‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 30 sur 145 · OE CARÊME · texte numérisé non relu

OE CARÊME

implorer Yotre justice on votre démence : plus tous en rendez l'accès facile à vos sujets, plus vous en augmentez Tédat et la majesté. £t n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses mattres ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez, Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en* vous de dons et de talents aimables ; laissez-leur voir de près le bonheur qu'Us attendent de votre r^ne. Les charmes et la majesté de votre personne, la boot^ et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.

Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne d& mort pour Esther même d'oser paraître sans ordre , et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n'étaient plus, vus de près , que de faibles idoles , sans âme , sans vie, sans courage, sans vertu , livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes , ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir : l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.

Il y a dans l'affabilité une sorte de conQance en soi-même qui sied bien aux grands , qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant , et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique ; c'est être faible et timide que d'être inaccessible et fier.

D'ailleurs, Sire, en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables, c'est qu'il leur en coûte Éi peu de se concilier les cœurs : il ne faut pour cela ni effort ni étude ; une seule parole, un sourire gracieux , un seul regard suffit. Le peuple leur compteront ; leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi , dit l'Écriture , est la vie et la félicité des peuples ; et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : in hilaritate viUùus régis, vifa; et clementia ejus quasi imber serotinus '.

» PlOT., C. 16, V. 1S.

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Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix? n'est-ce pas s'avilir soi-même , que de dépriser à ce point toute l'humanité ? et mérite-t-on le nom de grand , quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes ?

La nature n'a-t-elle pas déjà imposé une assez grande peine aux peuples et aux malheureux , de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage? n'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir, et comme une loi , de ramper et de rendre des hommages? faut-il encore leur aggraver le joug par le mépris, et par une fierté qui en est si digne elle-même? Ne suffît-il pas que leur dépendance soit une peine ? faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime ? et si quelqu'un devait être honteux de son état , serait-ce le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse ?

Il est vrai que souvent c'est l'humeur toute seule, plutôt que Torgueil , qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs , et lassés ^es hommages , ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût : il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun , et qui leur est à charge. A force d'être honorés , ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend, et ils se dérobent souvent aux hommages publics, pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur, pour se faire même une peine de paraître humain! N'est-ce pas une barbarie, nonseulement de n'être pas touchés, mais de recevoir même avec ennui les moques d'amour et de respect que nous donnent ceux qninous sont soumis? n'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témoignages ? Peut-on alléguer là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l'autorité traînent après soi ? L'humeur est-elle donc le privilège des grands , pour être l'excuse de leurs vices?

Hélas! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre , bizarre , chagrin , à charge aux autres et à soi-même , ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calami-

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tés , les nécessités domestiques , et tous les plus noirs soucis, environnent : ils seraient bien plu3 dignes d'excuse, si portant déjà le deuil, Famertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde , à qui tout rit , et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices, qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance ; grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands , ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur ? Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands; et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.

Mais l'affabilité, qui prend sa source dans l'humanité, n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident qto sur le visage; c'est un sentiment qui natt de la tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une insulte et une dérision pour les malheureux , si , en leur montrant un visage doux et ouvert , elle leur fermait nos entrailles , et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.

Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oïd , mes frères , les lois qui ont pourvu à la défense des faibles ne suffisent pas pour les mettre à couvert de Finjustioe et de l'oppression : la misère ose rarement réclamer le^ lois établies pour la protéger, et le crédit souvent leur impose silence.

C'est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois : la veuve, l'orphelin , tous ceux qu'on foule et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance; elle ne leur est donnée que pour eux; c'est à eux ù

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porter au pied du trône les plaintes «t les gémissements de l'opprimé : ils sont comme le canal de communication , et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône , et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un mot , et les grands et le prince ne sont , pour ainsi dire, que les hommes du peuple.

Mais si , loin d'être les protecteurs de sa faiblesse , les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs ; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent eux-mêmes leurs pupilles ; grand Dieu ! les cla- " meurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous ; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants : vous renverserez tout cet édifice d'orgueil , d'injustice , et de prospérité , qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux; et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.

Aussi la prospérité des grands et des ministres des souverains, qui ont été les oppresseurs des peuples, n'a jamais porté que la honte, l'ignominie, et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux , qui ont été l'opprobre de leur nom «t de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes , et l'a dissipé comme de la poussière ; et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race, c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances , et perpétuer la peine d'un crime qui perpétue presque toujours avec lui l'affliction et la misère publique dans les empires.

