‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 90 sur 145 · SUR LA PAROLE DE DIEU · texte numérisé non relu

SUR LA PAROLE DE DIEU

La première disposition que demande de vous la sainteté de cette parole , lorsque vous venez l'entendre, c'est un désir qu'elle vous soit utile. Vous devez dans le secret de votre maison , avant de venir dans nos temples , vous adresser au Père des lumières , et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il donne à sa parole cette vertu , cette onction secrète, ces attraits si puissants et si heureux pour la conversion des pécheurs ; qu'il surmonte cette insensibilité que vous avez jusqu'ici opposée à toutes les vérités entendues; qu'il tixe ces sensibilités d'un moment , que vous avez sr souvent éprouvées en nous écoutant | et qui n'ont jamais eu de suite pour votre salut ; qu'il oous donne à nous-mêmes ce zèle , cette sagesse , cette dignité , cette plénitude de son esprit , ces lumières vives , cette véhémence divine , toujours persuasive et qui ne parle jamais en vain ; qu'il forme dans nos cœurs le goût des vérités qu'il met dans nos bouches ; qu'il nous rende insensibles à vos louanges ou à vos censures , afin que nous soyons plus utiles à vos besoins ; que le désir de votre salut supplée en nous aux la-t

lents que la nature nous refuse ; et que nous honorions notre ministère, en ne cherchant pas à vous plaire, mais à vous sauver.

Et certes , mes frères , si les Israélites autrefois , sur le point d'approcher de la montagne de Sinaï , et d*y entendre les paroles de la loi que Fange devait leur annoncer, furent obligés par Tordre du Seigneur de se purifier, de laver leurs vêtements, et de s'abstenir même des saints devoirs du mariage , pour se préparer à e«tle grande action, et ne rien porter au pied de la montagne qui ne fût digne de la sainteté de la loi qu'ils allaient entendre ; n'est-il pas plus raisonnable, dit saint Ghrysostome, lorsque vous venez écouter les paroles divines d'une loi plus sainte , d'y apporter du moins les précautions de foi, de piété, de respect même extérieur, qui marquent en vous un désir sincère de conformer vos mœurs aux maximes que nous allons vous annoncer ? Quoi I mes frères , les préceptes de Jésus-Christ, les paroles de la vie éternelle seraientelles entendues avec moins de précaution que les ordonnances d'une loi figurative? Est-ce parce qu'un ange ne descend plus du ciel pour vous les annoncer ?Mais ne sommes-nous pas ici comme lui les envoyés de Dieu , et ne vous parlons-nous pas comme lui à sa place ? L'ange sur la montagne portait-il plus de caractère de la Divinité , que nous en portons ? Il écrivait la loi sur des tables de pierre ; la grâce de notre ministère la grave dans les cœurs. Il promettait le lait et le miel ; et nous annonçons les biens véritables. Il parlait aux chefs des tribus , ces héros qui vainquirent les peuples de Chanaan et conquirent leurs villes ; et nous parlons devant les princes et les rois de la terre , et devant un roi encore plus grand par sa piété que par ses conquêtes. Les foudres et les éclairs , qui accompagnaient ses menaces contre les transgresseurs de la loi , renversaient le peuple frappé de terreur au pied de la montagne; mais qu'était-ce que ces menaces et ces malédictions temporelles, leurs villes démolies, sieurs femmes et leurs enfants menés en captivité , si vous les comparez au malheur éternel que nous ne cessons de prédire aux violateurs de la loi de Dieu? Séparez ce que nous sommes du ministère que nous remplissons; qu'y a-t-il ici de moins terrible et de moins respectable que sur la montagne de Sinaï ?

Et cependant quelles préparations vous conduisent à une aclioii si sainte et si digne de respect? Une vaine curiosité qu'on veut sa-

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tisfaire ; un loisir inulile qu'on es! bien aise d'amuser; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir ; une coutume qu'on suit , parce que le monde l'a reçue ; que sais-je? le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile , et de s'attirer plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine : que sais-je encore ? des vues peut-être plus criminelles , et dont on n'oserait parler, de peur d'avilir la gravité de notre ministère. Nul motif de salut ne vous conduit ici ; nulle vue de foi ne vous y prépare ; nul sentiment de piété ne vous y accompagne ; en un mot, venir écouter la parole sainte n'est pas même pour vous une œuvre de religion.

Première raison de l'inutilité de notre ministère. Car comment voulez- vous qu'une démarche toute profane serve de disposition à la grâce ; et que, dans cette multitude de fidèles assemblés en ce Heu saint , la bonté de Dieu aille vous discerner de la foule pour ouvrir votre cœur à la parole de vie , vous qui n'avez apporté ici que les dispositions les plus propres à éloigner de vous cette miséricorde ? Mes frères , comme la religion n'a rien de plus grand en un sens que le dépôt de la doctrine et de la vérité , la piété ne connaît rien aussi de plus important, et qui demande des précautions plus religieuses , que de l'écouter et de s'en instruire.

La seconde disposition qui doit voiis conduire en ce lieu saint, est une disposition de douleur et de confusion , fondée sur le peu (le fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Grand Dieu , ne vous lasserez-vous pas de me donner un cœur sensible à des vérités qui me touchent toujours , et qui ne me changent jamais ? et ne punirez-vous pas l'abus que je fais de votre parole y en lui ôtant à mon égard cette force que vous lui laissez encore, pour me rappeler à la pénitence? Et certes, mes frères, coml)ien de 6dèles qui m'écoutent , sensibles autrefois aux vérités ([ue nous annonçons, ne viennent plus aujourd'hui leur offrir qu'un cœur tranquille et endurci? Ils négligèrent ces temps heureux, où la grâce voulait encore leur ouvrir cette voie de conversion : et, depuis une si longue et si funeste négligence , ils nous écoutent do sang- froid ; et les vérités les plus terribles dans nos bouches ue sont plus pour eux qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante.

