‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 51 sur 145 · JOAN., C. M, V · texte numérisé non relu

JOAN., C. M, V

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Telle est rimpression de haine et de jalousie que la grande renommée de Jésus-Christ fait sur le cœur des pontifes et des prêtres , des dépositaires de la loi et de la religion. Mais , hélas! £auMl que le sanctuaire lui-même devienne pi;esque toujour%rasile d'une passion si méprisable ; que les dons éclatants de l'esprit de paix et de charité mettent l'amertume et la division parmi ses ministres; que la moisson si abondante, et qui manque d'ouvriers , excite des sentiments de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent ; que les anges destinés au ministère ne puissent arracher les scandales du royaume de Jésus-Christ , sans y en mettre souvent un nouveau ; que dès la naissance de l'Évangile cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers , et que l'Église souvent soit presque aussi affligée par le faux zèle qui la défend que par l'erreur même qui l'attaque ! Pourvu que Jésus- Christ soit annoncé, la gloire n'en est-elle pas commune à tous ceux qui l'aiment ? ne partageons-nous pas ses triomphes, dès que nous ne combattons que pour lui? et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils pas les nôtres? C'est lui seul qui donne l'accroissement, et nos faibles travaux ne sont plus comptés pour rien dès que nous les comptons nous-mêmes pour quelque éhose.

Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste de l'envie. Cependant c'est le vice et comme la contagion universelle des cours , et souvent la première source de la décadence des empires : il n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ou ne justifie ; elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance; et dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue où la nature avait d'abord placé des âmes grandes et bien nées.

La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien : ces grands prêtres cherchent eux-mêmes de faux témoignages contre Jésus-Christ; eux qui devaient proscrire ces hommes infâmes qui font un trafic honteux de la vérité et de l'innocence des

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autres hommes , ils se les associent, et favorisent !e cnnm qui favorise leur passion.

Cest ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des appuis honteux et méprisables. Les hommes les plus décriés et les plus perdus , on les adopte dès qu'ils veulent bien aj^opter et servir Tamertume secrète qui nous dévore ; ils nous deviennent chers dès qu'ils peuvent devenir les vils instruments de notre passion ; et ce qui devait les rendre encore plus hideux à nos yeux , efface en un instant toutes leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes vendus à Finiquité, dont Tunique emploi est de noircir auprès des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire,, ou qui plaisent trop pour être de leur goût : et ces hommes corrompus, et qu'on devrait bannir de la société, ne manquent jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les protègent. On érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts , et on leur fait une vertu d'un ministère infâme, dont on rougit tout bas soi-même : Doëg l'Iduméen devient cher à Saûl dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa bame contre David-

Mais de quoi n'est pas capable tm cœur que la jalousie noircit et envenime! Non -seulement on applaudit h l'imposture , mais on ne craint pas de s'en rendre coupable soi-même: Ces pontifes , témoins des prodiges et de la sainteté de Jésus* Christ, ne pouvant ignorer qu'il est fils de David et descendu des rois de Juda , ayant ouï de sa propre bouche qu'il fallait rendre à Dieu ce qui est a Dieu , et à César ce qui est à César, le font pourtant passer pour un séditieux , un ennemi de César, et qui veut en usurper la souveraine puissance; un impie qui veut renverser la loi et le temple de ses pères ; onfin pour un homme de néant , né dans la boue et dans la plus vile populace.

Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux ; rien ne nous paraît plus sous sa forme naturelle. David a beau remporter des victoires sur les

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Philistins, et assurer la couronne à son maître; aux yeux de Saûl ce a'est plus qu'un ambitieux qui veut monter lui-même sur le trône. £n vain Jérémie justifie la vérité de ses prédictions par les événements et par la sainteté de sa vie ; les prêtres , jaloux de sa réputation , publient que c'est un imposteur et un traître qui annonce les malheurs et la ruine entière de Jérusalem , plus pour décourager ses citoyens et favoriser Fennemi , que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.

Tout s*empoisonne entre les mains de cette funeste passion : la piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite ; la valeur la plus éclatante , une pure ostentation , ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie , une erreur publique où il entre plus de prévention que de vérité; les talents lès plus utiles à TÉtat, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'in« suffisance ; le zèle pour la patrie , un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire; les succès même les plus glorieux , un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la bizarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures ; la naissance la plus illustre , un grand nom sur lequel on est enté , et qu'on ne tient pas de ses ancêtres.

Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu'elle touche, et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours : c'est lui qui lie les sociétés et les commerces ; chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique; on a honte du nom du vice , et l'on se fait honneur du vice même.

Enfin il emprunte même les apparences du zèle et de l'amour du bien public; les intérêts de la nation et la conservation du temple et de la loi paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ.

Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l'apologie de ce vice. Il semble qu'on ne craint que pour l'État, et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent : on blâme les choix du maître comme tombant sur des

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sujets incapables ; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jalousie et le chagrin de n'avoir pas été nousmêmes choisis : les places où nous aspirions ne sont jamais , selon nous , données au mérite ; la faveur du maître et le bien de l'État ne nous paraissent jamais aller ensemble: on se donne pour amateur de la patrie, et on n'en aime que leshonneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire ; mais ce n*est pas l'État qu'il a dessein de sauver; c'est Mardochée qu'il veut perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d'avoir violé la loi des Perses; mais ce n'est pas de la majesté de la loi dont ils sont jaloux , c'est la gloire et la faveur de Daniel qu'ils haïssent.

Tout est plein dans les jours de ces zèles de jalousies : on étale le titre de bon citoyen , et on cache dessous celui de jaloux ; on a sans cesse l'État dans la bouche et la jalousie dans le cœur; on parait contristé quand les événements sont maiheureux, et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place; et ion s'applaudit plus du blâme qui en retombe sur eux , qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.

Et voilà un des plus tristes effets de cette passion infor* tunée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs enfants : la désolation du temple et de la cité sainte, la cessation des sacrifices, la dispersion de Juda, la perte de tout ne leur paraît rien , pourvu que l'innocent périsse.

Et combien de fois a-ton vu des hommes publics sacrifier l'État à leurs jalousies particulières , faire échouer des entreprises glorieuses à la patrie , de peur que la gloire n'en rejaillit sur leurs rivaux ; ménager des événements capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs concurrents sous ses ruines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul homme! Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux; et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples. Mais le véritable zèle du bien ne cherche

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qu'à se rendre utile ; et à l'homme vertueux et qui aime l'État , les services tiennent lieu de récompense.

Première passion dans les pontifes, qui livre aujourd'hui Jésus-Christ, la jalousie : mais, en second lieu, c'est un lâche intérêt dans Pilate qui le condamne.

SECONDE PARTIE

Oui, mes frères, la passion, le dieu des grands, c'est la fortune. Ils veulent plaire à César, et c'est le seul devoir qui les occupe ; tout ce qui favorise leur élévation s'accorde toujours avec leur conscience; la probité qui nuirait à leur fortune, et qui leur ferait perdre la faveur du maître, n'est plus pour eux que la vertu des sots. Mais dès là qu'on craint plus la disgrâce de César que le reproche de sa conscience , si l'on n'a pas encore sacrifié l'honneur et la probité , ce n'est pas le cœur et la volonté , c'est l'occasion qui a manqué aux plus grands crimes. ^

£n effet , il paraît d'abord dans le caractère de Pilate des restes de droiture et de probité ; sa conscience s'élève en faveur de rinnocent ; il semble lui-même plaider sa cause ; il n^ose le délivrer, et il souhaite pourtant qu'on le délivre : premier degré de l'ambition , la lâcheté. On aime le devoir et l'équité lorsqu'il est utile ou glorieux de se déclarer pour elle , qu'on peut compter sur les suffrages publics , que notre fermeté va nous donner en spectacle au monde, et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité , que nous ne l'aurions été par la dissi-* mulation et la souplesse; nous cherchons la gloire et les applaudissements dans lé devoir, et presque toujours c'est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité.

A la lâcheté succède la crainte. On menace Pilate de l'indi gnation de César : si hune dimittis, non es amicvs Cœsaris >. A cette raison tous les droits les plus sacrés s'évanouissent, et ne sont plus comptés pour rien. On n'est pas digne de sou-

* JoiPf., c. 19, V. 12.

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tenir fa jostioe et la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu'elle : une démarche opposée à Fhonneur et à la conscience est bien plus à craindre, pour une âme noble, que la colère de César, Mais d'ailleurs, Sire , c'est servir la gloire du prince que de ne pas servir à ses passions ; il est beau d'oser s'exposer à son ind^nation plutôt que de manquer à la fidélité qu'on hii a jurée ; et si les princes comme vous peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire : plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux , plus Thomme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours : à peine se trouva-t-il un Daniel dans l'empire parmi tous les satrapes, qui ne connaissaient point d'autre loi que la volonté du prince. Telle est la destinée des souverains : la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs , y rend aussi les amis plus rares.

Aussi la crainte de déplaire à César conduit Pilate au dernier degré de la lâcheté, il abandonne et livre Jésus-Christ. Les cris de ce peuple furieux ne peuvent être calmés que par le sang du juste : s'exposer à leur violence , ce serait sJlumer le feu de la sédition ; il vaut encore mieux que l'innocent périsse que si toute la nation «vllait se révolter contre César, et il faut acheter le bien public par un crime.

Et voilà toujours le grand prétexte de l'abus que ceux qui sont en place font de F autorité : il n'est point d'injustice que le bien public ne justifie ; il semble que le bonheur et la sâreté publique ne puissent subsister que par des crimes ; que l'ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu'à l'injustice et à l'iniquité, et qu'il faille renoncer à la vertUr pour se dévouer à la patrie.

IVon , Sire , je l'ai déjà dit ailleurs, et on ne saurait trop le redire, la loi de Diefu est toute la force et toute la sûreté des lois humaines ; tout ce qui attire la colère du ciel sur les États ne saurait faire le bonheur des peuples ; l'ordre et l'utilité pu-

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