‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 91 sur 145 · SUR LE RESPECT DANS LES TEMPLES · texte numérisé non relu

SUR LE RESPECT DANS LES TEMPLES

L*univers entier estun temple que Dieu remplit de sa gloire et de sa présence. Quelque part que nous soyons, dit TApôtre, il est toujours près de nous ; nous virons en lui , nous agissons en lui , nous sommes en lui. Si nous nous élevons dans les deux , il y est^ si nous creusons dans les abîmes , nous Fy trouverons ; si nous montons sur les ailes des vents , et que nous traversions les mers, c*est sa main qui nous guide ; et il est le Dieu des îles éloignées où Ton ne le connaît pas, comme des royaumes et des régions qui Tinvoquent.

A la naissance de TÊvangile , les maisons des fidèles furent d'abord des églises domestiques. La cruauté des tyrans obligeait ces premiers disciples de la foi à chercher des lieux obscurs et caches , pour se dérober à la fureur des persécutions , y célébrer les saints mystères , et invoquer le nom du Seigneur. La majesté des cérémonies n'entra dans TÉglise qu*avec celle des Césars : la religion eut ses David et ses Salomon , qui rougirent d'habiter des palais superbes , tandis que le Seigneur n'avait pas où reposer sa tête : (le somptueux édifices s'élevèrent peu à peu dans nos villes : le Dieu du ciel et de la terre rentra , si je l'ose dire , dans ses droits ; et les temples mêmes où le démon avait été si longtemps invoqué , lui furent rendus comme à leur légitime maître , consacrés à son culte , et devinrent sa demeure.

En effet , mes frères , la sainteté de Dieu répandue dans tout l'univers , est un des plus grands motifs que la religion nous propose , pour nous porter à marcher partout devant lui dans la pureté et dans l'innocence. Comme toutes les créatures sont sanctiliées par la résidence intime de la Divinité qui habite.en elles , et que tous les lieux sont pleins de sa gloire et de son immensité, les divines Écritures nous avertissent sans cesse de respecter partout la présence de Dieu , qui nous voit et qui nous regarde ; de n'offrir partout à ses yeux rien qui puisse blesser la sainteté de ses regards ; et de ne pas souiller, par nos crimes , la teiTe qui tout entière est son temple et la demeure de sa gloire. Le pécheur qui porte une conscience impure est donc une espèce de profanateur, indigne de vivre sur la terre ; parce qu'il déshonore p;irtout , par l'état seul de son cœur corrompu , la présence du Dieu saint

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qui est sans cesse près de lui , et qu'il profane tous les lieux où il porte ses crimes , parce qu'ils sont tous sanctifiés par rimmensite du Dieu qui les remplit et qui les consacre.

Mais si la présence de Dieu répandue sur toute la terre , est une raison qui nous oblige de paraître partout purs et sans tache à ses yeux , sans doute les lieux qui dans cet univers lui sont particulièrement consacrés , nos temples saints , où la Divinité elle-même réside corporellement, pour ainsi dire , demandent à plus forte raison que nous y paraissions purs et sans tache , de peur de déshonorer la sainteté de Dieu qui les remplit et qui les habite.

Aussi , mes frères , lorsque le Seigneur eut permis à Salomon d'élever à sa gloire ce temple si fameux par sa magnificence, et si vénérable par l'éclat de son culte et la majesté de ses cérémonies, que de précautions sévères ne prit-il pas, de peur que les hommes n'abusassent de la bonté qu'il avait de se choisir une demeure spéciale au milieu d'eux , et qu'ils n'osassent y paraître en sa présence, cou verts de taches et de souillures? que de barrières ne rait-il point encore entre lui et l'homme , pour ainsi dire ? Et en s'approchant de nous , quel intervalle sa sainteté ne laissa-t-cllc point entre le lieu qu'elle remplissait de sa présence , et les vœux des peuples qui venaient l'invoquer?

Oui , mes frères , écoutez-le. Dans Fenc^inte de ce vaste édi-» Oce que Salomon consacra à la majesté du Dieu de ses pères , le Seigneur ne choisit pour sa demeure que le lieu le plus reculé et le plus inaccessible ; c'était là le Saint des saints , c'est-à-dire le seul lieu de ce temple immense qu'on regardât comme la demeure et le temple du Seigneur sur la terre. Et encore que de précautions terribles en défendaient l'entrée ! Une enceinte extérieure et fort éloignée l'environnait; et là seulement les gentils et les étrangers qui voulaient s'instruire de la loi pouvaient aborder. Secondement , une autre enceinte encore fort éloignée le cachait encore ; et là les seuls Israélites avaient droit d'entrer : encore fallait-il qu'ils ne fussent souillés d'aucune tache , et qu'ils eussent pris soin de se purifier par la vertu des jeûnes et des ablutions prescrites , avant que d'oser approcher d'un lieu si loin encore du Saint des saints. Troisièmement , une autre enceinte plus avancée le séparait encore du reste du temple; et là les seuls prêtres entraient chaque jour pour offrir des sacrifices, et renouveler les

pains sacres exposés sur Taulel. Tout autre Israélite qui eût osé eu approcher, k loi voulait qu*on le lapidât comme un profanateur et un sacrilège ; et un roi même d'Israël , le téméraire Ozias, qui <îrut pouvoir, à la faveur de sa dignité royale , y venir offrir de Fencens, fut à l'instant couvert de lèpre, 'dégradé de sa royauté , et séparé pour le reste de ses jours de toute société et de tout commerce avec les hommes. EuGn , après tant de barrières et de séparations , se présentait le Saint des saints ; ce lieu si terrible et si caché , couvert d'un voile impénétrable , inaccessible à tout mortel , à tout juste, à tout prophète, à tout ministre même du Seigneur, excepté au seul souverain pontife ; encore n*avait-il droit de s'y présenter qu'une fois dans l'année , après mille précautions sévères et religieuses , et portant dans ses mains le sang de la victime , qui seule lui ouvrait les portes de ce lieu sacré.

Et cependant, que renfermait ce Saint des saints, ce lieu si formidable et si inaccessible ? les tables de la loi , la manne , la verge d'Aaron , des figures vides, et les ombres de l'avenir. Le Dieu saint lui-même , qui y rendait quelquefois ses oracles , n'y résidait pas encore comme dans le sanctuaire des chrétiens , dont les portes s'ouvrent indifféremment à tout fidèle.

Or, mes frères , si la bonté de Dieu , dans une loi d'amour et de ^'âce , n'a plus mis ces barrières terribles entre lui et nous ; s'il a détruit ce mur de séparation qui l'éloignait si fort de l'homme , et permis à tout fidèle d'approcher du Saint des saints , où il habite maintenant lui-même , ce n'est pas que sa sainteté exige moins de pureté et d'innocence de ceux qui viennent se présenter devant lui. Son dessein a été seulement de nous rendre plus purs, plus saints et plus fidèles , et de nous faire sentir quelle doit être la sainteté du chrétien, puisqu'il est obligé de soutenir tous les jours, au pied de l'autel et du sanctuaire terrible , la présence du Dieu qu'il invoque et qu'il adore.

Et voilà pourquoi un apôtre appelle tous les chrétiens une nation sainte, Gens sancta{l Petr. u , 9) , parce qu'ils ont tous droit de venir se présenter à l'autel saint : une race choisie , parce qu'ils sont tous séparés du monde et de tout usage profane , consacrés au Seigneur , et uniquement destinés à son culte et à son service, genus electum (ibid. ) ; et enfin , un sacerdoce royal, parce qu'ils participent tous en un sens au sacerdoce de son fils , le grand

prôlre de la loi nouvelle ; et que le privilège accordé autrefois au seul souverain pontife , d'entrer dans le Saint des saints , est devenu comme le droit commun et journalier de chaque fidèle , regale sacerdotium, (Ibid. )

C'est donc la sainteté seule de notre baptême et de notre consécration qui nous ouvre ces portes sacrées. Si nous sommes des chrétiens impurs , nous sommes en quelque sorte déchus de ce droit ; nous n'avons plus de part à Tautel ; nous ne sommes plus dignes de l'assemblée des saints» et le temple de Dieu n'est plus pour nous.

Nos temples , mes frères , ne devraient donc être que la maison desjustes : tout ce qui s'y passe suppose la justicie et la sainteté dans les spectateurs ; les mystères que nous y célébrons sont des mystères saints et redoutables , et qui demandent des yeux purs; l'hostie qu'on y offre est la réconciliation des pénitents , ou ie pain des forts et des parfaits; les cantiques sacrés qu'on y entend sont les gémissements d'un cœur touché , ou les soupirs d'une âme chaste et fidèle. Et voilà pourquoi l'Église prend soin de purifier même tout ce qui doit paraître sur l'autel : elle consacre par des paroles de bénédiction les pierres mêmes de ces édifices saints , comme pour les rendre digne8.de soutenir la présence et les regards du Dieu qui les habite : elle expose aux portes de nos temples une eau sanctifiée par ses prières , et recommande aux fidèles d'en répandre sur leurs têtes avant d'entrer dans ce lieu saint , comme pour achever de les purifier de quelques légères souillures qui pourraient leur rester encore , de peur que la sainteté du Dieu devant qui ils viennent paraître n'en soit blessée.

Autrefois même , l'Église n'accordait point dans l'enceinte de ses murs sacrés des tombeaux aux corps des fidèles; elle ne recevait point dans ce lieu saint les dépouilles de leur mortalité : les seuls restes précieux des martyrs avaient droit d'y être placés : et elle ne croyait pas que le temple de Dieu , que ce nouveau ciel qu'il remplit de sa présence et de sa gloire , dût servir d'asile aux cendres de ceux qu'elle ne comptait pas encore au nombre des bienheureux.

Les pénitents publics eux-mêmes étaient exclus durant longtemps de l'assistance aux saints mystères. Prosternés aux portes du temple , couverts de cendre et de cilice , l'assemblée même

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des (îdèles leur était d*abord interdite comme à des anathëmes : ce n'étaient que leurs larmes et leurs macérations , qui leur ouvraient enfin ces portes sacrées. Aussi , quelle joie , lorsqu'après avoir longtemps gémi et demandé leur réconciliation, ils se retrouvaient dans le temple, parmi leurs frères ; ils revoyaient ces autels , ce sanctuaire , ces mémoires des martyrs , ces ministres occupés avec tant de recueillement aux mystères redoutables ; ils entendaient leurs noms prononcés à Tautel avec ceux des ti<j[èles , et chantaient avec eux des hymnes et des cantiques ! Quelles larmes de joie et de religion ne répandaient-ils pas alors ! quel regret de s'être privés si longtemps d'une si douce consolation ! Un seul jour, ô mon Dieu , passé dans votre maison sainte , s'écriaientils sans doute avec le Prophète , console plus le cœur, que des années entières passées dans les plaisirs et dans les tentes des pécheurs ! Tels étaient autrefois les temples des chrétiens. Loin de ces murs sacrés , disaitalors à haute voix le ministre , du haut do l'autel , à toute l'assemblée des Qdèles , loin de ces murs sacrés , les immondes , les impurs , les sectateurs des démons , les adorateurs des idoles , les âmes cent fois revenues à leur vomissement , les partisans du mensonge et de la vanité ; Foris canes , et vent- /ici, etimpudici, et homicidœ , etidolis servientes, etomnisqui amat et facit mendacium. (Apoc., xxii , 15. )

L'Église , il est vrai , ne fait plus ce discernement sévère. La multitude des fidèles et la dépravation des mœurs l'ayant rendu impossible , elle ouvre indifféremment les portes de nos temples aux justes et aux pécheurs : elle tire le voile de son sanctuaire devant même des yeux profanes ; et ses ministres n'attendent plus que les pécheurs et les immondes soient sortis, pour commencer les mystères redoutables. Mais l'Église suppose que si vous n'êtes pas juste en venant ici paraître devant la majesté d'un Dieu saint, vous y portez du moins des désirs de justice et de pénitence : elle suppose que si vous n'êtes pas encore tout à fait purifié de vos crimes, vous en êtes du moins touché ; que vous venez en gémir au pied des autels ; et que votre confusion , et le regret sincère de vos fautes, vont commencer ici votre justitication et votre innocence.