Or, je vous demande, mes frères, ce scu liment de douleur sur

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le peu d'usage que vous avez fait jusqu'ici de tant d'iustructlous entendues, vous est-ii même connu? La seule pompe extérieure que vous portez ici, femmes du monde, nousann(Mice-t-elle cette disposition? Les mêmes soins d'indécence et de vanité qui vous préparent aux spectacles profanes , ne vous conduisent-ils pas à nos instructions, où le monde est condamné ? Y faites- vous quelque différence ? et ne semble-t-il pas ou que nous devons vous y annoncer les maximes insensées des théâtres, ou que vous n'y venez vous-même que pour insulter par un appareil indécent, même selon le monde , aux saintes maximes de l'Évangile?

Mais que dis-je , mon cher auditeur? Loin de vous reprocher tant de vérités jusqu'ici entendues sans fruit , hélas ! vous vous savez peut-être bon gré d'y être insensible ; peut-être vous faitesvous une espèce de force et de vanité déplorables de nous écouter de sang-froid ; vous regardez peut-être comme un boa air et une supériorité d'esprit , que ce qui touche tous les autres vous laisse tout seul calme et tranquille ; vous faites peut-être ostentation de votre insensibilité : il semble que ce serait une faiblesse à vous d'être sensible à des vérités qui triomphèrent autrefois'des philosophes et des Césars ; à des vérités descendues du ciel , et qui portent avec elles des caractères si divins d'élévation et de sagesse; à des vérités qui font tant d'honneur à l'homme , et les seules dignes de la raison-, à des vérités si consolantes pour le cœur, et seules capables de porter la paix et la tranquillité au declans de nousmêmes ; à des vérités enfin qui nous proposent de si grands intérêts, et pour lesquelles on ne peut être indifférent sans fureur et sans extravagance. Vous vous vantez du peu de succès de notre zèle, et que tous nos discours vous laissent tels qu'ils vous trouvent ; et vous croyez par là faire honneur à votre raison. Je ne vous dis pas que vous vous vantez d'être dans ce fond de l'abime, et dans cet état de réprobation où il n'est presque plus de ressoui*ce , ce qui est digne en même temps d'horreur et de pitié : mais je vous dis que la marque même la plus sûre d'un esprit frivole et léger, d'une raison médiocre et bornée, d'un cœur mal fait, et incapable de grandeur et d'élévation , c'est de ne trouver rien qui frappe , qui étonne , qui satisfasse , qui intéresse dans les vérités si sages et si sublimes de la morale de Jésus-Christ.

Hélas î vous ne portez ici qu'un dégoût d'irréligion et de va-

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nité ; les momenls les plus ennuyeux sont ceux que vous employez à écouter des vérités qui devraient faire toute la conâolation de votre vie : vous êtes fâchés que la religion du maitre vous en fasse une espèce de devoir et de bienséance. Nous sonomes même obligés de respecter vos ennuis et vos dégoûts , en mêlant souvent à ta vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent : il semble que nous venons ici vous parler pour nous ; et vous nous éC'Outez comme des importuns qui viendraient vous demander des grâces. Au milieu d'un spectacle profane , vous n'avez point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent : c'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune, de famille cessent; et que, tout le reste oublié, l'esprit, né pour des choses plus sérieuses se repait avidement d'aventures chimériques : c'est de là qu'on sort toujours plein , occupé, transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses ; on en porte le souvenir jusqu'au pied des autels. Ces images , si fatales à l'innocence, ne peuvent plus s'effacer ; et, au sortir de la parole sainte, tout ce que vous en avez retenu , ce sont peut-être les défauts de celui qui vous l'a annoncée.

Mes frères. Dieu ne punit plus d'une manière sensible le mépris de sa parole. Il pourrait encore sans doute transporter son Évangile au milieu de ces nations barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui , et abandonner de nouveau son héritage : il pourrait tirer du fond de leurs déserts des peuples féroces et infidèles , et leur livrer nos temples et nos foyers, comme il leur livra autrefois ces Églises si célèbres , que les Tertullien , les Gyprien , les Augustin, avaient illustrées, et où il ne reste plus maintenant de trace de christianisme que dans les outrages que Jésus-Christ y reçoit , et dans les fers dont les fidèles y sont chargés : il le pourrait; mais il se venge plus secrètement, et peut-être plus terriblement. 11 vous laisse encore le spectacle et tout l'appareil extérieur de la prédication de l'Évangile ; mais il en détourne le fruit sur les simples et sur les ignorants qui habitent les campagnes ; les terreurs de la foi ne sont plus que pour eux. Une retire plus ses prophètes du milieu des villes ; mais il leur 6te , si j'ose parler ainsi, la force et la vertu de leur ministère; il frappe ces nuées saintes d'aridité et de sécheresse : il vous en suscite qui

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VOUS rendent la vérité belle , mais qui ne vous là rendent pas aimable ; qui vous plaisent , mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bouches les saintes terreurs de sa doctrine : il ne tire plus des trésors de sa miséricorde de ces hommes extraordinaires , suscités autrefois dans les siècles de nos pères, qui renouvelaient les villes et les royaumes » qui entraînaient les grands et le peuple , qui changeaient les palais des rois en des maisons de pénitence, des Bernard et des Vincent Ferrier dans nos Gaules, des Raymond en Italie, des Dominique dans toute TEùrope , des Xavier dans un nouveau monde ; il permet que nous, hommes faibles, succédions à ces hommes apostoliques.

