JOB, C. 27. V
170 tk MOBT DO PBCHEUB,
tion , de fierté devant les homines, 6 mon Di«u , il se retrouve alors le plus faible , le plus méprisable de tous les péebeurs ! Une vie sage peut-être en apparence , et cependant toute dans Tinfamie des sens et la puérilité des passions! une vie glorieuse peut-être devant les hommes , et cependant aux yeux de Dieu la plus honteuse , la plus digne de mépris et d'opprobre! une vie que le succès avait peut-être toujours accompagnée, et cependant en secret la plus insensée^ la plus frivole , la plus vide de réflexions et de sagesse! Enfin , des plaisirs qui ont été même la source de tous ses chagrins; qui ont empoisonné toute la douceur de sa vie ; qui ont changé ses plus beaux jours en des jours de fureur et de tristesse ; des plaisirs qu*il a toujours fallu acheter bien cher, et dont il n*a presque jamais senti que le désagrément et Tamertume : voilà à quoi se réduit cette vaine félicité. Ce sont ses passions qui Tout fait vivre malheureux ; et il n*y a eu de tranquillité dans toute sa vie que les moments où son cœur en a été libre. Les jours de mes plaisirs se sont enfuis , se dit alors à lui-même le pécheur, mais dans des dispositions bien différentes de celles de Job; ces jours, qui ont fait tous les malheurs de ma vie , qui ont troublé mon repos , et changé même pour moi le calme de la nuit en des pensées noires et inquiètes : dies met transierunt , cogitationes meœ dissipatse sunt, torqtientes cor meum ' ; et cependant , grand Dieu, vous punirez encore les chagrins et les inquiétudes de ma vie infortunée! vous écrivez contre moi dans le livre de votre colère toutes les amertumes de mes passions ; et vous4)réparez à des plaisirs qui ont toujours fait tous mes malheurs , un malheur sans fin et sans mesure ! Scribis contra me amaritudines, et eonsumere me vis peceatis adolescenfim mex*.
Et voilà ce que le pécheur mourant trouve encore dans le souvenir du passé : des crimes qui dureront éternellement , les faiblesses de Tenfanee , les dissolutions de la jeunesse , les passions et les scandales d'un âge plus avancé; que sais-je?
* JOB , c. f7, Y. H. — > Ibid. c. 13, V. 26.
peut-être encore les dérèglements honteux d'une vieillesse licencieuse. Ah ! mes frères, durant la santé nous ne voyons de notre conscience que la surface : nous ne rappelons de notre vie qu'un souvenir vague et confus : nous ne voyons de nos passions que celle qui actuellement nous captive : une habitude d'une vie entière ne nous parait qu'un crime seul. Mais au lit de la mort, les ténèbres répandues sur la conscience du pécheur se dissipent. Plus il approfondit son cœur, plus de nouvelles souillures se manifestent : plus il creuse dans cet abîme , plus s'offrent à lui de nouveaux monstres. Il se perd dans ce chaos; il ne sait par où s'y prendre, pour commencer àl'éciaircir; il lui faudrait une vie entière, hélas I et le temps passe; et à peine reste-t-il quelques moments ; et il faut précipiter une confession à laquelle le plus grand loisir pourrait à peine sufQre , et qui ne doit précéder que d'un moment le jugement redoutable de la justice de Dieu. Hélas ! on se plaint souvent durant la vie qu'on a la mémoire infidèle , qu'on oublie tout; il faut qu'un confesseur supplée à notre inattention, et nous aide à nous juger et à nous connaitre nousmêmes. Mais, dans ce dernier moment, le pécheur mourant n'aura pas besoin de ce secours ; la justice de Dieu, qui l'avait livré durant la santé à toute la protbndeur de ses ténèbres , l'éclairera alors dans sa colère. Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre dans son souvenir quelque nouveau crime : des domestiques qu'il a scandalisés ; des enfants qu'il a négligés; une épouse qu'il a eontristée par des pas* sions étrangères ; des ministres de l'Église qu'il a méprisés; les images criminelles de ses passions encore peintes sur ses murs; les biens dont il a abusé; le luxe qui l'entoure, dont les pauvres et ses créanciers ont souffert; l'orgueil dé ses édifices , que le bien de la veuve et de l'orphelin , que la misère publique a peut-être élevés; tout enfin, le ciel et la terre, dit Job, s'élèvent contre lui, et lui rappellent l'histoire aftreuse de ses passions et de ses crimes : Revelabunt cœll iniquitatem ejus, et terra consurget adoersus eum^.
> Job, c. 20, V. 27.
172 LA. MOAT DU PBGHEUJft,
Voilà comme le souvenir du passé forme une des plus terribles situations du pécheur mourant, parce qu'il n'y trouve que des peines perdues , des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant , et des crimes qui vont durer éternellement.
Mais tout ce qui se passe à ses yeux n'est pas moins triste pour cet infortuné : ses surprises , ses séparations , ses changements.
Ses surprises. Il s'était toujours flatté que le jour du Seigneur ne le surprendrait point. Tout ce qu'on disait là-dessus dans la chaire chrétienne ne l'avait pas empêché de se promettre qu'il mettrait ordre à sa conscience avant ce dernier moment : et cependant l'y voilà arrivé , encore chargé de tous ses crimes, sans préparation, sans avoir fait aucune démarche pour apaiser son Dieu ; l'y voilà arrivé : il n'y a pas encore pensé , et il va être jugé.
