‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 82 sur 145 · SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION · texte numérisé non relu

SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION

Il est étounaafc , me& frères, que )a vie éiant si courte , le mo^ ment de la mort si incertain , tous les instants si précieux, les coi>* versions si rares , les exemples de ceux qui sont surpris si fré* quents, Tayenir si terrible , on puisse se former a soi-même tant (le prétextes frivoles pour différer de changer de vie. Dans tous les autres dangers qui menacent ou notre vie, ou notre honneur, ou notre fortune ^ les précautions sont promptes et présentes; il n'«st que le péril qui soit douteux et éloigné : ici le péril est certain et présent , et les précautions sont toujours incertaines et reculées. 11 semble ou que le salut soit une chose arbitraire, ou que notre vie soit entre nos mains , ou que le temps de faire pénitence nous ait été promis , ou que mourir sai>s lavoir faite ne soit pas un fort grand malheur; tous les pécheurs s'endorment tranquillement dans celte espérance quHls se convertiront un jour» sans travailler jamais à changer de vie ! Et ce qu*il y a de plus incompréhensible dans le délai de leur pénitence , c'est qu'ils convienitent tous du besoin qu'ils ont de se convertir, du mauvais état do leur conscience > qu ils regardent tous comme le dernier des malheurs de mourir dans cet état funeste^et cependant qu'ils diffèrenl tous (fen sortir sur des prétextes si puérils , que le sérieux même de la chaire chrétienne souffre de les réfuter et de les combattre.

L'âge , les passions , les suites d'^un ehangement de vie qu'on craint de ne pouvoir soutenir, voilà les vains prétextes qu'on s'oppose à soi-même pour différer la conversion que Dieu demande do nous.

Je -dis premièrement Tàge. On veut laisser passer les années de la jeunesse , à laquelle un parti aussi sérieux que celui de la piété ne parait pas convenir : on attend une certaine saison de la vie où, la première fleur de l'âge effacée, les mœurs devenues plus sérieuses , les bienséances plus exactes , le monde moins attentif sur nous, l'esprit même plus mûr, et plus capable de soutenir cette grande entreprise , on se promet à soi-même qu'on y travaillera , et que rien ne sera plus capable alors de nous en détourner.

Mais il serait naturel de vous demander d'abord qui vous a dit que vous arriverez au terme que vous vous marquez à vous-même , (lue la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années

DB UASSILLON. , SS»

que vous destinez encore au inonde et aux passions y et que le Seigneur, que vous n'attendez que vers la tin du jour, n'arrivera pas dès le matin, et lorsque vous y penserez le moins ? La jeunesse est-elle un garant bien sûr contre la mort ? Voyez, sans parier ici de ce qui arrive tous les jours au reste des hommes, si , en vous renfermant même dans le petit nombre de vos amis et de vos proches , vous n'en trouverez point à qui la justice de Dieu ait creusé un tombeau dès les premières années de leur course; qui, comme la fleur des champs, aient séché du matin au soir , et ne vous aient laissé que le triste regret de voir éclore une vie qui a été aussitôt éteinte. Ipsensé ! on va peut-être au premier jour vous demander votre àme : et ces projets de conversion que vous renvoyez àlV venir, de quoi vous serviront-ils ? Et ces grandes résolutions que vous vous promettez d'exécuter un jour, que changeront-elles à votre malheur éternel , si la mort les prévient comme elle les prévient tous les jours , et ne vous laisse que le regret inutile de los avoir en vain formées ?

