‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 85 sur 145 · M4SS1LL · texte numérisé non relu

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mal ; sa divine philosophie ne se borne pas à donner de ces préceptes pompeux qui pouvaient plaire à la raison , mais qui ne guérissaient pas les plaies du cœur ; et comme l'orgueil , la volupté ^ les haines et les vengeances avaient été les soivces fatales de toutes les agitations que le cœur de Thomme avait éprouvées , il vient lui rendre la paix en les tarissant par sa grâce , par sa doctrine et par son exemple.

Oui , nies frères , je dis que Torgueil avait été la première source des troubles qui déchiraient le cœur des hommes. Quelles guerres , quelles fureurs cette funeste passion n'avait-elle pas allumées sur la terre ? De quels torrents de sang n'avait-elle pas inondé Vunivers? Et l'histoire des peuples et des empires, des princes et des conquérants , l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, qu'est-elle que l'histoire des calamités dont l'orgueil avait, depuis le commencement, affligé les hommes? Le monde entier n'était qu'un théâtre lugubre où cette passion hautaine et insensée donnait tous les jours les scènes les plus sanglantes. Mais ce qui se passait au dehors n'était que l'image des troubles que l'homme orgueilleux éprouvait au dedans de lui-même. Le désir de s'élever était une vertu ; la modération passait pour lâcheté ; un homme seul bouleversait sa patrie, renversait les lois et les coutumes , faisait des millions de malheureux pour usurper la première place parmi ses concitoyens ; et le succès de son crime lui attirait des hommages ; et son nom , souillé du sang de ses frères , n'en avait que plus d'éclat dans les annales publiques, qui en conservaient la mémoire ; et un scélérat heureux devenait le plus grand homme de son siècle. Cette passion , en descendant dans la foule, était moins éclatante, mais elle n'en était pas moins vive et furieuse. L'homme obscur n'était pas plus tranquille que l'homme public ; chacun voulait l'emporter sur ses égaux : l'orateur, le philosophe se disputaient, s'arrachaient la gloire, l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles ; et comme les désirs de l'orgueil sont insatiables , l'homme , à qui il était alors honorable de s'y livrer tout entier, ne pouvant s'y fixer, ne pouvait aussi être calme et paisible. L'orgueil , devenu la seule source de l'honneur et de la gloire humaine , était devenu recueil fatal du repos et du bonheur des hommes.

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La naissance de Jésus-Christ, en corrigeant le inonde de cctta erreur, y établit la paix que Torgueil avait bannie de la terre. Il pouvait se manifester aux hommes avec tous les traits éclatants que les prophètes lui avaient attribués ; il pouvait prendre les titres pompeux de conquérant de Juda , de législateur des peuples, de libérateur d'Israël : Jérusalem , à ces caractères glorieux , aurait reconnu celui qu'elle attendait : mais Jérusalem ne voyait dans ces litres qu'une gloire humaine , et Jésus-Christ vient la détromper, et luiapprendre que cette gloire n'est rien ; qu'une pareille attente n'eût pas été digne des oracles de tuit de prophètes qui l'avaient annoncé; que l'Esprit saint, qui les avait inspirés, ne pouvait promettre que la sainteté et des biens é'emels aux hommes; que tous les autres biens, loin de les rendre heureux , multipliaient leurs malheurs et leurs crimes ; et que wm ministère visible n'allait répondre aux promesses éclatantes qui l'annonçaient depuis tant de siècles, que parce qu'il serait tout spirituel, et qu'il ne se proposerait que le salut de tous les hooiàies.

Aussi il nait à Bethléem, dans un état pauvre et abjeet, sans appareil extérieur, lui dont les cantiques de toute la milice du ciel célébraient alors la naissance ; sans titre qui le distingue aux yeux des hommes, lui qui était élevé au-dessus de toute principauté et de toute puissance ; il souffre que son nom soit inscrit avec les noms les plus obscurs des sujets de César, lui dont 4c nom était au-dessus de tout autre nom , et qui seul avait le droit d'écrire le nom de ses élus dans le livre de Féternité : des pasteurs simples et grossiers tout seuls viennent lui rendre hommage, lui devant qui tout ce qu'il y a de grand dans le eiel , s^r la terre et dans les enfers doit fléchir le genou : en effet , tout ce qui peut confondre l'orgueil humain est rassemblé dans le spectacle de sa naissance. Si les titres, si l'élévation, si les prospérités avaient pu nous rendre heureux ici-bas et mettre la paix dans notre cœur, Jésus-Chript en aurait paru revêtu, et aurait apporté ces biens à ses disciples ; mais il ne nous apporte la paix qu'en les méprisant, et en nous apprenant à les mépriser nous-mêmes; il ne vient nous rendre heureux qu'en venant réprimer les désirs qui jusquelà avaient formé toutes nos inquiétudes ; il vient nous montrer des biens plus réels et plus durables, seuls capables 4e calmer nos

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cœurs , de remplir nos désirs , de soulager nos peines ; des biena cjue les tiommes ne peuvent nous ôter, et qu'il suffit d'aimer et do désirer pour être assuré de les posséder.

