‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 86 sur 145 · SUR I.A DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

SUR I.A DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST

Un Dieu qui s'abaisse jusqu'à se faire homme élotme et confond la raison ; et dans quels abimes d'erreur ne se précipite-t-elle pas, si la lumière de la foi ne vient promptement à son secours , pour lui découvrir toute la profondeur de la sagesse divine» cachée dans la folie apparente du mystère de rHomme4)ieu? Aussi, dans tous les temps, ce point fondamental de not're sainte religion (j^entends la divinité de Jésus-Christ ) a-t-il été l'objet le plus exposé aux contradictions insensées de l'esprit humain. Les hommes orgueilleux , qui ne devaient avoir dans la bouche que des.actions de grâces pour le don ineffable que le Père des miséricordes leur a fait de son Fils unique, n'ont cessé de l'outrager» en vomissant contre ce Fils adorable les blasphèmes les plus impies. Aveugles , qui n'ont pas vu que le nom seul de Jésus qui lui est imposé en ce jour , ce nom qu'il reçoit d'abord dans le ciel, et qu'un ange ap-» porte sur la terre à Marie et à Joseph , est la preuve incontestable de sa divinité. Ce nom sacré l'établit sauveur du genre humain ; sauveur , en ce que, par l'effusion de son sang, qui devient notre rançon , il nous délivre du péché , et des suites qui en sont inséparables ; la tjrrannie du démon et de l'enfer ; sauveur , en ce qu'attirant sur sa tète le châtiment qui était dû à nos prévarications, il nous réconcilie avec Dieu, et nous ouvre de nouveau l'entrée du sanctuaire étemel que le péché nous avait fermée. Mais, mes frères, si le Vus de Marie n'est qu'un pur homme , de quel prix sera aux yeux de Dieu l'oblation de son sang ? Si Jésus>€hrist n'est pas Dieu , comment sa médiation sera-t-elle acceptée , tandis qu'il aurait besoin lui-même de médiateur pour se réconcilier avec Dieu ?

Dieu ne peut se manifester aux hommes que pour leur apprendre ce qu'il est, et ce que les hommes lui doivent ; et la religion n'est proprement qu'une lumière divine qui découvre Dieu à l'homme, et qui règle les devoirs de l'homme envers Dieu : soit que le Très- Haut se montre lui-même à la terre , soit qu'il remplisse de son esprit des hommes extraordinaires , 1» fin de toutes ses démarches ne peut être que la connaissance et la sanotificatioa de son nom dans l'univers, et l'établissement d'un euKe où l'on rende à lui seul ce qui n'est dû qu'à lui seul.

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Or, si le Scjgneur Jésus , veau dans la plénitude des temps , n'était qu'un homme juste et innocent , choisi seulement pour être renvoyé de Dieu sur la terre , la fîn principale de son ministère aurait été de rendre le monde idolâtre , et de ravir à la Divinité la gloire qui lui est due , pour se Tattribuer à lui-même.

En effet , mes frères , soit que nous considérions Téclat dé son ministère dans cet appareil pompeux d'oracles et de figures cpii l'ont précédé , dans les circonstances merveilleuses qui l'ont accompagné , et enfin dans les œuvres qu'il a lui-même opérées , l'éclat en est tel, que si Jésus-Christ n'était qu'un homme semblable à nous , Dieu , qui l'a envoyé sur la terre , revêtu de tant de gloire et de puissance , nous aurait lui-même trompés , et serait coupable de l'idolâtrie de ceux qui l'adorent.

Le premier caractère éclatant du ministère de Jésus-Christ , c'est d'avoir été prédit et promis aux hommes depuis la naissance du monde. A peine Adam est-il tombé, qu'on lui montre de loin le Réparateur que sa chute a rendu nécessaire à la terre. Dans les siècles suivants, Dieu ne parait , ce semble , occupé qu'à préparer les hommes à son arrivée : s'il se manifeste aux patriai:ches , c*est pour les confirmer dans la foi de cette attente ; s'il inspire des prophètes, c'est pour l'annoncer; s'il se choisit un peuple , c'est pour le rendre dépositaire de cette grande promesse; s'il prescrit aux hommes des sacrifices et des cérémonies religieuses , c'est pour y tracer, comme de loin , l'histoire de celui qui doit venir. Tous les événements qui se passent sur la terre semblent conduire à ce grand événement ; les empires et les royaumes ne tombent ou ne s'élèvent que pour y préparer les voies ; les yeux ne s'ouvrent que pour le promettre ; et toute la nature , comme dit saint Paul, semble être dans l'impatience d'enfanter le Juste qu'elle porte dans son sein , et qui doit venir la délivrer de la malédiction où elle est tombée : Omnis creaturaingemiscit etparturit. (Rom., viii, 22.)

Or, mes frères , faire attendre un homme à la terre , et l'annoncer du haut du ciel , depuis la naissance des siècles , c'est déjà préparer les hommes à le recevoir avec un respect de religion et de culte ; et quand Jésus-Christ n'aurait que cet éclat particulier qui le distingue de tous les autres hommes , la superstition des peuples à son égard eut été à craindre , s'il n'avait été qu'une simple créature. Mais ce n'est rien même pour Jésus-Christ d'avoir été

prédit : toutes les circonstances dans lesquelles il Ta été sont encore plus merveilleuses et plus étonnantes que les prédictions mêmes. En effet , mes frères , si Cjrrus et Jean-Baptiste ont été prédits longtemps avant leur naissance dans les prophéties d'Isaie et de Malachie, ce n'ont été là que des prédictions uniques» sans suite , sans appareil , et qu'on trouve dans un seul prophète; des prédictions qui n'annoncent que des événements particuliers , et où la religion des peuples ne pouvait être surprise : Gyrus, pour être le restaurateur des murs de Jérusalem; Jean-Baptiste, pour préparer les voies à celui qui doit venir; Tun et l'autre , pour confirmer, par l'accomplissement de ces prophéties particulières , la vérité et la divinité de toutes les prophéties qui annonçaient Jésus-Christ.