Mais je veux que la mort ne vous surprenne pas , et je vous demande sur quoi vous promettez-vous que i'àge changera votre cœur, et vous disposera plus que vous ne l'êtes aujourd'hui à une vie nouvelle? L'âge changea-t-ii le cœur de Salomon? ah! c'est alors que ses dissolutions montèrent au plus haut point, et que sa honteuse fragilité ne connut plus de bornes. L'âge prépara-t-il Saùl à sa conversion? ah! c*est alors qu'il ajouta à ses égarements passés la superstition, l'impiété, Tendurcissement et le désespoir. L'âge apporta-t-il quelque remède aux désordres de Jézabel et de l'incestueuse Hérodias? c'est alors qn'elles parurent plus ambitieuses, plus voluptueuses, plus attentives à plaire que jamais. Peut-être , en avançant en âge, sortirez-vous de certaines mœurs déréglées , parce que le dégoût tout seul qui les suit vous en aura retiré ; mais vous ne vous convertirez pas pour cela : vous ne vivrez plus dans le désoi-dre , mais vous ne vous repentirez pas , mais vous ne ferez pas pénitence , mais votre cœur ne sera pas changé ; vous serez encore mondain , ambitieux , voluptueux , sensuel ; vous vivrez tranquille dans cet état, parc« que vous n'aurez plus que toutes les dispositions de ces vices, sans vous livrer à leurs excès. Les années, les exemples , le long usage du monde , n'auront servi qu'à vous endurcir la conscience , qu'à

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substituer une indolence et une sagesse mondaine aux passions , et à effacer cette sensibilité de religion que le premier âge laisse dans Tàme encore alors craintive et timorée ; vous mourrez im- ^péniteut.

Et si vous croyez que ce soit ici un simple mouvement de zèle , et non une vérité fondée sur Texpérience , examinez ce qui se 4)asse tous les jours à vos yeux , voyez toutes les âmes qui ont vieilli dans le monde, et que l'âge tout seul a retirées des plaisirs : l'amour du monde ne meurt qu'avec elles ; sous des dehors diffé • •rents, et que la bienséance seule a changés , vous voyez le même .^oût pour le monde , les mêmes penchants , la même vivacité pour les plaisirs , un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé. On rappelle avec complaisance les joies des premières années ; ou lait revivre par l'erreur de l'imagination tout ce que l'âge et le temps nous ont ôté ; on regarde avec envie une jeunesse florissante, et les amusements qui la suivent ; on en prend tout ce qui peut encore compatir avec te sérieux de son état ; on se fait des prétextes pour être encore de certains plaisirs avec bienséance, et sans s'exposer à la risée publique. Enfln , à mesure que le monde s'enfuit et nous échappe, on court après lui avec plus de goût que jamais : le long usage qu'on en a fait n'a servi qu'à nous le rendre plus nécessaire , «t nous mettre hors d'état de nous en passer; et Tàge n'a point fait encore de conversion.

Mais quand ce malheur ne serait point à craindre , le Seigneur n'est-il pas le Dieu de tous les temps et de tous les âges? Est-il un seul de nos jours qui ne lui appartienne, et qu'il iious ait laissé pour le monde et pour la vanité ? N'est-il pas jaloux même des prémices de noire cœur et de notre vie , figurées par ces prémices des fruits de la terre que la loi ordonnait de lui offrir ? Pourquoi lui retraQQberieZ'VQusdoncla plus belle partie de vos années, pour la consacrer 4u démon et à ses œuvres ? La vie est-elle trop longue, pour être tout entière employée à la gloire du Seigneur , qui nous l'a donnée, et qui nous en promet une immortelle? Le premier âge est-il trop précieux, pour être consacré à mériter la possession éter nclle de l'Être souverain ? Vous ne lui réservez donc que les restes et le rebut de vos passions et de votre vie? et c'est comme si vous lui (lisiez : Seigneur , tant que je serai propre au monde et Httx plaisirs , n'attendez pas que je revienne à vous et que je vous

cherche ; tant que le monde voudra de mot , je ne saurais me résoudre à vouloir de vous ; quand il commencera à m'oublier , à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage , alors je me tournerai vers vous , je vous dirai , Me voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le monde rejettera, et qui sera même triste de la dure nécessité où il se trouvera de se donner à vous : mais jusque-là n'attendez de moi qu'une indifférence entière et un oubli parfait ; au fond vous n'êtes bon à servir que lorsqu'on n'est plus soi-même bon à rien ; on est sûr du moins qu'on vous trouve toujours, tous les temps vous sont les mêmes : mais le monde, après une certaine saison de la vie , on n'y est plus propre, et il faut se hâter d'en jouir avant qu'il nous échappe, et tandis qu'il est encore temps. Ame indigne de confesser jamais les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec tant d'outrage ! Et croyez-vous qu'alors il acceptera des hommages si forcés et si honteux à sa gloire y lui qui ne veut que des sacrifices volontaires , lui qui n'a pas besoin de l'homme , et qui lui fait grâce lors même qu'il accepte ses vœux les plus purs et ses hommages les plus sincères ?