Que dirai-je encore ? nous assemblons ici , comme autrefois Paul au milieu d'Athènes, des spectateurs oisifs et curieux, qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau ; tan< dis que ceux qui évangélisent vos terres et vos vassaux voient avec consolation à leurs pieds, comme autrefois Ësdras, des Israélites simples, qui ne peuvent retenir leurs larmes en entendant seule* ment les paroles de la loi. Nous amusons le loisir et Toisiveté des princes et des grands de la terre , tandis que des ministres saints enfantent Jésus-Christ, et recueillent une moisson abondante au milieu des campagnes : en un mot , nous discourons, et ils convertissent. C'est ainsi , ô mon Dieu , que vous exercez en secret des jugements terribles et sévères.

Mais , mes frères , que ne nous est-il permis de vous dire ici ce que Paul et Barnabe disaient autrefois aux Juifs infidèles ! Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer les paroles de salut ; mais puisque vous les rejetez , et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, nous allons donc vers les nations abandonnées , vers ces pauvres peuples ^ ensevelis dans l'ignorance , qui cultivent vos terres , et qui recevront avec foi et avec reconnaissance la grâce que vous rejetez : Vobis oportebat primum loqui verbum Dci : sed quoniam repellitis illud , et indignas vos judicatis œtemœ vitœ, ecce convertimur ad gentes. (AcT., xiii, 46. ) Ah ! nos travaux seraient bien plus utiles, notre joug plus adouci, notre ministère plus consolidé : nous ne compterions pas parmi ceux qui nous écoulent des noms célèbres' dans Thistoire ; mais nous y compterions les noms de ceux qui sont écrits dans le ciel : nous n'y verrions pas assemblés tous les titres et toutes les hau-

les dignités qui forment toute la gloire et toute la figure du inoud« qui passe; mais nous y verrions ta foi, la piété , rinnoceocc , qui font toute la gloire du chrétien qui demeure étemellemeut : nous n^ entendrions pas de vains applaudissements donnés au langage de l'homme, et non à celui de la foi ; mais nous y verrions couler des larmes , qui sont la louange immortelle de la grâce : nos chaires ne seraient pas environnées de tant de pompe ; mais nos auditeurs seraient un spectacle digne des anges et de Dieu.

Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de TËvangile : mais oîi sont les consciences que nous troublons ? où sont les pécheurs que nous alarmons ? où sont les âmes moudaines qui y saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes , et expier, par de saints excès do pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? Ah ! plût à Dieu que vous pussiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires , disait autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps , qui l'accusaient d'exagérer les périls et la corruption du monde , et de faire prendre à trop de' tilles chrétiennes le parti de la sainte virginité ; et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme I Utinam convincerer! (S. Ambr., deVirgikit.jUv. i, ch. 5.) Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse ! Utinam tanti cnminis probaretur effectusl Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Utinam me exemplis potius argueretis , quam sermonibus cœderetis î Ah ! nous souffririons le blâme avec plaisir , si l'on pouvait nous montrer le succès qu'on nous reproche ! JSon vererer invidiam , si ' efficaciam recognoscerem !

Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse ; nous respectons peutrétre trop des coutumes qu'un long usage a consacrées , de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent ; nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices ; nous nous contentons de vous montrer lie loin des vérités qu'il faudrait vous mettre sous Tceil; et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de no-

tre thnide pradence. Que dirai-je ? la faiblesse nous arrache souvent des éloges , où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons , comme le monde i éblouir par les noms et par les titres ; ce qui encouragea les Ambroise nous affaiblit; et parce que nous vous devons du respect, nous vous refusons souvent la vérité, que nous devons encore respecter davantage : et après cela , vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités , et d'en former des fantômes de notre façon , pour alarmer ceux qui nous écoutent I

Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte, un esprit de docilité.

Vous devez en second lien , à l'autorité de cette parole , un esprit de sincérité et d'application sur vous-mém^ ; c'est-à-dire , être ici un censeur rigoureux de votre propre conspience; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre âme , de l'autre les vérités que nous annonçons ; vous mesurer sur cette règle ; vous approfondir dans celte lumière; vous juger par cette loi; écouter , comme adressées à vous seul , les saintes maximes annoncées à la multitude ; vous regarder comme seul ici devant Jésus Christ, qui parle à vous seul par notre bouche, et qui'peut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car , mes frères , nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne ; nul ne s'y croit un personnage intéressé : il semble que nous nous ^ formons à plaisir des fantômes pour les combattre , et que la réalité du pécheur que nous attaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnaît point dans les traits les plus vifs et les plus ressemblants de sa passion. L'homme chargé d'un bien mai acquis , et peut-être du sang et de la dépouille des peuples, condamne avec nous cette injustice dans les auti*es , et ne voit pas qu'il se juge lui-même. Le courtisan dévoré d'ambition , et qui s<v crifte tous les jours à cette idole la conscience et la probité , convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables , et la regarde comme une vertu , ou comme, la grande science de la cour , pour lui-même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables, qui l'empêchent de se reconnaître tel qu'il est. Nous avons beau , pour ainsi dire , le montrer au doigt ; on trouve toujours en sot certains traits adoucis qui changent la ressemhianco. On se dit tout bas à soi môme : Jo ne suis pas cet homme. Et l.in-

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(lis que le public nous applique peut-être des vérités si ressemblantesy seuls, ou nous réussissons à nous y méconnaître, ou nous n'y découvrons peut-être que les défauts de nos frères ! nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères ; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n*avait porté que sur nous; la malignité des applications est Tunique fruit que nous retirons de la peinture que la chair fait de nos vices , et nous jugeons témérairement nos frères , où nous aurions dû nous juger nous-mêmes. Et c*est ainsi, ô mon Dieu, que les hommes corrompus abusent de tout, et que la lumière même do la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements, et ne les ouvre que pour voir dans les autres , ou ce qui n*e8t pas , ou ce qu'elle aurait dû leur cacher !

Quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles. Augustin , déjà si célèbre à Milan par ses talents et par son éloquence , ne dédaignait pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle , vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si votre esprit n'y apprend rien de nouveau , votre c<£ur y sentira peutrétre des choses nouvelles : vous y apprendrez du moins que votre savoii^ n'est rien , si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes, qu'une nuée sans eau, élevé à la vérité par vos talents et par vos connaissances sur le reste des hommes , mais vide de grâce , et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une âme simple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu , et sera transformée de clarté en clarté; au lieu que vous, après une vie entière de veilles et de travail , et un amas inutile de connaissances et de lumières , n'aurez peut-être pour partage que les ti'snèbres éternelles.

Cependant , parmi tous ceux qui nous écoutent , il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent , pour faire des parallèles insensés , pour prononcer sur la différence desjours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile; on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes , et qui

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seraient d*un plus grand usage pour soi ; et tout le fruit qu^on retire d*un discours chrétien , se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph , devenule sauveur de l'Egypte, disait par pure feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher le froment et la nourriture que vous êtes venus ici , c'est comme . des espions qui venez remarquer les endroits faibles de cette contrée : Exploratores estis ; ui videatis infirmiora terrœ» venistis. (Gen., xlii, 9.) Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole , et chercher des secours et des remèdes utiles à vos maux , que . vous venez nous écouler; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures, et vous faire honneur de nos défauts, qui- sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis , et qui auraient pu vous rappeler à la pénitence : Exploratores estis; ut videatis infirmiora terras, venistis.

Mais de bonne foi , mes frères , quelque faible que soit notre langage , n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre , pour dissiper vos erreurs, et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justifier à vous-mêmes ? Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs , les avares , et les hommes sans miséricorde, n'entreront jamais dans le royaume de Dieu ; que si vous ne faites pénitence , vous périrez ; et qu'il ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si Ton vient à perdre son âme? N'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines vérités? et dans la bouche du plus obscur de tous les ministres seraient-elles moins effrayantes?

Et d'ailleurs , s'il était permis de nous recommander ici nousmêmes, comme le disait autrefois l'Apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage , et sa figure méprisable , comme il dit lui-même , aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer TÉvangile et les convertir à la foi ; s'il était permis , nous vous dirions : Mes frères , nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins , nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent ii ces chaires chrétiennes , n'ont point d'autre objet que votre salut : eh! ne méritons- nous pas du moins que vous respectiez nos pei-

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nés? le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peut-il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures? Demandez à Dieu , à la bonne heure , pour la gloire de TÉglise et pour l'honneur de son Évangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que Fonction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent TÉvangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons , que votre foi supplée à nos discours ; que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche ; et, par vos dégoûts injustes , n'obligez pas les ministres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire , aux vains artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à instruire , et à descendre chez les Philistins , comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre ; je veux dire , à chercher dans les sciences profanes , ou dans le langage d'un monde ennemi y des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile , et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte , un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité : Descendebat ergo omnis Israël ad PhUisthiim , ut exacueret umisquisque vomerem suum , et ligonem. (ï REG.,xni, 20.)

Et voilà, mes frères, le dernier défaut opposé à cet esprit de foi, un esprit de curiosité. Vous ne distinguez pas assez la sainte gravité de notre ministère , de cet art vain et frivole , qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin, encore pécheur, assistait à ceux d'Ambroise. Ce n'était pas, dit cet illustre pénitent , pour y apprendre de la bouche de l'homme de Dieu les secrets de la vie éternelle , que je cherchais depuis si longtemps , ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon âme, que vous seul connaissiez, ô mon Dieu! c'était pour examiner si son éloquence répondait à sa grande réputation , et si ses discours soutenaient les applaudissements que lui donnait tout son peuple. Les vérités qu'il annonçait ne m'intoVes* saient point ; je n'étais touché que de la beauté et de la douceur (lu discours : Uenim autcm inniriosus et contemptor adstabam, ci deleciabar suavitate sermonis. (Conf. lib. v, chap. xiii.)

Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d'une in(i< nitéde ûdèles qui nous écoutent, lesquels chargés de crimes comme Augustin » liés comme lui des passions les plus honteuses , loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux , viennent y chercher de vains ornements qui amusent les malades sans les guérir; qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur sedéfdaise à Iui*mème. Ils viennent, ce semble , nous dire ce que les habitants de Babylone disaient autrefois aux Israélites captifs : Chantez-nous les cantiques de Sion : Hymnum cantate nobis de canticis Sion. (Ps. cxxxvi, 3.) Ils viennent chercher l'harmonie et Tagrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, dans les soupirs de la triste âion étrangère et captive, et veulent que nous pensions à flatter Toreille, en publiant les menaces et les maximes sévères de rÉvaugil» : Hymnum cantate nobis de canticis Sion,

O vous qui m'écoutez, et que ce discours regarde, rentrez un moment en vous-même : votre sort est comme déploré aux yeux de Dieu ; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison ; vos maux pressent , le temps est court ; Dieu , lassé de vous souffrir depuis si longtemps, va enfin vous frapper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons, et qui arrivent tous les jours à vos semblables. Vous n*êtcs pas loin de l'accomplissement; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tète, et prêt à tomber sur vous : et, loin de frémir sur les suites de votre destinée, et prendre des mesures pour vous dérober au glaive qui vous menace , vous vous amusez à examiner s'il brille, et s'il a de l'éclat ; et vous cherchez, dans les terreurs mêmes de la prédiction , les beautés puériles d'une vaine éloquence. Grand Dieu , que le pécheur parait méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière?

