‹ Sermons et morceaux choisis de MassillonChapitre 94 sur 145 · DU VÉRITABLE CULTE · texte numérisé non relu

DU VÉRITABLE CULTE

Je suppose d'abord , mes frères, que le véritable culte , si nous le considérons en lui-même , et sans aucun rapport à l'état présent de l'homme, est purement intérieur, et se consomme tout entier dans le cœur. Adorer l'Être souverain , contempler ses divines perfections , s'unir à lui par les saints mouvements d'un amour pur et parfait , la louange, la bénédiction , l'action de grâce , c'est toute la religion des esprits bienheureux , c'est celle des justes qui nous ont précédés avec le signe de la foi ; c'eût été la religion de l'homme innocent , dit saint Augustin , si , déchu de cet état de justice où il avait été d'abord créé , on ne l'eût pas condamné à ramper sur la terre , et à ne pouvoir plus s'élever à son créateur , que par le ministère des mêmes créatures qui l'en avaient éloigné.

Successeurs de son infidélité, nous le sommes de sa peine : enfants d'un père charnel , nous naissons charnels comme lui; notre âme , enveloppée dans les sens , ne peut presque plus se passer de leur ministère ; il faut à notre culte des objets sensibles qui aident notre foi , qui réveillent notre amour , qui nourrissent notre espérance, qui facilitent notre attention , qui sanctifient l'usage de nos

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sens, qui nous unissent même à nos frères : telle est la religion de la terre ; ce sont des symboles , des ombres , des énigmes qui nous fixent , qui nous purifient, qui nous réunissent. Abel offrit des sacrifices; Énos invoqua le nom du Seigneur avec l'appareil des ce» rémonies sensibles ; les patriarches dressèrent des autels , la loi vit multiplier àrinfini ses pratiques et ses observances : TÊglise, plus spirituelle, en eut moins, mais elle en eut : un Dieu même manifesté en chair y devint visible , pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs ; et ce mystère , continué sur nos autels sous des signes mystiques, doit servir, jusqu'à la consommation des siècles , et d'exercices et de consolation à notre foi.

Les hommes ne peuvent donc se passer d'un culte extérieur , qui les réunisse , qui les discerne des infidèles et des errants , qui édifié même leurs frères , qui soit une confession publique de leur foi : voilà pourquoi Jésus-Christ a rassemblé ses disciples sous un chef et sous des pasteurs visibles ; les a unis entre eux par la participation extérieure des mêmes sacrements, les a assujettis aux mêmes signes sensibles , et a donné à son Église un caractère écla> tant de visibilité auquel on ne peut se méprendre , et qui lui a toujours servi de rempart contre toutes les sectes et les esprits d'erreur , qui dans tous les temps ont voulu s'élever contre elle.

Cependant, ce n'est pas l'hérésie seule qui a prétendu borner tout le culte à l'intérieur, et regarder toutes les pratiques sensibles comme des superstitions populaires , ou des dévotions inutiles. On peut dire que cette orgueilleuse erreur a régné de tout temps dans le monde. Nous entendons dire tous les jours que la véritable piété est dans le cœur; qu'on peut être homme de bien, juste , sincère, humain , généreux , sans lever l'étendard , sans courir à toutes les dévotions, sans se faire un monstre d'un vain discernement de viandes dont la santé peut souffrir, parce que ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui souille l'homme , mais ce qui sort du cœur; sans une exactitude puérile sur certaines pratiques que les cloîtres, plutôt que les apôtres, ont introduites dans la religion : et que les devoirs du christianisme sont plus spirituels , plus sublimes , plus dignes de la raison , que tout ce détail de dévotion auquel on assujettit les simples : c'est-à-dire , que la sagesse du monde oppose trois prétextes pour autoriser une si dangereuse illusion : l'inutilité de rextérieur, h faible simplicité de rextcricur ,

Tabus de l'extérieur. Combattons ces prétextes , et établissons Futilité , la sagesse et le véritable usage du culte extérieur.

Vous nous opposez» en premier lieu, que Tessentid de la dévotion est dans le cœur , et que tous ces dehors sont inutiles. Mais je pourrais vous demander d'abord : En bannissant cet extérieur que vous croyez si inutile , étes-vous du moins fidèle à cet essentiel auquel vous vous retranchez? En méprisant tout ce que vous croyez de surcroît dans la religion , accomplissez-vous du moins tout ce dont la loi de Dieu vous fait un devoir indispensable? En croyant qu'il suffit de donner le cœur à Dieu , le lui donnez-vous, du moins , tandis que tous les dehors sont encore au monde? J'en appelle ici à votre conscience. Glorifiez- vous Dieu dans votre corps , et ne le faites- vous pas servir à des passions injustes? Remplissezvous tous vos devoirs de père , d'époux , de maître , d homme public, de chrétien? N'avez-vous rien à vous reprocher sur l'usage de vos biens , sur les fonctions de vos charges , sur la nature de vos affaires , sur le bon ordre de vos familles ? Portez-vous un cœur libre de toute haine , de toute jalousie , de toute animosité envers vos frères? leur innocence, leur réputation, leur fortune ne |)erd-elle jamais rien par vos intrigues , ou par vos discours ? Préférez-vous Dieu à tout , à vos intérêts , à votre fortune , à vos plaisirs , à vos penchants ; et la perte de tout ne vous parait-elle rien à l'égal de lui déplaire ? Vous renoncez-vous sans cesse vous-même ? Vivez-vous de la foi ? Né comptez-vous pour rien tout ce qui se passe ? Regardez- vous le monde comme l'ennemi de Dieu ? Gémissez-vous sur les égarements de vos mœurs passées? Portez- vous *un cœur pénitent , humilié , brisé , sous un extérieur encore mon> dain ? Avez-vous horreur de la seule apparence du mal ? en fuyezvous les occasions? en cherchez-vous les remèdes? Voilà cet essentiel que vous nous vantez tant ; y étes-vous fidèle? Non, mes frères , il n'est que les âmes livrées au monde et à ses amusements , qui nous redisent sans cesse qu'il suffit de donner le cœur à Dieu, et que c'est là l'essentiel. C'est que, comme il est visible qu*eiles no lui donnent pas les dehors, il faut, pour se calmer, qu'elles tâchent de se persuader que les dehors ne sont pas nécessaires , el qu'elles se retranchent sur le cœur , qui ne nous est jamais connu à nous-mêmes, el sur lequel il est bien plus aisé à chacun de se méprendre.

