‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 63 sur 145 · LA MORT DU FBGHEU · texte numérisé non relu

LA MORT DU FBGHEU

Je sais que nous parlons tous les jours de la brièveté et de Tinoertitude de la vie. La mort de nos prodies , de nos sujets , de nos amis , de nos maîtres , souvent soudaine , toujours inopinée, nous fournit mille réflexions sur la fragilité de tout ce qui passe. P^ous redisons sans cesse que le monde n'est rien ; que la vie est un songe ; et qu'il est bien insensé de tant s'agiter pour ce qui doit durer si peu. Mais ce n'est là qu'un langage, ce n'est pas un sentiment; ce sont des discours qu'on donne à l'usage, et c'est l'usage qui £sdt qu'en ménie temps on les oublie.

Or , mes frères , fadtes-vous ici-bas une destinée à votre gré , proiongez-y vos jours dans votre esprit au delà même de vos espérances; je veux vous laisser jouir de cette douce illusion. Mais enfin il faudra tenir la voie qu'ont tenue tous vos pères ; vous verrez enfin arriver ce jour auquel nul autre jour ne succédera plus ; et ce jour sera pour vous le jour de votre éternité : heureuse, si vous mourez dans le Sdigneàr; mallieureuse, si vous mourez dans votre péché. C'est Tune de ces deux destinées qui vous attend : û n'y aura que la droite ou la gauche, les boucs ou les brebis, dans la décision finale du sort de tous les hommes. Souffrez donc que je vous rappelle au lit de votre mort , et que je vous y expose le double spectacle de cette dernière heure, si terrible pour le pécheur , et si consolante pour le juste.

Je dis terrible pour le pécheur, lequel, endormi par de vaines espérances de conversion , arrive enfin à ce dernier moment , plein de désirs , vide de bonnes œuvres , ayant à peine connu Dieu , et ne pouvant lui offrir que ses crimes , et le chagrin de voir finir des jours qu'il avait crus éternels. Or, mes frères , je dis que rien n'est plus affreux que la situation de cet infortuné dans les derniers moments de sa vie ; et que, de quelque côté qu'il tourne son esprit, soit qu'il rappelle le passé , soit qu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux , soit enfin qu'il perce jusque dans cet avenir formidable auquel il touche; tous ces objets, les seuls alors qui puissent l'occuper et se présenter à lui , ne lui offrent plus rien que d'accablant ,

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de désespérant, et de capable de réveiller en lui les images les plus sombres et les plus funestes.

Car, mes frères, que peut offrir le passé à un pécheur qui, étendu dans le lit, de la mort, commence à ne plus compter sur la vie, et lit sur le visage de tous ceux qui l'environnent, la terrible nouvelle que tout est fini pour lui? Que voit-il dans cette longue suite de jours qu'il a passés sur la terre? Hélas i il voit des peines inutiles, des plaisirs qui n*ont duré qu'un instant, des crimes qui vont durer étemel-

Des peines inutiles : toute sa vie passée en un clin d'œil s'ofi&e à lui , et il n'y voit qu'une contrainte et une agitation éternelle et inutile. Il rappelle tout ce. qu'il a souffert pour un monde qui lui échappe; pour une fortune qui s'évanouit; pour une vaine réputation qui ne raccompagne pas devant Dieu ; pour des amis qu'il perd ; pour des maîtres qui vont l'oublier; pour un nom qui ne sera écrit que sur les cendres de son tombeau. Quel regret alors pour 6et infortuné , de voir qu'il a travaillé toute sa vie, et qu'il n'a rien fait pour lui ! Quel r^ret de s'être fait tant de violences , et de n'en être pas plus avancé pour le ciel ; de s'être toujours cru trop £ûble pour le service de Dieu, et d'avoir eu la force et la constance d'être le martyr de la vanité, et d'un monde qui va périr ! Ah ! c'est alors que le pécheur accablé , effrayé de son aveuglement et de sa méprise; ne trouvant plus qu'un grand vide dans une vie que le monde seul a toute occupée ; voyant qu'il n'a pas encore commencé à vivre après une longue suite d'années qu'il a vécu ; laissant peut-être les histoires remplies de ses actions , \&i monuments publics chargés des événements de sa vie, le monde plein dii bruit de son nom , et ne laissant rien qui mérite d'être écrit dans le livre de l'éternité , et qui puisse le suivre devant Dieu ; c'est alors qu'il commence, mais trop tard, à se tenir à lui-même un langage que nous avons souvent entendu : Je n'ai donc vécu que pour la vanité! que n'ai-je fait pour Dieu tout ee que j'ai fait pour mes maîtres! Hélas! fallait-il tant d'agitations