Car, mes frères , sommes-nous donc ici sur une tribune profane , pour ménager avec des paroles artificieuses les suffrages d'une assemblée oisive; ou dans la chaire chrétienne et à la place de Jésus- Christ , pour vous instruire , pour vous reprendre, pour vous sanctifier au nom et sous les yeux de celui qui nous envoie? Est-ce ici une dispute de gloire, un exercice d'esprit et d'oisiveté , ou le plus saint et le plus important ministère de la foi? Eh ! pourquoi venez-vous vous arrêter à nos fcûblcs talents , et chercher des qua-

lités humaines où Dieu seul parle et agit? Les instraments les plus vils ne sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puissance de sa gr&ce ? les murs de Jéricho ne tombent-ils pas , quand il lui plait , au bruit des plus fragiles trompettes? Eh! que nous importe de vous plaire , si nous ne vous changeons pas? que nous sert d'être éloquents , si vous êtes toujours pécheurs? quel fruit nous revientil de vos louanges , si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire , c*est rétablissement du règne de Dieu dans vos cœurs ; vos larmes toutes seules , bien mieux que vos applaudissements, peuvent faire notre éloge; et nous ne voulons point d'autre couronne que vous-mêmes et votre salut étemek Ainsi soiHl.

(Sermon pour le 1®' dimanche de Carême.}

SUR L\ VÉRITÉ d'un AVENIR.

Pour prendre le parti étonnant de ne rien croire , et d'être tra»quille sur tout ce qu'on nous dit d'un avenir éternel , il faudrait sans doute des raisons bien décisives et bien convaincantes. Il n'est pas naturel que l'homme hasarde un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité , sur des preuves légères et frivoles; encore moins naturel qu'il abandonne là-dessus les sentiments communs, la foi de ses pères , la religion de tous les siècles , le consentement de tous les peuples , les préjugés de son éducation , s'il n'y a été comme forcé par l'évidence de la vérité. A moins que l'impie ne soit bien sûr que tout meurt avec le corps, rien n'approche de sa fureur et de son extravagance. Or, en est-il bien assuré? Quelles sont les grandes raisons qui l'ont déterminé à prendre ce parti affreux ? On ne sait, dit-il , ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ; le juste meurt comme l'impie , l'homme comme la l)éte; et nul ne revient pour nous dire lequel des deux avait eu tort. Pressez encore , et vous serez effrayé de voir la faiblesse de l'incrédulité; des discours vagues, des doutes usés , des incertitudes éternelles , des suppositions chimériques , sur lesquelles on ne voudrait pas risquer le malheur ou le bonheur d'un seul de ses jours, et sur lesquelles on hasarde une éternité tout entière.

Voilà les raisons insurmontables que l'impie oppose à la foi de tout l'univers; voilà celte évidence qui l'emporte, dans son esprit,

sur tout ce qu'il y a de plus évident et de mieux établi sur la terre. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ! .0 homme , ouvrez ici les yeux. Un doute seul suffit pour vous rendre impie , et toutes les preuves de la religion ne peuvent suffire pour vous rendre fidèle. Vous doutez s'il y a un avenir, et vous vivez par avance comme s*il n'y en avait point ! Vous n'avez pour fondement de votre opinion que votre incertitude, et vous npus reprochez la foi comme une crédulité populaire !

Je vais encore plus loin. Quand même, dans le doute qvievse forme l'impie sur l'avenir, les choses seraient égales , et que les vaines incertitudes qui le rendent incrédule balanceraient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité : je dis que, dans une égalité même de raisons, il devrait du-moins désirer que le sentiment de la foi , sur la nature de nos âmes , fût véritable ; un sentiment qui fait tant d^ionneur à l'homme , qui lui apprend que son origine est céleste > et ses espérances éternelles : il devrait souhaiter que la doctrine de l'impiété fût fausse; une doctrine si triste, si humiliante pour l'homme ; qui le confond avec la bêle; qui ne le fait vivre que pour le corps ; qui ne lui donne ni fin, ni destination , ni espérance ; qui borne sa destinée à un petit nombre de jours rapides , inquiets , douloureux , qu'il passe sur la terre : toutes choses égales , une raison née avec quelque élévar vation aimerait encore mieux se tromper en se faisant honneur» qu'en se déclarant pour un parti si ignominieux à son être. Quelle àme a donc reçue l'impie des mains d'une nature pe». favorable, pour aimer mieux croire , dans une si grande inégalité de raisons , qu'il n'est fait que pour la terre , et se regarder avec complaisance, comme un vil assemblage de boue , et le compagnon du bœuf et du taureau? Que dis- je , mes ftrères? quel monstre dans l'univers doit être l'impie , de ne se défier même du sentiment commun , que parce qu'il est trop glorieux à sa nature ; et de croire que la vanité toute seule des hommes Fa introduit sur la terre , et leur a persuadé qu'ils étaient immortels?