Ses surprises. Dieu le frappe au plus fort de ses passions , dans le temps que la pensée de la mort était plus éloignée de son esprit; qu'il était parvenu à certaines places, qu'il avait jusque-là vivement désirées ; et que , semblable à l'insensé de l'Ëvaugile , il exhortait son âme à se reposer, et à jouir en paix du fruit de ses travaux. C'est dans ce moment que la justice de Dieu le surprend , et qu'il voit d'un clin d'œil sa vie et toutes ses espérances éteintes.
Ses surprises. Il va mourir; et Dieu permet que personne n'ose lui dire qu'il ne doit plus compter sur la vie. Ses proches le flattent, ses amis le laissent s'abuser; on le pleure déjà en secret comme mort, et on lui montre encore des espérances de vie; on le trompe, afin qu'il se trompe luimême. Il faut que les Écritures s'accomplissent, que le pécheur soit surpris dans ce dernier moment : vous l'avez prédit , ô mon Dieu , et vous êtes véritable dans vos paroles.
Ses surprises. Abandonné de tous les secours de l'art, livré tout seul à ses maux et à ses douleurs , il ne peut se persuader encore qu'il va mourir ; il se flatte, il espère encore i^ la justice de Dieu ne lui laisse, ce semble, encore un reste de raison, qu'aûn qu'il l'emploie à se séduire. A voir ses ter-
ET LA MOBT DU i USTE, 17*
reurs, sou étonuemeut, ses inquiétudes, ou voit bien qu'il lie couipreud pas encore qu'on meure : il se tourmente , il s'agite , comme s'il pouvait se dérober à la mort ; et ses agitations ne sont qu'un regret de perdre la vie , et non pas une douleur de l'avoir mal passée. Il faut que le pécheur aveugle le soit jusqu'à la tin , et que sa luort ressemble à sa vie.
EnGn ses surprises. Il voit alors que le monde Ta toujours trompé; qu'il l'a toujours mené d'illusion en illusion, et il'espérance en espérance ; que les choses ne sont jamais arrivées comme il se les était promises , et qu'il a toujours été la dupe de ses propres erreurs. Il ne comprend pas que sa méprise ait pu être si constante ; qu'il ait pu s'obstiner, durant tant d'années , à se sacrifier pour un monde , pour des maîtres qui ne l'ont jamais payé que de vaines promesses, et que toute sa vie n'ait été qu'une indifférence du monde pour lui, et une ivresse de lui pour le monde. Mais ce qui l'accable , c'est que la méprise n'a plus de ressource ; c'est qu'on ne meurt qu'une fois; et qu'après avoir mal fourni sa carrière on ne revient plus sur ses pas pour reprendre d'autres routes. Vous êtes juste , ô mon Dieu , et vous voulez que le pécheur prononce d'avance contre lui-même, afin que vous le jugiez par sa propre bouche.
Les surprises du pécheur mourant sont donc alors accablantes; mais les séparations qui se font dans ce dernier moment ne le sont pas moins pour lui. Plus il tenait au monde^ à la vie, à toutes les créatures, plus il souffre quand il faut s'en séparer : autant de liens qu'il faut rompre, autant de plaies qui le déchirent : autant de séparations , autant de nouvelles morts pour lui.
Séparation de ses biens qu'il avait accumulés avec des soins si longs et si pénibles , par des voies peut-être si douteuses pour le salut ; qu'il s'était obstiné de conserver, malgré les reproches de sa conscience ; qu'il avait refusés durement à la nécessité de ses frères. Ils lui échappent cependant; ce tas de boue fond à ses yeux : il n'en emporte avec lui que
lÛ.
174 LA MOBT DU PBCHEUB,
Fainour, que le regret de les perdre, que le crime de les avoir acquis.
Séparation de la magnificence qui renvironne; de Foi^eil de ses édifices, où il croyait s*étre bâti un asile contre la mort ; du luxe e^ de la vanité de ses ameublements , dont il ne lui restera que le drap lugubre qui va Tenvclopper dans le tombeau; de cet air d'opulence au milieu duquel il avait toujours vécu. Tout s'enfuit, tout l'abandonne : il commence à se re-» garder comme étranger au milieu de ses palais , où il aurait toujours dû se regarder de même ; comme un inconnu qui n'y possède plus rien ; comme un infortuné qu'on va dépouiller de tout à ses yeux , et qu'on ne laisse jouir encore quelque temps de la vue de ses dépouilles, que pour augmenter ses regrets et son supplice.
Séparation de ses charges , de ses honneurs , qu'il va laisser peut-être à un concurrent; où il était parvenu à travers tant de périls , de peines , de bassesses , et dont il avait joui avec tant d'insolence. Il est déjà dans le lit de la mort, dépouillé de toutes les marques de ses dignités, et ne conservant de cous ses titres que celui de pécheur, qu*il se donne alors ea vain et trop tard. Hélas ! il se contenterait en ce dernier moment de la plus vile des conditions; il accepterait comme une grâce l'état le plus obscur et le plus rampant ^ si l'ou voulait prolonger ses jours ; 11 envie la destinée de ses esclaves qu'il laisse sur la terre : il marche à grands pas vers la mort, et il tourne encore tes yeux avec regret du côté de la vie.
Séparation de son corps , pour lequel il avait toujours vécu, avec lequel il avait contracté des liaisons si vives, si étroites, en favorisant toutes ses passions ! Il sent que cette maison de boue s'écroule ; il se sent mourir peu à peu à chacun de ses sens : il ne tient plus à la vie que par un cadavre qui s'éteint par les douleurs cruelles que ses maux lui font sentir , par Tamour excessif qui l'y attache , et qui devient plus vif à mesure qu'il est plus près de s'en séparer.
