humain la place qui lui appartient ? Quelle impression ne feroit pas sur nous ce généreux monarque qui , pour gagner l'affection de ses peuples, environné de sa seule simplicité , repoussant tout cortège , s'empioieroit lui-même aux fonctions les plus obscures, se confon-droit parmi les derniers des sujets, et ne trouveroit rien de bas, pourvu qu'il fût utile! Nos pères virent avec étonnement , dans le dernier siècle , le chef d'un grand empire (i), qui, pour régénérer sa nation, s'exposa aux plus rudes fatigues, brava tous^les dangers, et dévoua ses mains royales à

' (i) Pierre le Grand, empereur dr Russie*

des travaux: mécaniques! Mais si, bien loin de mépriser ce généreux courage, les sujets d'un tel prince lui érigèrent des statues , et si son nom est célébré comme celui du restaurateur de son empire , combien plus grand mille fois doit être Jésus-Christ , qui ne voile aujourd'hui sa grandeur que pour mieux nous montrer ses charmes ! Qui de nous ne sent que' plus ;Dieu se communique avec abondance, plus il se montre le bien suprême , et que ^ s'il a dû aimer les hommes , il a dû les aimer comme a fait Jésus-Christ? Je le dis hautement, jamais Dieu n'a paru plus Dieu que quand, pour se rendre plus cher, il a voulu descendre si fort au-dessous de lui-même. Il y a mille fois plujs de gloire à être aimé des hommes qu'à les créer, plus de gloire à les attirer par attrait qu'à les repousser par la crainte, à les subjuguer par inclination qu'à les soumettre par la force. Un Dieu qui, pour se faire plus aimer , verse des larmes dans un berceau , nous touche plus que quand il pèse les montagnes , qu'il jette les îles çà et là , et qu'il soutient dans ses mains les fondemens du monde. Oui , s'il y avoit quelque nouveau degré de gloire qui fît monter plus haut rÊtre suprême , ce nouveau degré consisteroit dans cet abaissement volontaire qui Ta rendu semblable à nous , afin que nous puissions aller plus sûrement à lui , parce que plus Dieu s'est approché de nous , plus il est devenu aimable , et qu'un Dieu est d'autant plus grand , qu'il est plus dignede notre amour. Disons-le donc ici avec saint Bernard : ainsi a voulu naître celui qui a voulu être aimé. Par

Z']2 POUR LA FÊT^ DE NOEI^

la création j'étois l'ouvrage de ses mainsy parle mystère de la crèche je suis l'ouvrage de son cœur; par la création c'étoit le Dieu de la nature , par le mystère de la crèche c'est le Dieu de mon ame, c'est mon Dieu ; par la création il avoit notre respect, par l'Incarnation il obtient notre tendresse; par la création nous étions ses sujets, parle mystère de la crèche nous sommes ses enfans; il nous y touche par ses charmes , il nous y intéresse par ses pleurs, il nous y gagne par ses promesses, il nous engage par ses soupirs. Qui jamais a ouï parler d'une telle magnificence? Qu'on ne me dise plus qu'il est l'être qui est (exod. m, i40* Cette belle et grande parole >pii abat tout esprit créé , comme elle épuise tout langage humain , s'adresse surtout à mon intelligence. Il m'en faut une plus touchante, et qui s'adresse plus à mon cœur; la voilà , elle est gravée sur la crèche : Dieu est charité , Dieu n'est que charité , Dieu est tout charité , Deus charitas est (I JOAN. IV, i6.); et dès-lors je comprends que tout son bonheur c'est d'aimer, que sa gloire c'est d'été aimé , et que , tout foible et tout infirme que Je suis , je puis encore tirer de mon cœur de quoi m'acquitter envers lui en l'aimant, de quoi Fadorer en l'aimant, de quoi le connoître en l'aimant, de quoi l'imiter en Taimant. O si Israël savoit méditer et comprendre , combien trouveroît-il vénérables et saintes ces mêmes humiliations que son orgueil dédaigne! Quel seroit son ravissement à la vue d'un mystère qui a su rendre tout à la fois et aux hommes le cœur de Dieu , et à Dieu le cœur des

liommes ; mystère qui Ta plus fait aimer que tous les autres biens, qui l'a rendu notre souverain bien, qui seul honore sa bonté autant qu'il la contente! et s'il est vrai que le sentiment qui nous unit à Dieu est après Dieu ce qu'il y a de plus auguste et dans le ciel et sur la terre , quelle idée n'auroit-il donc pas d'un mystère adorablç ^ qui nous offre à la fois le précepte et la récompense , la voie et lé terme, le moyen et la fin de ce divin amour!

Je le répète donc encore : ainsi a voulu naître celui qui a voulu êtr^ aimé. Et maintenant que la raison recule, que la superbe délicatesse se soulève; dès que je suis certain que c'est pour un si «beau motif que Jésus s'est anéanti , non-seulement j'adore sa bassesse, mais j'y découvre encore la marque la plus illustre de sa souveraine grandeur. Douter s'il est digne de Dieu de se rendre plus cher par un tel moyen , c'est douter s'il est digne de Dieu d'être Dieu , parce que son vrai trône ne peut être que dans nos cœurs, parce que le vrai titre qui lé fait notre Dieu,, c'est de régner par notre amour; que le seul tribut qui puisse le flatter, c'est notre amour j que le seulculte qui puisse Tbonorer, c'est notre amour, nec colitur ille nisi amando (s. kVG» EPisT. cxL, n« 4^.)-' ^^ ?^^9 ^^ même que la créature ne peut rien lui donner que son^cœur, quoiqu'elle lui doive tout, Dieu, lui-même, dans sa toute-puissance, ne peut plus rien exiger d'elle, sinon qu'elle le serve par attrait, et qu'elle s'attache Il lui par sentiment et par tendresse* Sic voluit nasci^ ^ui voJuit amari.

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Mais est-il dans l'ordre que Dieu prévienne ainsi l'amour de sa créature? Oui , mes Frères, il est dans Tordre que Dieu soit le premier à aimer , et qu'il prévienne nos affections par une bonté surabondante ; il est dans Tordre qu'il ne trouve d'autre fondement, à ses grâces que la profondeur de notre néant} enfin il est dans l'ordre qu'il soit encore plus pressé de nous donner par l'excès de sa miséricorde, que les bommes à lui demander pair Texcès de leurs misères. Mais Dieu avoit-il donc besoin d^ nous? Non sans doute , et c'est précisément parce qu'il n'a besoin de rien, et que, dit Tertullien, il renferme tout dans son auguste solitude, qu'il veut faire envers nous les première^ démarches. Ah! il ressembleroit trop à l'indigente çréa^ ture, s'il exigeoit que nous le prévinssions j mais il montre sa grandeur autant que sa bonté en aimant le premier ^ prior dilexit nos (I joan. iv, 19.). Mon Dieu , s'écrie saint Augustin , que celui-là ne parle jamais de vous, qui ne connoît pas vos infinies Tuiséricordes ! Non , je ne vous adore point tant parce que vous réglez le cours des îistres, étant l'ordre j ni parce que VOU3 dirigez Tunivers , étant la sagesse 3 ni parce que vous me conservez, étant la source de la vie ; mais parce que vous me prévenez , étant maître , et que vous mie chét^chez , n'ayant besoia i^ue de vous-inêine ; (^uia priop dilexisti me*

Mais Dieu a-t»-il pu nous aimer jusqu'à cet excès? Foibles esprits, entrailles resserrées, eh quoi! est* il donc impossible que Iîji bonté "inépuisable sa

cmnmunique p^r torrent ^ et qu un Dieu aime sani; mesure? Pourquoi mettre des bornes à un iamouir qui n'en a point? pourquoi chercher le fond d'un abîme qui n'en peut point avoir? Si les prodiges ne coûtent rien à Dieu^ combien plus lui seront faciles ceux de sa tendre miséricorde ! Si l'homme aime si fort malgré tout son néaat^ si la tendresse^ d'un père est capable d'enfanter des miracles pour sauver ses enfans, que ne fera donc pas le Tout- Puissant en faveur de sa créature? Qui pourroit arrêter un amour infini? Pourquoi ce sentiment si fort , si incompréhensible dans les hommes , ne le seroit-il pas dans Dieu?^ et pour que cet amour fût vraiment digne de son cœur, ne falloit-il donc pas «qu'on n'y. pût rien comprendra que ses grands et suprêmes excès?