Le prophète Isaîe insultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban , leur disait-il ; vous en retranchez la plus belle et la meilleure partie, pour fournira vos besoins , à vos plaisirs , au luxe et à l'ornement de vos palais ; et quand vous ne savez plus à quoi employer ce qui vous reste, vous en faites une vaine idole , et vous lui offrez des vœux et des hommages ridicules : Et de reliqtM ejus idolum faciam. (Is. xliv, 1 9.)» Et voilà ce que je puis vous dire ici à mon tour : Vous retranchez de votre vie les plus belles et les plus florissantes années, pour satisfaire vos goûts et vos passions injustes ; et quand vous ne savez plus quel usage faire de ce qui vous reste , et qu'il devient^ inutile au monde et aux plaisirs , alors vous en faites une idole, vous le faites servir à la religion, vous en formez une vertu fausse , superticielle , inanimée , à laquelle vous consacrez à regret les restes de vos passions et de vos désordres : Et de reliquo ejus idolum faciam, 0 mon Dieu , est-ce donc là vous regarder comme un Dieu jaloux qu'cine tache légère dans les offrandes les plus pures blesse et offense ,- ou comme une vaine idole qui ne sentirait pas l'indignité et la simulation des hommages qu'on lui offre ? Et de reliquo ejus idolum faciam.

MASSILLON. âS

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Oui, mes frères, on ne recueille dans un âge avancé que ce qu'on a semé les premières années de la vie. Si vous semez dans la corruption , dit TApôtre, vous moissonnerez dans la corruption ; vous le dites tous les jours vous-mêmes , qu'on meurt toujours comme on a vécu; que les caractères ne changent point ; qu'on porte dans la vieillesse tous les défauts et tous les penchants du premier Âge; et que rien n*est plus heureux que de se former de bonne heure des inclinations louables , et de s'accoutumer, comme dit un prophète , à porter le joug du Seigneur dès une tendre jeunesse : Bonum est viro, cum portaveritjugumab a^le$centiu sua (THKEK^f 111,27).

Et en effet, mes frères, quand nous n'aurions égard qu'au repos seul de notre vie ; quand nous n'aurions point d'autre intérêt que diB nous préparer même ici-bas des jours heureux et paisibles ; qjuel bonheur de prévenir d'avance , et d'étouffer dans leur naissance , en se tournant d'abord à la vertu , tant de passions violentes qui déchirent ensuite le cœur, et qui font tout le malheur et toute l'amertume de notre vie ! Bonum est viro, eum portaverit jugum ah adolescentia sun. Quel bonheur de n'avoir mis en soi que des idées douces et innocentes , de s'épargner la funeste expérience de tant de plaisirs criminels, qui corrompent le cœur pour toujours» qui souillent Timagination , qui- nous laissent mille images honteuses et importunes, lesquelles nous accompagnent jusque dnn» la vertu , survivent toujours à nos crimes , et en deviennent souvent de nouveaux dies-mémes ! Bonum est viro, cum portaverii iugum ab adolescentia sua. Quel bonheur de s'être fait , dans ses premières années, des plaisirs innocents et tranquilles , d'avoir accoutumé le cœur à s'en contenter, de iv'avoir pas contracté la triste nécessité de ne pouvoir plus se passer des plaisirs violents et criminels ; et de ne s'être pas rendu insupportable , par un long usage des passions vives et tumidtueuse&, la douceur et la tranquillité de la vertu et de l'innocence ! Bonum est viro » eum porta^ verit jugum ab adolescentia sua. Que ces^ premières anoéefrpassée» dans la pudeur et dans l'horreur du vice attirent de grâces sur tout le reste de la vie ! qu'elles rendent le Seigneur attentif à toutes nos voies ! et qu'elles nous rendent nous-mêmes l'objet bien-aimé de ses soins et de ses complaisances paternelles ! Bonum est vtr&» cum portaverit jugum ab adolescentia sua.