Séparation de ses proches , de ses amis , qu'il voit autour de
ET hk MOBT DU JUSTE. 17&
son lit , et dont les pleurs et la tristesse achèvent de lui serrer le cœur , et de lui faire sentir plus cruellement la douleur de les perdre !
Séparation du monde, où il occupait tant de places; où il s'était établi , agrandi, étendu , comme si c'avait dû être le lien de sa demeure étemelle ; du monde sans lequel il n'avait jamais pu vivre; dont il avait toujours été un des prin> cipaux acteurs ; aux événements duquel il avait eu tant de part ; où il avait paru avec tant d'agréments et tant de ta* lents pour lui plaire. Son corps en va sortir , mais son cœur , ;nais toutes ses affections y demeurent encore; le monde meurt pour lui , mais lui-même , en mourant , ne meurt pas encore au monde.
Enfin , séparation de toutes les créatures. Tout est anéanti autour de lui : il tend les mains à tous les objets qui l'environnent, comme pour s'y prendre encore ; et il ne saisit que des fantômes , qu'une fumée qui se dissipe , et qui ne laisse rien de réel dans ses mains : et nihil invenemnt omîtes viri iiivitiarum in manibus suis^,
Cest alors que Dieu est grand aux yeux lu pé cbeur mourant. Cest dans ce moment terrible , que le monde entier fondant, disparaissant à ses yeux , il ne voit plus que Dieu seul qui demeure, qui remplit tout , qui seul ne passe et ne change point. Il se plaignait autrefois, d'un ton d'ironie et d'impiété , qu'il était bien difficile de sentir quelque chose de vif pour un Dieu qu'on ne voyait point ; et de ne pas aimer des créatures qu'on voyait, et qui occupaient tous nos sens. Ah ! dans ce dénier momejit , il ne verra plus que Dieu seul ; l'invisible sera visible pour lui ; ses sens déjà éteints se refuseront à toutes les choses sensible$ ; tout s'évanouira autour de lui ; et Dieu prendra la place de tous ces prestiges qui l'avaient abusé pendant sa vie.
Ainsi tout change pour cet infortuné; et ces changements font , avec ses surprises et ses séparations y la dernière amertume du spectacle de sa mort.
176 L\ MOHT DU PECHEUB,
Changement dans son crédit et dans son autorité. Dès qu'on n'espère plus rien de sa vie , le monde commence à ne plus compter sur lui : ses amis prétendus se retirant,; ses créatures se cherchent déjà ailleurs d'autres protecteurs et d'autres maîtres ; ses esclaves même sont occupés à s'assurer après sa mort une fortune qui leur convienne : à peine en reste -t-ii auprès de lui pour recueillir ses derniers soupirs. Tout l'abandonne , tout se retire ; il ne voit plus autour de lui ce nombre empressé d'adulateurs : c'est peut-être un successeur qu'on lui désigne déjà, chez qui tout se rend eu foule, tandis que lui, dit Job, seul dans le lit de sa douleur, n'est plus environné que des horreurs de la mort , entre déjà dans cette solitude a£freuse que le tombeau lui prépare, et fait des réflexions amères sur l'inconstance du monde , et sur le peu de fond qu'il y a à faire sur les Hommes : affligeiur relictus in tabernaculosuo'.
Changement dans l'estime publique , dont il avait été si flatté , si enivré. Hélas ! le monde, qui l'avait tant loué , l'a déjà oublié. Le changement que sa mort va faire sur la scène , réveillera encore durant quelques jours les discours publics ; mais , ce court intervalle passé , il va retomber dans le néant et dans l'oubli ; à peine se souviendra-t-on qu'il a vécu ; on ne sera peut-être occupé que des merveilles d'un succesiieur , qu'à l'élever sur les débris de sa réputation et de sa mémoire. Il voit déjà cet oubli : qu'il n'a qu'à mourir; que le vide sera bientôt rempli; qu'il ne restera pas même de vestiges de lui dans le monde; et que les gens de bien tout seuls, qui l'avaient vu environné de tant de gloire , se diront à eux-mêmes : Où est-ii maintenant? que sont devenus ces applaudissements que lui attirait sa puissance? Voilà à quoi conduit le monde, et ce qu'on gagne en le servant : et quieum viderant, dicent : Ubi est*}
Changement dans son corps. Cette chair qu'il avait tant flattée, idolâtrée; cette vaine beauté qui lui avait attiré tant de regards , et corrompu tant de cœurs , n'est déjà plus qu'un
' Job., c. 20, V. 26. — > Uiid., c. 20, v. 7.
spectacle d'horreur, dont on peut à peine soutenir la vue : ce n*est plus qu'un cadavre dont on craint déjà l'approche. Cette infortunée créature , qui avait allumé tant de passions injustes , hélas ! ses amis , ses proches-, ses esclaves même la fuient , s'écartent , se retirent , n'osent approcher qu'avec précaution, ne lui rendent plus que des ofûces de bienséance et de contrainte; elle-même ne se souffre plus qu'avec peine , et ne se regarde qu'avec horreur. Moi qui attirais autrefois tous les regards , se dit-elle avec Job , mes esclaves que j*appelle refusent maintenant de m'approcher ; et mon souffle même est devenu une infection, et un souffle de mort pour mes enfants et pour mes proches : servum meum vocavi , et non respondit.,.. Halitum meum exhorruit uxor mea, et orabam filios uterimei*.