Dieu est esprit et vérité ; et c'est en esprit et en vérité qu'il veut' principalement qu'on Thonorc. Cette disposition d'ancanttsî<emeut

profond , que nous lui devons dans nos temples , ne consiste donc pas seulement dans la posture extérieure de nos corps ; elle renferme encore , comme celle des bienheureux dans le ciel , un esprit d'adoration , de louange , de prière , d'action de grâces : Be- Hcdictio» et claritas, et gratiarum actio (Apoc, vu, 12); et c'est là cet esprit de religion et d'anéantissement que Dieu demande de nous dans le temple saint , semblable à celui des bienheureux dans le temple céleste : Et cecidemnt in conspectu throni in fades suas, ( Ibid. )

Je dis un esprit d'adoration; car comme c'est ici où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême , et où il descend du ciel pour recevoir nos hommages , le premier sentiment qui doit se former en nous , lorsque nous entrons dans ce lieu saint , est un sentiment de terreur, de silence et de recueillement profond, d'anéantissement intérieur à la vue de ta majesté du Très-Haut , et de notre propre bassesse ; n'être occupés que du Dieu qui se montre à nous ; sentir tout le poids de sa gloire et de sa présence ; recueillir toute notre attention , toutes nos pensées , tous nos désirs , toute notre âme pour en faire hommage , et la mettre tout entière aux pieds du Dieu que nous adorons; oublier toutes les grandeurs de la terre ; ne voir plus que lui, n'être occupés que de lui , ne reconnaître plus rien de grand que lui ; et , par notre profond anéantissement, avouer, comme les bienheureux dans le ciel , que lui seul est puissant , seul immortel , seul grand » seul digne de tout notre amour et de nos hommages.

Mais , hélas ! mes frères , ou sont dans nos temples ces âmes respectueuses, qui, saisies d'une sainte terreur à la vue de ces lieux sacrés, sentent tout Je poids de la majesté du Dieu qui les habite , et ne trouvent point d'autre situation , pour soutenir l'éclat de sa présence, que l'immobilité d'un corps anéanti, et la profonde religion d'une âme qui adore ? Où sont ceux que la grandeur de Dieu toute seule occupe, et qui perdent ici de vue toutes celles (le la terre ? Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect au pied des autels honore la religion : ou vient dans ce temple saint , non pas honorer le Dieu qui l'habile , mais s'honorer souvent soi-même d'un vain extérieur de piété , et le faire servir à des vues et à des intérêts que la piété sincère condamne : on vient fléchir le genou , comme Naaman le fléchissait devant

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Tau tel profane , pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui adore : on vient y chercher un autre Dieu que celui qui parait sur nos autels ; y faire sa cour à un autre maître qu'au Maître suprême ; y chercher d'autres grâces que les grâces du ciel ; et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du Rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs , il est dans son temple un Dieu inconnu , comme il était autrefois au milieu d'Athènes la païenne. Tous les regards sont ici pour le prince , qui n'en a lui-même que pour Dieu : tous les vœux s'adressent à lui ; et son profond anéantissement au pied des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur devant lequel un grand roi lui-même, qui porte pour ainsi dire l'univers , courbe sa tète, et oublie toute sa grandeur, hous apprend seulement à nous servir de sa religion , et des faveurs dont il honore la vertu, pour en emprunter les apparences , et nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre. Q mon Dieu ! n'est-ce pas là ce que vous annonciez à vos disciples , que viendraient des temps où la foi serait éteinte , où la piété deviendrait un traQc honteux, et où les hommes, vivant sans Dieu sur la terre, ne vous connaîtraient plus que pour vous faire servir à leurs cupidités injustes ?

Cette disposition d'anéantissement renferme encore un esprit de prière : car plus nous sommes frappés ici de la grandeur et de la puissance du Dieu que nous adorons, plus nos besoins infinis nous avertissent de recourir à lui, de qui seul nous pouvons en obtenir la délivrance et le remède. Aussi le temple est la maison de prière où chacun doit venir exposer au Seigneur ses plus secrètes misères; où on l'apaise sur les calamités. publiques par des vœux communs; où les ministres assemblés lèvent les mains pour les péchés du peuple; et où les yeux du Seigneur sont toujours ouverts à nos besoins , et ses oreilles attentives à nos cris.

Ce n'est pas qu'on ne puisse le prier en tout lieu , comme dli l'Apôtre ; mais le temple est l'endroit où il se rend le plus propice, et où il nous a promis d'être toujours présent , pour exaucer nos vœux et recevoir nos hommages. Oui, mes frères, c'est ici où nous devons venir gémir avec l'Église sur les scandales qui l'affligent , sur les divisions qui la déchirenC, sur les périls qui l'environnent, sur l'endurcissement des pécheurs, sur le refroidissement de la

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charité parmi les fidèles : nous y yénons solliciter avec elle les miséricordes du Seigneur sur son peuple, sa protection sur cette monarchie où le titre auguste de la foi honore ses souverains , et sur le prince qui en est et le protecteur et le modèle ; lui demander la cessation des guerres et des fléaux publics , Textinction des schismes et des erreurs , la connaissance et Tamour de la justice et de la vérité, pour les pécheurs; la persévérance, pour les justes. Vous devez donc y venir avec un esprit attentif et recueilli, un cœur préparé , et qui n*offre rien aux yeux de Dieu qui puisse éloigner les grâces que TÉglise sollicite pour vous; et y paraître avec un extérieur de suppliant, et dont le seul spectacle prie et adore.

Cependant , mes frères , tandis que les ministres autour de Tautel lèvent ici les mains pour vous; qu'ils demandent la prospérité de vos maisons , Tabondance de vos campagnes , le succès de nos armes, la conservation de vos proches et de vos enfants, qui s'exposent pour le salut de l'Ëtat , la fin des guerres , des dissensions, et de tous les malheurs qui nous affligent; qu'ils demandent les remèdes de vos chutes, et les secours de votre faiblesse; tandis qu'ils parlent au Dieu saint en votre faveur, vous ne daignez pas même accompagner leurs prières de votre attention et de votre respect. Vous déshonorez la sainte gravité des gémissements de l'Église par un esprit de dissipation, et par des indécences qui conviendraient à peine à ces lieux criminels où vous entendez des chants profanes ; et toute la différence que vous y faites , c'est qu'une harmonie lascive vous applique et vous touche , et qu'ici vous souffrez impatiemment la sainte harmonie des cantiques divins ; et qu'il faut , pour vous y rendre attentifs , employer les mêmes agréments , et souvent les mêmes bouches , qui corrompent tous les jours les cœurs sur des théâtres impurs et lascifs.

Aussi , mes frères , au lieu que les prières publiques devraient arrêter le bras du Seigneur, depuis longtemps levé sur nos têtes ; au lieu que les supplications demandées par le prince, et ordonnées par les pasteurs, et qui retentissent de toutes parts dans nos temples , devraient , comme autrefois , suspendre les fléaux du ciel , nous ramener des jours sereins et tranquilles, réconcilier les peuples et les rois , et faire descendre la paix du ciel sur la terre : hélas ! les jours mauvais durent encore ; les temps de trouble , de

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deuil et^le désolation ne finissent pas ; la guerre et la fureur semblent avoir établi pour toujours leur demeure parmi les hommes ; réponse désolée redemande son époux ; le père affligé attend en vain son enfant ; le frère est séparé de son frère ; nos succès mêmes répandent le deuil parmi nous ; et nous sommes obligés de pleurer nos propres victoires. D'où vient cela, mes frères? ah î c'est que les prières de l'Église , les seules sources des grâces que Dieu répand sur les royaumes et sur les empires , ne sont plus écoutées ; et que vous forcez le Seigneur d'en détourner ses oreilles et ses yeux , par les irrévérences dont vous les accompagnez , et qui les rendent inutiles à la terre.

Mais non-seulement, mes frères, vous devez paraître ici comme des suppliants et dans un esprit de prière , puisque c'est ici où le Seigneur répand ses faveurs et ses grâces ; comme c'est encore ici où tout vous renouvelle le souvenir de celles que vous avez reçues , vous devez encore y porter un esprit de reconnaissance et d'action de grâces , puisque , de quelque côté que vous jetiez les yeux , tout vous y rappelle le souvenir des bienfaits de Dieu , et )e spectacle de ses miséricordes étemelles sur votre âme.

Et premièrement , c'est ici où , dans le sacrement qui nous régénère , vous êtes devenus fidèles : c'est ici où la bonté de Dieu , en vous associant par le baptême à l'espérance de Jésus-Christ, vous a discernés de tant de barbares qui ne le connaissent pas ; de tant d'hérétiques qui, le connaissant, ne le glorifient pas comme il faut : c'est ici où vous avez engagé votre foi au Seigneur ; on y conserve encore sous l'autel vos promesses écrites. Ici, mon cher auditeur, est le livre de l'alliance que vous avez contractée avec le Dieu de vos pères : vous ne devez donc plus y paraître que pour ratifier les engagements de votre baptême , et pour remercier le Seigneur du bienfait inestimable qui vous a associé à son peuple , et honoré du nom de chrétien : vous devez conserver une tendresse et un respect d'enfant pour le sein heureux où vous êtes né en Jésus-Christ ; et la gloire de cette maison doit être la vôtre.

Ce n'est pas tout. C'est dans ce lieu saint, en second lieu , où sont élevés de toutes parts des tribunaux de réconciliation et de miséricorde , où vous avez mis si souvent le dépôt honteux de tant d'infidélités dont vous avez souillé la grâce de voire baptême, et baissé humblement la tête sous la main sacrée qui vous a jus-

tilié par la vertu du sainl ministère. C'est ici où Jésus-Christ vous a dit mille fois, par la lK)uche de ses ministres : Mon fils , vos pécliés vous sont remis; allez , et'ne péchez plus désormais, de pour qu'il ne vous arrive pis. C'est ici où, fondant en larmes , vous lui avez dit si souvent : Mon père , j'ai péché contre le ciel et devant vous. Or, mes frères , là même où vous avez trouvé tant de fois la grâce du pardon , non-seulemeut vous oubliez le bienfait, mais vous venez y recommencer de nouvelles offenses : là même où vous avez détesté tant de regards funestes à votre innocence, vous venez les renouveler : là même enfin , où vous avez paru tant de fois pénitent , vous paraissez encore mondain et profane. Ah ! loin d'y venir relire sur ces tribunaux sacrés les désordres de voire vie , loin d'y venir renouveler à leur aspect ces promesses de pénitence, ces sentiments de componction , ces mouvements de honte et de confusion dont ils ont été si souvent dépositaires ; vous y venez la tète levée , les yeux errants çà et là , pleins peut-être de crime et d'adultère , comme parle un apôtre , renouveler en leur présence les mêmes infidélités que vos larmes y avaient expiées , et les rendre spectateurs publics des mêmes prévarications, dont ils avaient été les confidents secrets et les heureux remèdes !

Que dirai -je encore , mes frères ? Le temple est , en troisième lieu , la maison de la doctrine et de la vérité ; et c'est ici où , par la bouche des pasteurs , l'Église vous annonce les maximes du salut , et les mystères du royaume des cieux , cachés à tant de nations infidèles : nouveau motif de reconnaissance pour vous. Mais, hélas I c'est plutôt un nouveau sujet de condamnation : et i(;i même, où du haut de ces chaires chrétiennes nous vous disons tous les jours, de la part de Jésus-Christ, que les impurs ne posséderont pas le royaume de Dieu, vous y venez former des désirs profanes ; ici même, où l'on vous avertit que vous rendrez compte d'une parole oiseuse , vous vous en permettez de criminelles ; ici enfin, où nous vous annonçons que malheur à celui qui scandalise, vous y devenez vous-mêmes une pierre d'achoppement et de scandale. Aussi , mes frères , pourquoi croyez-vous que la parole de l'Évangile , que nous prêchons aux princes et aux grands de la terre, ne soit plus qu'un airain sonnant, et que notre ministère soit presque devenu inutile ? Il se peut faire que nos faiblesses se-

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crêtes mettent obstacle au fruit et au progrès de rÉvangile , et que Dieu ne bénisse pas un ministère, dont les ministres ne sont pas agréables à ses yeux; mais outre cette raison humiliante pour nous , et que nous ne pouvons pourtant ni vous dissimuler, ni nous dissimuler à nous-mêmes , c'est sans doute la profanation des temples , et la manière indécente et peu respectueuse dont vous vous y assemblez pour nous écouter, qui achève d'ôter sa force et sa vertu à* la parole dont nous sommes les ministres. Le Seigneur, éloigné de ce lieu saint par vos profanations, n'y donne plus Taccroissement à nos travaux , et n'y répand plus les grâces qui seules font fructifier sa doctrine et sa parole : il ne regarde plus ces assemblées , autrefois saintes , que comme une asseaiblée de mondains, de voluptueux, d'ambitieux, de profanateurs. Et comment voulez-vous qu'il n'en détourne pas ses regards , et que la parole de son Évangile y fructifie? Réconciliez premièrement avec lui par vos hommages, par votre recueillement et votre piété, ces maisons de vérité et de doctrine : alors il suppléera même à nos défauts ; il ouvrira vos cœurs à nos instructions , et sa parole ne retournera pas à lui vide.

