‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 93 sur 145 · SUR LE MELANGE DES BONS ET DES MECHANTS · texte numérisé non relu

SUR LE MELANGE DES BONS ET DES MECHANTS

Les justes ont Tœil trop simple et les lèvres trop innocentes, pour louer le pécheur dans les désirs de son cœur; ils ignorent ce langage éternel de feinte , d'adulation , d'intérêt , dont les hommes se servent pour se séduire les uns les autres ; ils appellent avec une noble simplicité le bien un bien , et le mal un mal : ils savent qu'ils ne sont redevables qu'à la vérité; que le chrétien en est un témoin public ; qu'il serait honteux de sacrifier à de légères complaisances , ou à un vil intérêt, une vérité à laquelle tant de fidèles ont autrefois sacrifié leur propre vie ; qu'ils ont dans le ciel le témoin invisible do leurs pensées; qu'on peut bien cacher aux hommes les basses dissimulations d'un cœur double, mais qu'on ne peut le cacher au scrutateur des cœurs ; et que la religion toute seule forme des hommes véritables et sincères. Ainsi ils aiment trop leurs frères pour les tromper; ils sont trop touchés de leurs égarements pour y applaudir; ils désirent trop vivement leur .salut pour devenir, par des conseils flatteurs, les complices de leur perte : ils peuvent bien se taire, car il n'est pas toujours temps

de parler : mais ils ne sauraient parler que pour rendre gloire à la vérité ; et le vice ne trouve jamais auprès d'eux , ni ces basses adulations qui Fadmirent, ni ces adoucissements artificieux qui les justifient.

Vous apprenez de leur bouche , vous surtout que votre rang et votre naissance élèvent au-dessus des autres hommes ; vous apprenez ce que cette foule d'adulateurs , qui vous environne , vous laisse ignorer : eux seuls vous parlent dans la sincérité de Dieu , parce qu'eux seuls ne cherchent pas à vous plaire, mais à vous gagner à Jésus^hrist : eux seuls osent vous contredire, et prendre le parti de la vérité contre vous-même ; parce qu'eux seuls ne craignent pas de se rendre moins agréables , pourvu qu'ils se rendent plus utiles : eux seuls n'étudient pas vos penchants pour y accommoder lâchement leurs suffrages, mais ils étudient vos devoirs pour y ramener vos penchants ; parce qu'eux seuls aiment plus votre personne que votre élévation , et sont plus touchés de voire salut , que de vos bienfaits. Tout le reste des hommes , ou vous séduit, ou se tait , ou vous flatte ; plus même vous êtes élevé, plus vos passions vous sont cachées sous rartifice des louanges ; moins la vérité vous approche , plus on se déguise à vos yeux, pour vous déguiser vous-même aux vôtres ; plus vous êtes à plaindre , parce que tout ce qui vous environne n'est attentif qu'à vous surprendre, qu'à vous inspirer ses passions, ou qu'à s'accommoder aux vôtres : c'est le malheur des cours, et la triste destinée des grands. L'innocent plaisir de la sincérité, sans lequel il n'est plus rien de doux dans le commerce des hommes , vous est refusé : vous n'avez plus d'ami , parce qu'il est trop utile de l'être : vous vivez au milieu des hommes que vous ne connaissez pas , qui mettent tous le masque en vous approchant , et dont vous ne voyez jamais que l'art et la surface : les justes seuls se montrent à vous tels qu'ils sont ; et en eux seuls vous retrouvez la vérité qui vous fuit , et que votre puissance , qui vous donne tout , vous Ole elle-même et vous cache. Voyez comme, tandis que tous les officiers de l'armée d'Holopherne lui promettent la conquête de Béthulie , et que tout flatte son orgueil et son ambition, Achior tout seul ose parler sans artifice , prendre les intérêts du Dieu de Juda, et faire souvenir ce chef orgueilleux , que toutes ses forces viendront échouer contre cette ville, comme les flots de la mer contre

un grain de snble » si ie Seigneur lui-même daigne la garder et la défendre. Aussi un saint roi de Juda comptait autrefois , comme un des plus grands avantages de son règne > de voir assis auprès de lui des hommes justes et Gdèles : parmi toutes les faveurs qu'il avait reçues du Dieu^e ses pères , ce n'étaient pas ses victoires et ses prospérités dont il était le plus touché , c'était la vertu et la justice des sujets qui présidaient à ses c-onseils, et qui environnaient son trône ; et la piété des Nathan et des Chusaî lui parut une marque plus sensible de la protection du Seigneur sur lui , que la conquête de Jérusalem , et les dépouilles des nations ennemies de sa gloire : Misericordknn etjudicium caniabo tifn. Domine.., Oculi mei ad fidèles terrœfUt sedeatU mecum ; anUmlans in via immaculata, kic mibi ministrahat. (Ps. c, i, vi.) Un homme juste est un présent du ciel ; et les grands surtout ne sauraient trop honorer la vertu , parce que la puissance ne peut leur donner que des sujets , et que la vertu toute seule leur donne des amis fidèles et sincères.