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D'ailleurs, la même loi qui nous oblige de croire de cœur nous ordonne de confesser de bouche , et de donner des marques publiques, et éclatantes de notre foi et de notre piété. Premièrement, pour rendre gloire au Seigneur, à qui nous appartenons, et reconnaître devant tous les hommes, que lui seul mérite nos adorations et nos hommages. Secondement , pour ne pas cacher par une ingratitude criminelle les faveurs secrètes dont il nous a comblés , et porter tous les témoins de ses miséricordes sur nous à joindre leurs actions dé grâces aux nôtres. Troisièmement , pour ne pas retenir la vérité dans l'injustice par une timidité indigne de la grandeur du maître que nous servons , et injurieuse à la bonté du Dieu qui nous a éclairés. Quatrièmement , pour édifier nos frères , et les animer à la vertu par nos exemples. Cinquièmement , pour encourager les faibles et les soutenir par notre fermeté contre les discours insensés du monde, et les dérisions publiques qu'on y fait de la vertu. Sixièmement, pour réparer nos scandales, et devenir une odeur de vie , comme nous avions été une odeur de mort. Septièmement, pour consoler les justes , et les porter, par le spectacle de notre changement-, à bénir les richesses de la miséricorde divine : que dirai* je enfin ? pour confondre les impies et les ennemis dé la religion , et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore de la vertu sur la terre.

Voilà cet extérieur que vous croyez si inutile. Cependant c'est ainsi que les justes de tous les temps ont opéré leur salut , en se discernant du monde par leurs mœurs, par leurs maximes, par la décence et la modestie des parures , par la fuite des plaisirs publics , par un saint empressement pour tous les devoirs extérieurs du culte et de la piété. Vous-même, qui paraissez faire si peu de cas des dehors de la vertu , vous les exigez pourtant des serviteurs de Dieu ; et dès qu'ils imitent les mœurs et les manières du monde , et qu'ils n'ont rien au dehors qui les distingue des autres hommes , vous devenez le premier censeur de leur piété : vous dites qu'on les canonise à bon marché; qu'il est aisé de servir Dieu et de gagner le ciel à ce prix-là ; et que vous seriez bientôt un grand saint, s'il n'en fallait pas davantage ; et dès là vous tombez en contradicfion avec vous-même , et vous vous confondez par votre propre bouche.

Mais voici un nouveau prétexte que la fausse sagesse du monde

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oppose à l'eitérieur du culte et de la pieté; on y trouve de la çimplicité et delà faiblesse. La fréquentation régulière des Scicrements, les devoirs de la paroisse, les prières communes et domestiques, la visite des lieux de miséricorde , le zèle pour les entreprises de piété , certaine régularité dans la parure , l'assistance journalière aux mystères saints, la sanctification des jours solennels , le respect pour les lois de l'Église , l'exactitude à observer certaines pratiques saintes : tout cela , on veut que ce soit la religion du peuple ; on n'y trouve pas assez d'élévation et de force ; on voudrait une religion qui fit des philosophes , et non pas des fidèles ;. on dit qu'il faut laisser ces petites dévotions à un tel et à une telle, dont l'esprit n'est pas capable d'aller plus haut ; et on croit faire honneur à sa raison en déshonorant la religion même.

Mais , mon cher auditeur, vous qui nous tenez eo langage , le dér^lement de vos mœurs , et la bassesse de vos passions , ne dément-elle pas un peu cette prétendue élévation , et cette force qui vous fait tant regarder les pratiques extérieures de piété comme le partage des âmes faibles et vulgaires ? C'est ici qu'il faudrait se piquer de raison , d'élévation , de grandeur et de force. Je vous trouve tous les défauts des âmes les plus basses et les plus viles ; emporté jusqu'à l'éclat, vindicatif jusqu'à la fureur, vain jusqu'à la puérilité, envieux jusqu'à la faiblesse, voluptueux jusqu'à la dissolution : je vous trouve une âme toute de boue, qu'un plaisir entraine , qu'une affection abat , qu'un vit intérêt corrompt , qu'une lueur de prospérité transporte , que le seul instinct des sens guide comme les animaux sans raison ; je ne vois en vous rien de grand , rien d'élevé, rien de digne de la force et de la sublimité de la raison ; et il vous sied bien, après cela, de nous venir dire, qu il faut laisser aux esprits faibles et aux âmes vulgaires tout ce détail de dévotion extérieure î

( Sermon pour le mercredi de la 3« semaine de Carême. )

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