‹ Sermons et discours inéditsChapitre 54 sur 63 · PASSION · texte numérisé non relu

PASSION

pîssement. Le voilà ce Sauveur , je le vois , je lai rencontré : Ecce homo.

Mais il nous faut encore montrer quelque chose de plus intime et de plus haut dans le mystère de la croix. Ce n'est point seulement dans une morale plus pure ni dans des sentimens plus relevés, que devoit consister la nouvelle alliance 3 ce n'est point là encore ce qu'atténdoit l'homme perdu , et l'univers en proie à tous les maux : il nous falloit encore Xin généreux libérateur qui vînt briser nos chaînes 9 précipiter la mort, anéantir l'ancien opprobre, effacer nos iniquités , venger le ciel justement irrité , se placer entre nous et la foudre , et qui , épuisant sa puissance pour épuiser sa charité, étendît, assurât, relevât par sa mort nos espérances abattues.

Quels grands et augustes objets se présentent donc à nos yeux! Ce n'est plus Jésus entre les mains de ses ennemis, mais entre les mains de son Père; c'est le grand traité de notre paix qui s'avance; c'est Dieu se réconciliaxit le monde en Jésus-Christ; c'est ce combat de la justice et de la miséricorde , où va se décider la cause de notre salut : la justice du Père qui De peut plus souffrir les coupables, et la misé-^ rîcorde du Fils qui ne peut voir des malheureux ; la justice du Père qui ajourne son Fils sur le Calvaire où il l'attend depuis quatre mille ans, et la miséricorde du Fils qui s'y présente solennellement comme la victime publique devenue malédiction pour le péché ; enfin la justice du Père qui ne cessera de frapper, tant qu'il y aura dans la victime

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auguste un souffle de vie , et la mîséricorde qui ne cessera de donner, tant qu'il y aura des maux à réparer et des dettes à satisfaire. Quel spectacle! et quel profond étonnement il nous inspire!

Venez donc, mes Frères; transportons-nous sur le sommet de la montagne : le voilà ce nouvel Isaac destiné pour le sacrifice; il s'avance vers le bûcher; approchez et voyez, attendite et vidcte. Considérez Jésus se traînant douloureusement sous le poids de sa croix; suivez Je à la trace de son sang à travers les outrages d'une populace effrénée; voyez l'enfer déployant sur lui ses dernières fureurs; voyez Timpatience féroce avec laquelle on élève, l'autel , ces clous , cette lance , ce breuvage d'amertume , cette violente suspension de tout son corps qui ne se soutient plus que par ses blessures , ce renouvellement de toutes ses souffrances , ses mains et ses pieds déchirés de tout le poids de son corps, ces secousses redoublées qui rompent et brisent toutes ses veines desséchées, où ne circule plus que la douleur; voyez enfin cette langue glacée, ces yeux éteints, cette tête penchée, ce visage couvert des ombres de la mort. O mort! c'est donc vous que Jésus appelle. Anges célestes, qui vivez dans le sein de la gloire, accourez donc en ce moment; détournez vos' regards des merveilles qui, brillent au plus haut des cieux; courbez- vous sur cette arche mystique pour y pénétrer jusqu'au fond ; découvrez-nous, s'il est possible, tous les prodiges qu'elle renferme; montrez-nous cet échange admirable qui vient de se faire, où un seul est frHppé,

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et tous sont délivrés ; où le |uste par excellence paie ce qu'il ne doit pas , et acquitte les pécheurs de ce qu'ils doivent : racontez-nous comment se concilient d'une manière si ineffable les intérêts du juste et ceux du criminel j comment se forme cet ineffable embrassement de la miséricorde et de la justice , où Ton voit en même temps le péché justifier sa mort , et sa mort effacer le péché 5 où Dieu tout à la fois se venge et s'apaise, exige et remet , punit nos crimes et les oublie.