Disons donc pour toute raison : Dieu a tant aimé le monde (joan. ui) t6.). Il faut une raison à sa justice , il n'en faut point à son amour, parce qu'il naît de son propre fonds. Comme la source épanche ses eaux , comine l!astre du jour répand ses doux rayons, ainsi Dieu, toujours bon et toujours abondant, ne peut que chercher afin qu'on le trouve, prévenir afin qu'on le suive , et aimer afin qu'on le luî^ rende. Qu'on le lui rende! mais comment reconnoître une telle condescendance? Nous aurions mille cœurs- nous ne pourrions payer le plus foible de ses soupira 3 nous nen avons qu'un seul, et il nous donne tout ce qu'il est lui-même- Mes Frères , c'est sa gloire suprême de nous forcer, pour ainsi dire , à être ingrats par la grandeur de ses bien&its ;

3n6 POCR LA FÊTE DE NOËL.

d'être autant au-dessus de notre reconnoîssance que de nos adorations; de nous apprendre que lui seul' sait aimer , que lui seul peut aimer sans borne et sans mesure, et qu'autant ses pensées sont au-dessus « de nos pensées, autant son cœur est au-dessus de notre cœur. Mais si ce cœur même lui étoit refusé; si, bien loin de lui rendre amour pour amour, rhomme ajoutoit encore le mépris à rindifierence : alors quel mystère nouveau! alors comment prouver qu'il s'est rendu plus aimable et plus cher , ce Dieu qui cherche et qui ne trouve pas , qui presse et qu'on n'écoute pas , qui s'offre et qu'on n'accepte pas , qui

demande et qu'on ne suit pas? Mes Frères,

alors nous resterions sans expressions et sans idées , alors nous laisserions sans réponse un aveuglement sans prétexte ; alors , pour toute solution , nous n'aurions qu'à donner des malédictions et qu'à lancer des anathèmes; alors, dans l'impuissance de nous faire entendre à des cœurs ingrats plus durs que les rochers , nous nous adresserions avec le prophète à la nature inanimée, nous invoquerions et la terre et les cieux , et les montagnes et les mers , et tous les élémêhs , pour leur confier notre douleur et notre épouvante; alprs nous nous écrierions avec lui (ezech. vi , 3 ; isau i , 3.) : Montagnes, écoutez, et vous, collines, écoutez, et vous, prêtez l'oreille, les plus fermes fondemens dé la terre : les plus stupides animaux reconnoissent leur possesseur et la crèche de leur maître , mais Israël a oublié son Dieu, mon peuple seul est

iiisensiblej alors, désespérant d'attendrir par le

sentiment des hommes que n'a pu toucher tant d'amour , nous ouvririons les portes de l'abîme , nous ferions gronder ces foudres redoutables dont retentissent ses ténébreuses profondeurs , nous vous ferions entendre à notre place tant de victimes malheureuses s'écriant dans leur désespoir : Voilà comment punit ce Dieu qui n^a pu être aimé 5 à la lueur des flammes dévorantes , nous vous le montrerions ce Dieu qui se console par ses vengeances de n'avoir pu nous gagner par ses dons; et, cessant de vous expliquer le prodige de sa charité, nous vous forcerions d'avouer que s'il est ici un mystère , ce n'est pas son* amour, mais notre insensibilité; ce n^est pas le miracle d'un aussi grand bienfait , c'est le miracle de notre ingratitude.

Mais n'affoiblissons point par de si tristes réflexions la joie de cette journée. Non-seulement Dieu se fait plus connoître en se rendant visible , et plus aimer, dit saint Jean (I joan. i, 3.), en faisant société avec nous; il veut encore acquérir plus de gloire , et par là il se dépouille de sa puissance et de sa force. Il auroit pu sans doute descendre parmi nous, précédé de la foudre, plus radieux mille fois que le soleil , assisté d'une légion d'anges , et monté sur une nuée, comme au dernier des jours; mais ce n'étoit là ni le dessein de sa sagesse . ni la gloire de son JEvangile. Plus les choses qu'il doit opérer sont merveilleuses et grandes, plus les moyens dont il doit se servir seront foiblés et petits. Il vient donc; et comment? Vous le voyez, sans biens ^ sans éclat, sans force, la honte et le rebut

3r8 VOV& LA FÊTE DE NON..

du monde. Il vient'; et pourquoi? Vons le savez,' pour fonder sur la terre un nouveau culte , créer an nouveau peuple , imposer un silence éternel à ces oracles imposteurs qui enchantent le monde, rassembler toutes les nations sous l'invocation de son nom , renverser toutes les chaires de pestilence, dégrader à jamais tous ces dieux ou tous ces crimes déifiés , et au milieu des profane^ débris de l'impiété païenne , dresser un trophée à son Evangile , et un trône à la vérité. Mais quel contraste s'offre ici? quel rapport entre une crèche où il doit naître , une croix où il doit mourir, et la destruction de la philosophie , et le renversement de toutes les erreurs, et la conversion d'un monde aussi fier de ses maîtres que de ses idoles? Quel rapport? aucun sans doute^ et c'est précisément par là que la droite du Très-Haut va être plus glorifiée. C'est la gloire de lliomme de taire la loi en menaçant, c'est la gloire de Dieu de la faire en s'affoîblissant ; c'est la gloire de l'homme de vaincre par les armes, c'est la gloire de Dieu de vaincre sans combattre ; c'est la gloire de l'homme de persuader par la force des raisonnemens , c'est la gloire de Dieu de nous rendre notre raison en confondant tous les raisonnemens ; enfin c'est la gloire de l'homme de dominer par l'éloquence et les discours artificieux , c'est la gloire de Dieu de soumettre les sages par la simplicité , et les docteurs par l'ignorance. Je reprends donc, et je dis: Voyez-vous cet enfant et l'humble ( liaume où il habite, et le pauvre berceau où il vci se des pleurs , et les humbles pasteurs qui coEa-

posent sa cour? encore un moment , et cette étâble abandonnée deviendra Técole publique de Rome et de la Grèce, et cette crèche ignominieuse sera le trône magnifique d'où il imposera ses lois , et à la place de ces pauvres bergers tomberont à ses pieds les géants de la terre et les redoutables Césars. Admirable dessein de Dieu! cet enfaot inconnu i

dans sa propre patrie , plus oublié que les enfans les plus obscurs , forme à son gré des projets qui *

déconcertent toute la politique humaine; dans le '

silence d'une masure ruinée , cet enfant si délaissé , si ignoré , prépare d'autres temples , d'autres autels et d^autres monarchies ; et son royaume , qui n'est pas de ce «monde, va soumettre le monde. Tandis que ses mains sont emmaillotées , il agite , il secoue , dit l'Écriture , les extrémités de la terre , et tout est \

ébranlé par la vertu de son premier soupir. Déjà Bethléem^ la plus obscure des bourgades , est aperçue du couchant à l'aurore; déjà le Capitole est sapé par les fondemens , et la bassesse de la crèche domine dans tout l'empire. Étonnante révolution! |

cet enfant, qui n'ose pas même casser le roseau à '

demi brisé , déracine les cèdres du Liban , et brise ;

en 8e[jouant, dit Jérémie (jerem..l, 23.), ce mar- |

teau qui a brisé tous les empires ; cet enfant , qui * j

ose à peine lever la voix , se fait entendre d'une j

mer à l'autre mer j cet enfant de paix et de douceur, ;

qui ne veut rien disputer, enchaîne les Barbares, '

et soumet à son joug ces peuples impatiens de tous i

les autres jougs» Qui nous expliquera ce prodige

inpui? comment ce Dieu, qui ne devoit pas même

éteindre le flambeau qui fume encore , a donc pu détrôner ce dieu redoutable, ce Jupiter terrible armé du tonnerre? comment Taigle romaine est-elle venue s'abattre au pied de cet bumble berceau? Gbrétiens, ne le demandez pas^ ou bien je vous demanderai avec Job (job. xxxvm, 19, etc.) où babite la lumière, et [quelle est la marcbe des astres, et comment se lève cbaque jour l'étoile du matin et l'étoile du soir, et en quel lieu est renfermé le trésor des tempêtes, et quel bras lance la foudre et lui marque le lieu où elle doit tomber, et quelle main disperse les nuages et les roule d'une île à l'autre, ouvre et arrête les torrens de la pluie , et par quelle force inconnue le foible grain de sable arrête FOcéan? Lorsque vous m'aurez dit comment Dieu a posé la terre sur le néant , et a d'un souffle allumé le soleil , je vous dirai aussi comment d^un souffle cet enfant a dissipé les ombres de la mort et les ténèbres de l'erreur; je vous expliquerai comment il a pu sans violence désarmer les tyrans 9 sans armes conquérir les nations, sans éloquence soumettre les savans , et sans autre appui que ses larmes cbanger la face de la terre , et demeurer seul Dieu au milieu de la chute et de' la mort de tous les autres dieux; ou plutôt nous vous disons ici de reconnoître, dans cet enfant qui nous est né, le même qui a dit. Que la lumière soit, et la lumière a été , et qui , en renversant les profanes idoles , comme en asseyant le monde sur ses fon* démens , s'est servi de ce qui n'étoit pas pour

détruîre ce qui étoit j ut ea tfuœ sunt, per ea quœ non suntj destrueret (I cor. i, 284)^

Mais le triomphe des triomphes , c'est qu'avec la croyance du seul mystère de piété ^ les plus hautes vertus brillent incontinent. Du fond de l'étable de Bethléem sort tout à coup ce feu de l'amour divin, inconnu jusqu'alors sur la terre. Fécondée par le» pleurs de ce divin enfant , on ne peut plus compter cette foule de justes que chaque jour elle produite Que j^aime à les voir accourir , se presser autour de la crèche , et en suivre avec joie les voies les plus austères! 0 prodige nouveau! le règne des sens disparoît pour faire place à celui de Tame jdes anges se montrent dans des corps mortels 3 ils expient sous le glaive de la pénitence les plus légères imperfections} les riches se dépouillent pour enrichir les pauvres J les pauvres tiennent à honneur leur bassesse, et bénissent leur infortune; les déserts sont peuplés d'hommes célestes qui ne méditent plus que les vérités éternelles j comme on avdit vu courir à la fortune et aux plaisirs , on accourt au supplice et à la mort la plus horrible ; les opprobres du Christ sont préférés à tous les trésors de TÉgypte , et ses disciples , en s'élevant si fort au-dessus de l'homme, prouvent évidemment que leur maître n'est sans doute pas moins qu'un Dieu; enfin le ciel descend parmi les hommes : ce que tous les prophètes n'avoient pu même entreprendre , ce que les philo-^ so;phes n'avoient pas même osé tenter , est accompli par le Dieu de la crèche j et l'univers chrétien adore ml nouveau Créateur , plus grand encore lorsque \

par ses abaissemens , il le retire de ce second chaos où le péché l'ayoit plongé , que quand il le faîsoit sortir du néant par la vertu de sa parole.