Mais ici , mes frères , c'est un envoyé du del prédit par tout un peuple , annoncé pendant quatre mille ans par une longue suite dt; prophètes , désiré de toutes les nations , figuré par toutes les cérémonies, attendu de tous les justes , montré de loin dans tous les âges. Les patriarches meurent en souhaitant de le voir ; les justes vivent dans cette attente ; les pères apprennent à leurs enfants à le désirer; et ce désir est comme une religion domestique qui se perpétue de siècle en siècle. Les prophètes eux-mêmes des gentils voient briller de loin l'étoile de Jacob ; et jusque dans les oracles des idoles, ce grand événement est annoncé. Ici, ce n'est pas pour un événement particuli^, c'est pour être la ressource du monde condamné, le législateur des peuples, la lumière des nations, le salut d'Israël; c'est pour effacer l'iniquité de la terre, pour amener une justice étemelle , pour remplir l'univers de l'Esprit de Dieu , et porter à tous les hommes une paix immortelle. Quel appareil I quel piège pour la religion de tous les siècles , si des préparatifs si magnifiques n'annoncent qu'une simple créature , et dans des temps surtout où la crédulité des peuples mettait si facilement au rang des dieux les hommes extraordinaires !

D'ailleurs, mes frères , lorsque Jean-Baptiste parait sur les bords du Jourdain, de peur, ce semble, que le seul oracle qui l'avait prédit ne devint une occasion d'idolâtrie au peuple que le bruit de sa sainteté attirait autour de lui , il ne fait point de miracles ; il ne cesse point de dire : Je ne suis pas celui que vous attendez ; il n'est attentif, ce semble, qu'à prévenir déshonneurs superstitieux. Je-

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sus-Christ, au contraire , que quatre mille ans d*altente , de figures, de prophéties , de promesses, avaient annoncé avec tant de magnificenoeà la terre ; Jésus-Christ, loin de prévenir la superstition des peufdes à son égard , vient en grande verta et puissance ; il fait des couvres et des merveilles que personne avant lui n'avait faites; et non^seulement il s'élève au-dessus de Jean-Baptiste, mais il se dit égal à Dieu même. Où serait son zèle pour la gloire de celui qui l'envoie , et son amour pour les hommes , si la méprise eût été à craindre, et si c'eût été une idol&trte de lui rendre des honneurs divins?

Enfin les poètes nous représentaient leurs sibylles et leurs prêtresses comme des furieuses lorsqu'elles prédisaient l'avenir; il semble qu'elles ne pouvaient porter la présence de l'esprit imposteur qui résidait en elles. Nos prophètes eux-mêmes annonçant les choses futures , sans perdre l'usage de la raison ni sortir de la gravité et de la décence de leur ministère, entraient dans un enthousiasme divin ; il fallait souvent que le son d'une lyre réveiHàt en eux l'esprit prophétique ; on sentait bien qu'une impulsion étrangère les animait, et que ce n'était pas de leur propre fonds qu'ils tiraient la science de l'avenir et les mystères cachés qu'ils annonçaient aux hommes. Jésus-Christ prophétise comme il parie; la science de l'avenir n'a rien qui le frappe , qui le trouble , qui le surprenne , parce qu'il renferme tous les temps dans son esprit : les mystères futurs qu'il annonce ne sont point dans son âme^des lumières soudaines et infuses qui l'éblouissent ; ce sont des objets hmiliers qu'il ne perd jamais de vue , et dont il trouve les knages au dedans de lui ; et tous les siècles à venir sont sous l'immensité ie ses regards comme le jour présent qui nous éclaire. Ainsi, ni la résurrection des morts , ni la prédiction de l'avenir, ne le tirent de sa tranquillité ordinaire; il se joue, pour ainsi dire , en opérant des prodiges dJatns l'univers ; et s'il parait quelquefois frémir et se troubler, ce n'est qu'à la vue du péché et de l'endurcissement de son peuple; parce que plus on est grand en sainteté, plus le péché offre d'horreurs nouvelles , et que la seule chose qu'un Homme-Dieu puissevoir avec frémissement, c'est le spectacle d'une conscience souillée de crimes.

L'éclat du ministère de Jésus-Christ n'en est pas le côté le plus auguste et le plus magnifique. Quelque grand qu'il nous ail paru

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jKir les oracles qui Tont anooneé, par les œuvres qu'il a opérées, et par les circoostances éclataoles de ses mystères , ce oe sont encore là , pour ainsi dire y que les dehors de sa gloire et de sa grandeur ; et, pour connaître tout ce qu'il est , il faut entrer dans le fond et dans Tesprit de son ministère. Or » Tesprit de sou ministère renferme sa doctrine , ses bienfaits et ses promesses. Développonsen toute retendue , et montrons qu'il faut refuser à Jésus-Christ M(p»lité d*homme juste, et d'envoyé du Dieu tout-puissant, quo les ennemis de sa divinité lui accordent , ou convenir qu'il est luimême un Dieu manifesté en chair, et descendu sur la terre pour sauver les hommes.

Oui , mes frères , c'est une idtemative inévitable : si Jésus-Christ est saint , il est Dieu; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture, c*est le ministère de la Vérité éternelle elle-même , qui s'est manifestée pour nous instruire. Or, les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste, innocent, ami de Dieu; et si le monde a vu des esprits noirs et imfHes , qui ont eneore osé blasphémer contre son innocence, et le confondre avec les séducteurs, ce n'ont été que quelqi]fês monstres dont le genre humain a eu horreur, et dont le nom même, trop odieux à toute k nature, est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété était sortie.

En effet , quel homme jusque-là avait paru sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté , que Jésus » Fils du Dieu vivant? En quel philosophe avait-on jamais remarqué tant d'amour pour la vertu , tant de mépris sincère pour le monde, tant de charité pour les hommes, tant d'indifférence pour la gloire humaine , tant de zèle pour la gloire de l'Être souverain , tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent ? Quel est son xèle pour le sahit des honunes ? c'est là que se rapportent tous ses discours, tous ses s<Mns , tous ses désirs , toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquaient seulement les hommes , et ne cherchaient qu*à faire sentir leur faible ou leur ridicule : Jésus-Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étaient les censeurs des faiblesses humaines; Jésus-Christ en est le médecin : les uns se faisaient honneur do remarquer en autrui des vices dont ils n'étaient pas exempts eux-mêmes ; celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère

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des fautes dont sou innocence le met à couvert, et répand métnc des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle : on voit bien que les uns ne voulaient pas corriger les hommes, mais s'en faire estimer en les méprisant ; et que l'autre ne pense qu'à les sauver , et est peu touché de leurs applaudissements et de leui; estime.

Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite, et voyez s'il a jamais paru sur la terre un juste plus universellement exempt de toutes les faiblesses les plus inséparables de l'humanité. Plus on l'observe, plus sa sainteté se développe. Ses disciples, qui le voient de plus près , sont le plus frappés de l'innocence de sa vie ; et la familiarité , si dangereuse à la vertu la plus héroïque » ne sert qu'à découvrir tous les jours de nouvelles merveilles dans les siennes. Il ne parle que le langage du ciel : il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où l'homme se retrouve ; partout il parait un envoyé du Très-Haut. Les actions les plus communes sont en lui singulières , par la nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne ; et il ne parait pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un pharisien que lorsqu*il ressuscite Lazare. Certes , mes frères , la nature toute seule ne saurait mener si loin la faiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose : c'est un juste qui prend , dans ses propres exemples , les règles et les préceptes de sa doctrine : il faut bien qu'il soit saint, puisque le disciple lui-même qui le trahit, intéressé à justifier sa perfidie en découvrant ses défauts , rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté , et que toute la malice de ses ennemis défiée n*a su le reprendre d'aucun péché.

Lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre , les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs . idées. Pleins de l'immensité, de la toute-puissance et delà majesté de l'Être suprême , ils épuisent la faiblesse du langage humain , pour répondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu , b'est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main , qui pèse les montagnes dans sa balance , qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes ; qui dit, et tout est fait; qui se joue en sou< tenant l'univers. De simples hommes devaient parler ainsi de la gloire du Très-Haut : la disproportion infinie qui se trouve entre l'immensité de l'Être suprême et la faiblesse de l'esprit humain doit

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le frapper, Téblouir , le confondre ; et les termes les plus pompeux ne le sont jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.

Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloire du Seigneur , ce ne sont plus ces expressions pompeuses des prophètes : il rappelle un père saint, un père juste, un père dément; un pasteur qui court après la brebis égarée , et qui la met avec bonté sur ses épaules ; un ami qui se laisse vaincre par les importunités de son ami , un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils : on voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestique, que la familiarité et la simplicité de ses expressions supposent en lui une sublimité de connaissance qui lui rend Tidée de l'Être sou- verain familière , et fait qu'il n'est point frappé et ébloui comme nous de sa majesté et de sa gloire , et qu'enfin il ne parle que de c& qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés, pour ainsi dire , en naissant : les enfants des rois parlent simplement des sceptres et des couronnes ; et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.

Remarquez , mes frères , que c'est la reconnaissance toute seule qui, autrefois, a fait les faux dieux. Les hommes, oubliant l'Auteur de leur être et de l'univers, adorèrent d'abord l'air, qui les faisait vivre ; la terre , qui les nourrissait ; le soleil , qui les éclairait ; la lune , qui présidait à la nuit : c'était là leur Cybèle , leur Apollon , leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avaient délivres de leurs ennemis , les princes bienfaisants et équitables qui avaient rendu leurs sujets heureux , et la mémoire de leur règne immortelle : et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux , l'un parle nombre de ses victoires, l'autre par le bonheur et la tranquillité de son règne : les hommes , dans ce siècle de superstition et de crédulité, ne connaissaient point d'autres dieux que ceux qui leur faisaient du bien. Et tel est le caractère de l'homme , son culte n'est que son amour et sa réconnaissance.

Or, mes frères , quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ? Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de Fhistoire de leurs dieux, et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue , avec les livres saints , que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns , ils croient être

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redevables de la sérénité de rair et d*UQe heureuse navigation ; aux autres , de la fertilité des saisons ; à leur Mars , du succès des batailles ; à leur Jauus , de la paix et de la tranquillité des peuples ; de la santé , à leur Ësculape. Mais que sont ces fiûbles bienfaits , si vous les comparez à ceux dont Jésus-Christ a comblé le monde? Il y a porté une paix éternelle, une sainteté durable, la justice et la vérité ; il' en a fait un monde nouveau et une terre nouvelle. Ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens, ce sont tous les peuples , c'est Funivers entier ; et , de plus, il n'est devenn notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime. Que pouvait-il faire de plus grand pour la terre? Si la reconnaissance a fait les dieux , Jésus-Christ pouvait-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes ? Aussi , mes frères , les païens eux-mêmes reprochaient alors aux chrétiens de rendre àleur Christ des honneurs divins. (PLm., lib. x, ep. 97.) Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine, après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étaient des homme» justes, innocents, équitables, et qu'ils s'assemblaient avant le lever du soleil , non pour s'engager entre eux à commettre des crimes et à troubler la tranquillité de l'empire, mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes, les adultères, les désirs même du bien d'autrui ; il ne leur reproche que de chanter des hjrmnes et des cantiques en l'honneur de leur Christ , et de lui rendre les mêmes hommages qu'à un Dieu. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu à, Jésus-Qhrist des honneurs divins, ils se se* raient justifiés de cette calomnie, ils auraient ôté c^ scandale de leur religion , le seul presque qui révoltait le zèle des Juifs et la sagesse des gentils; ils auraient dit hautement ; Nous n'adorons pas Jésus- Christ, et nous n'avons garde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui ne sont dus qu'à Dieu seul. Cependant ils ne se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens tâchaient de noircir leur doctrine ; ils se justifient sur tout le reste ; Us éclaircissent , ils confondent les plus légères accusations ; et leurs apologies , adressées au sénat, se font admirer à Rome même, et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolâtrie envers Jésus-Christ , qui serait la plus criante et la plus horrible; et sur le reproche qu'on î.eur fait d'adorer un crucifié.

qui était ie plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devait être même ie plus douloureux à des hommes si saints» si déclarés contre ridolàtrie» si jaloux de la gloire de Dieu , ils ne disent mot ; ils ne se défendent pas ; ils justifient même cette accusation par leur silence. Que dis-je , par leur silence ? ils Tautoriseut même par leur langage envers JesuspGbrist » en souffrant pour son nom, en mourant pour lui, en le confessant devant les tyrans » en expirant avec joie sur les gibets , dans l'attente consolante d*al« 1er jouir de lui , et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle que celle qu'ils perdaient pour sa gloire. Us souffraient le martyre plutôt que de fléchir même le genou devant la statue des césars» plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine , et pour les dérober aux supii^ices , allassent faussement attester devant les magistrats qu'ils avaient offert de l'encens aux idoles ; et ils auraient souffert qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ, sans jamais détruire cette fausse imputation P Âh ! ils auraient publié le contraire sur les toits, ils se seraient exposés même à la mort , plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici rincrédttlité? Et si c'est une erreur de croire Jésus-Ghrist égal à IHeu, c'est donc une erreur qui est née avec l'Église , et qui en a élevé tout l'édifice , qui a formé tant de martyrs , et converti tout l'univers.

