DU FARUON DES. OFFENSES
Les trois piineipes les plus conmiuns qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment toutes les unions et les amitiés humaines, sont le goût , la cupidité, et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature , qui , nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations» peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur ((^1 se change uu un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On ehercbii
des amis utiles ; ils sont dignes de notre amitié , dès qu'ils devieunent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune { l'intérêt est un gr^nd attrait pour la plupart des oœurs : les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables; et Ton ne manque jamais d'amis, quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers ; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde ; nous cherchons à nous parer , pour ainsi dire , de leur réputation ; et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société, pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous» et que nous n'aimons que nos semblables.
Quel diaos que la société , si le goût tout seul décidait des devoirs et des bienséances , et s'il n'y savait point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or , si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes , l'Évangile serait-il là-dessus plus indulgent? l'Êvangfle » qui ne nous prêche que de nous renoncer nousmêmes ; l'Évangile, qui nous ordonne partout de nous faire violence, et de combattre nos goûts et nos affections ; l'Évangile enfin , qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et an sang, et que nous sadiions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles non-seulement nos caprices , mais nos penchant, les plus légitimes.
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère , qui est elle-même votre crime. Je pourrais vous répondre encore : Vous vous plaignez que votre frère vous déplaît , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui? mais vous-même, croyez-vous ne déplaire à personne? pouvez- vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde , et que tout vous applaudit et vous approuve? Or , si vous exigez qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières sur la bonté de votre cœur» et sur les qualités essentielles dont vous vous pic|uez; s'il vous parait déraisonnable de se laisser révolter par des riens, et par certaines saillies dont nous île sommes pas quelquefois les maîtres; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite , par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent , et sur lesquelles il est mai«>
aiséd*étre toujours en gaixle contre soi-même; ayez la même éqiiifé pour votre frère , appiiqucz-vous la même règle : supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justiSez pas, par votre éloignement pour lui , les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeuX sur ce qui se passe tous les jours dans le monde , pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux même avec qui personne ne peut compatir , qui sont la terreur des sociétés , et à . charge au reste des hommes.
£t ici je pourrais vous demander, mon cher auditeur, si ce fonds d'oppositions , qui vous rend votre frère si insupportable , n'est pas plus en vous, c'est-à-dire» dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur,. dans l'incompatibilité de votre caractère , que dans le sien propre : vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir vous-même : si ses amis, ses proches , ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous. Que sais-je encore ? vous demander si ce qui vous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités : si ses talents» sa réputation , son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang , qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. Il est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même ! Tenvie est une passion si masquée et si habile à se contrefaire ! Gomme elle a quelque chose de bas et de lâche , et qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité , elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui nous la rendent méconnaissable : mais approfondissez votre cœur, et vous verrez que tous ceux ou qui vous effacent , ou qui brillent trop à vos côtés , ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer; que tout ce qui , vous passe , ou vous égale , vous contraint et vous gène , et que , pour avoir droit à votre amitié , il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.
Mais je vais encore plus loin , «t je vous prie de m'écouter. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas! vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement, et dont
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rhumeur , la fierté, les manières vous révoltent: vous souffrez leur hauteur , leurs rebuts et leurs dédains : vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point : votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance , et vous n^oubliez rien pour plaire. Ah ! si vous regardiez votre frère , comme celui de qui dépend votre salut éternel , comme celui à qui vous allez être redevable» non d*uoe fortune de boue et d'un établissement fragile, mais de la fortune même de votre étemifé » suivriez- vous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vain criez- vous pas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui? vous en coûterait-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternel!, et vous faire une violence utile et nécessaire? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétendez qu'on est injuste, dès qu'on exige de vous une seule démarche |>é* nible pour l'éternité?
Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature , dont on ne saurait rendre raison , et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Ëvangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l'aimiez , c'est-à-dire que vous le souffriez , que vous l'excusiez , que vous cachiez ses défauts, que vous le serviez ; en un mot, que vous fessiez pour lui tout ce que vous voudriez qu'on fit pour vousmême. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre, une inclination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères, que de ne les aimer que par goût ; c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût change sans cesse , et la charité ne meurt jamais : le goût ne se cherche que lui-même; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts , mais les intérêts de ce qu'elle aime : le goût n'est pas à l'épreuve de tout, d'une perte, d'un procédé, d'une disgrâce ; et la charité est plus forte que la mort : le goût n'aime que ce qui l'accommode , et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu'elle aime : le goût est aveugle ,
et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères ; et la charité n*apptaudit jamais à l'iniquité , et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que o^ux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs, souvent un instant après les sépare ; mais les liens formés par la charité durent éternellement.
Telle est la première source de nos amours et de nos haines» rinjusttce et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde ; car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justifier vos animosités, en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre , qu'il a fait échouer votre fortune , qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes, que vous le trouvez {&rtout sur votre chemin , et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi aduu'né à vous nuire.
Mais je suppose que vous dites vrai , et je vous réponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits , celui de le haïr , qui est le plus grand de tous , puisque tous les autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers , et que celui-ci perd votre âme , et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel ? En le haïssant y vous vous nuisez bien plus à vous-même , que toute sa malignité à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre fortune temporelle , je le veux ; et en le haïssant vous renversez l« fondement de votre salut étemel : il a usurpé le patrimoine de vos pères, j'en conviens; et pour -vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus-Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même ; et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits , vous vous en ménagez à vousmême un , sans fin et sans mesure.
Et, de plus, votre haine envers votre frère vous restitue- t-elle les avantages qu'il tous a ravis? retfd-clle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de votre amertume? Vous vous consolez, dites-vous, en le haïssant; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation , grand Dieu , que celle de la haine, c'est-à-dire , d'une passion noire et violente qui déchire le cœur , qui répand le trouble et la tristesse au dedans de nous-mêmes , et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux ! Quel plaisir cruel que celui de haïr , c'esl-à-
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dire , de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie ! Quelle manière barbare de se consoler ! Et n'étes-Yous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère ?
Mais laissons ce langage humain : parlons celui de l'Évangile , auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien ; mon cher auditeur; si vous n'aviez pas perdu la foi , loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune , vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre âme , comme les ministres de votre sanctification , et les écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation , vous y auriez oublié Dieu : votre ambition aurait crû avec votre fortune » et la mort vous aurait surpris dans le tourbillon du monde , des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur , pour préserver votre âme , vous a suscité , dans sa grande miséricorde , des (^stades qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux , d'un concurrent pour vous supplanter , vous éloigner des grâces , et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abimer et périr sans ressource : il a secondé pour ainsi dire son ambition; il a favorisé ses desseins, et, par un excès incompréhensible de bonté sur vous , il a traversé les vôtres : il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes ; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut; demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition ou de sa mauvaise volonté pour vous sauver» il lui inspire un repentir sincère ; et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut, périsse lui-même.
Oui , mes frères , nos haines ne viennent que 9e notre peu de foi. Hélas ! si nous regardions tout ce qui passe , comme une fumée qui n'a point de consistance ; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien , que le salut est la grande affaire , et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité , où nous nous trouverons en un clin d'œil ; si nous en étions convaincus, hélas ! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent , qui ont entre eux des dissensions et des querelles pour les dignités de la terre , comme des enfants qui disputent entre eux
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pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge , dont fes haines et lesanimosilés puériles ne roulent que sur des riens , que J'enfanee toute seule et la faiblesse de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plusgrands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères et la décadence de leur famille , et vifs jusqu'à Texcès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissaient leur enfance ! Ainsi , 6 mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perte de leur héritage céleste, de ce patrimoine immorlet que Jésus-Christ leur a laissé , et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel ! lis voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper; et ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres , dès qu'on touche à leurs biens frivoles , et qu'on leur enlève les jouets puérils , qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur faible raison , et servir comme d'amusement à leur enfance.