Et certes , mes frères , que servent les dédicaces des temples , et les prières si solennelles que l'Église emploie pour les consacrer, si vous les profanez tous les jours en y assistant , et si vous effacez de ces murs ces caractères de sainteté et de grâce que les bénédictions du pontife y avaient laissés , et qui attiraient sur les assistants les regards propices du Dieu qu'on y invoque ?

Mais enfin , un dernier motif qui rend encore vos irrévérences plus criminelles et plus honteuses à la religion , c'est dans le temple , où vous venez offrir, en un sens avec le prêtre , le sacrifice ' redoutable , renouveler l'oblation de la croix , et présenter à Dieu . le sang de son fils comme le prix de vos péchés. Or, mes frères , pendant que des mystères si augustes se célèbrent ; durant ces moments redoutables où le ciel s'ouvre sur nos autels ; dans un temps où se traite l'affaire de votre salut entre Jésus-Christ et son Père; pendant que le sang de l'Agneau coule sur l'autel pour vous laver de vos souillures ; que les anges du ciel tremblent et adorent; que la gravité des ministres , la majesté des cérémonies , la piété même des vrais fidèles, que tout inspire la terreur, la reconnaissance et le respect , à peine fléchissez-vous le genou ; à. peine re-

gardez- VOUS l'aatel saint , où des mystères si heureux pour vous se consomment : vous n'êtes même dans le temple qu'avec con> trainte ; vous mesurez la durée etia langueur du sacrifice salutaire; vous comptez les moments d'un temps si précieux à la terre , et si plein de merveilles et de grâces pour les hommes. Vous qui êtes si embarrassé de votre temps, qui le perdez en une inutilité continuelle y et qui ne savez presque quel usage en faire , vous vous plaignez de la sainte gravité du ministre , et de la circonspection avec laquelle il traite les choses saintes? Eh! vous exigez que vos esclaves vous servent avec tant de respect et de précaution : et vous voudriez qu'un prêtre revêtu de toute sa dignité , qu'un prêtre représentant Jésus-Christ, et faisant son oftice de médiateur et de pontife auprès de son Père , traitât les mystères saints avec précipitation, et déshonorât la présence du Dieu qu'il sert et qu'il immole, par une célérité scandaleuse ? Dans quel temps, ô mon Dieu , sommes-nous venus ! et fallait-il s'attendre que vos bienfaits les plus précieux, les plus signalés, deviendraient à charge aux chrétiens de nos siècles !

Hélas! les premiers fidèles , qui, aux indifférentes heures de la journée , s'assemblaient dans le temple saint sous les yeux dii pasteur, pour y célébrer les louanges du Seigneur dans des hymnes et des cantiques, et qui ne sortaient presque pas de ces demeures sacrées, ne s'en éloignaient qu'à regret, pour vaquer aux affaires du siècle et aux devoirs de leur état. Qu'il était beau , mes frères, de voir dans ce temps heureux l'assemblée sainte des fidèles dans la maison de prière, chacun à la place qui convenait à son état; d'un côté, les solitaires*, les saints confesseurs , les simples fidèles ; de l'autre , les vierges , les veuves , les femmes engagées sous le joug du mariage ; tous attentifs aux mystères saints , tous voyant couler avec des larmes de joie et de religion , sur l'autel , le sang de l'Agneau encore fumant , pour ainsi dire , et depuis peu crucifié à leurs yeux ; priant pour les princes, pour les césars, pour leurs persécuteurs, pour leurs frères; s'entr*exhortant au martyre, goûtant la consolation des divines Écritures expliquées par leurs saints pasteurs , et retraçant dans l'Église de la terre, la joie , la paix , l'innocence , et le profond recueillement de l'Église du ciel I que les tentes de Jacob étaient alors belles et éclatantes , quoique l'Église fût encore dans l'oppression et dans l'obscurité ; et que

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les ennt^mis de la foi , les prophètes mcmes dos idoles , en voyant leur bel ordre , leur innocence et leur majesté , avaient de peine à leur refuser leur admiration et leurs hommages ! Hélas ! et au> jourd'hut les moments rapides qae vous consacrez ici à la religion, et qui devraient sanctifier le reste de vos jours , en deviennent souvent eux-mêmes les plus grands crimes.

- Enfin , mes frères , à toutes ces dispositions intérieures de prière, (Padoration, de reconnaissance, que la sainteté de nos temples exige de vous , il faut encore ajouter la modestie extérieure , et la décence des ornements et des parures ; dernière disposition des bienheureux dans le temple céleste : Amicli aïolis oMs ( Apoc.» vn, 9) ; mais je n'en dis qu'un mot.

Et en effet , faudrait-il même que nous fussions obligés de vous instruire là-dessus , femmes du monde P car c'est vous principalement que cet endroit de mon discours regarde. A quoi bon tout cet appareil , je ne dis pas seulement de faste et de vanité , mais d'immodestie et d'impudence , avec lequel vous venez paraître dans cette maison de larmes et de prières? Venez-vous y disputer à Jésus-Christ les regards et les hommages de ceux qui l'adorent ? Venez-vous insulter aux mystères qui opèrent le sahit des fidèles , en cherchant à corrompre leur cœur au pied même des autels où ces mystères s'offrent pour eux ? Voulez-vous qu'il n'y ait pas un lieu sur la terre , le temple même , l'asile de la religion et de la piété, où l'innocence puisse être à couvert de vos nudités profanes et lascive^? Le monde ne vous fournit-il pas assez de théâtres impurs , assez d'assemblées de plaisirs , où vous pouvez faire gloire d'être une pierre de scandale à Vos frères? Vos maisons mêmes , ouvertes à la dissipation et à la joie , nç suffisent- elles pas pour vous y montrer avec une indécence qui n'aurait convenu autrefois qu'à des maisons de crime et de débauche ; et qui fait que, ne vous respectant pas vous-mêmes, on perd pour vous ce respect dont la politesse de la nation a toujours été si jalouse , parce que la pudeur seule est estimable ? fiumquid domos non habetis ad manducandum et bihendum? ( i Cor., xi , 22 ), comme le reprochait autrefois saint Paul aux fidèles. Faut-il que le temple saint soit encore souillé par vos immodesties ? Ah ! quand vous paraissez dans les palais où le souverain se trouve , vous marquez, par la dignité et par la décence d'un habillement grave et sérieux, le respect

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que vous devez à la majesté de sa présence ; et devant le souverain du ciel et de la terre , vous venez paraître sans précaution , sans décence, sans pudeur ; et vous portez sous ses yeux une effronterie qui blesse même des yeux sages et raisonnables ! Vous venez troubler Tattention des fidèles qui avaient cru trouver ici un lieu de paix et de silQnce , et un asile contre tous les objets de la vanité , troubler même le profond recueillement et la sainte gravité des ministres appliqués autour de Tautel , et blesser, par l'indécence de vos parures, la pureté de leurs regards attentifs aux choses saintes.

Aussi TApôtre voulait que les femmes chrétiennes fussent couvertes d'un voile dans le temple , à cause des anges , c'est-à-dire des prêtres qui y sont sans cesse présents devant Dieu , et dont* l'innocence et la pureté doivent égaler celles des esprits célestes. Il est vrai que par là vous nous avertissez , 6 mon Dieu , quelles doivent être dans nos temples la sainte gr*avité et le recueillement inviolable de vos ministres ; que c'est à nous à porter ici gravéo sur notre front la sainte terreur des mystères que nous offrons , et le sentiment vif et intime de votre présence ; que c'est à nous à inspirer ici le respect au peuple qui nous environne , par le seul spectacle de notre modestie ; que c'est à nous à ne pas paraître autour de l'autel , occupés au saint ministère , plus ennuyés souvent , plus inappliqués, plus précipités que la multitude même qui y assiste ; et à ne pas autoriser leurs irrévérences par les nôtres. Car, ô mon Dieu , la désolation du lieu saint a commencé par le sanctuaire même ; le respect des peuples ne s'y est affaibli que . parce que la sainte gravité du culte et la majesté des cérémonies ne l'a plus soutenu ; et votre maison n'a commencé à devenir un lieu de dissipation et de scandale que depuis que vos ministres eux-mêmes en ont fait une maison de trafic , d'ennui et d'avarice. Mais nos exemples , en autorisant vos profanations , ne les excusent pas , mes frères.

Et en effet , il semble que Dieu ne les a jamais laissées impunies. Les indécences honteuses des enfants d'Héli , qui avaient durant si longtemps profané sa maison , furent suivies des plus tristes calamités : l'arche sainte devint la proie des Philistins ; elle fut placée à côté de Dagondans un temple infâme : la gloire d'Israël fut flétrie; le Seigneur se retira du milieu de son peuple ; la lampe de Juda s'éteignit ; le pontife manqua; et Jacob se trouva tout à coup sans autel € t sans sacri ficc .

N*en doutons pas , mes frères , que les malheurs du siècle pa^sé, i

la fureur des hérésies , le renversement des autels, la démolition '

de tant de temples augustes , niaient été les suites funestes des j

profanations et des irrévérences de nos pères. II était juste que le Seigneur abandonnât des temples ou il avait été si longtemps outragé. Craignons , mes frères , de préparer à nos neveux les mêmes | calamités , en imitant les désordres de ceux qui nous ont précédés. Craignons que le Seigneur irrité n'abandonne enfin un jour ces temples que nous profanons , et qu'ils ne deviennent à leur tour la proie de Terreur et l'asile de Thérésie. Que sais-je même s'il ne commence pas déjà à nous préparer ces malheurs, en permettant que la pureté de la simplicité de la foi s'altère dans les esprits , en multipliant ces hommes sages à leurs propres yeux , et si communs en ce siècle , qui mesurent tout sur les lumières d'une faible rai* son , qui voudrait voir clair dans les secrets de Dieu, et qui , loin de faire de la religion le sujet de leur culte et de leurs actions de grâces , en font le sujet de leurs doutes et de leurs censures ? Vous êtes terrible dans vos jugements , ô mon Dieu ! et quelquefois vos punitions sont d'autant plus rigoureuses , qu'elles ont été plus j lentes et plus tardives.