Mais non , mes frères ; ces hommes de chair et de sang ont rai» son de refuser l'honneur que la religion'fait à leur nature ; et de se persuader que leur àme est toute de boue, et que tout meurt avec le corps. Des hommes sensuels , impudiques , efféminés, qui n'ont plus d'autre frein qu'un instinct brutal ; plus d'autre règle , qu^

remporlemeiit de leurs désira; plus d'autre occupation , que de réveiller, par de nouveaux artifices, la cupidité déjà assouvie : des hommes de ce caractère ne doivent pas avoir beaucoup de peine à croire, qu'ils n*ont en eux aucun principe de vie spirituelle; que le corps est tout leur être : et comme ils imitent l'es mœurs des bétes , ils sont pardonnables de s'en attribuer la nature. Mais qu'ils ne jugent pas de tous les hommes par eux-mêmes : il est encore sur la terre des âmes chastes, pudiques, tempérantes qu'ils ne transportent pas dans la nature les penchants honteux de leur volonté; qu'ils jie dégradent pas l'humanité tout entière, pour s'être indignement dégradés eux-mêmes : qu'Us cherchent leurs semblables parmi les hommes : et, se trouvant presque seuls dans l'univers , ils verront qu'ils sont plutôt les monstres , que les ouvrages ordinaires de la nature.

D'ailleurs , non-seulement l'impie est insensé , parce que , dans une égalité même de raison , son cœur et sa gloire devraient le décider en faveur de la foi , mais eneore sou propre intérêt. Car, mes frères , on l'a déjà dit : quo risque Timpie en croyant ? quelle suite fâcheuse aura sa crédulité, s'il se trompe? Il vivra avec honneur, avec probité , avec innocence : il sera doux , affable , juste , sincère, religieux, ami généreux, époux fidèle, maitre équitable; il modérera des passions qui auraient fait tous les malheurs de sa vie ; il s'abstiendra des plai^rs et des excès qui lui eussent préparé une vieillesse douloureuse, ou une fortune dérangée : il jouira de la réputation de la vertu , et de l'estime des peuples ; voilà ce qu^il risque. Quand tout finirait avec celte vie , ce serait là le seul secret de la passer heureuse et tranquille ; voilà le seul inconvénient que j'y trouve. S'il n'y a point de récompense éternelle , qu'aura»t-ii perdu en l'attendant P II a perdu quelques plaisirs sensuels et ra* pides, qui l'auraient bientôt ou lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : il a perdu l'affreuse satisfaction d'être , pour l'instant qu'il a paru sur la terre, cruel, dénaturé , voluptueux, sans foi, sans mœurs, sans cbnscience , méprisé peut-être , et déshonoré au milieu de son peuple. Je n'y vois pas de plus grand malheur ; il retombe dans le néant , et son erreur n'a point d'autre suite.

Mais s'il y a un avenir, mais s'il se trompe en refusant de croire, que ne risquc-l-il pas! La perle des biens élerncls, la possession

DE MASSILXON. 427

de voire gloire, ô mon Dieu, qui devait le rendre à jamais heureux. Mais ce n'est Jà même que le commencement de ses malheurs ; il va trouver des ardeurs dévorantes, un supplice sans fin et sans mesure , une éternité d'horreur et de rage. Or, comparez ces deux destinées : quel parti prendra ici l'impie? Risquera-t-il la courte durée de quelques jours ? risquera-t-il une éternité tout entière? S'en tiendra- t-il au présent qui doit finir demain , et où il ne saurait jnème être heureux P craindra-t-il un avenir qui n'a {^us d'autres bornes que l'éternité , et qui ne doit finir qu'avec Dieu même? Quel est l'homme sage qui , dans une incertitude même égale , osât ici balancer ? et quel nom donnerons-nous à l'impie , qui , n'ayant pour lui que des doutes frivoles , et voyant, du côté de la foi , l'autorité , les exemples , la prescription , la raison , la voix de tous les siècles, le monde entier, prend seul le parti affreux de ne point croire , meurt tranquille, comme s'il ne devait plus vivi*c ; laisse sa destinée éternelle entre les mains du hasard, et va tenter mollement un si grand événement?

Si tout doit finir avec nous, si l'homme ne doit rien attendre après cette vie , et que ce soit ici notre patrie , notre origine , et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens , pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire , et laissentils toéjoursun fonds d'ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l'homme n'a rien au-dessus de la bête , que ne coule-t-il ses jours comme elle, sans souci , sans inquiétude , sans dégoût, sans tristesse , dans la félicité des sens et de la chair? Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel , pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre ? d'où vient que les richesses l'inquiètent ; que les honneurs le fatiguent; que les plaisirs le lassent ; que les sciences le confondent,jet irritent sa curiosité, loin de la satisfaire ; que la réputation le gène et l'embarrasse > que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur, et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres, contents de leur destinée , paraissent heureux , à leur manière , dans la situation où l'auteur de la nature les a placés : les astres, tranquilles dans le firmament , ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre : la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place .: les animaux rampent

428 HORGBAUX CHOISIS .

dans les campagnes , sans envier la destinée de Thomme qui habite les villes et les palais somptueux : les oiseaux se réjouissent dans les airs , sans pensçr s'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre : tout est heureux , pour ainsi dire , tout est à sa place dans la nature : T homme seul est inquiet et mécontent; rhomme seul est en proie à ses désirs , se laisse déchirer par des craintes , trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; Thomme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.

