SUR LE MALHEUR DES GRANDS QUI ABAN- DONNENT DIEU
Cum immundtis spirituê exierit de homine, ambulatper loca inuquosa, qtut^ rens requiem , et non inveniL
Lorsque l'esprit immonde est sorti d'an homme, il s'en va par des lieux arides, cherchant du repos, et il n'en trouve point.
Luc, c. 16» V. 2A
SiBE,
Cet esprit inquiet et immonde , qui sort et rentre dans rhomme d*où il est sorti, qui change sans cesse de lieu, qui essaye toutes les situations , et ne peut se plaire et se fixer dans aucune, qui court toujours pour découvrir des sentiers agréables et délicieux , et qui ne marche jamais que par des lieux tristes et arides , qui cherche le repos et ne le trouve pas , c'est l'image de l'humeur et du caractère des grands de la terre, toujours plus inquiets, plus agités et plus malheureux que le simple peuple, dès que, livrés à leurs passions et à eux-mêmes, ils ont abandonné Dieu.
Cestla figure naturelle de cet état d'élévation et de prospérité si envié du monde , et si peu digne d'envie selon Dieu. I>e bonheur. Sire, n'est pas attaché à l'éclat du rang et des titres ; U n'est attaché qu'à l'innocence de la vie. Ce n'est pas ce qui nous élève au-dessus des autres hommes qui nous rend heureux , c'est ce qui nous réconcilie avec Dieu. Vous portez la plus belle couronne de l'univers ; mais si la piété ne vous aide à la soutenir, elle va devenir le fardeau même qui vous
TEOrSlàMB DIMANCHE DE CARÊME. 6h
accablera. En un mot , point de bonheur où il n'y a point de repos , et point de repos où Dieu n*est point.
Ainsi Félévation toute seule ne fait pas le bonheur des grands , si elle n*est accompagnée de la vertu et de la crainte du Seigneur. Au contraire, plus on est grand , plus on vit malheureux , si Ton ne vit point avec Dieu.
Vérité importante qui va faire le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave y Maria.
SiBE,
Si l'homme n'était feit que pour la terre , plus il y occuperait de place , et plus il serait heureux.
Mais Fhomme est né pour le ciçl : il porte écrits dans son cœur les titres augustes et ineffaçables de son origine ; il peut les avilir, mais il ne peut les effacer. L'univers entier serait sa possession et son partage , qu'il sentirait toujours qu'il se dorade, et ne se satisfait pas en s'y fixant : tous les objets qui l'attachent ici-bas l'arrachent , pour ainsi dire , du sein de Dieu» son origine et son repos étemel, et laissent une plaie de remords et d'inquiétude dans son âme , qu'ils ue sauraient plus fermer eux-mêmes : ii sent toujours la douleur secrète de la rupture et de la séparation ; et tout ce qui altère son union avec Dieu le rend irréconciliable avec lui-même.
Cependant nous nous promettons toujours ici-bas une injuste félicité. Nous courons tous dans cette terre aride, comme l'esprit de notre évangile, après un bonheur et un repos que nous ne saurions trouver. A peine détrompés , par la possession d'un objet, du bonheur qui semblait nous y attendre, un nouveau désir nous jette dans la même illusion; et, passant sans cesse de l'espérance du bonheur au dégoût , et du d^oût à l'espérance , tout ce qui nous fait sentir notre méprise devient lui-même l'attrait qui la perpétue.
11 semble d'abord que cette erreur ne devrait être à craindre que pour le peuple. La bassesse de sa fortune laissant toujours un espace immense au-dessus de lul^ il serait moins
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étonnant qu'il se figurât une léUeité imaginaire dans les situations élevées où il ne peut aU^indre, et qu'il crût (car tel est rbomme) que tout ce qu'il ne peut avoir, c'est cela même qui est le bonheur qu'il cherche.
Mais l'éclat du rang, des titres et de la naissance, dissipe bientôt cette vaine illusion. On a beau monter et être porté sur les ailes de la Fortune au-dessus de tous les autres , la félicité se trouve toujours placée plus haut que nous-mêmes : plus on s'élève, plus elle semble s'éloigner de nous. Les chagrins et les noirs soucis montent, et vont s'asseoir même avec le souverain sur le trône. Le diadème , qui orne le front auguste des rois , n'est souvent armé que de pointes et d'épines qui le déchirent; et les grands, loin d'être les plus heureux , ne sont que les tristes témoins qu'on ne peut l'être sans la vertu sur la terre.
Il est vrai même que l'élévation nous rend plus malheureux , si elle ne dous rend pas plus fidèles à Dieu. Les passions y sont plus violentes , l'ennui plus à charge , la bizarrerie plus inévitable , c'est-à-dire le vide de tout ce qui n'est pas Dieu plus sensible et plus affreux.