Or quelle plus grande gloire pouvoit recevoir Jésus-Christ, que ce merveilleux changement? que pouvoit- il donc faire de plus conforme à sa véritable excellence, que d'accomplir par des voies si contraires un aussi beau dessein? quoi de plus digne de sa suprême majesté , que de nous montrer un ouvrage qui nous étonne tout à la fois par sa hauteur comme par sa bassesse ; et qui , surmontant encore la grandeur des objets par la simplicité des moyens , nous fait sentir que sa foiblesse est mille fois plus forte que toute la puissance des hommes , et sa folie plus sage mille fois que toute la sagesse du monde ? Tristement abusés par les illusions des sens, nous ne voyons jamais ici que des bassesses et des humiliations, et parce que nous en eussions rougi pour nous-mêmes, nous croyons qu'il nous est permis d'en rougir pour un Dieu. C'est notre grande erreur , de transporter toujours nos basses et terrestres idées dans un mystère qui en est si loin. Sans doute que si l'homme eut été consulté , il eût choisi des moyens puissans , puisqu'il est foible î il eût évité la misère et la mort, parce qu'il n'a en lui ni la source du bien , ni celle de la gloire , ni celle de la vie; il ne se seroit point abaissé, parce qu'il n'est lui-même que bassesse et infirmité. Mais le Fils de Dieu, égal au Père, source infinie de grandeur et de puissance, a pris les moyens foîbles, parce qu'il n'a besoin dé riçn, et que tout dans ses

ï>OUR LA FÉTÈ DE NOËL, 383

tnains devient , comme il lui plaît, efficace et utile; il a pris sur lui la malédiction du péclié , parce qu'il est le principe de toute grâce et de toute justice; il n^a pas rougi de la mort , parce qu'il est la source de l'immortalité et de la vie. Ainsi le mystère de la crèche est le mystère de la vertu et de la sagesse de Dieu : Dei virtutem et Dei sapientiam (I cor, r, !î4.)* C'est ici que je m'écrie avec Jérémie, qu'il est grand en conseils et abondant en moyens (jerem. XXXII, ig.)» Plus j'y rencontre de choses dures, étranges, incroyables, et plus j'y vois de gloire; plus je conclus que tout y est de Dieu, que son seul bras a triomphé , et plus je reste convaincu que rien d'humain ne s'est mêlé dans un ouvrage , qui , commencé sans le monde et consommé sans le monde, ne finira pas même avec le monde. « Mais Dieu n'avoit-il donc, dans sa toute-puissance, que la naissance de son Fils pour réparer le genre humain? Chrétiens, que nous importe de le savoir? Ce que nous savons clairement, c'est que nous ne voyons aucun moyen qui ait pu davantage nous gagner par l'amour, ou nous retenir par la crainte j aucun qui nous eût inspiré une plus forte horreur du péché|, une plus haute idée de l'honneur de notre nature j aucun qui eût pu nous rendre le nom de Dieu et plus cher et plus vénérable. Ce que nous savons , c'est que le grand mystère de piété est la plus magnifique image que Dieu lui-mémè ait pu nous donner de son essence et de la majesté de ses lois j ce que nous savons , c'est que ce grand spectacle d'un Dieu fait homme pour notre salut

nous offre encore plus de secours et de consolations , que nous n'avons d'infirmités et de misères ; ce que nous savons , c'est que le mystère de Jésus injcarné est une condescendance et non une chute, comme l'imaginent les hommes sensuels : la chair j est ennoblie , et non la Divinité dégradée ; Dieu n'en est pas moins grand , et il nous relève ; il ne s'épuise pas , et il nous enrichit. En prenant la nature humaine , dit saint Léon , il élève ce qu'il prend , et il ne perd point ce qu'il communique^ il conserve ce qu'il a , et il nous le donne j il nous témoigne son amour, et il garde toute sa majesté. Cœurs arides et secs , ne sentirez^vous pas qu'en réduisant toujours la religion à des maximes purement raisonnables, on ne feroit que l'énerver, et qu'elle ne seroit plus qu'une froide et stérile plîilosophie? tandis qu'elle est bien autrement vivante et onctueuse , quand elle s'abandonne aux sentimens de crainte et d'espérance qu'inspire un Dieu naissant, et que , bien loin des vaines et timides circonspections de la sagesse humaine , elle se plonge avec délices dans ce double océan de justice etxl'amour que nous présente le mystère de la crèche , et où tout ne répond pas moins à la majesté de Dieu qu'aux misères et aux besoins de l'homme. C'est mon second point.

SECONDE PARTIE

Pour comprendre parfaitement combien grande et combien nécessaire est la grâce que Jésus nous

apporte en naissant, il fandroit pouvoir sonder les foiblesses, les blessures et la triste captivité de notre nature dégradée par le péché. Auparavant, le bonheur et la paix , la gloire et la vertu faisoient son apanage; mais une fois tombée, quelles misères! quels vices! quelle dégradation! Je ne vois plus dans l'homme qu'un enfant de colère, froissé par toutes les douleurs , flétri par toutes les pas*sions , et privé sans retour de ses plus belles espérances. Or que demande-t-il dans un pareil état? Misérable, il a besoin qu'on le console; corrompu, il a besoin qu'on le guérisse ; dégradé , il a besoin qu'on le relève. Pouvoir suprême d'un Dieu anéanti! c'est à lui seul qu'est réservée la gloire de répondre à ces grands besoins par des remèdes plus grands encore* Nos souffrances, il les soulage; nos passions , il les guérit ; nos pleurs , il les sèche ; nos espérances , il nous les rend ; nos illusions , il nous en délivre : affligés, il nous console j séduits, il nous détrompe ; désespérés , il nous rassure : c'est-à-dire qu'il est tout à la fois notre consolateur, notre réformateur, notre médiateur; notre consolateur par les pleurs qu'il répand ^ notre réformateur par les exemples qu'il nous donne, notre médiateur par lliumanité sainte dont il daigne se revêtir. Reprenons , mes Frères, et qu'à ces traits touchant chacun de vous reconnoisse ce Père et ce Sauveur qui vous est donné aujourd'hui ; Salvator.

Je dis d'abord notre consolateur par les pleurs qu'il répand. Hélas! l'homme en versoit depuis quarante siècles , sans 'qu'une main propice daignât

Tom. 2. aS

384 '°'"' ^*' ^^" "^ HOBL.

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J^^^Ls- P*"s^^s vides et superbes! elles amu- ^>,^.^'****^ilé , et ne disoient rien à son cœur. ^*'**^ consolateurs barfjares, comment donc ff fft<-vou3 pas que vos remèdes étoient ausn 'J'\|, aa'înutiles , que vos maximes fastueuses ne ^^ieot que des héros de théâtre, et que cette ^fcjsité fatale de nos maux, bien loin d'en être ^ ressource, n'en est que le désespoir? Ainsi j'homme affligé gémissoit sans consolation , seul «vec ses malheurs, son oi^ueil impuissant et sa dure sagesse , quand un Dieu homme vint remplir son touchant ministère. Jésus parut, et, en se soumettant à partager les maux de notre triste condition , il fit de ses foiblesses le remède et l'appui des nôtres; en épousant les infirmités humaines , il les sanctifia; en passant par toutes nos épreuves, il nous obtint notre courage et notre force , et il accomplit ainsi cet oracle d'IsaVe, que l'esprit dn Seigneur avoit répandu sur lui son onction, pour

POLR LA F^TE DE NOËL* 38j

nr tous ceux qui ont le cœur brisé , et cotisoler s ceux qui pleurent} ut consolarer omnes lu^

,lteS (iSAÏ, XLl, I j 2.).