L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères : mais la vanité, qui en est la dernière source , est encore moins excusable.
Car, mes frères , nous voulons ^u'on nous approuve , qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus; et, quoique nous sentions nos faiblesses , nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas , et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges, et que le monde , qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres, admirât eu nous ce qu'il censure dans les autres.
En effet, vous vous plaignez que votre ennemi vous. a décrié en secret et en public; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance; qu'il vous a attaqué par les endroits les plus vifs et les plus sensibles, et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.
Mais , avant que de vous répondre , je pourrais vous dire d'abord : Défiez-vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues où ils passent; il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de
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ceux qui ne plaisent pas ; il y a tant d'esprits noirs et mauvais , qui ne trouvent de plaisir qu*à mettre le mat où il n'est pas , et voir la dissension parmi les hommes; il y a tant de caractères indiscrets et légers, et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n*avait été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes ; il y a tant d'hommes naturellement outrés , et dans la bouche desquels tout s'enfle , tout grossit , tout sort de la vérité simple et naturelle ; j'en appelle ici à vous-même. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours les plus innocents , et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas même pensées? Ne vous éles-vous pas plaints alors de l'injustice et de la malignité des redites ? Pourquoi ne pourriez-vous pas avoir été trompés à ^ votre tour ? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire , et ne revient jamais à nous comme il a été dit dans sa source , pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée , et ntéritassent plus d'attention et de créance?
Vous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces maximes générales , et que les faits dont vous vous plaignez ne sont pas douteux. Je le veux ; et je vous demande si votre frère n'a pas de son côté les mêmes reproches à vous faire ; si ses défauts vous ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable ; si vous avez même toujours rendu justice à ses bonnes qualités ; si vous n'avez jamais souffert qu'on lait déchiré en votre présence ; si vous n'avez pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération , et par un demi-silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction , et fournir de nouveaux traits contre votre frère. Je vous demande si vous usez même de beaucoup de circonspection envers les autres hommes ; si vous faites beaucoup de grâce aux faiblesses d'autrui ; si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et dans l'absinthe; si la réputation la mieux établie n'est pas toujours en danger entre vos mains ; et si les histoires les plus tristes et les plus secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics, par votre malignité et par votre imprudence. O homme I vous poussez si loin la délicatesse et la sensibilité sur c^ qui vous regarde ! NotfS avons besoin de toute la terreur de notre ministère , et de tous les motifs les plus graves de la religion , pour vous porter à pardonner à votre frère ua
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seul discours , un mot souvent que l'imprudence » que le hasard» que la conjoncture, qu'un juste ressentiment peut-être lui a arraché ; et la licence de vos discours envers les autres ne connaît pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde tout seul prescrit.
Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que faites-vous en le haïssant? effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie ; vous vous enfoncez vous-même un trait qui donne la mort à votre âme ; vous lui arrachez le glaive d'entre les mains , si j'ose parler ainsi , pour vous en percer vous-même. Montrez , dans l'innocence de vos mœurs et dans l'intégrité de votre conduite , l'injustice de ses discours ; détruisez par une vie sans reproche les préjugés qu'il a pu donner contre vous ; faites retomber sur lui , par les vertus opposées aux défauts qu'il vous impute y la bassesse et l'iniquité de ses calomnies : voilà une manière juste et licite de vous venger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre silence : vous assemblerez des charbons de feu sur sa tète; vous mettrez, le public de votre côté; vous ne laisserez à votre ennemi que la honte de ses emportements et de ses impostures. Mais^de le haïr » c'est la vengeance des faibles , c'est la triste consolation des coupables^ en un mot , c'est la ressource de ceux qui n'en sauraient trouver dans la vertu et dans l'innocence.
Mais enfin laissons toutes ces raisons, et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomivient; de prier pour eux ; de demandera Dieu qu'il les convertisse, qu'il change leur cœur aigri, qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité , et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem , avec lesquels vous^ bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu , heureux du même bonheur, et avec lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés , pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert
de confusion devant les hommes ; comme le prix du royaume de Dieu y qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.