Mais non-seulement les justes seuls conservent encore la vérité parmi les hommes ; leurs paroles tirent même d'une certaine autorité que la vertu seule donne, un poids et une force qui ne se trouve pas dans les discours des hommes ordinaires. En effet, le pécheur, quelque élevé qu'il soit , perd par ses égarements le droit de reprendre ceux qui s'égarent : ses vices affaiblissent ses instructions : 1rs faiblesses de sa conduite décrient l'utilité de ses conseils , et ses mœurs ne laissent plus de crédit à ses paroles. Mais le juste peut avec confiance condamner dans les autres , ce qu'il a commencé par s'interdire à lui-même : ses instructions ne rougissent pas de sa conduite : son innocence rend seâ censures respectables, et tout ce qu'il dit trouve dans ses mœurs une nouvelle autorité dont on ce peut se défendre. Aussi nous donnons , comme sans y penser, aux véritables justes, une espèce d'empire sur nous-mêmes : quelque élevés que nous soyons d'ailleurs, la vertu se forme comme un tribunal à part, auquel nous soumettons avec plaisir notre élévation et notre puissance ; et il semble que les justes , qui jugeront un jour les anges , ont droit d'être dès à présent les juges des hommes.

Un Jean-Baptiste, accompagné de sa seule vertu, devient le censeur d'une cour voluptueuse j et Ilérodo ne peut s'cmpcchcr de

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craindre ses censures, et de respecter sa vertu. Un Michée s*op))ose seul aux vains projets de deux rois et de deux armées ; et toQl est ébranlé à la seule voix de l'homme de Dieu. Un prophète inconnu vient de la part de Dieu reprocher au roi d'Israël, assemblé à Béthel avec tout son peuple pour sacrifier à Baal , lUmpiété de ses sacrifices ; et les mystères profanes sont suspendus. Élie tout seul vient au milieu de Samarie menacer Achab de la vengeance divine ; et le prince tremblant s'humilie , et conjure le prophète d'obtenir sa grâce auprès du Seigneur. Enfin , un Samuel armé de la seule dignité de son âge et de son ministère, vient reprocher à Saûl, vainqueur dIAraaiec et encore environné de ses troupes victorieuses , son ingratitude et sa désobéissance ; et ce prince , si intrépide de* vaut ses ennemis , sent toute sa fierté tomber devant le prophète, et met.tout en usage pour l'apaiser. O sainte autorité de la vertu ! qu'elle porte avec éclat les caractères augustes de sa céleste origine !

il est vrai, mes frères, qu'à cette autorité inséparable de Ih vertu , les justes ajoutent les saints artifices et les sages circonspections d'une charité tendre et prudente. Us ont appris qu'il faut reprendre à temps et à contre-temps , il est vrai ; mais ils savent aussi que si tout leur est permis, tout n'est pas expédient ; que les plaies qui sont dans le cœur demandent de grandes précautions , et qu'il faut lui faire aimer les remèdes, si l'on veut qu'ils soient utiles : ils savent que la vérité ne doit d'ordinaire ses victoires qu'aux ménagements de la prudence et de la charité qui les lui préparent ; qu'il y a un temps de gémir en secret, et un temps de parler; que la même charité qui hait le péché, tolère le pécheur pour ïe corriger ; et que la vertu n'a d'autorité , qu'autant qu'elle a de discrétion et de prudence.

Ainsi la vertu est aimable lors même qu'elle reprend : ce n'est pas la connaître de se la représenter sous l'idée d'un zèle amer et imprudent, qui condamne sans indulgence, et qui corrige sans discernement : la charité n'est ni téméraire , ni inhumaine ; elle sait choisir ses moments, et ménager ses conseils; elle sait se rendre utile sans se rendre odieuse ; et quand on aime sincèrement, la douceur et les précautions sont naturelles : si ces caractères manquent , ce n'est plus la charité qui reprend et qui édifie , è'est

l'humeur qui censure et qui scandalise : la charilé est doace et prudente, et riiumeurest toujours piquante et téméraire. Nathan lie vient pas reprocher aigrement à David le scandale de sa conduite : il sMnsinae avant que de reprendre ; il fait aimer la vérité avant de la dire ; il fait haïr le crime avant de blâmer le coupable : et, parles ménagements innocents d'une parabole ingénieuse, il trouve le secret de corriger le vice sans offenser le pécheur, et de faire prononcer David contre lui-même.