(Semumpour le jour de la Circoncision.)

POUR LE JOUR DE l'ÉPIPHANIE.

La vérité, cette lumière du ciel, figurée par l'étoile qui parait aujourd'hui aux mages , est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des rechert^es de l'homme. Elle seule est la lumière de notre esprit , la règle de notre cœur, la source des vrais plaisirs» le fondement de nos espérances, la consolation de nos craintes, l'adoucissement de nos maux , le remède de toutes nos peines : elle seule est la ressource de la bonne conscience, la terreur de la nvauvaise , la peine secrète du vice , la récompense intérieure . de la vertu : elle seule immortaliEeceux qui l'ont aimée , illustre les chaînes de ceux qui souffrent pour elle , attire des honneurs publics aux cendres de ses martyrs et do ses défenseurs, el rend

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rrgpectables Tabjcction et la pauvreté de ceux qui ont tout quitté pour la suivre : eofin elle seule inspire des pensées magnanimeH , Torme des hommes héroïques, des âmes dont le monde n'est pas digne , des sages seuls dignes de ce nom. Tous nos soins devraient donc se borner à la connaître , tous nos talents à la manifester, tout notre zèle à la défendre ; nous ne devrions donc chercher dans les hommes que la vérité, ne vouloir leur plaire que par la vérité, n*estimer en eux que la vérité , et ne souffrir qu'ils voulussent nous plaire que par elle : en un mot , il semble donc qu'il devrait suffire qu'elle se montrât à nous pour se faire aimer, et qu'elle nous montrât à nous-mêmes pour nous apprendre à nous connaître.

Cependant il est étonnant combien la même vérité montrée aux hommes fait en eux d'impressions différentes. Pour les uns c*esl une lumière qui les éclaire , qui les délivre , qui leur rend le devoir aimable en le leur montrant ; aux autres , c'est une lumière Importune, et comme un éblouissemcnt qui les attriste et qui les gène ; enfin , à plusieurs , un nuage épais qui les irrite, qui arme leur fureur , et qui achève de les aveugler.

J'appelle vérité cette règle éternelle, cette lumière intérieure, sans cesse présente au dedans de nous ; qui nous montre sur chaque action ce qu'il faut faire , ou ce qu'il faut éviter; qui éclaire nos doutes , qui juge nos jugements , qui nous approuve , qui nous condamne en secret , selon que nos mœurs sont conformes ou contraires à sa lumière ; et qui , plus vive et plus lumineuse en certains moments , nous découvre plus évidemment la voie que nous devons suivre.

Or, je dis que le premier usage que nous devons faire de la vérité, c'est pour nous-mêmes.

Cependant combien d'âmes dans le monde , flottantes sur la foi, ou plutôt asservies par des passions qui leur, rendent douteuse la vérité qui les condamne? Combien d'âmes ainsi flottantes voient bien qu'au fond la religion de nos pères a des caractères de vérité que la raison la plus emportée et la plus fière n'oserait lui disputer; que l'incrédulité mène trop loin ; qu'après tout , il faut s'en tenir à quelque chose; et que ne rien croire est un parti encore plus incompréhensible à la raison , que les mystères qui la révoltent?

Le plus grand obstacle que la grâce et la vérité trouvent dans nos cœurs , c'est l'opinion publique. Combien d'âmes timides n'OMot

prendre le bon parti , parce que le monde, auquel elles sont en spectacle , ne serait pas pour elles ? Ainsi ce roi d'Assyrie n'osait se déclarer pour le Dieu de Daniel , parce que les grands de sa cour auraient oondanoné sa démarche. Combien d*àmes faibles qui, dégoûtées des plaisirs , ne courent après eux que par un faux honneur, et pour ne pas se distinguer de celles qui leur en montrent l'exemple? Ainsi Aaron , au milieu des Israélites , dansait autour du veau d'or, et offrait avec eux de l'encens à l'idole qu'il détestait , parce qu'il n'avait pas la force de résister tout seul à l'erreur publique. Insensés que nous sommes! c'est l'exemple public tout seul qui nous rassure contre la vérité, comme si les hommes étaient notre vérité , ou que ce fût sur la terre, et non pas dans le ciel , comme les mages , que nous dussions chercher la règle et la lumière qui doit nous conduire !

Eh quoi! mes frères» n'est-ce pas assez que vous ne serviez pas le Dieu pour qui vous êtes faits ? (c'estceque les premiers défenseurs de la foi, lesTertuUien et lesCyprien, disaient autrefois aux païens persécuteurs des fidèles, et faut41 que ces mêmes plaintes se trouvent encore justes dans notre bouche contre des chrétiens ? ) n'est -ce pas assez? faut-il encore que vous persécutiez ceux qui le servent? Vous ne voulez donc ni l'adorer, ni souffrir qu'on Tadore ? Deum nec coli», nec eolï omnino permittis? Vous pardonnez tous les jours tant d'extravagances aux sectateurs du monde , tant de passions insensées : vous les excusez , que dis-je ? vous les louez dans les désirs déréglés de leur cœur : vous trouvez de la constance , de la fidélité , de la noblesse dans leurs passions les plus honteuses ; vous donnez des noms honorables à leurs vices les plus indignes ; et il n'y a qu'une âme juste et fidèle , qu'un serviteur du vrai Dieu, qui ne trouve auprès de vous aucune indulgence , et qui réussisse à s'attirer vos mépris et vos censures? Sfh lus Hbi displicet Dei cultor ? Mais , mes frères , les plaisirs des théâtres et des spectacles sont ouverts parmi vous à la licence publique , et on n'y trouve point à redire ; la fureur du jeu a ses partisans déclarés , et on les souffre ; l'ambition a ses adorateurs cl ses esclaves , et on les loue ; la volupté a ses victimes et ses autels , et on ne les lui dispute pas ; l'avarice a ses idolâtres , et on n'en dit mot ; toutes les passions, comme autant de divinités sacrilèges , ont leur culte établi , sans qu'on s'en formalise : et le Sei-

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gneuT tout seul de Tunivers , et le Souverain de tous leshomiiies, et Dieu tout seul sur la terre , ou ne sera point servi , ou ne pourra rélre impunément , et sans qu'on y trouve à redire ! Et Deus sih lus in terris » aut non colitur, aut non est vmpwMquoé colUur.