Car enfin , il faut en venir là. L'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment , qui nous louent , qui publient nos vertus fausses ou véritables ; c'était là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des païens : Nonne et Ethnici hoc faciunt ? (Matth., v, 47.) Mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent : elle met à ce prix les miséricor- <les de Dieu sur nous , et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous , si nous ne l'accordons à nos frères.
Et , de bonne foi , voulez-vous que Dieu oublie les crimes et les horreurs de toute. votre vie ; qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée, tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot; tandis que vous êtes si vif, si délicat , si furieux sur les intérêts de voire gloire , vous qui peut-être jouissez d'une réputation que vous n'avez jamais méritée ; vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle , si l'on vous connaissait tel que vous êtes ; vous, en un mol , dont les discours les plus injurieux ne représentent qu'à demi les misères secrètes dont -Dieu vous connaît coupable ? Grand Dieu 1 que les pécheurs auront peo d'excuses à vous alléguer, quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle !
Vous nous direz peut-être que vous convenez là-dessus des devoirs que la religion impose ; mais que les lois de l'honneur Font emporté sur celles de la religion ; qu'il faut s'attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes , si l'on souffre tranquillement des discours et des procédés d'une certaine nature ; que la religion qui pardonne , est une lércheté et une tache que le monde ne pardonne point , et que l'honneur ne connaît pas là-dessus d'exception et de privilège.
Quel est cet honneur, mes frères, qu'on ne peut acheter qu'au prix de son âme et de son salut étemel? et que l'on est à plaindre, si l'on ne peut se sauver de l'ignominie que pac un crime? Je sais que c'est ici où les fausses lois du monde semblent Vemporter sur celles de la religion; et que les plus sages même, qui conviennent de la folie de cet abus, sont pourtant d'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince qui , plus sage
qae le monde , et justement indigné contre une fmreor au»si opposée aux maximes do l'Évangile qu'aux intérêts de TÉtat , a montré à ses sujets quel est le véritable honneur ; et qui , en lui arrachant des armes criminelles , a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles Terreur publique avait attaché ud^ gloire déplorable.
Quoi ! mes frères , une maxime abominable , que la barbarie (>es premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous , l'emporterait sur toutes les règles du christianisme , et sur les lois les plus inviolables de l'État ? On ne serait pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère , et on le serait en obéissant à Dieu, et à celui qui tient sa place sur la terre? La gloire ne serait donc plus qu'une fureur; et la lâcheté , qu*utt respect généreux pour lâ religion et pour son maître. Vous craignez de passer pour un lâche ? Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie ; allez à la tête de nos armées affronter les périls, et cherchez la gloire dans le devoir ; assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires , et d'être comptées parmi les événe< ijienls mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'État exige , et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles : regardez-les comme une ostentation puérile de la valeur, qui cache souvent une véritable lâcheté ; comme la ressource vile et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale; comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache , et à laquelle souvent le cœur se refuse. Loin de vous l'imputer à la honte , le monde lui-même vous en fera un nouveau titre d'honneur : vous en paraîtrez plus grand , et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est plus qu'une brutale timidité; que la sagesse et la noodération entrent toujours dans la véritable gloire ; que tout ce qui déshonore l'hu- ' raanilé ne saurait honorer les hommes ; et que l'Évangile , qui ordonne de pardonner , a fait plus de héros que le monde luimême , qui veut qu'on se venge.
Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas ; que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère ; et qu'une réconciliation a fini l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. Or, je dis que c'est encore ici où
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VOUS vous^ abusez ; el , a(n*ès vous avoir montré Tinjustice de nos haines , il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations.
11 n'est point de précepte dans la loi , qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise , que celui qui nous oblige d'aimer nos frères ; et cependant il n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En effet , il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère, et que sa conscience là-dessus est tranquille; et cependant rien n'est plus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui change le cœur, et qui ne soit une fausse apparence de retour, soit qu'on la considère dans son principe , soit qu'on en examine les démarches et les suites.