Enfin, changement dans tout ce qui l'environne. Ses yeux cherchent à se reposer quelque part, et ils ne retrouvent partout que les images lugubres de la moi;it. Mais ce n'est rien encore pour ce pécheur mourant , que le souvenir du passé et le spectacle du présent ; il ne serait pas si malheureux , s'il pouvait borner là toutes ses peines ; c'est la pensée de l'avenir qui le jette dans un saisissement d'horreur et de désespoir : cet avenir, cette région de ténèbres où il va entrer seul, accompagné de sa seule conscience : cet avenir, cette terre inconnue d'où nul mortel n'est revenu , où il ne sait ni ce qu'il trouvera , ni ce qu'on lui prépare : cet avenir, cet abîme immense, où son esprit se perd et se confond, et où il va s'ensevelir incertain de sa destinée : cet avenir, ce tombeau , ise séjour d'horreur, où il va prendre sa place avec les cendres et les cadavres de ses ancêtres : cet avenir , cette éternité étonnante , dont il ne peut soutenir le premier coup d'œil : cet avenir enfin, ce jugement redoutable où il va paraître devant la colère de Dieu , et rendre compte d'une vie dont tous les moments presque ont été des crimes. Ah ! tandis qu'il ne voyait cet avenir terrible que de loin, il se faisait une gloire affreuse de ne pas le craindre ; il demandait sans cesse d'un ton de blasi- * Job, c. 19, V. 16, 17.
t78 LA MOBT DU PBCH£U£«
pbèqie et de dérision : Qui en est revenu? Il se moquait des frayeurs vulgaires, et se piquait là-dessus de fermeté et de bravoure. Mais dès qu'il est frappé de la main de Dieu; 'dès que la mort se fait voir de près, que les portes de Téteroité s'ouvrent à lui, et qu'il touche enfin à cet avenir terriWe contre lequel il avait paru si rassuré : ah ! il devient alors , ou faible , tremblant , éploré, levant au ciel des mains suppliantes ; ou sombre, taciturne, agité, roulant au dedans de lui des peu* sées affreuses , et n'attendant pas plus de ressources du câté de Dieu de la faiblesse de ses lamentations et de ses larmes, que de ses fureurs et de son désespoir.
Oui , mes frères , cet infortuné qui s^était toujours endormi dans ses désordres; toujours flatté qu'il ne fallait qu'un bon moment , qu'un sentiment de componction à la mort pour apaiser la colère de Dieu, désespère alors de sa clémence, b^n vain on lui parle de ses miséricordes éternelles; il comprend à quel point il en est indigne; en vain le ministre de l'Église tâche de rassurer ses frayeurs, en lui ouvrant le sein de la clémence divine ; ces promesses le touchent peu , parce qu'il sent bien que la charité de l'Église, qui ne désespère iamais du salut de ses enfants , ne change pourtant rien aux arrêts formidables de la justice de Dieu; en vain on lui promet le pardon de ses crimes : une voix secrète et terrible lui dit au fond du cœur qu'il n'y a point d^ salut pour l'impie, et qu'il ne faut pas compter sur des espérances qu'on donne à ses malheurs plutôt qu'à la vérité ; en vain on l'exhorte de recourir aux derniers remèdes que la religion offre aux mourants : il les regarde comme ces remèdes désespérés, qu'on hasarde lorsqu'il n'y a plus d'espérance , et qu'on donne plus pour la consolation des vivants que pour l'utilité de celui qui meurt. On appelle des serviteurs de Jésus-Christ pour le soutenir dans cette dernière heure ; et tout ce qu'il peut faire , c'est d'envier en secret leur destituée , et détester le malheur de la sienne. On lui met dans la bouche les paroles des livres saints , et les sentiments d'un roi pénitent ; et il sent bien que son coeur désavoue ces expressions divines, et (jue des paroles
qu'une charité ardente et une componction parfaite a formées, ne conviennent pas à un pécheur surpris comme lui dans ses désordres. On assemble autour de son lit ses amis et ses proches, pour recueillir ses derniers soupirs ; et il en détourne les yeux,j)arce qu*il retrouve encore au milieu d'eux le souvenir de ses crimes. Le ministre de TÉglise lui présente un Dieu mourant; et cet objet si consolant, et si capable d'exciter sa confiance, lui reproche tout bas ses ingratitudes et Tabus perpétuel de sesgràces. Cependant la mort approche; le prêtre tâche de soutenir par les prières des mourants ce reste de vie qui Fanime encore : « Partez , âme chrétienne , » lui dit-il , Proficiscere, anima christiana. Il ne lui dit pas : Prince, grand du monde, partez. Durant sa vie, les monuments publics pouvaient à peine suffire au nombre et à Torgueil de ses titres : dans ce dernier moment on ne lui donne que le titre tout seul qu'il avait reçu dans le baptême , le seul dont il ne faisait aucun cas, et le seul qui lui doit demeurer éternellement. Proficiscere, anima christiana : « Partez, âme chrétienne. » Hélas ! elle avait vécu comme si le corps eût été tout son être; elle avait même tâché de se persuader que son âme n'était rien ; que l'homme n'était qu'un ouvrage de chair et de sang, et que tout mourait avec nous : et on vient lui déclarer que c'est son corps , qui n'était rien qu'un peu de boue , qui va se dissoudre ; et que tout son être immortel , c'est cette âme , cette image de la Divinité , cette intelligence seule capable de l'aimer et de la connaître, qui va se détacher de sa maison terrestre, et paraître devant le tribunal redoutable. « Partez , âme chrétienne : » vous aviez regardé la terre comme votre patrie , et ce n'était qu'un lieu de pèlerinage dont il faut partir ; l'Église croyait vous annoncer une nouvelle de joie, la fin de votre exil, le terme de vos misères, en vous annonçant la dissolution du corps terrestre : hélas ! et elle ne vous annonce qu'une nouvelle lugubre et effroyable, et le commencement de vos malheurs et de vos peines. « Partez « donc, âme chrétienne : » Proficiscere, anima christiana ,
180 LA MOBT DU PÉCHBUB ,
âme marquée du sceau du salut, que vous avez effacé; irachetée du sang de Jésus-Christ, que vous" avez foulé aux pieds; lavée par la grâce delà régénération, que vous ^ez mille fois souillée; éclairée des lumières de la. foi , que vous avez toujours rejetées ; comblée de toutes les miséricordes du ciel, que vous avez toujours indignement profanées : « Par- . « tez, âme chrétienne; » allez porter devant Jésus-Christ ce titre auguste , qui devait être le signe magnifique de votre salut , et qui va devenir le plus grand de vos crimes : Profiviscère y anima ckristiana.