Grand Dieu ! vengez donc vous-même votre gloire; rendes encore aujourd'hui à vos serviteurs rhonoeur et Téclat que les impies ne cessent de leur ravir ; œ faites plus sortir , comme autrefois , du fond des forêts , des bêtes cruelles pour dévorer les contempteurs de la vertu et de la sainte simplicité de vos prophètes; mais livrez-les à leurs désirs déréglés, encore [dus cruels et plus insatiables que les lions et les ours, aOinque» fatigués, déchirçs par les troubles secrets et par les fureurs de leurs propres passions , ils puissent connaître tout le prix et toute Texcellence de la vertu qu'ils méprisent, et aspirer au bonheur et à la destinée des âmes qui vous servent !

{Sermon pour lé jour de VÉpiphame,)

SUR LE JEfJNE.

David était un prince que les délices de la royauté auraient dû sans doute amollir. Lisez dans ses divins cantiques l'histoire de ses austérités, et voyez quel fut le détail triste et édifiant de sa pénitence. Et si vous croyez que le sexe vous ^onne là-dessus quelque privilège, Esther, au milieu des plaisirs d'une cour supefbe, savait affliger son àme par le jeûne et se dérober 2tux réjouissances publiques, pour offrir à Dieu, dans le fond d'un appartement, le pain de sa douleur et le sacrifice de ses larmes. Judith, si distinguée dans Israël , pleura constamment la mort de son époux dans le jeune et dans le cilice ; et rien ne put adoucir la douleur de sa perte , que les saintes rigueurs de sa retraite et de sa pénitence. Les Paule, les Marcelle, ces illustres femmes romaines , descendues des maîtres de l'univers , quels exemples d'austérité n'ont-elles pas laissés aux siècles suivants ?

Si l'Église avait ici des distinctions à faire et des privilèges à accorder, ah ! ce devrait être eu faveur de ces personnes qui , nées dans une condition obscure et dans une fortune médiocre, se sentent du dérèglement des saisons , du malheur des temps , du

poids des taxes et des charges publiques, et qui, renfermées dans un domestique frugal el malaisé, ne voient les plaisirs que de loin, et bornent toute leur félicité à pouvoir se défendre de la faim et de rindigence. Mais tous, pour qui les plaisirs semblent être faits ; vous qui n*épf0UTez rien de plus triste dans votre état que le dégoût et la satiété inséparables d*une félicité sensuelle : mais je n'en dis pas assez; vous qui devant Dieu portez peut-être plus de crimes tout seul qu'un peuple entier de fidèles ; vous qui , par «n fonds de corruption que tout favorise dans la prospérité , ne vous êtes pas borné aux faiblesses vulgaires , et avez peut-être poussé toutes les passions jusqu'aux excès les plus affreux ; vous qui, par rédat que votre rang a donné à vos désordres et à vos scandales, êtes peutétre coupable aux yeux de Dieu des crimes de tous ceux qui vous environnent, ah! la seule distinction que vous pouvez prétendre ici est une distinction de sévérité , et une prolongation des rigueurs canoniques.

Quel abus, mes frères t Les grands et les puissants , eux qui «culs sembleraient avoir besoin de pénitence, eux pour qui l'Église l'a principalement établie en ce saint temps, sont les seuls qui s'en dispensent^ tandis que le citoyen obscur, que le vil artisan qui mange son pain à la sueur de son front ; eux dont les jours les plus abondants seraient pour vous des jours d'austérités et de souffrance , respectent la loi de ce saint temps , et trouvent dans leur frugalité même de quoi faire des retranchements de piété et de pénitence ! Grand Dieu ! vous vengerez un jour les intérêts de votre loi contre les vains prétextes des cupidités humaines. Les pharisiens de l'Évangile défiguraient leur visage pour faire connaître aux hommes qd'Hs jeûnaient : mais ce n'est plus là , ô mon Dieu, l'hypocrisie de notre siècle ; et, après une année entière de plaisirs et d'excès , on affecte à l'entrée de ces jours saints un extérieur pâle et défait , pour avoir un prétexte indigne de violer la loi du jeûne et de l'abstinence.

Et en effet , souffrez que je vous demande encore : La faiblesse de votre oom^^exion vous a-t-elle jamais privé d'un seul plaisir ? Vous qui pouvez soutenir la fatigue des veilles , si capable d'altérer le corps le plus robuste ; vous qui ne succombez point à l'application et au sérieux d'un jeu outré^ dont la plus forte tête se trouverait accablée ; vous qui avez assez de force pour fournir h

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l'agitation des assemblées et des plaisirs, où l'ordre des repas, les heures du sommeil et tout le reste se trouva si fort dérangé , qu'il n*est qu'un heureux tempérament qui puisse ne pas se sentir de ce désordre; vous qui , pour parvenir, dévorez toutes les fatigues du service, et vous accoutumez à une vie dont Tanachorète le plus pénitent aurait de la peine à s'accommoder ; vous, en un mot, qui, lorsque la gloire , l'intérêt ou le plaisir s'en mêlent , êtes sobre , laborieux , mortifié , dur à vous-même , sans que les srâns de votre santé s'y opposent , l'austérité d'un jeûne vous alarme P

Ah ! c'est donc pour moi seul , dit le Seigneur dans son prophète , que vous refusez de souffrir, ô Israël ! Vous me paraissez infatigable dans les voies de l'iniquité, et tout vous rebute dans mon service 1 Qu'avez- vous à répondre pour vous justifier ? Narra, si quid habes utjustificeris. ( Is., xlui, 26. )

Oui, mes frères, les plaisirs n'incommodent personne : ce qu'on aime ne coûte jamais. Servir le monde , la fortune , les passions, n'a rien de pénible, parce qu'on est mondain, ambitiei:», sensuel. Ah I soyez chrétien , et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ.