Cependant y cette paix heureuse» qui la goûte? Les guerres, les troidiles, les fureurs en sont-elles plus rares dans Tunivers depuis sa naiuaDce? les empires et les États qui Tadorent en sontils plus paisibles? Uorgoeil» qu'il est venu anéantir, en met-il moins le tumulte et la confusion parmi les hommes ? Cherchez au milieu des chrétiens cette paix qui devrait être leur héritage : où la trouverez-vous? Dans les villes ? l'orgueil y met tout en mouvement , chacun veut monter plus haut que ses ancêtres : un seul que la fortune élève , y fait mille malheureux qui suivent ses traoes, sans pouvoir atteindre où il est parvenu. Dans Tenceinte des murs domestiques ? elle ne cache que des soins et des inquiétudes ; et le père de fiftmiUe, saos cesse occupé, agité plus de l'avancement que de rédocatioD chrétienne des siens , leur laisse pour héritage ses agitations et ses inquiétudes, qu'ils transmettront un jour euxmêmes à leurs descendants. Dans le palais des rois? mais c'est ici qu'une ambition démesurée ronge» dévore tous les cœurs; c'est ici que , sous les dehors spécieux de la joie et de la tranquillité , se nourrissent les passions les plus violentes et les plus amères; c'est ici où le bonheur semble résider , et où l'orgueil fait plus de malheureux et de mécontents. Dans le sanctuaire? hélas l ce devrait être là sans doute l'asile de la paix : mais l'ambition est entrée même dans le lieu saint : on y cherche plus à s'élever qu'à se rendre utile à ses frères; les dignités saintes de l'Église deviennent , comme celles du siècle , le prix de l'intrigue et des empressements ; la religieuse ciroonspeGlion du prince ne peut arrêter les sollicitations et les pratiques secrètes ; on y voit la même vivacité dans les concurrences, la même tristesse dans l'oubli où l'on |iou8 laisse , la même jalousie envers ceux qu'on nous préfère. Un i^inistère qu'on ne devrait accepter qu'en tremblant, on le brigue avec audace : on s'assied dans le temple de Dieu sans y avoir été placé de sa main ; on est à la tête du troupeau sans l'agrément de celui àcpii il aplMtrtient, et sans qu'il nous ait dit, comme k. Pierre ; Paissez mes brehi$ (Jean ■ xxi , 17) ; et comme on en a pris le soin sans voeation et sans talent , on le conduit sans édification et sans fruit, hélas! et souvept avec scandale. 0 paix de Jésus-

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Christ ! qui surpassez tout sentiment , seul remède des troubles que Torgueil ne cesse d*exciter dans nos cœurs, qui pourra donc vous donner à Thomme ?

Mais en second lieu , si les inquiétudes de l'orgueil avaient banni la paix de la terre, les désirs impurs de la chair n'y avaient pas excité moins de troubles. L'homme , ne se souvenant plus de l'excellence de sa nature et de la sainteté de son origine , se livrait saus scrupule, comme les bêtes, à l'impétuosité de cet instinct brutal. Le trouvant dans son cœur le plus violent et le plus universel de ses penchants , il le croyait aussi le plus innocent et le plus légitime. Pour l'autoriser même davantage , il le fit entrer dans son culte , et se forma des dieux impurs, dans le temple des* quels ce vice infâme devenait le seul hommage qui honorait leurs autels. Un philosophe même , le plus sage d'ailleurs des païens , craignant que le mariage ne mit une espèce de frein à cette passion déplorable , avait voulu abolir ce lien sacré , permettre une brutale confusion parmi les hommes comme parmi les animaux, et ne multiplier le genre humain que par des crimes. Plus ce vice était universel , plus il perdait le nom de vice ; et cependant quel déluge de maux n'avait-il pas répandu sur la terre ? avec quelle fureur ne l'avait-on pas vu armer les peu{^es contre les peuples , les rois contre les rois , le sang contre le sang , les frères contre les frères , porter partout le trouble et le carnage , et ébranler l'univers entier? Les ruines des villes , les débris des empires les plus florissants , les sceptres et les couronnes renversées, devenaient les monuments publics et lugubres que chaque siècle élevait , pour conserver , ce semble , aux Âges suivants , le souvenir et la tradition funeste des calamités dont ce vice n'avait cessé d'affliger le genre humain. Il devenait lui-même un fonds inépuisable de troubles et de chagins pour l'homme qui s'y livrait alors sans mesure. Il promettait la paix et les plaisirs ; mais les jalousies , les soupçons , les fureurs , les excès, les dégoûts , les inconstances , les noirs chagrins , marchaient toujours sur ses pas ; jusque-là que les lois , la religion , l'exemple commun l'autorisant , le seul amour du repos , dans ces siècles méines de ténèbres et de corruption, en éloignait un petit nombre de sages.