Ainsi le plus grand des crimes de la part des hommes produit de la part de Dieu le plus grand des bienfaits. Dés ce moment tout change; l'antique mur de division s'écroule pour jamais. Il est comblé ce vaste abîme qui sép^roit le ciel d'avec la terre ; Dieu n'est plus éloigné de nous , ni par la hauteur de sa nature , ni par la terreur de ses vengeances ; nous avons nn Sauveur qui nous appelle auprès de lui , un tout-puissant médiateur qui nous y in^ troduit , et il ne nous est plus défendu de l'approcher comme trop grarit , ni de l'invoquer comme trop juste. Ainsi, dans les deux hémisphères, on offre à Dieu une victime sans tâche; tous s'unissent à elle pour ne faire avec elle qu'une seule victime, et tous ceux qui pèchent frappent leur poitrine pour obtenir en son ncon le pardon dont ils ont besoin. Ainsi est promulguée solennellement Tim-imortalité de mon ame; et le voile de l'avenir, que ma foible raison ne faisoit qu'entrevoir, se décliîre 0vec celui du temple. Pourquoi Jésus- Christ , le maître du monde, na-t-il qu'une crèche pour

berceau, une étable pour palais, une croix pour lit de mort? c'est que son règne n'est pas de ce nionde. Ce qui se passe au Calvaire suppose l'im* mortalité, et la croix m'en dit mille fois plus sur le dogme d'une autre vie, que n'avoient jamais fait les plus pompeux discours des plus grands philosophes.

Ainsi tout est à moi par Jésus-Christ; sa mort garantit tous mes droits , assure toutes mes espérances. Sa croix sanglante me donne tout; je trouve en lui tout ce que je désire: j'ai des ténèbres, il les dissipe ; j'ai des misères , il les soulage ; j'ai des passions, il m'en délivre; j'ai des remords, il les apaise; j'ai des péchés, il les expie. Je le dis donc avec l'apôtre (galat. u, 20.) : Ah! je vis en la foi de celui qui m'a aimé , et qui s'est livré pour moi. Il s'est livré pour moi! son dernier soupira été un soupir d'amour pour les hommes; sa dernière prière, un vœu pour leur salut; son dernier regard est tombé sur mon ame. Je le vois : ses mains sont étendues pour me relever; sa têt^rest penchée pour me donner le baiser de paix , son cœur est ouvert pour me recevoir j il a soif, ah ! c'est que son cœur brûle; il pousse une clameur puissante, ah! c'est le cri de la miséricorde. O miséricorde qui atteint jusqu'aux cieux! ô abînae! 6 profondeur! ô dimenjsions immenses de la charité de Jésus! ah! si un tel. amour est pour moi , qui sera contre moi? quel ennemi puis-je donc craindre? et de qui maintenant pourrois-je me défier, hélas! si ce n'est do ]:noi*même?

Il s'est livré pour moi , tradidit semetipsum pro me. Maïs celui qui n'a pas épargné son propre Fils, et qui nous l'a donné tout entier , ne nous donnerat-il donc pas toutes choses avec lui (rom. viii, 32.) ? Ah! sans doute, puisqu'il s'est déjà donné à nous, il doit donc se donner encore. Comme dans une chaîne un anneau en attire un autre, ainsi les bienfaits de Dieu doivent se succéder par un enchaînement admirable. Non , elle n'est point encore tarie la source de ses miséricordes, et un abîme doit attirer un autre abîme. Tous les dons de la gloire suivront tous les dons de la grâce. Mais s'il a été si grand et si prodigue en nous pardonnant, que séra-t-il en nous glorifiant? S'il a été si généreux pour des coupables, que sera-t-il pour des hommes justifiés? et si la grâce a été si excessive, ô mon Dieu! que sera donc lai récompense?

Tels sont , mes Frères , les sentimens de paix , d'espérance et de consolation qu un Dieu mourant inspire. Mais que fais-je? je croyoîs parler à des cœurs qui sentent et qui aiment, et je ne trouve plus que des esprits qui discutent et qui raisonnent. Je les entends nous demander s'il est bien vrai que Dieu ait opéré cette merveille , et s'il a pu lui-même nous aimer jusqu'à cet excès. Foibles esprits, et cœurs trop lents à croire! eh quoi! est-il donc impossible que la bonté inépuisable se communique pajp torrent, et qu'un Dieu aime sans mesure? Pourquoi mettre des bornes à un amour qui n'en a point? pourquoi chercher le fond d'un abîme qui nen peut point avoir? Si les prodiges de puissance