Rappelons donc , mes frères , tous ces grands motifs de religion : portons dans ce lieu saint une piété tendre et attentive , un esprit de prière , de componction , de recueillement , d'action de grâces , d'adoration et de louanges ; ne sortons jamais de nos temples sans en remporter quelque nouvelle grâce , puisque c'est ici le trône de miséricorde d'où elles se répandent sur les hommes : n'en sortez jamais sans un nouveau goût pour le ciel , sans de nouveaux désirs de finir vos égarements , et de vous attacher uniquement à Dieu ; |

sans envier le bonheur de ceux qui le servent , qui peuvent Tadorer sans cesse au pied de l'autel , et que leur état et leurs fonctions consacrent particulièrement à ce saint ministère. Dites-lui , comme |

cette reine étrangère disait autrefois à Salomon : Bienheureux vos |

serviteurs, qui sont toujours présents ^vant vous , et qui n'ont point d'autre demeure que votre maison sainte , Beati servi tui qui stant coram te semper ! (m Reg., x , 8.) Et si les devoirs de votre état ne vous permettent pas de venir ici adorer le Seigneur aux différentes heures de la journée , où ses ministres s'assemblent pour le louer ; ah ! du moins tournez sans cesse vers le lieu saint, comme autrefois les Israélites , vos vœux et vos désirs. Que nos

DE HASSILLOi!? . ^ 449

ternîmes soient la plus douce cousolation de vos peines , le seul asile de vos afflictions , la seule ressource de vos besoins , le délassement le plus sûr des gènes , des bienséances , et des assujettissements pénibles du monde : en un mot , trouvez-y les commencements de cette paix inaltérable, dont vous ne trouverez la plénitude et la consommation qu'avec les bienheureux dans le temple éternel de la céleste Jérusalem. Ainsi sùtt-il,

( Sermon pour le mardi de la i^^ semaine de Carême. )

SUR LA PRIÈRB.

ta prière n'est pas un effort de Tesprit , un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de l'âme , vivement touchée à la vue de ses misères; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse , et une humble confiance qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans l'âme qui prie de grandes lumières , des connaissances rares , un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes : elle suppose seulement plus de foi , plus de componction , phis de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret bu une science qu'on apprenne des hommes ; un art et une méthode inconnue , sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles , pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens , les maximes qu'on a voulu nous donner là-dessus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux , ou un fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Église , a mérité ses censures , a fourni aux impies des dérisions contre elle , et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tout instruits : les règles de cette science divine ne sont écrites que dans nos cœurs ; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.

Une âme simple et innocente , qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui ne sait presque que s'anéantir en sa pré-

seuce, confesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses mer* veilles , adorer les ordres de sa providence sur elle , accepter devant lui les croix et les peines que la sagesse de ses conseils lui impose; qui ne connaît pas de p:ièro plus sublime, que do sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur ; gémir sur sa dureté, et sur son opposition à tout bien ; lui demander avec une foi vive (|u'il la convertisse, qu'^1 détruise en elle cet homme de péché, qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous les jours tant de faux pas dans les voies de Dieu : une âme de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière , que les maîtres et les docteurs eux-mêmes , et peut dire avec le Prophète : Super omnes docentes me intellexi. (Ps. cxviii , 99.) Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu : elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire : elle ne s*élève pas dans la sublimité de ses pensées ; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle ; ses dégoûts mêmes deviennent une prière , par les sentiments qui se forment alors dans son cœur : elle s'attendrit ; ellevsoupire; elle se déplaît : elle est à charge à elle-même ; elle sent la pesanteur de ses liens ; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre ; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité ; elle rougit et se confond de promettre toujours , et de se retrouver toujours infidèle : voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute âme fidèle?

Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne? une étrangère , une fille de T3rr et de Sidon , qui ignorait les merveilles de la loi , et les oracles des prophètes ; qui n'avait pas encore entendu de la bouche du ^Sauveur les paroles de la vie éternelle ; qui était encore assise dans les ténèbres <le l'ignorance et de la mort : elle prie cependant ; elle ne s'adresse pas aux apôtres , pour apprendre d'eux les règles de la prière ; son amour, sa confiance , le désir d'être exaucée , lui apprennent à prier ; son cœur touché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.

Et certes , si pour prier il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison , où Dieu élève quelques âmes saintes ; s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel , pour y entendre ces secrets

ineffables que Dieu ne découvre point à rhomine , et qu'il n'c&t pas permis à l'homme lui-même de révéler ; ou comme Moïse, sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face : c'est-à-dire , s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intime avec le Seigneur, oùTàme, comme si elle était déjà dépouillée de son corps , s'élève jusque dans le sein de Dieu même ; contemple à loisir ses perfections infinies ; oublie , pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre; n'est plus troublée, ni même divertie , par les fant6mes<des sens ; est fixée et comme absorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu; et, participant déjà à son éternité , ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux , que comme iiu instant court et rapide ; si , dis-je , pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint, vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul , que vous ne les avez pas reçus, et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.

Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes privilégiées; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle : ce n'est pas seulement une vertu de perfection , et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes ; c'est une vertu indispensable, comme la charité ; nécessaire aux parfaits comme aux imparfaits ; à la portée des savants, comme des ignorants; ordonnée aux simples , comme aux plus éclairés : c'est la vertu de tous les hommes ; c'est la science de tout fidèle ; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être ; tout ce qui a une raison capable de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu , doit savoir Tadorer, lui rendre grâces, recourir à lui; l'apaiser, lorsqu'il estiri*ité; l'appeler, lorsqu'il est éloigné ; le remercier, lorsqu'il favorise ; s'humilier, lorsqu'il frappe , lui exposer des besoins, ou lui demander des grâces. .

Aussi , lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier : Doce nos orare (Luc, ii, 1) ; il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité , la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que , pour prier, il faut regarder Dieu comme un père tendre , bienfaisant , attentif ; s'adressera lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour ; lui parler le langage de notre faiblesse et de nos misères ; ne prendre des expressions que dans notre cœur ; ne vou-

452 MOfiCEÀUX CHOISIS

k)ir ))as uous élever jusqu'à lui , mais le rapprocher plutôt de nous; lui exposer nos besoins; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes Tadorent et le bénissent; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes; que les pécheurs rentrent dans les voies de la justice ; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité; qu'il nous remette nos offenses; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même; et, pour en suivre le modèle^ ne faut que sentir ses besoins, et en souhaiter la délivrance.

Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste , d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son àme. Car, je vous prie, mes frires, faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison; à un homme pressé de la faim, à solliciter la nourriture ; à un infortuné battu de la tempête, et sur le point d'un triste naufrage , à implorer du secours ? Hélas I la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions? ne trouve-t-on pas, dans le sentiment tout seul des maux qu'on endure , cette éloquence vive , ces mouvements persuasifs , ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède ? un cœur qui souffre a-t-il besoin de maitre pour savoir comment il faut se plaindre? Tout parle en lui ; tout exprime sa douleur ; tout annonce sa peine ; tout sollicite son soulagement : son silence même est éloquent.

Vous-même , qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictions temporelles , dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie , qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril ; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne ou chère ou néc«ssaire : alors vous levez les mains au ciel; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit ; vous savez prier alors ; vous n'allez pas chercher hors de votre cœur des leçons et des règles , pour apprendre à lui exposer votre peine ; ni consulter des maîtres habiles, pour savoir ce qu'il faut lui dire : vous n'avez besoin que de votre douleur; vos maux tout seuls ont su vous instruire.

Ah ! mes frères , si uous sentions les misères de notre àme ,

comme nous sentons celles de notre corps ; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de boue , ou une santé fragile et périssable , nous serions habiles dans l'art divin de la prière ; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudrait pas donner la gène à notre esprit, pour trouver de quoi nous entretenir avec lui; nos maux parleraient tout seuls; notre cœur s'échapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions , comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes ; et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi y et que nous ne nous connaissons pas nolis-mèmes , c'est que nous ne savons que dire au Seigneur 'dans l'intervalle d'une courte prière.

Et certes, mes frères, se peut-il faire que dans la misérable condition de cette vie humaine, environnés, comme nous sommes, de tant de périls; pétris nous-mêmes de tant de faiblesses; sur le point à tous mom^its d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, entraînés par la force des exemples; en proie à la tyrannie de nos penchants, à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison, aux caprices de notre imagination, aux variations étemelles de notre humeur; abattus par les disgrâces, enflés par la prospérité; amoOis par l'abondance , aigris par la nécessité ; emportés par les coutumes, ébranlés par les événements; flattés par les louanges , révoltés par les mépris ; toujours en balance entre nos passions et nos devoirs , entre nous-mêmes et la loi de Dieu : se peut-il faire que , dans une situation si déplorable , nous soyons en peine que demander au Seigneur, que lui dire , lorsque nous venons à paraître en sa présence? O mon Dieu ! pourquoi l'hQmme n'est-il donc moins misérable? ou que ne connait-il mieux ses misères!

Ah I si vous nous disiez , mon cher auditeur, que dans la prière vous ne savez par où commencer : si vous nous disiez que vos besoins sont infinis; vos misères et vos passions si multipliée», que vous n'auriez jamais fait, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur : si vous nous disiez que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre ; et que , désespérant de pou-

4À4 MOBCEAUX CHOISIS

voir raconler au Seigneur lo détail iuliiii de vos faiblesses , vous I ui préseutez votre cœur tout entier ; vous laissez parler vos maux pour vous-même ; vous faites de votre confusion , de votre humiliation et de votre silence, tout Tart de votre prière; et que pour avoir trop à lui dire , vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage , vous parleriez le langafçe de la foi, le langage d'un roi pénitent , qui n'osant plus , à la vue de ses chutes , parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis ta en votre présence, mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi : Obmutui , et humiliatus sum, (Ps. xxxviii, 3.) Et alors, dans ce silence de honte et de componction, la douleu^de mes crimes s'est renouvelée : Et dolor meus renovatus est. Mon cœttr, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amoor pour vous : Concaluit cor meum intra me» et in meditatiane mea exardescet ignis, (Ps. xxxviii, 4.) Et tout ce que j'ai pu vous dire, 6 mon Dieu, dans la profonde humiliation où me tenait devant vous la vue de mes misères, c'est que tout homme n'est qu'un abime de faiblesse, de corruption, de vanité et de mensonge : Locutussum in lingtta mea. Verumtamenuniversa vanitas» omnis homo rivens, (Ps. xxxviii, 5, 6.) Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.

Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier : eh quoi! mon cher auditeur, vos crimes passés du moins , lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements, ou à demander à sa miséricorde? Quoi ! toute votre vie a été peut-être un abime de désordre; vous avez abusé de tout, de la grâce, de vos talents, de votre raison , de vos biens , de vos dignités, de toutes les créatures ; vous ^vez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu , dans l'égarement du mond^ et des passions ; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes, souillé votre corps, révolté vos sens, déréglé votre imagination, affaibli vos lumières , éteint même ce que des inclinations naturelles avaient rois d'heureux en votre àme; et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si longtemps outragé? O homme, il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource, ou

que vous ayez (rautres ressources pour roi)lenir, que celles de la clémence et de la miséricorde divine.

D'ailleurs, mon cher auditeur, quand vos propres misères ne pourraient pas remplir le vide de vos prières, occupez- vous-y des ^ maux de l'Église; des dissensions des pasteurs; de Tesprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire ; du relâchement des fidèles; de la dépravation des mœurs; du triste progrès de Tincrédulité ; de rextinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin; plaignez-vous au Seigneur, comme Iç prophète , que tous Vont abandonné; que chacun cherche se^ propres intérêts; que le sel même de la terre s'est affadi ; et que la piété est devenue un gain. Demandez au Seigneur, pour la consommation de ses élus , et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Église , des princes religieux , des pasteurs fidèles , des docteurs humbles et éclairés , des guides instruits et désintéressés, des solitaires fervents, des vierges pures et édifiantes : la paix des Églises ; Textirpatiou des erreurs ; le retour de tant de peuplesque Tesprit de l'hérésie a séduits, et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.

jQuedirai-je encore? Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis, de vos protecteurs, de vos maîtres ; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale; de celles que vous avez vousmême autrefois éloignées de la piété , par vos dérisions et par vos censures; de celles qui ne doivent peut-être qu'à l'impiété de vos discours passés leur irréligion et leur libertinage ; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois , ou perverti la vertu y ou séduit la faiblesse. Est-ce que ces grands objets , si tristes, si intéressants , ne sauraient fournir un moment d'attention à votre esprit, ou quelque sensibilité à votre cœur? Tout ce qui vous environne vous apprend à prier ; tous les objets , tous les événements que vous voyez autour de vous , vous ménagent des occasions nouvelles de vous élever à Dieu : le monde , la retraite ; la .cour, la ville ; les justes, les pécheurs; les événements publics et domestiques; le malheur des uns, ou la prospérité des autres; tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de gémissement, de prières, d'actions de grâces. Tout instruit votre foi; tout^'xcite votre zèle; tout contrislc voire piété; toul; rappelle

456 HOBCEAUX CHOISIS

votre reconnaissance : et au milieu de tant de sujets de prier, vous ne savez comment fournir à un instant de prière? et, entouré de tant d'occasions de vous élever à Dieu, vous n'avez plus lien à dire, quand vous venez paraître en sa présence ? Ah ! mes frères, que Dieu est loin d'un cœur qui a tant de peine à s'entretenir avea lui , et qu'on aime peu un maître et un ami , à qui on ne trouve jamais rien à dire !