Alors le pécheur mourant , ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui Taccablent ; dans tout ce qui se passe à ses yeux, que des images qui Taffligent; dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui Tépou vantent; ne sachant plus à qui avoir recours , ni aux créatures qui lui échappent, ni au monde qui s'évanouit, ni aux hommes qui ne sauraient le délivrer de la mort, ni au Dieu juste qu'il regarde comme un ennemi déclaré, dont il ne doit plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs , il se tourmente , il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche, qui exprime les fureurs de son âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots qu'on n'entend qu'à demi , et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment ; il entre dans des saisissements , où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout ou l'âme qui sent l'approche de son juge ; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ses soupirs , ou le désespoir de quitter la vie. Enfin , au milieu de ces tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure , sa bouche livide s'entr'ouvre d'elle-même ^ tout son corps frémit ; et, par ce dernier effort , son âme in-
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fortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue , tombe entre les mains de Dieu , et se trouve seule au pied du tri* bunal redoutable'.
Mes frères , ainsi meurent ceux qui ont oublié Dieu pendant leur vie ; ainsi mourrez-vous vous-mêmes , si vps crimes vous accompagnent jusqu'à ce dernier moment. Tout c];ian' géra à vos yeux, et vous ne changerez pas vouS'>mémes. Vous mourrez , et vous mourrez pécheurs, comme vous avez vécu, et votre mort sera semblable à votre vie. Prévenez ce malheur : vivez de la vie des justes , et votre mort, semblable à la leur , ne sera accompagnée que de joie , de douceur, et de consolation : c'est ce que nous allons voir dans ki suite de ce discours.
SECONDE PARTIE
Je sais que la mort a toujours quelque chose de terrible pour les âmes même les plus justes. Les jugements de Dieu , ùoutelles craignent toujours les secrets impénétrables ; les ténèbres de leur propre conscience , où elles se figurent toujours des souillures cachées et connues de Dieu seul ; la vivacité de leur foi et de leur amour, qui grossit toujours à leurs yeux leurs fautes les plus légères ; enfin , la dissolution toute seule du corps terrestre , et Thorreur naturelle du tombeau ; tout cela laisse toujours à la mort je ne sais quoi d'affreux pour la nature , qui fait que les plus justes même , comme dit saint Paul, voudraient, à la vérité, être revêtus de l'immortalité qui leur est promise, mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.
Il n'est pas moins vrai cependant que la grâce surmonte en eux cette horreur de la mort qui leur vient de la nature; et
« La Harpe signale cette viguenr d'expression, qui ne nuit en rien au mérite de réiégance. A cette énergique et effrayante peinture il oppose un morceau d'un genre tout différent, pour montrer que Massillon sait employer les teintes douces aussi bien que les couleurs fortes, c'est le passage suivant du Petit Carême (4" dimanche) :
(( Quel usage plus doux et plus flatteur, etc. i
182 LA MOBT DU PÉGHBUB,
que dans ce moment , soit qu'ils rappellent le passé, dit saint Hernard , soit qu'ils considèrent ce qui se passe à leurs yeux , soit qu'ils se tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans Je souvenir du passé la fin de leurs peines , requies de labore; dans tout ce qui se passe à leurs yeux, une nouveauté qui les remplit d'une joie sainte, gaudium de novitate; dans la pensée de l'avenir, l'assurance de l'éternité qui les transporte, securitas de xternîtate : de sorte que les mêmes situations qui forment le désespoir du pécheur mourant, deviennent alors une source abondante de consolations pour l'âme fidèle.
Je dis , soit qu'ils rappellent le passé. Et ici , mes frères , représentez-vous au lit de la mort une âme fidèle , qui depuis longtemps se préparait à ce dernier moment, amassait par la pratique des œuvres chrétiennes un trésor de justice pour ne pas aller paraître vide devant son juge, et vivait de la foi, pour mourir dans la paix et dans la consolation de l'espérance : représentez-vous celte âme arrivée enfin à cette dernière heure , qu'elle n'avait jamais perdue de vue , et à laquelle elle avait toujours rapporté toutes le peines , toutes les privations, toutes les violences, tous les événements de sa vie mortelle. Je dis que rien n'est plus consolant pour elle que le souvenir du passé , de ses souffrances , de ses macérations , de ses renoncements, de toutes les situations qu'elle a éprouvées : requies de labore.