Je dis dans son principe : car, mes frères, afin qu'une réconciliation soit sincère et réelle , il faut qu'elle prenne sa source dans la charité, et dans un amour chrétien de notre frère. Or, les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat désagréable qu*une guerre déclarée attirerait après soi , et qui pourrait retomber sur nous-mêmes; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands , qui exigent de nous cette complaisance ; pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme ; pour ne pas donner des scènes au public , qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous; pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peut-être nous connaît trop , et a été trop avant dans notre confidence pour ne pas mériter que nous le ménagions , et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore? on se réconcilie peut-être comme Saûl , pour nuire plus sûrement à son ennemi , et endormir ses précautions et sa vigilance.
Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. Et ce que je dis ici est si vrai , que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété , se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères ; et eux, qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus uia^és de
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la vie cbrétienDe , paraissent des héros dans raccomplissemeut de celui-ci , le plus difficile de tous. Ah ! c'est que ce sont des héros de la vanité et non pas de la charité , c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu , qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre frère; et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération» et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.
Mais si la plupart des réconciliations sont fausses quand on en examine les motifs , elles ne le sont pas moins si on les considère dans leurs démarches. Oui, mes frères , que de mesures » que de négociations , que de formalités, que de peines pour les conclure ! que d'attentions à apporter ! que de ménagements à observer ! que d'intérêts à concilier! que d'obstacles à lever ! que de démarches à compasser ! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage de la charité, mais de la sagesse et de l'habileté de vos amis ; c'est une affaire du monde , ce n'est pas une démarche de religion ; c'est un traité heureusement conclu, ce n'est pas un devoir de la foi accompli : elle est l'ouvrage de l'homme , mais elle n'est pas ^Fœuvre de Dieu : en un mot, c'est une paix qui vient ^e la terre , ce n'est pas la paix qui descend du ciel.
Car, de bonne foi, les hommes, par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu , en vous réconciliant avec voire frère, faire revivre la charité qui était éteinte dans votre cœur ? ont-ils pu vous rendre ce trésor ^ue vous aviez perdu.' Ils ont bien I)u faire cesser le scandale d'une rupture déclarée , et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société ; mais ils n'ont pas changé votre cœur, que Dieu seul tient entre ses mains ; mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié , mais vous n'aimez pas encore votre frère: et en effet , si vous l'aimiez sincèrement, aurait-il fallu tant d'entremetteurs pour vous réconcilier avec lui? L'amour est à lui-même son médiateur et son interprète. La charité est cette parole abrégée qui aurait épargné à vos amis ces soins infinis qu'il a fallu employer pour vous ramener : elle n'est pas si mesurée ; elle témoigne simplement ce qu'elle sent sincèrement. Or, vous avez exigé mille conditions avant que de vous rendre ; vous avez disputé toutes vos démarches ; vous n'avez voulu avan*
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cer que jusqu'à un certain point; vous avez exigé que votre frère fit les premiers pas pour revenir à vous. La charité ne connaît pas toutes ces règles ; elle n'en a qu'une : c'est d'oublier l'injure , et d'aimer son frère comme soi-même.
Je conviens qu'il y a certaines mesures de prudence à observer, et que souvent des démarches trop précipitées et faites à contretemps pourraient ne pas réussir, et aigrir peut-être davantage notre frère. Âf ais je dis que la charité doit régler ces mesures, et non pas la vanité : je dis et je répète que'toùtes ces réconciliations, qu'on n tant de peine à <x>nclure ; où de part et d'autre on ne se relâche que jusqu'à un certain point, et avec tant de précautions si sévères et si précises; où il entre tant d'expédients et tant de mystères , sont des fruits de la prudence de la chair ; corrigent les manières, mais ne touchent point au cœur ; rapprochent les personnes , mais ne rapprochent pas les affections ; rétablissent les bienséances , mais laissent les mêmes sentiments ; en un mot , font cesser le scandale de la haine , mais n'en font pas cesser le péché. Aussi Jésus-Christ nous ordonne simplement de nous aller réconcilier avec notre frère : Vade reconciliari fratri tuo. (Matth., v , 27. ) Il ne nous dit pas : N'avancez pas^ trop, de peur que votre frère n'en abuse ; assurez-vous auparavant qu'il fera la moitié du chemin ; ne le recherchez pas, de peur qu'il ne regarda votre démarche comme l'apologie de ses plaintes , comme un aveu tacite de votre tort , et un arrêt que vous prononcez contre vous-même. Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconcilier avec votre frère. Il veut que la charité toute seule se mêle de nous raccommoder avec lui : il suppose que pour aimer nos frères nous n'avons pas besoin d'entremetteur, et que notre cœur doit se suffire à lui-même.