ne coûtent rien à Dieu, combien plus lui seront faciles ceux de sa tendre miséricorde! Si llîomme aime si fort, malgré tout son néant; si sa tendresse est capable d'enfanter des miracles pour sauver ses enfans, que ne fera donc pas de prodigieux le Tout-Puissant pour sauver ses créatures? Que font ici les discussions? c'est ici l'ouvrage de l'amour d'uii Dieu ; c'est le fruit 'd'un amour immense* Oii trouver des raisons dès qu'il s'agit d'un amour infini? comment ce sentiment si extraordinaire , si impérieux j si incompréhensible dans les hommes , ne le seroit-il pas en Dieu? et pour que cet amour fût vraiment digne de son cœur, ne falloit-il donc pas qu'on n'y pût rien comprendre que ses grands et suprêmes excès?

Mais un moyen aussi vil que la croix , et aussi honteux que la mort , étoit-il digne de la puissance et de la majesté divine? Mes Frères, voilà notre grande erreur. A cette vue, notre orgueil frémit et s'irrite; comme cet état déplaît à nos passions , il nous semble qu'il déplaît à notre raison; et comme nous le jugeons indigne de nous, nous le croyons indigne de notre Dieuj et, prenant pour zèle de sa gloire ce qui n'est que l'enflure de notre cœur, nous sommes tentés de nous écrier avec rimpie Marcion : Loin de nous ces langes et cette étable , dont l'aspect nous révolte ; aufer hinc sor^ didos pannqs et dura prœsepia. Mais écoutez Tertullien (de carne christi, cap. ii et v.) : Laissez-moi jouir des souffrances de mon Maître et de l'ignominie de mon Roi, son déshonneur fait mon orgueil;

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le Fils\de l'Éternel est la victîme de la mort, je n'en ai point de honte à cause que la chose est honteuse j rimpassihle souflFre, cela est croyable, parce que cela paroît scandaleux; celui qui fait la félicité des cieux est le rebut de la terre , je crois cela d'autant plus raisonnable, que toute la raison y est confondue. Qu'une croix soit indigne de Dieu, l'y consens , pourvu que Ton m'avoue que ce qui est indigne de Dieu fait ma consolation , mon bonheur et mon espérance. Ainsi , ajoute éloquemment Bossnet , ainsi la simplicité de nos pères se plaisoit à étourdir les sages du siècle par des propositions inouies, auxquelles l'esprit humain ne pouvoit rien comprendre , afin que , tout l'orgueil des hommes s'évanouissant , il ne restât plus d'autre gloire que celle de Jésus mourant pour le salut du monde, Jésus Nazarenus.

Laissons-donc ces âmes vaines et superbes se perdre dans leurd raisonnemens , et s'égarer dans leurs subtilités aussi pénibles que futiles ; laissonsles censurer la divine sagesse , au lieu de s'abandonner à elle , et mépriser par orgueil ce que leur orgueil leur a rendu nécessaire. Pour nous , à qui la foi donne des yeux , ne nous lassons pas d'admirer ce que le cœur ne peut se lasser de sentir; aimons, et tout nous deviendra croyable ; c'est celui qui aime le plus qui comprend ici davantage. Si Dieu a fait quelque chose pour nous au-delà de toute mesure, c'est pour nous un sujet de louanges et de bénédictions , et non un motif d'incrédulité et de doute. Ah! plutôt, que les cieux soient saisis

d^étonnetnent puîsqu'oti n'y trouve pas un aussi grand bienfait que celui dont la terre est aujourd'hui comblée. Mais l'homme? ah! il ne doit ici se plaindre que de n'avoir qu'une voix et qu'un cœur pour répéter les accens de sa joie et les cantiques de sa reconnoissance* Sainte et auguste victime $ que vous parlez puissamment à mon cœur! Plus on se fie à votre amour ^ plus il devient croyable. -Malheur à l'homme ingrat qui oseroit ici se servir contre vous de votre don inénarrable , et qui croiroit défendre votre gloire au détriment de votre amour! Apprenez-moi donc à méditer lé mystère de votre croix j non sans doute pour le discuter , mais pour m'en appliquer le fruit et le mérite j non pour sonder les difficultés qu'il fait naître y mais pour goûter les vertus qu'il inspire , et pour me convaincre pleinement que la plus grande et la plus terrible punition dont vous puissiez frapper Tame ingrate et superbe qui méconnoît une telle merveille ^ c'est le malheur sans doute de ne pas la croire*