La protection des faibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l'autorité; mais les secours et les largesses qu'ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier caractère de l'humanité.

Oui, mes frères, si c'est Dieu seul qui vous a fait naître ce que vous êtes , quel a pu être son dessein en répandant avec

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tant de profusion sur vous les biens de la terre? A-t-ii voulu vous faciliter le luxe, les passions ^ et les plaisirs qu*il condamne ? sont-ce des présents qu'il vous ait faits dans sa colère ? Si cela est, si c'est pour vous seids qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opulence , jouissez-en , à la bonne heure ; faites-vous , si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre ; vivez comme si tout était fait pour vous ; multipliez vos plaisirs. Hâtez-vous de jouir, le temps est court. N'attendez plus rien au delà que la mort et le jugement ; vous avez reçu ici-bas votre récompense.

Mais si, dans les desseins de Dieu, vos biens doivent être les ressources et les facilités de votre salut, il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous ; vous leur tenez donc ici-bas la place de Dieu même; vous êtes, pour ainsi dire, leur Providence visible : ils ont droit de vous réclamer, et de vous exposer leurs besoins ; vos biens sont leurs biens , et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leur ait assigné sur la terre.

SECONDE PARTIE

Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux? Si l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands , n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur ?

Quand toute la religion ne serait pas elle-mém un motif universel de charité envers nos frères , et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudrait-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur, il n'est pas né grand , il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris , dit saint Ambroise , quand on peut faire des heureux , et qu'on ne le veut pas ! In/elix cujus in potestate est tantorum animas a morte defendere, et non est voluntas '•

* s. ASBC., in viU Nab. 13.

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Il semble même que c'est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée , n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les cqpurs en y répandant des bienfaits , et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnaissance. Si , dans une condition médiocre , on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation, c'est d'être bienfaisant, et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la nature , et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes ; que plus on est à portée de soulager des malheureux , moins on est touché de leurs misères; que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu'il sufQt de pouvoir tout, pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes frères, pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence ? Vous attirer des hommages .î* mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois.»* mais ce sont là les soins de l'autorité , ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves ? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? mais vous vous édifiez, dit Tob, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y rassembler tous les plaisirs ? ils peuvent remplir ces vastes édifices , mais ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices ? la variété des ressources tarit bientôt, tout est bientôt épuisé ; il faut revenir sur ses pas , et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide , et ce

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que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer : vous serez rassasiés , mais TOUS ne serez pas satisfaits ; ils vous montreront la joie , mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur '.

Employez-les à faire des heureux , à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job , que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit étemelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plaisir d'être nés grands , vous goûterez la véritable douceur de votre état ; c'est le seul privilège. qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres ; ce plaisir est pour vous seuls. Tout le reste a ses amertumes ; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Revenez-y encore, c*est un plaisir qui ne s'use point; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre , et on y devient insensible ; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage, qui endurcit le cœur à tous les plaisirs, le rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu*a la majesté du trône elle-même , Sire , de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces ? Que serait la puissance des rois, s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls? une triste solitude , Thorreur des sujets et le supplice du souverain. Ccst l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité, c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison. Outre le plaisir de faire du bien , qui nous paye comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de riiumanité dans Tusage de votre puissance , dit l'esprit de

' Comme toutes ces expressions coulent d'une âme qui s'épanche ! Esiil possible de donner plus de charme à la vérité et à la vertu ? (Là IUbpe. >

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Dieu 9 et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : in manmetudine opéra tua perficBy et super hominum gloriam diligeris ».

Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres , la puissance , qui rendent les souverains aimables ; ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire , la valeur, la supériorité du génie , Tart de manier les esprits et de gouverner les peuples ; ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu'autant que vous leur serez cher : l'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains , et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

£t, en effet, est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs ? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang ; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des maU heureux pour se l'assurer. L'appareil qui l'environne est funeste et lugubre; et souvent le conquérant lui-même , s'il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mais la gloire. Sire, d'être cher à son peuple et de le rendre heureux , n'est environnée que de la joie et de l'abondance : il ne faut point élever de statues et de -colonnes superbes pour l'immortaliser; elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze , parce que l'amour dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre ; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain, de regarder son royaume comme sa famille , ses sujets comme ses enfants ; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses an-

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