Oui , mes frères , il vous paraît affreux maintenant de souffrir pour Dieu. Les plus légères violences que la religion exige , v^us paraissent accablantes : un jeûne seul vous abat et vous lebute; la seule approche des jours de pénitence vous jette danji l'ennui et dans la tristesse ; vous regardez comme malheureux ceux qui portent le joug de Jésus-Christ , et qui reiaonoent au monde et à tous ses plaisirs pour lui plaire. Mais au lit de mort , la pensée la plus consolante pour une âme fidèle , c'est le souvenir des violences qu'elle s'est faites pour sou Dieu. RUe comprend alors tout le mérite de la pénitence, etcombien les homm'es sont insensés de disputer à Dieu un
* ET LA mout du JDSTE. 18»
instant de contrainte , qui doit être payé d'une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console, c'est qu'elle n'a sacrifié que des plaisirs d'un instant , et dont il ne lui resterait alors que la confusion et la honte ; c'est que tout ce qu'elle aurait souffert pour le monde serait perdu pour elle dans ce dernier moment : au lieu que tout ce qu'elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût mortifié, une vivacité réprimée , une vaine satisfaction sacrifiée , tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même. Ce qui la console, c'est que de toutes les joies et les voluptés humaines , hélas ! il n'en reste pas plus , au lit de la mort , au pécheur qui les a toujours goûtées , qu'au juste qui s'en est toujours abstenu; que les plaisirs sont également passés pour tous les deux; mais que l'un portera éternellement le crime de s'y être livré , et l'autre la gloire d'avoir su les vaincre.
Voilà ce qu'offre le passé à l'âme fidèle au lit de la mort : des violences , des afflictions qui ont peu duré , et qui vont être éternellement consolées ; le temps des dangers et des tentations passé ; les attaques que le monde livrait à sa foi enfin terminées ; les périls où son innocence avait couru tant de risques enfin disparus ; les occasions où sa vertu avait été si près du naufrage , enfin pour toujours éloignées ; les combats étemels qu'elle avait eus à soutenir dU'CÔté de ses passions finis enfin; les obstacles que la chair et le sang avaient toujours mis à sa piété , enfin anéantis : requies de labore. Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler le souvenir des orages et de la tempête ! Quand on est sorti vainqueur de la course , qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas, et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux , les obstacles , les difficultés qui les ont rendus célèbres! requies de labore. Il me semble que le juste est alors comme un autre Moïse mourant sur la montagne sainte , où le Seigneur lui avait marqué son tombeau : ascende in montem et morere ' ; lequel , avant d'expirer, tournant la tête du haut de ce lieu sacré , et jetant les yeux sur cette étendue de
» DEUT. c. 32, V. 49.
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terres , de peuples , de royaumes, qu'il vient de parcourir et qu'il laisse derrière iui , y retrouve les périls innombrables auxquels il est échappé; les combats de tant de nations vaincues; les fatigues du désert; les embûches de Madian; lés murmures et les calomnies de ses frères ; les rocher^ brisés ; les difficultés des chemins surmontées; les dangers de FÉgypte évités; les eaux de la mer Rouge franchies; la faim, la soif, la lassitude combattues; et touchant enfin antenne heureux de tant de travaux , et saluant enfin de loin cette patrie promise à ses pères , il chante un cantique d'actions de grâce , meurt transporté , et par le souvenir de tant de dangers évités , et par la vue du lieu du repos que le Seigneur lui montre de loin ; et regarde la montagne sainte où il va expirer, comme la récompense de ses travaux , et le terme heureux, de sa course: requks de tabore.
Ce n^est pas que le souvenir do passé, en rappelant au juste mourant les combats et les périls de sa vie passée , ne lui rappelle aussi ses inGdélités et ses chutes : mais ce sont des chutes expiées parles gémissements de la pénitence; des chutes heureuses par le renouvellement de ferveur et de fidélité dont elles ont été toujours suivies ; des chutes qui lui rappelleni les miséricordes de Dieu sur son âme, lequel a fait servir ses crimes à sa pénitence, ses passions à sa conversion, et ses chutes à son salut. Ah! la douleur de ses fautes , dans ce dernier moment, n'est plus pour elle qu'une douleur de consolation et de tendresse : les larmes que ce souvenir lui arraclte encore , ne sont plus que des larmes de joie et de recx)nnai&sance. Les anciennes miséricordes de Dieu sur elle la remplissent de confiance, et lui en font espérer de nouvelles; toute la conduite passée de Dieu à son égard la rassure , et semble lui répondre de l'avenir. £lle ne se le représente plu<s alors , comme dans les jours de son deuil et de sa pénitence» sous ridée d'un juge terrible,*qu'elle avait outragé, et qu'il fallait apaiser; mais comme un père de miséricorde, et un Dieu de toute co&solation j qui va la recevoir dans son sein ^ et l'y délasser de toutes ses peines.