Et voilà la dernière et la principale raison qui fait que nous sommes inhabiles à la prière. On ne sait point prier et parler à son Dieu, parce qu'on ne l'aime pas. Quand on aime, le cœur sait bientôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime; il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit dire : hélas I il ne saurait même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons Tordre dans notre cœur, mes frères ; substituons Dieu à la place du monde : alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Sttgnenr. C'est le dérèglement de nos affections tout seul , qui fait notre incapacité de prier : on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas ; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connaît presque pas ; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas; on ne sait pas faire instance pour obtenir la délivrance des passions que l'on ne hait pas : en un mot, la prière est le langage de l'amour ; et nous ne savons pas prier, parce que nous ne savons pas aimer.

Et certes , rendez gloire ici à la vérité : n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même, les jours où vous avez fait au Seigneur qudques sacrifices de vos goûts , de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'est-il pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix , plus de consolation, plus de joie? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'im maître à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité ; au lieu qu'on souffre devant lui , quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire ; on s'y déplaît, on y est contraint et gêné ; on se cache devant lui, comme le premier pécheur ; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et cette confiance qu'inspire une conscience pure, et qui n'a rien à se reprocher; et Ton compte les moments où Ton est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.

Aussi , lorsque Jésus-Christ nous ordonne de prier, il commence

par nous ordonner de veiller : Vigilate , et orate. (Matth., xxvi , 4 1 . ) 11 veut nous faire entendre par là , que la vigilance est la seule préparation à la prière ; que pour aimer à prier, il faut veiller; et que les goûts et les consolations ne sont accordées dans la prière , qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance : Vigilate, et orate. Je sais que si vous ne priez pas , vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec cette vigilance qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai; mais il est encore plus vrai que la vigUance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Vigilate, et orate.

Ainsi , qui que vous soyez qui m'écoutez ici , imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière ; et , dans Faccomplissement de ce devoir , vous trouverez le secours et la facilité de tous les autres. Si vous êtes pécheur , priez : ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de TÉvangile obtinrent des sentiments de componction , et la grâce d'une parfaite pénitence ; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste , . priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière ; et ce n'est que par là que Job , que David, que Tobie , ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements et de leurs exemples, priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre , ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois, priez : Esther dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius , les prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite , priez : la solitude elle-même devient un écueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes ; et Judith dans le secret de sa maison , et la veuve Anne dans le temple, et les Antoine au fond des déserts, ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leor retraite. Si vous êtes établi dans l'Église pour instruire les peuples , priez : vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère; et les

• apôtres ne convertirent l'univers , que parce qu'ils ne s'étaient réservé pour leur partage que la prière et la prédication de TÉvangiie : Kos vero oralioni » et ministerio verbi instantes erimus, (Act., vi, 4.) Enfin, qui que vous soyez, encore une fois, dans la prospérité, ou dans l'indigence ; dans la joie, ou dans Taffliction ; dans le trouble , ou dans la paix ; dans la ferveur , ou dans le découragement ; dans le désir, ou dans les voies de la justice; avancé dans la vertu , ou encore dans les premières déniarches de la pénitence ; priez : la prière est la sûreté de tous les états , la consolation dç toutes les peines , le devoir de toutes les conditions , rame de la piété, le soutien de la foi , le grand fondement de la religion , et toute la religion elle-même. 0 mon Dieu , répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière , qui devait être le caractère le plus marqué de votre Église, et le partage d'un peuple nouveau; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, aBnque nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervents, et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandés comme il faut. Ainsi soit-il.

(Sermon pour le jeudi, de la T* semaine de Carême.)

son LA CONFESSION.

L'aveuglement est de toutes les peines du péché la plus univer> selle ; il n'est personne qui ne soit aveugle à certains égards , et qui ne se séduise soi-même par quelque endroit : l'homme est presque toujours un mystère à lui-même ; entre sa raison et son cœur réside sans cesse l'amour-propre ; tout ce que nous voyons de nous-mêmes , nous ne le voyons plus qu'à travers ce nuage trompeur ; l'œil de la foi tout seul peut le dissiper , et luire dans ce lieu obscur , comme parle un apôtre : mais comme rien n'est moins commun que l'usage de la foi , rien n'est plus rare que de se connaître.

On ne s'examine pas avec assez de loisir. Oui , mes frères , toute la vie du chrétien doit être un examen , et une censure continuelle et secrète de ses actions , de ses désirs et de ses pensées. Gomme l'inconstance est le vrai caractère de notre cœur, et que chaque instant et chaque objet voient presque naître en nous de nouvelles impressions ; si nous nous perdons un moment de vue, nous ne

lious counaissons plus. 11 se forme au dedans de nous une succession si continuelle et si rapide de désirs, de jalousies, de craintes , d'espérances , de jdes , de chagrins , de haines et d'amours , que si nous ne suivons sans cesse ces routes diverses et secrètes de nos passions , nous n'en voyons plus ni les principes , ni les suites : elles se confondent , pour ainsi dire , dans leur multiplicité , et notre cœur devient un abime qiie, nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surface.

C'est donc un abus de croire que , pour porter au tribunal une connaissance exacte, il suffise, après une vie toute dissipée et toute mondaine, de donner, avant de venir se présenter au prêtre, quelques moments seulement à la révision de la conscience. La vfgilance continuelle sur toutes nos actions , seule, peut nous disposer à la confession de nos fautes, parce que, seule , elle peut nous découvrir à nous-mêmes. Il faut s'accoutumer à rendre compte sans cesse à soi-même , de soi-même ; entrer presque sur chaque action en jugement avec sou propre cœur; et du moins dans le silence de la nuit , comme le prophète , et après que les inutilités , les bienséances ou les devoirs de notre état ont terminé chaque journée , mettre notre âme sur nos mains devant le Seigneur ; pe« ser sous ses yeux l'usage que nous avons fait du jour écoulé ; et, par ces jugements journaliers de notre conscience ,"nous familiariser , pour ainsi dire , avec nous-mêmes ; et nous disposer à porter aux pieds du prêtre un cœur éprouvé , et des inclinations mille fois approfondies.

Tel est l'examen qui doit nous préparer à la confession de nos fautes ; une attention de tous les jours sur nous-mêmes. Or , souffrez que je vous demande , mes frères : avez-vous jusqu'ici porté au tribunal une conscience ainsi éprouvée ? Toute votre vie est une absence continuelle de vous-mêmes ; une vie toute de soins , de plaisirs , d'agitations : toute votre attention même se borne à n'être jamais un seul moment avec vous , à chercher des diversions qui vous empêchent de retomber sur vous-mêmes : le seul instant qui vous y laisse est cet instant d'ennui mortel qui vous accable , et dont vous ne pouvez soutenir la tristesse. Gomment voulez-vous donc qu'un léger intervalle , que vous donnez avant la confession à l'examen de votre vie ; un intervalle qui suffit à peine pour trimer votre imagination , pour en bannir les images tumultueuses

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que le monde et les plaisirs y ont laissées , suffise pour sonder votre cœur, réclaircir , le connaître, et venir le découvrir au prêtre ? Comment voulez-vous que tant de désirs injustes que vous avez formés presque à votre insu ; tant de complaisances criminelles, sar lesquelles vous n'avez pas même fait attention ; tant d'intentions suspectes que vous n'avez jamais connues ; tant de soins sur votre corps , dont le principe était corrompu , et que vous n'avez jamais examinés ; tant de passions naissantes , qui n'ayant souillé que votre cœur , et auxquelles les occasions ayant manqué, plutôt que les désirs, se sont effacées même de votre souvenir: comment voulez-vous que C'Ct abime, où vous n'avez jamais porté la lumière, s'éclaircisse en un instant ; et qu'une conscience avec laquelle vous n'avez jamais vécu , pour ainsi dire , vous soit d'abord connue et familière?

Le second défaut de nos examens , c'est que nous ne nous examinons jamais que dans nos propres préjugés. Car qu'est-ce que s'examiner? C'est mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ ; de l'autre , cette partie de notre vie que nous voulons Connaître : voir sur chaque action ce que l'Évangile ordonne, permet ou défend; placer ces règles saintes vis-à-vis de nos démarches ; et par ce parallèle , sur lequel nous serons jugés un jour , nous juger d'avance nous-mêmes.

Or , à ces règles saintes , chacun , dans la discussion de sa conscience , substitue les préjugés de son amour-propre ; car à tout ce qui nous impose des devoirs , l'amour-propre trouve le secret d'opposer des préjugés , ou qui les combattent , ou qui les adoucissent ; des préjugés sur la naissance , sur les dignités , sur l'ambition , sur l'usage des biens , sur les périls , sur les coutumes ; des préjugés sur toutes les règles.

Sur la naissance : la règle , c'est qu'en Jésus-Christ il n'y a ni noble y ni roturier ; et que l'Évangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple , l'élévation de la naissance , loin d'être un privilège , devient plutôt un obstacle , et par conséquent un malheur par rapport au salut , parce qu'elle nous rend l'accomplissement de ces devoirs plus difficile : voilà la règle sur quoi il faut s'examiner. Le préjugé ; c'est que plus la naissance est élevée , plus nous la regardons comme une prérogative , qui adoucit à notre égard les devoirs pénibles de la loi ; qui nous

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dispense de la haine du monde , de la fuite des plaisirs , des austérités de ce saint temps ; qui nous permet la sensibilité dans les injures, la dissimulation et la duplicité dans les concurrences , la hauteur dans l'autorité , la mollesse dans les mœurs : et c'est làdessus qu'on se juge soi-même.

Sur les dignités : la règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples, et non pour soutenir l'orgueil et fournir aux plaisirs de ceux qui en sont revêtus; et qu'on n'est prince , minitre , magistrat , homme public , que pour les autres , et non pas pour soi-même : voilà la règle. Le préjugé ; c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage , et non sur leur institution ; on s'en lient à ce qu'ont fait ceux qui nous ont précédés ; on n'examine pas ce qu'ils ont dû faire ; on croit que, successeurs légitimes de leur autorité, on Test aussi de l'abus qu'ils en ont toujours fait ; et que des désordres manifestes , qui nous sont venus par tradition , sont des droits incontestables attachés à nos charges : et c'est là-dessus qu'on examine ses devoirs publics.

Sur l'ambition : laîègle , c'est qli'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre , et de n'aimer ni le monde , ni les choses qui sont dans le monde , nous devons craindre tout ce qui peut nous rendre notre exil trop aimable : voilà la règle. Le préjugé ; c'est qu'on regarde les soins, les intrigues, les empressements pour s'élever , le chagrin vif et profond de se voir devancé ; la disposition secrète de sacrifier nos concurrents à notre fortune , si l'on ne pouvait s'établir que sur leurs ruines ; l'aversion cachée pour tous ceux qu'on nous préfère ; en un mot , ce fonds dominant d'ambition qui fait proprement toute la vie de la cour , et qui est l'àme aussi de toute notre conduite , on la regarde comme une noble ému- ]ition que la naissance donne , comme des inclinations sages et séri îuses , plus dignes de la raison , que les plaisirs frivoles et les excès où s'abandonnent ceux qui ne pensent à rien de solide , et qui sacrifient leur fortune à leurs plaisirs : et «'est sur ces fausses idées, qu'on sonde son cœur devant Dieu.

Sur l'usage des biens : la règle, c'est que vous n'en êtes pas le maître absolu ; que votre abondance est le patrimoine des malheureux ; et que l'Évangile seul , et non pas le monde, doit régler les bienséances de votre état : voilà la règle. Le préjugé; c'est que toutes les profusions que le revenu peut soutenir , ou ne les croit

jamais excessives : toutes celles même qui dous déraugeot , mais rjue l'usage semble exiger , on se persuade qu'elles peuvent bien altérer nos affaires, mais qu'elles ne touchent point à la conscience : et c'est sur ce fonds de sécurité , qu'on examine l'usage de ses biens.