Mais on convient, direz- vous, qa'il est heureux de s'être donné à Dieu de bonne heure, et d'avoir pu se préserver de tous les inconvénients de Tàge et des plaisirs. Mais on n'en est pas là : ou a suivi la route ordinaire ; le torrent du monde et des passions ont entraîné ; on se trouve même encore actuellement dans des engagements trop vifs, et qu'il n'est point en soi de rompre ; on atteitd une situation plus favorable; et on se promet que, lorsque la passion qui nous captive sera éteinte, on ne se rengagera plus dans de nouveaux liens , et on se rangera tout de bon au devoir et à la vertu. Second prétexte : les passions et les engagements dont on ne peut encore sortir.

Mais, premièrement, cette situation plus favorable que vous attendez pour revenir à Dieu , êtes- vous bien sûr qu'elle arrive? Qui vous a révélé le cours et la dui*ée des passions qui vous arrêtent aetuellemeni? Qui leur a marqué un terme , et leur a dit , comme le Seigneur aux flots d'une mer agitée : Vous viendrez jusque-là , eX vous y verres briser votre impétuosité et la fureur de vos vagues ? Usque hue pentes, (Job , xxxviu ,11.) Quand finiront-elles, le savez-vous? Pouvez- vous répondre qu'elles finiront un jour? qu'elles finiront du moins avant que vous finissiez vous-même ? Seriez-vous le premier pécheur surpris dans ses passions déplorables? Tous les hommes presque qui meurent à vos yeux , ne meurent-ils pas dans oe triste état? meurt-on autrement dans le monde? les ministres appelés au secours des mourants trouventils au lit de la mort beaucoup de pécheurs qui, depuis longtemps quittes de leurs habitudes, se préparaient à ce dernier moment ? Qu'y trouvons-nous, que des âmes encore liées de mille chaînes, que la mort seule va dissoudre ? que des consciences inexplicables , si j'ose parler ainsi , et encore enveloppées dans le chaos d'une vie toute désordonnée? Qu'y entendons-nous , que des regrets inutiles sur cette terrible surprise , et de vaines protestations qu'on aurait pris d'autres mesures, si l'on avait pu la prévoir? Quels sont les soins ordinaires qui occupent notre ministère dans ces derniers moments? D'éclaircir des consciences, que nous ne devrions plus alors que consoler ; d'aider à rappeler des crimes, que nous ne devrions plus alors qu'exhorter à oublier ; de faire expliipjor au pécheur mourant ses désordres , nous qui devrions alors k soutenir et l'animer par le souvenir de ses vertus ; en un mot ,

d*ouvrir les abimes de son cœur, nous qui ne devrions plusouTrir aiors à Tâme prête à se dégager de son corps que le sein d'Abraham et les trésors d'une gloire immortelle. Voilà les tristes offices que nous vous rendrons peut-être un jour : vous nous appellerez à votre tour; et, au lieu que nous aurions du nous consoler alors avec vous , en vous entretenant des avantages que promet au fidèle une sainte mort , nous ne serons occupés qu'à vous faire raconter les crimes de votfe vie.

On sent le vide du monde et des plaisirs ; on se prête aux amusements et à une certaine dissipation, sans goût et comme à regret ; on souhaiterait d'y renoncer, et de travailler sérieusement à son salut ; mais cette première démarche fait peur. C'est un coup d'éclat qui nous engage envers le public , et qu'on craint de ne pouvoir soutenir : on est d'un rang où le plus petit changement sera remarqué , et l'on craint de n'aller donner, comme tant d'autres , qu'une scène qui ne durera pas , et qui ne nous laissera que le ridicule de la dévotion , sans nous en laisser le mérite.