Nous avons vu. Chrétiens, dans le mystère de la croix , ce Jésus qui a tout sauvé , Jésus JSazarenus; hâtons-nous maintenant de vous faire admirer ce Roi qui a tout vaincu, Rex Judœorum: c'est mon second point*

SECONDE PARTIE

Rienn'estd'abord plus étonnant, ni en apparence plus contradictoire, que la conduite de Jésus au

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moment de sa mort, et celle qu'il avoit jusqu'alors constamment tenue. Pendant le cours de sa mission, il semble toujours craindre que le trop grand éclat de ses miracles ne révèle , poui^ ainsi dire , tout le secret de sa puissance; s'il laissé échapper quelques rayons de sa gloire, c'est à l'écart et dans la solitude; si le peuple désire de le faire roi, il se dérobe par la fuite à ses empressemens. Mais dès qu'il sent approcher sa dernière heure, quel changement! quelle révolution! Cest maintenant^ dit-il, que le Fils de Vhomme va être glorifié ( joan. xiii , 3 1 . )• C'est alors qu'il se prépare à une entrée triomphante, et qu'il applaudit même au peuple qui le proclame roi. Comment expliquer, dans une ame toujours égale à elle-même, dés sentimens si opposés? Quoi donc! il n'a jamais dit qu'il fût roi quand il faisoit des actions d'une puissance toute divine, il le déclare maintenant qu'il est réduit à la dernière des extrémités humaines* Chrétiens, il est facile de percer ce mystère ; c'est qu'en touchant à son dernier moment , il touche à la plus belle de ses victoires ; c'est que sa gloire réelle ne doit proprement commencer qu'au moment où commenceront ses souffrances , et que l'histoire de sa mort n'est presque que l'histoire de sa royauté. Oui , tout nous dit ici qu'il est roi , si toutefois ce nom n'est pas trop au-dessous de sa puissance et de sa gloire : roi parce qu'il règne sur ses ennemis , qu'il règne sur lui-même, qu'il règne sur le monde , qu'il règne sur nous-mêmes ; sur ses ennemis par son autorité , sur lui-même par ses sentimens, sur le monde par ses victoires, sur

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nous-mémes^par ses droits. En faut-il davantage pour reconnoître ici ce Roi des Juifs , Rex Judœorum ?

Il règne sur ses ennemis. Nous ne voyons d'abord, dans l'histoire de sa passion , que l'ouvrage ou du hasard ou du caprice des hommes. Il nous semble que , maîtres des ëvènemens , ses ennemis les diri^ gent à leur gré , et que Jésus ne fait que suivre forcément le plan de leur malice et la marche de leurs conseils: mais, pour peu qu'on se rende attentif, on ne tarde pas d'admirer comment sa main puissante les domine et les enchaîne, pour les faire servir au plus grand des mystères 3 comment il conduit à son but leurs injustes passions; comment il en dispose souverainement pour la parfaite exécution de ses plus hauts desseins ; comment , dans le temps même qu'ils prévalent contre lui, ils ne sont plus que les aveugles insti'umensde sa suprême Yolonté : de sorte qu'il n'est jamais plus leur roi que lorsqu'il daigne leur obéir , et qu'ils ne lui obéissent jamais plus que lorsqu'ils nous paroissent lui résis-^ ter davantage.

En effet , mes Frères , quand je le vois découvrir les complots odieux que ses persécuteurs trament contre sa vie , deviner toutes leurs pensées , prédire l'infâme baiser du disciple perfide , marquer l'heure fatale de la puissance des ténèbres, désigner d'avance les opprobres divers dont il va être rassasié, annoncer hautement qu'il sera dans peu livré entre les mains des gentils, insulté, flagellé, mis à mort parmi des scélérats ; et que je considère ensuite le développement successif de tant de prédictions si

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claires et si précises; puis-je ne pas feconûoîfrer toute la dignité du Messie promis de Dieu, qui n'a pour ennemis que les exécuteurs de ses propres oracles ; qui , en cédant à leurs volontés , ne fait jamais que sa volonté, et qui tantôt leur lâche la maiii, et tantôt donne des bornes à leur fureur , comme à celle des flots, jusqu'à ce que soit fidèlement et littéralement accompli tout ce que. les saints prophètes ont annoncé du Fils de l'hoxnme?