Voyez cette âme fidèle que la miséricorde de Dieu a retirée des égarements des passions. Lorsqu'elle vivait comme nous , livrée au monde, aux sens et aux plaisirs , rien n'égalait sa délicatesse; elle regardait la loi des jeûnes et des abstinences comme une loi meurtrière , et c'étaient toujours nouvelles raisons pour s'en dispenser., La voyez-vous depuis qu'elle est entrée dans les voies de la grâce et du salut ? Loin de regarder les dispenses comme des besoins , elle les regarde comme des crimes. Sa santé et ses obligations ne sont plus incompatibles : elle ajoute même aux rigueurs de la loi des rigueurs de surcroit. Avec moins de précaution , elle jouit d'une santé plus assurée; et, comme ces trois enfants juifs , on dirait qu'elle doit sa force et son embonpoint à une vie plus dure, et à l'abstinence des viandes défendues. Ah ! ce n'est pas son tempérament quia changé, c'est son cœur; ce n'est pas la nature qui s'est fortifiée en elle , c'est la grâce ; ce n'est pas la maiu de l'homme qui agit sur son corps, c'est le doigt de Dieu qui a opéré sur son âme ; et toute la nouveauté que j'y trouve, n'est que le renouvellement de l'homme intérieur. Changez votre cœur, et tout vous deviendra possible.

Mais enfin » quand même rabstioence affaiblirait votre corps , n'est-ii pas juste d'imprimer le sceau douloureux de la croix sur une chair qui a été marquée tant de fois du caractère honteux de la bète ? Est-ce un corps de péché comme le vôtre qui mérite d'être tant ménagé ? Vous vous plaignez de sa faiblesse : ah ! vous ne sentez que trop encore les effets funestes de sa force. Ne faut-il pas enfin affaiblir un ennemi qui ne garde presque plus de mesures dans sa révolte ? Pouvez- vous sans crime être encore idolâtre d'une chair qui a été si souvent Técueil de votre innocence , ou de celle de vos frères? N'est-il pas temps enfin que vous diminuiez , afm que Jésus-Christ croisse ; que des membres qui ont servi à l'iniquité servent à la justice; que la grâce se fortifie dans votre infirmité , et que vous appreniez à perdre votre Ame pour la sauver ?

Mais l'Église elle-même, qui impose ce joug, vous en a déchargé ; et vous ne vous dispensez de la loi , que sur l'autorité des supérieurs légitimes. ^

Ici votre Conscience répond pour moi , que toute dispense obtenue coHtre les intentions de l'Église est une dispense vaine , et qui vous laisse toute l'obligation de la loi ; c'est-à-dire que toute dispense qui ne suppose pas une impossibilité réelle d'obéir au précepte, ne vous décharge point devant Dieu, et rend votre transgression aussi criminelle que celle des contempteurs déclarés de la loi même. C'est la doctrine des saints. Donc, s'il n'y a rien en vous qui doive obliger l'Église à se relâcher en votre faveur, vous lui en imposez en obtenant ces dispenses. Mais qu'avancez-vous eu la surprenant? Vous la faites consentir en apparence à votre transgression ; mais en ètes-vous moins réellement transgresseur ? l'artifice serait-il devenu pour vous un titre légitime ? Ah ! tout ce que je trouve ici de favorable à votre égard, c'est que vous ajoutez au crime de la transgression le blâme de la mauvaise foi et de la surprise.

Ce n'est pas que l'Église soit tellement abusée , qu'elle ne découvre ces désordres. Elle voit avec douleur ces lâches fidèles borner presque toute leur soumission à son égard à la faire consentir elle-même au violement de ses préceptes ; et si , malgré ses lumières , elle parait encore favoriser leurs injustes demandes , c'est pour ne pas révolter leur orgueil , c'est pour les tenir tou-

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jours unis à elle, i!u moins par les liens extérieurs du respeci et de l'obéissance. Elle ne consent à voir ses lots inutiles , que de peur de les voir méprisées. C'est une mère compatissante, qui de deux maux souffre le moins dangereux. Mais malheur à vous qui Tobligez à ces égards injustes ! il faut que le mal soit bien désespéré, lorsqu'on permet au malade le genre de vie qu'il souhaite. Soovenez-vous de ces Israélites charnels qui , ne pouvant plus s'accommoder de la manne, obtinrent de Moïse , à force de murmures, des oiseaux du ciel. A peine eurent-Ils touché à cette viande accordée à la dureté de leur cœur, qu'ils furent à Finstant frappés de mort , et que Dieu punit sur leurs personnes la sage condescendance de leur législateur : adhuc escœ eorum erant in ore ipsorum , et ira Dei asccndit super eos. (Ps. 77, 30.) Souvenez-vousen , et n'oubliez jamais que l'Église déteste quelquefois plus les abus qu'elle tolère , que ceux mêmes qu'elle punit.

En second lieu , remplacez-vous par d'autres œuvres naortifiantes le jeûne que vous ne sauriez observer ? Car , pour être dispensé de ce précepte, vous ne Tètes pas pour cela dé la pénitence. L'esprit de TÉglise n'est pas de vous décharger de la croix , elle ne saurait : c'est seulement de vous l'adoucir. II faut que par quelque endroit le carême soit pour vous un temps de rigueur et de souffrance. Saint Paul dit que ceux qui ne discernent pas le pain eucharistique des viandes communes, se rendent coupables du corps du Seigneur : et je vous dis , quels que puissent être vos maux , que si vous ne discernez pas dans votre manière de vie le temps du carême des temps ordinaires , vous êtes coupables de la loi du jeûne.

Or, priez- vous plus que dans un autre temps? êtes-vous plus charitable envers les pauvres? et en les soulageant plus abondamment , dédommagez-vous Jésus-Christ en leur personne » des soulagements que vous êtes obligé de vous accorder à vous-même ? Vous abstenez- vous de certains plaisirs légitimes peut-être en une autre saison ? Car désabusez-vous : il faut user ici de compensation. Dans la loi , ceux qui ne pouvaient pas offrir le sacrifice d'un agneau, on leur demandait l'offrande de deux colombes. Dieu veut être dédommagé par quelque endroit. Puisque vous ne pouvez pas affliger votre chair par le jeûne , il faut la punir par le retranchement de mille commodités dont elle peut se passer; mor-

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tifier voti^ esprit par la retraite ; avoir, pendant ce saint teipps , moins de commerce avec le monde ; vous renfermer un peu plus dans vos devoirs domestiques ; fréquenter plus souvent nos temples , les sacrements , les lieux de miséricorde. Voilà le jeûne , dit saint Ghrysostome , que TÉglise demande de vous. 11 ne faut pour cela ni force ni santé ; il ne faut que de la foi et de la crainte de Dieu. Mais c*est précisément ce qui vous manque. On ne veut rien souffrir, quelque grand pécheur que l'on soit. On se croit déchargé de tout, dès qu'on Test de la loi du jeûne ; et parce qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on doit , on se croit dispensé de faire du moins coque Ton peut.

