‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 81 sur 145 · SUR LES AFFLICTIONS · texte numérisé non relu

SUR LES AFFLICTIONS

I^ Providence a dispensé avec tant de sagesse les biens et les maux de cette vie, que chacun dans son état, quelque heureuse qu'en paraisse la destinée , trouve des croix et des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. Il n'est point de parfait bonheur sur la terre, parce que ce n'est point ici le temps des consolations , mais le temps des peines : l'élévation a ses assujettissé(nents et ses inquiétudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris; le monde, ses soucis et ses caprices; la retraite,, ses tristesses et ses ennuis; le mariage , ses antipathies et ses fureurs; l'amitié , ses pertes ou ses perfidies ; la piété elle-même , ses répugnances et ses dégoûts : enlin , par une destinée inévitable aux enfants

d'Adam , chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d*épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes, qui en corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins , comme la dernière place ; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre et du labou* reur; et, de peur que notre exil ne nous devienne trop ainiabte , nous y sentons toujours, par mille endroits , qu*il manque quelque chose à notre bonheur.

La faiblesse de notre cœur ne vient que de la faiblesse de notre foi ; une âme chrétienne doit être une âme forte , à l^épreuve» dit r Apôtre , des persécutions , des opprobres , des infirmités , de la mort même. Elle peut être opprimée-, continue TApôtre ; mais elle ne saurait être alNittue : on peut lui ravir ses biens , sa réputation , son repos , sa fortune , sa vie même ; mais on ne peut lui* ravir le trésor de la foi et de la grâce , qu'elle porte caché au fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères; on peut lui faire répandre des larmes de sensibilité et de tristesse , caria religion n'éteint pas les sentiments de la nature ; mais son cœur désavoue à l'instant sa faiblesse, et fait de ses larmes charnelles des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je? une âme chrétienne se réjouit même dans les tribulations ; elle les regarde comme les marques de la bienveillance de Dieu sur elle , comme le gage précieux des promesses futures , comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ ^ et qui t dès cette vie , lui donnent comme un droit assuré à sa gloire immortelle. Être faible et révolté contre l'ordre de Dieu dans les souffrances , c'est avoir perdu la foi , et n'être plus chrétien.

Il faut de la force pour pardonner une injure , pour dire du bieti de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. 11 faut de la force pour fuir un monde qui nous plait , pour s'arracher à des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, pour résister à des exemples que la foule autorise , et dont l'usage a presque fait des lois. Il faut de la force pour user chrétiennement de la prospérité, pour être humble dans l'élévation, mortifié dans l'abondance, pauvre de cœur au milieu des biens périssables , détaché de tout , plein do désirs pour le ciel, au milieu de tous les pJ<'ilsirs et de toutes les fé-

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licites de la terre. Il faut de la force pour se vaincre soi-même , pour réprimer un désir qui s'élève , pour étouffer un sentiment qui plaît , pour ramener sans cesse à la règle un cœur qui s'en écarte sans cesse. Enfin , parcourez tous les préceptes de FÉvangile, il n'en est pas un seul qui ne suppose une âme forte et généreuse; partout il faut se faire violence à soi-même, partout le royaume de Dieu est un champ qu'il faut défricher, une vigne où il faut porter le poids du jour et de la chaleur, une carrière où il faut vaillamment et continuellement combattre ; en un mot , le disciple de Jésus-Christ ne saurait jamais être faible sans être vaincu ; et jusqu'aux moindres obligations de la foi , tout porte le caractère de la croix , qui en est l'esprit dominant : si vous manquez un instant de force , vous êtes perdu. Dire donc que l'on est faible , c'est dire que l'Évangile tout entier n'est pas fait pour nous , et qu'on ne peut être non-seulement ni soumis , ni patient , mais encore ni chaste, ni humble, ni désintéressé» ni mortiûé, ni doux , ni charitable.