D'où vient cela, ô homme? Ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé; que vous êtes fait pour le ciel; que votre cœur est plus grand que le monde ; que la terre n'est pas votre patrie ; et que tout ce qui n'est pas Dieu , n'est rien pour vous? Répondez si vous pouvez , ou plutôt interrogez votre cœur, et vous serez fidèle.

En second lieu, si tout meurt avec le coips , qui est-ce qui a pu persuader à tous les hommes , de tous les siècles et de tous les pays, que leur âme était immortelle? d'où a pu venir au genre humain cette idée étrange d'immortalité? un sentiment si éloigné delà nature de l'homme , puisqu'il ne serait né que pour les fonctions des sens , aurait-il pu prévaloir sur la terre ? Car si l'homme, comme la béte, n'est fait que pour le temps, rien ne doit être plus incompréhensible pour lui , que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue , qui ne devraient vivre, et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner, ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments , et des idées si sublimes? Cependant cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes : cette idée si opposée même aux sens , puisque l'homme , comme la bête , meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur toute la terre : ce sentiment qui n'aurait pas dû même trouver un inventeur dans l'univers , a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples ; les plus sauvages , comme les plus cultivés ; les plus polis , comme les plus grossiers ; les plus infidèles , comme les plus soumis à la foi.

Car, remontez jusqu'à la naissance des siècles , parcourez toutes les nations , lisez l'histoire des royaumes et des empires , écoutez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées; l'immortalité de l'àme a toujours été et est encore la croyance de tous les peu-

pies de Funivers. La connaissance d'un seul Dieu a pu s'effacer sur la terre ; sa gloire , sa puissance , son immensité ont pu s'anéantir, pour ainsi dire , dans le cœur et dans l'esprit des hommes ; des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte, sans religion y sans Dieu dans ce monde : mais ils attendent tous un avenir ; mais le sentiment de Timmortalité de l'âme n'a pu s'effacer de leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort ; et en oubliant Dieu , ils n'ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.

Or, d'où vient que des hommes si différents d'humeur, de culte, de pays , de sentiments , d'intérêts , de figure même , et qui à peine paraissent entre eux de même espèce , conviennent tpus pourtant en ce point , et veulent tous être in^mortels ? Ce n'est pas ici une collusion ; car comment ferez-vous convenir ensemble les . hommes de tous les pays et de tous les siècles ? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation ; car les mœurs , les usages, le culte , qui d'ordinaire sont la suite des préjugés , ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples ; le sentiment de l'immortalité leur est commun 4. tous. Ce n'est pas une secte ; car outre que c'est la religion universelle du monde , ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur : les hommes se le sont persuadé eux-mêmes , ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres; et seul depuis le commencement des choses , il a passé des pères aux enfants , et s'est toujours maintenu sur la terre. 0 vous qui croyez être un amas de boue, sortez donc du monde , où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d'une autre espèce , et semblables à la bête : ou plutôt ayez horreur de vous-même de vous trouver comme seul dans l'univers, de vous révolter contre toute la nature, de désavouer votre propre cœur; et reconnaissez, dans un sentiment commun à tous les hommes , l'impression commune de l'auteur qui les a formés !

Enfin , et je finis avec cette dernière raison : la société universelle des hommes , les lois qui nous unissent les uns aux autres , les.dcvoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile , totft cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. Ainsi , si tout meurt avec le corps , il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs , d'autres usages , et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps, les maximes de Téquité ,

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de l'amilié , de Thonacur y de la bonne foi , de la reconnaftsaoce , ne sont donc plus que des erreurs populaires ; puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie, qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous , les doux noms d'enfant, de père ,, d'ami , d'époux sont donc des noms de théâtre , et de vains titres qui nous abusent ; puisque l'amitié , celle même qui vient de la vertu, n'est plu» un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés ne sont plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs; car le néant, tel que nous devons être un jour , n'a point de suite : que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où , par un assemblage bizarre et fortuit , sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui n'ont de commun avec nous que le néant.

Que dirai-je encore ? Si tout meurt avec nous , les annales domestiques , et la suite de nos ancêtres n'est donc plus qu'une suite de chimères , puisque nous n'avons plus d'aïeux , et que nous n'aurons point de neveux ; les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes iU lustres , une erreur puérile , puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire; les cendres de nas pères et de nos amis , une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout ; et pour tout dire , en un mot , si tout meurt avec nous , les lois sont donc une servitude insensée; les rois et les souverains , des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes ; la loi des mariages, un vain scrupule ; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité, des chimères ; les incestes , les parricides, les perfidies noires, des jeux de la nature , et des noms que la politique des législateurs a inventés.

Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force , cette raison , cette sagesse qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes , et l'univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de îa vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent ; et là discipline des

mœurs périt; et le gouvernement des Etats et des empires n'a plu» de règles ; et toute l'harmonie du corps politique s'écroule ; et le genre humain n'est plus qu'un assemhiage d'insensés , de barbares, d'impudiques , de furieux, de fourbes, de dénaturés , qui n'ont plus d'autre loi que la force ; plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de. l'autorité ; plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance; plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et si ce plan affreux de république vous plaît, formez , si vous le pouvez , une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qui nous reste à vous dire , c'est que vous êtes digne d'y occuper une place.

Est-il digne de la grandeur de Dieu , dit l'impie , de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes ; de compter leurs vices ou leurs vertus ; d'étudier jusqu'à leurs pensées , et à leurs désirs frivoles et infinis? Les hommes , des vers de terre , qui disparaissent sous la majesté de ses regards , valent-ils la peine qu'il les observe de si près? et n'est-ce pas penser trop humainement d'un Dieu qu'on nous fait si grand , que de lui donner une occupation qui ne serait pas même digne de l'homme?