Enfm sur les coutumes : la règle , c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ , et non pas sur les mœurs de notre siècle ; que les exemples , quelque universels qu'ils puissent être , n'autorisent pas les abus que la loi condamne ; et qu'au contraire , se conformer à la multitude est suivre la voie qui conduit toujours à la mort : voilà la règle. Le préjugé ; c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne saurait être un crime. Toutes les personnes de notre rang et de notre âge usent de cette parure, ont recours à cet artifice pour relever une vaine beauté, et ajouter «i l'ouvrage du Créateur une grâce qu'il n*a pas voulu y mettre luimême ; on n'en fait plus de scrupule. Tous ceux de notre état briguent, sollicitent les honneurs du sanctuaire; on croit que c'est l'unique voie pour y parvenir. Presque tout le monde se permet cette manière de faire valoir son argent, on la croit permise. On se re- ])ose sur l'exemple commun de l'innoc/ence de ses propres démarches ; l'usage est notre seul Évangile : et l'illusion va si loin , qu'on ne daigne pas même porter au tribunal ces sortes de fautes ; qu'on se fait une manière de force et de raison de les mépriser, et qu'on les regarde comme les scrupules des âmes faibles et timides.

Voilà une des grandes sources de l'inutilité des confessions. Personne ne s'examine dans les Iqmières de la foi et dans les règles de l'Évangile; chacun porte au tribunal ses préjugés, loin d'y porter ses crimes : nos erreurs sont les seules lumières consultées sur nous-mêmes ; et sonder sa conscience , pour la plupart des fidèles, c'est y répandre de nouvelles ténèbres. Aussi , nous entendons tous les jours au tribunal des pécheurs qui mêlent à l'accusation de leurs fautes , les maximes du siècle et le langage des passions ; qui parlent comme le monde , dans un lieu destiné à le condamner ; et qui , par la manière dont ils s'avouent coupables , nous font connaître qu'ils ignorent encore leurs plus grands crimes.

Enfin le dernier défaut de nos examens , c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs; de père de famille, de personne

(mbiique , de membre du corps des fidèles ; on ne connaît de soi (|ue ses défauts personnels.

Comme père de famille , avez- vous fait de votre maison une église domestique? vous a-t-on vu, à la tête de vos enfants et de vos esclaves , offrir à Dieu , comme les patriarches , le sacrilice du soir et du matin , et les vœux communs et innocents d'une sainte famille ? Avez-vous cultivé dans vos enfants la grâce de leur baptême confiée à, vos soins , en les élevant dans la foi et dans la piété ? Vos exemples ont-ils soutenu vos instructions? Avez- vous, dans la destination de leur sort , eu plus d'égards à leur salut , qu'à vos intérêts temporels ? et vos arrangements n'ont-ils pas plus décidé de leur vocation , que l'ordre du ciel ? Vous ètes-vous regardé comme le père et le pasteur de vos domestiques ? et n'avoz-vous pas oublié , que négliger le soin de leur âme , c'est être pire qu'un infidèle ? Où sont ceux qui , dans le jugement de leur conscience , entrent dans ce détail de foi et de religion ?

Comme membre du corps des fidèles , vous devez à vos frères l'édification , et le spectacle d'une vie sage et irrépréhensible : plus même vous êtes élevé, plus votre obligation là-dessus devient rigoureuse , parce que plus vos exemples deviennent utiles ou danfj;creux. Or , que d'imitateurs votre rang n*a-t-il pas donnés à vos désordres? que d'âmes ont péri pour avoir servi à vos plaisirs et à vos passions ! Combien d'autres avez-vous séduites par vos persuasions , entraînées par votre autorité , ébranlées par vos dérisions et par vos censures ? Combien d'autres , femmes du monde , dont la liberté de vos discours , l'indécence de vos manières , la facilité de vos mœurs ont corrompu, le cœur? ces hommes faibles qui ont tant de fois péri sous vos yeux , et dont la faiblesse flattait tant votre vanité ? ces domestiques infortunés devant lesquels vous paraissiez sans précaution , ou que vous employiez à des soins sur % otre corps , d'où leur innocence ne sortait jamais entière ? Que de crimes étrangers sur lesquels on ne s'avise pas même d'entrer en scrupule !

Enfin , si vous êtes homme public , que de malheurs votre inapplication , votre faiblesse , votre complaisance , votre dureté , vos intérêts peut-être particuliers , ont attirés sur les peuples ! que de méchants protégés ! que de gens de bien négligés ! que d'innocents opprimés ! que de violences et d'injustices auxquelles votre nom

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a servi de prétexte , par votre conQance excessive en des subalternes iniques et corrompus ! que de crimes qui se multiplient à l'infini , qui naissent tous les jours les uns des autres , et que le Dieu juste vous impute ! Soniez cet abime , si vous le pouvez ; et cependant , y regardez-vous seulement ?

Rien ne coûte plus à l*homme que de s'avouer coupable. Comme Porgueil est le premier de nos penchants , et que d'ailleurs le seotiment secret de nos défauts ne nous permet pas d'ignorer que, si nous nous montrions tels que nous sommes , nous serions dignes du dernier mépris; nous naissons tous avec un fonds dedissimulation sur ce qui se passe au dedans de nous-mêmes : toute notre vie r^'est presque qu'un déguisement continuel ; nous jouons dans toutes nos actions le personnage d'un autre ; et ce qui parait de nousmêmes n'est jamais nous. Telle est la condition de l'homme : né orgueilleux et misérable , il ne peut paraître grand qu'en ne se montrant pas tel qu'il est ; et le déguisement est la seule ressource de sa vanité.

J'avoue qu'il est rare de trouver de ces âmes noires et maudites Je Dieu , qui , de propos délibéré , viennent mentir au Saint-Esprit , cacher au prêtre les horreurs d'une conscience corrompue , insulter la religion jusque dans le lieu même du repentir et de la miséricorde , et faire du sacrement qui nous absout , le plus grand de tous leurs crimes. 11 faudrait des foudres et non des instructions, pour des âmes de ce caractère ; ou ne leur parler que comme Pierre parla autrefois à Ananie et à Saphire , l'affreux modèle de ceux qui viennent aux pieds des ministres mentir à l'Esprit saint. Cette sorte de dissimulation suppose une extinction de toute foi et de toute crainte de Dieu, dont peu d'âmes sont capables.

Mais il est des déguisements d'une autre nature , sur lesquels on se fait une sorte de conscience; qui mêlent à l'aveu du crime les artifices et les palliations de l'orgueil ; qui ne montrent qu'à demi la conscience , et qui comptent l'avoir suffisamment montrée ; qui découvrent le péché, et qui cachent , pour ainsi dire , le pécheur. Or, ce défaut de droiture et de sincérité , si ordinaire dans le tribunal , se trouve ou dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse , ou dans les motifs et les principes des actions qu'on supprime , ou dans les points douteux qui ont plusieurs faces , et qu'on montre toujours du côté qui nous est favorable.

DE MASSILLOiV. 465

Je dis dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Oui , mes frères , le premier soin de la plupart des pécheurs^ lorsqu'ils se préparent à la pénitence , n'est pas de connaître Iburs fautes ; c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire cx)nnaitre au ministre sacré qui doit les entendre. L'arrangement étudié des expressions qui adoucissent l'horreur de leurs crimes , est presque le seul examen et la seule préparation qui en précède la confession ; et être prêt pour le sacrement , c'est précisément pour eux avoir trouvé , après bien des recherches secrètes , de toutes les manières de s'avouer coupables, celle qui laisse moins connaître leurs fautes.

Premièrement : on passe rapidement sur les plaies les plus honteuses , de peur d'y trop arrêter l'attention du ministre ; on renferme en un seul mot les chutes les plus humiliantes ; on les place dans des intervalles si heureux , qu'elles échappent presque avant que le prêtre ait pu s'en apercevoir ; et on est content de soi , quami on a pu , en lui avouant ses crimes , faire en sorte pourtant qu*ll les ignore encore.

Secondement : on tait des circonstances et des incidents plus honteux que le crime même , et qui seuls auraient pu faire sentir tout Temportement de notre cœur , et toute l'indignité de notre caractère. Je ne parle pas ici de ces circonstances qui changent la nature du péché; je parle de celles qui l'aggravent , qui découvrent toute la bassesse de nos penchants , et toute la honte de nos faiblesses : des mesures honteuses qu'on a prises pour inspirer une passion ; des avances mille fois rejetées , autant de fois renouvelées; des choix indignes, et que l'emportement tout seul pouvait justifier; des désirs dont on rougissait, et qu'on se cachait à soimême. Que sais-je ? tout ce détail qui nous manifeste trop , nous le supprimons ; et nous substituons habilement à ces termes précis que la simple vérité emprunte , et qui nous'auraient fait connaître , des expressions vagues et générales qui découvrent nos actions, mais qui ne montrent pas notre cœur.

Troisièmement : on s'accuse avec complaisance de certains dv:fnuts qui nous sont glorieux selon le monde ; on fait entrer dans la confession de ses crimes la générosité de son cœur , les talents du corps et de l'esprit , les titres de la naissance , les avantages de la ferveur ou de la fortune ; on mêle habilement ce qui nous élève

466 MO&GEAUX CHOISIS

aux yeux des hommes , avec ee qui nous humilie devant Dieu ; et on sent presque plus de vanité de ces frivoles distinctions qui ne sont pas à nous, que de confusion et de douleur des crimes qui nous sont propres.

Enfin , pour ne pas découvrir toute la honte d'une longue et ancienne habitude , à chaque confession on cherche un nouveau guide , un nouveau témoin de ses faiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles, et arrivées depuis la dernière pénitence ; on ne montre que les extrémités et les progrès les plus nouveaux de la plaie; on n'a garde d'en creuser toute la profondeur, et d'en révéler l'ancienne corruption ; on ensevelit le passé dans un silence de dissimulation ; on craint d'être trop connu du médecin sacré ; on ne tire qu'à demi et comme en tremblant le voile qui couvre des mystères honteux : on cache^ sous des feuilles , comme le premier pécheur , sa honte etson ignominie ; et en venant se montrer, on réussit à se faire méconnaître.

Or , mes frères, outre que le langage de la douleur est un langage humble , simple , naturel, sincère; qu'une àme véritablement touchée ne sait ni dissimuler ses fautes, ni les excuser; et qu'ainsi les confesser avec ces adoucissements et ces réticences, c'est confesser seulement qu'on ne s'en repent pas; outre cela , si c'était à l'homme , qui ne voit pas le fond des cœurs , que vous veniez manifester votre conscience au tribunal , le fruit de votre dissimulation et de vos artifices serait du moins de vous être caché à votre juge : mais vous venez parler à Jésus-Christ , qui vous connaît , qui a été le témoin invisible de toute l'histoire secrète de votre vie , qui lit dans votre cœur , comme dans un livre ouvert , tout ce que vous y cachez de plus honteux ; et qui, dans le temps même que vous tâchez par tous vos déguisements de vous dérober à ses yeux , insulte aux ridicules efforts de votre honte , et vous dit, comme autrefois un prophète à cette reine d'Israël, qui, déguisée sous des habits empruntés , avait cru pouvoir être méconnue de l'homme de Dieu , et tromper la lumière du ministère prophétique : Quare aliam te esse simulas? (RfiG., xiv , 4.) O àme, si indigne de mes regards , paraissez telle que vous êtes , et telle que je vous connais ; ces dehors spécieux qui vous déguisent , ne sont pas vous-même : démasquez ce cœur dont je vois toute la misère ; montrez ces œuvres de lénèbros telles que mon œil invi

sil)!e les a éclairées en secret ; déconcertez tout cet appareil étudié , qui trompe les hommes , mais qui ne saurait tromper celui qui sonde les cœurs : Quare aliam te esse simtdas ? Insensée , de croire que des toiles légères déroberont votre honte aux yeux de celui qui perce de ses regards les plus profonds abîmes ! plus insensée encore de cacher la vieillesse et toute la corruption de vos maux à celui de qui seul vous pouvez en obtenir la délivrance ! Quare aliam te esse simulas ? Premier défaut de sincérité dans les expressions qu*on adoucit et qu'on embarrasse.