Mais quoi! et quel nouveau proflîge! Que peut servir à, notre foiblesse que notre médecin devienne infirme 9 et que notre libérateur prenne la forme dé notre servitude? Quel asile offrira-t-il aux malheureux, ce Dieu qui vient en augmenter le nombre? comment un Dieu qui verse des larmes tarira-t-il les nôtres? et n'est-ce pas plutôt accroître nos misères, que de vouloir, pour les guérir, nous en tracer l'affligeant spectacle? Vain jugement de la sagesse humaine! et c^est précisément parce qu'il est Dieu qu'il n'a pour nous ja.mais plus de puissance que lorsqu'il «nous paroît plus foible , c'est parce qu'il est Dieu qu'en chancelant il nous soutient ^ et qu^en souffrant U nous soulage* Mystère de bonté 'et de miséricorde, si grandement développé par rapôtre* Il a fallu, dit-il, que,' bien qiîe Fils de Dieu 5 il devint semblable k[^e& frères, pour être à leur égard tendre et compatissant , et pour apprendre par ce qu'il souffre à avoir pitié de nos maux)£^< fnisericors Jieret (hebr. 11, 17.) Il connoissoit sans doute nos misères par se^s propres lumières , mais il devoit encore les connoître par son expérience ^ afin qu'il pût montrer, par son exemple, qu^il est Tami des affligés, puisqu'il Test lui-même; attentif à leurs larmes , puisqu^il en verse ; intéressé à leur patience, puisque leur état est le sien, et occupé de tous nos maux, puisqu'il en éprouve l'amertume. O TOUS tous qui êtes affligés , venez donc à lui ^ et

386 MCn LA FÊTE DE NOEL.

en arrêter le cours. Livré à de faux sages, dont les uns ne savoient tout au plus que déplorer éloquemment les misères humaines, et les autres prétendoient les guérir en osant les nier , il fut toujours et la victime de leur orgueilleuse démenfce et le jouet de leurs inutiles déclamations. En vain lui disoient-ils que la raison doit maîtriser le sentiment , que la sensibilité est une foiblesse ; que les afflictions étant nn mal nécessaire, il faut savoir être malheureux ; et qu'enfin les disgrâces rendent le sage supérieur aux dieux, puisqu'elles le font triompher de ces revers auxquels les dieux sont inaccessibles. Pensées vides et superbes! elles amusoient sa vanité , et ne disoient rien à son cùsun Et vous, consolateurs barbares, comment donc ne sentiez-vous pas que vos remèdes étoient aussi cruels qu^inutiles , que vos maximes fastueuses ne faisoient que des héros de théâtre, et que cette nécessité fatale de nos maux, bien loin d'en être ia ressource, n'en est que le désespoir? Ainsi l'homme affligé gémissoit sans consolation, seul avec ses malheurs, son orgueil impuissant et sa dure sagesse , quand un Dieu homme vint remplir son touchant ministère. Jésus parut, et, en se soumettant à partager les maux de notre triste condition , il fit de ses foiblesses le remède et l'appui des ndtres; en épousant leis infirmités humaines , il les sanctifia ; en passant par toutes nos épreuves , il nous obtint notre courage et notre force , et il accomplit ainsi cet oracle d'Isaïe, que l'esprit du Seigneur avoit répandu sur lui son onction, pour

POUR LA F^TÈ DE NOËL. S8j

guërîr tous ceux qui ont le cœur brisé , et cotisolei* tous ceux qui pleurent 5 ut consolarer omnes lu-^ gentes (isaÏ. xli, i , 2.).

Maïs quoi! et quel nouveau proflige! Que pçut servir à, notre foiblesse que notre médecin devienne infirme, et que notre libérateur prenne la forme de notre servitude? Quel asile offrira-t-il aux mal* heureux, ce Dieu qui vient en augmenter le nombre? comment un Dieu qui verse des larmes tarira-t-il les nôtres? et n'est-ce pas plutôt accroître nos misères, que de vouloir, pour les guérir, nous en tracer l'affligeant spectacle? Vain jugement de la sagesse humaine! et c^est précisément parce qu'il est Dieu qu'il n'a pour nous ja.mais plus de puissance que lorsqu'il «nous paroît plus foible , c'est parce qu'il est Dieu qu'en chancelant il nous soutient ^ et qu^en souffrant il nous soulage* Mystère de bonté 'et de miséricorde, si grandement développé par l'apôtre* Il a fallu, dit*il, que,* bien qiîe Fils de Dieu 5 il devint semblable ^[se^ frères, pour être à leur égard tendre et compatissant , et pour apprendre par ce qu'il souffre à avoir pitié de nos maux ) ut misericors Jieret (hebr. 11, i^.) Il connoissoit sans doute nos misères par s^s propres lumières , mais il devoit encore les connoître par son expérience, afin qu'il pût montrer, par son exemple , qVil est l'ami des affligés , puisqu'il l'est lui-même j attentif à leurs larmes , puisqu^il en verse 3 intéressé à leur patience , puisque leur état est le sien , et occupé de tous nos maux, puisqu'il en éprouve l'amertume. O vous tous qui êtes affligés , venez donc à lui^ et

388 ^OCR LA FÊTÉ DE NOEti

a vous soulagera (matth. xi, 28.); venez lui racoïitef vos peines, l'entretenir de vos souffrances. Nous n'avons pas un pontife qui ne sache pas compatir à nos infirmités : il les sent , il en a pitié 3 et tout ce qu'il sent , il le guérit , et tout ce qu'il plaint , il le sauve. C'est parce qu'il a été lui-même éprouvé et tenté , dit l'apôtre (hebr. iv , i5 j i r , 18.) , qu'il est puissant pour secourir ceux qui sont tentés et mis à l'épreuve. Et par quelles épreuves ne veut-il point passer! Il prend la faim, la soif, la nudité ^ il prend nos craintes, nos ennuis et nos langueurs; il ce dispose à parcourir notre carrière de douleurs et de larmes; il éprouve tout comme homme, il guérira tout comme Dieu. O qu'il est doux de se pencher vers lui, quand il daigne s'abaisser jusqu'à nous ; de lui offrir nos maux , quand il les souffre ; notre sensibilité , quand il la justifie par son exemple j de lui adresser nos soupirs , lorsque nous entendons les siens, et de verser nos larmes dans soa sein , quand nous voyons couler les siennes ! O vous qui , toujours déçus par les sens , ne voudriez voir dans le mystère de Jésus fait homme que la grandeur suprême et la toute-puissance , âmes cruel- . lement superbes, que vous seriez à plaindre , si Dieu eût puni l'orgueil de vos désirs en les exauçant! Eh ! qu'auroit donc servi la vue de l'Être impassible par essence à des hommes souffrans? Un Dieu pleurant et affligé! ah! voilà celui qui est mou Dieu : c'est celui dont j'ai besoin dans mon exil , jc'est celui que mon cœur réclame ; ecce Deus noster iste (isAi\ XXV, gO- Ce n'est point dans le ciel, c'est

sur la terre que je veux le chercher; il y a trop loin des collines éternelles à cette vallée de larmes; tant de splendeurs ne sont point faites pour les malheureux; tant de distance accable: il me faut un Dieu plus près de moi , plus avec moi , plus semblable à moi; il me faut moix Jésus, et mon Jésus sachant l'infirmité, scientem injirmitatéra {isAÏ. LUI, 3.). Et comment en effet, Chrétiens, aurions'^nous pu le suivre , s'il eût toujours marché à pas de géant? quel découragement pour lefe membres^ s'il n'y a voit eu rien d'humain dans le chef! où me serois-je caché , sll eût rougi de mes souffrances? Ahl sans doute, il n'eut pas été mon sauveur et mon père; car quel père et quel sauveur, qu'un dieu superbfs qui m'eût repoussé dans mes larmes , qui eût attristé ma foiblesse , qui eût contrasté avec mes maladies et mes besoins? et de quelle ressource auroit été pour moi une gloire toute divine , qui n'eût fait qu'accabler ma foiblesse et désespérer mon néant?