Mais avant de faire sentir toute l'extravagance de ce blasphème, rémarquez, je vous prie, mes frères, que c'est Itmpie lui-même qui dégrade ici la grandeur de Dieu, et le rend semblableà l'homme. Car, Dieu a-t-il besoin d'observer les hommes de près , pour être instruit de leurs actions et de leurs pensées? lui faut-il des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre? N'est-ce pas en lui que nous sommes, que nous vivons , que nous agissons ? et pouvons-nous éviter ses regards , ou peut-il lui-même les fermer à nos crimes? Quelle folie donc à T impie de supposer q ue ce qui se passe sur la terre deviendrait un soin et une occupation pour la Divinité , si elle voulait y prendre garde ! Son unique occu pation est de se connaître , et de jouir d'elle-même.

Cette réflexion supposée , je réponds premièrement : S'il est do la grandeur de Dieu dc^ laisser les biens et les maux sans châtiment et sans récompense, il est donc égal d'être juste, sincère, officieux, charitable , ou cruel, fourbe , perfide , dénaturé : Dieu n'aime donc pas davantage la vertu , la pudeur , la droiture , la religion , que i'impudicité , la mauvaise foi , l'impiété, le parjure; puisque le juste et l'impie, le pur et l'impur, auront le même sort, et qu'un

anéantissement éternel va bientôt les égaler et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau.

Que dis-je , mes frères ? Dieu semble même se déclarer ici-bas en faveur de Timple contre l'homme de bien. Il élève l'impie comme le cèdre du Liban ; il le comble d'honneurs et de richesses ; il favorise ses désirs; il facilite ses projets : car les impies sont presque toujours les heureux de la terre. Au contraire , il semble oublier le juste ; il l'humilie , il l'afflige ; il le livre à la calomnie et à la puissance de ses ennemis : car l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel monstre de divinité , si tout finit avec l'homme , et s'il n'y a point d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie ! Est-elle donc la protectrice des adultères , des sacrilèges , des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence , de la pudeur , de la piété , des vertus les plus pures ? Ses faveurs sont donc le prix du crime , et ses châtiments, la seule récompense de la vertu? Quel Dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquités se forme l'impie !

Quoi , mes frères , il serait de sa grandeur de laisser le monde qu'il a créé dans un désordre si universel ; de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste; l'innocent détrôné par l'usurpateur; le père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé ; l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle ? Du haut de sa grandeur, Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événements , sans y prendre part ! Parce qu'il est grand , il serait ou faible , ou injuste , ou barbare ? parce que les hommes sont petits , il leur serait permis d'être , ou dissolus sans crime , ou vertueux sans mérite ?

0 Dieu! si c'était là le caractère de votre être suprême ; si c'est vous que nous adorons sous des idées si affreuses ; je ne vous reconnais donc plus pour mon père, pour mon protecteur, pour le consolateur de mes peines , le soutien de ma faiblesse , le rémunérateur de ma fidélité ! Vous ne seriez donc plus qu'un tyran indolent et bizarre, qui sacrifie tous les hommes à sa vaine fierté, et qui ne les a tirés du néant que pour les faire servir de jouet à son loisir ou à ses caprices !

Car enfin , mes frères , s 'il n'y a point d'avenir , quel dessein donc digne de sa sagesse Dieu aurait-il pu se proposer en créant les hommes ? Quoi ! il n'aurait \ysiui eu d'autre vue en les formant.

qu'en formant la bcte ? L*homme , cet être si noble , qui trouve eu lui de si hautes pensées , de si vastes désira , de si grands sentiments , susceptible d'amour , de vérité , de justice ; Thomme , seul de toutes les créatures , capable d'une destination sérieuse, de connaître et d'aimer Fauteur de son être; cet homme ne serait fait que pour la terre , pour passer un petit nombre de jours comme la bête en des occupations frivoles , ou des plaisirs sensuels ? Il remplirait sa destinée en remplissant un rôle si méprisable? il n'aurait paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risible et si digne de pitié ? et après cela il retomberait dans le néant, sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé que Fauteur de son être lui avait donnés ? 0 Dieu ! où serait ici votre sagesse , de n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps ; de n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais badins de votre puissance, et délasser votre loisir par cette variété de spectacle : Numquid enim vane constituisti omnes filios homintim? (Ps. Lxxxviii, 48.) Le Dieu des impies n'est donc grand que parce qu'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable que l'homme? Suivez ces idées, et soutenez-en , si vous pouvez , toute l'extravagance.

Qu'il est donc digne de Dieu, mes frères , de veiller sur cet univers ; de conduire les hommes qu'il a créés , par des lois de justice^ de vérité, de charité, d'innocence; de faire de la raison et de la vertu , le lien et le fondement des sociétés humaines ! Qu'il est digne de Dieu d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable ; de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image ; de ne pas confondre pour toujours le juste avec l'impie ; de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour lui ; de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui ! Voilà le Dieu des chrétiens ; voilà cette divinité sage , juste , sainte , que nous adorons ; et l'avantage que nous avons sur l'impie , c'est que c'est là le Dieu d'un cœur innocent et d'une raison épurée ; le Dieu que toutes les créatures nous annoncent , que tous les siècles ont invoqué , que les sages mêmes du paganisme ont reconnu , et dont la nature a gravé profondément l'idée au fond de notre être.

(Sermon pour V Epiphanie, )

NASfilLI.0N. . •'J7

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