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Levez-vous , âme fidèle , lui dit alors en secret son Seigneur et son Dieu : elevare, consurge, Jérusalem '. Vous qui avez bu toute ramertume de mon calice , oubliez enfin vos larmes et vos peines passées : qux bibisti calicem usque adjundum ». Le temps des pleurs et des souffrances est enfin passé pour vous : non adjicies ut bibas illum ultra ^. Dépouillez-vous donc, fille de Jérusalem , de ce vêtement de deuil et de tristesse dont vous avez été jusqu'ici environnée; laissez là les tristes dépouilles de votre mortalité , revétez-vous de vos habits de gloire et de magnificence ; entrez dans la joie de votre Seigneur, cité sainte, dans laquelle j'ai pour toiflours choisi ma demeure : indu ère vestimentis glorigs tu«, Jérusalem, civitas êanctl <. Brisez enfin les liens de votre captivité ; sortez du milieu de Babylone, où vous gémissiez depuis si longtemps des rigueurs et de la durée de votre exil : soli^ vincula colH tut, captiva filia Sion ^. Les in circoncis n'iiabiteront plus au milieu de vous ; les scandales des pécheurs n*afHigeront plus votre foi : il est temps enfin que je reprenne ce qui m'appartient; que je rentre dans mon héritage ; que je vous retire du milieu d'un monde auquel vous n'apparteniez pas, et qui n'était pas digne de vous; et que je vous réunisse à l'Église du ciel dont vous étiez une portion pure et immortelle : non adjiciet ultra ut pertranseatper te inclrcumcisus et immundus ^,
Première consolation de Tâme juste au lit de la mort, le souvenir du passé : requies de labore. Mais tout ce qui se passe à ses yeux; le monde, qui s'enfuit; toutes les créatures, qui disparaissent; tout ce fantôme de vanité, qui s'évanouit ; ce changement, cette nouveauté est encore pour elle une source de mille nouvelles consolations : gaudium de novitate.
En effet , nous venons de voir que ce qui fait le désespoir du pécheur mourant, lorsqu'il considère tout ce qui se passe à ses yeux, sont ses surprises, ses séparations, ses change-
' la., c. 51,. V. 17. — 2 ibid. -- 3Ibid., c. Si, v. 22.— < U)id. c. 52 v. *. — •• Ibid., c. 52, V 2. — « Ibid., c. 52, v. f.
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ments ; et voila précisément toute la consolation de Fâme Gdèle dans ce dernier moment. Bien ne la surprend; elle ne se sépare de rien; rien ne change à ses yeux.
Rien ne la surprend. Ah ! le jour du Seigneur ne la surprend point : elle Tattendait ; elle le désirait. La pensée de cette dernière heure entrait dans toutes ses actions , était de tous ses projets ; réglait tous ses désirs «.animait toute la conduite de sa vie. Chaque heure , chaque oioment lui avait paru celui où le juste juge allait lui demander ce compte terrible où les justices elles-mêmes seront jugées. C'est ainsi qu'elle avait vécu, préparant sans cesse son âme à cette dernière heure : c'est ainsi qu'elle meurt tranquille, consolée, sans surprise, sans frayeur, dans la paix de son Seigneur; ne voyant pas alors la mort de plus près qu'elle l'avait toujours vue; ne mourant pas plus alors à elle-même qu'elle y mourait chaque jour ; et ne trouvant rien de différent entre le jour de sa mort et les jours ordinaires de sa vie moitelle.
D'ailleurs , ce qui fait la surprise et le désespoir du pécheur au lit de la mort, c'est de voir qu^ le monde, en qui il avait mis toute sa confiance , n'est rien , n'est qu'un songe qui s'évanouit et qui lui échappe. Mais l'âme fidèle en ce dernier moment, ah! elle voit le monde des mêmes yeux qu'elle l'avait toujours vu ; comme une figure qui passe , comme une fumée qui ne trompe que de loin , et qui de près n'a rien de réel et de solide. Elle sent alors une joie sainte, d'avoir toujours jugé du monde comme il en fallait juger ; de n'avoir pas pris le change; de ne s^étre pas attachée à ce qui devait lui échapper en un instant; et de n'avoir mis sa confiance qu'en Dieu seul , qui demeure toujours pour récompenser éternellement ceux qui espèrent en lui. Qu'il est doux alors pour une âme fidèle, de pouvoir se dire à elle-même : J'ai choisi le meilleur parti ; j'avais bien raison de ne m'attacher qu'à Dieu seul , puisqu'il ne devait me rester que lui seul ! On regardait mon choix comme une folie , le monde s'en moquait , et on trouvait bizarre et singulier de ne pas se conformer à lui ; mais enfin ce dernier moment répond à tout. C'est la mort qui décide de
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quel coté sont les sages ou les insensés , et lequel des deux avait raison, ou le mondain , ou le fidèle.
Ainsi voit le monde et toute sa gloire, une âme juste au lit de la mort. Aussi , lorsque les ministres de TÉglise viennent Tentretenir des discours de Dieu, et du néant de toutes les choses humaines, ces vérités saintes, si nouvelles pour le pécheur en ce dernier moment, sont pour elle des objets familiers, des lumières accoutumées qu'elle n'avait jamais perdues de vue. Ces vérités consolantes font alors sa plus douce occupation : elle les médite ; elle les goûte ; elle les tire ' du fond de son cœur où elles avaient toujours été , pour se les remettre devant les yeux. Ce n'est pas un langage nouveau et étranger que les ministres de Jésus-Christ lui parlent : c'est le langage de son cœur; ce sont les sentiments de toute sa vie. Rien ne la console alors comme d'entendre parler du Dieu qu'elle a toujours aimé; des biens éternels qu'elle a toujours désirés ; du bonheur d'une autre vie après laquelle elle a toujours soupiré; du néant du monde qu'elle a toujours méprisé. Tout autre langage lui devient insupportable. Elle ne peut plus entendre raconter que les miséricordes du Dieu de ses pères, et regrette les moments qu'il faut alors donner à régler une maison terrestre, et à disposer de la succession de ses ancêtres. Grand Dieu, que de lumière! que de paix ! que de transports heureux ! que de saints mouvements d'amour , de joie , de confiance , d'actions de grâce se passent alors dans cette âme fidèle .^ Sa foi se renouvelle ; son amour s'enflamme; sa ferveur s'excite; sa componction se réveille. Plus la dissolution de rhomme terrestre approche , plus l'homme nouveau s'achève et s'accomplit. Plus sa niaisonde boue s'écroule, plus son âme s'élève et se purifie. Plus le corps se détruit , plus Fesprit se dégage et se renouvelle : semblable à une flamme pure qui s'élève , et paraît plus éclatante à mesure qu'elle se dégage d'un reste de matière qui la retenait , et que le corps où elle était attachée se consume et se dissipe.