Ainsi tout est pour mes besoins , tout est pour mon salut dans ce mystère de piété. Je n'y vois point l'invincible, Timmortel, l'impassible; mais l'y vois quelque chose de plus, mon soutien , mon asile et mon consolateur; j'y vois un père tendre, dont la bonté ne souffre pas que nous cherchions d'autre consolation que dans son exemple , qui nous mérite cette consolation en s'en privant lui-même; qui, bien loin de rougir de mes infirmités, mie dit de m'en 'glorifier ; qui, en pprtant sa croi^, porte toias ceux qui y sont attachés , et qui , en partageant

3gO POCU LA FÊTE DE KOEL,

les maux de notre triste condition, a trouvé l'inefifable secret de changer ainsi les afflictions en faveurs et les larmes en privilège j scientem infirmitatem. Ah! bienheureux donc ceux qui pleurent! bienheureux donc maintenant ceu^ qui souffrent , et plus heureux encore ceux qui souffrent davantage! Sainte et admirable folie d'un Dieu fait homme ! voilà ce qui rend le christianisme si consolant et si aimable: c'est la religion du cœur| c'est la morale des malheureux , c'est le culte des âmes tendres et sensibles. M eût^il en sa faveur que cette seule preuve, c'en seroit assez pour adorer une doctrine qui, si elle n'ëtoit vraiment du ciel, n'auroit pu même entrer dans la pensée d'aucun homme; n'eût-il que cet avantage, c'en seroit asses; pour déplorer l'aveuglement de ces impies qui voudroient remplacer l'impression touchante d'un Dieu consolateur piar leurs tristes enseignemens. Les insensés! ils prêchent la constance, et Jésus me la donne; ils mWrent des systèmes, et Jésus des remèdes ; ils m'apprennent à être fier , Jésus à être doux; dans les souffrances, ils n'ont su jusqu'ici que tirer de nos misères et de nos douleurs des argumens contre la Providence, Jésus en a fait autant de preuves de sa bonté , autant de titres à ma reconnoissance. Ah! laissons^les donc avec leurs vains discours et leurs inutiles conseils et leui? froide arrogance , et allons à Jésus enfant. Apprer nons de son exemple, non à être intrépides contre le sort, mais humbles et soumis sous la main de Dieu; non à montrer celte slQÏque fermeté cjui

POUR LA FÊTE DE NOËL. SqI

n^est qu'une trompeuse contenancie, mais cette héroïque résigoation , la plus sublime des vertus ; n'affectons pas d être insensibles , mais demandons d'être patiens^ n'oublions pas que celui qui cherche hors du mystère d'un Dieu enfant sa joie et sa con*fiolation , ne mérite plus ni joie ni consolation sur la terre , et que la première punition que réserve le ciel à l'insensé qui méconnoît cette merveille, c'est le malheur sans doute de ne pas la sentir.

Mais c'est peu pour le Sauveur du monde de prendre nos foiblesses pour nous soutenir , et nos misères pour nous consoler , il faut encore satisfaire à de plus grands, besoins ^ et un plus bel ouvrage jiuî est réservé. U a vu du haut des cieux que les honlmes ne sont touchés que des biens sensibles; il les voit fascinés par de trompeuses apparences, €t tristement déçus par de séduisantes figures ; il ies voit enchantés de Tamour du monde , aussi faux dans son éclat que coupable dans ses plaisirs j il les voit tantôt s'élevant follement jusqu'au ciel par un orgueil sans bornes , et tantôt descendant au-dessous de la brute par des passions sans règle } il les voit prenant la gloire pour de l'élévation, et l'enflure des titres pour la hauteur de l'amej esclaves des honneurs, idolâtres d eux-mêmes, avides de tout ce qui les trompe , et recherchant tout ce qui Les dégrade ; enfin aussi malheureux par ce qu'ils possèdent, qu'avilis parce qu'ils désirent. Il les voit, et dans son cœur il conçoit le projet de dissiper ces fojles opinions,, de sauver, l'homme de ses vices , d arracher de 30a cœur ses penchans corrompus,

de faire mourir jusqu'à la dernière racine les passions injustes, et de dompter ces monstres furieux qui jusqu'alors exerçoient sur le genre humain une si longue et si cruelle tyraqnîe.

Grande et divine entreprise! mais quel moyen pour y réussir? Tout a été trop foible jusqu'ici con-t. tre de si grands maux. La nature a parlé, mais l'homme est devenu sourd à sa voix ; la loi a parlé , mais elle n'oppose qu'une lettre morte et inanimée; la conscience a parlé , mais les passions ont étouffé ses cris 3 la philosophie a parlé , mais elle n'a débite que de vaines et stériles maximes : que va donc faire la sagesse de Dieu? Il n'est plus dans le cœur de l'homme , d'où Font chassé les vices et les passions , il se mettra devant nos yeux ; il n^a pu nous rendre attentifs par sa parole , il va nous fixer par ses exem-r pies ; mais exemples tout à la fois si sensibles et si touchans , que l'homme ne pourra pas plus y résister que s^y méprendre. Enfans des hommes, venez donc à Bethléem, venez entelidre les leçons de ce maître adorable. Si l'organe de sa voix se trouve embarrassé parla foiblesse volontaire où il s est ré-^ duit, ses langes parlent, son état vous instruit, et sa crèche est la chaire éloquente qui vous enseignera toute vérité ; prœdicat stabulum ^ prœsepe clainat^ Ijc pontife de l'ancien Testan^ent portoit sur sa poitrine en figures mystérieuses ces mots : doctrine fit "vérité; le pontife de la loi nouvelle les gravera ^ur toute sa personne , il prêchera la vérité par au-r tant de bouches qu'il souffre d'humiliations et qu'il

^prpuvô d'injustices» Tristes esclaves des passions 1

POUR Jak FÊTE DE NOËL, ZqZ

ouvrez donc les yeux : voilà le signe qui vous est oflFert, et hoc Q)obis signum. La volupté vous enchantoit, voyez ici combien elle est hideuse; la fortune vous séduisoit , voyez ici combien elle est injuste^ et méprisable ; la vanité vous eni vroit , voyess ici combien elle est coupable et insensée ; la pau-* vreté vous eflfrayoit , voyez ici combien elle est au-guste et honorable; les souffrances vous faisoient horreur, voyez ici combien elles sont saintes et précieuses; le mépris des outrages, vous sembloit honteux , voyez ici combien il est grand est sublime^ et hoc vobis signum. Maintenant que la sagesse humaine cherche de grands raisonnemens, pour dompter les passions et triompher des vices , combien ses vains efforts sont loin de ce mot puissant, Un Dieu est pauvre, Jésus-Christ souffre! Foibles orateurs , que pourroient tous nos argumens après cette grande et lumineuse parole? Après elle il ne nous reste plus rien à dire , ou plutôt nous vous disons tout avec elle. Avec elle nous enseignons tout, avec elle, nous expliquons tout , avec elle nous répondons à tout. Nous vous disons : N'aimez donc plus les choses de la terre , parce que si elles étoient dignes de notre amour, cet enfant les eût recher^chées ; ne comptez pour rien les honneurs , les plaisirs, Tabondance, parce que si cetoientlà de véritables biens, cet Homme-Dieu' n'en eût jamais souffert la privation; ne craignez plus ni les ignominies , ni la mort , parce que si tout cela vous étoit nuisible, cet enfant n'y eût jaipais été exposé; ne redoutez plus d'être délaiîjsé^, maltraités par lo

moode, parce que si le monde méritoit notre estîmei cet enfeat n'en eût point été rejeté. Ainsi , un sim^ pie coup-d'œil sur Jésus naissant nous apprend toute Ja morale 3 ainsi, dans ce divin original aussi pal*pable qu'infaillible , nous est développée toute la science du bien et du mal. Tout ce qu'il dit est une leçon , tout ce qu'il fait est un esiemple , tout ce qu'il souffre est un remède. S'il se fût montré dans cet état où le désirent les passions, bien loin d'être notre réformateur et notre médecin, il n'eût été cpie le complice de notre perversité. S'il est méprisé, s'il est abject^ s'il est souffrant , dit Tertulien , c'est le Sauveur que je cherche. Il m'en faut un que le monde ne puisse goûter et que la sagesse humaine ne puisse comprendre ; un qui rejette tout ce que je désire , et qui prenne pour lui ce que je crains le plus; un qui démasque tout ce qui me trompe, et qui dégrade tout ce qui m'éblouit. Il en faut un à Funivel'S qui fasse honte aux sensuels , qui désespère les voluptueux, qui fasse trembler les superbes, qui commande non aux vents et à la tempête, mais à tous les sens révoltés , et qui tire la raison de sa léthargie mortelle. Le voilà ce Sauveur , je le vois, je l'ai rencontré; et hoc vobis signum. Le moyen qu'il a pris est étrange sans doute. Avant l'événe-»ment, qui l'eût jamais soupçonné? mais après le succès, qu'y a-t-il de plus glorieux et de plus divin? Oasent alors qu'il nous falloitun Dieu réduit à la dernière des conditions , pour nous montrer tout le liéantetla chimère des distinctions humaines; un Pieu pour lequel il ne s'est point trouvé de place ,

POUR LA. rtTE DE NOËL. 3q5

dit saint Jean , afin d'avilir celle que nous ambitionnons de tenir dans Topinion des hommes; un Dieu manquant de tout, pour déshonorer les faux biens; un Dieu humilié , pour dompter notre orgueil et nos vainea délicatesses ; un Dieu baigné de pleurs, pour guérir à jamais la grande maladie de notre nature, Tamour excessif de nous-mêmes ; un Dieu aux yeux de qui tout ce qui brille au dehors n'est rien , pour rendre à notre ame sa dignité première , et son ancienne prééminence sur la nature et sur les sens. Combien donc, s écrie saint Augustin, combien beau et admirable est ce spectacle même dont les impies fout l'objet de leurs superbes dérisions! Leur orgeuil frémit en voyant jusqu'où un Homme-Dieu s'est abaissé i mais s'ils pouvoient devenir humbles, et faire taire leurs sens grossiers dont ils sont les esclaves, ils comprendroient qu'une telle humiliation na rien que de noble et d'auguste; ils compuendroient qu'il n'y avoit qu'un Dieu qui pût ainsi offrir au genre humain un remède aussi grand que sts maux , des secours aussi grands que sqs besoins, guérir des excès de désordre par des excès de perfection, et, par un moyen aussi sensible que puissant, détrôner Tamour- propre, crucifier la volupté , terrasser à ses pieds toutes les passions consternées, et devenir ainsi tout à la fois l'épouvante de tous les vices et le miroir vivant de toutes les vertus. Mais que vois- je, mes Frèrrfs? où est donc ce triomphe d'un Dieu réformateur? Quel est le vice qui lui cède? quelle est la passion qui fléchit? quel désordre a-t-il forcé de xlisparoître? et bï nou»