Mais combien redouble mon admiration , quand, remontant jusqu'à l'origine des choses , je parcours les Écritures , depuis le sang d'Abel jusqu'à Jésus; quand je vois cet homme de douleurs tout entier dans Fancien Testament, tel quil se montre dans le nouveau ; quand Isaïe me retrace l'homme méconnoissable , blessé pour nos iniquités et brisé pour nos crimes (isai. un, 3, 4*) 3 <iu3i^d Zacharie me peint le pasteur frappé , et ses brebis dispersées ; quand j'y vois le champ du potier acheté, et les trente deniers qui paieront le déicide (zachar. xiii, 7 ; XI, 13, i3.); quand David me montre ses vêter mens partagés et sa robe jetée au sort , ses mains ef. ses pieds cruellement percés , sa langue abreuvée de fiel et de vinaigre (ps. xxi ,17, 19; lxviii , 23. ) : lorsque je vois ensuite , dans tout le cours de sa passion, cette foule de prêtres, de sénateurs, de ï^harisiens et de soldats se coordonner , 3'entendre si parfaitement avec toutes ces prophéties, qu'ils n^en passent pas un seul point; de sorte que, pour apprendre l'histoire de Jésus, je ne sais si je dois consulter ou les écrits de ses prophètes ou les écrits

denses* disciples! Je ne puis alors que je ne m'écrîe: Certes , ce n'est donc point sous les coups de ses ennemis que succombe le Roi de gloire! De toute éternité , tous leurs pas sont comptés , toutes leurs démarches réglées : ils peuvent le saisir , ils ne lui ôtent pas sa liberté ; ils peuvent le lier , ils ne lient pas sa puissance. Avant même de voir comment d'une parole il les renverse tous , je reconnois en lui leur souverain et leur arbitre ; je vois qu'ils n Wt contre lui d'autre force que celle qu'il leur commuanique, d'autre pouvoir, que celui qu'il leur laisse) que s'il se livre à eux , c'est par son propre clioix , ^t non par sa foiblesse; qu'il prépare, lui seul son heure et son moment, et que jamais il ne consentira à expirer entre leurs mains que quand tous les oracles et toutes les figures auront fini, auront expiré avec lui.

Mais c'est peu encore pour notre divin Roi de for* cer ses ennemis à accomplir toutes les prophéties , il faut encore qu'il en fasse , malgré eux , ses précurseurs et ses prophètes. Désormais ils ne parleront plus, ils n'agiront plus que pour nous annoncer, sans le vouloir ni le savoir, la gloire de son règne et les divers triomphes de son auguste ministère. Ainsi Gaïphe , ne parlant pas de son propre mouvement, comme le remarque l'Évangile ( joan. xi,5o^ 5 1 . ), c'est-à-dire , entraîné par une force plusqu'humaine ^ reconnoit hautement qu'il est expédient que Jésus meure, afin que toute la nation ne périsse pas; et il atteste par là que Jésus est la seule victime capable de satisfaire à Dieu et d'empêcher la perte du genre