EnHn , dans Tusage des viandes défendues , n avez-vous égard qu'à ta seule nécessité ? Rejetez- vous celles qui ne sont destinées qu'à flatter le goût et la volupté ? Vos repas se sentent-ils de la frugalité de ce temps de pénitence , et sont- ils marqués par quelque endroit du sceau de la mortitication ? car vous comprenez bien que l'intention de l'Église, en vous permettant Tusage des mets défendus , est de soulager votre faiblesse , et non d'aider votre sensualité : vous comprenez bien qu'elle ne veut point aigrir , à la vérité , vos maux par une abstinence qui vous serait nuisible ; mais aussi qu'elle ne pr^nd pas nourrir votre intempérance , en vous permettant des assaisonnements et des mets exquis dont vos maux peuvent se passer. Elle consent , à la bonne heure , que vous ne suiviez pas tes Moïses sur la montagne, pour jeûner quarante jours 'avec eux ; mais elle n*entend pas aussi que , demeuré dans la plaine, vous imitiez les joies profanes , les excès et les festins des Israélites, et adoriez peut-être encore le veau d'or comme ce peuple infidèle.

Qu'est-oe donc que se propose TÉglise en. imposant cette pénitence aux fidèles ? die se propose 1" en affaiblissant la chair , d'affaiblir nos passions, d'expier nos fragilités passées, et de nous mettre plus en état d'en éviter de nouvelles ; 2^ en mortifiant le 4-orps , de purifier l'àme, de la détacher des sens , de réveiller sa foi , et de relever au goût des biens éternels. Ce principe suppose comme incontestable , que de transgresseurs , mes frères, de c«llo loi sainte !

La première fin de son institution est de mortifier la chair , et par là , dit saint Ghrysostome , de servir et de prciicrvalif à linno-

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conce , et d'expiation au crime. Or le jeûne , tel qu*un abus pobiic Ta établi aujourd'hui dans le monde , ne saurait plus être une voie pour arriver à cette fin.

Car je vous demande , sMI mortifiait encore le oorp» et les passions de la chair y ce devrait être ou par la longueur de l'abstinence , ou par la stpfïplicité des viandes dont on use , ou par 1a frugalité qu'on observe dans les repas. Pardonnez-moi ce détail; il est ici indispensable ^ et je n'en abuserai pas.

Est-ce la longueur de l'abstinence? Mais s'il faut, pour recueillir le fruit et le mérite du jeune, que te corps sèche et languisse dans l'attente de sa nourriture > afin que l'àme en expiant ses voluptés profanes apprenne dans ce désir naturel quelle doit être sa faim et sa soif de la justice éternelle , et de cet état heureux où, rassasiés de la vérité , nous serons délivrés de toutes ces nécessités humiliantes , que de jeûnes inutiles et infructueux dans l'Église ! ^

Hélas ! les premiers fidèles, qui ne le rompaient qu'après le soleil couché ; eux que mille exercices saints et laborieux avaient préparés à l'heure du repas ; eux qui, la nuit même qui précédait leur jeûne , avaient souvent veillé dans nos temples , et chaaté des hymnes et des cantiques sur les tombeaux des martyrs; ces pieux fidèles auraient pu rapporter à la seule longueur de l'abstinence tout le mérite de leur jeûne , et seule alors elle pouvait affaiblir la chair et les passions criminelles. Mais pour nous , mes frères , ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes;* car outre que l'Église , en consentant que l'heure du repas fût avancée , a épargné cette rigueur aux fidèles ; que d'indignes adoucissements n'ajoute-t-on pas à son indulgence .:> Il semble que toute notre attention se borne à faire en sorte qu'on puisse arriver à l'heure du repas sans s'être aperçu de la longueur et de la rigueur du jeûne.

Et de là (puisque vous nous obligez de le dire ici , et de mettre ces détails indécents à la place des grandes vérités de la religion ), de là on prolonge les heures du sommeil pour abréger celles de l'abstinence ; on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte ; on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon delà faim dont le jeûne même de Jésus-Christ ne fut pas exempt ; on nourrit, dans l'oisiveté d'un lit , une chair que l'Église avait prétendu

1>B Jf ASSILLON. S6Ô

exténuer et affliger par la pénitence ; et, loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accordé enfln à la lon- "gueur de l'abstinence , on y porte un corps encore tout plein des fumées de la nuit , et on n*y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire. ~ Ah 1 c'est en ce temps saint où il faudrait, avec un roi pénitent, prévenir le lever de Faurore, pour unir nos prières à celles de TÉglise, pour prolonger le mérite de notre abstinence, pour offrir au Seigneur les prémices d'une journée que la pénitence doit sanctifier , pour mettre à profit tous les moments précieux de ce temps de grâce et de bénédiction , et enfin pour retrancher au corps une paresse si funeste jusques ici à notre innocence.

Ah ! nos jeûnes , mes frères , sont déjà si fort adoucis par la tolérance deJ'Êglise , que pour peu que vous alliez au delà , vous ne sauriez manquer d'être prévaricateurs. Il semble qu'elle a poussé sa condescendance jusqu'à ces dernières bornes qui ne séparent que d'un point la transgression de Tobservance , et qu'on ne saurait les franchir tant soit peu sans être coupable d'infraction.

Mais si le mérite de nos jeûnes ne peut plus se rapporter à la longueur de l'abstinence , il serait inutile de le vouloir chercher dans la simplicité des viandes dont on use. En ce temps de souffrance , disait autrefois saint Léon , où la vie devrait être simple et comomnô , où il fauidrait nourrir les membres de Jésus-Christ de ce qu'où se retranche à soi-même , et que notre diminution, pour parler avec l'Apdtre , devint l'abondance et la richesse de nos frères , non-seulement il n'y a plus de simplicité dans les repas , mais il y entre plus de soins et d'artifices ; on y supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user , le goût y est plus flatté » la sensualité plus réveillée , la chère plus exquise , les dé|)enses plus excessives ; et non-seulement ce ne sont pas des repas sanctifiés par la pénitence , mais ils deviennent célèbres et renommés pour la volupté.

Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mérite de nos jeûnes ; c'est-à-dire que ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline , en est devenu la seule austérité ; c'est-à-dire que ce que nos pères auraient regardé comme une infraction du précepte , nous le regardons comme le plus haut point de son observance.