Le second se trouve dans les motifs et les principes des actions , auxquels on ne remonte presque jamais. En effet, comme c'est la disposition du cœur qui décide de nos œuvres , c'est là qu'il faut remonter pour en connaître le mérite ou le défaut : c'est du trésor de notre cœur, dit Jésus-Christ, que se tire la réalité de nos vertus comme de nos vices ; c'est là que nos actions sont tout ce qu'elles sont aux yeux de Dieu. Il importe donc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit , et de taxer toutes nos actions dans notre cœur même. Esther est innocente, en se revêtant aux jours solennels de tous les ornements les plus éclatants de la royauté ; parce que cette vaine pompe lui est à charge , et que son cœur est simple et sincère. Jézabel est criminelle , en se montrant environnée de faste aux fenêtres de son palais de Samarie ; parce que, dans les mêmes soins , elle cache des désirs fort dissemblables. Salomon ne se rend pas indigne des faveurs du ciel, en exposant toute la gloire et toute la magnificence qui l'environne aux yeux d'une reine étrangère ; parce qu'il ne voit, dans l'éclat et l'abondance de son règne, que la protection et les bienfaits du Dieu de ses pères. Ézéchias attire l'indignation du Seigneur sur toute sa postérité, en étalant avec complaisance aux envoyés de Babylone les trésors du temple et les richesses de son palais ; parce que son cœur s'élève dé cette prospérité , y met une vaine confiance , et fonde là-dessus , plus que sur le secours du ciel , la sûreté de Jérusalem et l'espérance de ses victoires. C'est donc le cœur qui décide de tout l'homme. Or, c'est le cœur. qu'on ne manifeste presque jamais au tribunal : on expose les actions ; on n'entre jamais dans les motifs : on raconte ses péchés; on ne découvre pas sa conscience.

Ainsi vous venez vous accuser de quelques traits mordants

<-0Dlre la réputation de votre frère : mais vous ne dites pas que ses talents , son crédit ou sa fortune , font tout son crime dans votre esprit ; que vous êtes né envieux ; que tout ce qui vous efface blesse votre orgueil ; et que de là vous vient cet air censeur et chagrin , et ce talent de saisir d*abord le ridicule de ceux qui sont trop au-dessus de vous pour vous plaire.

Ainsi vous venez nous raconter vos emportements et vôtre antipathie envers la personne qu'un lien sacré vous a unie : mais vous ne dites pas que des goûts frivoles et étrangers vous inspirent cette mauvaise humeur ; que Tentélement des plaisirs vous rend le sérieux et la tranquillité domestique insupportable ; et que votre cœur , trop livré au monde et à Tamusement, ne saurait plus revenir au devoir.

Ainsi vous venez vous avouer coupable de quelques désirs de plaire : mais vous ne dites pas que toutes vos attentions , tous vos soins , toutes vos démarches n*ont point d'autre but que d'inspirer la passion criminelle à un objet dont votre cœur est déjà touché en secret ; que ce poison se répand sur tout le corps de votre conduite , et que tout ce que vous faites est souillé par cette intention.

Enfin , vous ^nez nous découvrir ces combats secrets que la faiblesse de votre chair livre à votre cœur , et ces mouvements douteux de la loi des membres , où vous avez tant de peine à discerner vous-même de quel côté a été la victoire : mais dites-vous que vous aimez tout ce qui nourrit et allume cette passion funeste ; que vous vivez au milieu des occasions qui la réveillent ; que c'a été là comme la première plaie de votre cœur et le premier écueil de votre innocence; que toutes les infidélités de votre vie ont pris leur source dans ce penchant malheureux; et que c'est là comme votre fonds et le caractère dominant de vos mœurs?

Aussi la confession de vos fautes achevée , le confesseur vous rx>nnait-il comme vous vous connaissez vous-même ? Ne se trompe-t-il pas dans l'idée qu'il a de vous ? Voit-il vos passions dans leur source ; vos sensibilités ; dans leurs motifs ; vos tentations , dans leurs occasions et dans votre témérité; vos faiblesses, dans vos rechutes ; vos infidélités , dans vos résolutions mille fois violét^s ; en un mot , vous-même dans vous-même ?

Hélas! il faut presque toujours que le ministre de la confession dovinc l'clal de votre âme; qu'il profite de certaines expressions

qui vous échappent comme malgré vous , pour connaître votre cœur, et en édaircir les mystères que vous lui aviez cachés. Il faut qu'en vous voyant , et sans qu'il rapprenne de vous-même , comme aujourd'hui Jésus-Christ en voyant le paralytique, les seules lu* mières de son ministère lui fassent connaitre que vos maux ont jeté de profondes racines , et que vous croupissez depuis longtemps dans les passions honteuses : Hunccum vidisset Jésus jacentem , et cognovisset quiajam multum tempus haberet, (Je an., v, 6.) Ce n'est pas vous qui vous découvrez ; ce sont les saints artifices de sa charité et la pieuse expérience de son zèle , qui vous découvrent : et il faut qu'un confesseur soit en garde contre la surprise , dans un lieu où il ne devait être occupé qu'à consoler votre douleur et essuyer vos larmes.

Ëntîn , le dernier défaut de sincérîlé se trouve dans les actions douteuses , qu'on expose toujours à son avantage. En effet, comme d'un côté on ne veut pas rompre avec les passions , et que de l'autre on veut se faire une sorte de conscience tranquille dans cet état (l'infidélité , on leur cherche des autorités et des suffrages ; et on les expose dans un jour si favorable, que le ministre de Jésus-Christ n'oserait plus les condamner.

Ainsi on ne veut point s'éloigner d'une occasion de péché, ni rompre une liaison qui scandalise : on exagère l'impossibilité de celte rupture ; les inconvénients qu'on en verrait naître , les liens du sang , les intérêts de la fortune , les raisons de devoir et de bienséance qui y mettent un obstacle invincible : on remontre qu'au fond le péril n'est pas grand, que la passion est refroidie, que les engagements ne sont plus les mêmes; et là-dessus le confesseur trompé consent ; il n^insiste plus sur le précepte d'arracher l'œil qui est un sujet de scandale. La vérité, obscurcie sous ces faits adoucis , lui parait souffrir ici une exception à la règle ; et c'est sur lin consentement ainsi obtenu, qu'on se croit en sûreté, et qu'on sort des pieds du prêtre , content de l'avoir trompé et de s'être trompé soi-même.

Ainsi on ne veut point finir le scandale d'un divorce public, ni rejoindre des liens sacrés que la grâce d'un sacrement honorable avait unis; il n'est sorte de raison spécieuse dont on ne colore sa résistance; on a des prétextes d'honneur, de devoir, de conscience,

470 MOilGEAUV CHOISIS

d'incompatibilité, dlinlércts domc&tiques : on a tout tenté pour prévenir le mal : on n*en est venu à cette extrémité , que pour en éviter de plus grandes ; et là-dessus le confesseur, mal instruit, souffre un scandale auquel on ne lui laisse voir aucun remède; et Tâme abusée croit sa conscience plus en sûreté , depuis qu'elle a ajouté au crime de son état, celui d'avoir surpris le«*Buffrages de son juge.

Ainsi on ne veut point interrompre des profits manifestement usuraires : on expose , comme présents, des dangers chimériques ; vn s'appuie sur la tolérance des lois et sur Tautorité des exemples ; on représente toutes les autres voies d'assurer son revenu comme impossibles ; on répand sur le cas particulier des ténèbres qui le font perdre de vue; et, plus prudent dans les affaires du siècle que le ministre de la pénitence , qui souvent ne les connaît pas, on s'applaudit de son consentement, tandis qu'on n'a fait que surprendre sa charité.

Telles sont les illusions de l'amour-propre dans le tribunal sacré : on manque de sincérité dans les expressions qu'on adoucit , dan<& les motifs qu'on supprime, dans les doutes qu'on expose en sa faveur; c'est-à-dire , que nous ne nous montrons jamais que dans un faux jour : ce que nous cachons de nous-mêmes , est ce que nous sommes réellement ; ce que nous en découvrons, est ce que nous voudrions être : nous étalons une conscience qui n'est que la fausse effigie de la nôtre ; et comme Michol , loin d'exposer aux yeux le véritable David , je veux dire nous-mêmes et notre passion dominante , nous substituons un fantôme et un simulacre à sa place : Et inventumest simulacrurç, solum. (Reg., xix , 16.)

Aussi , mes frères , au sortir du tribunal , sentez-vous cette paix et celte sérénité de conscience , qui est le fruit d'une confession sincère et parfaite ? sentez-vous ce repos et ce soulagement , que le cœur déchargé de ses crimes fait sentir à l'àme touchée? Ne vous reste-t-il pas au fond du cœur je ne sais quelles inquiétudes secrètes que vous tâchez de vous dissimuler à vous-même, je ne sais quel embarras qui trouble toute la douceur de votre pénitence ? Ne vous promettez- vous pas à vous-même , pour vous calmer, qu'un jour enfin , rompant tout à fait avec le monde , vous vous confesserez pour vous convertir tout de bon; c'est-à-dire , vous édaircirez ces

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doutes qui vous fatiguent; vous exposerez à découvert ces embarras, sur lesquels tant d'absolutions reçues n'ont pu encore vous rendre tranquille?

Mais que craignez-vous en nous racontant ingénument Tbistoire de vos malheurs et de vos chutes? De détruire dans notre esprit la vaine réput^n de probité et de vertu , que vous conservez parmi les hommes? Mais pourquoi nous comptez- vous pour quelque chose au tribunal redoutable ? nous ne sommes là qu'à la placede Jésus-Christ; nous n'y portons, ni les oreilles, ni les sentiment», ni les pensées de l'homme ; vous n'en direz jamais assez pour nous surprendre : ab ! nous ne savons que trop de quoi toute la corruption du cœur humain est capable ; nous portons en nous la source et les penchants des mêmes faiblesses dont vous rougissez. Plus nous vous trouverons coupables , plus vous exciterez notre pitié , plus vous intéresserez notre charité , plus vous deviendrez un objet digne de nos soins, de notre tendresse et de nos larmes ; plus nous offrirons pour vous des gémissements de zèle et des prières do compassion au Seigneur, afin qu'il daigne jeter sur vous des regards de miséricorde , et répandre abondamment sa grâce , où le péché avait abondé : voilà notre ministère. Nous n'insulterons pas à votre faiblesse, puisque Jésus-Christ, à la place duquel nous vous écoutons , recevait avec tant de douceur les publicains et les pécheresses : nous ne saurons pas aggraver votre confusion ; nous ne saurons que vous aider, vous rassurer, vous consoler, et vous plaindre. Mais ce n'est pas assez de déclarer sincèrement ses crimes, il faut les détester souverainement, et ajouter, à la sincérité dans la manifestation, la douleur dans le repentir.

{Sermon pour levendredi délai'* sematne de Carême^)

SUR l'impénitence finale.

Vous êtes imprudents de renvoyer l'affaire de votre salut à un temps que Dieu ne vous a point promis , et qu'il refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Car , mon cher auditeur, qui vous a répondu que la mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous, comme un vautour cruel sur une proie tranquille et inattentive ? D'où avez- vous appris que le Seigneur vous avertira de loin ; qu'il enverra toujours son

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ange pour vous préserver ; et qu'une chute soudaine , un naufrage imprévu , un édifice écroulé sous vos pieds , un coup conduit par le hasard , un lâche ennemi , un domestique inGdèle , et tant d'autres accidents , ne couperont pas en un clin d'œil le fil de votre vie , et ne vous précipiteront pas dans l'abîme au milieu de vos plus beaux jours? Qui {)eut vous garantir qu'une révolution jwbite d'humeurs ne vous fera pas expirer sur-le-champ entre les bras de vos amis et de vos proches , sans mettre , entre une santé parfaite et le trépas , que le dernier soupir d'intervalle ? Ces malheurs sont-ils impossibles ? ces accidents sont-ils fort rares ? s'est-il passé une seule année , un seul jour presque , où Dieu ne vous ait averti par quelqu'un de ces grands exemples ? les tctcs les plus illustres en ont-elles été à couvert ? Combien de fois vous est-on venu annoncer avec alarme : Un tel vient d'expirer au sortir de table , du jeu , du crime quelquefois ! le ministre de Jésus-Christ s'est présenté ; mais on n'a pu tirer du mourant aucun signe. Quelle consternation alors! quels retours sur vous-même! quelles réflexions sur l'inconstance de la vie et de toutes les choses humaines! quelles résolutions secrètes de prendre de loin vos mesures, de peur d'être surpris à votre tour ! Étiez- vous alors imprudent ou trop timide , de craindre? Combien de fois peut-être ces terribles accidents sont-ils arrivés à vos yeux? et, sans sortir de votre famille, n'avezvous pas eu là- dessus quelques leçons domestiques? Or, je vous demande , quels ont pu être les desseins de la miséricorde de Dieu ; en vous ménageant des spectacles si effrayants ? N'est-ce pas peutêtre de vous avertir que votre tin serait semblable? Que sais-je , si la disposition mémo de votre tempérament ne vous laisse rien à craindre là-dessus ; si vous ne portez pas déjà la mort dans le sein, et si au premier jour votre fin soudaine et surprenante ne répandra pas le deuil parmi nous ; et ne fournira pas à ceux qui m'écoutent de grandes , mais d'inutiles réflexions sur l'abus du monde et de ses espérances ?