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humain. Ainsi , en déchirant ses vctemens, contre la loi expresse du Lévitique (levit. xxr, lo,), le même pontife publie , sans le savoir , qu'il n'est plus digne de les porter , et que le temps est arrivé où le sacerdoce légal va disparoître comme une ombre devant la majesté du Pontife éternel qui s'est mis à la place des hosties anciennes. Ainsi , ne sachant pas ce que signifie l'action que leur inspire une sacrilège fureur , les impies soldats qui mettent un bandeau sur les yeux de Jésus nous pronostiquent que ce voile restera toujours sur leur cœur , et nous annoncent cet incurable aveuglement qui doit punir leur attentat contre la lumière du monde. Ainsi Hérode, en le revêtant d'une robe d'ignominie et en lé traitant en insensé , rend un hommage involontaire à la folie de la croix , qui doit cacher la sublimité de ses voies soîis les plus viles apparences, et nous rendre notre raison en renversant tous les raisonnemens humains. Ainsi ses cruels bourreaux proclameront sa royauté par des attributs déri* soires, et formeront, en se jouant, un véritable monarque. Je vois déjà dans la couronne douloureuse la voie des pénitens et des martyrs, dans la pourpre insultante la foule des sujets qu'il acquiert par son sang , et dans le sceptre ridicule qu'ils mettent dans ses mains , cette verge de fer qu'il appesantira sur les ingrats et les rebelles. Ainsi chacun concourt à la grandeur des desseins de Jésus dans l'ordre qui lui plaît , et dans la mesure qu'il a déterminée lui-même. Ils ne savent pas ce qu'ils disent ils ne savent pas ce qu'ils font 3 mais ils

disent , mais ils font tout ce que Veut Jésus , et , par les motifs les plus crimineb , ils exécutent les desseins les plus admirables. L'esprit superbe et Tain ne voit peut-être ici que des réflexions plus subtiles que raisonnables , et plus pieuses que solides 3 mais quand on suit de l'œil la liaison intime , le rapport constant et toujours soutenu entre les faits et les emblèmes, entre les symboles et les évènemens, peut- on s'cmpêcber d'admirer dans Jésus le maître du présent comme de l'avenir , qui fait tourner en preuves de sa royauté tout ce qu'on tente pour la détruire, et qui sait ennoblir jusqu'aux derniers de ses opprobres , en faisant de se& ennemis ses témoins , et de ses bourreaux ses prophètes ; et inimici nostri sunt judices (deuter. xxxii, 3i.)? Allons encore plus avant. D'où viennent ces con* tradictions éternelles où se jettent ses ennemis? Qui nous expliquera ou ces aveux qui les trahissent, ou ces infidélités qui les déshonorent? Quoi donc! ils osent tout contre Jésus, excepté lui reprocher aucun crime : infatigables calomniateurs, ils ont inventé mille fables absurdes, jamais aucune action qqi puisse flétrir sa mémoire ; ils lui préfèrent le plus vil scélérat, et, de leur propre aveu, il n'est coupable de rien , que de s'être dit le Christ Fils de Dieu; ils le dénoncent comme un rebelle, et jamais comme un imposteur; ib reconnoissent qu'ils ne peuvent rien opposer à l'évidence de ses miracles , et c'est pour l'évidence de ses miracles mêmes qu'ils forment le complot de lui ôter la vie ; il« li'arment maintenant pour le saisir , et ils n'ont

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jamais osé le prendre dans le temple où il ensew gnoit chaque jour; ils sont déterminés à le sacrifier à quelque prix que ce soit, et ils n'osent pas se servir de la liberté que leur donne Pilate de le juger £eloQ leurs lois; ils se vantoient auparavant de n'avoir jamais été esclaves de personne, nemini serviwnus unquàm (joan. vni, 33.), et quand Pilate le leur présente comme leur roi, ils disent qu'ils n'ont point d'autre roi que César; ils ont récompensé le crime de Judas, et ils rougissent de reprendre le prix infâme que restitue le perfide; ils ont intérêt de cacher cet argent sacrilège et souillé, et ils en achètent un champ, qui, par son nom, doit éterniser leur opprobre. Quelle force-inconnue, quel transport invincible les pousse? fieconnoissons ici l'empire de Jésus qui déconcerte leurs mesures, qui perd leur fausse prudence, se sert de toutes leurs passions pour les tromper les unes par les autres, et ne préside à leurs conseils que pour les convertir en égaremens et en pièges.