Un ami saint et vertueux , et qui joint à la vertu cette douceur tendre, et cette discrétion que la charité inspire, ne trouve presque point de cœur, quelque livré qu'il soit aux passions , insensible à ses sages remontrances. Car ce n'est pas ici un anachorète austère , qui par les suites de sa profession , ne pouvant vous tenir que des discours saints , vous trouve moins disposé à l'écouter : c'est un juste de votre état, de votre âge, de votre rang, le complice peut-être autrefois de vos plaisirs et de vos débauches , qui vous fait sentir le vide des amusements dont il a été luimême Tadoratcur insensé; qui vous inspire l'horreur d'un monde dont il a été lui-même autrefois follement enchanté ; qui vous exhorte à un genre de vie sage et chrétien, qu'il a lui-même autrefois décrié ; qui vous promet, dans la pratique de la vertu, des douceurs , et une paix du cœur, qu'il a lui-même crue autrefois puérile et chimérique : tout ce qu*il dit, tire une nouvelle force de cette ressemblance ; il vous ébranle , il vous enlève presque malgré vous à vous-même ; et la simplicité de ses discours est mille fois plus puissante pour persuader, que toute l'éloquence des chaires chrétiennes.

J'en appelle ici à vous-même : combien de fois , dans le temps que vous suiviez avec plus de fureur les égarements du monde et des passions , un ami chrétien a rappelé l'ivresse de votre cœur aux lumières d'une raison plus tranquille, vous a fait convenir de ^'injustice de vos voies , des amertumes secrètes de votre état , de l'abus du monde et de la vanité de ses espérances , et a laissé au fond de votre âme un trait de lumière et de vérité qui depuis ne s'est jamais effacé , et vous a toujours appelé en secret à la vertu et à l'innocence? Augustin sentit ses irrésolutions s'affermir dans les entretiens d'Âmbroise ; Alipe, sa faiblesse se ranimer dans fa

sainte familiarité d'Augustin. Nod^ la vérité semble avoir un nouveau droit sur nos cœurs , quand elle est aidée des persuasions douces et sincères d'une tendresse chrétienne.

Et ici je ne puis m'empécher de le dire à vous, mes frères, que la grâce a retirés des égarements du monde. Souvent , contents, ce semble, d'avoir échappé vous-mêmes au naufrage, vous voyez périr vos frères sans douleur; vous auriez honte de leur tendre la main : vos nouvelles mœurs n'ont pas éloigné de vous les amis que le monde et les plaisirs vous avaient donnés ; vous conservez encore avec eux ces liaisons de soins , de tendresse , de confiance, que la piété ne condamne pas , mais qu'elle rend seulement plus sincères et plus chrétiennes : cependant vous les laissez perdre sans les avertir, sous prétexte d'éviter l'indiscrétion, et ce zèle importun qui rend la piété odieuse ; vous manquez aux règles de la charité et aux devoirs d'une amitié sainte : il n'est jamais question de salut entre vos amis et vous ; vous affectez même , par une fausse délicatesse , d'éviter ces sortes d'entretiens : vous souffrez qu'ils vous parlent de leurs plaisirs , de la folie de leurs amusements, et de la vanité de leurs espérances; et vous vous observez pour ne pas leur parler du bonheur et des avantages d'une vie chrétienne , et des richesses de la miséricorde de Dieu sur les pécheurs qui veulent revenir à lui. Mais qu'est-ce qu'une liaison dont le Seigneur n'est pas le principe, dont la charité n'est pas le nœud, dont le salut n'est pas le fruit ?

Déjà c'est une erreur de croire qu'il n'y ait pas ici une obligation de conscience : l'Évangile vous prescrit aujourd'hui d'aller même chercher votre frère , et de lui donner en particulier des avis tendres et charitables : d'aUleurs il vous est ordonné , à vous qui êtes convertis , comme autrefois à Pierre , de rappeler et de soutenir vos frères. Mais quand la religion ne vous en ferait pas un devoir, pouvez- vous voir des hommes que l'espérance d'une même vocation vous unit, et que les liens de l'amitié doivent vous rendre encore plus chers , pouvez-vous les voir ennemis de Jésus-Christ, esclaves du démon, destinés, par le dérèglement de leur vie, à des malheurs étemels, sans oser leur dire quelquefois que vous les plaignez f sans profiter de quelques-uns de ces moments heureux où ils viennent vous confier leurs chagrins et leurs dégoûts, pour leur apprendre à chercher en Dieu seul une paix que le monde

ne peut donner ; pour placer à propos une seule parole de salut ; pour leur dire, avec ces témoignages touchants de tendresse, dont le cœur a tant de peine à se défendre , ce qu'autrefois Augustin , déjà converti) disait à un de ses amis qu'il voulait retirer de l'égarement : Est-ce que nous aurons des destinées si différentes dans l'avenir, tandis que nous n'avons ici-bas qu'un même eœur^ Les nœuds de notre amitié sont donc fragiles et périssables, puisque la charité , qui seule demeure éternellement , n'en est pas ie lien commun : la mort va donc nous séparer à jamais ; car c'est dans le Seigneur tout seul que l'union des cœurs peut être immortelle : vous n'êtes donc qu'un ami temporel, et une haine étei^ nelle succédera à cette amitié rapide et passagère qui nous unit sur la terre. Mais que sont les liaisons les plus tendres que la piété n'a pas formées ? et peut-on aimer un seul moment ce qu'on ne doit pas aimer toujours ?

(Sermon pour le mardi de la 3^ senuiine de Carême, )

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