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et de peines pour se perdre? Que ne recevais-je du moins ' ma consolation en ce monde! j'aurais du moins joui du présent, de cet instant qui m'échappe, et je n'aurais pas tout perdu. Mais ma vie a toujours été pleine d'agitations , d'assujettissements, de fatigues, de contraintes; et tout cela pour me préparer un malheur éternel. Quelle folie d'avoir plus souffert pour me perdre, qu'il n'en eût fallu souffrir pour me sauver; et d'avoir regardé la vie des gens de bien comme une vie triste et insoutenable , puisqu'ils n'ont rien fait de si difficile pour Dieu , que je ne Taie fait au centuple pour le monde qui n'est rien , et de qui par conséquent je n'ai rien à espérer! Àmhulaoimus vias difficiles,,, erravimus a via veritatis ^.

Oui, mes frères, c'est dans ce dernier moment que toute votre vie s'offrira à vous sous des idées bien différentes de celles que vous en avez aujourd'hui. Vous comptez maintenanties services rendus à l'État ; les places que vous avez occupées ;Jes actions où vous vous êtes distingués; les plaies qui rendent encore témoignage à votre valeur; le nombre de vos campagnes ; les distinctions de vos commandements : tout cela Yous paraît réel. Les applaudissements publics qui l'accompagnent; les récompenses qui le suivent; la renommée quille publie ; les distinctions qui y sont attachées : tout cela ne vous rappelle vos jours passés que comme des jours pleins , occupés , marqués chacun par des actions mémorables , et par des événements dignes d'être conservés à la postérité. Vous vous distinguez même dans votre esprit de ces hommes oiseux de votre rang , qui ont toujours mené une vie obscure , lâche , inutile , et déshonoré leur nom par l'oisiveté et par des mœurs efféminées , qui les ont laissés dans la poussière. Mais au Ht de mort , mais dans ce dernier moment, où le monde s'enfuit et l'éternité approche, vos yeux s'ouvriront; la scène changera ; l'illusion qui vous grossit ses objets se dissipera ; vous verrez tout au naturel : et ce qui vous paraissait si grand , comme vous ne l'aviez fait que pour le monde,

» SAP., c. 5, V. 6,7.

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pour la gloire , pour la fortuçe, ne vous paraîtra plus rien : Aperiet oculos suos , dit Job, et nihU inveniet '. Vous ne trouverez plus rien de réel dans votre vie que ce que vous aurez fait pbur Dieu ; rien de louable que les œuvres de la foi et de la piété; rien de grand que ce qui sera digne de Tétemité : et un verre d'eau froide donné au nom de Jésus- Christ, et une seule larme répandue en sa présence, et \A plus légère violence soufferte pour lui; tout cela vous paraîtra plus précieux , plus estimable , que toutes ces merveilles que le monde admire , et qui périront avec le monde.

Ce n'est pas que le pécheur mourant ne trouve dans sa vie passée que des peines perdues : il y trouve encore le souvenir de ses plaisirs ; mais c'est ce souvenir même qui le consterne et qui l'accable. Des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant ! il voit qu'il a sacriGé son âme et son éternité à un moment fugitif de volupté et d'ivresse. Hélas ! la vie lui avait paru trop longue pour être tout entière consacrée à Dieu ; il n'osait prendre de trop bonne heure le parti de la vertu , de peur de n'en pouvoir soutenir l'ennui, les longueurs, et les suites ;J1 regardait les années qui étaient encore devant lui , comme un espace immense qu'il eût fallu traverser en portant la croix , en vivant séparé du monde, dans la pratique des œuvres chrétiennes : cette seule pensée avait toujours suspendu tous ses bons désirs, et il attendait, pour revenir à Dieu, le dernier âge, comme celui où la persévérance est plus sûre. Quelle surprise , dans cette dernière heure , de trouver que ce qui lui avait paru si long n'a duré qu'un moment; que son enfance et sa vieillesse se touchent de si près , qu'elles ne forment presque qu'un seul jour ; et que du sein de sa mère il n'a fait, pour ainsi dire, qu'un pas vers le tombeau ? Ce n'est pas encore ce qu'il trouve de plus amer dans le souvenir de ses plaisirs. Ils ont disparu comme un songe; mais lui, qui s'en était fait autrefois honneur, en est maintenant couvert de honte et de confusion : tant d'emportements honteux , tant de faiblesse et d'abandonnement! Lui qui s'était piqué de raison, d'éléva-

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