‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 56 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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La gloire des princes et des grands a trois écOeils à craindre sur la terre : la maJignité de Tenvie , ou les inconstances de la fortune qui l'obscurcissent; les passions qui la déshonorent; enfin , la mort même qui Tensevelit, et qui change en censures les vaines adulations qui l'avaient exaltée.

La religion seule les met à couvert de ces écueils inévitables, et où toute la gloire humaine vient d'ordinaire échouer : elle Itn élève au-dessus des événements et de l'envie , elle leur assujettit leurs passions; enfin, elle leur assure, après leur mort , la gloire que la malignité leur avait peut-être refusée pendant leur vie. C'est ce qui £ait aujourd'hui le triomphe de Jésus-Christ; et c'est ce modèle glorieux que nous proposons aux grands de la terre.

Toute la gloire de sa sainteté et de ses prodiges n'avait pu le sauver des traits de l'envie; et son innocence avait paru succomber aux puissances des ténèbres qui l'avaient opprimée. Mais sa résurrection attache à son char de triomphe ces principautés et ces puissances mêmes, sa gloire sort triomphante du sein de ses opprobres : sa croix devient le signal éclatant de sa victoire; la Judée seule l'avait rejeté, et l'univers entier l'adore.

Oui, mes frères, quelle que puisse être la gloire des grands sur la terre , elle a toujours à craindre : premièrement la malignité de l'envie qui cherche à l'obscurcir. Hélas ! c'est à la

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cour surtout où cette vérité u'a pas besoin de preuve. Quelle est la vie la plus brillante où Ton ne trouve des taches? Où sont les victoires qui n'aient une de leurs faces peu glorieuse au vainqueur ? Quels sont les succès où les uns ne prêtent . au hasard les mêmes événements dont les autres font honneur aux talents et à la sagesse ? Quelles sont les actions héroïques qu'on ne dégrade en y cherchant des motifs lâches et rampants? En un mot, où sont les |;iéros dont la malignité , et peut-être la vérité , ne fasse des hommes ?

Tant que vous n'aurez que cette gloire où le monde aspire, le monde vous la disputera : ajoutez-y la gloire de la vertu ; le monde la craint et la fuit , mais le monde pourtant la respecte.

Non , Sire, un prince qui craint Dieu, et qui gouverne sagement ses peuples , n'a plus rien à craindre des hommes. Sa gloire toute seule aurait pu faire des envieux ; sa piété rendra sa gloire même respectable. Ses entreprises auraient trouvé des censeurs; sa piété sera l'apologie de sa conduite. Ses prospérités auraient excité la jalousie ou la défiance de ses voisins ; il en deviendra par sa piété l'asile et l'arbitre. Ses démarches ne seront jamais suspectes , parce qu'elles seront toujours annoncées par la justice. On ne sera pas en garde contre son ambition , parce que son ambition sera toujours réglée par ses droits. 11 n'attirera point sur ses États le fléau de la guerre , parce qu'il regardera comme un crime de la porter sans raison dans les États étrangers. 11 réconciliera les peuples et les rois , loin de les diviser pour les affaiblir, et éle* ver sa puissance sur leurs divisions et sur leur faiblesse. Sa modération sera le plus sâr rempart de son empire : il n'aura pas besoin de garde qui veille à la porte de son palais; les cœurs de ses sujets entoureront son trdne , et brilleront autour, à la place des glaives qui le défendent. Son autorité lui sera inutile pour se faire obéir ; les ordres les plus sûrement accomplis sont ceux que l'amour exécute : et la soumission sera sans murmure, parce qu'elle sera sans contrainte. Toute sa puissance l'aurait rendu à peine maître de ses peuples ; paip

POU a LE JOUB D£ PAQUES. |&8

la vertu il deviendra Farbître même des souverains. Tel était, Sire , un de vos plus saints prédécesseurs , à qui TÉglise rend deii honneurs publics, et qu'elle regarde comme le protecteur de votre monarchie. Les rois ses voisins , loin d'envier sa puissance , avaient recours à sa sagesse : ils s'en remettaient à lui de leurs différends et de leurs intérêts. Sans être leur vainqueur, il était leur juge et leur arbitre ; et la vertu toute seule lui donnait sur toute TEurope un empire bien plus sûr et plus glorieux que n'auraient pu lui donner ses victoires. La puissance ne nous fait que des sujets et des esclaves : la vertu toute seule nous rend maîtres des hommes.

Mais si elle nous met au-dessus de l'envie, c'est elle encore qui nous rend supérieurs aux événements. Oui , Sire , les plus grandes prospérités ont toujours ici-bas des retours à craindre. Dieu , qui ne veut pas que notre cœur s'attaclie où notre trésor et notre bonheur ne se trouvent point , fait quelquefois du plus haut point de notre élévation le premier degré de notre décadence. La gloire des hommes , montée à son plus grand édat, s'attire, pour ainsi dire, à elle-même des nuages. L'histoire des États et des empires n'est elle-même que l'histoire de la fragilité et de l'inconstance des choses humaines : les bons et les mauvais succès semblent s'être partagé la durée des ans et des siècles ; et nous venons de voir ïe règne le plus long et le plus glorieux de la monarchie finir par des revers et par des disgrâces.