Telles sont les démarches des réconciliations ; aussi les motifs en étant presque toujours humains , les démarches vicieuses , les suites n'en peuvent être que vaines et de nul effet. Je dis les suites ; car, mes frères , à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde ? quel en est le fruit ? qu'appelle-t-on s'être réconcilié avec son ennemi ? Le voici :
Vous nous dites en premier lieu que vous êtes réconcilié avec votre frère , que vous lui avez pardonné de bon o^ur ; mais que vous avez pris votre parti de ne le plus voir, et de n'avoir dcsoonais aucun commerce avec lui. Et la-dessus vous vivez Iraiv
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quîMe; vous croyez qae FÉvangile ne prescrit rien de plas, et qu'an confesseur n*est pas en droit d*en exiger davantage. Or, je vous déclare que vous n'avez pas pardonné à votre frère , et que vous êtes encore à son égard dans la haine , dans la mort et dans le péché.
Car je vous demande : Craint-on de voir ce qu'on aime ? et si votre ennemi est devenu votre frère , que peut avoir pour vous sa présence de si odieux et de si triste ? Vous dites que vous lui avez pardonné, que vous l'aimez ; mais que, pour éviter tout accident, et de peur que sa présence ne vous réveille des idées fâcheuses, vous trouvez plus sûr de vous l'interdire. Mais quel est cet amour que la seule présence de l'objet aimé irrite contre lui , et enflamme de haine et de colère ? Vous l'aimez l c'est-à-dire, vous ne voudriez l)as peut-être lui nuire et le perdre. Mais ce n'est pas assez ; la religion vous ordonne encore de Taimer : car, pour ne pas vouloir nuire à un ennemi, l'honneur, l'indolence, la modération, la crainte , lé défaut d'occasion suffisent ; mais pour l'aimer, il faut être chrétien : et voilà précisément ce que vous ne vouiez pas être.
Mais d'ailleurs , les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir, et s'interdire toute société les uns avec les autres? Les chrétiens ! les membres d'un même corps , les enfants d'un même père , les disciples d'un même maître , les héritiers d'un même royaume , les pierres d'un même édifice , les portions d'une même masse ! Les chrétiens ! la participation d*un même esprit , d'une même rédemption et d'une même justice !.Les chrétiens ! sortis du même sein , régénérés dans les mêmes eaux , incorporés dans la même Église , rachetés d'un même prix , sont-ils faits pour se fuir, se faire un supplice de se voir, et ne pouvoir se souffrir les uns les ' autres ? Toute la religion nous lie , nous unit ensemble : les sacrements auxquels nous participons , les prières publiques et les actions de grâces que nous chantons , le pain de bénédiction que nous offrons , les cérémonies du culte dont nous nous glorifions, l'assemblée des fidèles où nous assistons ; tous ces dehors ne sont que les symboles de l'union qui nous lie ensemble. Toute la religion elle-même n'est qu'une sainte société , une communication divine de prières, de sacrifices, d'œuvres et de mérites. Tout nous rassemble, tout nous lie, tout ne fait de nos frères et de nous qu'une famille, qu'un corps , qu'un c«jur et qu'une âme ; et vous
croyez aimer votre frèçe, et conserver avec lui les liens les plus sacrés de la religion, tandis que vous rompez même ceux de la société , et que vous ne pouvez souffrir sa seule présence !