Que plus nos afflictions nous paraissent extraordinaires , moin& nous devons croire qu'il y entre du hasard ; plus nous devons y découvrir les ordres secrets et impénétrables d'un Dieu singulièrement attentif sur notre destinée ; plus nous devons présumer que , sous des événements si nouveaux , il cache sans doute des vues nouvelles et des desseins singuliers de miséricorde sur notre âme ; plus nous devons nous dire à nous-mêmes qu'il ne veut donc pas nous laisser périr avec la multitude , qui est le parti des reprouvés, puisqu'il nous mène par des voies si singulières et si peu battues. Cette singularité de malheurs doit être aux yeux de notr^ foi une distinction qui nous console : il a toujours conduit les siens, en matière d'afflictions , comme sur tout le reste , par des voies nouvelles et extraordinaires. Quelles aventures tristes et surprenantes dans la vie d'un Noé , d'un Loth , d*un Joseph , d'un Moïse, d'un Job ! Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, vous y trouverez toujours, dans les contradictions qui les ont. éprouvés, je ne sais quoi d'incroyable et de singulier, qui a môme révolté , depuis, la crédulité des âges suivants. Ainsi , moins vos afflictions ressemblent à celles des autres hommes , plus vous devez les re garder comme les afflictions des élus de Dieu : elles sont marquée:» du caractère des justes» elles entrent dans cette tradition

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de calamités singulières, qui forment leur histoire depuis le commencement des siècles. Des batailles perdues , lors même que la victoire nous paraissait assurée ; des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis ; des États et des provinces conquis sur nous ; un royaume , le plus florissant de l'Europe , frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère ; la cour remplie de deuil , et toute la race royale presque éteinte : voilà. Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde, réservait à votre piété , et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifîer les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pompeux el singuliers qui ont partagé toute votre vie vous ont rendu le plus grand roi que la monarchie et les autres nations même aient jamais vu sur le trône ; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige ne sont destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle^ous vous les voyons soutenir, qu'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez été un grand roi. Il fallait que tout fût singulier dans votre règne , les prospectés et les malheurs, afln que rien ne manquât à votre gloire devant les hommes , et à votre piété devant Dieu. C'est un grand exemple que sa bonté préparait à notre siècle.

Quoi ! il n'y a pas eu peut-être un seul moment dans votre vie mondaine qui ne vous ait rendu digne d'un malheur éternel , et vous murmurez contre la bonté d'un Dieu qui veut bien changer ces flammes éternelles que vous avez tant de fois méritées , en quelques peines rapides et passagères , et auxquelles même les consolations de la foi vous offrent tant de ressources !

Quelle injustice ! quelle ingratitude ! Eh ! prenez garde , àme infidèle , que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère ; prenez garde qu'il ne punisse vos passions, en vous ménageant ici-bas tout ce qui les favorise ; que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ses afflictions temporelles ; qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de ses vengeances , et qu'il ne vous truite comme ces victimes infortunées , qu'on n'orne de fleurs, qu'on ne ménage et qu'on n'engraisse avec tant de soins , que parce qu'on les destine au sacriQce -, et que le glaive qui va les égorger et le bûcher qui doit les consumer , est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans ses dons comme dans sa colère ; et puisqu'il faut que le crime soit

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puni , ou par des supplices passagers ici-bas , ou par des douleurs éternelles après cette vie , rien ne doit paraître plus effrayant aux yeux de la foi , que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre.

Grand Dieu , que ce soit donc ici pour moi le temps de vos vengeances! et puisque mes crimes ne sauraient être impunis , hâtezvous , Seigneur , de satisfaire votre justice. Plus vous m'épargnerez ici-bas, plus vous me paraîtrez un Dieu terrible, qui ne veut point me quitter pour quelques afflictions passagères, et dont la colère ne peut être apaisée que par mon infortune éternelle. N*écoutez plus les cris de ma douleur, et les plaintes d'un cœur corrooQpu, qui ne connaît pas ses intérêts véritables. Je désavoue. Seigneur, ces soupirs trop humains, que la tristesse de mon état m'arrache tous les jours encore ; ces larmes charnelles , que l'affliction me fait si souvent répandre en votre présence. N*exaucez pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines : achevez plutôt de vous venger ici-bas ; ne réservez rien pour celte éternité terrible , où vos châtiments seront sans fin et sans mesure. Soutenez seulement ma faiblesse ; et en répandant des amertumes sur ma vie , répandez-y ces grâces qui consolent , et qui dédommagent avec tant d'usure un cœur affligé.