Que dirons-ûous encore de tous ces juges, ou plutôt de ces ipeurtriers travestis en juges, qui prennent hardiment leur autorité pour des preuves et leurs factions pour des jugemens? Que penser de ce conseil suprême de la nation, dont tous le$ membres corrompus mendient des dépositions dont ils ont hojQte de faire usage, et qe rougissent paç de se constituer. tout à la fois témoins, accusateurs et juges, pour accabler une vertu qui confond JeuF orgueil et désespère leur envie? Que penser di| pontife Apne qui qe reçoit Jésus que p^r v^mlté^

fit ne l'absout que parindiflFérence? Que dirons-nous de ce Caïphe si prévenu^ si passionné, si ennemi des bienséances et des lois , qui a déjà arrêté la mort de Jésus-Christ sans le citer et sans l'entendre, et qui ensuite ne Tentend que pour la fornae , ne l'interroge que pour lui tendre un piège? Que dironsnous de cet Hérode , qui , se jouant de tout ce qu'il y a de plus auguste sur la terre , l'innocence persécutée , ne veut plus faire de Jésus que le spectacle vain d'une cour désœuvrée ,' comme il a fait de la tête de Jean-Baptiste l'horrible amusement d'une cour dissolue? Que penser de ce Pilate, courtisan corrompu , qui , au seul nom de la faveur , fait taire la justice j qui, mêlant lâchement sa* politique avec son devoir , met des négociations à la place .des règles, et des expédiens oii il ne faut que la vérité j juge infâme , qui lave ses mains et souille son ministère , qui en appelle à la loi et la profane, et qui, barbare pour être indulgent, perdant tout pour concilier tout, njarche de foiblesse en fpiblesse au crime même qui lui fait horreur? Mais laissons ces lâches déserteurs de la justice s'agiter sans frein jdans les actes de leur violence , et sans pudeur dans les détours de leurs iniquités 5 et admirons Jésus, xjui^ juge et roi de ses propres juges, les force de se condamner avant de le condamner lui-même, et qui , se jouabt de tous leurs vains complots , les xléfie hautement de jamais déshonorer ni la sainteté de sa vie , ni l'innocence de sa mort.

Cependant les clameurs séditieuses vont sans 4X3se croissant; le parti ^e l'injustice domine; je

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ne sais quel démon s'est emparé de tous les cœurs; je n'entends plus que ce cri détestable : Qu'on Tôte , qu'il soit crucifié ; il est digne de mort , qu'il soit crucifié ! Merveilleux jugement de Dieu ' sur ua peuple insensé qui sollicite la mort du juste dont )1 a depuis peu célébré le triomphe , qui fait succéder subitement à ses acclamations de joie ses emportemens fanatiques; et qui, donnant ici pour la force de ses raisons l'excès de sa frénésie, ne craint pas de prononcer un arrêt de condamnation, sans qu'aucun tribunal ait jamais osé porter ua jugement ! Mémorable infamie , dont on ne trouve aucpn exemple dans les annales du monde! monstrueuse injustice, toute à la gloire de Jésus, qui toujours accusé et jamais convaincu, toujours con* damné et jamaiis jugé, alliant d'une manière ineffable sa sainteté et son supplice, mourant en criminel ^ satisfaisant en juste, triomphe tour à tour et par son innocence qu'on reconnoit, et par son innocence qu'on opprime ; ut wncas cum judicaris (ps. L, 6.)/

Qu'il soit crucifié! La voilà donc réalisée cette idée toute divine que le plus grand des anciens sages, entraîné comme par un mouvement prophétique, avoit donnée de la vertu. Il est donc achevé ce dernier trait de Thomme juste. La voilà cette vertu sublime vraiment digne des regards du ciel , cette vertu accomplie qui ne reçoit pour ses bienfaits que des opprobres , et que les hommes ne récompensent que par la mort la plus infâme. La terre voit le plus saint, le plus parfait des hommes ^

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privé non-seulement de la gloire de la vertu, mais compté parmi les médians , mais expirant au milieu des supplices. Grande et sublime destinée ! à quel autre qu'à Jésus-Christ pouvoit-elle appartenir? Le Dieu tout-puissant pouvoît-il en réserver une plus auguste à son Fils? Ébauché dans la personne des prophètes , ne convenoit - il pas qu'un si noble triomphe fût montré tout entier dans la personne du Messie? et un si bel exemple n'auroit-il pas manqué à notre instruction comme à sa gloire?