366 MOfiCEAUX CHOISIS

Car vous le savez , mes frères , ce soulagement ne fut accordé que bien tard au jeûne des fidèles. On s'en est passé pendant plus de mille ans. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces » terminait le jeûne de toute la journée. Et encore cpiel repas ! Li^ sez rhistoire des premières mœurs des fidèles : des herbes et dos légumes, un repas de larmes et de pénitence; tout y respirait la mortification de Jésus-Cbrist : les entretiens de piété » les lectures , les livres saints , les exhortations au martyre, en faisaient le j^rincipal assaisonnem^t ; et Ton y mangeait plutôt pour prolonger ses souffrances et satisfaire à la néces^té , que pour flatter la cupidité.

Le seul refroidissement de la charité obligea depuis l'Église de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline. Dans la décadence des mœurs du christianisme, elle en usa, pour ainsi dire, comme on en use dans la déroute des familles; elle composa avec notre faiblesse , elle retint du débris ce qu'elle put, et nous quitta à regret de tout le reste.

Jusqu'où n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Église , et qui d'abord n'était presque pas sensible? Tout y est servi. Si l'on use de quelque distinction dans le choix des viandes, on se dédommage sur la quantité , et nos collations sont aujouixl'faui plus abondantes et chargées de plus de mets que n'était autrefois le seul repas que l'Église permettait aux fidèles. '

Donc , mes frères , encore aujourd'hui ce que l'Église vous permet le soir est une grâce accordée à la pure nécessité. Les précautions n'y sauraient être trop rigoureuses. C'est cette eau du Jourdain dont il ne faut goûter qu'en passant et sans s'arrêter ; c'est ce miel de Jonathas auquel , en ne faisant même que toucher , on court risque d'être prévaricateur et digne de mort. Mais qui s'en tient à ces bornes sacrées ? Hélas ! il n'est plus que quelques âmes retirées , des solitaires pénitents , des vierges pures et ferventes , accoutumées , ô mon Dieu , à porter votre joug depuis l'enfance , qui n'ajoutent rien aux adoucissements de l'Église , qui usent de son indulgence sans en abuser. Il semhle que ce reste de sévérité lie soit plus que pour elles : tandis que les âmes criminelles et mondaines , après une vie entière d'excès et de plaisirs , adoucissent , retranchent tout ce qui se trouve encore de pénible à votre loi , entrent en contestation avec nous , et nous obligent à dégi*a-

dci votre parole saiûte à des détails rampants, si peu convenables à la dignité de notre ministère.

Voilà nos jeûnes , mes frères , voilà ce que la révolution de toute Tannée offre à Dieu de plus pénible dans nos mœurs. Voilà les restes méconnaissables de cette tradition vénérable de pénitence que nous tenons de nos pères. Voilà ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens , et consacrés par les exemples mémorables d'im Moïse , d'un Élie , et de Jésus-Christ même. Voilà à quoi se réduisent ces saintes austérités si excessives alors , qu'elles fai* saient passer les chrétiens pour des insensés dans l'esprit des inlidèles ; et qu'elles étaient tournées en dérision sur leurs théâtres impurs et dans leurs satires profanes. Voilà enfin ce que ces anciennes rigueurs, si chères à l'Église, ^i utiles à ses enfants, si redoutables aux tyrans, sont devenues entre nos mains.

Sou venez- vous donc, mes frères (pour achever de vous instruire sur tout ce que je m'étais proposé ) , que l'intention de 1^glise est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des crimes de toute l'année. Ce n'est pas que toute la vie ne dût être une pénitence continuelle pour le pé> ^ cheur : mais l'Église, qui voit en gémissant que les véritables pénitents sont rares , a institué ces jours de salut pour empêcher du moins que l'esprit de pénitence ne s'éteigne to%t à fait parmi les fidèles. Regardez donc ce temps comme une légère compensation qu'elle exige de vous. Du moins , que ce que vous y souffrez puisse remplacer devant Dieu ce que vous manquez de souffrir pendant le cours de l'année : que ces quarante jours puriticnt tous les autres. Votre vie dans un autre temps est toute plongée dans les sens , dans l'oisiveté et dans la mollesse : vous n'y souffrez rien. Ce n'est pas ainsi qu'on se sauve quand on est pécheur ; vous le savez : voici de quoi réparer vos négligences. Soumettez-vous donc avec joie à une loi si douce. Ne murmurez pas sous la pesanteur d'un joiig si léger ; n'en exagérez pas les incommodités ; n^achevez pas d'affliger l'Église , en vous plaignant de son relâchement et de son indulgence même comme d'une rigueur. Confondez-vous plutôt, qu'après des excès et des plaisirs qu'une vie entière de souffrances ne suffirait pas pour expier , on Vous demande si peu ; et que la ferveur et la gaieté , pour ainsi dire , de €c sacrifice de pénitence , en remplacent l'insuffisance aux yeux de Dieu.

3lîfl HOBCEAUX CHOISIS •

Souvenez-vous encore que puisque vous allez *safisfaire à sa justice durant cette sainte carrière pour vos infidélités passées , vous ne devez pas en ajouter de nouvelles ; détruire d'une main ce que, Vous édifierez de Tautre ; apaiser votre juge et l'irriter en même temps. Vous vous abstiendriez des viandes que Dieu a toutes créées , qui sont bonnes en elles-mêmes , et dont l'usage est permis dans un autre temps , et vous ne vous abstiendriez pas du crime , qui dans toute sorte de temps est défendu par la loi de Dieu ? Eh î que serviraient vos jeûnes et vos abstinences, si vous ne les accompagniez pas de la pureté de conscience , qui seule eu fait le mérite devant celui qui ne regarde que le cœur ? Vous souffririez , et Dieu détesterait vos souffrances ; vous jeûneriez , dit le Prophète , et il rejetterait vos jeûnes. Et croyez-vous que jeûner soit simplement s'abstenir des viandes défendues ? ce serait le jeûne des Juifs , qui ne s'arrêtaient qu'à la lettre qui tue ; qu'à la chair qui ne sert de rien. Le jeûne des chrétiens , c'est surtout Téloignement du vice et la victoire des passions. Si vous n'êtes ni plus chastes , ni plus charitables , ni plus patients , ni plus humbles , vous ne jeûnez pas , ou du moins vous jeûnez en vain. La loi de l'abstinence est un moyen de conversion : si vous ne vous convertissez pas , vous ne l'accomplissez pas , c'est-à-dire vous l'accomplissez sans fruit.

{Sermon pour le mercredi des Cendres,)

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