.Mais, sur les débris de cette gloire humaine, votre pieux et auguste bisaïeul sut s'en élever une plus solide et plus immortelle. Tout sembla fondre et s'éclipser autour de lui; mais c'est alors que nous le vîmes à découvert lui-même : plus grand par la simplicité de sa foi et par la constance de sa piété que par l'éclat de ses conquêtes, ses prospérités nous avaient caché sa véritable gloire ; nous n'avions vu que ses succès, nous vîmes alors toutes ses vertus : il fallait que ses malheurs égalassent ses prospérités , qu'il vît tomber autour de lui tous les princes les appuis de son trône, que votre vie même fût menacée, cette vie si chère à la nation, et le

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seul gage de ses miséricordes que Dieu laisse encore à son peuple; il fallait qu*il demeurât tout seul avec sa vertu , pour paraître tout ce qu'il était : ses succès inouïs lui avaient xalu le nom de grand ; ses sentiments héroïques et chrétiens dans radversité lui en ont assuré pour tous les âges à venir le nom et le mérite.

Non , mes frères , il n*est que la religion qui puisse nous mettre au-dessus des événements ; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre feôblesse. La raison , la philosophie, promettait la constance à son sage, mais elle ne la donnait pas ; la fermeté de Forgueil n'était que la dernière ressource du découragement , et Ton cherchait une vaine consolation en faisant semblant de mépriser des maux qu'on n'était pas capable de vaincre. La plaie qiû blesse le cœur ne peut trouver son remède que dans le cœur même; or la religion toute seule porte son remède dans le cœur. Les vains préceptes de la philosophie nous préchai^t une insensibilité ridicule , comme s'ils avaient pu éteindre les sentiments naturels sans éteindre ia nature elle-même : la foi nous laisse sensibles, mais elle nous rend soumis; et cette sensibilité fadt elle-même tout le mérite de notre soumission : notre sainte philosophie n'est pas insensible aux peines, mais elle est supérieure à la douleur. C'était 6ter aux hommes la gloire de la fermeté dans les souffrances, que de leur en ôter le sentiment; et la sagesse païenne ne voulait les rendre insensibles que parce qu'elle ne pouvait les rendre soumis et patients ; elle apprenait à l'orgueil à cacher , et non à surmonter ses sensibilités et ses faiblesses ; elle formait des héros de théâtre, dont les grands sentiments n'étaient que pour les spectateurs , et aspirait plus à la gloire de paraître constant qu'à la vertu même de la constance.

Mais la foi nous laisse tout le mérite de la fermeté, et ne veut pas même en avoir l'honneur devant les hommes : elle sacriûe à Dieu seul les sentiments de la nature, et ne veut pour témoin de son sacrifice que celui seul qui peut en être le rémunérateur; elle seule donne de la réalité à toutes les au-

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très vertus, parce qu'elle seule en bannit Torgueil qui les corrompt, ou qui n'en fait que des fantômes.

Ainsi, qu'on vante Félévation et la supériorité de vos lumières ; qu'une haute sagesse vous fasse regarder comme Tornement et le prodige de votre siècle : si cette gloire n'est qu'au dehors ; si la religion , qui seule élève le cœur , n'en est pas la première base; le premier échec de l'adversité renversera tout cet édlGce de philosophie et de fausse sagesse ; tous ces appuis de chair s'écrouleront sous votre main , ils deviendront inutiles à votre malheur, on cherchera vos grandes qualités dans votre découragement , et votre gloire ne sera plus qu'un poids ajouté à votre affliction , qui vous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux ^ mais la religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.

SECONDE PARTIE

Premier triomphe de Jésus-Christ : il triomphe de la malignité de l'envie, et de tous les opprobres qu'elle lui avait attitrés de la part de ses ennemis. Mais il triomphe encore du péché : il emmène captif ce premier auteur de la captivité de tous les hommes; il nous rétablit dans tous les droits glorieux dont nous étions déchus, et nous rend par la grâce la supériorité sur nos passions, que nous avions perdue avec Tinnocenoe.

Second avantage de la religion : elle nous élève au-dessus de nos passions , et c'est le plus haut degré de gloire ou l'homme puisse ici-bas atteindre. Oui, mes frères , en vain le monde insulte tous les jours à la piété par des dérisions insensées ; en vain, pour cacher la honte des passions, il fait presque à l'homme de bien une honte de la vertu ; en vain il la représente , aux grands surtout, comme une faiblesse et comme Fécueil de leur gloire ; en vain il autorise leurs passions par les grands exemples qui les ont précédés , et par l'histoire des souverains qui ont allié la licence des moeurs avec un règne glorieux et l'éclat des victoires et des conque-

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tes : leurs vices, venus jusqu^à nous, et rappelés d'âge en âge, formeront jusqu'à la fin le trait honteux qui efface Téclat de leurs grandes actions , et qui déshonore leur histoire.

Plus même ils sont élevés , plus le dérèglement des mœurs les dégrade; et leur ignominie, dit T Esprit de Dieu , croit à proportion de leur gloire ». Outre que leur rang , en les plaçant au-dessus de nos têtes, expose leurs vices comme leurs personnes aux yeux du public, quelle honte lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres , et que la force , Tautorité , la pudeur des lois se trouve confiée à ceux qui ne connaissent de loi que le mépris public de toute bienséance, et leur propre faiblesse ! Ils devaient régler les mœurs publiques , et ils les corrompent ; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu , et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer l'opprobre que leur laisse le désordre des mœurs et Femportement des passions ; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices : on loue les actions , et Ton méprise la personne ; c'est de tout temps qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros , et ses lauriers flétris par ses faiblesses : le monde , qui semble mépriser la vertu , n'estime et ne respecte pourtant qu'elle ; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants ; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges ; une poésie pompeuse les chante et les immortalise ; chaque Achille a son Homère; l'éloquence s'épuise pour leur donner du lustre : l'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité; l'admiration secrète et les louanges réelles et. sincères, on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.

Et en effet, le honneur ou la témérité ont pu faire des héros ; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes : il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même ; il est bien plus aisé de conquérir des pro-

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