396 POCn LA FÊTE DE KOEL.

jugeons par nos mœurs de la vertu de ses exemples , ne serons-nous pas tentes de croire que sa oausance n'a été qu'une scène aussi inutile pour nous que malheureuse pour lui-même? Voilà le chef et voici les membres, voilà le maître et voici les disciples; grand Dieu! où est donc la proportion? où est la ressemblance? Le maître qui n'a pas où reposer sa tête, et les disciples couronnés d'ornemeos ausù indécens quefutUes; le maître couché sur uûe paille abjecte , et les disciples esclaves malheureux d'une mollesse corruptrice et d'un luxe effréné ; le maître qui n'environne son berceau que de pauvres, et les disciples bassement prosternés devant l'idole de la faveur. Avouons-le, mes Frères; s'il est dans la naissance de Jésus un scandale étonnant etunincoocevable m^'stère , c'est sans doute un contraste si monstrueux , une opposition sï étrange. Mais si ce scandale , si ce mystère existe , il est sans doute tout entier k notre confusion. De ce que le monde se relève chaque jour des coups funestes que lui ont portés les exemples d'un Dieu naissant, c'est biea sans doute le sujet de nos douleurs et de nos craintes, et non celui d'un vain triomphe. De ce qu'il ose appeler encore de l'irrévocable sentence que ce Dieu a portée contre nos vanités insensées, c'estbien sans doute notre honte , ce n'est point celle de Jésus-Christ. Qu'après l'éternelle malédiction dont sont frap]iés les plaisirs de la terre, la volupté coupable ait pour nous tant d'attraits , c'est bien sans doute pour nous une audace qui épouvante , etnon liuns lui une contradiction qui nous surprend. Que

POUR LA FÊTE DE NOËL. Sq-J

de si grands moyens n'aient pu encore fléchir nos cœurs pervers ni courber nos têtes rebelles, c'est bien sans doute là condemnation des disciples , et non le déshonneur du maître : ce qui suffit à la vertu toute divine de ses exemples , c'est qu'il nous ait ouvert la route , et qu'il ne tienne qu'à nous d'y entrer; c'est qu'il n'y est pas un seul désir désordonné qu'il ne réprouve , pas une seule injustice qu'il ne foudroie ; c'est qu'une passion ne puisse plus soutenir sans eflFroi son aspect redoutable j c'est qu'il n'y ait plus de vice assez hardi pour jeter sur la crèche un regard tranquille j# c'est qu'un tel modèle enlève à la cupidité ses plus subtils détours , ainsi qu'à notre orgueil ses plus insidieux prétextes; c'est qu'il nous rende plus coupables quand nous résistons à sa loi , ou plus heureux quand son exemple est notre règle; c'est enfin qu'on ne puisse plus s'égarer qu'en souhaitant ce qu'il a méprisé , ou qu'en fuyant ce qu'il a recherché. Voilà ce qui suflSt à s» gloire immortelle, voilà les traits précieux auxquels je reconnois mon Dieu et mon Sauveur, Sahator.

Mais le Verbe fait chair n'a point encore mis la dernière main à son ouvrage. 11 nous faut encore montrer quelque chose de plus intime et de plus haut dans le mystère de l'Homme-Dieu. Ce n'est point seulement en de plus nobles senti mens et en des maximes plus élevées , que de voit consister la nouvelle alliance. Qu'importoit à lliomme de marcher par ces routes pénibles , si ses efibrts , par euxménaes sans mérite , ne le pouvoient rendre ni plus

3q8 I»0UR la fête de NOËL*

saint ni plus agréable à la majesté suprême? Tout ce que Jésus-Chrîst auroit apporté à l'univers n'auroit donc été qu'une morale plus parfaite que celle des philosophes. Mais dans le fond cet avantage tout humain eût été plus glorieux que solide , et dès-lors plus vain que salutaire. Ce n'est point là encore ce qu'attendoit l'homme tombé et couvert des plaies du péché j ce n'est pas là cette ressource de salut implorée depuis tant de siècles j prophètes , ce n'est pas là ce que vous promettiez aux races futures. Celui dont nous avions surtout besoin , c'étoît ce libérateur qui devoit briser nos chaînes , précipiter la mort pour jamais , anéantir l'ancien opprobre 5 effacrer tios iniquités, venger le ciel justement irrité , se placer entre nous et la foudre , et qui , épuisant sa puissance pour épuiser sa charité , nous rendît , par son humanité , nos droits anéantis et nos espérances perdues.

Déjà , dit saint Grégoire , Dieu , pour rappeler toute chose à son unité, avoit établi l'homme corame le prêtre et le médiateur de toute la nature visible. Il lui avoit donné un esprit et un cœur plus grand que l'univers, afin que, le contemplant et le ramassant , en quelque sorte , en lui-même , il Toffrit et le consacrât au Dieu vivant : de sorte que les êtres inanimés, privés tout à la fois et d'un cœur pour aimer Dieu ^ et d'une intelligence pour le connoître, pussent puiser dans un tel pontife et dans un tel adorateur une voix et un cœur, pour célébrer à leur manière la main divine qui les a formés. Mais ce que l'homme est pour la nature inanimée , ua

^Oin LA FÊTE D£ NOEL« 899

Enfant-Dieu va le devenir pour la nature humaine. Ô homme , réjouis-toi , élève ton esprit et agrandis ton ame. Tu prêtes une voix et un cœur au monde | pour qu'avec toi et par toi il puisse glorifier son auteur 3 et voici qu'un médiateur égal à Dieu te prêtera le sien , pour qu avec lui et par lui tu puisses parvenir jusqu'à la source de ton être, et t'élever par lui jusqu'au principe de tout hien ; car que pou- Yoit par elle-même notre nature dégénérée, et comment combler cet immense chaos que meitoît le péché entre la créature et le Créateur? Du gouffre de misères où il étoit plongé , vainement TOuloit-il élever jusqu'aux cieux et ses cris et ses larmes ; je ne sais quelle main redoutable le repoussoit soudain , et le faisoit rentrer dans l'abîme de son néant. Qui calmera sa conscience agitée ? qui le garantira de cette impression de terreur qu'éprouve la nature depuis la première malédiction ? quel holocauste oSrira-t-il pour le prix de son ame? qui lui rendra l'espérance de l'avenir ? qui ressuscitera ses titres d'immortalité et ses droits à la gloire? Le Messie , l'Emmanuel qui nous est donné aujourd'hui opérera tous ces prodiges par sa médiation • En se revêtant de notre nature j il l'honore et la rétablit; aux titres de la servitude succèdent les privilèges de l'adoption. L'abondance du péché est couverte par une surabondance de justice. Dieu voit avec complaisan/:e Thomme qu'il ne distingue plus de son Fils. Présentés par cet autre lui-même, nos demandes sont saintes, nos sacrifices agréables. Prêtre éternel ; ses prières sont nos mérites , son sang notre

400 PO€R Li FÊTE DE NOËL.

vertu , son oblatioii nos espérances et nos droits. Que le philosophe désespère d'approcher de Dieu , je n'en suis pas surpris , il n'a point de médiateur qui l'y appelle ; mais moi , j'ai un Jésus qui m'introduit , et par lequel j'ai accès auprès de son Père. Qu'on ne m'objecte plus mon néant; tout néant que je suis, je suis homme; et mon Dieu, qui est tout, est homme. Il est homme, et à son nom je viens me présenter avec une sainte hardiesse devant le trône du Tout-Puissant; je soutiens que , par son humanité tout ce que Dieu est m'appartient} et en m'attachant à lui par tout ce qu'il a de semblable à moi , je me mets en possession de tout ce qu'il a d'égal à son Père. O échange étonnant ^ où Dieu prend miséricordieusement tout ce que je suis , pomme donner avec plus d'abondance tout ce qu'il est lui-même! O commerce admirable, où l'Eternel se fait enfant du temps pour me garantir l'avenir, et ïn'en ouvrir les portes radieuses, et où il adopte le corps de notre bassesse, comme parle Tapôtre ( PHILIP, m , 2 1 . ) , pour le transformer au corps de sa clarté et de sa gloire ! Non , ce n'est point sans doute pour une vile cendre et pour un insecte périssable que Dieu a envoyé son Fils. Comme mortel ^ il est à nous ; comme immortel , il sera donc à nous encore, et le réparateur de la terre doit devenir encore notre consommateur dans le ciel. O quel monde nouveau se découvre à mes yeui^! ô céleste Sion! ô divine patrie! ô grandeur! ô transport de mon ame! Et maintenant qui pouira me peindre le bonheur qui m'attend? car si telle est aujourd'hui

FOUR LA FÈÏE Dfi KOEL. 4<^C

la grsindeur de la grâce , quelle sera dans ravenir la grandeur de la gloire? Si tel est aujourd'hui le pardon, quelle sera la magnificence? si telle est la charité, quelle sera la prodigalité? si le moyea est si grand, quelle doit donc être la fin? si les préparatifs sont si riches , quel sera doncrévènement? et si la rançon est si inestimable , ô mon Dieu ! quel sera donc le royaume qui en est le prix , et quel tré« £or de félicité est donc réservé à tous ceux qui vous craignent?