Vous craignez de ne pouvoir vous soutenir, mon cher auditeur! Eh quoi ! en différant de vous convertir, vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour ; et, en vous convertissant aujourd'hui, vous n'osez vous promettre qu'il vous soutiendra ! Vous comptez sur ses miséricordes en l'outrageant, et vous n'osez y compter en le glorifiant ! Vous croyez ne rien risquer de son côté en continuant à l'offenser, et vous vous en défiez en commençant à le servir! O homme! où est ici cette raison et cette équité de jugement dont vous vous piquez si fort? Et faut-il que, sur l'affaire de votre salut seulement , vous soyez un abime de contradiction , et un paradoxe incompréhensible ?

D'ailleurs, n'aurions-nous pas raison de vous dire : Commencez toujours ; essayez si en effet vous ne pourrez pas vous soutenir dans le service de Dieu? La chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée? Est-ce qu'un homme que la tempête a jeté au milieu de la mer , et qui serait à la merci des flots et sur le point d'un triste naufrage , ne tente pas premièrement s'il pourra aborder au port à la nage , avant de se laisser submerger auK ondes? ne fait-il point d'efforts ? n'essaye-t-il rien? se dit-il à lui-même, pour ne rien tenter : Peut-être je ne me soutiendrai pas ; les forces peut-être me manqueront en chemin? Ah ! il essaye, il fait dcti

efforts , il combat contre le danger; il va jusqu'au defnier moment de sa fbrce , et ne succombe enfin que lorsque , gagné par la violence des flots, il est forcé de céder au malheur de sa destinée. Vous périssez , mon cher auditeur; les ondes vous gagnent; le torrent vous entraîne ; et vous balancez si vous essayerez dé vous sauver du danger ! et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous restent pour pourvoir à votre sûreté! et vous perdez à délibérer un temps qui ne vous est laissé que pour vous dégager du péril qu^ presse, et où tant d^autres périssent à vos yeux.

(.Sermon pour le m* Dimanche de ^Avent.)

sua LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION.

On ne pouvait autrefois voir Dieu sans être frappé de mort sur l'heure : un peuple entier de Betsamites , pour avoir seulement jeté sur l'arche des yeux trop curieux, fut exterminé ; l'ange du Seigneur couvrit de plaies Héliodore, parce qu'il avait osé entrer dans le sanctuaire de Jérusalem. II n'était pas permis aux Israélites dans le désert d'approcher même de la montagne où le Seigneur donnait sa loi : les foudres et les éclairs en défendaient l'accès; la terreur et la mort précédaient partout la face du Dieu d'Abraham. Quoi! parée qu'il ne sort plus des tourbillons de feu du fond de nos sanctuaires pour punir les profanateurs et les indiscrets , le respect et la frayeur ne nous y accompagnent pas! Faibles hommes sur qui les sens ont tant de pouvoir , et qui ne sont religieux que lorsque le Dieu qu'ils adorent est terrible ! Car, dites-moi, si nous discernions le corps du Seigneur, si la foi de sa présence faisait sur nous les grandes impressions qu'elle ferait sans doute, si nous le voyions à découvert ; eh ! viendrions-nous, tranquilles et presque insensibles, nous asseoir à sa table? Quelques moments employés souvent à réciter avec un cœur tiède et un esprit égaré de légères formules, suffiraient-ils pour nous préparer à une action si redoutable? Une communion serait-elle l'affaire d'une matinée, dérobée peut-être, ou à l'inutilité d'un sommeil accoutumé, ou aux soins de l'ajustement ? Ah ! ce souvenir nous occuperait , nous agiterait , nous frapperait un mois par avance : il nous faudrait du

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temps pour nous rassurer, si j*ose le dira , contre notre propre aspect , et contre Tidée de sa majesté ; les jours qui précéderaient ce festin sacré seraient des jours de retraite , de silence , de prière, de mortification; chaque jour, en nous approchant de ce terme heureux , verrait croître nos soins , notre frayeur, notre joie. Cette pensée serait de toutes nos affaires, de nos entretiens, de nos repas , de nos délassements , de notre sommeil même : notre esprit plein de foi ne pourrait s'endésoccuper; nous ne verrions plus que Jésus-Christ ; la figure du monde , loin de nous enchanter, nous appliquerait à peine; nous aurions des yeux, et nous ne verrions pas ; cette image seule fixerait toute notre attention. Voilà ce qui s'appelle discerner le corps du Seigneur.