Mais il ne vous est pas ordonné seulement de ne pas blesser envers votre frère les règles de l'honnêteté , et de lui rendre tous les devoirs que la société nous impose les uns envers les autres : c'est le monde qui vous prescrit cette loi ; ce sont là ses règles et ses usages. Mais Jésus-Christ vous ordonne de l'aimer; et tandis que voire cœur est éloigné de lui, en vain accordez-vous les dehors à la bienséance. %ous refusez l'essentiel à la religion, et tout ce que vous avez par-dessus les pécheurs qui refusent de voir leurs frères, c'est que vous savez vous contraindre pour le monde, et vous ne savez pas vous faire violence pour le salut.
Et certes, mes frères, si les hommes n'étaient unis ensemble que par les liens extérieurs de la société , il suffirait sans doute de se rendre des devoirs extérieurs , et de maintenir ce commerce mutuel de soins , de politesses et de bienséances , qui font comme toute l'harmonie du corps politique. Mais nous sommes unis ensemble par les liens sacrés et intimes de la foi , de l'espérance , de la charité, de la religion. Nous formons au milieu du monde . une société. tout intérieure, et toute séparée de la société civile que les législateurs ont établie. Ainsi , en remplissant à l'égard de vos frères les bienséances extérieures, vous satisfaites aux devoirs de la société civile , mais vous ne remplissez pas ceux de la religion ; vous ne troublez pas l'ordre de la politique , mais vous renversez l'ordre de la charité ; vous êtes un bon citoyen , mais vous n'êtes pas un citoyen du ciel ; vous êtes un homme du siècle, mais vous n'êtes pas un homme du siècle à venir : le monde peut vous absoudre, et n'en pas demander davantage; mais vous ne faites rien devant Dieu, parce que vous n'êtes pas dans la charité, et votre condamnation est certaine. Venez nous dire après cela que vous ne manquerez point aux bienséances , et que c'est tout ce que la religion exige de nous. Elle n'exige donc que des feintes , que des dehors , que de vaines apparences? Elle n'exige donc rien de vrai, rien de réel, rien qui change le cœur? et le grand précepte de la charité, qui seul donne de la réalité à toutes nos œuvres , no serait donc plus qu'un faux semblant, et une vaine hypocrisie?
Aussi ne nous en croyez point là-dessus ; consultez le public
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hii-mènie. -Voyez si, malgré toutes les apparences que vous gardez encore avec votre frère , ce n'est pas une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point : si le monde n*agil pas conséquemment à celte persuasion. Voyez si vos créatures , si tous ceux qui vous approchent et qui vous sont attachés, n*affeclent pas de s'éloigner de votre frère. Voyez si tous ceux qui le haïssent , qui sont dans des intérêts opposés aux siens , ne «echerchent pas votre amitié , ne forment pas avec vous des liaisons nouvelles ; et si cette persuasion ne vous donne pas pour amis tous ceux qui ne le sont pas de votre frère. Voyez si ceux qui attendent de vous des grâces ne commencent pas par l'abandonner, et s'ils ne croient pas vous faire leur cofir en ne grossissant plus la sienne. Vous voyez que le monde vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; qu'il ne prend point jp change sur vos sentiments ; et que, malgré toutes ces vaines apparences envers votre frère , il est si vrai que vous êtes dans la haine et dans la mort , que le monde lui-même pense sur cela comme nous ; lui que^ partout ailleurs , nous avons toujours à combattre.
Voilà à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. On se revoit, mais on ne se réunit pas ; on se promet une amitié mutuelle » mais on ne se la rend* pas ; on se rapproche , mais les cœurs demeurent toujours éloignés : et j'ai eu raison de dire que les haines sont éterne|les , et que presque toutes les réconciliations sont des feintes ; qu'on pardonne l'offense, mais qu'on n'aime jamais l'offenseur ; qu'on cesse de traiter son frère comme un ennemi , mais qu'on ne le regarde jamais comme un frère.