Ainsi tous mes besoins sont remplis par le Verbe incarné. Je trouve en lui tout ce que je désire; l'obtiens par lui tout ce qui me manque. J'ai besoin de lumières , il en est la source ; de consolations | il les prodigue; de remèdes contre mes passions | il m'en délivre ; de raisons pour calmer ma conscience , il m'assure le pardon ; de rempart contre la justice divine , il là désarme ; de preuves évidentes qui m'assurent un avenir , il est le père de Téternité. Et maintenant où sont ces cœurs bas et terrestres qui oseroient encore rougir des humiliations du Verbe , et ne sentiroient pas toute la grandeur qui se trouve dans son auguste abaissement? Où est cette infidèle synagogue , et ses rêves abjects , et son ambition rampante? Comme si des malheureux consolés, des plaies guéries, des chaînes brisées , comme si le péché vaincu et la mort désarmée n'étoient pas pour un Dieu un trophée plus brillant que les débris de cent villes fumantes. L'Incarnation d'un Dieu vous scandalise: hé bien! changez, si TOUS voulez j de nom , appelez-la le bonheur , la

Tom. 2. a6

4o2 . POUR LA FÊTE DE NOËL*

gloire , la grandeur , l'iminortalité et la vie de Thom* me. De quoi rougissez- vous? Est-ce de son état, de la pauvreté de sa crèche èt.de l'opprobre de sa croix? Qui de ùous ne sent pas que, pour instruire et racheter les hommes , il devoit monter sur une croix et non sur un trône , naître dans une crèche et non environné d'une cour superbe? Que parlons-nous de royauté, d^exploits et de magnificence? Sa royauté est mon salut , ses exploits , c'est mon salut , et sa magnificence est encore mon salut. Eh quoi! le pontife des biens futurs ne seroit donc venu que pour nous faire soupirer après les biens présens! lé consolateur de la terre en seroit devenu la terreur! et le Saint d'Israël , le Prince de la paix , le Germe de justice n'eût donc produit que des fruits de mort! Étoit-ce là cette douce rosée que les cieux dévoient envoyer d'en haut? ce Juste que les nuées dévoient faire descendre comme tme pluie salutaire , ce Sauveur que la terre devoit enfanter? étoit-ce là ce grand ouvrage préparé par le Très-Haut dès l'origine du monde ? Et Dieu ne seroit donc sorti de son . «ecret , il n'auroit interrompu ce repos majestueux qu'il goûtoit en lui-même , il ne se seroit dépouillé de la splendeur des saints , que pour venir ici-bas étaler une pompe frivole ! Quoi ! c'esr par un rôle si humiliant qu'il eût rempli l'attente de tous les peuples! C'est à ce bas ministère que se seroient bornées les anciennes promesses ! et les soupirs de tant de justes, les oracles de tant de prophètes, l'appareil de tant .de sacrifices , tant de préparatifs , tant d'augustes emblèmes, n'auroient donc annoncé

t^OCR LA FÊTE DE NOËL* 4^3

aux races futures qu'un yil conquérant qui Tauroit disputé à César par ses conquêtes ^ ou à Salomon par sa magnificence !

Mais non, et mon Sauveur a rempli une plus haute destinée. Il est venu corriger ma cupidité , et non Tassouvir; dompter mes passions, et non les satisfaire; apporter la paix aux hommes, et non les rendre plus misérables en les trompant par de feux biens; changer en joie, dit Isaïe (isaÏ. lxI, 3.)^ la tristesse de ceux qui se lamentent en Sion, et non irriter leurs maux en les attachant aux choses sensibles; enfin il est venu évangéliser les pauvres; et non aggraver leurs misères en paroissant dé* daigner leur état. O que Jésus-Christ est grand dans cet ordre qui lui est propre ! Il est sans biens , sans autorité, sans éclat au dehors; il ne domine pas, il ne doime pas de batailles , il ne remporte pas de victoires: mais il est sublime et touchant dans sa doctrine , mais il est tendre et bienfaisant pour les hommes, mais il répare les ruines de notre ancienne grandeur , mais il réconcilie le ciel avec la terre , mais s'il souflFre , c'est pour que je ne souffre pas. Quels prodiges et quelles merveilles égaleront jaihàis ce prodige et cette merveille? Il est vendu , s'écrie ici l'admirable saint Léon , il est vendu et il nous délivre, attaché à un gibet et distribuant des trésors, devenu sujet et faisant des monarques , cédafit h la mort et m'arrachant des portes de la mort , couvert de plaies et l'infaillible médecin des miennes, descendu au tombeau et en faisant sortir l'es-* pérance et la fécondité; enfin naissant pour mourir jf

4o4 MVK LÀ FÊTÉ DE VOthé

mourant pour ressusciter , et ne ressuscitant que pour faire mon héritage de son trône, et des cieux ma propriété. Mes Frères, que ces idées sont magni-* fiques et touchantes!

En voulez-vous de plus grandes encore ? écoutez TertuUien : Pardonnez, s'écrie ce grand homme , à l'espérance de Tunivers j parce spei totius orbis. Laissez- moi donc jouir du déshonneur et de la honte de ma foi. Qu'une crèche , qu'une croix soit indigne de Dieu , j'y consens j mais tout ce qui est indigne de Dieu est conforme à mes besoins , mais cet étrange abaissement m'est infiniment profitable, et dès-lors il devient digne de Dieu même , car rien n'est plus digne de Dieu que de sauver sa créature ^ quodcumque Deo indignum est, mihi expedit. Que d'autres pensent donc ce qu'il leur plaira ; dans quelque bassesse que je voie mon Sauveur, il ne pourra pas plus tromper mes yeux que mon amour. Qu'importe dans quel état mon Dieu ait paru , s'il est venu me tendre une main secourable? Si j'ai à rougir de quelque chose , c'est de mes maux et non du remède, c'est du malade et non du médecin. Ce qui fait mon bonheur pourroit-il faire mon scandale? Mon charitable libérateur pourroit«^il donc jamais être vil à mes yeux? et dans le temps qu'il apaise mon juge , qu'il paie ma rançon , qu'il relève mon néant et divinise ma nature; tandis que je ne vois autour de moi que le torrent de ses bienfaits et de ses grâces, pourrois-je hésiter un instant de tomber à ses pieds? et ne seroit-xe point loe dégrader moi-même , que de me servir contre

3P0im Là FÈre de voysl. ^oS

loi de ses dons ineffables , et de chercher ^ yenger SSL grandeur aux dépens de sa bonté et de sa miséricorde ?

Mais ne ferons-nous ici que discuter ou admirer? et le plps auguste des mystères ne seroit-il qu'une belle spéculation , plus propre à exercer l'esprit qu'à diriger nos mœurs et à épurer nos âmes? Qui de nous ne sent pas que de si grandes perfections ne nous sont révélées aujourd'hui que pour nous inspirer des sentimens plus purs, et pour nous commander de plus hautes vertus? Mes Frères, laissons toutes les discussions: il ne s'agit point ici de curiosité , mais de fidélité; ni de raîsoonemens, mais de reconnoissance; ni d'examens stériles et Tains, mais de nobles désirs, mais d'un parfait détachement^ mais d'une héroïque droiture. Instruis «ons-nous par la charité; instructi in charitate (coLOss. Il, 2.). Aimons, et nous comprendrons; soyons maints , et tout nous deviendra croyable. Les mystères adorables du christianisme demandent ^autant de pureté pour les entendre que pour les exprimer dans la conduite de la vie! La grandeur suprême du Verbe anéanti est de discerner les hommes par le cœur , d'être tout à la fois le scandale des orgueilleux et lamour des humbles, et de n'être pas moins redoutable et terrible pour les mondains et les pervers que consolant et doux pour les âmes simples et fidèles!