Je sais qu'une âme mondaine sent des troubles secretà à l'approche d'une solennité , où la bienséance et la loi peut-être veulent qu'elle se présente à l'autel. Mais , ô mon Dieu , vous qui sondez les cœurs , d'où naissent ces troubles? sont-ce U\ de ces frayeurs de foi et de religion qui doivent conduire à votre table une humble créature ? Ah ! c'est une tristesse qui opèire la mort ; ce sont des inquiétudes qui naissent des embarras d*une conscience qu'il faut éclaircir. On est sombre et inquiet cx)mme le jeune homme de l'Êvangtle à qui vous aviez fait une loi de vous suivre ; on oraint ces jours heureux comme des jours funestes: on regarde les solennités des chrétiens comme des mystères tristes et lugubres; on se fait une fatigue des délices de votre banquet : on n'y entre que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Évangile; c'est-à-dire qu'il faut que tes lois de votre Église aillent arracher ces infidèles, comme par force , des places publiques , des plaisirs du siècle et du grand chemin de la perdition , et les traînent malgré eux à la table du festin ; on remet , autant qu'on peut , ce devoir de religion : cette seule pensée empoisonne tous les plaisirs. Vous voyez ces âmes infidèles traîner le poids d'une conscience irrésolue; balancer longtemps entre leurs devoirs et leurs passions ; adoucir enfin , par le choix d'un confesseur indulgent, l'amertume de cette démarche; aller paraître devant vous , ô Dieu qui devenez leur nourriture dans ce mystère d'amour, avec autant de répugnance que s'ils allaient se présenter à ur. ennemi ; et ne se sentir peut-être pas d'autre peine, dans toute une année, que la peine de recevoir un Dieu qui se donne à elles. Ah] Seigneur, aussi rejetez- vous invi-

siblemeot ces vicUmes coupables qui se foot trainer i>ar force à Tautel , vous qui ne voulez que des saciiGces volontaires ; aussi lie vous donnez-vous que malgré vous à ces cœurs ingrats, qui ne vous reçoivent que malgré eux-mêmes : et si vous étiez encore capable de ces saints frémissements que vous laissâtes paraître sur le tombeau du Lazare , ah ! on vous verrait frémir encore lorsque vous entrez dans ces bouches profanes , qui ne sont à vos yeux t|uedes sépulcres ouverts.

Avouons-le donc, mes très-chers frères, la foi qui nous fait dtsh cerner le corps de Jésus-Christ est une foi rare. On croit, mais d'une foi superficielle , qui s*en tient, pour ainsi dire , à la surface de ce sacrement, et n'en approfondit pas la vertu et les mystères; on croit , mais d'une foi oiseuse qui borne tout son mérite à se soumettre et à ne pas contredire ; on croit , mais d'une foi volage, qui se dément dans les œuvres-, on croit , mais d'une foi humaine qui est le don de nos pères selon la chair, plutôt que le don du Père des lumières ; on croit , mais d'une foi populaire qui ne nous laisse que des idées faibles et puériles ; on croit , mais d'une foi superstitieuse qui n'aboutit qu'à des hommages vains et extérieurs ; on croit , mais d'une foi d'habitude qui ne sent rien ; on croit , mais . d'une foi insipide qui ne discerne plus; on croit, mais d'une foi commode qui n'a point de suites ; on croit , ntais d'une foi peu éclairée qui manque , ou au respect en se^familiarisant , ou à l'amour en s'éloignant ; on croit, mais d'une foi qui captive l'esprit, et qui laisse errer le cœur ; on icroit enûn , mais d'une foi tranquille ot vulgaire qui n'a rien de vif , rien de grand , de sublime , et digne du Dieu qu'elle nous découvre. C'est donc sur les règles de la foi qu'il faut s'éprouver, mes frères; les doctrines humaines, les adoucissements de l'usage , les exemples dQ,la multitude , nos propres lumières, sont des guides trompeurs ; et si jamais il im porta de ne point prendre le change , sans doute c'est dans une conjoncture où le sacrilège est la peine de la méprise.