Ah ! les discours de Dieu fatiguent alors le pécheur au lit de la mort ; ils aigrissent ses maux , sa tête en souffre , son repos
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en est altéré. Il faut ménager sa faiblesse en ne coulant que quelques mots à propos ; prendre des précautions, de peur que la longueur n'importune; choisir ses moments pour lui parier du Dieu qui va le juger, et qu'il n'a jamais connu. 11 faut de saints artifices de charité , et le tromper presque, pour le faire souvenir de son salut. Les ministres même de l'Église n'approchent que rarement, parce qu'on sent bienqu*ils sont à charge : on les écarte comme des prophètes tristes et désagréables; on détourne les discours de salut, comme des nouvelles de mort et des discours lugubres qui fatiguent; ou ne cherche qu'à égayer ses maux par le récit des affaires et des vanités du siècle , qui l'avaient occupé durant sa vie. Grand Dieu ! et vous permettez que cet infortuné porte jusqu'à la mort le dégoût de la vérité; que les images du monde l'occupent encore en ce dernier moment , et qu'on craigne de lui parler du Dieu qu'il a toujours craint de servir et de connaître !
Mais ne perdons pas de vue l'âme fidèle : non-seulement elle ne voit rien au lit de la mort qui la surprenne, mais elle ne se sépare de rien qui lui coûte et qu'elle regrette. Car , mes frères , de quoi la mort pourrait-elle la séparer, qui lui coûtât encore des regrets et des larmes? Du monde? hélas! d'un inonde où elle avait toujours vécu comme étrangère ; où elle n'avait jama is trouvé que des scandales qui affligeaient sa foi, desécueils qui faisaient trembler son innocence, des bienséances qui la gênaient , des assujettissements qui la partageaient encore malgré elle-même entre le ciel et la terre : on ne regrette guère ce qu'on n'a jamais aimé. De ses biens et de ses richesses? hélas ! son trésor était dans le ciel ; ses biens cwaient été les biens des pauvres : elle ne les perd pas; elle va seulement les retrouver immortels dans le sein de Dieu même. De ses titres et de ses dignités? hélas! c'est un }oug qu'elle secoue ; le seul titre qui lui fut cher était celui qu'elle avait reçu sur les fonts sacrés , qu'elle doit porter devant Dieu , et qui lui donne droit aux promesses éternelles. De ses proches et de ses amis ? hélas ! elle sait qu'elle ne les devance que
d^iin momeDt; que la mort ne sépare pas ceux que la charité avait unis sur la terre; et que , réunis bientôt dans le sein de Dieu , ils formeront avec elle la même Église et le même peuple, et jouiront des douceurs d'une société immortelle. De ses enfants? elle leur laisse le Seigneur pour père, ses exemples et ses instructions pour héritage, ses vœux et ses bénédictions pour dernière consolation ; et, comme David , elle meurt en demandant pour son fils Salomon, non pas des prospérités temporelles, mais un cœur parfait , l'amour de la loi , et la crainte du Dieu de ses pères : Sahmoni quoque fiHo meo da c'orperfectum^. De son corps? hélas! de son corps qu'elle avait toujours châtié, crucifié; qu'elle regardait comme son ennemi ; qui la faisait encore dépendre des sens et de la chair ; qui l'accablait sous le poids de tant de nécessités humiliantes; de cette maison de boue qui la retenait captive , qui prolongeait les jours de son exil et de sa servitude , et l'empêchait de s'aller réunir à Jésus-Christ : ah ! elle souhaite, comme Paul, sa dissolution. Cest un vêtement étranger dont on la débarrasse; c'est un mur de séparation d'avec son Dieu, qu'on détruit, qui la laisse libre et en étal de prendre son essor , et de voler vers les montagnes éternelles. Ainsi, la mort ne la sépare de rien, parce que la foi l'avait déjà séparée de tout.
Je n'ajoute pas que les changements qui se font au lit de la mort , si désespérants pour le pécheur , ne changent rien dans l'âme fidèle. Sa raison s'éteint , il est vrai ; mais depuis longtemps elle l'avait captivée sous le joug de la foi , et éteint ses vaines lumières devant la lumière de Dieu et la profondeur de ses mystères. Ses yeux mourants s'obscurcissent , et se ferment à toutes les choses visibles ; mais depuis longtemps elle ne voyait plus que les invisibles. Sa langue immobile se lie et s'épaissit ; mais depuis longtemps elle y avait mis une garde^de circonspection, et méditait dans le silence les miséricordes du Dieu de ses pères. Tous ses sens s'émoussent, et perdent leur usage naturel ; mais depuis longtemps elle se Tétait