Que faire donc ici. Chrétiens? Quitter tout pour aller à lui, fouler aux pieds tout ce qui n'est pas grand, éternel comme lui, et dans un corps mortel

4o6 POUR LA FÊTE DE NOËL»

mener une vie divine. Le Verbe s est fait chair- î

nous ne sommes donc .plus en&ns selon la chair ,

mais enfans selon la foi 3 nous ne sommes donc

plus des hommes terrestres et profanes j tout est

immense et infini dans notre condition, nous ne

tenons plus à la terre , et désormais notre cohversa-p

tion doit être dans le ciel. Tel est Tordre ineffable

de sa descente mystérieuse, de prendre notre corps

afin que nous prenions son esprit, de s'abaisser

jusqu'à nous afin que nous puissions nous élever

jusqu'à lui, de se faire semblable à nous afin que

nous puissions le prendre pour modèle , et d'allier

l'éternité au temps , afin que ceux qui sont sujets

au temps, aspirent à l'éternité. Chose admirable!

là sagesse humaine, qui étoit tout orgueil, a changé

.les dieux en hommes , et l'Évangile , qui est tout

simplicité , change les hommes en dieux. Soyons

donc changés, en imitant ce que nous adorons^

Heureux de le voir airriver , vivons sans cesse dans

l'attente de le voir arriver encore; car la grande

oeuvre du Tout-Puissant n'est point encore terminée.

11 est venu pour semer , il viendra pour recueillir;

il est venu confier le talent, il viendra pour en

exiger le profit; il est venu pour sauver, il viendra

pour juge. O vous qui deviez venir , qui êtes venu

et qui viendrez encore , rendez-moi digne d'aller

à vous , apprenez-ilioi à faire mou salut de celui

qui est mon Sauveur. Donnez-moi de comprendre

que le plus sûr moyen de pénétrer vos gr^i^deurs,

c'est de révérer vos bassesses. Faites-moi craindre

•de prendre }ci Teriflure de paon cqpur pour l'iiitérêt

de votre gloire. Gréez en moi un esprit humble et un cœur haut , le mépris de tnoi-même et le respect, pour ma nature , l'amour des humiliations et la crainte de m'ayilir ; cette foi qui m'abaisse et cette espérance qui me relève. Soyez la fin de toutes mes études , comme vous êtes le terme de tous les oracles. Soyez ma force et mon refuge , ma joie et ma consolation dans cette vie , en attendant que vous soyez ma gloire et mon bonheur dans réternité. Ainsi soit-il.

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SERMON

@m ILil lPil@@3DSr

Jésus Nazarenus^ rex Judœorum.

Jdsus de Nazareth, roi des. Juifs. Cest P inscription qu^ pilote fit attacher lui-même au haut de la croix.

£n S. Jeait, XIX, ig.

XL s'est acccompli d'une manière bien frappante cet oracle du prophète : L'iniquité s'est menti à elle-même (ps. xxyi, I2,). L'innocence de l'Homme- Dieu succombe , et le juge qui le condamne trace

' lui-même rinscrijption qui motive sa mort. Qui de nous ne se seroit attendu que Pilate eût écrit que Jésus étoit un séditieuse , un imposteur , le

'perturbateur du repos public et le destructeur du temple? Sans doute il le devoit, pour se dérober à l'opprobre d'un jugement inique» Mais non, une force inconnue guide sa pensée et enchaîne sa main» L'aveugle, il dira plus vrai qu'il ne pense; il attes-

tlera avec solennité et Tinfamie de son arrêt*, et b

8U& LA PASSION DE JÉSC8-CHR1ST. ^Og

grandeur de la victime qu'il immole. Il écrira ce titre contre ses propres intérêts; il l'écrira en trois sortes de langues , pour qu'il soit lu également par les Hébreux, par les Grecs et par les Romains; il l'écrira malgré les clameurs redoublées d''une populace furieuse. Le vil adulateur de César, le lâche complaisant d'une nation perfide donnera tout à coup l'exemple d'une fermeté courageuse ; et ses mains, encore dégoûtantes du sang du juste , traceront elles-mêmes le témoignage non suspect du sacerdoce et dé la royauté de Jésus-Christ : Jésus Nazarenus , rex Judœorum.

Et c'est ainsi, grand Dieu, qu'il n'est point de conseil contre vous. Non, ce ne sont ici ni les disciples de Jésus, ni les malades qu'il a guéris, ni les morts qu'il a ressuscites qui attestent dans ses derniers mdmens l'éminence de ses titres et la sublimité de «on caractère; c'est son juge barbare , c'est le représentant d'un monarque infidèle, c'est une main païenne qui attache à l'infâme gibet cette inscription profonde, qui exprime en substance les ineffables oppositions de lumières et de ténèbres, de grandeurs et de bassesses qui se rencontrent dans le mystère de la croix. Le mystère de la croix!..,, mais quelle langue humaine en parlera dignement? Ici, mes Frères, les orateurs sacrés semblent, par leur embarras et leur trouble, partager la confusion des élémens, et le désordre dont toute la nature est agitée en ce jour funèbre. Tous leurs sentimens se confondent par la rapidité avec laquelle ils se succèdent : les uns craignent de ne pas assez convaincre,

4rO SUR LA PASSION

les autres de ne pas assez toucher ; ceux-ci de dessécher le sentiment de la piété par trop de preuves et de raisonnemens , ceux-là d'affoihlir les raisonnemens par le détail trop circonstancié des souffrances de THomme-Dieu ; les uns de ne pas assez montrer le mystère de son humilité et de sa foiblesse , les autres de ne pas assez faire éclater le mystère de sa gloire et de sa puissance ; ceux-ci de ne pas assez venger le scandale de ses opprobres, ceux-là de trop parler à nptre esprit , quand il ne faut que les déchiremens du cœur et la sainte dé* solation de l'ame 3 enfin ceux-ci de ne pas mettre assez d'onction et de sensibilité pour retracer l'histoire la plus simple et la plus touchante , ceux-là de n'avoir pas assez de force et de grandeur pour raconter l'événement le plus, auguste et la révolution la plus mémorable : et tous , également combattus tour à tour et par Tesprit qui veut tput prouver ^ et par le cœur qui voudroit tout dire, ignorent également jusqu'où ils peuvent porter la hardiesse de leurs expressions dans un discours qui désespère tout langage, et jusqu'où ils doivent abaisser et anéantir leurs pensées à la vue d'im mystère où le raisonnement se perd, et qui jette les anges dans une surprise éternelle.

Cependant approchons, puisqu'il le &ut, de cet abîme redoutable; sondons-en, autant qu'il est donné à de foibles mortels, la hauteur et la profondeur, ^2i6///»£Yaf et prqfundum (ephes. m, 18.); et pour me renfermer dans les paroles de mon texte, diécouvrons; s'il se peut, cette alternative étonnante

DE JÉSUS-CHRIST. ^n

et ce mélange tout diyin de grandeurs et d'oppro* bres qu'il nous présente dans le mystère de piété : mystère de salut et de grâce , mystère de gloire et de triomphe 9 double chef-d'œuyre de puissance et d'amour , double spectacle non moins digne de notre admiration que de nos larmes, auquel nous 9ppelon8 et le fidèle pour l'attendrir, et Tincré* dule pour le convaincre. Jésus Nazarenus , rex Judœorum.

Nous allons donc le présenter comme l'agûeau immolé et le dominateur de la terre , comme victime et triomphateur tout ensemble 3 nous allons peindre ce Sauveur et ce roi, aussi incapable de se renoncer que de nous renoncer nous-mêmes, faisant dans sa passion tout pour nous ainsi que tout pour lui , non moins grand par ses bienfaits que par ses victoires, réunissant dans sa personne ces extrémités ineffa^ bles d'un Dieu qui agit en homme , et d^un homme qui agit en Dieu. Nous contemplerons d'un côté les flétrissures adorables de l'homme de douleurs , de l'autre la majesté du Fils unique qui habite au sein du Père; nous le pleurerons avec les femmes de Jérusalem , nous le glorifierons avec le centenier , nous frapperons notre poitrine à la vue de l'hostie qui s'immole, nous crierons Hosanna au fils de David j et , pour vous rendre aussi sacrés que doujc ces deux noms glorieux que sa croix nous présente , nous offrirons aux yeux de votre foi ce Jésus qui a tout sauvé , et ce roi qui a tout vaincu : Jésus JPifazarenus , rex Judœorum,

Croix adorable , trône de notre roi et autel dp

^la SUR LA PASSION

notre Sauveur, monument étemel de justice et d amour, admirable folie, scandale glorieux, bois infâme , bois auguste , qui nous ôle Jésus et qui nous le donne, vertu et sagesse de Dieu, c'est vous que j'invoque. Laissez tomber sur ma langue, ainsi que sur mon cœur , une seule goutte de ce sang adorable dont vous êtes teinte, pour Tenflammer d'une divine ardeur. C'est le moment de notre zèle , c'est le grand jour où la sainte parole doit se promettre des miracles. Faites agir sur nos âmes cette ûiéme puissance qui fendit les rochers , qui fit pâlir le soleil, et ébranla les fondemens du monde, afin que toute hauteur abaissée, et tout esprit profane incliné devant vous, soit forcé d'admirer le plus grand des triomphes dans le plus grand des scandales. O crux, a^e^

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