Mais sur quoi nous éprouverons-nous P Sur quoi ! sur la sainteté de ce sacrement, et sur notre propre corruption. C'est la chair de Jésus-Christ , c'est le pain des anges , c'est l'Agneau sans tache qui ne veut autour de son autel que ceux, ou qui n'ont pas souillé leurs vêtements , ou qui les ont lavés dans le sang de la pénitence. El qui êtes-vous , âme téméraire , qui; je vois approcher avec tant

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de sécurité ? Y portez- vous votre pudeur, votre innocence ^ avcïvous toujours possédé le vase de votre corps dans l'honneur et dans la sainteté? n*avez-vous pas traîné votre cceur sur la boue de raille passions? votre âme n'est-elle pas, aux yeux de Dieu, ce tison noirci dont parle le prophète , que des fiannaes impures ont , dès vos premiers ans, flétrie, consumée , et qui n'est plus qu'un reste hideux de leur violence? n'êtes- vous pas tout couvert de plaies honteuses? parait-il sur votre corps un seul endroit qui ne soit marqué de quelques crimes? où placerez-vous la chair de TAgneau ? Quoi ! elle reposera sur votre langue ! cette chair pure, sur un tombeau qui n'a jamais exhalé que la puanteur et l'infeotion ; cette chair immolée avec tant de douceur, sur l'instrument de vos vengeances et de votre amertume ; eette chair crucifiée , sur le siège de vos sensualités et de vos débauches ? Quoi l il descendra dans votre cœur! mais y trouvera-t-il où repeser sa tête? n'avez vous pas fait de ce temple saint une caverne de brigands? Quoi ! vous l'allez placer parmi tant de désirs impurs, d'attachements profanes, de projets d'ambition , de mouvemeals de haine, de jalousie , d'orgueil ! c'est au milieu de tous ces monstres que vous lui avez préparé sa demeure ? Ah ! vous le livrez à ses ennemis, vous le mettez encore entre les mains de ses bourreaux.

On s'est éprouvé, me dit-on; on s'est confessé avant que d'approcher. Ah ! mes frères , et, de la même bouche dont vous venez de vomir vos iniquités, vous allez recevoir Jésus-Christ? et le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes, et que le lendemain va voir rallumer, vous osez venir offrir votre présent à l'autel , et participer aux mystères saints? et, l'imagination souillée des idées toutes fraîches de vos excès que vous venez de raconter au prêtre , vous allez goûter le froment des élus ? Quoi I au sortir du tribunal , la communion vous tient lieu de pénitence ? Vous allez de plain pied du crime à l'autel? au Heu de répandre des larmes avec les pénitents , vous venez vous consoler avec les justes? au lieu de vous nourrir d'un pain de tribulation , vous courez au festin délicieux ? au lieu de vous tenir comme le publicain à la porte du temple, vous approchez témérairement du Saint des saints? Un pénitent n'arrivait autrefois à la table du Seigneur qu'à Iraver i des années entières d'humiliation, déjeune, de prière, d'austérité ; et on se purifiait dans les larmes , dans la douleur, dans les exer-

cioes publics d'une discipline pénible : on devenait des hommes nouveaux ; il ne restait plus rien de la première vie qu'un regret sincère : on ne reconnaissait en6n de traces des crimes passés que dans les traces delà pénitence et des macérations qui venaient de les expier ; et TEucharistie était le pain céleste querhomme pécheur ne mangeait alors qii'à la sueur de son front. Et aujourd'hui on croit qu'avoir confessé ses crimes , c^est les avoir punis ; qu'une absolution qui suppose un cœur contrit et humilié, le crée et le donne elle«méme ; que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus- Christ de celui qui la reçoit , c'est qu*il ait découvert la pourriture cl l'infection de se^ plaies. Communions indignes , mes frères; vous mangez et vous buvez votre jugement. On a beau vous rassurer : rboœme peut^il vous justifier, lorsque Dieu vous condamne ?