Qu'il soit crucifié! Nouveau triomphe de Jésus sur ses ennemis. C'est la marque essentielle du Messie d'être rejeté par la nation même à laquelle il étoit promis. Us n'ont pas cru en lui, c'est pour cela que je l'adore; et ma foi est d'autant pliis ferme, que l'égarement de ce peuple est profond et incompréhensible. Mais si cet arrêt de mort est un des plus beaux traits auxquels je dois le reconnoître , S'il m'annonce sa royauté , il n'en est pas moins pour les ingrats qui l'exécutent un signal de malédiction. Ëntendèz-les déjà demander à grands cris que son sang soit sur eux. Infortunés! que de malheurs va leur coûter cette parole! Dès ce fatal instant ils sont frappés d'un vertige éternel. Déjà ce sang crie vengeance; déjà la Synagogue dégradée tombe , se précipite sans retour dans un abîme sans mesure; déjà sont converties en un deuil lamentable ses plus belles solennités; déjà il est frappé ce peuple monstrueux , qui sans pays et de tous les pays, ne faisant pas une nation et distingué de toutes les nations, partout reçu et

ij^i SUR TA {>ASS10N

partout abhorré, misérable dans tous les siècleg «ans être plaint dans aucun temps , portera sur son front flétri la marque ineffaçable de son déicide. Et toi, ville infortunée , Jérusalem meurtrière des prophètes, et plus' que tout cela encore, meurtrière de l'héritier, c'en est donc fait; plus sacrilège que JBaby lone , tu vas tomber d'une chute plus effroyable» O^ze cent mille morts vont expier une seule mort. Tu subiras tous les fléaux, comme tu as commis tous les crimes; tu pleureras en vain sur ton temple écrasé, et de tous ces monumens dont tu t'enorgueillis , il ne te restera que le Calvaire pour at^ tester à tous les siècles que tes malheurs furent ^ans bornes comme tes attentats.

Il règne sur lui-même. Trop souvent on est roi par autorité, esclave par les sentimens, et le même .qni commande à des légions est souvent commandé par ses propres foiblesses. Mais posséder son ame en paix , se rendre maître de tout soi-même au milieu des plus tristes épreuves et des plus déplorables extrémités ; aux plus affreux tourmens opposer une vertu que rien ne dément , une fermeté que rien n'alarme; et dans des jours d'horrible confusion , commander tellement à toute la nature, qu'il n'échappe jamais une parole qui ne soit une leçon, ni une action qui ne soit un exemple : telle est, mes Frères, la royauté suprême, la royauté par excellence j ce de voit donc être celle de Jésus- Christ.

Comment le suivre cependant à celte nouvelle Jji^uteur? comment atteindre à la sublimité de se^

fieirtimens magnanimes? comment tous peindre ce. concours surprenant d'ignominies et de grandeurs, de tant de force avec tant d'apparence de foiblesse? C'est Tabjection du peuple, cest le modèle des héros j c'est le dernier des hommes, c'est le premier des anges ^ c'est un ver qu'on écrase , c'est un Dieu qu'on adore. Qu'il est grand, lorsque, réprimant )a violence de Pierre armé d'un glaive pour le défendre, il lui apprend que ce n'est point avec de telles armes qu'on peut venger la vérité et lîi justice! Qu'il est grand, lorsque, rejetant les pleurs des saintes femmes qui compatissent à son sort , il leur apprend qu'il n'a pas besoin de ces larmes stériles , et que rien d'humain ne doit déshonorer }a dignité de son sacrifice! Qu'il est divin devant Gaïphe et son conseil! Pourrons-nous assez admi-^ rer ce silence plein de dignité pour ne pas satisfaire à des questions captieuses; et cette réponse aussi modeste qu'intrépide au vil esclave du poqtife, pour lui montrer qu'un excès de fureur ne prouve rien , et qu'il faut le convaincre avant de le frapper ; et ce noble aveu de sa divinité , quand il le juge nécessaire à la gloire de son Père , et qu'il prévoit que la malignité peut abuser de son silence; et ce refus de s'expliquer devant des hommes qui n'ont qu'à interroger ses œuvres, ainsi que sa doctrine publiquement enseignée, et qui doivent savoir que les prophéties parlent assez pour lui? Qu'il est auguste devant Hérode dont il trompe et les désirs curieux et l'attente orgueilleuse, auquel il fait sentir, pair un refu3 copst^ut de faire des miracles ^ cju'ij

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