Et voilà ce quise passe tous les jours à nos yeux. On voit dans le monde des personnes publiques , des familles d'un grand nom , garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale , et néanmoins vivre dans des intérêts différents , dans des sentiments publics et déclarés d'envie , de jalousie, d'animosité mutuelle ; se croiser, se détruire , se regarder avec des yeux jaloux ; faire chacun de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion ; partiiger le monde , la cour, la ville ; faire de ses dissensions domestiques la querelle du public ; et établir celle opinion et ce scandale dans le monde, qu'on ne s'aime point ; qu'on voudrait se détruire mutuellement; qu'on
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garde encore à la vérité les apparences , mais qu'au fond les affections et les intérêts sont pour toujours et sans retour éloignés. Et cependant, départe! d'autre, on vit dans une réputation de . piété, et dans la pratique des bonnes œuvres ; on a des confesseurs distingués, et d'une grande réputation dans le monde : et cependant, en se rendant encore mutuellement certains devoirs , et vivant d'ailleurs dans un éloignement public et déclaré, on fréquente les sacrements, on est tous les jours dans le commerce des choses saintes , on approche de sang-froid de Tautel, on se présente fréquemment et sans scrupule au tribunal de la pénitence ; loin d'y confesser sa haine devant le Seigneur, et de gémir du scandale que le public en reçoit , on y fait des plaintes contre son ennemi ; on l'accuse , loin de s'accuser soi-même; on fait valoir les devoirs extérieurs qu'on lui rend, comme des marques que le cœur n'est point aigri; qpe dirai-je? et les ministres delà pénitence eux-mêmes , qui auraient dû être les juges de notre haine , en deviennent souvent les apologistes , se partagent avec le public , entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, publient l'équité de leur querelle, et font que le seul remède destiné à guérir le mal ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien , et le rendre plus incurable.
Grand Dieu ! vous seul pouvez fermer les plaies qu'une orgueilleuse sensibilité a faites à mon cœur, en y nourrissant des haines injustes.
Faites, grand Dieu , que j'oublie des offenses légères, afin que vous puissiez oublier les crimes de toute ma vie.
Est-ce à moi , 6 mon Dieu , à être si sensible et si inexorable aux plus petits outrages , moi qui ai tant de besoin que vous usiez à mon égard d'indulgence et d'une grande miséricorde?
Les injures dont je me plains égalent-elles celles dont j'ai mille fois déshonoré votre grandeur suprême ?
Faut-il , grand Dieu , que le ver de terre s'irrite et s'enflamme des moindres mépris, tandis que votre majesté souveraine souffre depuis si longtemps, et avec tant de bonté, ses rébellions et ses offenses?
Qui suis-je, pour être si touché des intérêts de ma gloire ; moi qui n'ose jeler les yeux devant vous sur mon ignominie secrète ; moi qui mériterais d'être l'opprobre des hommes et le rebut de
mon peuple ; moi qui n*ai rien de louable , même selon le monde, que le bonheur de lui avoir caché mes hontes et mes faiblesses ; moi que les outrages les plus sanglants épargneraient encore , et traiteraient avec indulgence ; moi enfin qui n'ai plus de salut à espérer, si vous n'oubliez vous-même votre propre gloire, que j'ai tant de fois outragée ?
Mais non , grand Dieu I vous mettez votre gloire à pardonner au pécheur, et je mettrai la mienne à pardonner à mon frère. Acceptez, Seigneur, ce sacrifice que je vous fais de mes ressentiments. Ne jugez pas de son prix par les offenses que j'oublie , mais par l'orgueil qui les avait grossies, et me les avait rendues si sensibles. Et puisque vous avez promis de remettre nos fautes , dès que nous les remettons à nos frères , at^complissez , Seigneur, vos promesses. C'est dans cette espérance que j'ose compter sur vos miséricordes éternelles. Ainsi soit-il.
( Sermon pour le vendredi après les cendres, )