Quel est donc votre aveuglement , mon cher auditeur» de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvez moins vous répondre ? Si vous comptiez sur le succès de quelque grande entreprise; la sagesse de vos mesures, le secours de vos amis ou de vos sujets , votre rang , vos biens , votre crédit , ' votre puissance , pourraient vous en répondre : mais vous comptez

sur ]c temps.Eh ! qui^peut être ici votre garant? de qui les jours et les années dépendent-ils ? qui est celui qui fait lever et coucher le soleil sur nos têtes ? Commanderez- vous à cet astre, comme ce chef du peuple de Dieu, de s'arrêter, de prolonger le jour de votre vie, pour vous laisser le loisir d'achever la victoire , et de dompter vos passions ? Les titres, le rang , la puissance, les sceptres eux-mêmes, nous donnent-ils droit sur un seul de nos moments ? Ceux qui commandent à la terre peuvent-ils répondre d'eux-mêmes pour rinslan», qui suit? N'est-ce pas ici où Dieu veut nous faire sentir qu'il est le maître , qu'il tient nos destinées entre ses mains , et que nous sommes bien peu excusables de nous attacher avec tant d'ardeur à unnaonde auquel nous ne saurions jamais tenir que pour l'iustanv présent , qui n'est déjà pi us ?

O vous , mon Dieu , qui seul avez posé des bornes à la vie de chacun de nous; vous, qui, dès le commencement, avez compté mes jours comme mes theveux ; vous qui présidâtes au moment de ma naissance , et qui dès lors marquâtes sur mon front celui de ma mort ; vous seul , Seigneur, qui avez écrit dans le livre éternel lés jours de mon exil et de mon pèlerinage; vous seul voyez si je suis encore loin de ma course , ou si je touche déjà au terme fatal , au delà duquel sont la mort et le jugement.

Répondez ici pour moi , vous mes frères , que la main du Seigneur a conduits quelquefois jusques aux portes du tombeau , et en a retirés depuis. Lorsqu'étendu sur un lit de douleur , vous combattiez ainsi entre la vie et la mort, les soins de votre éternilé vous occupaient-ils encore ? Où étiez-vous alors ? quel usage faisiezvous de votre raison? que formiez-vous au dedans de vous, que des idées confuses et mal liées, où vos maux avaient plus de part que votre salut? Que furent pour vous les derniers remèdes des mourants, que l'Église vous appliqua? des songes, dont le souvenir môme ne vous est pas demeuré. Vous seriez-vous trouvé plus prêt à paraître devant Jésus-Christ, si cette maladie eût fini vos jours ? quelle âme seriez-vous allé présenter au pied du tribunal redoutable? qu'en avez-vous dit vous-même depuis, revenu en santé? que c'est une folie d'attendre à l'extrémité ; qu'on n'est capable de rien alors ; qu'il faut mettre ordre à sa conscience tandis qu'on se porte bien : vous l'avez dit ; mais l'avez-vous fait ? ne vous laisserez-vous point une seconde fois surprendre? et le seul fruit que vous reti-

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rerez du bienfait qui prolongea vos jours, ne scront-œ point les crimes d'une plus longue vie ?

Mais ce qu'il y a ici encore de plus'propre à nous faire adorer les jugements de Dieu sur les pécheurs qui différent leur conversion à la mort , c'est que si sa miséricorde ménage alors quelques intervalles libres à un mourant, des moments si précieux, si décisifs pour son éternité , sont consumés à disposer d'une succession , et à régler une maison terrestre. Des proches , des enfants avides attendent, autour d'un lit , le moment où la raison du malade s'eclaircit ; visent quelquefois , comme les enfants d'Isaac , à surprendre un père mourant, et à se supplanter les uns lés autres ; se hâtent de profiter du temps , pour lui faire déclarer ses dernières intentions. On laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience; l'affaire de l'éternité ne va qu'après toutes les autres. Alors le ministre de Jésus-Christ est appelé ; car il faut attendre que le mourant ne le connaisse presque plus , afin qu'il le voie approcher sans effroi : cependant le mal presse ; on ne peut plus exiger du pécheur un récit exact de ses désordres; il faut se contenter de quelques termes vagues et mal suivis qu'on lui arrache. Nous lui faisons dire qu'il se repent; mais le lui faisons-nous sentir ? Nous lui demandons quelque signe; il lève des yeux mourants ; il s'efforce en vain de remuer une langue déjà immobile ; il consent de la tête , nous croyons l'entendre; mais s'entend-îHui même? Le prêtre du Seigneur crie à haute voix ; il tâche de faire retentir du moins à ses oreilles des paroles de salut , et le nom de son Sauveur répété mille fois avec effort; mais le porle-t-il jusque dans sw\ cœur ? il s'arme du signe de notre rédemption ; il présente un Dieu mourant au pécheur qui expire , il l'applique sur sa bouche tren> blante et livide , il lui fait lever vers cet objet consolant ses mains défaillantes, el ses yeux déjà à demi éteints; mais le lui fait-il connaître ? La mort arrive ; il expire. Grand Dieu ! que devient cette âme? que trouve-l-elle au sortir de sa demeure terrestre, lorsqu'elle tombe entre les mains éternelles de votre vengeance ? quelle surprise de se trouver, comme en s'éveillant, au pied du tribunal redoutable ; l'abirae ouvert sous ses yeux , et n'ayant mis entre une vie toute criminelle , et la sévérité de vos jugements , que la léthargie et les songes d'une courte maladie ! A cela , mes frères , que voulez-vous que j'ajoute , que la réflexion toute simple

du prophète? Eutendez^ieeci , voi^s qui oubliez Dieu pendant votre . vie , de peur qu'il ne vous surprenne dans ce dernier moment, et que personne ne puisse plus alors vous enlever de ses mains : InteUigite hœc , qui ohHvxscimini Deum ntquando rapiat , et nmi sit qui eripiat. (Ps. XLix, 22.)

Ici , mes frères , je ne vous demande qu'une réflexion. li n'est personne qui , pendant sa vie , ne fasse mille fois la résolution de changer ; il n'est personne presque qui ne meure avant de l'avoir exécutée. Les plus déréglés même souhaitent de finir saintement : tous , comme Balaam , veulent mourir de la mort des justes ; personne ne veut vivre comme eux. On meurt en désirant ; ainsi avons-nous vu mourir nos proches, nos amis, nos maîtres : après leur mort même , pour nous consoler de leur perte , nous avons rappelé ces projets chimériques de conversion, dont ils nous avaient quelquefois entretenus pendant leur vie : Il était dans le dessein de se convertir, dit-on ; il en parlait tous les jours : et làdessus , on se calme sur sa destinée ;-on augure favorablement de son salut. Grand Dieul et c'est uniquement ce qui me fait trembler sur le sort de cette âme! c'est ce qui me fait tout craindre de la sévérité de vos jugements sur elle! Eh ! que fait-on en rappelant ses désirs de pénitence formés tant de fois sans succès , que rappeler le souvenir de vos grâces toujours méprisées? on espère pour son salut, sur ce qui a sans doute fait le plus terrible sujet de sa condamnation : on se flatte que vous l'aurez regardée avec des yeux de pitié dans ce dernier moment , parce que vous ne vous lassiez pas de l'avertir lorsqu'elle était encore sur la terre ; et sans doute , vous ne l'avez abandonnée à la mort, que parce que vous l'aviez trop souvent visitée en vain durant les jours de sa vie mortelle. 0 vaines conjectures des hommes ! Que vos pensées , ô mon Dieu , sont différentes des nôtres, et vos jugements peu conformes à l'illusion de nos espérances !

Mais du moins , direz- vous , on voit tous les jours des pécheurs, lesquels, après une vie entière de désordre, donnent à la mort des marques si vives et si éclatantes de repentir, qu'on ne peut pas. douter que le Seigneur ne se laisse toucher à leurs larmes , et que leurs regrets n'effacent toutes leurs infidélités passées. A celte erreur qui endort tant d'âmes impénitentes , Jésus-Christ répond pour moi qu'on le cherchera alors , mais qu'on ne le trouvera

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pas ; c'est-à-dire , que les marqi^es niéoM^ les plus louchaDles de repentir que vous pourrez donner alors seront rcjelces ; que vous chercherez Jésus-Christ , et que vous mourrez dans votre péclio. Dernière vérité plus terrible encore que toutes les autres , et qui ne laisse plus de ressource dont puisse se flatter le pécheur impénitent : Qtiœritis me, et in peccato vestro moriemini.

J'avoue ici , mes frères, lorsque je considère cette étonnante vérité, et que je vois d'un côté le pécheur mourant chercher sou Dieu , et lever vers lui ses mains suppliantes ; et de l'autre , le Dieu vengeur s'éloigner de lui , et fermer ses oreilles aux cris de sa douleur, et à toutes les marques de sa pénitence; j'avoue , dis-je , que c'est ici où le Seigneur me parait ce Dieu terrible qui n'a pas besoin de l'homme : je mets devant mes yeux la sévérité de ses jugements; et je me sens saisi d'une secrète horreur : mais, quelque terrible que paraisse alors sa conduite , elle est juste , et il ne peut pas en user autrement envers le pécheur.

Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer les crimes d'une vie entière ; mais Dieu rejette alors la |)énitence du pécheur mourant , parce qu'elle est fausse. Elle est fausse , premièrement , parce qu'elle n'est pas libre ; c'est la suite de la dure nécessité où il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir. Car, je vous prie , mon cher auditeur, Sipfes avoir poussé jusqu'au bout la révolte contre votre Dieu , et fait du dernier jour de votre santé le dernier jour de vos crimes; vous remettez les armes, et vous demandez grâce, lorsque vous vous sentez terrassé, et que le Dieu vengeur a le glaive levé sur vous : vous levez les yeux au ciel , où vous n'aviez pas encore jeté un seul regard , lorsque la tei;re commence à manquer sous vos pieds : vous délestez des plaisirs infâmes , lorsque votre cadavre tombe en pièces , et qu'il ne vous fait sentir rien de plus vif que sa puanteur : vous laissez tomber vos richesses sur les pauvres, lorsque vos mains défaillantes tombent elles-mêmes, et no peuvent plus les retenir : vous laissez en mourant des instructions touchantes à des enfants et à des domestiques, que vous ne pouvez plus scandaliser par vos exemples : en un mot , vous vous repentez lorsqu'il ne vous est plus perinis do continuer d'être coupable. La conjoncture toute seule ne reml-ello pas vos larmes suspectes? N'est-il pas vrai même que Dieu ju^u*

JilW8 avcccquilc de volrè pénitence, en la rejetant? S'it prolongeait encore vos jours , ne prolongeriez- vous pas aussi vos crimes P Si Ton venait vous assurer de sa part que cette infirmité n'ira point à h mort , prendriez- vous tant de mesures pour le fléchir? Tandis que vos maux n'étaient pas encore tout à fait déclarés, et qu'il vous restait quelque espérance de vie , aviez-vous' voulu entendre appeler le ministre de Jésus-Christ ? avait-on osé seulement vous le proposer? Que donniez-vous à connaître par là, sinon que vous quittiez le crime avec autant de regret que la vie ; et que vous ne vouliez pas risquer, pour ainsi dire , de vous donner n votre Dieu , sans avoir été bien assuré auparavant que vous ne pouviez plus être au monde?

( Sermon pour le lundi de la 2^ semaine de Carême, )

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