Telle est , mes frères , l'illusion perpétuelle de notre amour-propre. Quand nous sommes heureux , que tout répond à nos désirs , et que nous jouissons d'une fortune douce et riante, nous .alléguons iesdangersde notre état pour justifier les égarements de nos mœurs mondaines; nous disons qu'il est bien difficile en un certain âge et en une certaine situation , quand on a un rang à soutenir et des bienséances à garder dans le monde, de se condamner à la retraite , à la prière , à la fuite des plaisirs , et à tous les devoirs d'utie vie triste et chrétienne. Mais de l'autre côté, quand nous sommes affligés , que le corps est frappé de langueur, que la fortune nous abandonne, que nos amis nous trompent, que nos maîtres nous négligent , que nos ennemis nous accablent , que nos proches deviennent nos persécuteurs , nous nous plaignons que tout nous éloigne de Dieu dans cet état de chagrin et d'amertume , que l'eS'» prit n'est pas assez tranquille pour penser au salut , que le cœur est trop ulcéré pour sentir autre chose que ses propres malheurs , qu'il faut chercher à étourdir sa douleur par des diversions et dçs

plaisirs devenus aéccssaires^ et ne pas achever de perdre la raisO'j en se livrant tout entier aux horreurs d'une profonde tristesse. GVsst ainsi , 6 mon Dieu , que, par nos contradictions étemelles, nous justifions les voies adorables de votre sagesse sur les destinées des hommes , et que nous préparons à votre justice des raisons paissantes pour confondre un jour l'illusion et la mauvaise • foi de nos prétextes.

Car d'ailleurs , mes frères , de quelque nature que soient nospeines, Thistoire de la religion nous propose des justes qui » dans le même état que nous , ont possédé leur àme dans la patience , et ont fait de leurs afflictions une ressource de salut. Si vous plei»rez la perte d'une personne chère , Judith trouva , dans une semblable douleur, l'accroissement de sa foi et de sa piété, et changea les larmes de sa viduité en des larmes de retraite et de pénitence. Si une santé languissante vous rend la vie plus triste et plus amèrc que la mort même. Job trouva dans les débris d'un corps ulcéré des motifs de componction, des désirs d'éternité, et des espérances de sa résurrection immortelle. Si l'on flétrit votre réputation par des impostures, Suzanne offrait une âme constante à la plus noiro calomnie ; et, sachant qu'elle avait le Seigneur pour témoin de soi> innocence, elle lui laissa le soin de la venger de l'injustice des hommes. Si Ton renverse votre fortune par des artifices, David détrôné regarda Thumiliationde son nouvel état comme la peine de l'abus qu'il avait fait de sa prospérité passée. Si un lien mai assorfi devient votre croix de tous les jours , Esther trouva , dans les caprices et dans les fureurs d'un époux infidèle, l'épreuve de sa vertu, et le mérite de sa douceur et de sa patience. Enfin , placez-vous dans les situations les plus tristes , vous y trouverez des justes qui y ont opéré leur salut ; et , sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés, regardez autour de vous ( la main (lu Seigneur n'est pas encore raccourcie) , et vous verrez des âmes qui, chargées des mêmes croix que vous, en font un usage bien différent , et trouvent des moyens de salut dans les mêmes événements où vous trouvez vous-même ou recueil de votre innocence,, ou le prétexte de vos murmures.

(Sermon pour le //* Dimanehc de rAvent.)

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