‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 45 sur 145 · DES RAMEAUX · texte numérisé non relu

DES RAMEAUX

d^abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire , et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite Théritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en pos* session du trône ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous , les rms n'en doivent faire usage que pour nous '. Les flatteurs , Sire , vous rediront sans cesse que vous êtes le maître , et que vous n'êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n'est en droit de vous en demander compte ; mais vous vous le devez à vousmême, et, si je l'ose dire, vous le devez à la France qui vous attend , et à toute l'Europe qui vous regarde : vous êtes le maître de vos sujets; mais vous n'en aurez que le titre, si vous n'en avez pas les vertus : tout vous est permis ; mais cette licence est l'écueil de l'autorité , loin d'en être le privilège ; vous pouvez négliger les soins de la royauté ; mais , comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires , vous n'aurez plus qu'un vain nom de roi , dès que vous n'en remplirez pas les fonctions augustes.

Quel serait donc ce fantôme de piété qui ferait une vertu aux grands et au souverain , de craindre et d'éviter la dissipation des soins publics ; de ne vaquer qu'à des pratiques religieuses, comme des hommes privés et qui n'ontà répondre que d'eux* mêmes; de se renfermer au milieu d'un petit nombre de confidents de leurs pieuses illusions, et de fuir presque la vue du reste de la terre ! Sire , un prince établi pour gouverner les hommes doit connaître les hommes : le choix des sujets est la première source du bonheur public; et, pour les choisir.

I Tonte la politique de Atachiafel, bonne tout au plus pour les petits tyrans de son siècle, ne Tant pas ce passage d'un prédicateur. La saine morale est la bonne politique des siècles éclairés. (La Harpe.)

[La Harpe cite encore le passage précédent, page 97 : c Ce n'est donc pas le souverain, c'est la loi, Sire, qui doit régner sur les peuples. »]

il faut ks connaître. Nul n'est à sa place dans un état où le prince ne juge pas par lui-même : le n^érite est négligé , parce qu'il est, ou trop modeste pour s'empresser^ ou trop noble pour devoir son élévation à des sollicitations et à des bassesses : Fintrigue supplante les plus grands talents , des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places , et les meilleurs sujets demeurent inutiles. Souvent un David , seul capable de sauver l'État , n'emploie sa valeur dans l'oisiveté des champs que contre des animaux sauvages, tandis que des chefs timides, effrayés de la seule présence de Goliath, sont à la tête des armées du Seigneur. Souvent un Mardochée, dont la fidélité est même écrite dans les monuments publics, qui, par sa vigilance, a découvert autrefois des complots funestes au souverain et à l'empire , seul en état, par sa probité et par son expérience , de donner de bons conseils et d'être appelé aux premières places, rampe à la porte du palais, tandis qu'un orgueilleux Aman est à la tête de tout, et abuse de son autorité et de la confiance du maître.

Ainsi les fonctions essentielles aux grands ne sont pas la prière et la retraite. Elles doivent les préparer aux soms publics, et' non les en détourner; ils doivent se sanctifier en contribuant au salut et à la félicité de leurs peuples; les grâces de leur état sont des grâces de travail , de soins, de vigilance. Quiconque leur promet, dit l'Évangile , qu'ils trouveront Jésus-Christ dans le désert, ou dans le secret de leur palais, est un faux prophète : ecce in deserto j ecce in penelralibus , nolite credere '. Ils y seront seuls , et livrés à eux-mêmes : Dieu n'est point avec nous dans les situations qu'il ne demande pas de nous ; et le calme où nous nous croyons le plus en sûreté, si la main du Seigneur ne nous y conduit et ne nous y soutient, devient lui-même le gouffre qui nous voit périr sans ressource : une piété oisive et retirée ne sanctifie pas le souverain , elle l'avilit et le dégrade.

£h quoi ! Sire , tandis que celui que son rang et sa naissance établissent (dépositaire de l'autorité publique , se reu-

» Mattii., c. 24, V. 26.

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feunerait dans Fenceinte d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets, les soins puMics seraient abandonnés , les affaires' demeureraient , les subalternes abuseraient de leur autorité , les lois céderaient la place à Finjustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout F État dans la confusion et dans le désordre! et Dieu, auteur de Fordre public, regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse! et les peuples , exposés à la merci des flots , n'auraient pas droit de dire à ce pilote endormi et infidèle , avec plus de raison que les disciples sur la mer ne le disaient à Jésus-Christ : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions , et notre perte ou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse? Magister, non ad te pertinet quia perimus ' f La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne !

Mais la religion elle-même n'est-elle pas nécessairement liée à Fordre public? Elle tombe ou s'affaiblit avec lui. Les mœurs souffrent toujours de la faiblesse des lois ; la confusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu'au bonheur des empires ; le bon ordre de la société est la première base des vertus chrétiennes ; Fobservance des lois de FÉtat doit préparer les voies à celles de FÉvangile. L'Église ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n'a rien de fixe; aussi les États où la multitude gouverne, et ceux où elle partage la puissance avec le souverain , sans cesse exposés à des révolutions , se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères : les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs ; et c'est là où Fhérésie a toujours trouvé son premier asile; elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de Fautorité ; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques. Les règnes les plus, faibles et les plus agités ont toujours été parmi nous, comme partout ailleurs, les règnes funestes de son accroissement et de sa puissance ; et dès que

' Marc, c. 4 , v. 38.

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rharmonie civile se dément , toute la religion elle-même 'chancelle.

Aussi les plus saints rois de Juda , Sire , mêlaient les devoirs de la' piété avec ceux de la royauté. Le pieux Josaphat , au sortir du temple où il venait tous les jours ofi&ir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères, envoyait, dit FÉcriture, dans toutes les villes de Juda, des hommes habiles et des prêtres éclairés , pour rétablir Fautorité des lois et la pureté du culte , que les malheurs des règnes précédents avaient fort altérées.

David lui-même , malgré ces pieux cantiques qui faisaient Bon occupation et ses plus chères délices , et qui instruiront Jusqu'à la fin les peuples et les rois , paraissait sans cesse à la tête de ses armées et des affaires publiques ; ses yeux étaient ouverts sur tous les besoins de FÉtat; et, ne pouvant suffire seul à tout , il allait chercher, jusqu'aux extrémités de la Judée, des hommes fidèles, pour les faire asseoir à ses côtés, et partager avec eux les soins qui environnent le trdne : ocidi mei ad fidèles terrx, ut sedeant mecum > .

Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peuples. Celui surtout que FÉglise honore d'un culte public descendait même dans le détail des différends de ses sujets : comme il en était le père , il ne dédaignait pas d'en être Farbitre. Jaloux des droits de. sa couronne , il voulait la transmettre à ses successeurs avec le même éclat et les mêmes prérogatives qu'il Favait reçue de ses pères. Il croyait que Finnocence de la vie seule ne suffit pas au souverain , qu'il doit vivre en roi pour vivre en saint , et qu'il ne saurait être Fhomme de Dieu s'il n'est pas l'homme de ses peuples.

Il est vrai, Sire, que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude de soins et de détails inutiles; ils se croient obligés de tout voir de leurs yeux et de tout toucher de leur3 mains : les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles , tandis que les

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plus petits objets réveillent leur atteption et leur zèle ; ils ont les sollicitudes de rhomme privé, ils n'ont pas celles dfe^ l'homme public; ils peuvent avoir la piété du sujet , ils n ont pas celle du prince. Ce n'est pas à eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer à des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des États , qui font mouvoir toute la machine ; et tout doit être grand dans la piété des grands.

SECONDE PARTIE

Mais si l'inaction en est le premier écueil , l'incertitude et rmdédsion, que traîne d'ordinaire après soi une conscience timide et scrupuleuse , ne paraissent pas moins à craindre.

Ce n'est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse profane qui fiadt toujours marcher les intérêts de l'État avant ceux de l'Évangile, ni cette erreur commune qui ne croit pas l'exactitude des règles de l'Évangile compatible avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'État.

Dieu, qui est auteur des empires, ne l'est-il pas des lois qui les gouvernent? A-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime? Et les rois seraient-ils son ouvrage, s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent k» compagnes inséparables de leur règne ? I^est-oe pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? La loi de Dieu ne doit-elle pas être écrite sur le front du souverain , comme la première loi de l'empire ? et , s'il ùllait toujours la violer pour maintenir la tranquillité des sociétés humaines, ou la loi de Dieu serait fausse, ou les sodétés humaines ne seraient pas l'ouvrage de Dieu.

Quelle erreur, mes frères, de se persuader que ceux qui sdnt en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des r^es saintes ; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion ; que la loi de Dieu est la règle du particulier, mais que les États ont une règle supérieure à la loi de Dieu même ; que tout tomberait dans la

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