Vous enviez , dit saint Ghrysostome , le sort d'une hémorroisse qui touche ses vêtements, d'une pécheresse qui arrose ses pieds de ses larmes, des femmes de Galilée qui eurent le bonheur de le suivre et de le servir dans les courses de son ministère , ie ses disciples avec qui il conversait familièrement , des peuples de ce temps-là qui entendirent les paroles de grâce et de salut qui sortaient de sa bouche : vous appdez heureux ceux qui le virent ; bien des prophètes et des rois l'ont souhaité en vain : mais vous, mes frères, venez à Tautel, vous le verrez, vous le toucherez, vous lui donnerez un saint baiser ; vous Farroserez de vos larmes, et vos entrailles mêmes le porteront comme celles de Marie. Hélas ! nos pères allaient dans une terre sainte y adorer les traces de ses pieds,* et les lieux qu'il avait consacrés par sa présence. Ici , leur disaiton, il proposait la parabole du bon pasteur et de la brebis égarée; ici il réconciliait une femme adultère ; ici il consolait une pécheres^ ; ici il sanctifiait les noces et les festins par sa présence ; ici il multipliait des pains pour rassasier un peuple affamé; ici il défendait à ses disciples de faire descendre le feu du ciel sur une ville criminelle; ici il s'abaissait jusqu'à converser avec une femme de Samarie; ici il souffrait les enfants autour de lui, et blâmait ceux qui voulaient les éloigner ; ici il rendait la vue aux aveugles, il redressait les boiteux, il délivrait les possédés , il faisait parler les muets et ouïr les sourds. A ces paroles nos pères se sentaient saisis d'une joie sainte; ils versaient sur cette terre heu-

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reu&e des brmes de tendresse et de reIi$i;ioD : ce spectade, ces images leur rapprochaient les .temps, les actions, les mystères de Jésus-Christ , rallumaient leur ardeur, consolaient leur foi : les pécheurs y trouvaient une douce confiance , les Caibles une noup velle force , les justes de nouveaux désirs.

Ah 1 chrétiens , non , il n'est pas nécessaire de traverser les mers; le salut est prodie de vous ; la parole que nous vous préc4ions sera, si vous voulez, sur votre bouche et dans votre^cœur : ouvrez les yeux de la foi, regardez sur ces autels , ce ne sont pas des lieux consacrés autrefois par sa présence , c'est Jésus-Christ lui-même : approchez en mémoire de lui ; v^nez y rallumer tout ce que votre cœur a jaoaais senti de tendre , de touchant , de vif pour ce divin Sauveur. Que le souvenir de sa douceur, qui ne lui permettait pas de briser un roseau déjà cassé, et d'éteindre une lampe encore fumante, calme vos emportements et vos impatiences : que le souvenir de ses travaux et de sa vie pénible vous confonde sur votre mollesse : que le souvenir de sa modestie et de so« humilité, qui lui faisait prendre la fuite loi*8qu'on voulait le faire roi , vous guérisse de vos vanités , de vos projets , de vos prétentions frivoles : que le souvenir de son jeune de quarante jours vous détrompe sur les fausses raisons qui vous portent ou à rompre le vôtre » ou à Tadoocir : que 2e souvenir de son zèle contre les profanateurs du temple vous apprenne avec quel respect et quelle sainte frayeur vous devez y entrer : que le souvenir de la simplicité et de la frugahté de ses mœurs condamne les vaines superfluités et les excès des vôtres : que le souvenir de ses retraites et de ses prières vous avertisse de fuir le monde, de vous retirer quelquefois dans le secret de votre maison, de passer du moins quelques heures de la journée dans la pratique indispensable de la prière : que le souvenir de sa tendresse et de sa compassion pour un peuple affamé , vous donne des entrailles de charité pour les malheureux : que le souvenir de ses saints entretiens vous instruise à converser innocemment, saintement, utilement avec les hommes ; en un mot, que le souvenir de toutes ses vertus, plus vif alors, plus présent au cœur, à Tesprit, vous corrige de toutes vos faiblesses : voilà ce qu'on appelle communier en mémoire de lui.

Dans les premiers temps, TEucharistio était un prélude du martyre. Du moment que la fureur du tyran s'était déclarée , et

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