Mais ce motif était trop faible pour en arrêter le cours impétueux , et en éteindre les feux dans le cœur des hommes : il fal-

lait un remède plus puissant, et c'est la naissance du Libérateur qui vient retirer les hommes de cet abime de corruption , pour les rendre purs et sans tache , les dégager de ces liens honteux , et leur donner la paix, en leur rendant la liberté et l'innocence que la servitude et la tyrannie de ce vice leur avaient ôtées. Il nait d'une mère vierge , et la plus pure de toutes les créatures : par là il met déjà en honneur une vertu inconnue au monde , et que son peuple même regardait comme un opprobre. De plus, eu s'unissant à nous il devient notre chef , nous incorpore avec lui, nous fait devenir les membres de son corps mystique, de ce corps qui ne reçoit plus de vie et d'influence que de lui , de ce corps dont tous les ministères sont saints , qui doit être assis à la droite du Dieu vivant, et le glorifier dans tous les siècles.

Enfin , la naissance de Jésus-Christ réconcilie les hommes aveo son Père : elle réunit les gentils et les Juifs; elle anéantit toutes ces distinctions odieuses de Grec et de Barbare, de Romain et de Scythe; elle éteint toutes les inimitiés et toutes les haines; de tous les peuples elle n'en fait plus qu'un peuple; de tous ses disciples, qu'un cœur et qu'une âme : dernier genre de paix qu'elle vient apporter aux hommes. îls n'étaient liés auparavant entre eux ,>ni par le culte , ni par une espérance commune , ni par Talliance nouvelle , qui dans un ennemi nous découvre un frère. Us se regar* daient presque comme des créatures d'une espèce différente : la diversité des religions , des mœurs , des pays , des langages , des intérêts, avait, ce semble, diversifié en eux la même nature ; à peine se reconnaissaient-ils mutuellement à la figure de l'humanité , le seul signe d'union quileur restaitencore. Ils s'exterminaient comme des bêtes féroces ; ils faisaient consister leur gloire à dé|)eupler la terre de leurs semblables , et à porter en triomphe leurs têtes sanglantes , comme les monuments éclatants de leur victoire : on aurait dit qu'ils tenaient leur être de différents créateurs irréconciliables, toujours occupés à se détruire, et qui ne les avaient placés ici-bas que pour venger leur querelle et terminer leurs différends par l'extinction upiversellc de l'un des deux partis : tout divisait les hommes , et rien ne les liait entre eux que les passions et les intérêts , qui étaient eux-mêmes la source unique de leurs divisions et de leur discorde.

Mais Jésus-Christ est devenu notre paix , notre réconciliation »

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la pierre angulaire qui rassemble et réunit tout l'édifice, le chef vivifiant qui unit tousses membres^ et n'en fait qu'uuméme corps. Tout nous lie à lui ; et tout ce qui nou^ lie à lui nous unit ensemble. C'est le même esprit (fui oous anime , la même espéraœe qui nous soutient , le même sein qui nous enfante, le mémQ bercail qui nous rassemble , et le même pasteur qui nous conduit : nous sommes les enfants d'un même père, les héritiers des mêmes promesses, les citoyens de la même cité éternelle , les membres d'un même corps.

Or, mes frères, tant de tiens sacrés ont-ils pu réussir à nous unir ensemble ? Le christianisme , qui ne devait être que l'uniou des c-œurs , le lien des fidèles entre eux, et de Jésus-Christ avec les fidèles , et qui devait retracer l'image de la paix du ciel sur la terre , le obristianisœe n'est plus lui-même qu'un théâtre affreux de dissensions et de troubles ; la guerre et la fureur semblent avoir établi parmi les dirétiens une demeure éternelle : la religion, qui devait les unir, les divise elle-même. L'infidèle, l'ennemi de Jésus-Christ , les enfants du faux prophète qui n'est venu porter que la guerre et lé carnage parmi les hommes, sont en paix ; et les enfants de la f>aix, et les disciples de celui qui vient l'apporter aujourd'hui aux hoimnes, ont toujours en main le fer et le feu les uns contre les autres ! Je le dis hardiment devant un prince qui a mille fois préféré la paix à la victoire. Les rois s'élèvent contre les rois , les peuples contre les peuples ; les mers qui les séparent les rejoignent pours'entre-détruire; un vil monceau de pierres arme leur fureur et leur vengeance : et des nations entières vont périr et s'ensevelir sous ses murs , pour disputer à qui demeureront ses ruines. La terre n'est pas assez vaste pour les contenir, et les fixer chacun dans les bornes que la nature elle-même semble avoir mises aux États et aux empires: cliacun veut usurper sur son voisin; et uu misérable champ de bataille , qui suffit à peine pour la sépulture de ceux qui l'ont disputé, devient le prix des ruisseaux de sang dont il demeure à jamais souillé. 0 divin réconciliateur des hommes! revenez donc encore sur la terre, puisque la paix que vous y apportâtes en naissant laisse encore tant de guerres et de calamités dans l'univers !

( Sermon pour le jour de Noël. )

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